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30 avril 2014 3 30 /04 /avril /2014 18:43

On lira ci-dessous le récit ahurissant de la révolution non-violente des Atlantes imaginée par Ryner dans son utopie bientôt centenaire (parution en l'été 1914, à la veille des réjouissances que l'on connaît) Les Pacifiques.


XVII

— Voici la ville : descendons.

— Je ne vois qu'une campagne vide d'habitations et couverte d'arbres.

— Descendons toujours.

Les arbres poussaient sur un sol inégal ; çà et là, on apercevait une pierre entre leurs racines.

— C'est ça que tu appelles une ville ?...

— Mon fils, sois indulgent à de pauvres sauvages. Je te montre ce que nous avons de mieux dans le genre.

— Il n'y a pas, dans toute l'île, une seule ville ?... un seul bourg ?... un seul village ?... un seul hameau ?... une seule agglomération de maisons ?...

A chaque interrogation, le vieillard hochait la tête négativement. Il déclara enfin :

— Nous sommes sur la ville la plus importante et la plus récente. Elle fut abandonnée, voici quatre mille ans à peine.

— Tu dis des choses singulières.

— Non. Vous aussi, quand vous serez civilisés, vous laisserez tomber vos villes.

— Je t'assure que tu m'étonnes.

— Quand vous serez civilisés, vous n'imposerez nulle besogne à personne ni par la violence, ni par la faim, ni par le mensonge.

— Vous faites beaucoup de besognes volontairement. Pourquoi avez-vous négligé les travaux glorieux qui conservent la cité ?

— Les « travaux glorieux » qui rendent la cité habitable nous paraissent particulièrement répugnants et nuisibles.

— Explique-toi.

— Lorsque, après des péripéties que je t'indiquerai plus tard, les Atlantes furent enfin un peuple libre, affranchi de tout gouvernement, de toute discipline imposée, de toute hiérarchie et de toute organisation, ils continuèrent d'abord à vivre dans les villes. Comme il y a aujourd'hui des fraternités de papetiers, de ceinturiers et de physiciens, il y eut longtemps des fraternités de balayeurs volontaires, de vidangeurs dévoués et de braves égoutiers. Mais un certain Abitanis, de la fraternité des vidangeurs, se mit un jour à prêcher contre les cités. « En consentant à nous empoisonner plus que les autres, — disait-il, — nous assurons la durée à l'empoisonnement général, qu'il serait si facile de supprimer. Fuyons les cités et leur inévitable infection et réfugions-nous aux saines campagnes. » On objecta mille sottises. On alla jusqu'à accuser Abitanis de vouloir enrayer les progrès de la science, détruire l'art et supprimer la fraternité humaine. Il y avait encore, à cette époque, des imbéciles pour croire que, sous le piétinement d'un troupeau, les plantes grandissent plus fortes et fleurissent plus glorieuses. Ces aveugles injurièrent le précurseur, l'appelant « Insociable » et « Egoïste ». Lui continua vaillamment son apostolat. Quand il mourut, les urbicides (je traduis comme je peux le mot atlante) étaient en majorité. Néanmoins la lutte fut longue. Plus d'un siècle, la question de l'abandon des cités fut la question qui émeut tout le monde. Les villes cependant se dépeuplaient : car, si quelques urbicides continuaient à prêcher les citadins, la plupart se contentaient d'aller vivre à la campagne. Or il se trouva que les citadins obstinés étaient les moins courageux des Atlantes. Il devint de plus en plus difficile de recruter les fraternités de propreté. Les membres de ces associations se surmenaient et tombaient malades. Les médecins leur ordonnaient des cures d'air ; mais, en même temps que la santé, ils buvaient l'amour de la campagne et ils ne revenaient point. Pourtant, trois cents ans après la mort d'Abitanis, quelques hommes persistaient encore à vivre dans Hassipi, la ville empoisonneuse que recouvrent ces nobles arbres. Tant il est difficile d'abandonner la plus pernicieuse habitude ! Tant les idées morales sont longues à prendre une véritable force plastique ! Aujourd'hui nous proclamons que la mort des cités fut peut-être le bienfait capital de la Non-Organisation.

Tandis que nous revenions vers la plus amicale des pyramides, Makima commença à me conter les douze mille ans d'histoire de son pays. Je résume ses récits, qui furent vraiment un peu lents et décousus.

Sur les temps qui précédèrent la Séparation Heureuse, peu de renseignements, et incertains. Le Critias de Platon, malgré ses lacunes, ses inexactitudes de détail et son absurde couleur mythologique, dit à peu près tout ce que les Atlantes connaissent de cette époque lointaine. Après une longue période indéterminée de vie pastorale et paisible, ils étaient devenus un peuple navigateur, industriel et guerrier. Ils travaillaient les métaux avec un art supérieur et s'en servaient surtout à fabriquer des armes. Les besognes agricoles étaient légères et indolentes sur cette terre si naturellement féconde qu'elle donne une moisson tous les trois mois, dans ce climat tiède et égal qui fait de chaque arbre le mariage éternel d'un printemps couronné de fleurs et d'un automne couronné de fruits... Malheureusement, avides comme tous les « cruels », ils ne savaient pas se contenter de leur pays et des vrais biens dont il les comblait. Ils couraient conquérir des terres inférieures, des avantages d'opinion, de la gloire infâme, des richesses inutiles et criminelles. Ils étaient fiers d'imposer des tributs à de plus pauvres qu'eux. Ils razziaient des esclaves et de plus en plus se débarrassaient sur eux de tout travail. Ils se rendirent maîtres de toutes les îles de l'Océan, du continent qui devait plus tard s'appeler Amérique, de l'Afrique entière sauf l'Egypte, et de l'Europe jusqu'à la Tyrrhénie. Mais, vaincus par une coalition à la tête de laquelle se mirent les habitants du pays que l'avenir devait nommer la Grèce, ils perdirent leurs possessions européennes.

L'Atlantide d'alors formait une confédération de dix royaumes. Leur dédain pour les peuples étrangers et l'immensité du butin à conquérir dans un univers qui s'agrandissait devant la hardiesse de leurs voiles auraient sans doute suffi, plusieurs siècles encore, à unir étroitement ces brigands et à empêcher entre eux toute discorde civile. Si la débâcle polaire ne les avait séparés brutalement du reste du monde, peut-être seraient-ils restés des conquérants, guerriers et marchands, loups et renards, incapables, comme tous les avides, de percevoir les plus éclatantes vérités morales. Même leur prospérité matérielle aurait fini par écraser leur intelligence. Ils seraient devenus des jouisseurs ennuyés. Makima prétendait retrouver des traces de cette tendance dans les fragments qui restent des plus anciens poèmes atlantes. Mais la langue avait beaucoup changé depuis onze mille ans et il avouait qu'on donnait de ces morceaux des traductions contradictoires.

Mais ce qu'il affirmait sans hésitation, c'est que les Atlantes ont raison de considérer la submersion de l'île comme un grand bonheur et de faire commencer leur ère à l'époque de la Séparation Heureuse.

Les bienfaits de la Séparation ne furent pas immédiats. La catastrophe fut suivie d'une période follement troublée et sanglante. Le cataclysme qui, en rendant toute navigation impossible, avait d'un coup arraché aux Atlantes toutes leurs conquêtes, avait en outre détruit complètement trois des dix royaumes et submergé la plus grande partie de trois autres. Seuls les quatre du centre restaient indemnes.

Par une fatalité singulière, au moment du cataclysme, les rois étaient réunis pour la cérémonie fédérale annuelle dans le temple que Platon appelle le temple de Neptune et de Clito, mais qui était dédié en réalité au Phallus de feu et à la Matrice marine (1). Il restait donc dix rois pour six royaumes environ. Les trois souverains que la mer avait dépouillés complétement et les deux qu'elle avait le plus appauvris réclamèrent un nouveau partage. Ceux qui n'avaient rien perdu refusèrent avec hauteur. La Diaprépide, la province qu'après tant de siècles habitait Makima, avait été inondée à peu près sur les deux cinquièmes de son étendue. Elle restait étrangère aux projets de remaniement, et son roi put se désintéresser de la querelle qui amena entre les neufs autres de longues et terribles guerres. Avec des alternatives diverses, des modifications fréquentes dans les alliances, des trêves assez longues et des paix très courtes, ces guerres durèrent près de trois siècles. Cependant les peuples paisibles de la Diaprépide développaient leur commerce et augmentaient leur population. Ils finirent par équilibrer en nombre et en puissance l'ensemble des autres provinces. Les pays dépeuplés et affaiblis craignirent et jalousèrent les Diaprèpes. Ils s'unirent contre ces gens trop heureux, ce qui fut l'occasion de nouvelles luttes plus que séculaires. Mais les Diaprèpes, ayant tué leur roi sans le remplacer, furent gouvernés par une assemblée élective. Cette forme politique parut d'abord favorable à la multitude, et les Diaprèpes, enthousiastes de liberté et d'égalité, remportèrent de grandes victoires. Aidés par le menu peuple de deux autres régions, ils déposèrent les rois et fondèrent ce qu'ils appelèrent, non sans quelque prétention, la République Universelle. Les souverains des régions réfractaires resserrèrent leur alliance, tuèrent leurs enfants et firent donation mutuelle de leurs royaumes au dernier survivant. Pendant deux mille ans l'île fut divisée en deux nations, la Diaprépide républicaine et l'empire Azaède.

Malgré les apparences premières, Azaèdes et Diaprèpes souffraient des mêmes maux. Ici comme là, quelques riches possédaient tout. Ils faisaient travailler les pauvres à leur profit et ne leur laissaient qu'une faible partie des fruits du travail. Les malheureux dont ils n'avaient pas besoin formaient ce qu'on appelait, dans la langue d'alors, « l'excès de population » ou « l'écume de la population ». Beaucoup de ces êtres réputés inutiles et encombrants mouraient dès l'enfance. Les autres traînaient à travers les privations une vie maigre et hargneuse. Ils essayaient parfois de se révolter. Mais Diaprèpes et Azaèdes étaient de vaillants patriotes qui entretenaient de formidables armées. Ces armées servaient à écraser les émeutes. Si la misère du peuple devenait trop grondante ou risquait de prendre conscience de sa cause, une bienfaisante guerre servait d'exutoire à la fureur des malheureux, détournait les coups qui allaient se diriger vers les riches et diminuait un peu l'excès de population. Un écrivain politique de cette période, le fameux Arvakova, commençait un chapitre de son livre Sur l'art de régner par cette formule bizarre : « La guerre est un paratonnerre dressé sur le Temple qu'habitent les Riches.»

Des révolutions pourtant réussissaient. Les résultats en étaient précaires et plus apparents que réels. Quelquefois vingt ans d'empire interrompaient la république des Diaprèpes ou trente ans de république végétaient chez les Azaèdes. Les Riches, quelle que fût la forme politique, restaient les maîtres. Ceux qu'on nommait les chefs du gouvernement étaient les contremaîtres des véritables patrons, leurs premiers domestiques et leurs valets les plus fidèles.

Enfin un sauveur parut, dont on ne sait même plus le nom. Il se faisait appeler Nelti, c'est-à-dire « frère » (2). Il allait dans les bourgs et les cités des deux peuples, répétant ces paroles et d'autres semblables : « Comment la violence détruirait-elle le principe de la violence ? Soyez doux et soyez indomptables. Ne tuez personne, ne blessez personne. Laissez-vous blesser, laissez-vous tuer, sans un pas en arrière, sans un cri de douleur. Ne commandez jamais et n'obéissez jamais. Ne travaillez point pour celui qui ne fait rien. Apprenez qu'il n'y a qu'un seul travail et qu'il se fait avec les mains. Quand vous avez faim, allez prendre au champ le plus proche de quoi vous rassasier. Tous les champs sont à vous aussi bien qu'aux oiseaux du ciel. Tous les fruits vous appartiennent aussi bien qu'aux singes qui grimpent sur les arbres. Etes-vous moins que les singes de la forêt et que les oiseaux de l'air ? Non, vous êtes plus que les oiseaux et les singes. Les bêtes fuient quand un cruel, qui dit : « Ce champ est à moi, cet arbre est à moi », veut les tuer. Vous, vous ne fuirez point. Vous opposerez à vos ennemis le courage humain, celui qui ne recule pas et qui ne frappe pas. Un homme frappé pour le droit, s'il ne montre ni colère ni crainte, éclaire cent hommes. Mais celui qui sera tué pour le droit, s'il n'a point résisté ou essayé de fuir, aura éclairé mille de ses frères. »

Bientôt une foule nombreuse suivit le prédicateur de force et d'amour. D'abord les Riches lancèrent leurs armées contre ce peuple de fous passivement destructeurs qui refusaient également de commander et d'obéir, d'être esclaves et d'avoir des esclaves, d'exploiter et d'être exploités. On en tua beaucoup. Mais les prophéties du Nelti se réalisaient de plus en plus. Dès la première rencontre, des soldats jetèrent leurs armes, se joignirent à la foule sainte et, au lieu de tuer, demandèrent à mourir. Non contents de ne point fuir, des exaltés se précipitaient devant les coups et criaient : « Je veux mourir pour que mon frère comprenne et qu'après m'avoir tué il m'aime. Frappe, et que mon sang soit la lumière rouge qui éclaire tes yeux et embrase ton cœur. » Sagesse ou démence, la pensée qui s'exalte en sentiments, en gestes et en cris, devient une puissante contagion. Des soldats pleuraient, des soldats fuyaient. Après deux ou trois boucheries horribles, les plus brutaux s'arrêtaient paralysés d'étonnement et d'impuissance. « Nous ne pouvons tuer tous ces fous, — disaient-ils. Nous ne pouvons tuer ces gens qui ne se défendent point, qui nous offrent leur poitrine, qui tombent en souriant et en nous bénissant. Pourquoi faire, d'ailleurs ? Ils sont trop, et la mort les multiplie encore. » Après vingt ans, il n'y avait plus de soldats, il n'y avait plus d'esclaves, il n'y avait plus de salariés. Il y avait, parmi des multitudes errantes qui mangeaient les fruits de la terre, quelques Riches obstinés et misérables qui seuls travaillaient, essayaient de produire les inutilités devenues nécessaires à leurs pauvres cœurs serviles et qui voyaient avec une rage découragée des êtres doux envahir leurs jardins et leurs maisons, prendre, parmi des paroles et des rires amis, tout ce qui était utile et trop abondant. Rarement le Riche essayait encore le meurtre qui ne pouvait rien changer aux choses. Souvent, il fuyait dans un coin solitaire pour pleurer et pour ronger son cœur à l'acide des souvenirs et des regrets.

Enfin il n'y eut plus un seul riche. Presque tous s'étaient fondus dans la grande Fraternité humaine. Les plus tenaces étaient morts de colère ou de mélancolie. Alors les hommes, libres, se remirent au travail et aux jeux sur la terre purifiée. Le grand Nelti ne vit point ces jours. Il était mort depuis longtemps. S'il avait vécu, peut-être aurait-il empêché la folie qui fit peser, moindres et mieux supportées sans doute, mais si absurdes et inutiles, des misères sur plusieurs siècles encore. Peut-être aurait-il empêché ces êtres doux et courageux, égaux et fraternels, ces hommes enfin réalisés, d'aller s'empoisonner pendant mille ans encore dans les fétides cités. « Prenez exemple sur les oiseaux du ciel, — leur aurait-il dit. Ils se gardent bien de rapprocher leurs nids jusqu'à en faire des tas de fumiers. Mais chacun pose sur une branche heureuse la demeure où naîtront et grandiront ses petits. »

L'amour libre est un grand conquérant. Avant même la destruction des cités, les Atlantes fraternels avaient senti la parenté qui unit l'homme avec les bêtes innocentes. Ils avaient cessé de tuer de la vie et de manger de la chair.

Ces êtres ouverts à tous les amours et réfractaires à toutes les servilités avaient accompli les progrès moraux que nous pouvons concevoir. Enveloppés de la douceur et de la lumière d'un bonheur égal, ils allaient enrichissant et embellissant leur esprit, enrichissant et embellissant leur vaste demeure. Dans un immense et paradisiaque jardin, ils vivaient parmi les grandes fleurs réalisées, eux les plus grandes et les plus nobles fleurs réalisées, eux dont le parfum portait deux noms : pensée et amour.

— O paysage, — s'écriait Makima, tandis que son geste d'une envergure large et enthousiaste embrassait toute la terre visible, — ô paysage, tu es né et tu vis, puisque tu as pour mère l'île et pour père l'Atlante.

