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Vittorio Frigerio

Han Ryner et les paraboles historiques

Est-il possible de considérer Han Ryner comme un auteur anarchiste ? Mais aussi : peut-on parler de la littérature anarchiste française sans parler de Han Ryner ? La réponse à ces deux questions risquerait, paradoxalement, d'être contradictoire. La diffusion de l'abondante œuvre rynérienne parmi les militants est aisée à vérifier. L'auteur a contribué largement à de très nombreuses publications libertaires, et on a pu dire de lui qu'il « n'est aucun militant qui ne connaisse son œuvre maîtresse, le Sphinx rouge. Il n'en est pas un que n'ait enthousiasmé l'admirable Crime d'obéir (1) ». En plus de ses publications, le romancier, poète, philosophe et essayiste était doublé d'un orateur vivace qui a animé de sa présence imposante et de sa voix aux accents chauds les soirées des universités populaires et les débats contradictoires qui faisaient le plaisir et l'instruction de la classe ouvrière. De plus, si cela ne devait pas avoir suffi, cet auteur très cultivé, très fin et parfois aussi mordant que spirituel, pouvait compter, pour qu'on lui offre une place d'honneur dans les rangs des libertaires, sur la meilleure recommandation qui soit. Il était « aux prises avec la plus basse conjuration du silence qu'aient jamais organisée les eunuques de la pensée et les maîtres du capital (2) ». Il n'en devrait pas falloir plus pour accorder une place d'honneur parmi les écrivains libertaires à ce félibrige naturalisé parisien, dont Rosny aîné, son grand ami, disait que le « visage tourmenté symbolisait un anarchiste tendre, plein de miséricorde, d'amour du prochain, puisant en lui-même son idéal, voulant la paix pour tout le monde (3) ».

Pourtant, lorsqu'en 1930 la Revue anarchiste lance une enquête sur le sujet « L'idéal anarchiste est-il réalisable ? », Han Ryner y répond par quelques réflexions qui ne peuvent sans aucun doute pas être du goût de tous les militants, mais qui ont l'avantage d'illustrer fort bien les mécanismes de pensée de cet auteur complexe :

Un idéal est un absolu et seul le relatif peut vivre. Mais on ne vit que dans la mesure où l'on se rapproche d'un absolu.

Il y a peu de vivants. Connaissez-vous des anarchistes pratiques qui n'imposent jamais d'exigences et qui méprisent en riant toutes celles qu'ils doivent subir ? Je les crois aussi rares que les vrais chrétiens ou les vrais stoïciens.

L'anarchie sans anarchistes a fait éclater jadis quelques bombes, comme le christianisme sans chrétiens a allumé d'innombrables bûchers, comme le stoïcisme professé paradoxalement par un empereur s'est compromis à des persécutions et à des guerres.

D'ailleurs, que nous importe un lointain avenir ? C'est aujourd'hui qui t'intéresse, camarade d'aujourd'hui. Et aujourd'hui, tu le vois trop, ne peut être beau qu'en toi. Sois donc chrétien jusqu'à mépriser le prêtre, stoïcien jusqu'à mépriser les crimes de Marc-Aurèle et les âneries de Loisel, anarchiste jusqu'à t'écarter en souriant de tous les groupes. (4)

Anarchisme, christianisme, stoïcisme. Politique, foi et philosophie. Amalgame, disent certains parmi les nombreux militants qui sont toujours prêts à pourfendre toute trace de « mysticisme » — et elles sont fréquentes — dans la théorie anarchiste. Ce n'est pas d'un véritable libertaire d'exalter une pensée qui conduit à la supportation, qui peut mener au renoncement au nom d'une sagesse route intérieure qui finit par s'abstraire de l'arène sociale. Critiques compréhensibles, celles-ci, sur lesquelles nous reviendrons. Mais il nous faut d'abord prendre un brin de recul, et voir comment et pourquoi Han Ryner en est arrivé là et quel a été son point de départ.

Les débuts de l'écrivain se font dans la dernière décennie du dix-neuvième siècle, en cette époque où le Naturalisme, encore fort en apparence, disputait ses dernières batailles contre le Symbolisme montant et où le Décadentisme faisait des convertis un peu dans tous les rangs des diverses écoles littéraires. C'est dans cette atmosphère que Henri Ner publie ses premiers romans, des études psychologiques, des romans de la sensibilité, des analyses dans lesquelles l'approche zolienne est encore nettement perceptible et où il s'occupe de choses telles que les méfaits de l'hérédité. En 1897, l'auteur choisit d'adopter le pseudonyme sous lequel paraîtront ensuite toutes ses œuvres. Il élargit en même temps le spectre de ses activités. Presque parallèlement à ces premières tentatives littéraires, qui passent largement inaperçues, Ryner signe dans la revue littéraire La Plume une rubrique d'une rare violence verbale, « Le Massacre des Amazones », dans laquelle il met au pilori, numéro après numéro, des théories de femmes-écrivains et de « bas-bleus ». Il y fait preuve à la fois d'un sens sûr de l'écriture et d'une intransigeance qu'on dirait parfois à la limite de la méchanceté. Lors de la parution en volume de ces critiques, Henri Degron fait noter, dans La Plume même, qu'il s'agir d'une « œuvre loyale, mais teintée d'une certaine férocité, que celle de M. Han Ryner : le Massacre des Amazones. [...] M. Han Ryner n'aime pas les femmes ; il ne faut point lui parler de galantises ! [...] M. Han Ryner est sévère, parfois plus que sévère ; voulant tout réduire en miettes, il passe la mesure [...]. » Semblables critiques seront portées par la suite à son autre grand effort de critique littéraire, le volume Les Prostitués, paru en 1904, dont le titre seul est déjà tout un programme. Jean Grave, qui tout en respectant la figure de Han Ryner ne montrera pas d'égards particuliers envers lui, estime que « dans Prostitués, M. Han Ryner dit quelques vérités fort dures à certains hommes de lettres d'aujourd'hui. Mais ces duretés n'ont-elles pas quelque chose de voulu ? L'auteur est-il bien impartial ? C'est que M. Ryner, s'il est fort dur pour ceux qu'il n'aime pas, a des indulgences guère compréhensibles pour ses amis. (5) »

