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14 juin 2009 7 14 /06 /juin /2009 12:59

J'ai dit au précédent billet, à l'occasion de la réédition d'Au pays du mufle aux éditions Cynthia3000, que Ryner et Tailhade ne s'aimaient pas du tout. A l'origine de cette haine réciproque, sauf erreur de ma part, on trouve une critique par Ryner dans le n° 2 de la revue Les Partisans d'Imbéciles et gredins. Ce livre de Laurent Tailhade paru en 1900 est d'ailleurs édité par La Maison d'Art, dont Les Partisans est une émanation. Mais Ryner avait une manière particulière de faire la réclame pour les productions maison, comme on va le lire...

L'article a été repris presque tel quel dans Prostitués (1904), mais Ryner l'a fait suivre d'une sorte de mise à jour constituée d'une critique des Discours civiques publiés en 1902 (chez Stock). Ce compte-rendu est peut-être paru d'abord dans un périodique, mais cela reste à déterminer. Dans Prostitués, Tailhade est placé au chapitre X "Les Sociales".

Le texte ci-dessous est donc celui de Prostitués. Les variantes par rapport à l'article des Partisans sont donnés en notes.

Pour en savoir (beaucoup!) plus sur Laurent Tailhade, il faut consulter Les Commérages de Tybalt, le site de Gilles Picq, et lire la biographie que ce dernier lui a consacré : Laurent Tailhade ou De la provocation considérée comme un art de vivre (Maisonneuve & Larose, 2001).


Je salue en Laurent Tailhade le moraliste parnassien.

Il y a une morale parnassienne, comme il y a une morale romantique et une morale classique. La morale est l'autre face de l'esthétique. Elle est l'esthétique du geste ; toujours elle exige « que le geste soit beau. » Mais nos opinions sur la beauté sont diverses. La morale du boutiquier approuve le geste utile, comme son esthétique admire un canal ou un chemin de fer. Avant que d'écrire ou d'agir, le classique apprend à penser, et geste ou parole lui semblent beaux qui expriment directement et clairement le pouvoir absolu de la raison. Morale romantique, tu es le triomphe joyeux et hurlant du passionné et de l'excessif. Le Parnasse, réaction contre le romantisme, revient vers le classicisme ; mais il reste superficiel. Prenant pour laideur toute beauté expressive et insoucieux de régler ou d'exalter le dedans, il aime dans le geste, non ce qu'il peut révéler de calme noblesse ou de générosité fougueuse, mais la seule beauté précise et presque immobile de la ligne. Il est très exigeant pour l'extérieur, qui seul lui importe et, si l'agitation romantique et le tremblement énorme du panache le font sourire, la raison classique lui semble manquer un peu de relief.

En morale comme en critique, le classique estime ou blâme. Le romantique s'extasie ou s'indigne, « admire comme une brute » ou brandit un fouet ivre. Le parnassien, qui a peu de motifs d'agir, est surtout un puriste et un abstentionniste ; il dit des mépris en ironies savantes et aiguisées. L'expression claire suffit au classique. La phrase romantique se gonfle de passion, s'agite en violences, éclate de couleurs ; mais toujours, même lorsqu'elle hurle les pires souffrances ou rugit les plus extrêmes colères, ses harmoniques disent la joie de ne point parler bourgeoisement. Le parnassien est un pharisien ; lui aussi se satisfait à se sentir différent ; il jouit de l'impeccabilité et du relief de sa correction et son expression cherchée laisse voir ce plaisir vaniteux.

La syntaxe de Laurent Tailhade est d'un dessin net et arrêté. Sa simplicité presque classique ordonne en harmonie la richesse laborieuse et composite du vocabulaire. Les mots sont extraits de partout, du vieux français, des dialectes occitans, du latin surtout. Quelquefois, Tailhade pille trop à la fois, se pare de trop de strass différents, s'applique trop à nous paraître « quelque chose d'estomirande qui, tout d'abord, fait issir dans les entrailles une copieuse vérécundie. » Le plus souvent, son opulence artificielle, et prétentieuse un peu, ne nous choque pas, nous amuse plutôt par l'habileté précieuse avec laquelle les cailloux jolis sont taillés, tels des diamants. Comme Banville, Tailhade est un parnassien fantaisiste parce qu'il est un romantique impuissant : il remplace par de l'étrangeté qui s'amuse et qui veut étonner, la couleur et l'abondance spontanée qui lui manquent. Cet occitan agressif est un romantique par l'élan intérieur ; la mode du jour (a) et la pauvreté de sa nature le retiennent parnassien. Chez lui, morale et esthétique sont d'accord avec la faiblesse roidie du tempérament, en lutte avec le désir profond et inavoué. Une des rares phrases mal faites qu'on rencontre dans ses livres (b) vante chez je ne sais plus quel écrivain « une verve amère (c) dont le contour un peu sec de sa phrase permet de savourer toute la cruauté . » Savez-vous pourquoi, à cet instant, la métaphore titube un peu ? C'est que Tailhade ne songe guère au monsieur quelconque qu'il loue. Il songe à Tailhade et, par une illusion facilement explicable, donne comme une seule et même chose ce qu'il voudrait avoir et ce qu'il a réellement. Il n'a pas la verve, puisqu'il n'a ni abandon ni abondance généreuse. Il a la cruauté, l'ironie calculée. Il n'a jamais la joie des larges mouvements et de l'irrésistible puissance à demi-consciente. Quand il la poursuit, c'est une course après la verve, une course épuisante et immobile de cauchemar. Mais il a souvent le plaisir adroit et haineux de sentir que son épée empoisonnée vient de glisser, précise et meurtrière, au défaut de la cuirasse.