Il disait encore, avec une certitude glorieuse :

— Maintenant, aucun progrès de la science, aucune multiplication des richesses, aucun alourdissement matériel ne peut nous écraser ou même nous faire le moindre mal. Maintenant, nous sommes irréductiblement et pour l'éternité des êtres qui préfèrent l'harmonie à la puissance, la beauté à la richesse, le rythme à la quantité. Nous saurions nous passer avec indifférence de tout ce qui n'est pas liberté et amour. Nous n'avons besoin de rien d'extérieur, pas même de ce que nous avons. Nous n'avons besoin de rien, pas même de manger et de vivre. Irréductiblement et pour l'éternité, nous sommes ces seuls riches, les pauvres d'esprit.

 

(1) C'est-à-dire, sans doute, au soleil et à la mer, ou, plus abstraitement, au principe mâle et au principe femelle des choses qui, sous la forme d'un couple ou d'un dieu androgyne, se trouve au commencement de tant de théogonies. (NdA)

(2) C'est après le succès du grand Nelti que les deux mots qui signifiaient « homme » et « ami » disparurent de la langue atlante. On les trouve quelquefois encore, parait-il, dans certains poèmes et dans les romans historiques. Mais l'auteur prend toujours la précaution de les expliquer en note. (NdA)

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12 juillet 2013 5 12 /07 /juillet /2013 11:11

Pour saluer la réédition de La Fille manquée aux éditions GayKitschCamp/Questions de genre, voici le "prologue" de ce roman écrit en 1900 (la même année que Le Soupçon) et publié chez Genonceaux en 1903.

La Fille manquée a déjà été évoqué sur ce blog ici et . Au sujet de l'homosexualité, il faut consulter l'article "Amour" de l'Encyclopédie anarchiste.


La Fille manquée (1)

 

Prologue

Je crois voir un moine qui, dans une cellule à peine meublée, médite. Il est assis sur une chaise de paille, devant une table de bois blanc. Dans un coin, le lit attend son prochain sommeil, lit rude, fait de quelques planches, d'un peu de paille, de deux draps rugueux et d'une couverture bise. Ce moine a mon visage délicat, imberbe, féminin et, sous la robe grossière qu'une corde noue à la ceinture, s'agite la souplesse frêle de mon corps. Ce moine, c'est moi- même.

D'où vient que je m'apparais sous cette forme d'une façon si nette, presque hallucinatrice ? D'où vient que mon fauteuil douillet est une chaise qui blesse ? Pourquoi mon bureau élégante, commode, couvert de bibelots jolis, est-il, à mes yeux de plus en plus fous, une table nue ? Je sais bien pourtant où je suis. Retenue par ma mémoire obstinée, le vérité lutte en moi avec le mensonge contradictoire que proclament mes sens : tel un rêveur inquiet n'ignore pas qu'il dort dans son lit et cependant se voit autre part. Je suis, je m'en souviens, dans ma bibliothèque toute peuplée de meubles aux figures souriantes et voluptueuses, dans ma bibliothèque qui, sans les livres, semblerait un boudoir trop grand. Pourquoi donc, yeux méchants et apeurés, m'affirmez-vous autour de moi les sévérités d'une cellule ?

C'est que, depuis des heures, ma méditation est la méditation d'un moine : je songe, écœuré, aux ignominies de ma vie ; je songe, tout soulevé d'espérance, à la mort...

Sur la fausse table de bois blanc, l'hallucination me montre une tête sans yeux, sans nez, sans lèvres, une tête tout en os et en vides, ce qui, dans quelques années, restera de ma tête. C'est que, sur le bureau réel, à l'endroit même où s'arrondit cette horreur fantômale, mes regards, dans les secondes où ils revoient le vrai, distinguent un autre petit meuble tout aussi macabre et qui dirige ma pensée. Crosse sur le cuir gaufré, canon appuyé à mon encrier, j'ai placé, tourné vers moi, me visant et qui ne me manquera pas, un pistolet chargé. Tout à l'heure même, j'ai posé sur ma tempe la gueule qui crachera du plomb. J'ai tâté et j'ai tâtonné. J'ai choisi l'endroit. Je sais où, dans quelques mois, j'appuierai ce froid pour mourir.

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Mourir ? Est-ce qu'on meurt ?

Non, on ne meurt pas, on change de peau. Je suis un serpent que brûle sa peau salie et qui va entrer heureux au trou souterrain de l'hivernage, d'où il sortira avec un vêtement frais, souple, propre.

Mais qu'est-ce que j'attends pour me réfugier au trou souterrain ?

       Voici :

La mort m'apparaît comme un voyage vers de nouvelles destinées. Mais j'ignore la durée du voyage et s'il ne se fait point sous un tunnel obscur et pénible que peut-être la mort doit creuser devant lui.

Une chose me frappe. Tous les mourants, paraît-il, revoient leur vie entière. Que signifie, au moment du départ, cette course dans le passé ? Une seule explication me satisfait : le mourant « fait son paquet » pour le voyage. — Le mot est, je crois, de La Fontaine. — Il réunit ses bonnes actions, ses bonnes pensées, ses bons sentiments, pour emporter ce viatique. Il emporte aussi ses fautes, comme une expérience qu'il serait imprudent de laisser perdre. Avant de s'enfoncer sous terre, il attache à son front rougissant cette gênante mais indispensable lampe de mineur.

Puisque je devance la destinée, je dois me donner le temps des préparatifs. Je ne ferai pas mon paquet, comme la plupart, en une hâte trépidante. Je recueillerai avec soin, avec méthode, les souvenirs dont il doit se composer, je les placerai dans un ordre heureux ; j'en formerai peut-être un accord de la prochaine harmonie. Je vais, agonisant de plusieurs mois, revivre ma vie en pensée, l'enfermer complète et condensée au flacon précis de la parole écrite.

Ces mois de mort lente ; ces mois où je sentirai sur ma tempe la morsure froide du pistolet, où je sentirai sur tous mes membres les vers du tombeau, grouillants valets de chambre chargés de me dépouiller des vêtements salis, de me livrer nu à la prochaine robe propre..., j'espère que ces mois me seront une première purification. Le moine étrange qui a mes traits et qui essaie d'expier mon passé a cet espoir : ces journées et ces nuits données à ma confession d'agonisant me seront comme une mort préventive dont le juge me tiendra compte ; elles rendront moins pénible et plus court l'affreux voyage souterrain vers la prochaine aurore.

 

(1)Le manuscrit de François de Taulane, que nous publions aujourd'hui, ne porte aucun titre. Pour le présenter dans le monde, il a bien fallu lui donner un nom et nous nous sommes fait, par force, le parrain de l'enfant trouvé. — Sauf dans la seconde partie, où les dates marquent de nécessaires repos, l'auteur n'avait indiqué de divisions d'aucune sorte. Il a fallu rendre ces pages lisibles en brisant leur masse compacte et en l'éclairant par divers artifices typographiques. — Un vers d'Alfred de Vigny,

L'homme a toujours besoin de caresse et d'amour

se retrouve souvent en haut des pages, en bas, en marge, à toutes les places libres, ou même perdu dans le texte et sans qu'on puisse correctement l'y rattacher. Il nous a semblé parfois une excuse murmurée, parfois un sanglot qu'on retient, plus souvent un grand cri venu du fond de l'abîme, un appel qui n'espère pas. Nous avons cru être aussi fidèle que possible au sentiment de l'auteur en mettant ce vers en épigraphe. — L'éditeur vient de s'accuser des seules modifications (combien extérieures et combien inévitables !) qu'il se soit permises.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 18:51

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Chapitre XVI

J'ignorerai toujours si le dernier cri de son agonie fut sincère. Je craindrai toujours que cette émouvante protestation soit un mensonge d'orgueil ou de pitié. Car la mort peut mentir :

Le lendemain, par la poste,je reçus une lettre de Gaby. Elle disait son intention de mourir : son malheur, affirmait -elle, était fait uniquement du dégoût de tous les bonheurs, n'avait aucune cause extérieure, était le fleuve empoisonné qui coulait naturellement de sa pauvre âme. A sa fille et à moi elle demandait pardon de quitter ceux qui l'aimaient tant ; elle s'excusait de causer une peine si grande à ceux qui ne lui donnèrent jamais que des joies.

Une lettre presque semblable avait été adressée au procureur impérial.

Mon récit inquiet doit s'arrêter à cette constatation du noble et inquiétant mensonge.

Ma vie était finie. Je l'ai seulement recommencée chaque jour en un rêve fiévreux.

Est-il nécessaire de dire les indifférentes extériorités qui suivirent ? Sitôt ma fille majeure, je lui ai donné tous mes biens, en me réservant seulement de petites rentes. Je conseillais à la chère enfant de ne point se marier.Elle s'est mariée. Je sais vaguement qu'elle n'est pas heureuse. Je ne veux pas essayer d'en savoir davantage. On ne sait jamais de vérité précise.

J'ai quitté le pays où j'avais aimé et haï. J'ai changé de ville et de nom tous les deux ans. Je crois avoir dépisté les curieux possibles. J'ai employé mes trois dernières années à écrire ces mémoires. Il ne me reste qu'à les brûler... Ou bien... Seraient-ils utiles ?... Non, il vaut mieux les brûler... Je ne sais pas... Je verrai au moment de mourir.

Je suis faible étrangement. Je sens une douceur anéantissante qui m'envahit. Je vais m'étendre sur mon lit, attendre.

.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .


Six mois de prison !

« A la suite d'une dénonciation quelconque, la police parisienne arrêtait, il y a six mois, un M. H..., inculpé de viol sur sa fille, une enfant de douze ans. Celle-ci, d'ailleurs, accusait elle-même son père, donnant sur l'acte les détails les plus minutieux... « Un médecin fut commis pour procéder à l'examen médical : il déclara, dans son rapport, que la fillette avait été violée. M. H... fut donc simplement incarcéré, en attendant sa comparution devant la cour d'assises. « Mais il ne cessait de protester, affirmant son innocence, jurant qu'il était victime de machinations. Il écrivit dans ce sens, de sa prison, au nouveau procureur de la République, M. Vithalin. Celui-ci, immédiatement, désigna un autre médecin-légiste, M. le docteur Nibert, pour examiner l'enfant une seconde fois. Et M. Nibert reconnut qu'elle était vierge. »


Et le reporter naïf de s'apitoyer sur les six mois de prévention de M. H.

Moi, je songe au précoce et durable besoin de mensonge qui est l'âme de la femme. En voilà encore une dont on ne sait plus si elle est vierge. Le docteur Tant-Mieux dit oui ; mais le docteur Tant-Pis avait dit non. Et le docteur Albert qui parle de jeunes filles « authentiquement vierges. » Ah ! authentiquement !... ... Pourquoi ai-je copié ces lignes qui ne font point partie de mon histoire ? Je devrais effacer cet inutile appendice. Bah ! qu'est-ce que ça me fait ? Allons nous endormir.

FIN

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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 18:49

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Chapitre XV

La dernière bataille. — Mort de Gabrielle. — Pourquoi je voulus me tuer et pourquoi je ne me tuai pas.

Où prendre la force d'écrire ce qui reste à raconter ? Je suis un assassin. Le croyant qui a commis un crime se retire en quelque ordre sévère et muet, s'enferme en un cloître et se frappe à grands coups de discipline. Il a le courage de toutes les pénitences dont sa ferveur fait des joies.

Moi, je suis emprisonné dans le souvenir de mon forfait. J'enfonce en moi, chaque jour, les clous du remords, et je hurle parfois en me tordant sous les lanières de la honte. Voici le dernier, le grand coup de discipline. Ne recule pas, misérable.

J'étais sorti en criant mes blasphèmes. Toute la nuit, j'allai au hasard, comme un fou échappé, dans la campagne sinistre. Puis je revins, brisé, et je m'étendis sur mon lit, faisant de grands efforts pour contenir en moi ma souffrance hurlante.

Ma femme entra. Quelques instants, elle tourna par la chambre, timide, embarrassée, comme quelqu'un qui doit dire des paroles difficiles et dangereuses.

Enfin, elle marcha, brusque, vers mon lit. Et, tombant à genoux :

— Je n'ai jamais été qu'à toi, mon adoré. Pardon, mon pauvre ami, pardon de t'avoir menti !

J'éclatai d'un rire douloureux et insultant. Je me soulevai sur un coude et je dis, furieux :

— Toutes les femmes sont menteuses ; aucune ne l'est autant que toi. Elles répugnent aux aveux ; mais, une fois la faute reconnue, elles ne viennent plus contredire la vérité.

— Mais, mon bien-aimé...

— Tais-toi, orgueil.

— Mon bien-aimé, j'ai dit ce que tu voulais. Dans l'espoir de t'apaiser. Mon mensonge ne sert de rien, je le vois. Tu souffres davantage et moins noblement. Laisse-moi me relever comme j'en ai le droit et te relever autant que je le pourrai.

D'un bond je fus devant elle, debout. Et je criai :

— Mais, enfin, voyons, je sais. Il est des signes qui ne trompent pas.

— Et s'ils t'avaient trompé ? — dit-elle toujours à genoux, les yeux débordants de larmes, la figure chavirée — oui, s'ils t'avaient trompé et si depuis treize ans tu me faisais souffrir, à moi innocente, cet abominable supplice ?

Je me taisais, effrayé. En une sorte d'hallucination, je voyais mes doutes comme une armée vague qui fuyait et qui revenait. Et à chaque retour, et à chaque débandade, ces êtres imprécis me criaient : « Bourreau ! bourreau ! » Cependant, ma douce Gaby continuait :

— Oui, si tu t'étais trompé ? Sont-ils bien certains, ces signes ? Et es-tu bien sûr qu'ils manquèrent ? Si j'étais, à ce moment-là, une pauvre innocente trop ignorante. Je n'ai rien vu, je n'ai rien remarqué, je ne puis rien te dire. J'étais une enfant. Je ne savais rien, absolument rien. Je n'avais même jamais lu un roman. Tu t'es trompé, mon adoré. Depuis treize ans, tu me fais souffrir injustement ; depuis treize ans, tu te fais souffrir pour une erreur.

Elle s'était levée et elle m'embrassait. Sur mes joues humides de ses larmes, des larmes de mes yeux allaient couler. Et mon cœur allait se fondre en des joies de croyant qui retrouve son Dieu. Par malheur, elle voulut donner des explications, elle ergota en avocat, et les subtilités avocassières me font paraître toute cause mauvaise. Elle répéta :

— Je ne savais rien, absolument rien. Je ne savais même pas qu'on perd du sang. Et qui te dit que ma chemise de cette nuit-là n'eut pas les quelques gouttes qui, remarquées, nous épargnaient ces treize ans de bagne, ces treize ans de travaux forcés de la haine ? Ah ! mon pauvre proscrit, tu nous as exilés tous deux de la vérité et de l'amour. Amnistie les innocents que nous sommes.

Les larmes séchèrent dans mes yeux et j'eus un rire méprisant  :

— Tu déclames !

— Oui je déclame et je crie comme quelqu'un qui souffre. Mais, si tu le préfères, je vais raisonner avec calme, comme quelqu'un qui a raison. Si je n'avais pas été vierge et si j'avais été assez ignoble pour vouloir te tromper, c'était facile : je n'avais qu'à me marier au moment des pertes.

— Allons donc ! le sang qui coule avant est vu avant.

— Mais, mon ami, tu sais bien que c'est toujours le matin, après que tu m'as prise dans la nuit, que commence mon malaise. Tu sais bien que tes baisers le préparent et, sans doute, l'avancent.

— Peut-être. Mais, jeune fille, tu ignorais cette particularité de ton tempérament. Tu n'avais pas eu l'imprudence de te donner la veille, au moment dangereux...

Elle pleura plus fort :

— Oh ! mon bien-aimé, dans quelle ignoble discussion tu nous fais rouler. Ne sens-tu pas que je t'aime ? Ne sens-tu pas que je dis la vérité ? Il me semble pourtant que tu devrais le voir.

Et son baiser me meurtrissait la bouche, tyrannique, voulant imposer la conviction ; et ses mains, persuasives, me caressaient la joue.

— Tes caresses valent mieux que tes raisons. Résigne-toi à être aimée sans le mériter.

Mais elle me repoussa, s'enfuit, disant :

— A tout à l'heure.

Je restai là, sans pensée, ne sachant même plus que je l'attendais. Quand elle revint, après un temps que je ne saurais déterminer, de suite, en une hâte, elle me prit les mains, m'entraîna vers le lit. Elle semblait folle.

— Je te veux, dit-elle.

J'essayai de me dégager :

— Non, ce soir. Je n'aime pas la gêne des vêtements. C'est bon pour les amants, ces baisers furtifs et embarrassés.

Elle soupira, étrange :

— Ce soir, je ne serai plus ta femme. Sois, oh ! sois mon amant ce matin.

Et, tandis qu'elle prononçait ces mots incompréhensibles, ses yeux brillaient comme deux incendies.

