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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 16:06

Yves Letort, le Tenancier de l'excellent blog Feuilles d'automne, rendait hommage il n'y a pas si longtemps à Alain Nadaud, un écrivain contemporain dont les romans ont souvent une coloration philosophique et méritent vraiment lecture.

Dans une addition à ce billet, Letort indiquait :

Ajoutons, pour le curieux, et pas si anecdotiquement, que Nadaud fut l'auteur d'un roman dont je n'ai retrouvé le thème que deux fois, antérieurement. En effet, le thème de L'envers du temps ne se retrouve que dans le roman de de Philip K. Dick, A rebrousse-temps et la fantaisie d'Albert Robida : L'horloge des siècles.

Certes on pourrait adjoindre également L'étrange histoire de Benjamin Button de Francis Scott Fitzgerald à cette courte liste, mais là ce n'est qu'une seule personne qui rajeunit alors que dans les précédents récits, c'est bien le temps et l'Histoire qui repartent à l'envers... Quelqu'un connaît-il encore un (bon) texte sur ce sujet ?

Je mis mon grain de sel de la manière suivante :

Dans deux contes des Voyages de Psychodore (1903), Han Ryner imagine un peuple entier (les "Rétrogrades") qui vit à rebours : les cendres contenues dans une urne sont versées sur un bûcher qu'on enflamme ; quand le brasier s'éteint, un vieillard en sort, qui va rajeunir jusqu'à sa disparition dans le ventre d'une femme...

C'est peut-être une situation intermédiaire entre L'étrange histoire de Benjamin Button et les trois autres romans.

Et j'indiquais que j'allais essayer de trouver le temps de mettre en ligne ce conte.

C'est chose faite.


Chapitre III

Les Rétrogrades

Le pays n'offrait aux regards rien de remarquable et Psychodore allait indifférent. Mais, dans une rue de village, une femme émut soudain son coeur. Elle était si semblable à la bien-aimée perdue... Semblable jusqu'à l'illusion. N'était-ce pas, ressuscitée, et plus jeune qu'il ne la connut jamais, Athénatime elle-même ?

Il s'arrêta, la considéra longuement. Et voici qu'il se mit à trembler. Car, tandis que son esprit proclamait très haut la folie de tout espoir, son âme à voix basse espérait.

De plus en plus tremblant, il marcha vers l'apparition émouvante.

— Femme, dit-il, serais-tu celle que j'aime ?

Or il reçut cette réponse :

— Je ne comprends rien à tes paroles.

Pourtant il entendait parler grec, le pur grec d'Athènes. Et la voix douce qui répondait était la voix même d'Athénatime. Et le sourire ingénu des lèvres entr'ouvertes fit se redresser en Psychodore des souvenirs profonds qui, pour revenir au jour, secouaient, tels des cadavres amoncelés, d'innombrables souvenirs plus récents.

Il regarda, en un étrange désir de pleurer, cette enfant dont la jeunesse harmonieuse hésitait encore entre les grâces de l'éphèbe et les grâces parthéniennes.

— Malicieuse, dit-il, tu es assez belle pour comprendre le mot amour sans qu'on le prononce.

Mais elle, qu'étreignit soudain quelque angoisse :

— Pourquoi te moques-tu d'une pauvre vieille ? Et qu'aimerait-on en une misérable femme qui a passé l'âge d'être tombe ?

Il répéta, comme un écho :

— L'âge d'être tombe !

Car c'est lui, maintenant, qui ne comprenait plus.

Une seule chose lui était visible : il avait causé un chagrin. L'enfant qui se disait vieille pleurait. Il songea : « Une folle ! » Et il essaya de gauches consolations.

Elle, à travers ses larmes, l'examina. Son regard était avide du visage étranger, comme un regard d'amour ou de curiosité. Peu à peu un spectacle absolument nouveau, et incroyable quoique présent, l'intéressait, à lui faire oublier sa peine. Et ses yeux et son sourire se dilataient, comme, en face de quelque chose d'inouï, un sourire et des yeux de savant.

— Etrange femme, dit Psychodore, tu ressembles à Athénatime en fleur, et tu ressembles aussi à Aristote devant les animaux et les plantes que lui envoyait du lointain son disciple Alexandre.

— Homme étrange ! répondit la jeune fille, homme unique...

Après un silence qui cherche, elle ajouta, nette, décisive, cette troisième exclamation :

— Homme rétrograde.

Puis, lui prenant le bras :

— Pourquoi vas-tu dire que je suis folle ?

— Mais toi, — interrogea-t-il, trop étonné pour protester, — comment as-tu su que j'allais te dire : Tu es folle ?

Elle le regarda avec une curiosité avivée. Puis :

— C'est vrai, étonnant Psychodore, tu ne connais pas, toi, ce qu'on va dire. Les yeux de ton âme, dirigés en arrière, ne lisent même pas tes émotions de demain.

Peut-être, tout à l'heure, les dernière paroles de l'enfant auraient un sens pour Psychodore. En ce moment elles étaient des sons vagues que l'oreille, servante intimidée, n'osait apporter à l'esprit. Car l'esprit était trop préoccupé par les premiers mots.

— Si tu n'es Athénatime, dit le philosophe, comment sais-tu que je m'appelle Psychodore ?

— Je t'avais entendu dire dans un avenir proche  : Je m'appelle Psychodore.

— Comment peux-tu entendre l'avenir ?

— Et toi comment peux-tu entendre le passé ?

Mais elle reprit, douce comme la pitié :

— J'ai tort de tourmenter la faiblesse de ton esprit. Car j'entends, en des avenirs plus ou moins lointains, les mots que tu diras pour me la révéler toute. Je t'entends aussi affirmer que les hommes de ton pays sont tous faits comme toi. Tu ajoutes que tu voyages depuis des années et tu n'as jamais vu que des hommes tels, des hommes — tu répètes, après des hésitations et parmi des répugnances,le seul mot définisseur — des hommes rétrogrades.