Quel que soit le jugement que l'on veut bien exprimer envers ces percées du jeune écrivain dans le champ de la critique, il n'en reste pas moins que la « conspiration du silence organisée autour des romans d'Henri Ner (6) » est peut-être bien due en une certaine mesure au manque d'égards — ou à l'honnêteté brusque, si l'on veut — dont il fit preuve lors de ces premières années d'activité littéraire. Cela ne l'arrête toutefois nullement, au contraire. Dans La Plume d'abord, en librairie ensuite, paraît Le Crime d'obéir, suivi à peu de distance du Sphinx rouge. Ce sont ces deux romans, à thème antimilitariste, qui suffiront à faire la renommée de Han Ryner auprès des militants anarchistes (7). En 1912 vient la seule célébrité qu'il connaîtra en dehors des milieux libertaires. L'Intransigeant lance un concours pour nommer un « Prince des conteurs ». La candidature de Ryner, soutenue en masse par un groupe de jeunes poètes bruyants, « Les Loups », et plus efficacement et plus discrètement peut-être par J.H. Rosny aîné, l'emporte à la surprise générale. Manuel Devaldès, le sourire aux lèvres, commente l'événement ainsi dans L'Idée libre : « Notre ami Han Ryner est élu “Prince des conteurs”. Que nos camarades se rassurent ! Un “prince” de ce genre ne dispose que d'une autorité sans malfaisance, d'une autorité morale, pour préciser : intellectuelle, la seule dont, soit dit en passant, Bakounine reconnaissait la compétence. (8) » Il n'y a que Jean Grave pour rouspéter, à son habitude, contre le prix, lui qui voit d'un mauvais œil route approbation bourgeoise pour un créateur libertaire. Il est vrai qu'il y a déjà eu tant de transfuges, ou de lâcheurs, parmi les intellectuels plus ou moins entichés d'anarchisme en cet entre-deux-siècles, que l'on peut craindre que les sirènes du succès ne représentent une tentation trop difficile à repousser même pour un « dur », un intransigeant, comme Han Ryner.

Grave n'avait pas à s'inquiéter. Du succès, cette élection n'était que l'ombre. Si Ryner doit changer, ce ne sont pas les caresses de quelques confrères établis qui en seront la cause. Car il y aura changement, mais dicté par des exigences tout intérieures. En effet, aux livres réalistes ou naturalistes, aux œuvres psychologiques dans lesquelles l'auteur se penche sur les problèmes de l'amour, vont suivre désormais des écrits d'inspiration philosophique et de facture souvent quelque peu délibérément archaïque. De fait, le changement sera si important que l'on serait tenté de parler de cassure plutôt que d'évolution, s'il n'était possible d'identifier déjà dans les premiers travaux du romancier des préoccupations et des idées qui n'auront cesse de ressurgir tout le long de son œuvre, quoique dans un style fort éloigné de celui des débuts.

Pareil changement de cap n'est pas chose commune. Rosny aîné, à qui ces premiers romans n'avaient guère déplu, tout au contraire, admet qu'« il a plu à notre ami de négliger son œuvre de jeunesse », mais ajoute avec quelque regret : « Peut-être la rééditera-t-il un jour. (9) » Marcel Sauvage résume bien l'attitude de nombre d'anarchistes, qui avaient reconnu dans ces œuvres une sensibilité fraternelle, en affirmant : « Il a, en effet, avec un remarquable courage renié toute une partie de son œuvre, la première et peut-être encore la plus volumineuse, celle des romans réalistes oû il exprima, à la faveur de pénétrantes analyses, de si poignantes réalités... (10) » La nouvelle production de Han Ryner n'aura en effet plus rien à voir avec des réalités contemporaines, aussi poignantes soient-elles. Avec Le Père Diogène, Les Paraboles cyniques, La Tour des Peuples, Le Fils du silence, Les Voyages de Psychodore, Les Orgies sur la montagne, Les Apparitions d'Ahasvérus et d'autres romans encore, l'auteur adopte une forme proche du conte philosophique et délaisse une bonne fois pour toutes son époque pour restituer à la vie d'anciens philosophes grecs, cyniques et stoïques surtout, pour se plonger dans une antiquité légendaire ou pour donner lui aussi, à la suite de Renan et de tant d'autres, mais d'une bien autre façon, son interprétation de la figure du Christ. L'actualité laisse la place à la réflexion sur des valeurs éternelles, sur la nature humaine, sur le rapport de l'individu libre au pouvoir qui en tout temps a essayé de le subjuguer. Désormais, Han Ryner sera « par excellence, avec tout ce qu'implique cette sorte de définition – le poète philosophe (11) ».


En quoi consiste cette philosophie ? En simplifiant considérablement – faute inévitable lorsqu'on doit parler d'une œuvre si touffue, mais heureusement douée d'une cohérence intérieure très forte – Ryner reprend et rénove d'abord le cynisme (12), et ensuite le stoïcisme grec en l'humanisant et en lui ôtant la raideur que lui auraient prêtée les romains. Il préconise une distanciation souriante et étale, le mépris de tout pouvoir et de toute violence, qui sont indissociables, et exalte l'individu comme la seule vérité qu'il soit donné à l'homme de connaître, niant l'existence et la viabilité de toute abstraction. À la « volonté de puissance  » nietzschéenne, qui a laissé une trace profonde sur l'individualisme anarchiste, Ryner oppose une « volonté d'harmonie » empreinte d'un pacifisme absolu et d'un agnosticisme tranquille.

C'est justement toutefois l'intransigeance de ce pacifisme souriant et détaché, le côté malgré tout quelque peu intellectuel, abstrait, de l'enseignement rynérien, et peut-être surtout le fait d'avoir osé, dans son Cinquième Évangile, brosser le portrait d'un Jésus libertaire alors que tant de militants préféraient souligner simplement l'inexistence historique du personnage, qui vaut à l'écrivain un certain nombre de critiques parfois acerbes. Ses essais et ses écrits théoriques, venant entrecouper la production littéraire, offrent d'ailleurs à qui le voudrait plus d'une occasion de soulever des doutes sur la nature véritable de l'anarchisme de l'auteur. La parution de son Petit Manuel individualiste donne justement lieu à des réactions sensiblement égales de Devaldès et de Libertad. Celui-là, disciple avoué de Stirner, estime que


L'individualisme de Han Ryner [...] est un individualisme incomplet qui nous éloigne fort de la conception qu'un anarchiste peut avoir de cette attitude sans cesse inspirée par l'égoïsme (au sens philosophique du mot) et la révolte. On y rencontre du stoïcisme, du christianisme, du tolstoïsme et un vague anarchisme qui semble avoir pour principal objet de ne jamais contrarier les trois précédentes doctrines et dans ce but se cantonne dans le domaine moral (13).