J'obéis à l'ordre brûlant des yeux, à l'ordre inquiétant des paroles, à l'appel surtout de l'admirable corps souple qui, sous l'attente du baiser, déjà voluptueusement se tordait.

Mes lèvres sur ses lèvres, je fus sur le point de reculer, chassé par une puanteur bizarre. Et je me disais : « Que diable a-t-elle bu ? Mais elle est ivre. »

L'ardeur de son baiser excita le mien. Et, comme toujours, malgré les protestations de mon esprit, plus vives dans les caresses diurnes, mon corps l'aima.

Elle se tordit en un spasme inouï. Ses bras me serrèrent, entrèrent en moi, comme des cordages tournés par un treuil. Elle dit, dans des hoquets :

— Je meurs... pour te délivrer... Je suis innocente... C'est beaucoup... la mort... pour me punir... de mon innocence... Mais je meurs... dans tes bras... heureuse.

Elle se tut. Son corps s'immobilisa, affaissé sous le mien. Je criai :

— Ma Gaby, je te crois, je t'aime !

Et je me relevai, malgré ses bras indénoués, pour voir le rayonnement triomphant de ses yeux. Ses yeux étaient des reproches éteints. Et la question se dressa, effarante : « Serait-ce vrai ? Serait-elle morte ? »

C'était vrai. Elle était morte, morte en affirmant son innocence. Et je restai stupéfait devant mon œuvre, affolé d'avoir tué, d'avoir tué le seul baiser savoureux, affolé d'avoir donné cette vie et cette mort à l'innocente qui m'aimait. En ce moment, je ne doutai point : n'était-elle pas martyre, témoin de la vérité ? J'allai chercher mon pistolet, pour me tuer auprès d'elle.

Mais, l'arme sur ma tempe, je crus lire dans les yeux froids une moquerie et je vis le coin de la bouche morte sourire pour approuver mon geste et pour le railler.

Et je dis à demi-voix :

 

— Ton dernier soupir a menti pour te faire suivre dans la mort, infâme raccrocheuse !

Je jetai loin de moi le pistolet et je m'assis devant le cadavre. Je restai là jusqu'au soir, fou de douleur, ne sachant que penser, déchiré par des souvenirs, par des raisonnements, entraîné vers des intuitions soudaines qui fuyaient ou s'éteignaient — éclairs brusquement coudés, brusquement morts — au moment où je croyais les saisir et avec elles la vérité.

Cent fois, je la crus innocente et je souffris d'être le plus criminel, le plus vil et le plus aveugle des hommes. Cent fois je la déclarai coupable, et je m'irritai en la torture de jalousies plus âpres que jamais, puisque je ne pouvais plus crier ma haine, mon mépris et mon amour à la détestable, à l'ignoble, à l'adorable femme.

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6 avril 2009 1 06 /04 /avril /2009 18:47

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Chapitre XIV

Folie érotique et manie d'avilissement. — Gabrielle-Suzanne et Stanislas-Bertrand. — Le second aveu. — Les détails. — Le crucifix brisé. — La religion de ma femme.

Je revins au château, et je fus plus lâche encore que je ne le craignais : la résolution d'imiter l'attitude digne de mon père ne tint pas longtemps. Je n'avais pas, comme lui, la distraction d'une éducation à faire ; j'étais plus passionné ou de caractère moins ferme. J'étais de ceux qui recommencent toujours les inutiles combats ; de ceux qui, sans espérer la victoire, reviennent obstinément chercher de nouvelles blessures.

Je retrouverais difficilement, à distance, les sentiments qui m'exaspérèrent à cette époque. Il y a beaucoup d'inexplicable dans une âme.

Comment analyser l'épouvantable mélange d'amour et de haine qui me jetait sur Gabrielle pour le baiser et la torture ? Je n'ai jamais su, je ne saurai jamais si elle était sincère. Mais moi, qui n'étais qu'horreur du mensonge, je devins un menteur. Pour la tourmenter ou par je ne sais quelle mauvaise honte, je n'avouai point ma dernière déception.

Ah ! les horribles jours et les plus horribles nuits ! Gabrielle vivait dans le continuel souvenir de mon infidélité, dans la crainte constante de me voir revenir à la jeune fille. Elle ne pouvait s'empêcher de me parler d'elle, de demander si je l'aimais encore. Je répondais par de violentes et raffinées cruautés : je ne pouvais oublier le corps de ma femme dont les sobres perfections me poursuivaient jusque dans les bras d'une autre, mais j'adorais l'âme et l'amour de Suzanne. J'avais la lâcheté de rester là à me rouler sur le corps affolant ; mais je méprisais mon manque de courage. Je disais encore que mon âme était morte : je n'étais plus qu'un ignoble voluptueux et de la femme dont le baiser était préféré j'exigeais cependant qu'elle fût pour moi toutes les femmes. J'avouais mes infidélités précédentes, et que ce n'était pas Gabrielle seule que j'aimais en Gabrielle. Ses baisers, avec une saveur propre, ma rappelaient le goût de tous les baisers qui me réjouirent. Pour moi, maintenant, pour mon ignoble corps amoureux, elle s'appelait Célina-Amélie-Suzanne-Gabrielle. Et je lui donnais, dans le spasme, tous ces noms. Celui de Suzanne, qui la blessait davantage, revenait plus souvent dans mes protestations de joie et d'amour.

Quelle étrange mécanique que l'homme ! Je dis « l'homme » en général. Car j'ai besoin de croire que toutes les vies cachent d'abominables secrets semblables à mes secrets. J'étais en proie à je ne sais quelle folie bizarre et complexe manie érotique, folie de haine, folie d'avilissement. Je voulais salir et abaisser celle que j'avais le désespoir d'aimer malgré moi ; je voulais me salir moi-même. Quelquefois, quand j'appelais ma femme Suzanne, j'ordonnais : « Appelle-moi Bertrand. Je le veux. Dépêche-toi. » Elle refusait.

Un jour, elle obéit. Dans l'espoir, peut-être, que je tairais désormais le nom détesté. Peut-être pour me faire souffrir. Peut-être aussi parce qu'un vieux souvenir mort ressuscita en elle. Nous ne savons jamais rien et les plus affreuses expériences nous embrouillent davantage.

L'infâme période que cette période de sadisme ! Les sens de Gabrielle s'exaspéraient comme les miens et son amour devenait violemment brutal. Je l'accusais en moi-même de m'avoir caché jusque-là sa nature vraie. D'autres fois, je l'accusais de jouer la comédie de la passion pour me faire oublier la passionnée Suzanne.

Certains jours, elle avait des pitiés sur nous deux. Elle me plaignait et se plaignait, prétendait qu'après quelques mois de cette vie il faudrait nous enfermer en une maison d'aliénés. Elle me demandait le moyen de me guérir. J'affirmais qu'il y en avait un : l'aveu. Quand elle ne serait plus un secret qui se refuse, je l'aimerais en une paix confiante.

— Je ne puis pourtant pas mentir ! soupirait-elle. Ah ! tu me fais regretter de n'être pas coupable. Oui, je voudrais avoir commis la faute : il y a longtemps que tu saurais et que tu aurais oublié.

D'autres fois elle disait :

— Faudra-t-il donc que je me décide à mentir pour apaiser ta folie et ta douleur ?

Alors je m'irritais davantage. Je criais :

— Tais-toi, double menteuse qui supprimes la vérité avant de la dire, qui retires l'aveu avant de le faire !

Une nuit que j'étais particulièrement agité, elle demanda  :

— Est-ce bien vrai que l'aveu te guérirait, qu'il ne te rendrait pas plus malade ?

— Tu sais bien que je t'aime, que je t'aime malgré ton long mensonge, que tu es pardonnée d'avance, que tu seras plus adorée d'avoir eu confiance. Parle, parle. Je sens déjà que je t'aime davantage parce que tu vas parler.

Alors elle laissa tomber ces mots :

— Eh ! bien, oui, j'ai été sa maîtresse.

Oh ! l'horrible soif de boire, de boire encore, de boire toujours à la coupe infâme. J'interrogeai, tout tremblant :

— Combien de fois ?

— Une fois.

Une colère me souleva :

— Misérable, qui ment jusque dans l'aveu ; qui le réduit à ce que je sais ; qui se confesse sans rien dire !

Et un besoin fou m'envahissait de préciser les détails, de reconstituer la scène, de transformer ce passé en un présent que mes yeux verraient. Je multipliai les questions :

— Où ? comment ?

Elle prétendit que l'événement s'était produit dans l'arrière-boutique et qu'ils étaient debout. Je me fâchai, soutenant que c'était impossible. Alors, elle dit qu'ils étaient assis sur unechaise. Mais je m'affolai de colère devant l'invraisemblance  :

— Ce n'est pas la première fois, ce que tu me racontes. La première fois, c'est trop difficile. C'est dans ta chambre, sur ton lit, devant quelque crucifix.

— Non, jamais il n'est entré dans ma chambre. C'est dans l'arrière-boutique, je te dis. Qu'est-ce que ça me ferait de dire autrement ?

Je ne pus tirer autre chose d'elle. Les détails invraisemblables et le souvenir de ces mots : « Faudra-t-il que je me décide à mentir pour apaiser ta folie ? » me firent croire que l'aveu était faux, — pauvre et adorable mensonge d'amour accordé à ma santé morale et physique, un de ces mensonges comme on en fait aux enfants et aux fous pour éviter d'entendre leur fureur torrentueuse gronder contre la digue d'une résistance.

Mais non, je me trompais, ou plutôt elle me trompait. Si elle avait eu cette pitié, elle aurait inventé des circonstances vraisemblables. Tandis qu'elle avait tout arrangé pour me faire croire le contraire de ce qu'elle dirait. J'étais, une fois de plus, dupe d'une comédie bien combinée.

Qui sait pourtant ? Depuis trois mois, depuis qu'une autre n'avait pas avoué, je ne doutais plus de la culpabilité de Gabrielle. Maintenant elle avait avoué, elle ; un changement s'était produit qui devait rendre complète ma certitude mais qui, sur le moment, n'était qu'un changement, une agitation, une rupture d'équilibre. Et voici que des doutes m'agitaient. Un argument nouveau vint combattre pour celle qui abandonnait le combat. Je me dis que l'absence de sang était, en l'espèce, sans signification, puisque, sans doute, j'avais dévirginisé Gabrielle avec mes doigts. Mais bientôt l'accusation répondit, victorieuse  : Pourquoi tes doigts ne furent-il pas sanglants ?

Et le doute favorable peu à peu se dissipa. L'infâme certitude redevint absolue, sans apporter aucun apaisement : peut-être parce que mon espoir d'apaisement par l'aveu était absurde ; peut-être parce que l'aveu arrivait trop tard ; peut-être parce que je sentais du mensonge jusqu'en cette confession ridiculement parcimonieuse.

Je me détournai, feignant le sommeil. Ma femme aussi fit semblant de dormir. Je sentais le mensonge de son immobilité ; mon attitude ne la trompait pas non plus. Mais l'horrible fatigue de ce dernier combat où nous étions battus l'un et l'autre nous faisait respecter cette pauvre trêve agitée.

Les pensées de Gabrielle étaient-elles aussi tristes que les miennes ? Je songeais à toute cette longue vie infâme, à ces treize années de malheur et d'ignominie. Et je n'avais pas le courage de m'évader. Je me sentis si faible, écrasé sous l'ignoble fardeau. Pourtant une lueur d'espoir frémissait, lointaine et vague, apparence peut-être vaine dans l'immensité opaque de la nuit. Maintenant je vais plus calme, quoique non moins douloureux. L'aveu marquait une crise de la maladie. L'abattement succéderait à la fièvre. Je mépriserais ce corps que je verrais toujours entre les bras du misérable. Avec mes forces physiques, avec l'apaisement de mes nerfs, je reprenais sans doute quelque énergie morale. Ne finirais-je point par trouver la force de la séparation nécessaire ?

Je me levai de bonne heure, sans un mot à Gabrielle. J'allai m'étendre sur un canapé où je sommeillai quelques heures.

De toute la journée, nous nous vîmes seulement aux repas. Je n'adressais point la parole à ma femme. Elle, silencieuse aussi, me suivait d'un regard inquiet. Deux ou trois fois pourtant, elle essaya d'engager la conversation :

— Qu'as-tu ? Es-tu malade ?

Mais, d'un ton agacé, je répondais :

— Je n'ai rien.

Après dîner, je montai à la chambre de Gabrielle. Je regardai longtemps le lit honteux, m'affirmant que je n'y coucherais plus jamais, sentant que je m'y enliserais cette nuit même. Mes yeux rencontrèrent, au chevet, le crucifix surmonté d'une branche de buis bénit. Je parlai au christ. Je ricanai :

— Nous t'en avons fait voir de drôles, hein !

Voici qu'une rage me prit contre ma femme et contre sa religion. Je saisis le crucifix, le jetai violemment sur le parquet, piétinai ses débris. Ma femme entra :

— Oh ! mon ami... reprocha-t-elle.

Mais je criai :

— Tais-toi. Tu ne vas pas me parler de tes sentiments religieux, n'est-ce pas ? Ils sont beaux, ils sont nobles, tes sentiments religieux ! Ils te permettent tous les mensonges... Tu as voulu te marier à l'église. Tu es allée te confesser, avant. Tu as reçu le sacrement en état de grâce. Qu'est-ce donc que ce prêtre qui t'a donné l'absolution quand tu lui disais : « J'ai un amant. Ce n'est point lui que j'épouse. Celui que j'épouse est un bon naïf qui ne sait rien, qui ne saura jamais rien... » Car tu as dit cela, ou bien tu as menti en confession. Tu as pris ton Dieu pour dupe ou pour complice. D'une façon, ou de l'autre, elle est propre, la religion de ma femme. Et comme je comprends ton besoin d'avoir un christ au chevet de ce lit si chaste...

J'aurais continué longtemps. Mais Gabrielle s'était jetée à mes pieds et elle sanglotait :

— Mon ami, mon ami, je te le demande à genoux, que faut-il donc pour te guérir ?

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2 avril 2009 4 02 /04 /avril /2009 12:45

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Chapitre XIII

Départ de Suzanne. — Le chantage. — Interrogatoire de Suzanne.

Le surlendemain, mon valet de chambre me remit huit pages de cette terrible écrivassière de Suzanne. Le bruit de nos amours, m'apprenait-elle, devait s'être répandu dans le village. Les gens qu'elle rencontrait la regardaient de travers. Sa mère avait une inquiétude dans les yeux qui, à chaque instant, revenaient interroger son ventre. Elle jugeait prudent de partir et, à une adresse qu'elle m'indiquait, elle comptait recevoir prochainement une bonne lettre. Elle était désolée que par sa faute il se glissât dans ma vie quelque trouble et quelque ennui ; mais, si j'avais le courage d'aimer qui m'aimait, comme elle saurait me rendre toutes les joies !... Ce n'était pas un conseil qu'elle adressait à son Dieu, à celui qui lui paraissait tellement grand, tellement unique que jamais elle n'oserait lui exprimer une prière, qu'elle lui répéterait toujours : « Que votre volonté soit faite. » Comment pourrait-elle, après m'avoir rencontré, songer encore à elle-même ? Non, elle ne formait aucun souhait intéressé, elle s'oubliait comme elle oubliait les autres, ne rêvait jamais qu'à mon bonheur. Je pouvais l'abandonner : elle vivrait du souvenir de mes baisers, du parfum de mon âme ; toujours elle serait ma chose, prête à accourir joyeuse au premier signal, prête à ne jamais me rencontrer si je le préférais.

Je ne parviendrais pas à retrouver toutes les humilités et toutes les ardeurs de cette lettre, toutes ces adorations naïves ou habiles, tout ce charme d'amour qui s'affirme et de volonté qui se soumet, se cache, ne veut pas se laisser deviner. Et je songeais, en lisant, que seule cette enfant savait aimer, que seule elle pouvait donner le bonheur et méritait de le recevoir. Et la comparaison qui se commençait en moi, voici que tout à coup elle éclatait dans cette admirable lettre :

« Ah ! s'écriait Suzanne, si les rôles étaient renversés, si j'étais ta femme, je n'aurais pas eu l'autre nuit ces odieuses brutalités de propriétaire lésée. Puisque je t'aime, comment aurais-je lancé contre celle qui t'est chère des injures qui allaient peut-être jusqu'à toi ? Ose-t-on murmurer contre les grâces que Dieu accorde à autrui ? Je me serais jetée toute en larmes à tes pieds. Je t'aurais crié : « Moi aussi, je t'aime. As-tu jamais daigné lire dans mes yeux ? Alors tu sais que je t'aime plus que toutes et que je suis heureuse de te voir aimé. Je suis jalouse seulement de t'aimer le mieux ; mais je loue les autres dévotes qui viennent à l'autel du seul Dieu. » Et j'aurais imposé silence à ma douleur de voir que je n'étais point la préférée. Et j'aurais clamé ma joie de voir que des joies te venaient de partout ; j'aurais dit mon humilité heureuse de créature devant le Créateur, ma fierté de le voir connu, aimé et servi par d'autres... Enfin, les caractères sont différents, et il y a peut-être des femmes qui restent égoïstes jusque dans l'amour. »

Puis elle me remerciait avec effusion de l'avoir défendue généreusement à l'heure où elle me causait un ennui et peut-être un chagrin.

