Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
8 septembre 2007 6 08 /09 /septembre /2007 15:42

Les dix premiers chapitres
[I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X]
et la couverture


VIII

Dans le chapitre précédent, je me suis abandonné à un élan d'enthousiasme qui, chez un autre, me choquerait. Je dois maintenant aux bons Français de rapides excuses et de rapides explications.

Des quarante naufragés, je suis celui - je le déclare glorieusement - qui résista le mieux à la séduction atlante. Nul ne resta plus fidèle aux coutumes civilisées. Détail significatif, je suis le seul qui, à aucun moment, ne renonça aux vêtements. Mais j'ai à faire, à côté de ces fières constatations, des aveux pénibles et utiles. La riche nouveauté des paysages, la succulence pénétrante des fruits, la royale beauté des fleurs, les mœurs mollement charmantes, la liberté absolue dont je jouissais parmi des libertés absolues, certains progrès matériels aussi dont je parlerai plus tard, m'ont parfois soulevé de joie et d'amour. Je ne ferais pas assez sentir le danger des utopies que rêvent quelques-uns de nos compatriotes si je ne disais toute la perverse séduction de l'utopie que j'ai vécue, toute la folie délicieuse qui envahit l'être dans un milieu comme l'Atlantide, ce paradoxe de cinq cent mille lieues carrées et de huit cents millions d'habitants. Ne suis-je pas forcé, d'ailleurs, pour exprimer une époque de ma vie, de reconstituer ma pensée de cette époque, de m'enivrer au souvenir des vieilles ivresses ? Il est probable que je pousserai d'autres exclamations enthousiastes. Le lecteur saura que ces échos joyeux résonnent dans mon présent en tristesses et en hontes. Il sentira que je confesse mes fautes. C'est pour mieux le renier que je dis ce passé sacrilège. Je suis revenu à la raison et aux nobles sentiments. O France, tu es ma mère et je t'aime, et je méprise comme une pauvreté toute richesse qui n'est point française. On ne choisit pas sa mère ou sa patrie ; on accepte avec tout son amour celles que la destinée vous donne. On ne les compare point aux autres mères et aux autres patries avec des yeux impies et impartiaux. Un bon patriote et un bon fils répètent, malgré toutes les choses vues, ces certitudes qui viennent de plus profond que les yeux : « Ma mère est la meilleure des mères ; ma France est la meilleure et la plus belle des patries. » D'ailleurs, la vie des Atlantes, considérée froidement, n'a rien de désirable. On comprendra, en me lisant, que la discipline sociale est le bien par excellence. Un être organisé comme nous, un esprit fait de traditions françaises et d'éducation française peut jouir de la liberté en de courtes vacances. Mais bientôt tout en lui proteste contre l'anarchie ; tout en lui réclame la joie enivrante de commander, la joie rassurante d'obéir. La liberté, rêve et plaisir des enfants ! Mais le vrai bonheur viril, c'est l'accomplissement d'un devoir social fixe et déterminé ; c'est le sentiment qu'on est, dans une machine compliquée, un rouage dont la place ne peut être changée et qui marche parce que d'autres rouages le font marcher et qui, dès qu'il marche, fait marcher aussi d'autres rouages. O solidarité nationale, tu es mon seul amour, et, quand je songe à toi, je suis, autant que Spinoza devant l'abîme de la substance, ivre de divinité.

Repost 0
5 septembre 2007 3 05 /09 /septembre /2007 15:40

Les dix premiers chapitres
[I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X]
et la couverture


VII

Je sortais d'un sommeil peuplé de songes. Dans une immobilité craintive, je me demandai : « Ai-je tout rêvé ? » Auprès de moi, sur le lit, je trouvai des livres, des livres français, des livres dont l'un était daté de l'année même. Je m'affirmai presque que j'étais en France. J'étais surpris de me l'affirmer sans enthousiasme. « Est-ce que je regretterais le cauchemar où le vieil anthropophage respectait le boeuf par amour exclusif pour la viande que je suis ? » Je ne pus m'empêcher de rire. « Mon Dieu ! qu'on est bête dans les rêves ! C'était certainement le plus doux des hommes, ce vieillard nu qui ne volait pas, faute de ceinture, et qui avait un singe pour domestique. » Dans mes souvenirs tamisés de sommeil, l'étrange pays m'apparaissait beau et désirable. « Ce ne serait pas une villégiature banale. Je me ferais prêter une ceinture de vol et je me croirais oiseau. Aux branches des arbres je becqueterais de ce fruit qui m'a paru délicieux et réconfortant. Je vivrais dans un paysage nouveau par les couleurs, les formes et les proportions et que, sans doute, le vol multiplie et renouvelle continuellement. Le vieillard me conterait, je pense, de belles et calmes histoires... Mais il faudrait retrouver Charles et causer de ces choses avec quelqu'un qui se place presque au même point de vue que moi. »

Maintenant les traits aquilins et les corps souples de cette race m'intéressaient. Une émotion jeune souleva mes sens et je dis dans un rire : « Si je refais le même rêve, je demanderai à la pilote de dénouer pour moi sa ceinture. »

Je me levai. Mon regard chercha avec une inquiétude grandissante les plus simples instruments de toilette. J'allai vers la table ; je goûtai au fruit qui m'avait laissé le meilleur souvenir. La sensation se renouvela, profondément et largement délicieuse. « Quelle chance ! je vais vivre le beau rêve."

Je courus à la fenêtre. J'appelai, presque plus incrédule :

- Makima !

Le vieillard parut, aérien. II me demanda de mes nouvelles. J'étais un peu choqué de son continuel tutoiement... Bientôt je l'acceptai avec indifférence. « C'est une habitude générale chez les sauvages, et ils ne sont pas plus méchants pour cela. »

- Où est le cabinet de toilette ? - demandai-je.

Makima sourit, - il souriait beaucoup, Makima, - et, me montrant un ruisseau qui coulait à dix pas de la maison pyramidale, - oui, pyramidale, mon vieux Maspéro :

- Voilà, mon ami.

- Il manque un peu de serviettes...

Mais le vieillard, indiquant un arbre aimablement bas dont les larges feuilles pâles et souples retombaient comme des linges :

- Si on peut dire !...

Cet idiotisme m'amusa. « Toi, mon vieux, quand tu prétends ignorer certaines nuances de ma langue, tu te vantes. Tout à l'heure, pour peu que je te pousse, je parie que tu parles argot. »

Ma toilette achevée, je m'étendis sur l'herbe et je bâillai.

- Tu t'ennuies ? - demanda Makima qui, soutenu en l'air par la précieuse ceinture, mangeait des cerises énormes, - tu t'ennuies, même dans ce verger d'Europe ?