Libertad, presque gêné, commente ainsi :

Si la presse libertaire n'avait pas annoncé ce « Petit Manuel individualiste », nous n'en aurions certes pas parlé. Il n'a qu'un rapport lointain, très lointain avec les idées pratiques des anarchistes. Ce n'est pas un livre de documentation. Et la philosophie y contenue est la même que celle que nous donne l'évangile, aussi pateline (14).

Ce que ces auteurs craignent, et d'autres avec eux, est que Ryner ne s'adresse pour finir qu'à un petit nombre d'esprits plus ou moins élus. Le mépris des réalités quotidiennes qu'il loue sans cesse ressemble de trop près, pour eux, à de la résignation. Devaldès indique comme préférable, tout compte fait, l'individualisme de Jacob, le spécialiste de la reprise individuelle. Il poursuit en soulignant

l'importance qu'il y a à savoir à qui s'adresse Han Ryner. Cette résignation à la pauvreté et à la servitude matérielle, on peut à la rigueur la demander, dans l'état actuel de la société, à ceux qui placent au-dessus des contentements physiques les satisfactions intellectuelles et morales, au scientiste et à l'artiste qui veulent ne point se prostituer et conserver leur liberté d'expression.

C'est du « tolstoïsme », s'écrient-ils à l'unisson. Ce sont des « bêlements plaintifs » – « Il y a chez cet écrivain et ce penseur tout un côté “tolstoïsant” qui déconcerte. (15) » Mais le pauvre ? Mais l'ouvrier ? Mais ceux qui n'ont pas l'éducation et la sensibilité nécessaires pour trouver du plaisir et de la consolation dans des dialogues à la mode de la Grèce antique ? Écrivant depuis Barcelone, sous les bombes des Franquistes pendant la guerre civile, Fernand Fortin relate le désarroi des Rynériens espagnols face à la violence militaire et conclut, quelque peu désabusé :

La « sagesse intérieure » dont nous parlait Han Ryner et que préconisent les émules de ce Sage est, sans contredit la meilleure des choses — mais à combien d'individus peut-on en parler ? La majorité, la grande majorité des hommes, il faut l'avouer, l'ignore totalement. C'est lamentable, malheureux, mais c'est ainsi. (16)

Malgré ces critiques, récurrentes d'ailleurs, les journaux anarchistes ne cesseront de montrer une grande sympathie à la fois pour Ryner et pour son œuvre. Victor Méric est loin d'être le seul à le considérer « un admirable et clair écrivain, doublé d'un grand et puissant penseur (17) ». Leurs pages lui resteront toujours grandes ouvertes, et ses contes et ses articles paraîtront régulièrement dans toutes les revues et les publications libertaires et anticléricales. La qualité limpide de son écriture suffisait largement pour lui acquérir l'indulgence des plus doctrinaires. Et puis, comme l'a fait remarquer Émile Armand en essayant de concilier chèvre et chou, l'individualisme anarchiste est aussi varié que les individus qui s'en réclament, et « il n'entre pas dans notre dessein d'opposer les théories des Proudhon, des Stirner, des Tucker, etc. à celles des Tolstoï, des Carpenter, des Han Ryner et autres, qui toutes ont leur place dans l'arc en ciel de la diversité individualiste. (18) »

Mon frère, l'Empereur, récit historique

Analysant l'ensemble de l'œuvre de Han Ryner après qu'il eut renié sa période naturaliste, c'est-à-dire en gros depuis le tournant du siècle, Rosny aîné la divise en quatre rubriques : 1. Exposition directe de sa pensée ; 2. Exposition symbolique ; 3. Exposition romanesque ; 4. Romans historiques de la pensée (19). Dans cette dernière catégorie il inclut notamment La Tour des Peuples – qui est « quasi préhistorique » – Le Fils du silence, Le Cinquième Évangile et Ahasvérus.

L'intérêt de cette tentative d'organisation n'est pas tant dans son résultat, qui laisse un peu sur sa faim, que dans le constat de la difficulté même à laquelle s'est trouvé confronté Rosny en voulant subdiviser en familles l'œuvre de Ryner. On peut facilement présumer que la première catégorie renferme les pamphlets et les ouvrages théoriques et politiques, tels Le Subjectivisme, Des diverses sortes d'individualisme ou La Paix pour la vie. Le fait qu'il ait choisi de rajouter l'expression « de la pensée » au terme « romans historiques » indique clairement l'importance que l'on accorde dans ces romans à l'exposition d'une idée – en d'autres termes, leur valence idéologique ou du moins philosophique. Rosny a vu juste en désignant ainsi ces ouvrages dans lesquels le milieu et l'époque servent essentiellement de cadre pour permettre l'élaboration d'une réflexion qui se veut véritablement intemporelle.

Au-delà du cas unique de Han Ryner, et autour de lui, la question de la viabilité du roman historique comme genre littéraire servant à la propagande politique parcourt en filigrane tout le développement de la littérature anarchiste. Peut-on d'ailleurs réellement parler de l'existence, au sein de la littérature d'orientation libertaire, d'un roman historique en tant que genre consacré et reconnu ? Les auteurs libertaires ne se sont certainement pas privés d'aller fouiller dans les époques les plus reculées, que ce soit pour mettre en scène dans d'autres milieux que ceux de la navrante quotidienneté la beauté de leur idéal encore lointain ou pour se donner le plaisir de découvrir des ancêtres plus ou moins nobles dans les grandes figures du passé. Il demeure cependant douteux que l'on puisse authentiquement parler d'un filon historique dans leur production, du moins si l'on s'en tient pour le définir aux règles instituées par Maigron et ensuite par Lukacs dans leurs analyses de la grande époque du roman historique français. L'accent sur l'idéologique fait que ce n'est pas tant l'Histoire elle-même qui domine, avec la volonté d'une représentation objective, mais qu'elle est au contraire adoptée pour servir de toile de fond à la mise en scène de drames symboliques. Pas question d'ailleurs, dans la grande majorité de ces textes, de discuter de l'utilisation de la figure du « grand homme » et de la plus ou moins grande nécessité de le faire parler à la première personne ou de le maintenir en retrait comme dans l'exemple canonique, Napoléon chez Stendhal. L'histoire qui intéresse les auteurs anarchistes n'est pas celle des grands hommes – elle est celle des masses ou celle des individus.