Et les protestations recommençaient. Cette lettre était d'une séduction lente mais sûre, à laquelle de moins en moins je résistais. Des insinuations que je ne voyais même pas éveillaient en moi une velléité vague, peu à peu la précisaient, l'affermissaient en volonté :

Non ! je n'aurais pas la naïveté de passer si près du bonheur sans le voir, sans m'y installer pour toujours. Je ne voulais plus vivre qu'en ce murmure berceur, endormeur des chagrins du passé, évocateur de tous les rêves radieux. J'accorderais quelques jours à des affaires urgentes et aux préparatifs secrets. Puis je m'évaderais de cette prison, l'amour violent et despotique de Gabrielle, vers cette joie d'azur libre, la tendresse soumise, attentive, de Suzanne. Et je m'expliquais la différence des deux sentiments : Suzanne était la jeune fille dont j'avais fait une femme ; elle adorait en moi « le Créateur  », comme elle disait ; Gabrielle me traitait en égal, parce que je ne lui avais rien révélé.

J'allais répondre à l'adorée, la prier de m'attendre, lui affirmer qu'elle ne m'attendrait pas longtemps. On m'annonça un certain Bernard, être grossier, mais « la franchise même », à ce qu'il disait et à ce qu'on répétait. Un vieux républicain qui avait toujours combattu l'Empire. Je ne pouvais guère refuser de recevoir ce brave homme qui se fit mettre en prison jadis pour avoir soutenu trop vivement ma candidature.

Après quelques vagues politesses :

— Tenez, Monsieur, déclara-t-il brusquement, vous savez que je suis la franchise même et que je n'y vais jamais par quatre chemins. Eh bien ! tout le village raconte que Mademoiselle Suzanne est partie enceinte de vos œuvres.

J'eus un geste et un cri de protestation. Le bonhomme ne se laissa pas arrêter :

— Je vous dis ce qu'on dit, Monsieur. Moi, n'est-ce pas ? je vous connais, et je sais bien que c'est une calomnie. Seulement, il est bon que vous sachiez les mauvais bruits qui courent. D'ailleurs, cette Suzanne, c'est une garce peu ordinaire.

Je le priai de parler plus poliment des jeunes filles. Imperturbable, il objecta :

— Qu'est-ce que ça vous fait, puisque vous ne la connaissez pour ainsi dire pas et puisqu'elle est la sœur de votre mortel ennemi ?

J'essayai d'expliquer qu'il faut être juste envers ses ennemis ; que, d'ailleurs, on ne fait pas la guerre aux femmes et aux enfants.

— Avec ça qu'on se gêne pour frapper « nos fils et nos compagnes. » Ah ! les monstres, ne les épargnons pas non plus... Tenez, Monsieur, lisez cette lettre.

Il me tendait un papier. La fine écriture bien connue m'attira. Je pris le papier. Mon regard courut rapide, ému par certains mots qui semblaient venir au-devant de lui : « amour », « passion humble et dévouée », « mon Créateur », « mon Dieu », « le parfum de ton âme ». Et je ne pus m'empêcher de lire.

— Regardez d'abord la signature, car vous ne connaissez pas cette écriture, vous, — disait « la franchise même », avec une naïveté qui n'eût point paru malicieuse à un témoin.

Pendant que je lisais cet acte d'adoration ; pendant que je me déchirais à des mots et à des phrases qui tout à l'heure me caressèrent, le vieux Bernard continuait :

— C'est à mon gars que la lettre est adressée. Je me suis dit que ça pourrait vous être utile de montrer que cette Sainte-Nitouche y touchait parfaitement. Alors, pour vous être agréable... Et puis, Monsieur, vous avez toujours été si bon pour moi. Mon pauvre fiston vient de tirer un mauvais numéro, et ça ne vous gênerait guère de lui payer un homme. Je ne parle pas de ma reconnaissance : je puis dire que je l'ai montrée avant le bienfait.

Je fis remarquer :

— Vous n'avez pas le droit de vendre cette lettre ; je n'ai pas le droit de l'acheter. Si nous connaissions l'adresse de Mademoiselle Suzanne, nous la lui renverrions. Dans notre ignorance, je crois que nous devons la brûler.

Je jetai au feu le papier deux fois infâme ; je me dressai à demi, prêt à repousser l'homme qui, sans doute, allait se précipiter pour sauver son bien. Il ne bougea pas. Il sourit :

— Je craignais votre premier mouvement. Nous sommes toujours trop généreux, nous autres, vieux républicains. Je vous avais confié la moins compromettante des vingt-trois lettres que j'ai en ma possession. Les voulez-vous, Monsieur, et payez-vous un homme à mon fils ? Dites « oui », et vous avez tous les papiers dans une heure. Votre parole me suffit.

Je hochai la tête :

— Ces papiers n'ont aucun intérêt pour moi. Si vous désirez les vendre, pourquoi ne vous adressez-vous pas à Bertrand ?

L'homme se redressa, indigné :

— Rendre un service à ce vil sicaire de la tyrannie ! Et lui demander un service ! Moi, un républicain ! Vous n'y pensez pas, Monsieur ?

— Mais si, j'y pense. Faites-vous bonapartiste. Il ne me paraît guère plus difficile d'admirer le coup d'état que de vendre l'honneur d'une jeune fille.

L'homme se retira. A la porte il se retourna et, la voix secouée par des indignations et par des larmes, me débita ces belles phrases embrouillées de réunion publique :

— Monsieur,je regrette que vous ne compreniez pas mieux mon caractère et que vous confondiez avec un marché qui serait ignoble, en effet, un échange de services comme on peut et comme on doit s'en rendre entre coreligionnaires politiques. Aussi bien, Monsieur,il y a longtemps que je vous considérais comme un républicain tiède et douteux. Aujourd'hui je sais à quoi m'en tenir sur la fermeté de vos convictions et sur votre reconnaissance à l'égard des citoyens qui souffrirent pour une cause dont vous avez essayé de vous faire un marchepied et à qui vous gardez rancune d'un échec qu'elle vous doit plus que vous ne le lui devez.

Et il sortit, très digne.


Étendu sur un canapé, je pleurais à chaudes larmes. Je pleurais de honte, de m'être laissé tromper par cette gamine perverse. Je pleurais de désespoir : décidément elle était introuvable, cette vierge sans laquelle je ne concevais point de bonheur.

Mais toutes les raisons qui plaidaient la cause de ma femme me parlèrent, doucement persuasives et consolantes. Une faute ne pouvait se cacher longtemps, j'en avais une nouvelle preuve. Si Gabrielle était coupable, j'aurais trouvé un jour ou l'autre un indice. D'ailleurs, la femme, être lâche, cache ses torts aussi longtemps qu'elle les croit ignorés mais avoue en tremblant dès qu'elle se voit découverte. Amélie avait avoué ; Suzanne avouerait, si elle était là, en face de l'homme détrompé. Et, cet argument grandissant, la question se posa, s'imposa : « Avouerait-elle,cette habile Suzanne ? » Au doute qui s'insinuait je répondis rageusement : « Oui, elle avouerait. Oui, elle avouera. Et bientôt. »

A pied, sans bagages, je partis pour la gare. Dans la cour du château, Gabrielle se promenait pensive, la tête basse. Au bruit de mes pas, elle se retourna, me lança un regard suppliant. J'allai à elle, avec un bon sourire. D'un élan, elle sauta à mon cou. Elle demanda :

— Tu m'aimes, n'est-ce pas, Stani ?

Je répondis :

— En ce moment, je ne sais pas. Mais demain je t'aimerai, demain j'aurai tué le soupçon.

Ses bras découragés s'ouvrirent, me délivrèrent, tombèrent le long de son corps.

— Où vas-tu ? questionna-t-elle, machinale.

— Je vais sauver notre amour qui se noyait.

Elle ne dit plus rien. Elle semblait assommée par les derniers événements, anesthésiée à force de souffrance. Elle se laissa tomber sur le grand banc qui était là, me regarda m'éloigner avec des yeux si douloureux qu'ils paraissaient vagues, indifférents.


Je fus bientôt dans la grande ville choisie par Suzanne, dans l'hôtel où était descendue Mme Stanislas (c'est le nom qu'elle avait pris.) Lorsque j'entrai dans sa chambre, elle était assise. Dressée par un ressort de joie, elle courut vers mon baiser. Un geste froidement impérieux l'arrêta.

— Pourquoi m'avez-vous trompé ? demandai-je.

Ses yeux furent plus interrogateurs que ma question. Et sa voix rit et pleura tout ensemble :

— Je t'ai trompé, moi ?... Que veux-tu dire, cher roi de mon âme, et quelle est cette épreuve ?

Elle ajouta, en une ferveur :

— Oh ! oui, fais-moi souffrir. C'est bon, les souffrances qui viennent de toi. Si tu ne veux pas m'accorder des baisers, laisse-moi te mendier des tortures.

La tête basse, le dos courbé, les mains suppliantes, elle dit encore :

— Frappe-le, ton bon chien qui aime tes coups presque autant que tes caresses.

Je répliquai, amer :

— Assez de comédie. Dis-moi plutôt le nom de ton premier amant.

Elle se laissa aller sur moi et, la tête pressée contre ma poitrine, cachée comme dans une grande honte :

— Mon premier amant ? souffla-t-elle. Je n'ose pas te le dire. C'est un méchant adoré qui s'appelait Stanislas.

— Tu oublies le fils de Bernard.

Elle parut chercher :

— Le fils de Bernard ?... Quel Bernard ?

Je redoublai, rendu cruel par la résistance trop habile.

— Ce n'est pas lui le premier ?... Il vient après un autre ?... après plusieurs autres peut-être ?

Elle gémit, d'une voix qui roucoule et qui se meurt :

— 0 mon bien-aimé, ne la fais pas cesser encore, l'affreuse et délicieuse épreuve. Ah ! comme je souffre. Et comme je suis heureuse et fière de sentir mon amour grandir sous la douleur. Égratigne-moi, déchire-moi, toujours, toujours. Je suis une souris heureuse, puisque j'aime le chat qui joue de mon agonie.

— Vous ne comprenez donc pas que je sais, que toutes vos protestations ne servent qu'à vous attirer mon mépris ?

— J'aime jusqu'à ton mépris.

— Tu n'aimerais pas mieux par ta sincérité mériter mon estime.

— Est-ce que je sais ? J'aime tout de toi... Estime, c'est indifférence. Mépris, c'est haine. Et il me semble que c'est un peu mêlé d'amour... Tu vois, tu me fais dire des bétises. T'amusent-elles, au moins ?

— La vérité seule m'intéresse.

— Prends mon cœur entre tes mains et lis. Sous tes yeux, le livre s'ouvre comme un sourire.

L'ignoble discussion physiologique que j'eus autrefois, si souvent, avec ma femme, recommença avec Suzanne. De savantes naïvetés, d'habiles ignorances m'irritèrent, me forcèrent aux explications les plus répugnantes. Enfin, l'ingénue daigna comprendre. Et elle me conta, les yeux perdus dans le lointain, je ne sais quelle histoire de chute sur une pierre coupante. Elle avait huit ans, alors, avait souffert d'une longue maladie ; on avait bien cru la perdre. Serait-ce ce caillou méchant, son premier amant ?

Je repris l'attaque sur un autre point. Je parlai de la lettre que j'avais vue, ou plutôt, rendu menteur par la lutte infâme contre le mensonge, j'affirmai avoir lu les vingt-trois lettres avec le plaisir piquant de retrouver presque la correspondance qui me fut adressée. Suzanne secoua la tête, s'étonna, nia, s'obstina :

— Je ne sais pas ce que tu veux dire... Quelles lettres ?... Les gens sont tellement méchants : on aura imité mon écriture... Ou bien, qui sait ? ce sont les lettres que je t'ai écrites et qu'on t'a volées pour un moment... Ça doit être un coup de ta femme. Ah ! mon Dieu, mais c'est qu'on les aura remises en place avant ton retour.

Et les suppositions saugrenues se multipliaient. Et elles étaient précédées, suivies, entremêlées de protestations d'amour  :

— Comment veux-tu que j'aie aimé quelqu'un qui n'était pas toi  ?... Il n'y a pas deux bon Dieu ... Je n'ai pas deux cœurs à donner...

Puis, tout à coup, cet étrange cri de reconnaissance :

— Ah ! je comprends. Tu es obligé de me sacrifier à ta femme, et tu veux me faire souffrir une bonne fois en me quittant, pour que je n'aie pas l'interminable souffrance des regrets. Ah ! que ta bonté me fait de bien et me fait de mal.

Je revins bredouille de la chasse à l'aveu. J'étais triste horriblement, condamné sans appel. Maintenant, l'accent pénétré de Gabrielle et la persistance de ses « non » avaient perdu toute leur force. J'en étais bien sûr, je n'avais jamais rencontré ni corps vierge ni âme sincère. La sagesse ne serait-elle pas de mourir ? Aurais-je la lâcheté de rentrer chez moi pour y vivre la vie horriblement repliée, renfermée, la vie de mon père, muette, tragique comme une tombe ?

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Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
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31 mars 2009 2 31 /03 /mars /2009 13:43

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Chapitre XII

Rupture avec Amélie. — L'ingénue. — Amour platonique. — Passion. — Assaut et capitulation. — Hésitation du vainqueur. — La nuit de Noël. — La surprise. — L'amour de Gabrielle.

Si passionné qu'il fût, l'amour d'Amélie ne m'intéressa plus guère. Gabrielle m'aimait autant, plus noblement, et c'est Gabrielle que j'aimais. J'avais pris Amélie pour avoir une vierge, uniquement. Si j'avais connu sa souillure, j'aurais méprisé ses avances, dédaigné de les apercevoir. Je me hâtai de lui expliquer que je ne l'aimais plus ; je lui indiquai même, en termes souriants, qu'elle devrait s'éloigner. Et je lui offris, pour le jour de son départ, une somme considérable. Elle s'indigna. Pendant quelques jours, elle multiplia les tentatives pour m'émouvoir et me reprendre. Quand elle fut bien certaine de leur inutilité, elle dit, la première :

— Il faut que je parte. Je souffre trop ici.

Elle ajouta, d'un ton de dépit :

— Et je ne vous fais même pas souffrir.

— Plus rien ne peut me faire souffrir, répondis-je.

— Oh ! si, allez. Une autre me vengera.

Elle se fit prier pour accepter l'argent. A l'instant où elle le prit, je vis dans ses yeux une lumière satisfaite. L'expression de cette lumière changea tout à coup. Il s'aiguisa, le regard abominable, me frappa comme une arme. Et la jeune fille dit :

— Je te hais !

Je répliquai souriant :

— Une nouvelle haine vous fera oublier celle-ci.

Je n'eus pas même besoin, moi, d'une nouvelle aventure pour oublier cette pauvre petite intrigue. Je n'ai jamais su ce qu'était devenue Amélie.


Après son départ, j'eus une période d'amour confiant pour Gabrielle. Les femmes avouaient facilement une faute ancienne : Amélie me l'avait prouvé. Non seulement ma femme n'avouait pas, mais encore, après une confession obtenue par la torture, elle était venue m'arracher vaillamment et douloureusement les aveux jaillis de sa souffrance. Comment douter de son innocence ?

Puis le soupçon, — telle une plante qui semble mourir chaque hiver et qui chaque printemps reverdit — reparut en moi, grandit, s'affirma certitude. Le détail physiologique qui me révèla la faute d'Amélie certifiait également le crime de Gabrielle. Elle niait, parce qu'elle était un caractère différent, plus ferme et plus fermé. Et aussi parce qu'elle était une intelligence supérieure. L'aveu ne réussissait guère : je venais d'en faire l'expérience. Ma femme était trop fine pour ne pas prévoir. Moi, j'étais un imbécile qui ne jugeait pas comme les autres celle qu'il aimait, qui fermait les yeux pour ne point voir ses laideurs.

Je n'eus, cette fois, ni colère ni violence. Il me semblait que le bonheur m'attendait quelque part, par là, caché comme une violette. Son parfum me le ferait découvrir. Et je saurais le cueillir. Mon amour-propre, satisfait par ma pauvre petite conquête, m'avait rendu confiance en moi-même et espérance. J'avais commencé un peu tard ma carrière amoureuse ; mais je me sentais jeune, malgré le mensonge de quelques cheveux blancs sur les tempes. Et maintenant, me glorifiais-je naïf, j'ai l'expérience et je suis prêt à faire à la première occasion, la difficile conquête de la vierge.