La folie romantique est contagieuse ; elle enlève une foule plus facilement que la sagesse classique. La froideur parnassienne, même quand elle recouvre le néronisme d'un histrion impuissant, reste distinguée et inspire aux foules un respect étonné et hostile. Un homme d'état est classique ; un tribun est romantique ; à moins d'un très grand effort commercial (d), l'orateur parnassien ne sera qu'un conférencier pour lettrés et pour snobs. Il pourrait être aussi un procureur de la république et de l'échafaud avec sa phrase qui tombe de haut comme le couperet de la guillotine et qui, comme lui, est froide, polie et coupante.

Le jury acquitte souvent les crimes passionnels. Pourvu que l'avocat vibre, les bons boutiquiers qui sont venus au Palais un peu comme à un devoir et un peu comme à un plaisir ; un peu comme à leur boutique, mais un peu comme au théâtre ; disposés sans doute à défendre la chère société faite à leur ignoble ressemblance, mais prêts aussi à applaudir l'acteur habile, oublient un instant leur morale utilitaire, se laissent entraîner à l'ivresse romantique (e). Le parnassien condamnerait un geste qui manqua de mesure et il méprise « ces meurtres conjugaux dont l'abomination démodée fit les beaux jours des palabres romantiques. »

La conduite de Morny fut d'ordinaire parnassienne. Un jour, cependant, M. le duc s'oublia à quelque romantisme : il sortait peut-être de relire Marion de Lorme et, dans la courtisane, ne voulut voir que la femme. Tailhade ne lui pardonne point ce mouvement : « Quand le duc de Morny offrit son bras à Cora Pearl, pour entrer au Casino de Baden, dont on lui refusait l'entrée, le duc de Morny se comporta comme un goujat véritable. » En 1860, sous le règne de la morale romantique, on trouva son attitude « chevaleresque ». Je l'approuve aussi, malgré toutes les foudres de Tailhade, peut-être par un reste de romantisme, plutôt, je crois, par mépris pour les gens qui fréquentent les casinos : de quel droit ces grecs et ces mondains repoussent-ils leur sœur la courtisane, et quelle étrange présomption peut bien leur persuader qu'ils lui sont, en quoi que ce soit, supérieurs ?

Mais le parnasse est aristocratique plus que noble ; son impassibilité ordinaire est faite d'élégance, non de stoïcisme et son dédain, qui s'arrête aux extériorités, condamne les manières et ignore les âmes.

Tailhade reproche volontiers à notre époque « son absence totale d'aristocratie. » Ses paroles pardonnent presque à la guerre d'autrefois et, au fond, son cœur l'aime, car les anciens soudards « n'intégraient point sans quelque désinvolture cette besogne édifiante » et « elle n'allait point sans les beaux faits d'armes, les grands coups d'épée, les actes justifiant l'attitude et la valeur excusant le panache ». Aujourd'hui, elle lui apparaît tout à fait condamnable parce que sa laideur éternelle s'est extériorisée : « Elle sent la gamelle et la buffleterie des bas officiers, l'amour ancillaire d'une populace de Gothons en extase devant le caporal ignominieux. » Il y a, paraît-il, un parti politique « où les professeurs d'élégance oublient de saluer sur le terrain un adversaire qu'ils jugent pourtant digne de croiser le fer avec eux » ; et Tailhade s'irrite (f) contre ces vilains « à qui mesdames leurs mères, trop occupées de leurs confitures et du point de sel à mettre dans le pot, n'eurent guère le temps d'apprendre le bel air des choses. » Si l'article de quelque journaleux injurie, le lendemain d'une rencontre, l'adversaire de la veille, le moraliste parnassien s'émeut tout à fait devant tant d'inélégance : « Voilà qui mérite non le dédain ni l'ironie, mais les châtiments corporels dont il sied de punir une insolence de laquais. »