Arbres, feuilles, fleurs, fruits, tout avait des proportions effarantes. Mais, le premier étonnement passé, je croyais, en effet, reconnaître les formes agrandies. Voici, puissants comme nos chênes, des pêchers dont une feuille couvrirait ma tête, dont un fruit nourrirait un homme. Voici, hauts comme des eucalyptus, des poiriers dont les poires pendent lourdement comme des gourdes capables de désaltérer toute une journée de voyage. Ces énormes ballons verts et rouges qui font, dans un feuillage épais, une lumière amusante, sont sans doute des pommes. Des ormeaux géants soutiennent, selon le mode virgilien, des vignes grosses comme mon corps et chaque grain de leurs longues grappes s'élargit comme une pêche de France. Près de moi, des fraises s'écrasent sur le sol, lourdes comme des poires ordinaires. Je songe : « C'est trop gros, ça ne doit rien valoir ». J'en goûte une, d'une dent dédaigneuse : j'en mange dix avidement. Plus parfumées que les petites fraises de nos bois, elles fondent dans ma bouche heureuse : « Ce ne sont pas des fraises ; ce sont des fondants, des sorbets, je ne sais quelle synthèse ravissante de connu et d'inconnu. »

De l'autre côté du ruisseau, des fleurs, balancées au vent, m'envoient la griserie de leurs mille parfums. Je les regarde : malgré leur énormité déroutante, je reconnais les roses harmonieuses. Les autres m'inquiètent et m'attirent par je ne sais quel mélange de familiarité et d'étrangeté. Elles semblent, sous des masques, des sourires amis. Non, je dis trop mal mon impression. Ceci plutôt : j'ai vécu de longues années loin du village natal et voici que passent, me saluant, de jeunes femmes que j'ai sans doute laissées enfants, mais je ne puis mettre des noms sur les visages éclos. Ah ! l'émotion faite de douceur et d'amertume ! « Jusqu'ici n'ai-je pas vécu exilé ?... »

- O vieillard, - dis-je, - si tu es rassasié de ces cerises trop grosses, qui sont peut-être des pommes trop rouges, enseigne-moi le nom des fleurs malicieuses qui semblent ricaner : "Tu nous connais, mais tu ne nous reconnaîtras pas !"

- Ce sont toutes fleurs de ton pays.

- Oui, comme les roses sont des églantines.

- Tu as bien dit, mon fils. Malgré le peu de temps que vous laissent vos guerres, vos concurrences, vos luttes folles contre les autres hommes, malgré vos préoccupations bizarres, vos industries puériles, vos plaisirs ennuyeux et envahisseurs, vous avez créé une des fleurs que la nature demande à l'homme et dont elle lui fournit le vague dessin. Nous, plus heureux, nous avons mille fleurs, nous avons sans doute presque toutes les fleurs. Partout nous entendons l'appel de la terre : « J'ébauche, - nous dit-elle, - viens achever. J'ai besoin de ta fidèle collaboration pour devenir moi-même. Je suis celle qui aspire, et toi, tu es la grande conscience de mes mille désirs, la seule divination possible de mes millions de moyens. Je suis le bloc qui veut devenir statue et je n'ai d'autres mains à implorer que les tiennes. Ne me refuse pas ton secours. Je te récompenserai comme une reine comble un enfant. Mange cette baie sauvage : ne goûtes-tu pas, dans sa sécheresse décharnée et âpre, le pressentiment d'un fruit délicieux ? Prends cette graine pauvre et cultive-la pour qu'elle devienne le blé riche. Soigne cette églantine, cette violette, ce myosotis, et fais-moi mes fleurs. Réalise en moi tous les désirs dont je t'ai pénétré, tous les rêves que je t'inspire. Je n'ai que toi pour aider mes songes - nos songes - à éclore, pour préciser mes efforts hésitants, pour faire des éloquences avec mes balbutiements, pour me délivrer des mille aspirations qui me travaillent et me couronner de mes mille réalisations. Ne t'éloigne jamais de moi, ô mon fils bien-aimé, mais perfectionne-moi constamment pour que constamment je te perfectionne. »

- Tu est éloquent, Makima, même en français !

- Non, mon enfant, c'est cette rose qui est éloquente, cette églantine réalisée. C'est cette violette réalisée, ce myosotis réalisé, ce lys réalisé.

Son doigt désignait des fleurs dont chacune dressait, formes, couleurs et parfums, un bouquet d'harmonies, une opulence sans lourdeur... Ah ! le beau vase grec que tu étais, toi, lys réalisé ! Tes nobles courbes blanches, bercées aux caresses des brises, semaient, avec l'or de ton coeur multiple, des senteurs chaudes et voluptueuses. Tu faisais rêver, rayonnant calice, a de sensuelles communions. Ta pulpe, plus délicate qu'un fruit savoureux ou qu'une peau de blonde, faisait frissonner en moi de vagues désirs de nourritures légères, soulevait en moi des désirs précis de baisers. Mais toi, violette réalisée, tu dressais dans la lumière un panache mauve ou tu laissais flotter aux vents une chevelure dénouée. Riche myosotis réalisé, tu étalais sous mes yeux heureux un parterre d'étoiles.

Reviens consoler mon exil incurable, rêve vécu, rêve d'une Patrie, rêve d'un Lieu où tout est beau et généreux, où l'homme est resté fidèle à la nature, où la nature s'est pénétrée d'humanité ! Rends-moi tes parfums évanouis ; ravive tes couleurs fanées d'éloignement ; restaure tes formes que déjà l'oubli dégrade, tes formes qui ne me sont plus, hélas ! harmonies complètes et rassurants équilibres, mais ruines qui s'imprécisent et qu'envahit l'herbe triste du regret. Rends-moi tes fruits plus nourrissants que nos viandes, plus rafraîchissants que nos glaces, plus fondants que les chefs-d'œuvre de nos confiseurs. Rends-moi tes mille fleurs dont nos campagnes ne m'offrent qu'une lointaine espérance, tes fleurs qui sont à dix siècles d'évolution des pauvres avortements auxquels nous donnons leurs noms glorieux. Et, de nouveau, au-dessus de mon oisiveté charmée qui regarde, qui aspire et qui écoute, suspends dans ta lumière joyeuse, parmi la danse des rayons et des oiseaux-mouches, le vieillard aux paroles savantes et enthousiastes.

Repost 0
2 septembre 2007 7 02 /09 /septembre /2007 15:38

Les dix premiers chapitres
[I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X]
et la couverture


VI

La beauté du spectacle occupait de plus en plus mon esprit, chassant ma méfiance et ma mauvaise humeur. Rassuré et souriant, j'arrivai à la petite pyramide qui servait de maison au vieillard. Un couloir coupait le rez-de-chaussée. Mon compagnon me fit entrer dans une grande pièce, à droite.

- Tu es chez toi, - me dit-il.

Tout semblait préparé à me recevoir. Chargée de toutes sortes de fruits, de fromages et de gâteaux aux formes singulières, une large table attendait. Elle portait aussi un grand vase plein d'eau et un autre plein de lait. Quelques sièges simples, une bibliothèque et un lit complétaient l'ameublement.

Mon hôte continua :

- Tu désires, sans doute, rester seul. Si tu as besoin de moi ou envie de me voir, tu n'auras qu'à m'appeler par cette fenêtre. Je vais dans le verger que tu aperçois. J'ai nom Makima.

Dans la porte entre-bâillée, il demanda :

- Et toi, comment dois-je t'appeler ?

- Mes amis m'appellent Jacques.

Le vieillard sorti, je fis honneur à son repas. Je ne touchai pas aux fromages, ni aux gâteaux, non plus aux liquides peu séduisants. Je me laissai attirer de préférence par les fruits inconnus. Quelques-uns me ravirent. Je connus plus tard que c'étaient le doux savinte et le palta exquis. J'en découvris un plus précieux encore. On le nomme d'un mot composé qui peut se traduire « le blanc-manger ». Sa délicatesse fondante parfume et rafraîchit la bouche mieux que les plus fines de nos glaces, mais il fait circuler dans tout le corps une force joyeuse.

- Toi, - lui dis-je, reconnaissant, - tu vaux presque un bifteck !