Bertrand venait d'acheter une grande ferme voisine de mon château. Il y avait installé sa famille : sa mère et sa jeune sœur. Lui vivait presque toujours à Paris, ne venait même pas aux vacances : toutes sortes d'affaires le retenaient aux alentours de la Bourse quand les sessions ne le retenaient plus à la buvette du Palais-Bourbon.

Dans mes longues promenades à pied, un roman d'amour ou de métaphysique à la main, je rencontrais souvent les deux femmes. Nous passions, indifférents, comme des inconnus. Mais je sentais sur moi le regard de la fillette. Sans doute, on m'avait dépeint comme un monstre et ma monstruosité l'intéressait. L'attirance inquiète du mystère est puissante sur les jeunes esprits qui croient encore au mystère. Il y a des enfants qui appellent Croquemitaine, comme il y eut des hommes qui évoquèrent le diable.

Suzanne, la sœur de Bertrand, était le type même de l'ingénue. Seize ans. Des cheveux d'un blond doux, presque fade. De grands yeux bleus qui semblaient toujours exprimer la surprise. Des traits réguliers et même naifs. Une peau d'une blancheur extrême. Une taille mince, longue, souple. Un sourire continu creusait dans ses joues des fossettes d'une joliesse puérile.

Celle-là était sûrement la vierge. Mais pouvais-je même rêver sa conquête ?

Un jour, je la rencontrai seule. Elle allait comme j'allais moi-même, un livre à la main. Cette inconsciente imitation me fit plaisir. Quand j'eus dépassé la fillette, je me retournai. Au même instant elle se retournait. Elle rougit, et je souris. Je m'assis au bord de la route sur un mètre de pierres et mes yeux la suivirent. Sa marche avait une gaucherie : l'enfant était gênée de se sentir regardée. Bientôt elle ferma son livre, se mit à aller vite, la tête redressée en une vaillance voulue, les jambes emportées par une fuite que la volonté ralentit avec peine.

Le lendemain, je la rencontrai, seule de nouveau, au même point, à la même heure. Involontairement, je lui souris et la saluai. Elle me rendit mon salut, souriante aussi.

Une troisième rencontre eut lieu, puis une quatrième. Le cinquième jour, je m'arrêtai, et Capulet osa parler à la jeune Montaigu. Je lui demandai si sa mère était malade.

— Non, Monsieur — répondit une voix enfantine, légèrement zézayante. Mais la promenade à pied la fatigue trop. Comme elle m'est très recommandée, au contraire, on me permet de sortir seule, à condition que je ne dépasse pas nos propriétés. Je vais sur les routes qui les longent. Ce n'est pas désobéir, n'est-ce pas, Monsieur ?

Je louai son obéissance ingénieuse. Sa longue réponse prouvait un désir de causer avec moi. Sa question indiquait je ne sais quel vague besoin de complicité avec moi. C'est ainsi que doit commencer l'amour chez les toutes jeunes filles. Notre causerie se prolongea et j'y glissai quelques flatteries. L'enfant parut étonnée et reconnaissante d'apprendre qu'elle était belle.

Pendant trois jours, Suzanne manqua à notre tacite rendez-vous. Quand je la revis, elle n'était pas sur la route. Elle suivait, sans sortir du domaine des Bertrand, un sentier perpendiculaire. Au moment de mon passage, elle se trouva au bout, comme par hasard, séparée de moi seulement par un fossé. Une bonne, au loin, la surveillait. Suzanne me dit vivement :

— Ne vous arrêtez pas. On nous a trahis. Maman était dans une colère...

Elle me tourna le dos, courant et sautant, comme une gamine de dix ans, à la rencontre de la bonne.

Le jour suivant, je ne la vis que de loin. Mais elle paraissait seule. Elle posa un doigt sur ses lèvres et me fit signe de ne pas interrompre ma marche. Je lui montrai un papier et le laissai tomber négligemment dans le fossé sans eau.

Je lui écrivais, en phrases enfantines, que j'étais désolé de ne plus causer avec elle, que j'aimais beaucoup la voir me regarder, la voir me sourire, entendre sa voix et les jolies choses raisonnables qu'elle disait. Certes, à les lire, ma joie serait moindre, mais si grande encore. Elle serait bien, oh ! oui, bien gentille, de me faire un mot de réponse.

La lettre que je ramassai le lendemain dans l'herbe du fossé affirmait qu'on ne pouvait pas me répondre. Ce serait mal de désobéir « tant que ça ». Mais c'était bien dommage, parce qu'on s'ennuyait et que c'est très amusant d'écrire des lettres et d'en recevoir.

Cette étrange correspondance continua quelques jours, régulière, toujours naïve de forme. Puis nos rapports furent facilités par la corruption peu onéreuse de la bonne, qui consentit à nous servir de facteur. Au bout d'un mois, j'obtins un rendez-vous. La nuit, « pour qu'on ne nous voie pas. »

A ce rendez-vous, je hasardai une déclaration. Je tenais la main de Suzanne. La pauvre ingénue ne la retira point. Elle demanda :

— Vous m'aimiez... comment ? Comme vous aimiez votre maman ?

— Non. Comme j'aurais aimé une petite sœur.

Et je mis un baiser sur ses cheveux blonds si doux, si puérils.

En la quittant, je mendiai :

— Voulez-vous embrasser votre grand frère ? Vous lui feriez tant plaisir...

Elle m'embrassa, à la bonne franquette, sur les deux joues.

L'œuvre de séduction continuait, lente mais sûre. Je m'étais fait d'abord quelques reproches. Mais je les avais bien vite écartés. Le jour où Suzanne serait à moi, je quitterais Gabrielle, je partirais avec l'adorable enfant pour une grande ville où nous changerions de nom, où nul ne nous connaîtrait, où tout le monde la prendrait pour ma femme. Quelle différence y avait-il entre la vie que je lui ferais et celle que pourrait lui donner un mari ? La vieille mère souffrirait, sans doute, mais d'une douleur déraisonnable et négligeable, puisque je rendrais sa fille heureuse. Il me semblait aussi que je me devais cette revanche sur Bertrand. Et je repoussais les scrupules avec un sourire, comme des niaiseries vraiment excessives.

Le jour — ou plutôt la nuit — où j'avouai à Suzanne que je l'aimais beaucoup plus qu'une sœur, comme on aime une femme, elle eut de l'étonnement, à peine. Elle interrogea :

— Eh, bien ! et la vôtre, de femme ?

— Elle n'est pas gentille. Je ne l'aimais plus depuis longtemps. Et puis, quand on vous a vue, comment pourrait-on en aimer une autre ?

— Oh ! alors... dit-elle, rêveuse.

Après un silence, elle déclara :

— Moi, si je me laissais aimer par quelqu'un, c'est que je l'aimerais beaucoup ; mais je serais très exigeante quand même.

Les enfants sont étranges. Les lettres de Suzanne devinrent passionnées, sans cesser d'être naïves. Dans une de mes épîtres, entre de nombreux « vous » je glissai deux ou trois « tu » timides ; la jeune fille me tutoya tendrement tout le long de la réponse. Encouragé, je montrai quelque hardiesse dans l'expression de mes désirs. Elle céda : « Je ferai tout ce que tu voudras. Puisque tu m'aimes et que je t'aime, ça se doit, n'est-ce pas ? Mais, toi non plus, tu ne me refuseras jamais rien, jamais, dis, Stanislas ? »

Certes, non, je ne lui aurais rien refusé. L'audace ingénue de son amour me livrait à elle, comme paralysé par le choc du bonheur.

Et voici que j'eus pitié de la fillette. Je pris peur et honte de mon œuvre. Je lui écrivis qu'il fallait ne plus nous voir, ne plus nous écrire ; que c'était mal, ce que nous faisions ; que je lui en demandais pardon.

Ah ! sa lettre de passion furieuse. « Tant pis si c'est mal. Tu me le dis trop tard. C'est toi qui as voulu que je t'aime. Maintenant je t'aime. Pour toujours. Continue de m'aimer, toi aussi. Ou je me tue. Tu avais l'air, l'autre jour, de vouloir encore quelque chose de moi. Aujourd'hui, tu dis que ce serait mal. Je ne sais pas ce que c'est ; j'imagine des cauchemars horribles et terribles. Mais ce que tu voulais, je le veux. Je veux, entends-tu ? je veux faire pour toi quelque chose de mal. Il ne fallait pas me rendre folle, si tu ne devais pas rester fou... Ce soir, à onze heures, dans la tonnelle. Si tu ne viens pas, demain, aussi vrai que je t'adore, je serai morte. »

J'allai dans la tonnelle, tout frémissant de désir et de peur de mon désir. J'étais enivré par cette passion intense et ignorante. J'avais passé la journée à lire et relire ces lignes maladives, à m'affoller au contact de cette folie de vierge.

Elle fut presque à moi, l'ingénue. Elle se livrait avec l'absolue impudeur de l'innocence. Je ne la pris pas. Je reculai devant l'irréparable. Je fus son amant à côté. J'avais dit :

— Tu Veux ? Tant pis pour toi. Je n'ai pas la force de ne pas vouloir mon seul désir. Mais je vais te faire mal, ma pauvre amie.

Quand je me retirai, elle dit :

— Tu ne m'as pas fait mal du tout, tu sais.

Je souris, sans étonnement.

Quelques semaines après, les lettres de Suzanne devinrent d'interminables lamentations. Elle était malade. Elle avait des vomissements. Qu'était-ce donc ?

Comme je ne répondais pas à la question anxieuse, elle écrivit  : « J'ai bien peur d'être enceinte. Que faire ? Conseille-moi, toi qui es mon Dieu. »

Je la rassurai, lui affirmai qu'elle n'était pas enceinte. Mais elle répliquait : « Comment peux-tu le savoir ? J'ai cherché dans les livres de mon frère. J'ai tous les symptômes. Je te dis que je suis enceinte. J'en suis sûre. Oh ! quelle honte, quand maman le saura... Elle ne le saura pas. Je ne veux pas qu'elle le sache. Avant que ça se connaisse, je mourrai ou je partirai d'ici. Ah ! si tu m'aimais bien, si tu m'aimais comme je t'aime, quelle joie ! nous partirions ensemble. »

Je lisais, souriant de ces craintes absurdes, ému par cette puissance d'une imagination exaltée.

J'écrivis, pauvre fou, une lettre raisonnable. Je rassurais Suzanne. Elle ne risquait nullement d'être enceinte, puisqu'elle n'avait pas été ma maîtresse. Ma tendresse, victorieuse de ma passion, avait respecté la bien-aimée. J'avais reculé devant le crime de prendre sa vie quand je ne pouvais lui donner la mienne. Si elle se mariait demain, son mari la trouverait vierge. Et n'est-ce pas ce qu'elle devait faire, se marier ? Sans doute, elle aimerait honnêtement celui qu'elle devrait aimer, elle m'oublierait, elle échapperait au danger créé par notre passion sans issue.

L'étrange réponse qui m'arriva ! Quel mélange affolant : remerciements de mes timidités qui étaient « la preuve d'amour la plus inattendue etla plus grande » ? colère contre mes conseils : « Pour qui me prends-tu ? Je n'aimerai jamais que toi ; tu le sais, et tu me demandes d'en épouser un autre. Je ne suis pas femme à aimer deux hommes, ni femme à me donner sans amour ». Et d'autres reproches, parce que je m'étais moqué de son ignorance. Et des ironies sur mon amour tremblant et honteux comme une émotion de femme : « Je ne puis pourtant pas t'enseigner ce que j'ignore, te donner de force ce je ne sais quoi que tu désires et que tu ne prends pas. Prends et donne tout l'amour, toi qui sais. Cueille la fleur, comme tu disais. Dans une de tes lettres, tu méprises ceux qui aiment “à la hussarde”. Eh ! bien, si je savais, je t'aimerais à la hussarde, ma chère. » Et des hardiesses qui s'étonnent, à peine : « Je crois bien qu'il serait convenable d'avoir honte de ce que j'écris. Mais, moi, je n'ai jamais honte de ce que je fais, puisque je ne peux pas faire autrement. Je n'ai pas eu honte de me donner à celui que j'aime. Je n'ai pas honte de reprocher à celui qui ne m'aime pas assez de ne point m'avoir prise. Quel mépris soudain as-tu éprouvé pour ce que tu appelais “le trésor convoité”. Pourquoi as-tu hésité à “entrer en paradis” ? Je répète tes mots, comme on parlerait une langue étrangère. Comment exprimerais-je cette chose mystérieuse que tu veux et que tu ne veux pas : que tu veux, parce que tu m'aimes un peu ; que tu ne veux pas, parce que tu ne m'aimes guère ? »

La lettre continuait, très longue, répétant de mille façons le mécontentement de Suzanne. La déception l'irritait d'autant plus que l'occasion serait longue peut-être à revenir. Elle se sentait surveillée. Il fallait suspendre quelque temps nos rendez-vous.

Sans compter qu'il commençait à faire froid dans le jardin et que, si elle avait tous les courages pour elle-même, elle ne voulait pas risquer la précieuse santé du cher ami qui aimait « en petite fille » .

Il y en avait dix pages aussi passionnément naïves ; dix pages de cette prière curieuse à l'inconnu, de ce désir de la révélation. Et, pendant deux mois, je ne vis pas une seule fois la bien-aimée ; et, pendant deux mois, chaque jour, mes scrupules furent dispersés et mes désirs exaspérés par des lignes aussi folles et vibrantes.

Puis, un jour, un billet, très court, mais flambant de passion et impérieux comme un ordre. « Demain, maman va à la messe de minuit. Moi aussi, censé, jusqu'au dernier moment. Mais, à dix heures, j'aurai la migraine. Surveille le départ de la voiture. Je serai seule dans la maison, avec la bonne. Elle sera au premier avec son amant. Viens aussi, et sois mon amant, toi qui seras toujours mon seul aimé. »

Je vécus dans une attente fiévreuse du bonheur. Sûrement, je ne le repousserais plus. Cette nuit de Noël commencerait pour moi une vie nouvelle. Elle serait ma maîtresse, la divine amoureuse. Et, bientôt, si elle le voulait toujours, nous partirions pour la grande foule où dans l'indifférence universelle se cacherait notre joie.

Pourtant, à l'heure décisive, je sentis les mêmes défaillances morales qui déjà m'arrêtèrent. J'hésitai. Je décidai que je n'irais pas. Il pleuvait et, sans doute, la mère, croyant sa fille indisposée, resterait auprès d'elle. Je fus désolé quand j'entendis une voiture passer sur la route devant le château et quand, à la fenêtre, je reconnus dans la lueur pâle de la lanterne les chevaux de Bertrand. En un effort de volonté et de pitié, je commençai à me déshabiller. Mais, au moment où j'allais me glisser dans mon lit, une sorte d'automatisme s'empara de mon corps, me fit remettre malgré moi mes vêtements, me jeta sans parapluie sur la route, me fit courir jusqu'à la ferme.

Je fus touché au plus profond du cœur quand je vis, à mon approche, la porte s'entr'ouvrir dans le mur de clôture et Suzanne, en chemise et en jupon blanc, les pieds dans des pantoufles, les cheveux dénoués, les bras nus ruisselants sous l'ondée, m'attendre vaillante.

Je la pris contre moi, la portai jusqu'à l'entrée de la maison. Je couvrais de baisers reconnaissants ses pauvres bras mouillés. Et je reprochais doucement à l'admirable enfant cette imprudence dont j'étais touché jusqu'aux larmes. Ah ! elle savait aimer celle-là. Elle me disait :

— Tu viens bien tard ?

— Et, s'il m'avait été impossible de venir ?...

— J'aurais eu la joie de me mouiller pour toi jusqu'à ce que j'entende le retour de la voiture.

Ce grand amour m'agitait de contradictoires émotions. Le désir et la pitié luttaient en moi. Comme une fois déjà, ils se contentèrent ensemble. La jeune fille, immobile, les yeux agrandis d'une extase qui attend, la bouche entr'ouverte d'espoir curieux, les bras me possédant, me rivant à elle, subit mon illusoire étreinte. Mais quand, mon désir satisfait et trompé, je voulus m'éloigner du corps affolant, les bras me retinrent, me pressèrent davantage, deux larmes jaillirent des yeux et l'enfant dit :

— Méchant, tu te moques encore de moi. Je veux que tu sois mon amant.

Je ne résistai pas à l'ordre passionné, je ne résistai pas au réveil violent du désir. J'entrai , brutal, irrésistible, dans la place et l'ingénue se pâma, soupirante.