C'est alors plutôt sous forme de parabole, c'est-à-dire de conte à l'intention symbolique et pédagogique, visant à simplifier des concepts en les illuminant par des exemples connus, que se concrétise d'habitude l'intérêt des écrivains libertaires pour ce genre ambigu si méprisé par la critique savante. « La parabole est le langage direct de l'esprit (20) », a-t-on dit, et les écrivains anarchistes en font un usage considérable. En effet les paraboles ou si l'on veut les allégories, représentent un pourcentage important des nouvelles que publient régulièrement les journaux anarchistes. Les lieux de prédilection qu'elles mettent en scène ont du moins une chose en commun : c'est de se situer dans un éloignement géographique et historique tel qu'ils finissent par échapper à toute identification trop précise. Il y est question de pays fabuleux, d'une Chine et d'une Inde atemporelles, d'une Grèce ayant peu de chose à voir, finalement, avec celle des souvenirs scolaires, de pays encore plus mythiques, perdus dans la brume de l'imprécision. Leurs habitants ne sont pas pour la plupart des personnages historiques véritables, mais bien des représentations symboliques, des types tels que le roi, l'esclave, le sage, le disciple, le peuple, la foule, l'individu, et ainsi de suite. Plutôt que de servir comme simple métaphore d'une situation réelle particulière et identifiable, ces paraboles servent à mettre en lumière une série de situations d'ordre général (l'exploitation des pauvres, la violence des forts, l'arbitraire des lois) investies d'une aura d'éternité. La lutte des anarchistes contre l'oppression devient à travers elle la manifestation actuelle d'une confrontation immémoriale qui remonte aux origines mêmes du monde et dont la fin correspondra fatalement avec la fin du monde – ou du moins la fin du monde injuste de l'histoire et l'avènement, souvent dépeint en des tonalités millénaristes, de la société égalitaire.

Les choses changent-elles quand on passe de la nouvelle au roman ? À l'exception de ceux de Michel Zévaco, les véritables romans historiques qui paraissent dans la presse libertaire sont peu nombreux. Mais déjà lorsque Le Chevalier de la Barre est annoncé dans les pages du Journal du Peuple, sa double nature est clairement annoncée :

Nous répétons que ce roman est une œuvre essentiellement populaire, c'est-à-dire écrite, conçue et combinée pour apporter à l'esprit et au cœur des lectrices, des lecteurs, un enseignement en même temps qu'une distraction charmante.

Le Chevalier de la Barre est un poignant récit qui révélera dans ses détails historiques un des crimes les plus atroces de l'Inquisition. Mais c'est aussi, c'est surtout une magnifique tragédie d'amour qui arrachera bien des larmes aux jolis yeux de nos lectrices. (21)

Le baratin publicitaire, nullement différent de celui que la presse bourgeoise consacre aux autres romans populaires, de quelque orientation qu'ils soient, dans son appel aux « jolis yeux » des lectrices, souligne bien toutefois la dimension pédagogique du feuilleton qui prime sur le divertissement et la promesse de révélations historiques dont les implications demeurent contemporaines. Plus qu'historiques, les romans de Zévaco sont cependant populaires, tout comme, par exemple, ceux de Michel Morphy que publiait La Sociale, ou encore avant les feuilletons de La Voix du Peuple de Proudhon. Qu'en est-il donc de Han Ryner qui, lui, faisait dans le réalisme pendant les années où Zévaco s'attardaitdans les romans de cape et d'épée, et se lance dans l'historique près de quarante ans plus tard ?

C'est justement avec le sous-titre « Récit historique inédit » que paraît en feuilleton dans La Patrie humaine, en 1937, le roman de Han Ryner Mon frère, l'Empereur (22). Il s'agit d'un texte relativement court par rapport à la production habituelle de cet écrivain prolifique parmi tous, mais sa brièveté même en fait un exemple nous permettant d'explorer, d'un côté plusieurs des caractéristiques principales de la philosophie et de l'esthétique de cet auteur, et de l'autre un certain nombre de constantes dans l'utilisation qui est faite par les anarchistes de la narration historique.

Dans La Patrie humaine, Ryner est chez lui. Il a été parmi les fondateurs de ce journal pacifiste, constamment menacé par les ciseaux d'Anastasie (23). Pour la cause, cet écrivain profondément engagé depuis toujours contre toutes les guerres, choisit de présenter aux lecteurs le résumé d'un parcours exemplaire. Son héros Salvius Marcus Othon nous est rendu à travers la description que fait Onomaste, son frère de lait, des derniers mois de son existence, de son accession à la tête de l'Empire et de son suicide une fois le faîte atteint. « Le récit rivalise de concentration avec Tacite », nous dit Louis Simon, beau-fils de Ryner et son biographe (24). En fait, on pourrait dire de ce travail, malgré la différence de genre, ce qu'on a dit de son ouvrage philosophique La Sagesse qui rit :

Voici un de ces beaux livres que préfèrent les admirateurs ou amis coutumiers de Han Ryner. Non point qu'ils méprisent ce que j'appellerai ses divertissements (« L'amour plural », L'aventurier d'amour » etc.), mais ils aiment, et cela se conçoit aisément, beaucoup plus ces œuvres de haute et sereine philosophie toujours appuyées – presque scientifiquement, dirais-je – sur une histoire de l'homme ou du monde. (25)

Histoire de l'homme et histoire du monde se présentent effectivement comme indissociables dans cette composition. Elles dépendent littéralement l'une de l'autre. L'avenir de l'empire semble basé sur les décisions d'un individu seul ; la vie et l'âme de cet individu sont, elles, à la merci du mouvement historique. Le développement de la narration suit fidèlement la progression des événements historiques tels qu'ils nous ont été transmis par Tacite. Le stratagème de l'utilisation d'un narrateur témoin, toutefois, permet à l'auteur de concilier la représentation de l'homme public avec la vision privée qui permet au lecteur de plonger dans la véritable humanité du personnage, et de compléter par les discours intimes l'image d'une existence présentée comme exemplaire, dont les seules actions publiques ne constituent qu'une des facettes.