Rassasié, je m'étendis sur le lit. Mais trop de nouveautés agitaient mon esprit qui se sentait, depuis que j'avais mordu au blanc-manger, vibrant et heureux comme la lumière même. Je me levai bientôt et je me dirigeai, en haussant les épaules, vers la bibliothèque. Assurément, dans ce pays sans relations avec l'univers civilisé, il n'y avait aucun livre que je pusse comprendre. « Pourtant, m'objectai-je en une sorte d'espoir inquiet, comment tant de ces insulaires savent-ils le français ?... Je suis perdu dans un rêve que ce fruit inconnu a rendu joyeux et qui ignore l'impossible. » Un instant, je tournai le dos aux livres et le coeur me battait follement. J'hésitais devant la déception probable ; je tremblais peut-être davantage à l'idée de l'effarante, de l'impossible satisfaction.

Je crois que le mouvement brusque qui me porta devant la bibliothèque fut véritablement un acte de courage... Elle ne contenait, l'étonnante bibliothèque, que des livres français. Toutes les belles œuvres des trois derniers siècles, depuis les Essais jusqu'aux Destinées et aux Contes cruels. Et aussi les rares ouvrages intéressants de notre génération. Voici, qui marie dans un sublime frémissement d'éternité les sèves d'autrefois avec les forces d'aujourd'hui, les formes anciennes et les aspects actuels de l'aspiration et de la servitude humaines, le dernier roman de J.-H. Rosny. Parfaite de forme et chargée de tous nos espoirs et de tous nos découragements, voici, au pied du Caucase héroïque, La Nef d'Elémir Bourges. Puis je découvre des titres de livres et des noms d'auteurs que j'ignore. Les vers limpides d'Emile Boissier reflètent, au long du Chemin de l'Irréel, parmi d'émouvantes forêts brumeuses, les formes penchées, et qui chuchotent, de la Nuit, de la Volupté, de la Mort. Le Cabaret des Larmes et le Précurseur de Jacques Fréhel dressent devant mes yeux toute une Bretagne de mystère et de passion, un âpre et délicieux mariage des parfums dorés de la lande et de l'odeur glauque de la mer. Avec quel sourire de mépris, en présence de ces livres ignorés et admirables, je songeais aux succès de publicité, aux écritures croulantes que, pendant une saison, le public suiveur proclame des chefs-d'œuvre, après les journaux mercenaires, après les imbéciles qui s'intitulent critiques  !

La nuit m'exila de ces beautés fraîchement découvertes. Je constatai avec un mélange de dépit et d'orgueil patriotique :

« Ces Atlantes savent voler comme des oiseaux ; mais, pas plus que des oiseaux, ils n'ont pu me donner une chandelle ou une allumette. »

Repost 0
30 août 2007 4 30 /08 /août /2007 15:36

Les dix premiers chapitres
[I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X]
et la couverture


V

Avec sa puissante couronne d'arbres que dépassait çà et là, comme un fleuron déchirant, la pointe d'une pyramide, la côte semblait, de loin, un appel et une promesse. Vue de près, elle offrit une falaise tourmentée et grimaçante, un mur vertical tout glissant de vertige, tout hérissé d'angles qui menacent, tout creusé de grottes où de l'ombre se tapit et de la terreur. Les barques, l'une derrière l'autre maintenant, glissaient droit devant elles, rapides et aveugles, comme pour se heurter à cette inébranlable hostilité. J'étais sur le premier canot et j'imaginais qu'au pied du mur, il se soulèverait, brusque et énorme oiseau. La falaise avait plus de deux cents mètres et je n'étais pas sans appréhension à l'idée de l'énorme saut en hauteur.

Net, un changement de direction nous jeta au milieu des rochers dans un canal qui, à deux pas de distance, restait encore invisible. Le boyau étroit, par mille méandres, aboutissait au port.

Une foule attendait qui, de baisers envoyés avec les mains, étrangement salua notre arrivée. Hommes et femmes étaient nus comme nos sauveteurs. Même quelques-uns - ils habitaient sans doute dans les environs - n'avaient pas de ceinture.

Tous les regards étaient des curiosités amicales. De temps en temps, un indigène, comme attiré par une sympathie particulière, prenait la main de l'un d'entre nous en disant :

- Viens avec moi, frère...

... Ou, plus bizarrement :

- Frère-ami-homme, viens avec moi.

En voyant s'éloigner mes compagnons dans les directions les plus diverses, je sentais grandir une inquiétude. Pourquoi nous séparer ainsi ? Quelle trahison se cachait sous les manières souriantes et les paroles fraternelles ?

Ces réflexions devaient rendre mon visage maussade. Je fus le dernier que quelqu'un choisît et abordât. Je devins « la proie » - c'est le mot effrayant que je pensai - d'un vieillard sans ceinture.

L'âge de mon hôte ne me rassurait point. Seuls la blancheur des cheveux et, quand la bouche cessait de sourire, je ne sais quel air vénérable donnaient l'idée de la vieillesse. Mais le visage imberbe n'avait pas une ride; mais le corps nerveux et rempli ne montrait aucun signe de décrépitude.

Il me prit la main et dit d'une voix douce :

- Jeune homme, veux-tu venir chez moi ?

Je ne trouvai rien d'aimable à répondre. Je me contentai d'exprimer tout haut un étonnement.

- Ah çà ! tout le monde parle donc français ici ?...

Sans paraître remarquer ma méchante humeur, le vieillard expliqua :

- Ceux qui ignorent le français nous ont laissé, naturellement, la joie de vous recevoir.

Il ajouta :

- Je demeure tout près, à une centaine de pas, là, dans les grands arbres qui couronnent ce tertre. Mais, si tu es trop fatigué, je me ferai donner des ceintures de vol.

- Ma foi, j'aime autant marcher.

Le sentier que nous suivions était ombragé d'arbres épais. C'étaient surtout - mais tellement plus grands que ceux que je connaissais ! - des orangers et des citronniers. Dans la verdure vernie des feuilles s'arrondissait la verdure grenue des jeunes fruits; cependant des fleurs blanches s'élargissaient comme des promesses, et, réalisations lourdes, des sphères d'or inclinaient le hautain effort des branches. Partout, dans ces couleurs d'un éclat presque blessant, des pyramides grises, qui étaient des maisons, mettaient on ne sait quel sourire discret.

- As-tu faim ? as-tu soif ? - dit le vieillard.

A un rameau penché qui soudain se redressa, il cueillit, énorme et faite pour inonder le gosier d'Hercule, une orange. Comme nous passions auprès d'un bouquet de bananiers, il m'offrit aussi, effarante par ses proportions gigantesques, une banane.

De plus en plus, je soupçonnais son amabilité de cacher quelque mauvais dessein. Je sentais que j'aurais dû feindre comme lui ; mais fatigues et dangers m'avaient trop énervé, m'avaient rendu incapable de me contraindre.

- Merci, - déclarai-je en refusant les fruits, - j'aimerais mieux quelque chose de plus substantiel.

- Tu trouveras chez moi des gâteaux, du miel, des œufs, du lait et des fromages.

- Et pas le moindre bifteck ? - réclamai-je.

Le sourire disparut des lèvres du vieillard qui déclama avec une absurde énergie :

- Nous ne sommes pas des meurtriers.

Je m'étonnai :

- Des meurtriers ?... Je ne demande pas à manger de l'homme ; je demande à manger du bœuf.

Mais le paradoxal vieillard :

- L'existence du bœuf ne te semble donc pas une vie ? sa mort ne te paraît pas une mort, ni sa douleur de la douleur ?...

Je ne répondis rien. La méfiance en moi s'élargissait, torturante. Cette apparente démence douceâtre devait cacher des moeurs bien terribles. Ces gens respectaient peut-être le bœuf de leurs prairies parce que leur bouche aimait la seule saveur de la chair humaine. Mon hôte guetterait, sans doute, mon premier sommeil pour me tuer et dévorer mon pauvre corps.