La résistance des chairs virginales avait été nulle. La femme publique avait eu raison de me le dire, un jour : j'étais né pour dépuceler sans douleur. Dans le repos adorable qui suivit notre premier baiser complet, j'essayai de voir. Aucune tache de sang ne souillait l'innocence du jupon blanc. Décidément, c'est quand il parlait, non quand il écrivait, que le docteur Albert était un menteur.

D'où vient que je n'enlevai pas Suzanne comme je me l'étais promis ? Le même phénomène psychologique qui s'était produit lors de mon intrigue avec Amélie se répéta. De nouveau, je fus sûr de ma femme et je l'aimai ; de nouveau, les baisers de l'une me donnaient soif des baisers de l'autre. Malgré l'ennui des précautions à prendre, et le continuel qui-vive, et tous les tracas d'un amour en partie double, je fus heureux quelques mois.

Peu à peu, Suzanne s'enhardit. Nous nous sentions protégés par l'invraisemblance même de notre amour et de nos audaces. Plusieurs nuits, — courtes d'ailleurs, commencées à onze heures quand tout dormait, interrompues à trois heures avant que personne s'éveillât — l'adorable téméraire, qui faisait vraiment l'amour à la hussarde depuis qu'elle savait, vint chez moi, dans ma chambre, dans mon lit. Je lui reprochais ces folies, mais elles créaient en mon âme de paradoxales joies. Je songeais, en une irritation souriante du désir, à mes deux femmes si près l'une de l'autre. Tout à l'heure, quand cette chérie serait partie, j'irais trouver l'autre chérie ; je me plaindrais d'insomnies, j'accuserais l'image de Gaby de me poursuivre dans la solitude. Une caresse tendre succéderait à des baisers fougueux. Puis, sur l'épaule de la bonne femme confiante, je reposerais ma tête vide, toute bourdonnante d'un mélange d'ivresses ; et mes jambes amollies par les âpres exigences de la gaminette, brisées encore par le gentil consentement de la grande, se délasseraient délicieusement entre les jambes depuis si longtemps connues et aimées.

Nous étions d'une imprudence vraiment excessive. Nous ne fermions même pas la porte de ma chambre. Il semblait qu'il n'y eût aucun danger. On ne pouvait s'étonner de me voir de la lumière : on savait mon habitude de lire et d'écrire la nuit. On ne pouvait s'étonner des légers bruits qu'on eût entendus : on savait que parfois je monologuais en marchant et que souvent je lisais tout haut. D'ailleurs ma chambre était à l'extrémité du château, assez loin de toutes les autres et, sans doute, personne ne voyait rien, n'entendait rien.

Une nuit, nous eûmes une alerte. Suzanne, tout à coup dressée sur son coude, d'une voix basse souffla :

— As-tu entendu ?

— Oui, quelque rat. Ne le dérangeons pas plus qu'il ne nous dérange.

Mais elle demanda, yeux terrifiés :

— Et, si ta femme nous surprenait ?...

Je ris :

— Ma femme ?... Va, il n'y a rien à craindre.

— Pourtant, si ça arrivait ?... insista Suzanne en secouant la tête.

— Je la prierais d'imiter les honnêtes gens qui, à cette heure, sont couchés. Et demain nous partirions bien loin, toi et moi.

— Ah ! si tu prends les choses comme ça ... dit-elle, insouciante.

La chère enfant mit ses lèvres sur les miennes et, couleuvre, elle se glissa sur moi, m'enveloppa de son petit corps qui, je ne sais comment, à de certaines minutes, parvenait à toucher tout mon corps, à donner une joie à chacune de mes papilles nerveuses.

Tout à coup, la porte s'ouvre. Dans le cadre du chambranle, Gabrielle en chemise et en jupon blanc, les pieds glissés nus dans des pantoufles, à la main une bougie qui s'éteint et qui fume. Elle arrivait en ennemie, en espion : jem'irritai contre elle. Et elle semblait la caricature de mon adorable Suzanne attendant, à demi-nue, sous l'ondée, le premier baiser. En ce moment, je ne doutai plus de sa culpabilité et je me promis de bien faire mon devoir, de défendre vaillament ma petite maîtresse.

Je repoussai Suzanne dans la ruelle et je me dressai à demi, attendant. Ma femme ouvrit la bouche, mais je n'entendis aucun son. Elle porta la main à sa gorge, comme si elle étouffait. Puis elle parvint à parler, d'une voix rauque, douloureuse et encolérée. Et elle marcha sur nous en éructant des injures. Je me levai et je dis impérieux :

— Tais-toi, je te prie.

Elle suffoqua :

— Comment ! que je me taise...

Et elle cria :

— C'est bien, Monsieur. Je partirai demain.

Je répliquai, tremblant et ironique :

Tu partiras, si tu veux. Mais il y a des chances pour que tu ne veuilles plus. Et, si tu as fait trop de bruit, j'aurai le regret de te mettre à la porte. Tâche de ne pas te faire entendre des domestiques, si tu veux garder le droit de choisir.

Elle se remit à crier. Et elle voulut s'élancer sur la jeune fille enfoncée sous les couvertures. Alors, je saisis ma femme par le bras et, l'entraînant, j'allai fermer la porte qu'elle avait laissée ouverte.

Elle cherchait à m'échapper. Et elle hurlait s'adressant à ma maîtresse :

— Ah ! vous avez beau vous cacher, vous ! Je vous connais. Il y a longtemps que je me doutais de quelque chose. J'étais sotte. Je chassais mes soupçons. Je les déclarais absurdes : « Une jeune fille et un homme marié, c'est impossible ! »... Et jusque chez moi...

Comme sa voix s'élevait de plus en plus, je l'interrompis par je ne sais quelles paroles.

Elle leva sa main libre, ordonna :

— Toi, tais-toi !

Je saisis son poignet et je dis des mots ridicules :

— Taisons-nous tous les deux, si tu veux ; mais tu ne parleras pas seule.

De nouveau, elle se tournait vers Suzanne :

— Ah ! tenez, vous ne valez pas mieux que votre frère.

Trop de souvenirs irritants me soulevèrent.

Et je dis :

— Quel dommage qu'il ne soit pas là. Vous lui feriez les reproches que vous lui devez depuis si longtemps. Et il y aurait peut-être moyen d'arranger une partie carrée.

Ses yeux flambèrent :

— Misérable ! dit-elle.

Ma fureur s'allumait à la sienne. Je la secouai brutalement :

— Assez ! Ou tu me ferais dire tout. Taisons-nous tous les deux, ça vaudra mieux.

Je la poussai, l'assis dans un fauteuil.

Elle cria encore :

— Vous lèverez-vous et partirez-vous bientôt, vous, là-bas, sale garce qui venez me voler mon mari ?

Je répliquai :

— Tu n'as pas la prétention qu'elle se lève et s'habille devant toi. Viens, laissons-la.

J'entraînai ma femme jusque dans sa chambre. Elle s'assit sur le plancher contre la porte ouverte. Elle voulait entendre le départ de sa rivale. Aucun bruit n'arrivait.


Un quart d'heure peut-être, nous restâmes silencieux, immobiles, nous regardant avec des yeux de colère. Enfin Gabrielle, brusquement, se lève :

— Ah ! ça, elle ne partira donc pas ?

Et elle court à ma chambre, à travers le corridor qu'éclaire la lueur pâle de l'aube. Je la suivais.

Suzanne, habillée, cirait soigneusement ses souliers. (Où diable avait-elle trouvé des brosses ?)

Ma femme dit entre ses dents :

— Allez-vous-en ! C'est un conseil que je vous donne. Allez-vous-en, allez-vous-en... allez vous-en donc !

La jeune fille n'abandonna pas sa besogne. Surprenante de tranquillité, elle déclara :

— Il pleuvait quand je suis venue. Il fait beau ce matin. Mes souliers doivent être propres, pour qu'on ne soupçonne pas mon escapade.

J'admirais sa tranquillité. Et pourtant j'étais agacé de lui voir prolonger la scène pénible et ridicule.

Gabrielle tourna sur elle-même, saisit un tabouret et, les yeux hors de l'orbite, la bouche tordue, levant son bras armé, elle se jetait sur la jeune fille :

— Vous ne voyez donc pas que je vais vous tuer !

L'autre ne recula pas, n'interrompit point son travail paisible et obstiné. Pas un muscle de son visage ne bougea. Et elle dit, avec un calme terrible :

— Il faut vous contenter, Madame.

Le tabouret allait tomber sur la jolie et frêle tête blonde, si je ne l'avais arraché des mains de ma femme, jeté dans un coin. Et je pris Gabrielle, la portai, l'assis de force et, les mains sur ses épaules, je la maintins. Je m'imposais de ne rien dire de désagréable à Suzanne. Mais je lui criais intérieurement :

— Dépêche-toi donc ! mais dépêche-toi donc.

Maintenant elle se chaussait. Lentement, méthodiquement, en petite fille soigneuse, sans omettre un seul trou, elle laçait ses brodequins. Où prenait-elle tant de calme dans cette horrible scène, l'enfant si passionnée, si vibrante d'hystéries ?

Quand elle fut prête, elle sortit, disant :

— Adieu, Madame. Au revoir, Stanislas. Et merci de m'avoir défendue.

Je fis un pas pour l'accompagner. Ma femme bondit sur moi, me saisit, m'emporta presque, sans un mot. Assis en face d'elle, j'écoutais décroître le bruit des petits pas. Je songeais que nous avions fait beaucoup de tapage, que tous les domestiques devaient guetter.

Je grelottais. Quand je sentis que je n'aurais plus à protéger la jeune fille, je me glissai dans mon lit. Ma femme, au coin de la cheminée, essayait de rallumer le feu. Ses mouvements énervés, maladroits, n'y parvenaient pas. Je la regardais avec un vague sourire, sans pensée, brisé d'émotions, alourdi d'un grand besoin de dormir, irrité par le sentiment que le sommeil refuserait de venir.

Enfin, Gabrielle abandonne sa tentative. Elle vient à moi. Brusquement, ses mains prennent ma tête, ses yeux plongent dans mes yeux :

— Tu ne m'aimes donc plus du tout ?... demande-t-elle.

— Je n'en sais rien, dis-je en essayant de me dégager.

Mais elle, plus pressante :

— Qu'a-t-elle donc de plus que moi, cette fade gamine ?

— J'ai eu sa virginité.

Ma femme s'éloigne d'un pas.

— Toujours la même folie ! dit-elle... Je souffre beaucoup en ce moment ; eh ! bien, malgré toutes mes douleurs, c'est encore toi que je plains le plus.

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29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 15:42

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Chapitre XI

Le crime du système décimal. — Il me faut ma part. — Comment la confiance peut revenir. — J'ai plus que ma part. — L'aveu d'Amélie.

Je l'ai remarqué sur moi-même et sur mes clients de la cour d'assises : le système décimal imprime son rythme à nos passions. Chaque dizaine d'années qui va s'achever, chaque croix, — comme disent les paysans de mon pays, — m'alourdit de regrets et me soulève d'impatiences, m'écrase davantage sous mes désespérances et m'irrite de désirs plus âpres. J'attendis ma dixième année comme une entrée dans la terre promise : il me semblait que je devenais un homme ; malgré la sévérité froide de mon père, j'eus bien de la peine, ce jour-là, à ne lui point « chiper » une cigarette. L'approche de la vingtaine me donna une impression de force, d'énergie. Je chassai vigoureusement les chiens mordeurs du doute. C'est alors que je cherchai la page libératrice, alors que j'allai demander à la grosse Irma le renseignement sauveur. A cette époque aussi je me fis des ambitions politiques, en regrettant de ne pouvoir agir aussitôt. Alors enfin je vins m'établir dans la petite ville, commencer à plaider.

Même depuis que je suis un mort indifférent à tout, la venue de la quarantaine, de la cinquantaine, de la soixantaine m'a fait tressaillir au fond de mon sépulcre sous la lourde pierre de mon secret.

Le chiffre trente est celui qui m'a agité le plus. Trente ans est un des âges où beaucoup de maris s'irritent jusqu'à assassiner leur femme, où beaucoup de femmes empoisonnent leur mari. C'est, suivant le mot du Dante « le milieu du chemin de la vie » ; c'est le moment où l'on veut pénétrer dans l'enfer ou dans le paradis. C'est l'heure où beaucoup de jeunes gens croient se sentir vieux, s'exaspèrent de leur vie ratée, s'efforcent violemment ou sournoisement de la recommencer.

Je n'avais guère plus de vingt-neuf ans quand la découverte sur mes tempes des premiers cheveux blancs m'enfonça dans une méditation tristement égoïste. Je résumai mon existence en quelques accusations contre Gabrielle. Toute vie, sans doute, est manquée, mais ceux qui furent privés des ordinaires joies de la jeunesse me paraissaient singulièrement malheureux : je devais me hâter de les cueillir, ces pauvres fleurs, si je ne voulais pas les voir se faner et tomber effeuillées.

L'amour m'apparaissait comme le seul ou plutôt comme le premier but de la vie. Mon ambition de jadis parfois me faisait sourire. Quand je réfléchisais, je me rappelais qu'elle était venue à une époque où je croyais posséder l'amour. Et je me disais que nos besoins demandent à se contenter dans l'ordre suivant : les aliments, la femme, le pouvoir.

La femme ! la Vierge ! celle qui ne fut à aucun autre, je voulus la conquérir. Je me mis à la chercher autour de moi.

A cette époque, nous habitions la campagne. Je m'y étais réfugié contre les tentations de café. Dépaysée, mon ivrognerie, volontaire d'abord, habituelle ensuite, s'était dispersée. Je n'avais aucune distraction, sauf une grande Histoire du Scepticisme, dont je rassemblais les matériaux. Je n'espérais pas d'occupation à la fois intellectuelle et tendre : ma femme avait accouché d'une fille et je ne voulais pas essayer de mes mains maladroites cette délicate éducation.

Mon travail était en harmonie avec mon état d'âme. Je ne croyais pas à la vertu de Gabrielle : j'avais été un naïf de me laisser prendre à ses grands mots et à ses serments. Je ne lui parlais que d'un accent indifférent à peine teinté d'ironie. Je m'affirmais que sa faute était sans importance, ne m'infligeait plus aucune douleur. J'étais trop sage pour souffrir : tout m'apparaissait indifférent.

Et voilà qu'en ce grand calme, l'idée que mes trente ans approchaient et la vue de quelques cheveux blancs avaient soulevé une tempête. Je n'avais pas eu ma part de bonheur ; je n'avais plus que le temps de la prendre ; et je la voulais.

Dans l'isolement où nous vivions, quelle jeune fille m'apporterait la virginité désirée ? Bien des fois, j'avais remarqué les regards et les sourires d'Amélie, sa présence continuelle et comme frôleuse. Bien des fois j'avais cru le comprendre : de m'avoir fait une confidence, de m'avoir livré un peu d'elle secrète, elle m'aimait, désirait se donner toute ; consciemment ou non, elle s'offrait. Bien des fois, je m'étais dit en la regardant : « Si tout ne m'était pas égal... »

Or je me déclarais maintenant que tout ne m'était pas égal. Je la regardai mieux. Elle était jolie vraiment, gracieuse surtout ; et si humble ! Je décidai que je l'aimerais, que je ferais d'elle ma maîtresse. Et, quand elle m'aurait donné généreuse ce que l'Autre m'avait volé, je l'adorerais de reconnaissance et de bonheur. Le calme où je dormais depuis quelque temps était un repos superficiel sous lequel toujours veillait la souffrance diffuse ; par Amélie, l'anesthésie mauvaise d'une douleur toujours la même qu'on finit par croire ne plus sentir ferait place à la tranquillité joyeuse du désir réalisé.

Que ferais-je ensuite ? Me séparerais-je de Gabrielle pour vivre avec celle qui se serait donnée toute ? Je n'en savais rien. Mais, certainement, je n'aurais qu'une femme. Depuis quelque temps, d'ailleurs, je négligeais beaucoup « mes devoirs conjugaux » comme disent les braves gens, car le plaisir du corps était accompagné d'une hurlante souffrance intérieure et de l'impression d'un avilissement. Peut-être Gabrielle aurait-elle l'intelligence de ne pas voir. Sinon, un mot suffirait à la faire taire ou à la chasser. Je lui dirais : « Celle-ci était vierge.  »


Je n'ai pas besoin de me conter le début de mon intrigue avec Amélie : la victoire était remportée avant que fût commencé le combat.

Hélas ! le signe nécessaire (est-il vraiment nécessaire ?) ne se rencontra pas non plus cette fois.