La nature de mémoire, de témoignage à la première personne qui est ainsi prêtée au récit, permet à l'écrivain de se distancer d'entrée de jeu des historiens, race honnie de menteurs à la solde des puissants. Le roman se pose ainsi d'emblée comme une tentative, voulue par Othon lui-même, de laisser à la postérité une image authentique : « Il craignait le mensonge autour de son souvenir. Il me faisait remarquer que nos prétendus historiens sont, au vrai, des satiriques et des pamphlétaires. Et il ne fallait pas compter pour rien chez eux le rampant besoin de faire leur cour à l'ignoble Vitellius. (26) ». Il est intéressant de noter comment la critique rynérienne de l'historiographie est au fond différente de celle, par exemple, du plus grand des romanciers historiques du siècle précédent, Alexandre Dumas, et ce malgré des ressemblances indéniables dans le ton. Dumas, en bon romantique, ne se faisait pas prier pour critiquer l'insuffisance — et la suffisance ! — des historiens professionnels en affirmant la supériorité évidente de la connaissance par les sentiments, pour ainsi dire de l'intérieur, que donnerait le roman. L'auteur individualiste, lui, va plus loin en mettant en doute l'existence possible d'une historiographie « objective » qui ne ferait que rendre la pure réalité des faits, évoquant par là, avec une belle avance sur les débuts des années quatre-vingts, les théories chères à Hayden White sur le relativisme en histoire. Dans son étude « L'Individualisme dans l'Antiquité », il résume lucidement et simplement ce qui sera toujours sa position vis-à-vis de tout savoir :

Rien n'est difficile comme la découverte de la vérité historique. Je ne connais que la guerre du Péloponnèse qui puisse — grâce à la conscience peut-être unique de Thucydide — être contée avec quelque assurance. Les documents contemporains sont rarement désintéressés. Même lorsque l'auteur n'est pas aveugle et qu'il ne ment pas consciemment, même lorsqu'il dit ce qu'il croit : ce qu'il croit est de la réalité déformée par ses préjugés, par sa religion, par sa patrie, par ses amitiés et ses antipathies.

Mon frère l'Empereur ne dissimule guère, à partir du titre, la partialité de sa vision, tout en affirmant que l'image privée qu'il donne du personnage historique est la seule vraie et qui mérite de passer à la postérité. Par ce choix, Ryner joue à se positionner comme un anti-Tacite, et c'est effectivement dans la comparaison des deux textes qu'apparaissent le plus clairement les transformations que le romancier libertaire a fait subir au compte rendu de l'historien latin, et par là les valeurs qu'il s'efforce de véhiculer par sa fiction.

Le jugement de Tacite sur le caractère d'Othon n'est pas susceptible de laisser de la place aux doutes. L'historien dénonce en effet ses « passions volcaniques (27) », son « hypocrisie stupide et déshonorante (28) », son « mépris de l'honneur (29) ». Ryner, lui, choisit délibérément d'offrir du jeune empereur une image renversée dans laquelle les critiques sévères exprimées par l'auteur latin au nom des absolus éthiques de son temps, laissent la place au portrait exemplaire d'un homme qui, dans le privé comme dans le public, refuse de se plier à l'arbitraire des commandements moraux régnants.

Ironiquement, le romancier met au pilori à travers le narrateur l'auteur même des Histoires, dont l'un des jugements les moins charitables sur Othon est reproduit mot à mot en l'attribuant à un hypothétique Aufidius Bassus, historien au nom programmatique, oublié depuis :

Le naïf Aufidius Bassus constate avec aigreur : « Contre l'attente générale, Othon ne s'engourdissait pas dans les délices et la mollesse ; il remettait les plaisirs à plus tard, dissimulait ses passions et agissait comme eût pu le faire le plus vaillant et le plus noble louable des princes. » Exemple de ce que peut la prévention dans un esprit honnête, étroit et enclin à la satire : contraint de signaler ce qu'il appelle « les fausses vertus&nbs;» de mon frère, Bassus affirme qu'à vivre jusqu'à la paix, « le prince serait retombé dans tous ses vices. » (30)

Très loin de la prétendue caricature proposée par Tacite, Othon est présenté physiquement comme un éphèbe doué d'un « corps parfait », ainsi que d'une « grâce comme féminine du geste et de l'attitude ». Onomaste, le narrateur, son frère de lait et aussi peut-être plus que cela (31), est également son amant et ne peut se retenir de s'exclamer : « Je ne puis vous donner son sourire d'enfant, son regard curieux et câlin, ses fossettes, sa carnation fraîche et délicatement fondue ni, à baiser de lèvres émues, la douceur suave de son épiderme. » L'auteur s'étend longuement sur la promiscuité d'Othon, mais il le fait sur un ton calme et naturel qui transforme ce travers présumé en signe de vigueur et de grandeur d'âme :

Il eut, presque dès ses débuts, plusieurs maîtresses et plusieurs amants : ainsi l'exigeait sa nature puissante, accueillante et prodigue.

Souvent, avec des rires, il rappelait le mot de Curion le père sur Jules César « mari de toutes les femmes et femme de tous les maris ». Joyeusement, il glosait : « Cet homme qui, sans la concurrence victorieuse de son fils, resterait le plus vénal des orateurs, me mépriserait plus encore que le grand César et me ferait mépriser davantage par les imbéciles qui, sous le nom de pureté des mœurs vantent la sauvagerie. Mari de toutes les femmes, je ne me contente pas d'être la femme de tous les maris ; je les épouse activement à mon tour. »

De plus, ses amours ne connaissent pas de frontières sociales, ne sont pas prisonniers des canons de la beauté, et n'opèrent aucune discrimination sur la base de l'âge : « Indifférent à la bassesse d'origine ou de situation de ses amis, il lui arrivait aussi d'être indulgent à l'âge d'un homme ou d'une femme. (32) » Enfin, Othon exprime une notion de la fidélité qui devait paraître éminemment familière à tout militant anarchiste, et qui correspond à ce qu'Émile Armand et Ryner lui-même qualifiaient d'« amour plural » :

Il avait accoutumé de dire :

– Je suis fidèle à tous mes amours.

Parfois alors on lui demandait en riant :

– Qu'appelles-tu fidélité ?

Mais lui :

– N'es-tu pas fidèle à plusieurs amis ? Une mère n'aime-t-elle pas fidèlement tous ses enfants ? Admirer les hautaines beautés de Lucain t'empêche-t-il de jouir en d'autres heures de la grâce pénétrante de Virgile ou de l'âpre profondeur de Lucrèce ?

