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25 avril 2014 5 25 /04 /avril /2014 15:07

Une histoire de machines... Une autre histoire de machines ici et l'histoire d'un machin .


Un songe de La Mettrie

Tandis qu'il écrivait L'Homme-Machine, La Mettrie eut un songe fort confus :

*
*   *

Il suivait un enterrement. Il allait de l'un à l'autre demandant quelles obsèques on célébrait. Or tous répondaient :

— Je l'ignore. Je sais seulement que je dois être là et vous aussi.

M. de Voltaire ! Il aperçoit M. de Voltaire ! Celui-là sûrement sera renseigné.

M. de Voltaire regarde l'interrogant avec malice ou avec étonnement. Puis, comme si le nom demandé le fuyait :

— C'est, c'est, c'est...

Et enfin :

— C'est le fameux Machin.

— Qui ça, Machin ?

— Machin, vous savez bien, le mari de Machine et qui, quand il couche avec elle, fait souvent un petit Machin ou une petite Machine. Et ces machines-là ont la propriété de grandir.

Voltaire, ayant dit ces mots bizarres, s'évanouit dans un éclat de rire.

La cérémonie finie, La Mettrie, malade de curiosité, laisse la foule s'écouler et reste au cimetière. Dès qu'il est seul, il se précipite sur l'outil d'un fossoyeur, enlève la terre, brise le cercueil. Il voit, à l'intérieur, une horloge immobile et morte, mais que dévore un grouillement de montres.

— Je crois que je rêve — se dit le dormeur.

L'horloge se métamorphose. Voici un cadavre d'homme sur quoi pullulent les vers :

— Non, je suis bien éveillé.

La tombe aussi se transforme, devient un lit dans une chambre. Ouvertes, deux grosses montres mêlent leurs boîtes et s'agitent.

— Le mâle et la femelle, — pense le dormeur sans trop s'étonner.

L'accouplement achevé, de la montre femelle sort, dans un cri et couverte de sang, une montre minuscule.

— Enfantement absurde ! Je rêve encore.

Sur le lit, au lieu d'une montre, voici une femme, et qui gémit, et se tend, et se crispe. Bientôt un enfant jaillit entre les cuisses qui s'apaisent.

— Cette fois, je suis bien éveillé !

*
*   *

Il n'était pas éveillé. Et peut-être ne le fut-il jamais.

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16 juillet 2013 2 16 /07 /juillet /2013 17:33

Petit jeu pour l'été : comme René Wachthausen, chroniqueur dans Les Horizons il y a un siècle, saurez-vous retrouver dans ce conte les expressions tirées par Ryner de Physique de l'amour de Gourmont (voir ce billet) ?

La solution du jeu (*) se trouve dans le dernier numéro de Scripsi, le bulletin du site des Amateurs de Remy de Gourmont, que vous pouvez vous procurer ici.


Les amants souterrains

Eubule parlait de la pudeur avec une émotion timide.

— C'est une vérité proclamée par tous les cyniques, lui dit Excycle, que la pudeur est un sentiment artificiel, produit de la coutume et de la cité, non de la nature. Rappelle-toi les gestes publics de Diogène et de Cratès ou, si tu le préfères, interroge plutôt Psychodore qui nous écoute dans un silence souriant.

— Pour moi, dit Psychodore, je crois que mon maître Diogène et mon ami Cratès se trompaient sur ce point. La pudeur des hommes des villes contient certes des éléments acquis et variables ; elle est devenue chose complexe, mièvre et menteuse. Mais il existe, antérieure aux cités et aux lois, une pudeur qui n'est point faite de vêtements sur le corps, de rougeur sur le front, de silence sur la bouche, et qui est naturelle.

— Quelle pudeur dis-tu ?

 

— ... La pudeur de l'homme fait et celle de la matrone sont peut-être maintenues par les lois, par la coutume et par un certain sens de la grâce. Il arrive à cette imitation d'être ridicule et elle ressemble à la vraie pudeur comme les rides grimaçantes du singe ressemblent au visage d'un bel adolescent. Mais la pudeur de la vierge est involontaire. Chez les animaux, avant la première approche, les femelles se montrent presque toutes craintives et farouches. Presque toutes manifestent la crainte du mâle plus que le désir du mâle et quelques-unes fuient éperdument ses assauts.

Le philosophe reprit, après un court silence :

— Je pourrais vous dire des exemples jusqu'à demain. Mais entendez plutôt une parabole :

 

Il existe, parmi les divers espèces de pygmées, un étrange peuple souterrain. Ces petits hommes sont aveugles et se nourrissent de bêtes qui vivent aussi dans les profondeurs. Ils mènent solitaires une existence pauvre et pénible. Sans autres outils que leurs mains raccourcies et usées à ce labeur, ils creusent, à la recherche de leur pâture, de longues galeries dont les déblais, rejetés de place en place, dressent de minuscules collines rondes et croulantes. Au printemps, l'homme oubliant ses chasses, se met en quête d'une femme.

Dès que, par je ne sais quel sens subtil, il l'a devinée dans le lointain, il creuse dans sa direction, ouvre d'une fièvre haletante la terre hostile. La femme, bientôt, se sent pourchassée. Elle fuit l'effroyable douleur. Car la nature, qui a rendu la première approche redoutable à toutes les femelles, l'a faite pour celle-ci vraiment terrible. Les organes de son sexe, extérieurement imperforés, sont voilés d'une peau aussi épaisse et plus sensible que celle du reste du corps. Les premiers gestes de l'amant sont, sans qu'il le sache peut-être, d'horribles gestes de chirurgien. Ses organes à lui s'arment d'une sorte de tarière qui ouvre brutalement la porte sanglante de sa joie. Ah! la pauvre vierge... Elle tremble et elle fuit, avertie, dirait-on, devant l'abominable instrument qui la déchirera comme il déchira sa mère et ses aïeules. Elle creuse, à mesure que l'ennemi avance, des tunnels enchevêtrés et aussitôt obstrués où, peut-être, il finira par perdre son chemin. Mais une Aphrodite subtile le conduit et, au lieu de suivre la vierge dans le labyrinthe à chaque instant plus compliqué, il la contourne. Il l'atteint enfin et tandis que, affolée et pleurante, elle enfonce encore dans la terre ses pauvres mains douloureuses et son pauvre visage aveugle, lui, triomphant, l'agrippe, l'opère et la féconde.

 

— Tu viens de conter, ô Psychodore, un étrange cauchemar.

— Je viens de conter une histoire vraie. J'ai seulement changé le nom des personnages. Le peuple dont je parle n'est pas composé d'hommes et de femmes, mais de mâles et de femelles, petites bêtes au pelage noir et doux que nous appelons, quand nous ne parlons pas en paraboles, des taupes.


(*) Pas tout à fait, puisque je donne ici la version parue dans La Phalange en 1906, où les emprunts à Gourmont sont encore plus évidents.

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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 18:19

Pour saluer la réédition des Paraboles cyniques, voici la préface de Ryner à son recueil.


Les Paraboles cyniques

Préface

La vérité, nuage multiple aux métamorphoses de caprice, le dogmatique la voit comme un système de blocs que ses mains croient saisir. Lueurs flottantes et ombres qui dansent, tout ce joyeux écoulement, il s'imagine le disposer dans un ordre immuable et l'asseoir en consruction d'éternité et de nécessité. A l'entendre, il ne laisse jamais derrière lui le moindre déséquilibre, le plus léger branlement, mais son mortier de logique lie des pierres solides sur quoi disciples et successeurs monteront sans danger et bâtiront encore.

Sans peine, la critique montre de l'une quelconque des prétendues pierres qu'elle est brume ou néant : symbole lointain de l'intangible et ineffable Réalité ou rêve maladif et pesanteur vide de cauchemar. Le prétentieux édifice n'a même pas assez de consistance pour crouler ; nulle ruine n'encombre la place où l'on crut le dresser et n'empêche qu'on ne tente d'y construire des monuments successifs ; et le vent qui, l'un après l'autre, les emporte ne s'alourdit pas toujours d'un souvenir... Un philosophe l'a dit : « Rien de plus facile et rien de plus inutile que de réfuter un philosophe. »

Ainsi le dogmatisme apparaît d'abord naïveté et affirmation. A le regarder de plus près, ne devient-il pas négation et pauvreté ? La ligne, pour se purifier de toute largeur, s'y évanouit ; la surface, pour se délivrer de toute épaisseur, s'y disperse ; la pensée, pour fuir toute contradiction, y perd toute vie. Ah ! les vrais riches savent mieux jouir de la Réalité changeante. Ils ne choisissent point entre les songes merveilleux des choses. Plusieurs, pour notre joie, font flotter, aux flux et reflux du dialogue, leurs émerveillements voyageurs et leurs sourires alternés.

Mais voici les sages. Le mirage qui attire aujourd'hui les émeut du même rire que les mirages où le passé croyait se rafraîchir. Autant que les scolastiques désuètes ils méprisent la scolastique nouvelle, celle à qui leur temps donne un nom de confiance et de gloire : gnose, révélation, orthodoxie, doctrine ou science. L'armure logique qui cède à chaque épreuve et que Don Quichotte s'obstine à rapiécer et à revêtir, si elle arrête un instant leur regard, c'est comme un objet de musée bon à égayer les yeux. Mais, sous l'un ou l'autre de ses aspects sans nombre, ils aperçoivent en eux-mêmes, indéniable sauf par amusement philosophique, la montagne de l'Être qui s'affirme. Pour eux, nature, sagesse, amour, vertu, détachement, liberté, harmonie, ne sont pas, comme pour les autres hommes, des noms éblouissants ou de vains bruits ; ce sont, émus et tendus, des doigts qui indiquent les pentes du Bonheur.