Pourtant, dans l'ivresse du triomphe, mon orgueil ne voulut pas diminuer par un doute le prix de ma conquête. Je m'affirmai que le livre du docteur Albert disait la vérité et que ses paroles d'homme qui a trop bu furent des taquineries et des mensonges. Le vieillard s'était amusé à gâter le plaisir de don Juan, à cracher sur le fruit que ses mauvaises dents ne pouvaient plus croquer. Ce mauvais sentiment de l'envie est si humain . Comment n'avais-je pas deviné tout de suite, à la lueur de malice qui éclaira les petits yeux gris du docteur ?

Lorsque diminua la prime joie d'orgueil ; quand le plaisir de la nouveauté disparut ; au premier petit chagrin qui me vint d'Amélie : je songeai que le raisonnement qui valait pour elle valait aussi pour ma femme. Vaniteux, je m'affirmai que j'avais eu plus que ma part : deux virginités. Je me réjouis d'être un petit don Juan, moi aussi.

Une comparaison se fit en moi entre les deux femmes que j'avais possédées tout entières. Mon vieil amour pour Gabrielle, n'étant plus asphyxié des angoisses du doute, reprit de la force.

Elle ne s'était aperçu de rien, la chérie. La joie de mon retour l'épanouit, dit tout à ma maîtresse. Et je me trouvai pris entre les tendresses d'un amour confiant et les âpretés d'une passion qui de plus en plus s'exaspéra en jalousie.

Je jouissais d'un bonheur pervers mais très grand. Et, suivant ma coutume, je raisonnais ce que je sentais.

C'est étrange, me disais-je, comme on se trompe quand on déduit a priori, sans expérience, ou quand on admet sans vérification « les vérités de sens commun. » J'avais toujours cru que la joie d'amour exigeaitla mutuelle fidélité. J'éprouve le contraire. On ne sent que les différences et il faut passer d'Un baiser à un autre baiser, si on veut connaître toute la saveur des caresses. Sans Amélie, j'aimerais moins Gabrielle ; sans Gabrielle, je n'aimerais pas Amélie. Parce qu'il me manquait le point de comparaison, j'aimais mal Gaby ; je me faisais de la différence artificielle, en créant des chimères de malheur. La sagesse est de courir à chaque instant d'un bonheur à un autre bonheur.

Et j'étais fier de ma force, qui me permettait non seulement d'aimer deux femmes, mais de les fatiguer toutes deux de mes exigences.

Après quelques mois de cette vie, une lassitude physique vint. Et avec elle un dégoût. Et aussi un souvenir inquiet du premier amour d'Amélie. N'avais-je pas été naïf de croire que je possédais une vierge, d'oublier que ce premier amour avait pu, avait dû aller jusqu'au bout ? Pourquoi la jeune fille aurait-elle dit de l'Autre : « Je le hais ! » si elle ne lui avait rien sacrifié ?

De même que ma foi en Amélie me rendit quelque temps auparavant la confiance en Gabrielle, ma foi en Gabrielle empêcha les accusations contre Amélie de triompher immédiatement. Matériellement, les deux cas étaient semblables : soupçonner l'une, c'était risquer de soupçonner l'autre. Je me défendais vaillamment contre le double malheur. Quand l'objection se formulait en moi contre ma maîtresse, je la repoussais, douloureux et rapide, avec cet argument absurde, que comprendront les passionnés :

— Mais alors, il faudrait douter de ma femme !


L'affreuse pensée dont j'étouffais les grondements intérieurs finit par s'exprimer tout haut. Amélie me cherchait une de ces querelles jalouses qui me donnèrent d'abord des joies vaniteuses mais qui, depuis quelque temps, m'ennuyaient.

— Pourquoi ne m'aimes-tu plus ? demandait-elle.

Et elle répétait la question avec une âpreté farouche. Longtemps je répondis par des baisers, par des haussements d'épaules, par d'aimables : « Mais tu te trompes !... Mais je t'aime ! » Cependant l'interrogation non calmée revenait à chaque instant, tantôt anxieuse, tantôt violente. Enfin la réponse que quelqu'un faisait en moi m'échappa :

— Parce que j'espérais te trouver vierge.

A peine dits, ces mots m'étonnèrent. J'aurais voulu les rattraper. J'étais furieux contre moi-même, car, prononcés tout haut, ils me semblaient exprimer une calomnie abominablement folle.

J'étais d'autant plus indigné de ma grossièreté que la jeune fille, à travers de soudaines larmes, répliquait par un regard poignant. J'allais me jeter à ses genoux,lui demander pardon de cette injure sortie de moi par je ne sais quel mystère et à laquelle je ne croyais point.

Hélas ! Amélie parla avant moi. Elle dit, très humble et très amoureuse :

— Qu'est-ce que ça te fait, puisque je t'aime ? Il y a bien longtemps que je ne pense plus qu'à toi. L'autre ne m'a donné que de la souffrance ; tu es le premier et tu resteras le seul à m'avoir fait connaître la joie.

Contre moi elle se pressait, m'enveloppant de son désir. Ma jeunesse, éveillée par l'appel de ce corps jeune et désirable, par l'incantation de souvenirs heureux, triompha. Je ne luttai guère d'ailleurs, trop dédaigneux. La femme, m'affirmais-je., n'est qu'un instrument de plaisir et je fus un naïf de vouloir mettre du sentiment dans la jouissance.

Je me roulai avec Amélie en un besoin d'oublier tout. Je n'oubliai rien. Et voici que, dansle spasme d'amour, des injures me montèrent aux lèvres, jaillirent, irrésistibles, contre celle qui me donnait le spasme. Sous moi, elle se tordait vibrante. Et elle soupirait :

— Insulte-moi.... Bats-moi, si tu veux... Je ne t'en aimerai que davantage... Puisque je te dis que je t'aime.... que je t'aime !

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27 mars 2009 5 27 /03 /mars /2009 18:39

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Chapitre X

L'ivrogne et sa femme. — Le premier aveu. — Le lendemain du premier aveu.

Ma femme parut s'éveiller en sursaut quand j'entrai titubant. Dans la faible clarté de la veilleuse, je heurtai des meubles, me laissai presque tomber. Un effort de volonté me maintint debout. J'allai à la cheminée et, souriant de mon acte symbolique, lentement, d'une main qui tremblait, j'allumai toutes les bougies du sept-bras.

Puis je me déshabillai en déchirant mes vêtements trop longs à me quitter et je me couchai auprès de Gabrielle qui en une stupeur me regardait.

Je voulais l'aveu, je le voulais d'une irrésistible volonté de monomane et d'homme ivre. Je dis :

— Ecoute, tu vas avouer, et tout de suite encore.

Ma femme eut un sourire où, perspicace malgré mon état, je vis une gêne et une terreur. Mon regard dut être un triomphe. Elle implora :

— Mon ami, attendons demain pour causer, veux-tu ? Tu es fatigué, ce soir.

— Tu m'embêtes. Dis la vérité. Et ne me fais pas poser.

Je l'avais prise par le cou et je serrais furieusement.

— Stanislas, cria-t-elle, les yeux exorbités , aie du moins pitié de ton enfant : je suis enceinte !

Mes mains s'éloignèrent de son cou. Je gardai le silence un instant en songeant : « Elle est peut-être innocente, puisque l'enfant revient. » Et je revis, heureux, mon petit Stani qui sautait, qui courait parmi des herbes plus hautes que lui balancées dans un vent doux, sous du soleil. Mais voici que les images de joie s'éteignirent, et je fis tout haut ce raisonnement  :

— L'enfant, je m'en moque. Si c'est une fille, ça mentira ; si c'est un garçon, ça souffrira du mensonge féminin. Et puis, quoi  ? c'est à la mère à avoir pitié du petit, à ne pas me forcer à le tuer avec elle.

Et, d'une voix violente, je criai :

— Parle. Je le veux. C'est fini de se moquer de moi. Ah ! je te jure bien que tu vas dire la vérité.

Elle essaya de se lever. Je la saisis de nouveau par le cou, effrayée, immobilisée. Je hurlais :

— Parleras-tu, à la fin ? parleras-tu ?

Elle dit :

— Mon ami, je te jure par l'enfant qui doit venir...

Une de mes mains tomba sur sa bouche, enfonça la phrase à demi-sortie. Et je clamai :

— Je ne veux pas que tu en assassines deux !

Car je revoyais Stani sur les bras de la bonne, tout ruisselant, la tête renversée, les yeux chavirés, la bouche ouverte. Je criai encore :

— Puisque tu ne veux pas dire la vérité, tu vas mourir. D'ailleurs, tu le mérites.

La voix étranglée murmura :

— Lâche-moi, je dirai tout.

— Je te lâcherai quand tu auras parlé.

Et j'entendis ce soupir :

— Eh ! bien, oui, j'ai été sa maîtresse.

Est-ce par ma volonté, pour tenir ma promesse, que je laissai respirer la misérable ? ou mes mains furent-elle dénouées, comme sous un choc brusque, par un soudain abandon de toutes mes énergies ? Je ne sais. Mais je me revois à cet instant, affaissé comme un mort, anesthésié de souffrance et, ce qui est extraordinaire, stupéfié d'étonnement.

Après quelques minutes de non-existence effarée, je trouvai la force de prononcer :

— C'est bien, Madame ; vous partirez demain.

On me répondit :

— Comme vous voudrez.

Combien il reste d'enfantillage en nous jusque dans les situations les plus graves ! Après cette scène où il avait presque assassiné, voici que l'ivrogne dégrisé se préoccupa de sa « dignité » . Il ne se reconnut pas le droit de rester couché avec cette femme qui lui avait longtemps menti et qui fut d'abord à un autre.

Je me levai ; je gagnai ma chambre. Dans mon lit, je me mis à grelotter. La pensée glaciale m'empêchait de m'endormir. Je sonnai et j'ordonnai de faire du feu.

Il me semblait que je serais mieux hors du lit. En pantoufles et en robe de chambre, assis dans un fauteuil, je passai la nuit à tisonner. Il serait difficile de retrouver les pensées qui tournèrent, ronde puérile et affolante, dans mon pauvre cerveau.


Le matin, je fis appeler Amélie. Je la priai de ne raconter son amour. Ce récit m'intéressa comme une découverte. C'était de la vie saignante. Banale assurément, cette pauvre histoire d'abandon. Mais sa vérité la rendait bien supérieure à tous les romans absurdes dont j'amusai autrefois ma souffrance. Et puis les yeux qui pleuraient presque me semblaient vraiment beaux, et la petite bouche naïve mais tordue parfois d'ironie, me faisait rêver à la fois je ne sais quelle noblesse de tragédie finissante, et je ne sais quelle grâce puérile d'idylle qui hésite encore à commencer.

Amélie, pourtant, ne me donna pas tout ce que j'avais espéré d'elle. Ma femme devait partir aujourd'hui et j'avais cru qu'une communion de douleurs me rendrait amoureux de la jeune fille, me jetterait en ses bras, hypnotisé d'avenir, détaché du passé. Le résultat ne fut pas obtenu. Les paroles d'amour ou de haine évoquaient Gabrielle, m'irritaient contre elle. Peu à peu devenait conscient mon besoin de ne point la laisser s'éloigner sans les injures méritées. Je dis enfin à la femme de chambre  :

— Envoyez-moi Madame.

Et, en une rage qui attend, je me mis à me promener de long en large.


Elle arriva, celle qui m'avait torturé des années. Je la frappai d'abord d'un regard de haine. Mais elle avait l'air si fatigué, la ruine d'une citadelle ennemie. Ma fureur tombait, à regarder ses yeux de tristesse. Dans le négligé du matin, sa grossesse, que je n'avais pas encore remarquée, était visible et émouvante. Mon regard remonta au visage, aux yeux de larmes, à la bouche crispée qui s'entr'ouvrait péniblement ; il me sembla voir ma mère sur le point de m'adresser quelque affectueux reproche.

Elle dit, et j'entendis la voix de ma mère :

— Pourquoi m'as-tu fait appeler ? Il me semble qu'il valait mieux éviter les attendrissements ou les colères des adieux.

La chère ressemblance maternelle ! Allais-je donc en être privé pour toujours ? Oserais-je juger ma mère, la condamner, l'exiler et m'exiler d'elle ? Le petit innocent qui allait venir, qui était mon fils, le priverais-je de son père ; et la joie du premier regard dont le saluerait sa mère serait-elle, par ma faute, noyée dans les larmes ?

Une pitié me frôla, m'entoura, me pénétra. Mon âme pleura sur Gabrielle, sur le petit, sur ma mère, sur moi-même. Non, je n'aurais pas l'abominable force d'être dur à tous ceux que j'aimais, de frapper les adorés et de me frapper avec eux. Que deviendrait leur vie après ma sentence de juge irrité ? et que deviendrait ma pauvre vie ?

Je dis, d'une voix qui déjà implorait autant qu'elle accordait :

— Gabrielle, tu as assez souffert ; je te pardonne.

J'ajoutai, après une hésitation :

— Je te prie de me pardonner aussi, car la douleur me rendit follement cruel.

Sa tristesse s'éclaira d'un sourire dont la beauté réjouit ma tristesse, dont le sens me fut d'abord énigmatique. Et elle répondit :

— Je n'ai rien à te pardonner, puisque tu souffrais. D'ailleurs, je ne puis t'en vouloir de rien, puisque je t'aime.

— Moi aussi je t'aime.

Elle reprit :

— Mais je ne veux point de ton pardon ; j'exige ta confiance. Si tu ne croyais pas en moi, ma présence te serait trop douloureuse. Cette nuit, j'ai eu peur de mourir : une lâcheté m'a fait mentir. Je n'ai jamais été qu'à toi.

Je la regardais en un étonnement grandissant. Elle conclut  :

— Dis-moi que tu crois les vérités du jour, les vérités sorties de ma bouche libre, plutôt que mon mensonge de nuit et de terreur.

Comment ! Elle revenait sur l'aveu ! Après le pardon ! Pourquoi ?...

Elle devrait être heureuse, délivrée, soulagée. On n'essaie pas, après l'amputation, de regreffer au corps le membre gangrené. Mais, alors ?... Serait-elle innocente, innocente comme ma mère dont elle avait l'accent de sincérité et de tendresse, — dont la voix, décidément, ne pouvait mentir ?

Et elle frappait ce dernier coup, trop audacieux pour venir d'une coupable :

— C'est seulement si tu me crois que je puis consentir à rester avec toi.

J'ouvris la bouche. Un mauvais amour-propre allait me dicter quelque objection, m'empêcher de me rendre immédiatement à l'évidence, me faire résister en une lente reculade à la force irrésistible. Elle devina. Elle leva ses mains émouvantes, me fit taire ; puis, la droite tendue en un beau geste solennel, la gauche sur son ventre où s'agitait de l'avenir :

— Crois la femme qui t'aime ; crois la mère malheureuse qui recommence à espérer. Je ne fus jamais qu'à toi : sur notre amour et sur la vie de notre enfant, je le jure.

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5 janvier 2009 1 05 /01 /janvier /2009 16:26

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Chapitre IX

Rechute physique. — Maladie de haine. — Maladie mystique. — Je bois. — Abrutissement.

Ces émotions épouvantables brisèrent ma santé affaiblie par le chagrin et par ma récente blessure. Quand le médecin dit devant le corps de mon enfant :

— Tout est inutile.

... je tombai évanoui. Revenu à moi, je me trouvai courbaturé, hors d'état de me tenir debout. Et ma tête tournait, lourde, énorme et vide. On dut me déshabiller et me coucher.

Aucun souvenir précis des premiers jours de ma rechute. Je retrouve seulement de vagues rêves ignobles et tristes, d'autant plus angoissants que je fais des efforts pour me taire et que je sens mes douleurs s'évader de moi en paroles infâmes, tel un diabolique troupeau en rut. Oh ! l'horreur de ne pouvoir se renfermer en soi-même et, quand vos souffrances sont des hontes, de sentir que vous souffrez tout haut.

Enfin, je redevins un peu maître de ma pensée et de ma langue ; mes yeux, un instant, sourirent aux objets familiers, vieux amis retrouvés. Mais bientôt je tremblai de fureur, car Gabrielle se penchait sur moi. Et elle demandait :

— Me reconnais-tu, mon ami ?

Si je la reconnaissais, la misérable dont le mensonge tuait mon âme, me rendait incapable de toute joie, de toute confiance, la misérable dont le faux serment avait tué mon fils. Un espoir me vint. Ce dernier malheur flottait à la frontière de la vie horrible et des horribles cauchemars et, dans une tragique lumière de crépuscule, semblait tantôt un événement, tantôt une vision délirante. Je crus que j'avais besoin d'être seul, pour bien voir, pour questionner le souvenir, lui prouver qu'il n'était qu'un fantôme, le dépouiller de son apparente réalité. Et je dis à celle qui causa les horreurs de mes veilles et les horreurs de mes fièvres :

— Que fais-tu là ? Ne sens-tu pas que c'est de toi que je suis malade ? ne comprends-tu pas que ta présence est le mauvais air qui m'empoisonne ?