Othon, bisexuel et porté aux amours faciles, devient dès lors un exemple idéal de tolérance, de largeur d'esprit et de gentillesse dans ses rapports avec son prochain. Le retournement des codes moraux est effectué et Ryner le termine logiquement en morigénant, encore une fois sans le nommer, Tacite lui-même, coupable de raideur excessive si ce n'est d'hypocrisie et promu symbole des moralistes obtus de tous les temps :

Les hommes qui s'appliquent, en paroles au moins, à la sévérité des mœurs antiques et ceux qui professent la philosophie stoïcienne s'étonnent naïvement qu'un « débauché » ait pu se montrer si juste, si modéré et si bon. C'est fréquemment d'ailleurs qu'Othon parait inexplicable à des êtres dont quelques-uns ont leur pénible et grinçante noblesse, mais qui sont trop étroits, rigides et rouillés pour épanouir beaucoup d'intelligence.

Allant plus loin que le philosophe libertaire Lysander Spooner, qui estimait seulement que « nos vices ne sont pas nos crimes (33) », Han Ryner suggère que nos vices sont en réalité des vertus et que ce que la société condamne est ce qui nous rend humains. L'humanité d'Othon étant ainsi prouvée dans ses rapports privés avec son prochain, il reste à l'auteur à mettre en scène ses relations publiques et les principes qui les déterminent.

Alors que Tacite semble mettre la descente d'Othon dans l'arène publique sur le compte de ses nombreuses tares, dont notamment l'ambition, Ryner préfere brosser le portrait d'un homme confiant qui « était au-dessus de toutes les jalousies et qui voulait le bonheur de tous ses amis », allant jusqu'à ne pas en vouloir à Néron de lui avoir ravi Poppée. Ce n'est que le meurtre de celle-ci, qu'il aurait autrement partagée sans difficulté, qui lui révèle pour la première fois « quelles matérialités viles et bestiales revêtaient la brutalité et la laideur de [la] vie manquée » de Néron, homme symbole du pouvoir. Dès lors, Othon se trouve face à un choix clair. Devant les crimes sanglants de Galba qui a succédé à Néron, il sent le besoin et même le devoir de se soulever, car « À combattre toutes les chances sont pour toi et, si tu péris, ce sera du moins en homme et en brave. Révolte-toi donc contre la mort et contre l'injustice. » Mais la révolte ne peut se faire isolément. L'homme bon, l'ami et l'amant de tous, se transmue alors en chef de guerre et devient témoin de la brutalité et de l'inconstance des sentiments de la foule. Ici, Tacite et Ryner se retrouvent enfin. À celui-là qui dénonçait « la masse [ivre] selon son habitude, à l'affût de tout ce qui est agitation révolutionnaire », celui-ci fait écho en accentuant la cruauté puérile qui détermine les mouvements de la foule : « La population a besoin de crier et elle satisfait ce besoin en acclamant d'un zèle vain n'importe quel prince. La populace aime les spectacles sanglants et peu lui importe que le rétiaire soit sacrifié ou le mirmillon. »

Pressé par l'assemblée des soldats à se mettre à la tête de la révolte et à sauver l'Empire de la folie de Galba, Othon, dans un discours dont le narrateur vante la « grâce pénétrante et [l']abondance persuasive », accepte de les guider en des termes pour le moins inhabituels pour un chef de guerre :

Il montrait le sort de ses auditeurs lié indissolublement au sien et qu'ils devaient ensemble vaincre ou périr, monter aux sommets les plus augustes ou tomber dans la pire infamie. Or, sa voix caressante et émouvante se réjouissait, – ainsi l'amant se réjouit au mariage avec la bien-aimée – de ce que le lien d'amour qui l'unissait à tant de dévouements fût rendu indissoluble, autant que par leur mutuelle volonté, par la nécessité des choses.

Il s'agit ici d'un véritable mariage avec l'armée entière, d'une union basée sur l'amour et non sur l'ambition. Othon y a cédé « à sa pente habituelle » et a présenté son acceptation de jouer le rôle qu'on veut lui imposer non pas comme un accord entre un puissant affamé d'encore plus de pouvoir et une bande de pilleurs – ainsi que Tacite l'entend – mais comme un libre accord entre des individus égaux pour le bien commun. Idolâtré par ses soldats, Othon avance contre les troupes de Vitellius, mais il devient bientôt clair que les qualités qui font aimer l'homme n'ont que bien peu à voir avec celles dont aurait à faire preuve le général. Le doute étreint celui sur le chef duquel la couronne de l'empire semble peser très lourd. Devant ses soldats, que d'autres sacrifieraient sans la moindre arrière-pensée, il ne peut s'empêcher de se demander si « les chers camarades qui l'écoutaient [...] étaient [...] les glorieux restaurateurs de l'empire ou de misérables rebelles destinés, après une fin ignominieuse, aux risées de l'histoire ? » Apprenant la mort d'un ancien allié de Galba, qu'il avait espéré pouvoir sauver de la fureur populaire, il « se désol[e] de son impuissance pour le bien et la miséricorde », lui qui détient aux yeux de tous le pouvoir absolu. Mais ce pouvoir, jeune encore, n'a pas les moyens de s'affirmer et Othon ne peut compter que sur la force de persuasion de sa parole pour retenir des troupes portées à tous les excès. Devant la cruauté et la bassesse de ceux qui se rallient à lui uniquement à cause de ses victoires, il ne ressent que « réprobation », « dégoût », « nausée ».