Trop certaine de rester impuissante aux pays des folies prétentieuses, leur miséricorde se détourne des professionnels déformés qui, dans une gloire de lumiere railleuse, portent leurs tumeurs de doctrine, leurs bosses d'érudition, leurs callosités dociles, leurs goîtres de souvenirs mal avalés. Tournés vers le vulgaire dont l'ignorance, tant qu'elle n'est point soulevée en tempête par la haine des officiels, reste hésitante, moins agressive, parfois confiante, et dont la sottise, dans la grâce matinale, paraît curable, les sages parlent. Leur grande — mais combien rare ! — victoire, c'est de faire monter un simple à la connaissance de soi-même, à cette noble science socratique qui, d'un mot, écarte le dehors inutile et inaccessible : « Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien. » Soit pour affirmer ses certitudes pratiques, soit pour chanter le flottement de rêves que demain clergés et universités enlaidiront et paralyseront en systèmes, le sage conte volontiers, — action précise comme un beau corps de femme mais pensée dont sous un voile les traits s'estompent, les yeux brillent et le sourire s'indéfinise, — la parabole.

Dans quelque siècle, dans quelque région que vive le sage, il semble que toujours ce parfum doive émaner de lui.

Desnombreux écrits des philosophes cyniques les titres restent seuls : plusieurs indiquent nettement des recueils de paraboles. Les gestes cyniques que la légende nous a transmis, que sont-ils que des paraboles en action ? Et les mots cyniques qui nous sont parvenus, dès qu'on les considère comme des conclusions de paraboles, voici qu'ils s'éclairent d'une neuve et heureuse lumière. Son génie comique inspire à Diogène des symboles aussi frappants et presque aussi grossiers que ceux inspirés à Ezékhiel par Iahvé.

Blâmé de fréquenter les pécheurs et les publicains, Jésus répond, dans l'Evangile : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les malades, qui ont besoin de médecins. » Au même reproche Antisthène avait répliqué, d'après Diogène Laërce : « C'est chez les malades que vont les médecins. » Dans un cas semblable, Diogène de Sinope riposte : « Le soleil entre dans les latrines, et il ne se salit point. »

Il serait téméraire d'affirmer que l'une ou l'autre des trois réponses fut faite directement à des adversaires dans les circonstances que rapportent les crédules biographes. Pour l'audace d'une telle certitude, il faudrait oublier les lois de la légende et les directions familières à sa puissance transformatrice. La légende est une poésie qui dramatise. Elle fait volontiers, avec les paroles, des actions ; d'après ses livres ou ses discours elle se figure les gestes et les attitudes de l'écrivain et de l'orateur. Tel récit, sorti de la bouche d'un diseur de paraboles, devient pour elle une anecdote vécue par lui ; et les racontars sur le fabuliste Esope ne sont-ils pas un amusant recueil de fables ? Chacune des réponses qu'on vient de lire fut peut-être, non un projectile lancé à l'ennemi présent et qui attaque, mais, sur un récit qui sourit et marche harmonieux, la lueur soudaine d'une conclusion et d'une couronne.

Sans doute, d'autres paroles, présentées nues par Mathieu, par Luc ou par le VIe livre de Diogène Laërce, furent d'abord le centre et le corps de paraboles dont les vêtements bariolés, devant des yeux qui s'amusent et qui se souviendront, lentement tombent. Parmi les œuvres écrites, pour oublier quarante titres significatifs d'Antisthène et de Diogène, ne semblera-t-il pas que des paraboles vivaient dans ces Lettres amusantes où Ménippe « avait introduit des dieux comme personnages ? » Et que pouvaient être, sinon recueils de paraboles, ces ouvrages de Monime où « des inventions plaisantes enveloppaient un sens sérieux ? »

Les chrétiens qui, tantôt par indifférence tantôt par système, ont détruit un si grand nombre de livres anciens, n'ont laissé debout aucun monument de la sagesse cynique. Hardie et continue apologie de la nature et de l'individualisme, dérision de la Cité, de la Religion et de toutes les docilités qui font marcher, têtes basses, le troupeau, cette littérature devait blesser au cœur les tenants d'Antiphysie, les organisateurs de l'autorité, les professeurs de respect. Mais le fond n'était pas ici le seul scandale et plus d'un fanatique s'irrita de ce que, cinq siècles avant l'Evangile, tant de paraboles avaient été prononcées d'une signification trop évangélique pour être orthodoxe.

Quoi qu'il en soit, quand j'ai essayé de restituer la noblesse de la pensée cynique, une forme s'est imposée à moi et Psychodore, disciple de Diogène, m'a paru ne pouvoir parler qu'en paraboles.

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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 16:06

Yves Letort, le Tenancier de l'excellent blog Feuilles d'automne, rendait hommage il n'y a pas si longtemps à Alain Nadaud, un écrivain contemporain dont les romans ont souvent une coloration philosophique et méritent vraiment lecture.

Dans une addition à ce billet, Letort indiquait :

Ajoutons, pour le curieux, et pas si anecdotiquement, que Nadaud fut l'auteur d'un roman dont je n'ai retrouvé le thème que deux fois, antérieurement. En effet, le thème de L'envers du temps ne se retrouve que dans le roman de de Philip K. Dick, A rebrousse-temps et la fantaisie d'Albert Robida : L'horloge des siècles.

Certes on pourrait adjoindre également L'étrange histoire de Benjamin Button de Francis Scott Fitzgerald à cette courte liste, mais là ce n'est qu'une seule personne qui rajeunit alors que dans les précédents récits, c'est bien le temps et l'Histoire qui repartent à l'envers... Quelqu'un connaît-il encore un (bon) texte sur ce sujet ?

Je mis mon grain de sel de la manière suivante :

Dans deux contes des Voyages de Psychodore (1903), Han Ryner imagine un peuple entier (les "Rétrogrades") qui vit à rebours : les cendres contenues dans une urne sont versées sur un bûcher qu'on enflamme ; quand le brasier s'éteint, un vieillard en sort, qui va rajeunir jusqu'à sa disparition dans le ventre d'une femme...

C'est peut-être une situation intermédiaire entre L'étrange histoire de Benjamin Button et les trois autres romans.

Et j'indiquais que j'allais essayer de trouver le temps de mettre en ligne ce conte.

C'est chose faite.


Chapitre III

Les Rétrogrades

Le pays n'offrait aux regards rien de remarquable et Psychodore allait indifférent. Mais, dans une rue de village, une femme émut soudain son coeur. Elle était si semblable à la bien-aimée perdue... Semblable jusqu'à l'illusion. N'était-ce pas, ressuscitée, et plus jeune qu'il ne la connut jamais, Athénatime elle-même ?

Il s'arrêta, la considéra longuement. Et voici qu'il se mit à trembler. Car, tandis que son esprit proclamait très haut la folie de tout espoir, son âme à voix basse espérait.

De plus en plus tremblant, il marcha vers l'apparition émouvante.

— Femme, dit-il, serais-tu celle que j'aime ?

Or il reçut cette réponse :

— Je ne comprends rien à tes paroles.

Pourtant il entendait parler grec, le pur grec d'Athènes. Et la voix douce qui répondait était la voix même d'Athénatime. Et le sourire ingénu des lèvres entr'ouvertes fit se redresser en Psychodore des souvenirs profonds qui, pour revenir au jour, secouaient, tels des cadavres amoncelés, d'innombrables souvenirs plus récents.

Il regarda, en un étrange désir de pleurer, cette enfant dont la jeunesse harmonieuse hésitait encore entre les grâces de l'éphèbe et les grâces parthéniennes.

— Malicieuse, dit-il, tu es assez belle pour comprendre le mot amour sans qu'on le prononce.

Mais elle, qu'étreignit soudain quelque angoisse :

— Pourquoi te moques-tu d'une pauvre vieille ? Et qu'aimerait-on en une misérable femme qui a passé l'âge d'être tombe ?

Il répéta, comme un écho :

— L'âge d'être tombe !

Car c'est lui, maintenant, qui ne comprenait plus.

Une seule chose lui était visible : il avait causé un chagrin. L'enfant qui se disait vieille pleurait. Il songea : « Une folle ! » Et il essaya de gauches consolations.

Elle, à travers ses larmes, l'examina. Son regard était avide du visage étranger, comme un regard d'amour ou de curiosité. Peu à peu un spectacle absolument nouveau, et incroyable quoique présent, l'intéressait, à lui faire oublier sa peine. Et ses yeux et son sourire se dilataient, comme, en face de quelque chose d'inouï, un sourire et des yeux de savant.

— Etrange femme, dit Psychodore, tu ressembles à Athénatime en fleur, et tu ressembles aussi à Aristote devant les animaux et les plantes que lui envoyait du lointain son disciple Alexandre.

— Homme étrange ! répondit la jeune fille, homme unique...

Après un silence qui cherche, elle ajouta, nette, décisive, cette troisième exclamation :

— Homme rétrograde.

Puis, lui prenant le bras :

— Pourquoi vas-tu dire que je suis folle ?

— Mais toi, — interrogea-t-il, trop étonné pour protester, — comment as-tu su que j'allais te dire : Tu es folle ?

Elle le regarda avec une curiosité avivée. Puis :

— C'est vrai, étonnant Psychodore, tu ne connais pas, toi, ce qu'on va dire. Les yeux de ton âme, dirigés en arrière, ne lisent même pas tes émotions de demain.

Peut-être, tout à l'heure, les dernière paroles de l'enfant auraient un sens pour Psychodore. En ce moment elles étaient des sons vagues que l'oreille, servante intimidée, n'osait apporter à l'esprit. Car l'esprit était trop préoccupé par les premiers mots.

— Si tu n'es Athénatime, dit le philosophe, comment sais-tu que je m'appelle Psychodore ?

— Je t'avais entendu dire dans un avenir proche  : Je m'appelle Psychodore.

— Comment peux-tu entendre l'avenir ?