« Connais donc, ô Psychodore, la vie de mon pays. Apprends la vie des êtres harmonieux qui marchent devant eux avec les yeux sur la route à faire et précédés de leur esprit comme d'un flambeau.

« Tu te crois vivant et tu m'apparais lourdement réel. Pourtant tu ne peux être qu'un fantôme, toi qui es fait de passé, comme l'étoffe de quelques-uns de nos songes ; toi qui, tourné du côté de ce qui n'est plus, marches à reculons vers — ô merveille incroyable ! — vers le bûcher et l'urne de la naissance.

« Je crois maintenant comprendre des choses consolatrices. Tu es sans doute ce que nous devenons après la mort. Quand le soleil se cache sous les terres, au lieu d'être couché et en repos, je vois qu'il marche triste et fantômal à travers d'étranges déserts pour revenir aux gloires de l'Orient. Tu es, ô Psychodore, le soleil mort, l'âme morte. Tu es la nuit qui revient tâtonnante vers le jour. Car, — tu me l'affirmeras tout à 'heure et ta parole sera véridique — tu dois entrer cendres dans l'urne de la naissance.

« Réjouis-toi, Psychodore, les urnes sont faites pour s'ouvrir et les cendres épandues sur les bûchers reprennent vie parmi les flammes. Ton âme, sans doute, deviendra semblable à celle des hommes qui s'arrêtent autour de toi, curieux de voir un rétrograde, un fantôme tissu de passé et de regret.

« Mais je me tais, Psychodore, pour que tu dises les paroles que tu dois dire. Ton ignorance te fait secouer la tête. Tu appelles inutile ce qui s'appelle inévitable. Il faut bien, encore que tu ne sois qu'un songe, que tu fasses les questions auxquelles j'ai répondu, puisque, dans un avenir qui de plus en plus devient présent, je les ai entendues. »

Psychodore, en effet, comme dans un rêve de folie, sentit sa langue obéir malgré lui, non plus à la basse logique utilitaire de l'homme, mais à la logique souveraine qui noue de liens nobles les nécessités.

Devant l'assemblée des êtres vivants qui marchaient dans un avenir de lumière, il dit la pauvre vie tâtonnante des hommes qu'il connaissait jusque-là, la vie des hommes qui, parmi des heurts et des chutes, vont dans la nuit portant leur lanterne derrière eux.

*
*  *

Il resta quelque temps dans ce pays. Il assista à des naissances. Il vit ouvrir des urnes et épandre sur les flammes odorantes des cendres inertes. Quand les flammes s'éteignaient, apparaissait tantôt ce que ses tenaces habitudes appelaient un enfant, tantôt ce qu'il nommait un homme, plus souvent ce qui lui semblait un vieillard. Mais les cheveux blancs deviendraient noirs puis blonds. La taille cassée se redresserait, puis elle diminuerait. L'homme, parfois d'abord sans famille, aurait plus tard, sortis de bûchers successifs, des frères et des sœurs. Une femme plus récente que lui dans cette étrange vie prendrait soin de sa vieillesse semblable aux enfances connues de Psychodore et soutiendrait son corps diminué. Le vieillard à forme puérile manifesterait à cette femme des tendresses mêlées de crainte et de répugnance. Dans ses baisers accompagnés de larmes, il l'appellerait non point « ma mère » mais « ma tombe ». Un jour viendrait où le petit ne parlerait plus, ne marcherait plus, ne penserait peut-être plus. Il serait, sur les bras de sa « tombe », une chose dolente et vagissante. Il n'aurait plus de dents pour broyer le pain des forts. Mais elle le nourrirait d'un lait généreux. Il perdrait enfin jusqu'à la frêle vigueur nécessaire à cette vie déjà presque végétative et, comme le grain semé dans la terre ouverte, il se réfugierait dans sa nourrice douloureuse. Pendant quelques mois, « la tombe » marcherait lourde, gênée, entraînée en avant par un fardeau intérieur. Mais peu à peu le mort décroîtrait comme un souvenir, ne laisserait plus de traces.

Sans doute, — la jeune fille, du moins, avait paru le croire — le disparu ne serait qu'exilé. Il deviendrait ailleurs un homme pareil à Psychodore. Il sortirait de quelque autre ventre de femme pour aller, à travers une vie de plus en plus consciente, vers le bûcher et l'urne.

*
*  *

Psychodore, croyant avoir vu tout ce qu'il y avait à voir ici, voulut partir. Il traversait une dernière fois les rues du village. Il songeait, tout soulevé d'espoirs, à une fable que contaient les Égyptiens. Et il disait à demi-voix :

— O hommes, ô phénix !... Athénatime et Psychodore, ces phénix qui renaîtront, se retrouveront-ils, pour quelque nouvel amour, dans une vie qui de nouveau marchera du même pas, dans le même sens ?...

Voici qu'il rencontra, petite fille maintenant, celle qui lui parut, il y a peu d'années, Athénatime en fleur. Il s'assit au seuil d'une porte, prit sur ses genoux la petite vieille aux grâces puériles. Et il lui dit :

— Enfant qui lis l'avenir, n'est-ce pas qu'après la tombe, c'est une autre naissance ? Dis, dis ce que tu vois de l'autre côté de la tombe.

Elle parlait un langage incorrect, bégayant et zézayant.

Elle regarda le philosophe avec de grands yeux ingénus. Puis ses regards devinrent attentifs à de l'invisible. Enfin elle balbutia :

— La tombe... c'est un mur... On ne voit pas à travers les murs.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (contes)
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