Une anecdote montre la différence entre la version romanesque des événements de l'auteur français et celle de l'historien latin. Une émeute se déclenche à cause d'un malentendu et des troupes à moitié ivres s'en prennent à des sénateurs, qu'ils croient coupables de comploter contre Othon. Le discours que leur adresse Othon dans le récit de Ryner est essentiellement identique à celui rapporté par Tacite, si ce n'est pour une différence fondamentale. Tacite appuie fortement sur « l'autorité des chefs [et] la rigueur de la discipline », soulignant que lorsque « l'obéissance est morte [...] l'autorité périt avec elle (34). » Cet aspect est totalement absent chez Ryner, dont le héros n'use que de la séduction et de la raison pour se faire obéir des soldats. Tacite doit reconnaître la « modération dans la sévérité (35) » dont fait preuve Othon en ne faisant punir que deux soldats pour la faute de tous, mais Ryner va plus loin en spécifiant qu'« afin d'enseigner l'horreur du sang des camarades, aucun ne subirait la peine capitale ». Plutôt qu'un chef de guerre, Othon apparaît comme un amant soucieux du bonheur de son aimée, prêt à tout supporter et à tout pardonner : « [...] n'oubliant jamais un geste amical, il chassait le plus tôt possible le souvenir d'une injure. Nul ne pourrait citer une vengeance exercée par lui et, quand il accordait grâce ou faveur, il semblait, au rayonnement de son visage, recevoir lui-même un bienfait. »

Transporté par l'armée, au fond malgré lui, acceptant ce rôle dans le seul but de diminuer par sa puissance de persuasion les maux inévitables causés par une guerre civile, l'empereur Othon ne peut manquer de se rendre compte que pouvoir et justice sont des forces incompatibles, et se persuade d'« un mot de notre ami Sénèque : “Impossible d'être en même temps bon général et homme de bien” ». Dès lors, son seul désir devient celui de « cesser d'être bon général pour redevenir l'homme qui emploie sa vie et, au besoin, sa mort à répandre le bonheur ».

Le suicide d'Othon, qui met fin à la guerre civile et qui, par une seule mort, en évite un grand nombre, est illustré par Tacite comme un sacrifice à la République. Ce même homme dont il disait précédemment que « [...] par ses excès, sa cruauté et son audace, [il] passait pour plus dangereux pour l'État [que Vitellius] (36) », consent à se séparer de la vie pour la sauvegarde de ce même état. Tacite se montre remarquablement discret dans sa description de la mort d'Othon, évitant autant que possible tout commentaire et se gardant bien de proférer cette fois-ci des jugements qui risqueraient nécessairement d'être aux antipodes de ceux de naguère. Ryner, au contraire, explique les motivations de l'empereur exclusivement par des raisons humanitaires. « Les maux et l'angoisse des citoyens le touchaient plus que n'importe quelle considération », nous dit-il. Et de plus, « les considérations militaires lui étaient devenues d'une absolue indifférence et [...] la guerre lui inspirait un dégoût incoercible. Il n'était plus en son pouvoir de l'empêcher ; du moins il ne lui permettrait pas de durer. » L'horreur de la violence, et non le bien de cette abstraction nommée état, guident le personnage de l'auteur libertaire, qui avoue ses limites et réaffirme en ce faisant sa profonde humanité : « Mais lui, riant d'un rire qui bientôt devint amer et déchiré, me répondit qu'on se trompait si on lui croyait tous les courages. Voir des hommes nombreux s'entretuer à cause de lui, lui serait insupportable. Il ne pourrait garder son sang-froid devant l'atroce spectacle, s'accuserait implacablement de tous ces assassinats. » Une fois la décision prise de profiter de la « sortie raisonnable » que lui offre le suicide, comme le considèrent les stoïciens, Othon cesse, en ses propres mots, « d'être un homme de guerre pour devenir enfin un homme ».

Le discours final du héros offre une dernière occasion de relever des différences significatives. L'Othon de Ryner a en commun avec celui de Tacite de vouloir faire retomber toute la responsabilité de la guerre civile sur Vitellius et de s'exclamer : « Beaucoup ont gardé le pouvoir plus longtemps ; nul ne l'aura quitté avec autant de bravoure. (37) » Mais c'est tout. Le personnage historique souligne encore une fois sa subordination au bien supérieur de la République, valeur absolue devant laquelle il ne peut que s'effacer, alors que le personnage romanesque assume une attitude christique et fait valoir sa décision uniquement pour le bonheur des hommes et celui du monde, en affirmant : « Amis qui réclamez de mourir pour moi, c'est moi qui vais me donner la joie de mourir pour vous. Je serai le sauveur de ceux qui voudraient être mes sauveurs. [...] C'est la certitude de l'empire, mais d'un empire trop sanglant, que je sacrifie avec joie a votre bonheur et à la paix du monde. »

Pacifiste, partisan de l'amour plural compris dans son acception la plus vaste, puisqu'il inclut, symboliquement du moins, l'humanité entière, toujours prêt à pardonner les offenses et adversaire de la loi du talion, détaché des choses de ce bas monde au point de ne pas hésiter un instant à se détacher de la vie même. Voilà Othon tel qu'Han Ryner nous le rend, faisant du romain des temps jadis un précurseur de son individualisme à lui, tolstoïen tant qu'on voudra, mais surtout héritier de philosophies antiques que le « grec » moderne mâtiné d'occitan s'est efforcé de faire renaître et de rendre de nouveau contemporaines. Dans son rapport au pouvoir, Othon devient alors l'opposé de Marc Aurèle, que Ryner ressuscite dans ses Apparitions d'Ahasvérus. Le double rôle de sage et d'homme de pouvoir est ce que les deux partagent. Mais ce qui les différencie est leur choix. Alors qu'Othon abandonne sans regret toute autorité sur ses semblables, Marc Aurèle couvre d'un voile factice de philosophie les abus nombreux qui entachent son règne, et se voit reprocher par le juif errant, à la fin de sa vie, la fausseté de sa décision : « Marc, tu étais né philosophe, mais tu es devenu empereur. Le jour où tu as consenti à l'empire, tu as renoncé à la sagesse » (Ahasvérus, 74). Plus généralement, Han Ryner nous présente dans ce récit historique un personnage ennemi de tour fanatisme, dont les ressemblances à son Jésus du Cinquième Évangile ne sont pas moindres, et qui, comme lui et comme tous les justes dans ses œuvres, refuse de se soumettre aux lois artificielles que créent les hommes, pour obéir à d'autres règles qu'il se donne volontairement. Des règles que les hommes justes doivent retrouver dans leur cœur et qui réapparaissent périodiquement le long du parcours de l'humanité vers la connaissance. Car

Les chrétiens mettent l'obéissance à leur dieu au-dessus de l'obéissance aux hommes. Ainsi Socrate vante la soumission aux lois non écrites plus que la soumission aux lois écrites ; ainsi les cyniques méprisent la cité pour aimer la nature ; ainsi Épictète te persuade d'écouter « les lois vivantes des dieux », non ces « misérables lois des hommes qui sont les lois des morts ». [Ahasvérus, 78-79]

Le vocabulaire choisi est peut-être trop suspect de mysticisme pour certains anarchistes qui ont l'habitude de prendre ces sortes de choses au pied de la lettre, mais il a été suffisamment transparent pour assurer la survie de l'œuvre de Han Ryner et sa position dans le panthéon des auteurs libertaires méconnus.