— Et toi comment peux-tu entendre le passé ?

Mais elle reprit, douce comme la pitié :

— J'ai tort de tourmenter la faiblesse de ton esprit. Car j'entends, en des avenirs plus ou moins lointains, les mots que tu diras pour me la révéler toute. Je t'entends aussi affirmer que les hommes de ton pays sont tous faits comme toi. Tu ajoutes que tu voyages depuis des années et tu n'as jamais vu que des hommes tels, des hommes — tu répètes, après des hésitations et parmi des répugnances,le seul mot définisseur — des hommes rétrogrades.

« Connais donc, ô Psychodore, la vie de mon pays. Apprends la vie des êtres harmonieux qui marchent devant eux avec les yeux sur la route à faire et précédés de leur esprit comme d'un flambeau.

« Tu te crois vivant et tu m'apparais lourdement réel. Pourtant tu ne peux être qu'un fantôme, toi qui es fait de passé, comme l'étoffe de quelques-uns de nos songes ; toi qui, tourné du côté de ce qui n'est plus, marches à reculons vers — ô merveille incroyable ! — vers le bûcher et l'urne de la naissance.

« Je crois maintenant comprendre des choses consolatrices. Tu es sans doute ce que nous devenons après la mort. Quand le soleil se cache sous les terres, au lieu d'être couché et en repos, je vois qu'il marche triste et fantômal à travers d'étranges déserts pour revenir aux gloires de l'Orient. Tu es, ô Psychodore, le soleil mort, l'âme morte. Tu es la nuit qui revient tâtonnante vers le jour. Car, — tu me l'affirmeras tout à 'heure et ta parole sera véridique — tu dois entrer cendres dans l'urne de la naissance.

« Réjouis-toi, Psychodore, les urnes sont faites pour s'ouvrir et les cendres épandues sur les bûchers reprennent vie parmi les flammes. Ton âme, sans doute, deviendra semblable à celle des hommes qui s'arrêtent autour de toi, curieux de voir un rétrograde, un fantôme tissu de passé et de regret.

« Mais je me tais, Psychodore, pour que tu dises les paroles que tu dois dire. Ton ignorance te fait secouer la tête. Tu appelles inutile ce qui s'appelle inévitable. Il faut bien, encore que tu ne sois qu'un songe, que tu fasses les questions auxquelles j'ai répondu, puisque, dans un avenir qui de plus en plus devient présent, je les ai entendues. »

Psychodore, en effet, comme dans un rêve de folie, sentit sa langue obéir malgré lui, non plus à la basse logique utilitaire de l'homme, mais à la logique souveraine qui noue de liens nobles les nécessités.

Devant l'assemblée des êtres vivants qui marchaient dans un avenir de lumière, il dit la pauvre vie tâtonnante des hommes qu'il connaissait jusque-là, la vie des hommes qui, parmi des heurts et des chutes, vont dans la nuit portant leur lanterne derrière eux.

*
*  *

Il resta quelque temps dans ce pays. Il assista à des naissances. Il vit ouvrir des urnes et épandre sur les flammes odorantes des cendres inertes. Quand les flammes s'éteignaient, apparaissait tantôt ce que ses tenaces habitudes appelaient un enfant, tantôt ce qu'il nommait un homme, plus souvent ce qui lui semblait un vieillard. Mais les cheveux blancs deviendraient noirs puis blonds. La taille cassée se redresserait, puis elle diminuerait. L'homme, parfois d'abord sans famille, aurait plus tard, sortis de bûchers successifs, des frères et des sœurs. Une femme plus récente que lui dans cette étrange vie prendrait soin de sa vieillesse semblable aux enfances connues de Psychodore et soutiendrait son corps diminué. Le vieillard à forme puérile manifesterait à cette femme des tendresses mêlées de crainte et de répugnance. Dans ses baisers accompagnés de larmes, il l'appellerait non point « ma mère » mais « ma tombe ». Un jour viendrait où le petit ne parlerait plus, ne marcherait plus, ne penserait peut-être plus. Il serait, sur les bras de sa « tombe », une chose dolente et vagissante. Il n'aurait plus de dents pour broyer le pain des forts. Mais elle le nourrirait d'un lait généreux. Il perdrait enfin jusqu'à la frêle vigueur nécessaire à cette vie déjà presque végétative et, comme le grain semé dans la terre ouverte, il se réfugierait dans sa nourrice douloureuse. Pendant quelques mois, « la tombe » marcherait lourde, gênée, entraînée en avant par un fardeau intérieur. Mais peu à peu le mort décroîtrait comme un souvenir, ne laisserait plus de traces.

Sans doute, — la jeune fille, du moins, avait paru le croire — le disparu ne serait qu'exilé. Il deviendrait ailleurs un homme pareil à Psychodore. Il sortirait de quelque autre ventre de femme pour aller, à travers une vie de plus en plus consciente, vers le bûcher et l'urne.

*
*  *

Psychodore, croyant avoir vu tout ce qu'il y avait à voir ici, voulut partir. Il traversait une dernière fois les rues du village. Il songeait, tout soulevé d'espoirs, à une fable que contaient les Égyptiens. Et il disait à demi-voix :

— O hommes, ô phénix !... Athénatime et Psychodore, ces phénix qui renaîtront, se retrouveront-ils, pour quelque nouvel amour, dans une vie qui de nouveau marchera du même pas, dans le même sens ?...

Voici qu'il rencontra, petite fille maintenant, celle qui lui parut, il y a peu d'années, Athénatime en fleur. Il s'assit au seuil d'une porte, prit sur ses genoux la petite vieille aux grâces puériles. Et il lui dit :

— Enfant qui lis l'avenir, n'est-ce pas qu'après la tombe, c'est une autre naissance ? Dis, dis ce que tu vois de l'autre côté de la tombe.

Elle parlait un langage incorrect, bégayant et zézayant.

Elle regarda le philosophe avec de grands yeux ingénus. Puis ses regards devinrent attentifs à de l'invisible. Enfin elle balbutia :

— La tombe... c'est un mur... On ne voit pas à travers les murs.

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20 novembre 2009 5 20 /11 /novembre /2009 18:42

Un "évangile inédit" paru en 1917 dans Le Carmel de Genève (dir. Charles Baudouin) et dans Le Sphinx d'Hervé Coatmeur (Brest) – republié dans le n° 24 des CAHR.

Une lecture complémentaire à celle du Cinquième évangile.


La montagne du réveil

Evangile inédit

En ce temps-là Jésus dit à ses disciples : En vérité je vous le dis, l'homme qui a donné son cœur à un peuple ou à un autre dieu que le Père qui règne dans les cieux, cet homme-là n'a plus son cœur et il n'a plus sa conscience ;

Mais il est esclave et aveugle jusque dans les dernières profondeurs de son esprit ;

Et, si son Dieu s'appelle Jéhovah et sa nation Israël, il admire Judith, mais il accuse Dalila de trahison et de prostitution.

Or Judith et Dalila ont fait les mêmes choses.

Et cet homme maudit Holopherne, mais il bénit le nom le Samson. Or Samson, comme Holopherne, a tué des hommes.

Mais, si cet homme est philistin et s'il adore Dagon, il sait que Judith est digne de mépris, mais il honore Dalila, la Judith de son peuple.

Or, le Père qui est dans les cieux ne connaît point les peuples, mais tous les hommes sont ses fils bien-aimés.

N'adorez donc que le Père qui est dans les cieux, afin que les hommes soient tous vos frères bien-aimés.

Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean et il s'éloigna du lieu où il avait dit ces choses.

Et à quelque distance, il laissa Pierre, Jacques et Jean, pour s'enfoncer plus avant dans Gethsémani, car il voulait parler seul à seul avec le Père.

Mais, quelques pressantes que fussent ses paroles, le Père ne lui répondit point.

*
*   *

Et, quand Jésus eut sué la sueur de sang et de doute qu'ont racontée ceux qui ont parlé de ces choses,

Il comprit qu'il ne faut demander qu'à soi-même tout le courage, de sorte que, cessant de s'adresser au l'ère, il se demanda à lui-même et il obtint de lui-même tout le courage.

Et, quand il eut remplacé le doute de celui qui s'adresse à un dieu par le courage de celui qui ne s'adresse qu'à soi-même,

Il revint au lieu où étaient restés Pierre, Jacques et Jean.

Or ils devisaient ensemble, disant les doutes et les angoisses que leur apportaient depuis quelque temps les paroles du maître.

Et, l'ayant vu revenir vers eux, ils eurent peur des paroles qu'il leur dirait,

De sorte qu'ils feignirent de dormir.

Mais Jésus les appela, disant : l'heure de tous les réveils est venue pour moi et j'espère en tremblant qu'elle viendra pour vous.

Ecoutez-donc les paroles qui vous soutiendront à l'heure de tous les réveils.

Car peut-être vous vous réveillerez un jour jusqu'à perdre tous les rêves où il y a des dieux et jusqu'à voir s'enfuir le rêve où il y a un Père qui règne dans les cieux.

Ecoutez-donc la parabole de l'homme qui monte sur la montagne du réveil.

*
*   *

L'homme qui monte sur la montagne du réveil rencontre bientôt un lieu où l'air est pur.

Et dans la pureté de cet air Jéhovah ne peut vivre, ni Dagon, ni Moloch,

Ni aucun autre de ceux qui sont les dieux des soldats et les dieux des prêtres, les dieux des armées et les dieux des temples,

Et qui exigent le sang des batailles ou le sang des sacrifices.

Alors l'homme qui monte sur la montagne du réveil comprend ce que c'est que les prêtres et que les soldats nomment la voix du dieu jaloux ou la voix du dieu des armées,

Et que c'est un écho qui retentit dans les plus basses et les plus ténébreuses cavernes de l'âme.