Pourtant le spectacle était un apaisement noble. La terre dressait et étalait sa fécondité comme un mélange inouï de confiance et de gloire. Derrière la verdure luisante des orangers, derrière les immenses feuilles des bananiers, les cocotiers et les dattiers agitaient très haut dans la lumière leurs panaches bleus. Plus loin, parmi toutes sortes d'arbres qui dressaient à des hauteurs de vertige des feuilles grandes comme des nappes et des fruits rebondis comme des corbeilles de nourriture, parmi des fougères hautes de vingt mètres, des géants inconnus tendaient comme des bras leurs branches animées de vent ou les tordaient comme des serpents. Des lianes faisaient courir de l'un à l'autre le tremblement d'on ne sait quelles légères passerelles ou le retombement balancé d'on ne sait quelles lourdes tapisseries. Partout des oiseaux chantaient, partout gambadaient des singes. Des aras aux couleurs éclatantes comme des trompettes, des oiseaux de paradis, des paons, des oiseaux-lyres mettaient dans toutes les verdures, auprès de l'or et du rouge des fruits, la beauté vivante de leurs plumages. Et les oiseaux-mouches faisaient l'air tout frémissant de couleurs et de courbes harmonieuses. Mais les pyramides innombrables qu'on sentait habitées par des hommes ; mais les hommes qui à toutes les altitudes nageaient dans le ciel, océan de lumière, ou qui, planant à quelques mètres du sol, mangeaient des fruits, causaient, riaient ; ceux-là surtout qui nous saluaient de leurs petites mains appuyées sur des lèvres aux lignes pures, puis dirigées vers nous en un mouvement d'une grâce ineffable, complétaient d'une touchante et fraternelle beauté humaine la beauté opulente de la nature. Ils semblaient, ces hommes délivrés du boulet de la pesanteur, faits d'amour, de joie et de liberté. Et, sourires qui découvrent et qui voilent la pensée de l'univers, leurs mouvements, d'une beauté au-delà des paroles, flottaient sur le visage merveilleux et pacifique de la terre.

Comme le reste du paysage, le sentier était peuplé d'oiseaux et de singes. Nulle bête ne fuyait à notre approche. Les chants et les cris souvent se dirigeaient vers nous comme des saluts ; des lèvres et du regard, mon compagnon souriait aux animaux rencontrés.

Un grand singe blond, se laissant tomber auprès de nous, se mit, le visage sérieux, à contrefaire ma démarche de fatigue et d'ennui. Le vieillard caressa l'indiscret, qui se laissa faire.

- Il est apprivoisé ? - demandai-je.

- Nous ne faisons de mal à personne et nous n'avons besoin d'apprivoiser personne.

Je fus étonné du mot « personne ». Etait-ce méprise d'homme qui parle une langue insuffisamment connue ? ou le vieillard se moquait-il de moi, me comparant à ce singe familier ?

Or le vieillard ajouta, dans un rire équivoque :

- Lui non plus n'a pas eu besoin de m'apprivoiser. Nous sommes deux animaux innocents, et mes grimaces l'amusent comme ses grimaces m'amusent.

Puis, s'adressant ridiculement au singe :

- Tu es, comme moi, un geste et une vague conscience de la terre, pas vrai, cousin ?...

Je me mordis les lèvres pour ne pas rire et, d'une voix grave, j'exprimai un vœu :

- Je serais heureux d'entendre votre cousin vous répondre.

Le vieillard, lui, rit tout haut.

- Malheureusement, - dit-il, - le cousin n'a pas appris le français.

Il se tourna vers l'animal, prononça quelques syllabes étranges : le singe s'éloigna d'un air de zèle.

- Vous lui parlez sa langue ?

- Non : je suis plus ignorant que lui. C'est lui qui comprend un peu la mienne.

- Serait-il indiscret de vous demander ce que vous lui avez dit ?

- Je lui ai dit : « Je suis un pauvre homme sans ceinture. Va me chercher quelques dattes ».

Le singe revenait portant un régime dont les dattes pendaient et tremblaient, lourdement grosses comme des poires.

- C'est un domestique, - remarquai-je avec mépris.

Mais le vieillard défendit l'honneur du singe :

- Pas le moins du monde ! Il sait que je me dérangerais pour lui comme il se dérange pour moi. Remarque-le bien, d'ailleurs, je lui ai expliqué que je ne pouvais faire moi-même ce que je lui demandais.

J'approuvai, d'un accent convaincu :

- Ce que vous avez fait est juste et naturel. Vous avez payé le singe en monnaie de singe.

Je riais, content de mon esprit et rassuré sans savoir pourquoi. Le vieillard rit aussi. Je sentis dans son rire plus de malice que dans le mien, quand il me répondit :

- Tu m'excuseras, frère, si je ne comprends pas toutes les finesses de ta langue.

Repost 0
27 août 2007 1 27 /08 /août /2007 15:34

Les dix premiers chapitres
[I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X]
et la couverture


IV

Singulières, les barques qui nous recueillirent. Sans voiles, sans rames, sans chaudière, elles n'avaient aucun des moyens de propulsion que je connaissais. Chacune était manœuvrée par un seul homme. Et l'étrange manœuvre !...

Assis à l'avant, le marin posait les mains sur une sorte de piano. Selon la touche où il appuyait, une longue pointe de métal, un bizarre éperon, tournait à droite ou à gauche, entraînant derrière lui le navire docile.

Je pouvais concevoir vaguement ce qui se passait. C'était de l'inconnu, une invention que les Cruels - les Atlantes devaient nous appeler ainsi - feraient peut-être demain. Mais le plus ou moins de rapidité de notre marche semblait aussi dépendre des gestes du pilote.

Les dix barques qui nous portaient glissaient sur deux lignes. En examinant les plus proches, je vis qu'elles étaient entourées d'une bande d'étoffe. « Elles ont mis des ceintures d'Atlantes », pensai-je.

Dans l'entassement croulant de stupeurs qu'était cette journée, beaucoup de détails, même parmi les plus effarants, restaient inaperçus, unités silencieuses per­dues dans une foule, jusqu'à l'instant où le choc d'un autre détail les rendait comme sonores. Ici la comparaison immédiatement s'imposait. Les cein­tures d'hommes — je me le rappelais soudain et mes yeux le constataient — étaient garnies de la même pointe mobile, plus petite seulement, que les ceintures de navires. Je crus me souvenir que, dans leur vol, les Atlantes portaient parfois vers cette pointe métallique une main qui dirige.

Il me sembla que l'étoffe tantôt pressait étroi­tement la barque, tantôt s'écartait un peu. Mes observations gardaient toujours quelque incertitude et comme un flottement de rêve. Mais j'aurais presque affirmé que le navire strictement serré volait à toute vitesse : il fallait, à ces moments, se détourner pour n'être point suffoqué. L'étoffe écartée légèrement du bois, la marche se ralentissait. J'étudiai la ceinture du marin qui manœuvrait derrière nous, à quelques mètres de distance. Elle portait onze boutons. La boutonnière inférieure s'ouvrait à même l'étoffe. Les autres pendaient au bout de rubans de plus en plus longs. Seul, en ce moment, le bouton d'en haut était utilisé, et l'appareil semblait, très lâche, tenir à peine. Et l'homme était comme un oiseau posé, stable, mais les gestes si libres, soulevés de légèreté et d'aisance. Je crus me rappeler que, pour s'arrêter, les Atlantes volants avaient détaché plusieurs boutons. Celui qui, à quelques centimètres au-dessus de l'eau, était resté longuement immobile n'avait-il pas défait toutes les boutonnières à l'exception des deux supérieures ?...