(1) Femand Fortin, « Le “Rynérisme” et le mouvement espagnol », L'Endehors n° 320, juillet 1938.

(2) Paul Vigné d'Octon, « Han Ryner et son œuvre (suite) », La Revue anarchiste n° 19, août 1923.

(3) J.-H. Rosny aîné, « Han Ryner et “Les Loups” » Les Cahiers des amis de Han Ryner n° 35, 1954, p. 3-4.

(4) « Nos enquêtes », La Revue anarchiste n° 3, février 1930.

(5) Les Temps nouveaux n° 50, du 9 au 15 avril 1904.

(6) P. Vigne d'Octon, « Han Ryner et son œuvre », La Revue anarchiste n° 15, mars-avril 1923.

(7) Pour un tour d'horizon de l'activité littéraire de Han Ryner, voir : Felip Equy, « Bref aperçu de l'œuvre écrite de Han Ryner », Actes du colloque Han Ryner, Marseille 28 et 29 septembre 2002, Centre international de Recherches sur l'Anarchisme de Marseille et Les Amis de Han Ryner, Marseille, 2003, p. 13-19.

(8) Manuel Devaldès, « Revue critique des faits, des idées, des écrits », L'Idée libre, 12 novembre 1912.

(9) J.-H. Rosny aîné, « Hommage à Han Ryner », Cahier des Amis de Han Ryner n° 90, septembre 1968, p. 4-6.

(10) Marcel Sauvage, « Han Ryner, écrivain. Allocution prononcée au Théâtre de la Renaissance », L'Un (Anciennement La Mêlée ») n° 1, mars 1920. La prédilection de bien des anarchistes pour la première période des romans de Han Ryner est souvent réitérée. Maurice Wullens, critiquant Ryner pour son adhésion à un projet « bourgeois » d'aide aux écrivains besogneux, ne peut s'empêcher de s'exclamer : « Que nous voilà loin des Prostitués, du Crime d'obéir, du Sphinx rouge et de tant d'œuvres courageuses » (« Revue des revues ». La Revue anarchiste n° 21 novembre 1923). Ce à quoi l'écrivain répond en soulignant la cohérence interne de sa démarche, position qui sera toujours la sienne : « Je vous aime un peu douloureusement, Wullens, d'aimer mon passé jusqu'à ne plus pouvoir comprendre un présent qui, pourtant, le continue avec fidélité » (Han Ryner, « Avec un sourire amical. », La Revue anarchiste n° 22. décembre 1923).

(11) Marcel Sauvage, op. cit.

(12) Il est intéressant à cet égard de rappeler que Ortega y Gasset établissait lui aussi un parallèle entre les cyniques et les anarchistes, considérant ceux-là les « nihilistes de l'hellénisme » (The Revolt of the Masses. New York : Norton & Company, 1957, p. 160).

(13) Manuel Devaldès, « Chronique littéraire », Le Libertaire, n° 34, du 25 juin au 2 juillet 1905.

(14) Albert Libertad, « Dans les Livres, Le Petit Manuel individualiste, par Han Ryner », L'Anarchie n° 5, 11 mai 1905.

(15) Victor Méric, « Han Ryner », Les Hommes du Jour n° 242, 7 septembre 1912.

(16) Fernand Fortin, art. cit. Pour plus d'informations sur la fortune, considérable, de Ryner en Espagne, voir l'article de Dolors Marín Silvestre : « Han Ryner et la diffusion de sa pensée au sein de l'anarchisme ibérique », Actes du colloque Han Ryner, op. cit..

(17) Victor Méric, art. cit.

(18) P.S. à l'article de Fortin.

(19) J.H. Rosny aîné, « Hommage à Han Ryner », op. cit.

(20) Adolfo Ballano, cité par Dolors Marín Silvestre, op. cit. p. 89.

(21) Le Journal du Peuple, 17 février 1899

(22) La parution se tait en quinze feuilletons. du numéro 250 (9 avril) au numéro 264 (23 juillet).

(23) Gilbert Évenas, « Le Pacifisme de Han Ryner », Actes du colloque Han Ryner, op. cit., p. 103-105.

(24) Louis Simon, À la découverte de Han Ryner, Roger Maria, 1970.

(25) L'Anarchie n° 37, juillet 1928. « En bouquinant » [Article non signé]. D'autres fois, cette rubrique est signée du pseudonyme La Cisaille.

(26) Plus loin encore il morigène « les moralistes pour petits enfants que sont aujourd'hui les prétendus historiens ».

(27) Livre II, Chapitre XXXI.

(28) Livre I, Chapitre LXXIV.

(29) Livre  I, Chapitre XXVII.

(30) « Cependant Othon, contre toute attente, ne s'engourdissait pas dans les délices et la paresse : il ajourna les plaisirs, dissimula son goût pour la débauche et subordonna le tout à la dignité impériale : mais ses vertus hypocrites et ses vices, qu'on s'attendait à voir reparaître, n'en inspiraient que plus de crainte » (Livre I, chapitre LXXI ).

(31) « Plus tard, après la mort de mon père, Onomasia [sa mère], avec je ne sais quel mélange d'émotion et de finesse, répétait, chaque fois que Marcus et moi nous embrassions : “Mes enfants, ah ! mes enfants, vous êtes encore plus frères que vous ne croyez”. »

(32) Il serait tentant de faire ici un rapprochement avec les nouvelles de Rosny sur l'amour des femmes laides, dans lesquelles cet écrivain, proche de Ryner, fait l'éloge d'un amour libre et compatissant.

(33) Lysander Spooner, Vices Are Not Crimes : A Vindication of Moral Liberty (1875) ; traduction française, Nos vices ne sont pas des crimes, Belles Lettres. 1991.

(34) Livre I, Chapitre LXXXIII.

(35) Livre I, Chapitre LXXXV.

(36) Livre II, Chapitre XXXI.

(37) « D'autres auront gardé le pouvoir plus longtemps, personne ne l'aura quitté avec autant de courage » (Livre II, Chapitre XLVII).

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