Mais, dans le lieu où il est arrivé, il entend une voix qui semble descendre des cieux,

Et c'est la voix du Père qui ne veut ni sacrifices ni batailles,

Mais qui veut qu'on l'adore par l'esprit, par la miséricorde et par la pureté.

Et l'homme continue de monter en chantant le cantique de son cœur et en écoutant les réponses du Père.

Mais il arrive enfin plus haut que les réponses du Père, en un lieu où il n'entend plus que le chant de son cœur ;

Car il est arrivé sur le sommet et il a dépassé la région des échos.

Et son cœur lui dit : Un père qui peut faire que ses enfants soient bons ne fait pas que ses enfants soient méchants.

Si donc il y avait dans les cieux un Père tout-puissant, il y aurait la paix sur la terre et entre les hommes.

Mais il y a la guerre sur la terre et entre les hommes parce que l'homme a péché.

Et l'homme n'aurait pu pécher, s'il y avait un Père dans les cieux.

Car le Père tout-puissant aurait incliné le cœur de l'homme vers toutes les bontés et toutes les justices,

Et il aurait incliné le cœur de l'homme loin de tous les péchés.

Quand j'étais dans la région des échos, je disais aux hommes : Mes frères !

Et je croyais entendre le Père me dire et leur dire : Mes fils !

Maintenant j'ai dépassé la région des échos et je n'entends plus que ma parole.

Et je sais que les hommes sont mes frères uniquement parce que je les aime.

Et il faut que je les aime davantage, puisqu'ils sont tous orphelins et puisque plusieurs sont méchants et incapables d'amour.

Et, puisqu'ils savent tuer et tourmenter, il faut que je sache mourir dans les tourments.

Et vous aussi, mes bien-aimés, apprenez à mourir, s'il le faut, dans les tourments.

Mais, si vous ne pouvez apprendre à mourir dans les tourments, appre­nez, du moins, à ne plus tuer,

Et jetez dans l'abîme inaccessible votre épée avec le fourreau de votre épée.

*
*   *

Ayant dit ces paroles, Jésus s'enfonça de nouveau dans les profondeurs du jardin.

Et les autres disciples vinrent, qui demandèrent à Pierre et aux fils de Zébédée ce que leur avait dit le Maître.

Mais Pierre et les deux autres avaient chassé les paroles du Maître comme on chasse des ennemis et des folles,

Et ils avaient peur de les voir revenir dans leur esprit.

C'est pourquoi, ils répondirent : Nous dormions et nous avons entendu le Maître comme dans un songe.

Et il nous semble qu'il nous a reproché notre sommeil.

Han Ryner

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11 février 2009 3 11 /02 /février /2009 19:43

On a déjà pu lire ici un "songe de La Bruyère" extrait d'un des meilleurs bouquins de Han Ryner : Songes perdus (toujours disponible — le stock prend la poussière).

Remontons un peu dans le temps et voyons rêver Diogène de Sinope, Diogène le Cynique, celui que le Père Diogène voulut prendre pour modèle. A propos de Diogène, allez faire un tour dans le Cabinet de Curiosités de Eric Poindron, une catégorie lui est consacrée ! Et sur la philosophique cynique en général, de bien belles choses sur le site du G.R.O.M.E.C.K. ...

Quant à l'apologue que vous allez lire, je me garderai bien d'en donner mon interprétation, mais vous trouverez à la suite du texte quelques indications sur les références antiques employées par HR.


Les Filles de Thespius, huile sur toile
de Gustave Moreau (commencé en 1853) — détail.

VII

Un Songe de Diogène

Diogène avait demandé à Platon un cotyle de vin ; Platon lui envoya une amphore, soixante-douze fois sa demande. Diogène, ayant descellé le vase, but le peu de vin qu'il désirait. Puis, à l'heure où les disciples étaient nombreux dans les jardins d'Akadémos, il rapporta l'amphore presque pleine.

— O Platon — dit-il — si quelqu'un te demandait combien font deux et deux, tu répondrais, je crois, qu'ils font cent. Tu réponds et tu donnes toujours plus qu'on ne veut. Celui qui accepte tes présents ou tes paroles devient ivre et incapable de marcher ou de parler en homme.

Platon levait la main dans le geste qui annonce la réplique. Et il souriait des yeux et des lèvres. Mais Diogène ajouta, parmi des pas de fuite et la tête seule tournée vers l'ennemi :

— Laisse, ô torrent, que j'évite les débordements d'une réponse généreuse qui, prétendant me rafraîchir, me noierait dans son abondance.

Tous rirent. Le bruit des rires ne permettant pas à Platon de se faire entendre, il feignit de rire aussi longtemps que les autres. Tard et pour un absent il dit enfin :

— Mes présents sont trop grands, en effet, pour des enfants sans raison ; mes dons sont démesurés dès qu'ils s'adressent au fou qui ne sait pas être sa propre mesure.

Le propos fut rapporté à Diogène. Il admira que Platon eût su, cette fois, être précis et concis comme un cynique. Et, la nuit qui suivit, il fut visité d'un songe :

*
*  *

Socrate parlait devant de nombreux jeunes gens. Parmi les auditeurs, se trouvait Antisthène, futur maître de Diogène.

Or Socrate, ivre du bruit d'on ne sait quels corybantes intérieurs, prononçait un long discours tantôt plaisant, tantôt enthousiaste et lyrique.

Antisthène essayait parfois de l'interrompre. Les autres, charmés d'une éloquence où alternaient les noblesses tragiques et les familiarités satyriques, faisaient taire Antisthène avant que Socrate eût remarqué son impatience.

Quand enfin le vieillard s'arrêta, Antisthène dit :

— O maître du court parler, tu as oublié ton art aujourd'hui, et la brachylogie, et les questions nettes, et les réponses précises.

— C'est peut-être que les neuf Muses se pressaient autour de mes lèvres, envieuses d'avoir chacune sa place dans mon discours caressant et dans mon baiser.

— Neuf pucelles à la fois, c'est beaucoup — dit Antisthène. Que ne renvoyais-tu les plus exigeantes ?...

Mais Socrate :

— Blâmeras-tu ton patron Héraklès qui, la même nuit, engrossa cinquante vierges ? Pour moi, je suis faible à l'ordinaire et stérile comme une sage-femme. C'est pourquoi, les jours où je me laisse entraîner, j'ai à dépenser beaucoup d'économies de chasteté ; ma vieillesse ressemble à un torrent de jeunesse et je n'ose repousser aucune des amoureuses qui se présentent.

Aristippe était là. Il dit, tout sourire :

— Tu as raison, ô Socrate. Pâris, qui eut la lâcheté de choisir entre trois déesses, attira sur sa patrie et sur lui-même des maux terribles. Quant â toi, Antisthène, si jamais tu diriges ton désir vers l'une des muses, elle fuira ton amour grossier. Les muses ne sont pas des ignorantes ; elles savent que les choix d'Eros injurient l'élue autant que les délaissées. Qui n'accueille pas toutes les joies se rend incapable de comparer et de savoir combien chaque joie reste unique, combien le présent est toujours supérieur à tout passé et à tout avenir. Mais chaque passé fut un présent éminent et chaque avenir montera sur le sommet glorieux qui s'appelle Présent.

Socrate allait peut-être blâmer Antisthène ensemble et Aristippe. Mais celui-ci dit encore :

— Les femmes de Sparte ont raison, qui aiment les seuls débauchés. L'homme qui ne s'est pas exercé avec beaucoup, comment en satisferait-il une et lui paraîtrait-il, à chaque baiser, un homme nouveau ?...

Comme Diogène devant Platon, Aristippe s'enfuit devant Socrate et devant Antisthène. Mais il lançait, dans sa fuite, ce dernier trait :

— Une est plus exigeante que toutes.

*
*  *

Diogène, à demi réveillé, se rappelait encore à demi son rêve. Diogène, à demi ensommeillé, se rappelait déjà à demi sa querelle avec Platon. Dans un haussement d'épaules qui rejeta le songe, léger fardeau, il demanda, dédaigneux :

— Quel rapport y a-t-il entre toutes ces choses ?

Ses yeux se refermèrent une seconde. Dans un soleil soudain, il vit, qui se balançait, un de ces filandres qui charment l'atmosphère d'automne. Et une voix prononça, lointaine, tombante, qui ne veut être entendue d'aucune oreille vulgaire, qui veut être à peine devinée par les plus subtils :

— Les Muses aiment les liens qui flottent dans une flottante lumière.


Notes :

L'anecdote du vin envoyé à Diogène par Platon est tirée de Vies et doctrines des Philosophes illustres par Diogène Laërce, au livre VI, § 25. En voici la traduction par Marie-Odile Goulet-Cazé dans l'incontournable édition de La Pochothèque (1999) :

Un jour Diogène demanda à Platon du vin, et en même temps aussi des figues sèches. Platon lui envoya un plein vase de vin. Diogène lui dit : « Toi si on te demandait combien font deux et deux, répondrais-tu vingt ? Ainsi, tu ne donnes pas en fonction de ce qui t'est demandé, pas plus que tu ne réponds à la question qui t'est posée. ». De surcroît il se moquait de Platon sous prétexte que c'était un intarissable bavard.

On voit que le sens est peut-être un peu plus large que celui retenu par Ryner. Diogène critiquerait la parole de Platon autant sur sa nature que sur son abondance, puisque Platon fournit le vin mais pas les figues. Non seulement il ne répond pas à la demande de son interlocuteur mais il l'enivre en le faisant boire à jeun ! De toute façon Ryner ne retient pas l'histoire des figues et s'en tient à la boisson.

On peut consulter des traductions de Diogène Laërce sur deux sites pléthoriques pour ce qui est des textes antiques : ceux de Philippe Remacle et de Ugo Bratelli.