J'appartenais tout entier à ces remarques, à ces rapprochements, à ces inductions, quand je me sentis enlevé comme dans un cauchemar. La première ligne de barques, il me sembla, le cœur défaillant, la voir s'envoler. Bientôt la seconde ligne fut aussi dans les airs une troupe d'oiseaux rapides et qui tremblent.

— Que se passe-t-il ? - demandai-je.

Mes compagnons, accrochés au bord, accrochés à leurs voisins, chancelaient et criaient.

— Ne craignez rien, dit notre pilote, tandis que la barque redescendait effleurer l'eau, — nous venons de doubler un récif.

La mer maintenant était un sourire bleu, telle la Méditerranée en ses jours aimables. Mais bientôt nous entrions dans les reflets de l'incendie qui fermait devant nous l'horizon rapproché.

Nous arrivâmes à cet océan de feu. A quelques mètres de nous, tournait, sans une brèche, une couronne de rocs infranchissable à des navires ordinaires. Des fleurons d'un rouge ardent ornaient et annonçaient dans toute son étendue la dangereuse couronne.

- « L'orichalque aux reflets de feu » leur sert de phare, - dit Charles.

Instinctivement j'empoignai le bord de la barque. Pour doubler « les rochers orichalciques », - ainsi les appela Charles, qui éprouvait le besoin d'imposer à toutes choses la familiarité d'un nom, même provisoire et inharmonieux, - nous volions à trente ou quarante mètres de hauteur.

Et la terre nous apparut, voisine. Le premier coup d'oeil la révélait étonnante de fertilité. Mais, au-dessus des arbres gigantesques, on distinguait ça et là, cri de pierre blanche qui traverse les verdures enchevêtrées, la pointe d'une hautaine pyramide.

Charles détourna mon attention.

- As-tu remarqué, - interrogea-t-il, - que votre pilote est une femme ?

- Oui. Et il y a plusieurs femmes parmi les marins qui conduisent les autres barques.

J'ajoutai, dédaigneux :

- Ces sauvages paresseux imposent à leurs femmes des besognes d'homme.

Mon ami me regarda avec un effarement qui me fit éclater de rire.

- Tu les appelles des sauvages ! - s'exclama-t-il.

- Dame, si tu connais un autre nom pour des gens qui vont tout nus... Leur ceinture n'est pas un vêtement, n'est pas même la feuille de vigne des statues civilisées. C'est un appareil, un organe de vol, et qu'ils ont l'impudeur de placer trop haut...

- Tu ne sens pas l'écrasante supériorité de ces hommes qui ?...

Je me détournai, agacé. Et, moitié plaisant, comme lorsqu'on veut éviter une discussion avec un obstiné :

- Moi, d'abord, j'appelle sauvage tout homme qui ne me ressemble pas.

La pilote avait entendu. Elle se tourna à demi et remarqua en souriant :

- Nous autres, nous disons cruels... Mais nous avons des raisons.

Je répondis par un vague salut plutôt ironique. Pouvais-je discuter avec cette personne qui semblait nous connaître et dont je ne savais rien ? Et puis des pilotes qui bavardent, çà peut devenir dangereux aux passagers. Ma mauvaise humeur s'exprima intérieurement, à peu près en ces termes : « De quel droit est-ce que ça parle français ? »

Tout m'irritait. J'en voulais aux Atlantes de nous avoir sauvés. Je leur en voulais d'être si savants, de se manifester navigateurs si habiles, d'avoir conquis l'air. Je leur en voulais de leur étonnante beauté. Leur peau rouge-brun avait la couleur héroïque des lions. Je m'affirmais, en secouant la tête : « Des hommes doivent être blancs ». Leurs longs cheveux sombres formaient avec leur teint une harmonie chaude et hardie : « Mon Dieu, comme c'est criard, ce fauve et ce noir ! » Je riais, en mon esprit, de ces hommes sans barbe : « Ils ressemblent tellement à leurs femmes qu'ils sont obligés de rester nus pour reconnaître les sexes ». J'appelais faiblesse leur grâce mince et souple. Leurs traits étaient réguliers, mais leur nez, aquilin vers son sommet, ne s'abaissait en ligne droite qu'à partir de son milieu. « Ah ! ces nez juifs et convexes ! » Et j'injuriais la petitesse délicate de leurs extrémités : « De vraies mains de singes malades ! »

Quand Charles, sortant d'une longue contemplation, dit à demi-voix :

- Plus beaux, oui, plus beaux que les Grecs...

...Je haussai les épaules.

Après un silence dédaigneux, je remarquai :

- Comme ces gens-là sont ennuyeux à voir ! Ils se ressemblent tous.

- Nous aussi, - affirma l'helléniste, - nous devons encore nous ressembler devant leurs yeux inaccoutumés à notre race.

Si la barque trop étroite l'avait permis, je me serais éloigné de cette sottise énervante. Du moins je tournai le dos et je m'enfermai dans l'asile du silence.

Repost 0
22 août 2007 3 22 /08 /août /2007 14:21

Les dix premiers chapitres
[I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X]
et la couverture


III

Le jour se leva, cruellement radieux. Nulle brise ne soufflait. Autour de notre agonie s'étendait la paix vaste de la mort. Charles indiquait, impassible, la direction de son espoir. Puis il saisissait une rame et, donnant l'exemple, frappait vigoureusement dans la boue lourde.

Quelques-uns l'imitèrent, sans élan. Malgré moi, en un ricanement, je dis :

- Des cadavres qui essaient de remuer leur cercueil ! ...

Mais Charles cria :

- Tant qu'un effort reste possible, la résignation s'appelle lâcheté.

Comme je haussais les épaules, il ajouta :

- Le cadavre, c'est toi  !

Ses paroles ne m'émurent point. Je n'étais pas assez naïf pour m'arrêter à leur apparence injurieuse. Par une étrange transposition des sens, il me semblait les voir, ces paroles, au lieu de les entendre ; et ce que je voyais, c'étaient des gestes violents qui essaient de soulever les courages voisins. Qu'importent, d'ailleurs, gestes ou paroles à des gens qui vont mourir ? Je laissai tomber un regard de supériorité indulgente sur cette agitation vaine, sur cet effort fou - et lâche, en somme  ! - pour échapper à l'inévitable. Puis je levai au ciel des yeux d'indifférence fière. Je songeais : « Ton azur sans pensée n'est pas plus calme que ma pensée ».

Mais je poussai un cri d'étonnement. Deux oiseaux étranges - vraiment, on eût dit des hommes - glissaient dans le bleu. Ils se dirigeaient vers nous.

En même temps que j'avais crié, Charles avait crié. Je suivis la direction de son regard. Il n'avait pas vu la même chose que moi. Debout, les bras lancés en avant comme des enthousiasmes, il désignait des lueurs brillantes, je ne sais quel lointain incendie. Une immense courbe flambait là-bas, dont nous apercevions un fragment convexe et qui, des deux côtés, semblait se prolonger à l'infini. Et Charles clamait ces mots que je fus seul à comprendre :

- L'orichalque aux reflets de feu ! ... Nous sommes sauvés... L'orichalque aux reflets de feu ! ...

Tous regardaient ce que Charles montrait. Mais tous regardaient avec un étonnement morne. Quel rapport pouvait-il y avoir entre le salut et les menaces de cette mer en flammes ?

Le vol des deux êtres que j'avais aperçus tout à l'heure approchait. Je vins à Charles et, lui frappant sur l'épaule :

- Les bizarres oiseaux ! - lui dis-je.

Mais lui, après un seul coup d'oeil :

- Des oiseaux ?... Tu vois bien que ce sont des hommes.