— Je m'en vais, mon Stanislas, pour ne point t'irriter.

Elle sortit, laissant la porte entr'ouverte. Mais je criai :

— Je sens que tu restes à côté. Va-t-en loin, bien loin, que tu ne puisses ni me voir ni m'entendre, que je ne m'énerve pas à savoir où tu es.

Une seconde, j'écoutai les pas s'éloigner. Puis, de volonté violente et incertaine comme tous les malades, j'appelai :

— Viens ici, Gabrielle.

Elle revint, très douce.

— Écoute, dis-je. Je sens que tu es restée près de moi tout le temps parce que je délirais trop de vérités. Maintenant je ne dirai plus que ce que je voudrai. N'importe qui peut me veiller. Tu feras venir une garde ou tu mettras un domestique ici. Ta vue me fait mal.

Je parlais péniblement, lentement, en courts efforts douloureux. Je haletais et mon corps était tout coulant de sueur. Elle me suppliait :

— Tais-toi. Ne te fatigue pas. Ne te fâche pas. Je fais ce que tu veux. Je m'en vais.

— Pas encore. Il y a des choses que je veux savoir avant.

— Tu as bien le temps.

— Non, tout de suite. Depuis quand suis-je couché ?

— Depuis trois jours, mon ami.

Après un silence, je demandai à voix plus basse :

— Est-ce que Stani ?... J'ai fait un si mauvais rêve... Je voudrais le voir.

— Ne songe pas aux choses tristes, mon chéri. Tâche de guérir.

Je m'irritai :

— Tu prétends que je me fatigue trop, et tu me forces à répéter mes questions... Voyons, réponds... Stani ?...

Le visage tout en larmes se pencha vers moi, pour un mélancolique baiser. Je le repoussai de mes bras faibles tendus par la fureur. Elle dit :

— Mon pauvre chéri, tu n'as pas rêvé.

Une faiblesse, qui ne me fit pas perdre connaissance tout à fait, m'empêcha de parler un long moment, une minute peut-être, peut-être une heure. Puis je m'endormis. Une étrange hallucination me tortura, bientôt continuée en cauchemar.

Je regardais Gabrielle avec horreur, avec terreur, et je sentais un poids énorme sur ma poitrine m'empêcher de me relever, et de fuir. Ce fardeau si lourd, c'était mon petit Stani, prostré contre moi. La bouche de sa mère grimaçait, tordue comme un mensonge ; et entre les lèvres, qui faisaient de vains efforts pour se rejoindre, passait une langue longue large qui se raidissait et s'effilait en poignard. La langue meutrière venait percer l'enfant, traversait le frêle corps si lourd, le clouait au mien, s'enfonçait en une blessure qu'elle me fit jadis, pénétrait jusqu'à mon coelig;ur qui, paralysé par la froide piqûre gluante de je ne sais quel ignoble poison, cessait de battre. Mes yeux se fermèrent sous l'horrible vision et je tombai dans un sommeil agité comme une agonie. Je me vis dans un cercueil dont on referma le couvercle. J'avais arraché de la bouche la langue-poignard ; je ne réussissais pas à la retirer de mon corps. Je souffrais horriblement de ne pouvoir ni me délivrer ni mourir. Rageusement, j'enfonçais davantage l'arme abominable. Je la tournais et la retournais dans ma blessure. Ma souffrance grandissait, semblant promettre mille morts, ne parvenant pas à me tuer.

Au réveil, je fus de nouveau incapable de distinguer les malheurs vrais et les malheurs rêvés. J'essayai de chasser toute pensée. Je m'abstins de toute parole. Mais quel tourment, chaque fois que cette femme de torture et d'ignominie faisait un geste ou un bruit qui prenait mon regard, chaque fois qu'elle me recouvrait ou me faisait boire quelque potion. J'empêchais ma douleur de s'exprimer, de s'évader au dehors. La bête mauvaise me déchirait de ses griffes et de ses dents, plus méchante d'être moins libre.

La souffrance morale prolongeait ma maladie. Un jour j'entendis le médecin dire à ma femme :

— Je n'y comprends rien : il devrait être guéri, et le mieux ne fait aucun progrès.

J'appelai :

— Docteur !

Et, quand il fut près de moi :

— Je veux guérir vite.

— Je crois, déclara-t-il, que ça dépend de vous plus que de moi.

— Oui, je sais. Je vais faire le possible, donner toute ma volonté à la guérison. Aidez-moi.

— Bon. Je vais ordonner des toniques.

Pour guérir, il fallait éloigner la cause du mal. Le docteur sorti, je dis à Gabrielle :

— C'est ta présence qui me tue. Je te l'ai déjà appris et tu t'obstines à rester, à m'irriter, à m'affoler.

Elle était triste, le visage maigri et pâli ; ses membres semblaient lui obéir difficilement. Elle répondit, dans une lassitude :

— Je ferai comme tu voudras.

— Tu me feras soigner par n'importe qui. Tu ne paraîtras plus devant moi, jusqu'à ce que je me lève. A cette condition, je suis sûr de me remettre très vite.

Elle répéta :

— Comme tu voudras.

Je repris :

— Avant que tu t'éloignes, j'ai une question à te poser. Qu'ai-je dit dans mon délire ?

Ses yeux restèrent secs. Et, d'une voix calme :

— Tu as répété ce que tu avais dit à ton retour de Paris. Seulement tu parlais plus violemment, non plus comme un avocat qui fait des raisonnements pour démontrer un système, mais comme un malade qui voit dans les cauchemars de la fièvre.

— Le passé redevenait présent.

Elle haussa les épaules, presque indifférente. Je demandai encore :

— Je n'ai rien ajouté de nouveau ?

— Si. Mais je ne comprenais pas ce que tu disais et je te ferais sans doute de la peine en te le rappelant.

— Parle. Je le veux.

— Tu insultais ta mère en même temps que moi. Tu nous mêlais dans tes rêves abominables. Tu prétendais que j'embrassais un amant avec les lèvres de ta mère, ou que ta mère se livrait dans mon corps. Par la voix de ta mère je mentais, ou ta mère mentait par ma voix. D'autres fois, tu t'irritais contre toi-même et contre ton père.

— Folies du délire...

— Oui, folie. Et, ce qui m'attriste, folie affreusement douloureuse. En guériras-tu, mon ami, en même temps que de ta maladie ?

— De la folie, oui. De ce que je sais, non. Maintenant, va-t-en. Envoie-moi des livres faciles et amusants, des romans bien souriants et bien faux.

— Tu vas te fatiguer.

— Non ! Je vais me guérir, me distraire.

Je passais mes journées à lire des romans. La nuit aussi, quand je ne dormais pas, je me faisais faire la lecture. Souvent une situation, un mot, un mensonge ou une invraisemblable sincérité de femme, ramenait les pensées ennemies, m'entourait quelques minutes de mes tristesses. Mais je me révoltais, je dispersais la noire armée, m'efforçais de m'intéresser aux aventures impossibles et au naïf optimisme de ces fables bébêtes.

Quand le sommeil m'écrasait comme une dalle de tombeau, je rêvais que je lisais un livre sombre : c'était l'histoire de mon pauvre amour. Je maudissais l'auteur qui m'asphyxiait sous des imaginations si angoissantes, mais j'avais grand peine à lui arracher mon âme. Le dénoûment me délivrait enfin et l'ange des résurrections soulevait la pierre du sépulcre. Il variait, cet heureux dénoûment. Tantôt Gabrielle mourait, et le mari s'évadait vers la vie joyeuse et libre, comme s'élance dans la vaste harmonie du ciel l'oiseau échappé aux mailles du filet. Tantôt il rencontrait un naïf amour de fillette ; son coelig;ur s'émouvait de ces tendresses sincères ; il acceptait le don offert, s'épanouissait à cueillir une virginité ; et, indifférent à sa femme, il s'enfermait en cette joie fraîche. Parfois il s'affranchissait de la douleur par le mépris, vivait, tranquille et dédaigneux,auprès de celle qui ne pouvait plus le faire souffrir, dont il n'apercevait presque plus la présence, qui était seulement une personne de trop dans la maison encombrée de domestiques.

Je me levai bientôt. Je faisais dans le jardin ensoleillé mes premiers pas tremblants; on vint me dire que ma femme gardait le lit à son tour, et qu'elle me priait de passer chez elle. Je refusai, fis répondre que j'avais eu une rechute.

Mais, quelques jours après, un besoin âpre me prit de la voir, de constater son état, de me repaître de son mal. Ah ! comme la souffrance qui vient ou parait venir d'autrui nous rend méchants et haineux. Elle était étendue, sans force.Elle sourit en me voyant, essaya inutilement de se soulever à ma rencontre, murmura :

— Embrasse-moi.

J'obéis sans élan. Puis je demandai :

— Désires-tu que nous restions seuls ? As-tu quelque chose à me dire ?

Elle secoua la tête :

— Non. Je puis bien te dire devant Amélie que je t'aime et que je suis heureuse de ta guérison. Rétablis-toi tout à fait. C'est à ton bras que je veux faire ma première promenade de convalescente. Prends de la force, pour soutenir ma faiblesse.

Cette tendresse, qui me paraissait sincère mais à laquelle je refusais le droit de s'exprimer tant que le mensonge resterait entre nous, me torturait. Je me sauvai.

Je n'allais pas vite encore. J'entendis Gabrielle parler à sa femme de chambre qui la soignait avec dévoûment :

— Amélie, va lui répéter que je l'aime beaucoup plus encore que je ne le lui ai dit. Dis-lui que je mourrais pour lui avec joie, et que je guérirai avec joie pour lui, pour lui demander et lui donner tout le bonheur. Va vite, ma fille.

Je fus froissé de l'insistance et de l'incorrection.

Amélie me rejoignit. Sans la laisser parler, je levai la main, déclarai froidement :

— J'ai tout entendu.

Les yeux d'Amélie devinrent humides. Elle implora :

— Oh ! monsieur, il faut bien aimer les gens qui nous aiment bien. Ça leur fait tant de mal, notre indifférence.

Je regardai la jeune fille, curieusement, avidement, et je répondis, tout de suite souriant :

— Vous avez souffert, Amélie. Vous me raconterez cela un jour. Je suis très ému des douleurs des braves coelig;urs.

Et dans ses yeux je cherchais son âme. Puis mon regard s'étendit, se modela sur le visage que je n'avais pas daigné remarquer encore. Je le trouvai joli de traits, beau d'exprimer une âme dolente.

— Monsieur est trop bon de s'intéresser à moi.

Et Amélie baissa la tête. Puis elle la releva et, par un zèle qui sans doute lui paraissait très pur, elle ajouta :

— Puisque Monsieur est si bon pour moi, il me ferait bien plaisir en étant bon pour Madame.

Mes yeux devinrent sévères, puis ironiques. Je dis enfin :

— Soyez bonne pour qui vous fut mauvais, si ça vous amuse. Vous me direz, n'est-ce pas ? ce que vous éprouvez encore pour lui.

Entre ses dents serrées elle écrasa ces mots :

— Je le hais.

— Vous avez raison, Amélie.

Je m'éloignai tout songeur. Je ne lus pas de roman écrit, ce jour-là. Je m'imaginai de plusieurs façons l'aventure d'Amélie. Et je songeais qu'elle était très jolie et très fine, cette femme de chambre. D'où vient qu'elle m'avait paru insignifiante autrefois ? Peut-être la douleur récente l'avait-elle affinée.

La nuit, l'image d'Amélie s'effaça. Gabrielle m'envahit, irrésistible, agitant toutes mes forces d'amour et toutes mes forces de haine.

Après un combat douloureux, les imaginations torturantes et les inavouables désirs triomphèrent en mon âme lasse. Et des fantaisies mystiques me harcelèrent aussi.


Mon athéisme fut toujours traversé par des élancements de doute. Souvent je soupçonnai Dieu d'exister. Mais je le voyais comme un Méchant qui emploie sa toute-puissance à tourmentor les créatures. Plus un être a de pouvoir, plus il devient mauvais. Le mal est le fond de tout. Dieu, s'il existe, est une sorte de Néron épouvantablement infini. L'empereur des mondes doit s'affoler de n'avoir rien à désirer et il doit tout regretter. Il cherche en vain à amuser son ennui en se prouvant son irrésistible pouvoir, qu'il connaît trop d'avance. Il donne la vie, il ajoute la douleur. Il rit de voir que la souffrance n'empêche pas d'aimer le don cruel. Puis il détruit, pour se repaître d'agonies et pour se procurer la matière d'autres créatures, c'est-à-dire de souffrances un peu différentes. Ah ! l'infâme et profond Poète qui se joue une tragédie dans l'immensité, s'efforce de s'égayer aux cris des pauvres marionnettes conscientes que nous sommes ! L'horrible Néron qui se donne éternellement la fête d'univers fuyants devant lui dans des incendies de douleur ! L'épouvantable Capricieux qui défend, force à lui désobéir, et punit la désobéissance. Et je dressais le poing vers Celui qui avait mis dans la bouche de Gabrielle le terrible faux-serment par la vie de l'enfant, pour mieux rire en poussant le pauvre petit dans l'eau ; pour mieux rire en voyant les horribles remords germer en l'esprit de la pauvre femme, les horribles accusations couvrir de leur ombre épaisse mon âme malade. Ah ! Monstre, si, du moins, tu pouvais ne pas exister ou, comme dit cet Allemand, être inconscient, faire le mal sans le savoir.

Par instants, je me proposais d'être bon pour cette lamentable Gabrielle victime du Mauvais. D'autres fois je m'irritais contre l'Abominable et contre Gabrielle, le piège dont il s'était servi pour m'immobiliser en une douleur hurlante, l'amorce de joie dont il couvrit le hameçon où toujours je halèterais suspendu.

Puis tout se mêlait, flottait, changeait dans la vague gélatine que nous appelons notre pensée. Mes sentiments s'agitaient en monstrueuses métamorphoses. Un jour, j'allai à l'église, je m'agenouillai et, j'en ai honte, je répétai la prière d'Henri IV, réclamant, comme une faveur et tout ensemble comme une justice qui m'était bien due, la mort de ma femme.

Je me dressai brusquement, effaré de ce que le Mauvais mettait en moi. Puis je m'affirmai qu'Il n'existait pas. J'étais encore le jouet de la maladie. Et je prononçai à demi-voix :

— Que l'esprit est donc bête et méchant quand le corps est faible !

Si ma sottise mystique et mes souhaits odieux disparurent avec mon anémie, ma douleur, en revanche, sembla prendre de nouvelles forces en même temps que mon corps.


Un dégoût de toute occupation m'engloutit. Je ne pouvais m'intéresser ni aux affaires de mes clients, ni à la nouveauté piquantedu dernier livre paru, ni au charme profond de retrouver dans les vieux auteurs amis des pensées reconnues, aussi belles et plus souriantes,comme des fiancées fidèles. Je m'abandonnai des journées entières à l'immobilité stagnante du corps et de l'esprit. Puis il fallut tuer le temps, essayer de disperser la masse compacte de l'ennui. Je me traînai de café en café. Pour chasser le chagrin qui, au détour de toute parole entendue, dite ou pensée, m'attendait, sournoisement embusqué, je me mis à boire.

Je trouvai bientôt un plaisir mélancoliquement doux à la demi-ivresse : elle pénétrait en quelque sorte ma pauvre aventure de couleurs jolies et variées, ne la détruisait pas, mais la divisait, la nuançait, la rendait presque intéressante et agréableà considérer, me la faisait d'ailleurs regarder en dehors de moi, arrivée à n'importe qui.

Je roulais les cafés sans sortir de ma solitude. Je craignais que l'alcool ne me poussât aux confidences et j'évitais avec soin toute camaraderie. Je prenais un journal et je faisais semblant de lire, pour que personne ne vînt m'entraîner à une conversation dont je sentais les dangers. Un jour, je m'aperçus que des périls imprévus me guettaient ; je me surpris crayonnant quelques mots sur le journal que je ne lisais pas. J'avais écrit cette maxime, qui était une demi-confession : « Un verre de champagne dans de la tristesse, c'est un rayon dans de la pluie : ça fait un arc-en-ciel. »

Et je bus davantage. Puisque l'arc-en-ciel pouvait être aperçu de quelqu'un, faire deviner la pluie d'angoisse, il fallait multiplier les rayons, dissiper les nuages.

J'atteignis l'abrutissement. Mais la brute n'est pas un néant indifférent ou heureux. La brute souffre comme l'homme, et sa souffrance n'est pas un néant indifférent ou heureux. La brute souffre comme l'homme et sa souffrance se traduit en fureurs. Je ne trouvai pas dans l'ivresse complète la paix du sommeil ; j'y trouvai la violence de certaines folies.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
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