La "brachylogie" peut désigner une figure de rhétorique précise (une variété d'ellipse), mais Ryner utilise sans doute ce mot comme la transposition directe du grec βραχυλογια (attesté notamment chez Platon), c'est-à-dire la concision dans le discours ou le style.

Les neuf Muses dans l'Antiquité grecque sont très agréablement présentées sur le site pédagogique Musagora.

Les cinquante vierges engrossées par Héraklès le furent avant que celui-ci n'entame ses douze travaux. Il s'agit des filles du roi Thespios qui hébergea gracieusement le demi-dieu durant cinquante nuits. Ryner donne à Hercule une solidité de reins qui n'est pas attesté par tous les récits. En effet, d'aucuns ramènent la mesure à une demoiselle par nuit. On trouvera d'autres détails, et notamment les noms de la progéniture, sur le site Mythologica.fr. On a en outre pu constater plus haut que l'épisode inspira Gustave Moreau (réclame gratuite offerte par le blog HR : « Un séjour dans la capitale ? Ne manquez pas le musée Gustave Moreau, 14 rue de La Rochefoucauld, Paris IX ! »).

Le mot d'Aristippe est lui aussi tiré de Diogène Laërce (livre II, § 67). Traduction (toujours par M.-O. Goulet-Cazé à la Pochothèque) :

Un jour que Denys lui avait demandé de choisir une courtisane parmi trois qui étaient là, il les emmena les trois en disant : « Ce ne fut pas un avantage pour Pâris d'en préférer une seule ».

On se souvient que Pâris, désignant Aphrodite comme la plus belle des déesses, au détriment d'Héra et Athéna, déclencha la guerre de Troie.

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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 11:45

Outre-Atlantique et ailleurs, tandis que joueurs de fric débandent, on applique avec plus ou moins d'allant le bon-principe Privatiser les profits, socialiser les pertes. Les cornards des classes médiocres qui ont rêvé palaces et foutre clinquant sont à la rue, ceux qui n'ont pas rêvé paieront — par un bout ou par un autre, par leur fric ou de leur vie, selon solvabilité — pour les rapaces qui par-dessus eux se goinfrent en vol ! Je rêve grand silence et bras croisés, abandon de toutes tâches afin qu'advienne fin de la partie pour profiteurs, grève immense quoi ! et reprise du travail — lui donnera-t-on encore ce nom ? — à seul profit pour ceux et celles qui s'en fichtrent bien (du profit)... [Allons donc, demain, je repars au boulot perdre nos vie et empiffrer empaffés gloutonneaux, abruti et combien lâche moi-même.]

C'est dans cet état de sombre esprit que j'entoile le conte que voici (ch. II des Paraboles cyniques). Notre ami Lecha avait d'ailleurs publié ce texte dans sa chronique du Libertaire de juillet dernier.


Le Troupeau qui bêle.

Parmi les disciples, beaucoup semblaient muets tant que Psychodore était là. Mais, entre ceux qui parlaient, deux, dès les premiers jours, s'étaient fait remarquer.

Eubule d'Andros était habile à suivre le sens flottant des paraboles. Souvent il continuait la pensée du maître. Quelques-uns affirmaient qu'il ressemblait à Psychodore comme un fils ressemble à son père. Pourtant, blond et doux, ce jeune homme avait dans le sourire et dans l'esprit plus de tendresse que Psychodore n'en eut jamais et moins de malice.

Mais Excycle de Mégare était un être passionné et singulièrement changeant. Il passait, avec une facilité puérile, des larmes au rire sonore. Parfois il exagérait la pensée du maître jusqu'à la rendre repoussante au maître même ; et alors seulement il aimait cette pensée. D'ordinaire il s'acharnait contre ce qu'on avait dit; et il avait la manie de disputer sur toutes choses, comme le jeune chien aux dents douloureuses mord tous les objets. Vaniteux et obstiné, il s'efforçait de faire admirer l'ingéniosité et l'indépendance de son esprit. Ses yeux étincelaient quand il croyait, par une question captieuse, embarrasser le vieux philosophe. Mais il détestait les paraboles et toutes les réponses qui sourient et qui ondulent comme la lumière. Il eût voulu qu'on lui opposât des formules précises, de ces affirmations et de ces négations rigides que l'esprit saisit, main irritée, pour les briser ou pour s'y déchirer.

Le lendemain du jour où Lycon était parti, Excycle interrogea en ces termes :

— 0 Psychodore, la monnaie produit-elle moins de maux que la source empoisonnée dont tu parlais hier ?

Or il reçut cette réponse :

— La monnaie produit plus de maux à elle seule que toutes les sources et tous les torrents qui tombent des montagnes.

— Mais, reprit-il, celui qui l'inventa songea seulement à certains avantages qu'elle réalise. Il voulut être le bienfaiteur des hommes ; il voulut faciliter les échanges que le troc rendait pénibles et incertains. Je suppose donc que tu l'absous comme tu absous la source. Ou plutôt tu l'aimes et tu l'admires.

Psychodore haussa les épaules.

La parole d'Excycle devint âpre :

— Si je comprends bien, ô mon maître, la réponse peu précise dont tu daignes m'honorer, tu commets en ce moment une injustice et, de deux actes semblables, tu condamnes l'un mais tu approuves l'autre.

— L'inventeur de la monnaie, ô mon fils, ne ressemble pas à la source haute. Il fallait, pour aboutir à une telle invention, une pensée singulièrement appliquée aux choses basses. Et il n'a rien donné qui corresponde aux besoins sains de l'homme. Quelle chose a-t-il produite qui puisse satisfaire ta faim, ou te protéger contre le froid, ou te mettre au-dessus de la crainte et du désir ? Il est plutôt l'empoisonneur qui, entre la source et la cité, a interposé la fabrique ; et il salit les eaux, alourdissant de reflets métalliques et fétides ce qui vient vers notre bouche.

Psychodore se tut un instant et ses lèvres, tout à l'heure plissées comme dans la nausée, devenaient lentement un sourire.

— La nature, continua-t-il, a voulu que les fruits, les viandes et les autres choses nécessaires se conservent peu de temps. Cette sage prévoyance avait établi entre les hommes une fraternité et comme une nécessité de bienfaits réciproques. Autrefois, celui qui avait trop de nourriture en donnait à son voisin, même si le voisin ne possédait rien qui fût objet de troc. La générosité était le seul remède à la souffrance de voir du bien pourrir inutile.

Les yeux du philosophe semblaient regarder un lointain et joyeux horizon. Une tristesse, au contraire, les fermait presque tandis qu'il achevait son discours :

— Aujourd'hui, hélas ! la monnaie permet d'échanger ce qui périrait contre une matière durable, sans usage et sans valeur par elle-même, mais que notre folie accepte comme richesse réelle. Sous une forme aussi dure qu'un coeur de riche, celui qui a trop entasse ce qui manque aux autres ; et il dresse, avec la faim des pauvres, l'édifice de sa puissance et de leur servitude. L'inventeur de la monnaie a perfectionné quelque chose : il a perfectionné la tyrannie et l'esclavage ; il a rendu durable, solide et croissante l'inégalité qui était précaire, légère et incertaine. Il est le père de myriades de meurtres, de myriades de mensonges, de myriades de violences et de myriades de bassesses. A-t-il prévu quelques-uns de ses crimes et les a-t-il voulus, brigand qui rit sous un masque ? Je ne crois pas. Il était plutôt celui dont la pensée vile nuit quand elle veut servir, celui qui n'a à donner que son ordure et qui répand sa fiente au hasard, aussi bien sur le pain qu'on vient de cuire que sur le champ qu'on va ensemencer...

— Pourtant, objecta Excycle, les peuples le louent et éternellement le loueront.

— Le noble argument pour un philosophe ! s'écria Eubule.

Mais Psychodore :

— Entendez une parabole :

*
*  *

Un homme dit à un troupeau de moutons :

— Aimez-moi. Car j'ai aiguisé avec art le couteau dont on vous égorgera. Acclamez donc votre bienfaiteur.

Or les moutons bêlèrent tous ensemble. Mais je ne devinai point si le bêlement approuvait. Le bêlement des troupeaux et des peuples acclame presque toujours les bouchers et les aiguiseurs de couteaux. Quelquefois cependant son sens reste branlant, équivoque et obscur. Plusieurs affirment que la voix du peuple est la voix des dieux. Peut-être ils ont raison et — jusqu'à ce qu'un prêtre ou un orateur les traduise de façon à plaire aux tyrans — le grondement du tonnerre, le vol des oiseaux, le bêlement des moutons et les cris distords du peuple ne signifient absolument rien.

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23 septembre 2008 2 23 /09 /septembre /2008 20:13

Un extrait des Voyages de Psychodore dédié aux honnêtes cambrioleurs*, et sans doute plus encore à tous les épouvantails faisant fonction.

Si vous êtes habitué-e de ce blog, vous pûtes déjà faire connaissance avec Psychodore à cet endroit-ci et à cet endroit-là. Les pérégrinations du cynique sont également disponibles en version (mauvais, hélas !) papier.

* On parle d'un cambrioleur non seulement honnête mais assez illustre dans un récent billet des Ames d'Atala, et aussi beaucoup plus en détail sur ce blog.


Chapitre XII

La fonction

Hostile aux passants, toute hérissée d'épines, une haie séparait le verger de la route. Psychodore avait faim et avait soif. Les fruits furent pour lui ce que sont pour un jeune homme des courtisanes qui appellent.

Il prit son élan et, s'aidant de son bâton, d'un bond il franchit la haie.

Tandis qu'il mangeait un délicieux raisin, il entendit une lamentation. On eût dit d'un chien qui pleure. Le philosophe regarda autour de lui, et il ne vit ni homme ni bête.

Il cueillit un nouveau fruit. La plainte se changea en un cri, menace violente et qui voudrait être une parole articulée et qui, n'y parvenant point, s'irrite de son impuissance.