Tourné vers nos compagnons, que la nouveauté imprévue et capricieusement changeante des spectacles rendait stupides, il reprit sa lassante cantilène d'espoir :

- Réjouissons-nous ; réjouissons-nous... Voyez ! les Atlantes viennent à notre secours.

Puis, armé d'un chiffon blanc, il se mit à faire des signes d'appel. Et, comme si les êtres étranges et aériens eussent pu comprendre le français, le pauvre fou criait :

- Généreux Atlantes, sauvez-nous !

Les êtres effarants étaient trop distincts maintenant : malgré les dénégations de l'esprit, l'œil était forcé de reconnaître en eux des hommes. Debout, les membres immobiles, ils glissaient dans les hauteurs. Harmonieux et incroyables comme des apparitions, ils venaient, portés par on ne sait quel souffle de mystère ou de volonté. Leur corps était nu. Seulement une ceinture serrait leurs reins. En vain je cherchais leurs ailes ; en vain je cherchais quel appareil leur permettait de se soutenir dans les airs : je ne voyais rien.

Ils descendirent presque au niveau de l'eau, s'arrêtèrent à trois pas des chaloupes. Charles leur parla et l'un d'eux répondit.

- Ne craignez plus, - recommanda-t-il. - Je vais prévenir des amis et, dans moins d'une heure, vous serez secourus.

J'eus un éclat de rire, déclenché par l'effarement, un rire de fou, et je criai à Charles :

- Tiens  !... tes oiseaux atlantes, qui parlent français  ! ...

Réfractaire à l'étonnement comme une brute, il concéda, très vague :

- C'est singulier, en effet... Nous saurons plus tard... Pour le moment, accueillons la destinée secourable sans nous inquiéter de son nom.

L'un des deux hommes volants était reparti d'une allure rapide. L'autre flottait dans l'air, autour de nous ; et il nous parlait amicalement.

- Nous sommes bien des Atlantes, - déclarait-il à Charles.

Puis, s'adressant à moi :

- Ne t'étonne pas que je sache le français. Je connais quinze langues cruelles.

Je n'étais guère en état de demander des explications. Mais Charles, moitié affirmant, moitié interrogeant : - Vous dites cruel comme les Grecs disaient barbare ?

- Oui, - avoua l'Atlante. - Mais tu auras le temps de comprendre ces choses.

Son compagnon s'était jeté dans la lointaine fournaise qui devant nous enflammait toujours l'horizon. Bientôt, jaillis de l'incendie, des canots parurent.

Leurs extrémités recourbées les rendaient semblables aux barques funéraires des anciens Egyptiens. Mais nous comprîmes que le fond en était plat. Ils venaient à nous, rapides et inquiétants, comme des vertiges. Ils volaient vers nous... Volaient-ils vraiment ? Parfois je croyais voir qu'ils ne touchaient pas l'eau, qu'ils glissaient dans l'air comme les hommes tout à l'heure. Je fis remarquer la chose à Charles. Charles me dit, en un haussement d'épaules :

- Tu t'étonnes toujours de tout...

Repost 0
7 août 2007 2 07 /08 /août /2007 19:58

Extrait du roman Le Pacifiques.


Les dix premiers chapitres
[I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X]
et la couverture


II

Tandis que le capitaine courait donner des ordres devenus urgents, au milieu des eaux, si calmes tout à l'heure, maintenant bouillantes, un bouquet jaillit, immense jet de vase et d'herbes, geyser improvisé, d'une hauteur et d'une masse prodigieuses. Suffocants sous la chaleur redoublée, nous vîmes l'énorme poids retomber dans notre direction. Il frappa le navire comme un rocher qui, après le choc, s'émiette et roule en mille débris. Heureusement, j'étais aussi loin que possible du coup, qui m'eût broyé. Mais les éclats me brûlèrent cruellement.

Sous le heurt formidable, le vaisseau craqua mille craquements. On eût dit les cris discords d'une armée surprise et écrasée. Le flot retomba à la mer, entraînant avec lui, bois et agrès, un quart peut-être du vaisseau. La ruine qui restait commença à enfoncer lentement dans la vase. En un affolement morne, nous regardions à nos pieds notre fragile support qui s'enlizait. Tout à coup, parmi une commotion terrible, un grand bruit monta : la chaudière venait de faire explosion.

Nous étions, Charles et moi, sur le point le moins exposé. Le capitaine et les autres survivants fuyaient vers nous. Le fragment de navire qui nous portait enfonçait, non plus en un balancement lent et régulier, mais par secousses brusques, répétées, déchirantes. II n'y eut pas d'ordre donné; il n'y eut pas de manœuvre réglée. Tous nous nous précipitâmes aux chaloupes et, d'un effort unanime, nous les jetâmes à la mer.

L'intolérable chaleur diminuait un peu et le vaste bouillonnement s'était apaisé. Au risque de leur vie, de braves et adroits matelots réussirent à sauver des armes et un peu de vivres. Le capitaine n'encourageait pas leur effort. Il répétait avec une persistance de dément :

- Faites ce que vous voudrez, mes enfants, nous sommes foutus  !

Mais Charles affirmait :

- Un vivant doit toujours espérer.

- Espérer quoi ? - demanda quelqu'un. Nous ne sortirons jamais de cette boue... Même si nous en sortions, nous sommes si loin de toute terre, si loin de la route des navires, si loin de tout secours possible  !... Et nous n'avons pas deux jours de vivres.

- Je crois que nous sommes bien près d'une terre inconnue.

La plupart regardèrent Charles comme on regarde un fou ; deux ou trois tournèrent vers lui des yeux de prière et de confiance.

Or des ténèbres nous environnèrent, faites de nuit et de brume.

Et ce furent, longuement tragiques, des heures d'immobilité et de silence.

Repost 0
5 août 2007 7 05 /08 /août /2007 19:55

Un extrait du roman Les Pacifiques. Une utopie non-violente dans une moderne Atlantide...
Roman que j'aimerais voir réédité !


Les dix premiers chapitres
[I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X]
et la couverture


I

Voici, volontairement incomplète, imprécise et mensongère, une relation de voyage. Je ne tromperai pas, comme un voyageur banal, pour étonner, pour intéresser, pour donner la nostalgie du pays fou où me jetèrent des circonstances singulières. J'espère éviter tout crime contre ma patrie et contre la civilisation moderne ; j'espère n'inspirer à personne le désir de retrouver l'île perdue. La vie étrange qu'on y mène effraie d'abord, mais ensuite elle s'empare de vous comme un vertige. Je ne réussis plus qu'avec de grands efforts à comprendre ses séductions lointaines ; mais, quand j'y étais plongé, je leur ai souri quelque temps et, du plus intellectuel au plus grossier, tous mes compagnons, à une exception près, s'y sont englués définitivement. Nul matelot ne lira ce livre : voilà un point sur lequel je suis bien tranquille. Mais il risque de tomber aux mains de quelques rêveurs. Ces déséquilibrés verront ici - et je ne voudrais pas qu'ils sortent éblouis de la vision - un immense paradoxe vécu depuis des siècles par des hommes innombrables ; ils y verront une utopie qui a trouvé sa place, qui s'est fixée sur un territoire immense et qui s'y développe harmonieusement et logiquement comme une pensée de monomane. Puisse le savant mélange que je présente, vérités et mensonges, naïve exposition et restrictions habiles, guérir ces lecteurs inquiets, au lieu d'empirer leur état ! Mais ce n'est pas pour ces misérables affolés de liberté ou de fraternité, pour ces lamentables gangrenés d'absolu, que j'écris. Si je n'avais songé à des gens plus intéressants, certes je me serais abstenu. Mon livre indiquera à quelques physiciens et à quelques horticulteurs d'utiles directions pour leurs recherches : c'est mon but, mon espérance et mon excuse.