Un mot, enfin, fut hurlé :

— Voleur !

Psychodore chercha quel propriétaire ou quel imbécile pouvait ainsi l'injurier. Il découvrit seulement un de ces épouvantails que les jardiniers perchent sur un arbre pour effrayer les oiseaux. Sous un manteau flottant à tous les vents, c'était la rigidité sèche d'une botte de paille. Pourtant des chiffons tassés faisaient au mannequin une tête rudimentaire et aussi d'énormes bras difformes qui tenaient maladroitement un arc armé de sa flèche.

Le manteau de l'épouvantail était vieux et troué. Mais il était de laine bise et depuis longtemps le cynique regrettait de n'avoir trouvé dans les ruines qu'une soie pourpre. Psychodore grimpa sur l'arbre et changea de vêtement avec la botte de paille qui par trois fois l'injuria :

— Voleur ! voleur ! voleur !

Mais le philosophe, assis sur une forte branche, mangea des fruits de l'arbre ; et, quand il fut rassasié, il fit à son ennemi ce discours souriant :

— Je te plains, apparence d'homme, pauvre être d'obéissance passive. Je te plains, ô naïf, ô inachevé, qui as pris au sérieux ta fonction. Voici que tu t'es créé parmi les tourments une âme servile. Si Socrate, jugeant les généraux des îles Arginuses, avait pris au sérieux sa fonction de juge — la fonction du juge, je le sais par de nombreuses expériences, c'est de condamner — Socrate, ce jour-là, n'eût pas valu mieux que toi.

L'épouvantail n'écoutait pas. Un gardien ne doit entendre que la voix de ses chefs. Le souvenir de leurs ordres doit bruire toujours présent à ses oreilles, les assourdir à toute parole venue d'ailleurs et construire l'unité rigide de sa conscience.

Sur la botte de paille, la boule de chiffons répétait, en cris de plus en plus aigus :

— Voleur ! voleur ! voleur !

Les bras informes frissonnaient, s'agitaient. Ils finirent même par lancer la flèche. Ils étaient maladroits : la flèche atteignit un fruit, qui tomba à terre avec un bruit mort.

Psychodore, descendu de l'arbre, allait quitter le verger, quand le propriétaire survint. Il aperçut le voleur et marcha furieux sur lui. Mais, comme il passait près de l'épouvantail, il s'entendit appeler. Il leva les yeux et vit le mannequin agiter ses bras. L'inattendu de cette vie gesticulée et parlée effraya l'homme, qui tomba évanoui.

*
*  *

Le lendemain, Psychodore revint au verger. Il salua l'épouvantail de ces mots railleurs :

— Réjouis-toi, ô homme ordinaire, ô animal social. Je viens voir si ta conscience et tes efforts t'ont donné enfin des jambes pour poursuivre ceux qui osent manger sans la permission de ton maître.

Pendant que, d'une voix plus nette que la veille, le mannequin criait : « Au voleur ! au voleur ! » Psychodore mangea.

Or le maître du verger entendit. Il vint en se cachant derrière la haie. Il lança une flèche qui atteignit la jambe de Psychodore et le fit tomber. Puis, aidé de gens qui passaient, il attacha les pieds et les mains du blessé et le porta devant le magistrat.

Le cynique fut condamné, naturellement, puisque, ne possédant rien, il avait l'audace de sentir la faim et de manger. Le procès fut banal et insignifiant. Toutefois un détail frappa le philosophe.

Le juge demandait au propriétaire :

— Vous ne fûtes pas étonné d'entendre parler ce tas de chiffons et de paille ?

L'autre eut un mot qui parut à Psychodore résumer toute l'orgueilleuse science humaine :

— Non, dit-il en haussant les épaules. Ça n'avait rien d'étonnant : ce n'était pas la première fois.

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19 mars 2008 3 19 /03 /mars /2008 16:38

Un extrait de Songes perdus, l'un des meilleurs livres de contes de Han Ryner (mon préféré avec Les Voyages de Psychodore). Composé en 1923 et paru en 1929 chez Albert Messein, il contient 32 songes rêvés par des penseurs de toutes les époques, songes qui les confirment ou les inquiètent en leurs pensées conscientes, mais qu'ils oublieront de toute manière à leur réveil. Socrate, Diogène, Jésus, Saint Augustin, Cervantès, Descartes, Kant, Condorcet... Mais aujourd'hui, c'est La Bruyère que Ryner fait songer devant vous.

Songes perdus est disponible auprès des Amis de Han Ryner.


Un songe de La Bruyère

M. de la Bruyère, parfaitement inconnu encore, fut conduit par un ami chez M. Despréaux. Il y éprouva une lourde déception. Ce Boileau, qu'il avait appris à admirer, ne disait que paroles étroites et superficielles. Il connaissait, certes, une vérité précieuse, qu'il exposait d'ailleurs platement et dont La Bruyère venait en souriant de trouver l'expression, à savoir que c'est un métier de faire une montre comme de faire un livre. Mais rien ne l'intéressait en dehors de cela. Et cela même, il le savait mal, ignorant que la beauté porte des visages multiples. Il parlait, interminable et massif, de la nécessité et de la merveilleuse difficulté des transitions.

Trop discret pour faire tout haut une objection à un homme célèbre, le timide inconnu songeait à son cher Théophraste qui, sans se préoccuper de la vaine convention louée si fort par M. Despréaux, a composé un beau livre. Composé, oui, vraiment, puisque chaque détail est si bien en place que l'auteur n'a pas besoin de nous le faire remarquer.

L'illustre M. Racine était là. Malheureusement, il gardait le silence. Mais, chaque fois que Boileau disait comme une grande découverte quelque banalité, chaque fois aussi qu'il affirmait une de ces vérités branlantes dont le contraire peut être soutenu avec autant de raison : La Bruyère croyait voir une malice dans le regard du grand poète.

Les assistants étaient nombreux. Quand M. Despréaux eut épuisé sa provision de lieux-communs passionnés, plusieurs groupes se formèrent et plusieurs conversations.

La Bruyère eut la joie et la confusion de voir M. Racine venir à lui. On avait averti l'auteur de « Phèdre » que cet inconnu lisait le grec couramment, ce qui le lui avait rendu, comme on dira plus tard, sympathique.

Lorsque la compagnie se sépara, l'illustre M. Racine permit à M. de La Bruyère de l'accompagner. En marchant ils devisaient de choses diverses.

Le glorieux poète et le timide inconnu découvraient entre eux d'autres points communs que leur hellénisme. Ils parlèrent beaucoup, ou plutôt M. Racine parla beaucoup, de Port-Royal et des solitaires. Il avait une profonde admiration pour les « Pensées » de feu M. Pascal. Il apprit à son compagnon que, par scrupule de conscience et aussi pour que le privilège ne fût pas refusé, il avait fallu opérer dans ce recueil bien des remaniements et des retranchements.

M. Racine, dont la mémoire était excellente, avait retenu quelques-uns des passages supprimés et il les récitait à demi-voix. Il récitait :

« La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours, d'officiers et de toutes les choses qui plient la machine vers le respect et la terreur fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ses accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur, parce qu'on ne sépare pas dans la pensée leur personne d'avec leur suite, qu'on y voit d'ordinaire jointe. Et le monde, qui ne sait pas que cet effet a son origine dans cette coutume, croit qu'il vient d'une force naturelle ; et de là ces mots : Le caractère de la divinité est empreint sur son visage ».

M. Racine s'apprêtait à dire, avec un grand rire secret, le mal qu'un sujet de Louis XIV doit penser d'une maxime aussi odieuse. Un regard sur le visage extasié de l'auditeur lui apprit l'inutilité de la précaution. Heureux de parler devant un homme sûr, il récita d'autres morceaux. Sur les magistrats, par exemple, qui « s'ils avaient la véritable justice... n'auraient que faire de bonnets carrés ». Mais « n'ayant que des sciences imaginaires... ils s'établissent... par grimaces ». En vérité, « leurs robes rouges, leurs hermines, dont ils s'emmaillottent en chats fourrés, les palais où ils jugent, les fleurs de lys, tout cet appareil auguste était fort nécessaire » pour frapper l'imagination des hommes, puisqu'on ne pouvait rien offrir de solide à leur raison.

Mais le passage qui frappait plus particulièrement M. de La Bruyère, c'est celui sur nos rois et leur redoutable accompagnement de « trognes armées ».

Malgré le ravissement de l'auditeur, M. Racine crut prudent de blâmer feu M. Pascal.

— Il est plein de telles pensées, qui font trembler pour lui. Où fût tombé ce grand homme s'il n'avait été chrétien ?... Lui qui méprisait les jésuites parce qu'ils trouvent plus facilement des moines que des raisons, n'en serait-il pas arrivé à mépriser séditieusement princes et magistrats sous prétexte qu'ils trouvent des « trognes armées » ou des fourrures plus facilement que la justice ?...

Cependant, M. de La Bruyère ne pouvait contenir une exclamation :

— Ainsi ces Messieurs de Port-Royal ont dû supprimer les plus belles et les plus solides pensées...

M. Racine répondait par un geste évasif. Et l'enthousiaste disait en secouant la tête :

— Je le vois trop, les grands sujets sont interdits à un homme né chrétien et français.

Quand La Bruyère se retrouva seul, il portait en lui l'ivresse joyeuse de pensées nouvelles et l'amertume de ne pouvoir les dire.

Le soir, il s'endormit dans cette inquiétude, dans ce mélange aussi de joies actives et de meurtrissures heurtées à des barrières. Or, son sommeil fut visité d'un songe :

*
*  *

Dans un vaste atelier de peintre, M. Le Brun recouvrait une vaste toile immense avec on ne sait quelle escarmouche sans gloire. Derrière la toile, on entendait une voix emphatique et ronronnante. On distinguait rarement un mot : « Alexandre, Louis, gloire, lauriers, victoire ». Le dormeur s'imaginait, sans trop savoir pourquoi, que la voix fanfaronne était celle de Louis Guez de Balzac, illustre pour l'enflure hors de mode, fraisée et comme à l'espagnole, de ses écritures.

M. Despréaux était là. Même, sans que le songeur s'en étonnât, on le voyait double. En deux points éloignés de la grande salle, un Boileau était assis, livre en main, qui lisait avec science et ardeur. Là, à droite, son emphase rieuse débitait une page héroïque du « Lutrin » ; ici, à gauche, son enthousiasme grave faisait valoir sa description du passage du Rhin.

La Bruyère s'attristait de la pauvreté du « Lutrin » et d'un si long exercice sur un sujet aussi maigre et indifférent. Une voix, qu'il faisait taire, s'efforçait de dire en lui : Ce Boileau n'est-il pas l'égal du Scarron qu'il méprise ?

Il connaissait, par le prince de Condé, la facilité presque ridicule de la petite opération militaire que célébrait magnifiquement le Boileau de gauche. De sorte qu'il riait intérieurement des deux M. Despréaux.

Cependant, derrière la toile, la troisième voix, monotonement déclamatoire et sans art, ronronnait toujours.

Etonnement ! la voix mystérieuse, derrière la toile, se transforme. La voici la plus douce et la plus habile de toutes les voix, celle, soudain reconnue, de M. Racine lui-même. Elle dit des conseils que La Bruyère écoute avidemment :

— Laisse les autres délayer de petits sujets en des toiles immenses ou en des vers ambitieux. Enferme les grands sujets en de petits tableaux et en de petites phrases. La modestie des dimensions te protégera contre ce que tes contemporains osent appeler, peut-être, leur intelligence et leur perspicacité. Ton tourment cependant et ton besoin de dire ton âme seront soulagés. Les roseaux pousseront sur ton secret confié à la terre et l'avenir t'entendra. Dans le présent même, la plénitude resserrée de chacune de tes phrases lui donnera un galbe et une beauté que plusieurs admireront sans soupçonner de quoi ils sont faits.

*
*  *

La Bruyère s'éveilla et se leva. Il débordait d'une agitation confuse et qui voulait prendre forme. Pressé, comme bousculé par ce besoin, il ne se préoccupa point de rechercher le rêve étrange qu'il savait vaguement avoir rêvé. Avant même de faire ses ablutions et sans se vêtir qu'à demi, il se précipita vers sa plume toujours soigneusement hollandée. Il écrivit :

« L'or éclate, dites-vous, sur les habits de Philémon : il éclate de même chez les marchands... Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent et ces six bêtes qui te traînent, tu penses que l'on t'en estime davantage ; l'on écarte tout cet attirail qui t'est étranger pour pénétrer jusqu'à toi qui n'es qu'un sot ».

Il haussa légèrement les épaules, songeant qu'ils ne sont pas nombreux ceux qui savent écarter l'attirail et pénétrer jusqu'à l'homme. Ce qu'il exprima par cette parole murmurée dans une demi-conscience :

— Je suis bien généreux pour monsieur « On ».

Puis, longuement, il resta pensif et flottant, jouet d'une demi-ivresse, comme toutes les fois qu'on dit plus qu'on ne croit dire. La partie éclairée de son esprit ignorait que quelqu'un d'obscur, comme de souterrain, pensait en lui aux rois et aux magistrats. Il ne savait pas que Philémon et son « attirail » étaient, en des profondeurs siennes mais inabordables à sa lumière, le symbole de toute la « grimace » sociale.

Il se relut avec quelque complaisance. Il se croyait heureux uniquement de la forme parfaite et piquante du morceau. Pourtant, il dit à demi-voix :

— Philémon ne se trompe pas quand « On » s'appelle Boileau ou Le Brun. Philémon se trompe seulement quand « On » se nomme Pascal.

De nouveau, il avait parlé sans penser consciemment. Il avait dit son secret, secret pour lui-même. Et il ne savait plus ce qu'il venait de dire. Il chercha un instant, d'un effort inutile, ce qui avait passé sur ses lèvres machinales. Jamais, ce jour ni plus tard, sa lumière ne pénétra assez profond pour qu'il vît nettement, aux obscurités de la riche caverne, quel trésor mouvant et indistinct sa parole tâtonnante avait ouvert.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (contes)
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24 décembre 2007 1 24 /12 /décembre /2007 18:57

Ce conte de Noël a été publié en 1913 dans pas moins de trois périodiques : le Courrier de France du 15 décembre, Le Lorrain (Metz) du 24 décembre et le numéro de Noël du Miroir !

Il a été repris dans le volume de Contes préparé par Louis Simon et édité en 1968, excellent ouvrage dont quelques exemplaires sont encore disponibles auprès des Amis de Han Ryner.


Le présent du berger

Conte de Noël

Devant l'étable où bêlait le troupeau, la petite maison touchait presque la mer. Sur le seuil s'amoncelait le sable fin où se mêlent les coquilles roulées. Et l'anse minuscule abritait la barque balancée comme un enfant qu'on endort.

C'était une solide barque pontée. Du nom familier que les Provençaux donnent à la Vierge, elle s'appelait la Bonne-Mère. Comme attirée par la caresse ou le défi des vagues, elle semblait toujours sur le point de partir en un élan vers les aventures.

Elle ne partait jamais.

Bernard Londas, le vieillard infirme qui habitait la maisonnette, passait le plus de temps possible dans la barque aimée et inutile. Du seul bras qui lui restait, il la soignait comme une mère adorée ou comme une petite fille qu'on n'est pas sûr de voir longtemps encore. Il lui parlait avec de puériles câlineries :

— Hein, pitchoune, tu voudrais courir sous le vent et ça te ferait plaisir de revoir un peu le large. Mais, tu le sais bien, ça ne se peut plus. Mon pauvre bras gauche, et rhumatisant, et sujet aux crampes, comment qu'il manœuvrerait la voile ou qu'il ferait marcher les rames ?

Souvent, les nuits d'été, il dormait dans la barque, sous les étoiles. Là, naguère encore, le sommeil retrouvait une douceur de jeunesse et le léger roulis berçait des songes délicieux, des songes de courses, de vent et de pêches extraordinaires.

Depuis dix ans, depuis « le malheur », il ne pouvait plus, il savait qu'il ne pourrait jamais plus tirer sur les cordes qui étalent ou replient la voile claquante; il ne pouvait plus, il savait qu'il ne pourrait jamais plus, sur la mer calme, agiter les rames comme des bras de nageur et faire glisser la Bonne-Mère, blanche, lente et harmonieuse comme un cygne. Mais depuis un mois, sa tristesse s'était alourdie en désespérance; depuis un mois, les rêves consolateurs ne revenaient plus.

Après ce qu'il appelait toujours d'un terme vague, « le malheur », après l'accident qui avait nécessité l'amputation du bras droit, Bernard Londas, privé de son métier de pêcheur, s'était demandé non sans angoisse comment il gagnerait sa pauvre vie. Il se sentait incapable de se plier aux domesticités. D'ailleurs, à son âge et avec son infirmité, quel maître aurait voulu de lui ? De petites économies, sans doute, mais qui fondraient si vite... Sagement, il les avait employées à l'achat de quelques moutons qu'il menait paître sur la colline. Mais il avait une grimace mécontente si un passant lui demandait :

— Comment va, berger ?

Au contraire, une lueur de plaisir, presque de fierté, s'allumait dans son regard si le passant disait :

— Eh ! vieux goéland, comment va la Bonne-Mère ?

Au commencement, à plusieurs reprises, on avait voulu lui acheter sa barque. Londas, d'ordinaire si doux et bon, avait reçu les offres avec colère, comme des injures. Tant qu'il vivrait, non, personne ne monterait cette Bonne-Mère qu'il ne pouvait plus monter. Il en était jaloux comme un vieillard est jaloux de sa jeune femme.

Pourtant, il y a un mois, vers la fin novembre, il avait eu peut-être devant une proposition nouvelle une seconde d'hésitation. Voici les circonstances qui l'avaient rendu peut-être hésitant une seconde.

La barque les Deux-Frères avait sombré dans une tempête et Marius Esclan, l'un des frères qui la montaient et auxquels elle devait son nom, s'était noyé. Pierre, le survivant, était veuf avec cinq enfants. Il avait recueilli sa belle-soeur, la Marie, chargée elle-même de trois enfants. et sur le point d'être mère pour la quatrième fois. Comment donner la becquée à tout ce petit monde maintenant que le gagne-pain était perdu ?...

Pierre était venu avec la pauvre femme, avec ses enfants maigres, avec les orphelins aux yeux rougis. Il avait dit à l'ancien pêcheur :

— La Bonne-Mère, à quoi elle te sert ?... Nous, elle nous sauverait. Vois-tu, il faut être bon pour les malheureux qui ne demandent qu'à travailler et à rester honnêtes. Il faut me la vendre ou me la prêter. J'ai pas d'argent pour te payer. Mais tu me connais, tu sais que je suis pas capable de faire perdre un centime même à un riche. Je te donnerai ta part de pêche.

Le vieillard avait eu un froncement de sourcils. Et il avait presque crié :

— J'ai pas besoin de ta pêche. Quand je veux manger du poisson, j'en prends à la nasse.

Il criait presque et sa voix était dure parce qu'une grande pitié, à la vue de ces êtres minables, touchait son coeur de brave homme et parce qu'il avait eu un moment presque peur de céder.

Il était furieux contre lui-même.

Et il criait tout à fait maintenant :

— Tu vois donc pas que j'en mourrais !