*
*  *

Le nom de notre vaisseau, son port d'attache,le but vers lequel nous nous dirigions,l'endroit où nous nous trouvions : autant de renseignements que je dois refuser. Je ne suis pas de ces canailles qui, sous prétexte d'exactitude, vulgarisent les formules de poison et indiquent les chemins de mort. Je suis tenté de commencer avec la souriante négligence des contes populaires : « Il était une fois un navire sur la mer. » Vous ne connaîtrez ni mon nom ni celui d'aucun de mes compagnons. Le capitaine s'appellera « le capitaine », comme le navire s'appellera « le navire ». Je m'appellerai Jacques. Le seul camarade, sans doute, dont je parlerai particulièrement se nommera Charles. Je crois inutile d'avertir que ces deux prénoms sont supposés.

*
*  *

Sous l'intense lumière,la mer était une beauté noble. Les flots glissaient en mouvements robustes et qui jouent. Charles l'helléniste et moi, nous regardions, muets longtemps,le rythme berceur fait de force et de paresse. Mais mon ami rompit le silence charmé et ce fut, sur un océan de rêverie étale et imprécise, une vague soudain jaillissante, presque brutale, de pensée qui se dresse et retombe.

- Le beau pays  ! dit-il.

Parole absurde d'abord, noire comme une sottise et sans signification apparente, mais à travers quoi il me semblait bientôt deviner la lueur de je ne sais quel sens mystérieux qui appelle et qui fuit, irritant. Je tournai vers Charles un regard soupçonneux et, très bête, - je savais que je disais une bêtise et je ne pouvais pas ne pas la dire, - je demandai à ce garçon grave, austère, ignorant du rire et de la fantaisie :

- Je crois que tu te paies ma tête ?

Blessé de la supposition, blessé de la vulgarité avec laquelle je l'exprimais, il s'écarta et laissa tomber ces mots dédaigneux :

- Décidément, tu es de ceux auprès desquels il vaut mieux se taire.

Je fus sur le point d'injurier mon ami ou de m'injurier moi-même. Une colère me soulevait - contre qui ? contre lui ? contre moi ? contre le rythme de l'eau dans la lumière, qui me paraissait monotone maintenant et ennuyeux ? Contre tout à la fois. Faute de savoir choisir un but, mes sarcasmes restèrent immobiles, renfermés comme balles en cartouchière.

Appuyé au bastingage, je regardais le mouvement de la mer, toujours calme et égal à lui-même. Son uniformité sans but, sans bornes, inlassablement répétée, fatiguait mes yeux et ma pensée. Dans mon esprit inondé, les flots affirmaient, pour la durée comme pour l'espace, je ne sais quelle ressasseuse et nauséeuse monotonie. Je murmurai enfin dans un bâillement :

- Ennuyeuse éternité !...

Echo qui contredit et qui raille, Charles répondit : - Admirables changements l

Il s'était assis sur un banc et tenait à la main un livre ouvert. Je criai :

- Tu es bien banal, si tu admires une agitation piétinante et toujours la même. Il me semble qu'il faut être plus jeunes que nous pour s'émerveiller encore au cycle des saisons ou pour s'ébahir de ce que la vague qui monta retombe et de ce que tout sommet a pour compagne nécessaire une vallée. Ah ! le jour et la nuit, rythme d'un large bâillement qui ne se ferme que pour se rouvrir !

Le garçon sérieux ricana :

- Tu as de belles dents et j'aime quand tu bâilles.

J'allais répliquer - quoi ? quelle sottise ?... Il ne m'en laissa pas le temps. Il demanda :

- Sais-tu où nous sommes ?

- Non... Et c'est ça qui m'est égal... Tu vois une différence, toi, entre quarante-cinq ou quarante-six degrés de latitude ou entre cinquante degrés de longitude est et cinquante degrés de longitude ouest ? Tu as vraiment de la chance !

Mais lui :

- Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Je crois que nous sommes en ce moment sur l'Atlantide.

Je remarquai négligemment :

- L'Atlantide, un nom que j'ai entendu ou lu quelque part. Mais, pour moi, ce n'est qu'un nom. Je regardais, en une curiosité vague, sommeillante, la mer qui rapidement changeait d'aspect. Les flots, joueurs tout à l'heure comme des enfants heureux, étaient maintenant des travailleurs qui peinent. Des herbes innombrables et monstrueusement fortes arrêtaient leur élan. Avec des millions de bras presque pas frémissants, les lourdes algues retenaient l'océan, comme un peuple obstiné de femmes retarderait la marche d'une armée. La mer, pâlie par son effort de plus en plus vaincu, perdait, avec la grâce libre de ses gestes, la beauté de sa couleur. Parmi tous ces écheveaux dont elle emmêlait la laideur luisante, gluante, jaune et plate, l'eau se traînait boueuse, harassée, livide.

Charles avait cherché un passage de son livre. Il lisait du grec avec une emphase péniblement soulevée. Puis il traduisait le texte effarant :

Une puissante armée, partie de l'Océan Atlantique, envahit insolemment l'Europe et l'Asie. Car alors on pouvait traverser cet Océan. II s'y trouvait une île située en face du détroit que vous appelez les colonnes d'Hercule. Cette île était plus grande que la Lybie et l'Asie réunies.

- Oui, - ricanai-je, - je me rappelle maintenant. L'Atlantide, une grande île, en effet, perdue par les anciens. Mais Christophe Colomb l'a retrouvée. Un savant m'a expliqué que ton Atlantide s'appelle aujourd'hui l'Amérique.

Mais lui :

- Ton savant se trompait. - Qu'en sais-tu ?

- Les anciens connaissaient et l'Atlantide et l'Amérique.

Les gens qui louent à l'excès les connaissances de l'antiquité me blessent comme ceux qui vantent trop les étrangers. L'homme de bien considère son siècle aussi comme une patrie et il accepte avec enthousiasme le devoir d'exclure de son amour les époques mortes pour lesquelles il ne peut rien. Déclarer un siècle supérieur à notre siècle, proclamer un pays supérieur à notre pays, ce sont hostilités contre nous et formes condamnables de la misanthropie. Celui qui sait aimer les hommes sait préférer les plus proches. Je haussai les épaules à l'affirmation injurieuse de Charles et je murmurai une vague formule de blâme :

- Allons donc !...

Les ennemis de la Raison, de la France et du Progrès sont des maîtres dans l'art d'interpréter les textes. L'helléniste, de nouveau, lut glorieusement une phrase grecque. Puis il traduisit :

Les navigateurs passaient de l'Atlantide sur les autres îles et de celles-ci sur le continent qui borde cette mer.

Il conclut, sans l'ombre d'une hésitation :

- Le continent qui borde cette mer, voilà l'Amérique.

- D'où vient que tes anciens, s'ils connaissaient l'Amérique, n'y allaient jamais ?

Mais un sophiste systématique a réponse à tout : - Après la disparition de l'Atlantide, - prétendit Charles, - l'océan n'était plus navigable. Ecoute encore Platon :

De grands tremblements de terre et des inondations eurent lieu. En un seul jour, en une seule nuit fatale, l'île Atlantide disparut sous la mer, et c'est pourquoi aujourd'hui encore on ne peut ni parcourir ni explorer cette mer, la navigationtrouvant un obstacle insurmontable dans la quantité de vase que l'île a déposée en s'abîmant.