Puis d'un ton moins âpre :

— Je suis pas plus mauvais qu'un autre. Viens avec moi jusqu'à l'étable ; je te donnerai un agneau... Mais si tu veux pas que je me fâche pour toujours, me demande plus des choses qui se peuvent pas. Laisser un autre sortir sur la Bonne-Mère, autant arracher mon coeur de ma poitrine pour le mettre dans la tienne !

Depuis un mois, Bernard revoyait toujours la scène : tous ces pauvres visages décharnés, tous ces pauvres yeux gonflés. Il revoyait surtout la femme, cette Marie aux traits si douloureux qu'elle ressemblait à la Pieta de l'ancien couvent. Il avait beau chasser ces images comme des ennemis, elles revenaient obstinément. Quelque chose comme un remords les accompagnait. Il y avait en lui une manière de voix qu'il ne voulait pas entendre, qu'il faisait taire, à laquelle il disait des injures. Malgré tout, il n'était pas loin de l'entendre, la voix tenace. L'idée ne se formulait pas encore tout à fait dans son esprit que c'est mal de sacrifier des gens à son amour pour une chose. Mais elle se formulait presque, puisqu'il se répétait :

— La Bonne-Mère, c'est pas une chose ; c'est quelqu'un que j'aime. Et je sais pas bien si c'est ma femme ou ma fille.

Après la visite des affamés il n'avait jamais plus revu ces beaux rêves de navigation et de pêche, son unique joie depuis dix ans. Il avait beau refuser de se l'avouer, il sentait dans cette privation une punition du ciel.

Il essayait d'apaiser sa douleur et le ciel en multipliant les générosités. Il avait donné un second agneau. Plusieurs fois, il avait apporté à la Marie, dont le terme approchait, du poisson de ses nasses.

Comme il arrive sur la côte de Provence, il n'y avait pas d'hiver cette année-là. Sans doute, il eût été imprudent pour le vieillard de passer les nuits entières sur la Bonne-Mère. Mais le jour, quelle douceur de s'y étendre paresseusement au soleil. Même le soir, après la soupe, il semblait bon d'y venir fumer la pipe en rêvant.

Hélas ! le remords, de moins en moins vague, troublait ces humbles plaisirs.

Ce 24 décembre, le vieillard était vraiment soucieux. Il songeait à la Marie beaucoup plus qu'il ne l'aurait voulu. Il avait entendu dire que l'enfant ne pouvait plus tarder.

Il se disait :

— Ça serait drôle, tout de même, si ce petit venait cette nuit, comme l'enfant Jésus.

Le soir, après un repas moins léger qu'à l'ordinaire, — dame ! c'était le jour du « gros souper », — il avait bu un verre de vin cuit, ce qui ne lui était plus arrivé depuis longtemps. Ensuite, sa pipe à la bouche, il appelait des pensées qui ne voulaient pas venir et il en chassait qui revenaient.

A onze heures, c'était décidé, il partirait pour l'église. Au passage, il regarderait s'il y avait de la lumière et du nouveau chez les Esclan.

L'image du petit orphelin qui allait entrer dans une vie si sombre se mêlait dans l'esprit de Londas tantôt à l'image de la Bonne-Mère battue par la tempête et qu'il ne pouvait secourir, tantôt à la vision de l'enfant Jésus né dans une crèche pour aller, à travers les persécutions, vers le supplice de la croix.

Dimanche dernier, au sortir de la messe, Bernard s'était arrêté près du porche de l'église, devant la crèche où l'enfant rayonnait dans la paille radieuse, où le boeuf et l'âne soufflaient pour le réchauffer, où Marie et Joseph penchaient vers lui leurs douces figures protectrices. Cependant, sur les sentiers de la montagne de Bethléem, des bergers marchaient chargés de présents. L'un de ces bergers, qui portait un agneau sur les épaules, retenait longuement l'attention du vieillard.

Toutes les fois que décembre était revenu, il avait vu les mêmes santons dans les mêmes attitudes. Pourquoi l'intéressaient-ils à ce point aujourd'hui ?

Une vieille femme avait posé sur son épaule une main tremblante et familière ; puis, tandis qu'un doigt désignait précisément le berger qu'il regardait avec une émotion inexpliquée :

— Tu sais que maintenant tu lui ressembles...

A travers la fumée de sa pipe qui montait dans la nuit claire, Bernard se voyait sous la figure du santon, un agneau sur les épaules.

— Pour sûr, murmura-t-il, que j'apporterai à ce petit Jésus le présent du berger.

Il souriait, le remords calmé par cette pensée.

Mais la vieille plaie toujours saignante le faisait souffrir : jamais plus il ne pourrait manoeuvrer les rames ou la voile ; jamais plus il ne tirerait de l'eau profonde le filet magnifiquement lourd. Même retrouverait-il ce bonheur dans ses songes ?

Sa pipe finie, il s'endormait à moitié. Et son esprit, un peu engourdi, priait :

— Encore une fois, Seigneur, accordez-moi en rêve la grâce d'une belle pêche.

Il glissait doucement le long de la pente du sommeil. Puis il fut dans le gouffre du sommeil, dans ces profondeurs où, comme aux abysses marins, s'agitent tant de monstres et tant de merveilles.

... La Bonne-Mère, au large, voile éployée et vibrante comme une joie. Bernard n'est pas seul sur la barque. A l'arrière, debout, vêtu non d'un costume de marin, mais d'une longue robe blanche aux plis simples et droits, un homme comme on en voit dans les peintures et dans les rêves. Londas, en un tremblement reconnaît les yeux de puissance et de bonté, la face de douceur et d'amour adoucie encore par l'encadrement des cheveux blonds. C'est Jésus tel qu'il le voit chaque dimanche dans le tableau qui orne le fond de la vieille église.

Bernard Londas regarde le Christ avec un mélange de bonheur et d'effroi.

Un doigt qui semble fait de lumière approche de son épaule veuve, touche la place où, après l'accident, il fallut couper le bras. Miracle ! l'infirme a ses deux bras. Et le vieillard redevient fort et hardi, le jeune homme dont il se souvenait à peine.

En quelle allégresse il manoeuvre sa barque. Jamais il n'a joui aussi complètement de sa force, de son adresse et des splendeurs changeantes des eaux.

Ses yeux sont vraiment des yeux de miracle. Quelle lumière enchanteresse illumine la mer jusqu'aux profondeurs les plus secrètes ? Ah ! comme Bernard les aime en ce moment ces herbes marines plus fines que les gazons de nos jardins, plus soyeuses que la mousse au pied des chênes et ces varechs semblables à des chevelures renversées, souples et lourdes, et toute cette flore d'un éclat métallique, et tous ces coquillages aux couleurs vivantes de fleurs...

— Une mer de paradis ! proclame l'extase du vieillard rajeuni.

Prairies et forêts sont peuplées par le troupeau innombrable, glissant et sinueux des poissons dont les écailles sont de la lumière de tous les éclats et de toutes les couleurs.

Bernard jette le filet. Jamais richesse plus lourde ne fut livrée par la mer généreuse.

Son âme est un cri où se mêlent l'éblouissement présent et les souvenirs éblouis d'Evangile :

— La pêche miraculeuse ! C'est la pêche miraculeuse !

Mais le Christ, un peu oublié, fait entendre sa voix :

— Que feras-tu de ces poissons que tu ne peux manger ?

— Je les donnerai, Seigneur, je les donnerai à ceux qui ont faim.

Le Christ a l'air sévère maintenant comme lorsqu'il parlait aux scribes et aux pharisiens. Son doigt, qui semble fait de ténèbres, touche le bras miraculeux qui disparaît. Bernard se retrouve manchot et vieux, et faible. Et le Christ interroge avec l'accent terrible qu'il aura sans doute au jugement dernier :

— Que feras-tu de la Bonne-Mère que tu ne peux manoeuvrer ?

L'émotion trop intense réveille le dormeur.

... Pendant qu'il se secoue et, de sa pauvre main unique, frotte ses yeux, la cloche de l'église, là-haut, se met à sonner. Le vieillard tire d'une poche sa grosse montre d'argent; à la clarté de la lune et des étoiles, il constate :

— Onze heures, il faut partir.

Il entre dans la maison, met sa veste des dimanches puis se dirige vers l'étable.

Mais il n'ouvre pas la porte derrière laquelle dort le troupeau. Et, secouant ses épaules courbées, en une brusque fierté redressant son vieux corps :

— Je suis pas un vrai berger. Je suis un vieux pêcheur. C'est pas des agneaux que les gens de mer donnent au petit Jésus.

Il partit les mains vides.

En passant devant la maisonnette où s'entassait la misérable tribu des Esclan, il fut ému, il ne fut pas étonné d'apercevoir de la lumière, d'entendre les vagissements d'un enfant.

Il poussa la porte. Au fond, sur un lit, l'accouchée était pâle comme une morte. Pierre tournait gauchement dans la pièce. Une vieille femme — celle-là même qui avait remarqué la ressemblance de Bernard avec le santon — tenait l'enfant dans ses mains expertes.

Elle se tourna à demi vers Londas.

— Cette année, dit-elle, c'est ici la messe de minuit.

— Moi aussi, si on ne me met pas à la porte, répondit le vieillard.

La Marie le regardait avec des yeux étranges où il y avait comme une folie d'espoir, comme une folie d'angoisse. Elle ressemblait extraordinairement à la Vierge en ce moment, non pas à la Vierge jeune qui se penche sur l'enfant radieux, mais à la mère de douleur dont le coeur est percé de tant de glaives.

Bernard dit :

— Je viens donner quelque chose au petit Jésus qui vient de naître.

Et frappant sur l'épaule de Pierre :

— La Bonne-Mère est à toi, et à la Marie, et à tes petits, et aux petits de la Marie. Je vaux plus rien pour la manoeuvre. Mais je suis pas gênant et, par temps calme, dis, tu m'emmèneras bien dans ta barque.

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