Il continua d'expliquer. Tous les anciens constatèrent cette impossibilité de naviguer dans un océan de boue qui se défendait encore par de gigantesques fucus, hostiles, obstinés et inextricables comme un troupeau immensément serré de pieuvres. Couverte en quelques heures d'une mince couche d'eau, l'Atlantide continua longtemps, continue peut-être encore, de lentement s'enfoncer. Pendant des dizaines de siècles, elle fut moins une mer qu'une terre délayée et enlizeuse, une prairie infinie d'herbes flottant dans de la vase et que le reflux, au temps d'Aristote, découvrait encore. Ceux qui tentèrent l'aventure ne parlent qu'avec effroi de cette étendue folle, sol qui cédait sous le moindre poids, mer qui ne cédait devant aucun effort. Christophe Colomb ne pouvait venir avant son temps. Il fallait bien attendre, pour traverser l'Océan, que l'infranchissable mer des Sargasses ne fût plus l'Océan tout entier.

Je fis lever Charles. Je lui montrai le singulier milieu dans lequel nous naviguions, le réseau de plus en plus serré des herbes, la boue de moins en moins liquide. Il dit :

- Nous entrons dans ce qu'il resta de la mer des Sargasses. Je croyais le passage impossible.

- Alors, - demandai-je en une inquiétude mal définie, - tu t'imagines vraiment que nous sommes sur l'antique Atlantide ?

- J'en suis sûr ! affirma-t-il.

Et il résuma ce qu'on sait sur l'île, perdue depuis onze mille ans. Peu de chose, en somme. Nulle autre source que deux dialogues de Platon : le Timée qui contient sur l'Atlantide quelques lignes incidentes et pauvres; le Critias, dont nous ne possédons qu'un court fragment. Dans ce dernier ouvrage, l'auteur voulait conter, d'après une tradition recueillie en Egypte par Solon, une glorieuse victoire des anciens Athéniens sur les Atlantes. Il débute par des renseignements peu croyables sur la noble moralité et la généreuse politique des Athéniens préhistoriques. Puis il passe à leurs adversaires. Il nous expose, après l'origine mythique de ces enfants de Neptune, leurs grands travaux agricoles et guerriers, les canaux qu'ils creusaient, les remparts qu'ils dressaient, toute une vie énorme et harmonieuse.

Charles répétait enthousiaste, en grec et en français, la fertilité de la terre, l'ingéniosité des habitants, la puissance de l'empire. Il rabâchait la description, les guerres, la constitution politique, les temps de vertu et de prospérité. Puis il lamentait la décadence morale et la colère des dieux. Enfin, d'une voix qui pleure comme sur une noble destinée trop tôt interrompue par la mort :

- Hélas ! - déplorait le grotesque savant, - là s'arrête le dialogue inachevé ou aux trois quarts perdu...

Dans tout ce récit absurde et incertain, un détail m'avait frappé par, sa bizarrerie précise. Les Atlantes possédaient en abondance un métal qui ne se trouvait que chez eux et qui a disparu avec leur île. C'était, l'or excepté, le plus précieux des métaux. Platon nous le fait connaître par un nom qui ne répond plus à rien et par une épithète homérique. Cette richesse évanouie, il l'appelle « l'orichalque aux reflets de feu ». Elle était si commune dans le pays qu'on en revêtait beaucoup de monuments et jusqu'à des remparts.

J'interrompis mon ami pour lui faire remarquer de nouveau l'aspect de plus en plus effrayant de la mer. C'était maintenant, lourdement épaisse et immobile, une prairie. Plus une goutte d'eau, semblait-il. Seulement une vase presque solide collait, agglutinait ensemble tout le peuple immense et dense des sargasses. Le navire se traînait, ralenti, coutre fatigué qui ouvre un pénible sillon. Contre le bord se soulevait, frémissant à peine, un remous de boue et d'herbes. Derrière la charrue, le sillon retombait comme une double draperie et la mer refermée redevenait je ne sais quoi de laidement pesant, de tristement égal, d'obstiné et d'immobile.

En ce moment, le capitaine vint à passer près de nous.

- Capitaine, - demandai-je, - il me semble que nous ne filons pas vite ?

- Nom de Dieu, non ! - dit le marin en riant. Le navire est comme une pauvre faux mal foutue et sans manche qui s'accroche et s'embarrasse au milieu d'une prairie trop épaisse.

- La mer des Sargasses ! - dit Charles.

- Oui, je me suis un peu écarté de la route ordinaire. Je vais donner des ordres nouveaux. Le raccourci que j'avais imaginé nous retarderait vraiment trop.

- Est-elle encore grande, capitaine, cette mer des Sargasses ?

- Peuh ! dix fois la France, tout au plus.

- Et aucun navire ne la traverse jamais ?

- Pour sûr, alors ! ... J'étais loin moi-même de cette prétention. Une toute petite sécante d'une cinquantaine de lieues semblait devoir m'arranger. Je m'étais trompé ; j'y renonce.

Il s'éloigna.

- Diable ! - maugréait-il, - nous aurons du mauvais temps, cette nuit. Je ne voudrais pourtant pas que le grain nous surprît sur ces sacrés hauts-fonds.

Il n'avait pas fait trois pas qu'un phénomène effrayant se produisit. Le navire, claquant, pencha de l'avant, pencha de l'arrière, balancé par une force mystérieuse.

- Qu'est ceci ? dit le capitaine.

- Un tremblement de mer, - répondit Charles. La même secousse étrange eut lieu deux fois encore ; puis ce fut, autour de nous, un bouillonnement formidable. L'eau, avec de grands bruits glougloutants, se soulevait et s'affaissait, non point sur le rythme des vagues, mais par énormes bonds verticaux. Aussi loin que nous pouvions voir, la vase bouillait et les sargasses, vivantes et vertes tout à l'heure, fanées maintenant et cuites, s'agitaient dans le vaste bouillonnement. Nous étions comme perdus dans une immense marmite pleine d'herbes. Et jamais chaleur pareille ne m'avait fait souffrir dans pareille inquiétude.

Charles dit négligemment :

- La mer des Sargasses eut toujours un régime volcanique.

Repost 0

Que trouver ici ?

Des textes et documents de, sur et autour de Han Ryner (pseudonyme de Henri Ner), écrivain et philosophe individualiste, pacifiste et libertaire. Plus de détails ici.

Recherche

A signaler

⇓ A télécharger :
# une table des Cahiers des Amis de Han Ryner.
# les brochures du Blog Han Ryner.
# un roman "tragique et fangeux comme la vie" : Le Soupçon.

ƒ A écouter :
l'enregistrement d'une conférence de Han Ryner.

 Bientôt dans votre bibliothèque ?

De Han Ryner :

L'Homme-Fourmi
La Fille manquée
http://www.theolib.com/images/lulu/sphinx.jpgLe Sphinx rouge
Les Paraboles cyniques
L'Individualisme dans l'Antiquité
Comment te bats-tu ?
1905-pmi-2010Petit manuel individualiste
Le Cinquième évangile
Couverture de la réédition du Le Père Diogène
Pour les germanistes... Nelti

Sur Han Ryner :

Le colloque de Marseille

Autour de HR :

4è plat de couverture du n°3 d'Amer, revue finissanteUn conte d'HR
dans Amer, revue finissante
Couverture du Ryner et Jossot
dans Le Grognard...
Couverture des Un livre de Louis Prat
Couverture d'une anthologie de poèmes d'Emile BoissierDes poèmes d'Emile Boissier
HR parmi les
Briseurs de formules

Contact

Ecrire aux Amis de HR
Ecrire à l'entoileur

Qui contacter pour quoi et comment...
Certains livres de Han Ryner sont encore disponibles → voir ici.