Voyez, d'ailleurs, où s'adressent tous ces aristocratiques mépris. Ils vont au christianisme « inventé par les esclaves, » au christianisme qui a « ravalé jusqu'à la plus honteuse barbarie le monde gréco-romain, effaçant tout vestige de raison et de beauté » ; au christianisme qui a « posé sur l'univers, comme une chape de plomb, son manteau de folie et de laideur. » (g) Je soupçonnne Dante, en effet, de n'avoir rien de parnassien et Polyeucte, renversant les idoles, manque vraiment de tenue. Ils vont encore, ces dédains olympiens, à toutes sortes de gens qui, la plupart, méritent le mépris de plusieurs façons. Mais c'est pour quelque raison tout extérieure que Tailhade les abhorre : pour leur inélégance, pour leur « odeur d'humanité peu lavée » ou pour leur « pieds hydrophobes. »

Il reproche sa goutte et sa fistule plus que ses vers au « suave Coppée un peu sourd et gâteux avec largesse », à « Coppée à qui ses infirmités et sa haute dévotion impartirent le sobriquet d'anus dei. » — Les sophismes éhontés de Charles Maurras le dégoûtent moins que sa « surdité cancéreuse et la sanie fétide qui découle de son nez. » — Si Barrès, au lieu d'être « laid, cagneux et mal bâti », ressemblait à Apollon, et si, au lieu d'être lâche bassement, il montrait, comme d'autres canailles, quelque jolie bravoure extérieure, Tailhade ne verrait peut-être plus sa nullité intellectuelle et son infâmie morale. Car ce sont les « charmes » physiques de Barrès qu'il vitupère à plusieurs reprises : « son dos circonflexe, sa voix dure et sèche d'eunuque, sa jaunisse d'envieux... ses dents à pivot, son air emprunté de cuistre qui met pour la première fois les pieds dans un salon. » Et il reprend ailleurs : « Cheveux plats de sacristain, nez crochu, oreilles telles un rebord de pot de chambre, avec je ne sais quoi de godiche et de constipé qui fait songer à un fœtus en rupture de bocal. »

Même quand il s'agit de « Drumont, entrepreneur de mensonges, fauteur d'assassinats et pasteur de solécismes », notre moraliste descriptif lui reproche surtout « sa face d'égoutier » et une barbe « hospitalière » qui, paraît-il « consternera d'envie, parmi les bienheureux, le pédiculaire Benoît Labre. » Il est surtout « Drumont-le-Vermineux » et on lui en veut, plus que de tous ses crimes, de ce que « petit employé de l'Hôtel de Ville en 1867, il a gardé la crasse insaponifiable des bureaux. » (h)

Je n'ai regardé jusqu'ici que le Tailhade déjà ancien qui soignait sa tenue. Il a fait, depuis, le grand effort commercial et déformateur. Il est le soldat soldé d'un parti. Du Parnasse il est descendu dans la boue de l'Action quotidienne et collective.

Notre beau libertaire s'associe aux expéditions glorieuses où l'on fait taire « au nom de la loi » un homme « non autorisé » à parler. Trop occupé à sa besogne de policier, le vaillant anarchiste fabrique à la grosse des articles dont il n'a pas le temps de relire toutes les phrases. Il lui arrive de cacographier comme un chef de la sûreté ou comme un pur journaliste. Dans l'Action du 25 juin 1903, il écrit ces lignes qui pourraient être de M. Goron, de Saint-Georges de Bouhélier ou même de mon ami Jean-Bernard : « A part l'escarbot merdivore, à part les saints déjà nommés, nul être humain ne barbotta dans la crotte avec de pareilles délices. » Certes quand je cite de telles phrases chez Saint-Georges de Bouhélier c'est pour faire connaître par des exemples la manière ordinaire de mon auteur ; ici, je ris d'un accident plutôt rare, mais qui ne serait jamais arrivé au Tailhade ancien. Le Tailhade actuel, dans sa précipitation, oublie quelquefois qu'il sait le latin et même le français.

Si son noble effort commercial a rendu sa phrase moins sûre, en revanche elle l'a doué d'un mérite dont je le croyais incapable, la souplesse oratoire. Né pour amuser les lettrés et pour faire jouir les poètes, voici qu'il obtient les applaudissements des francs-maçons.

Depuis quelques années, nos intellectuels, croyant peut-être comme les écrivains russes aller au peuple, vont aux diverses populaces qui votent. Jules Lemaître est devenu un frère prêcheur ; Laurent Tailhade, un f∴ orateur.

Dans ses Discours civiques, la phrase, d'un rythme souvent admirable et qui toujours s'admire, s'étale comme une queue de paon. Elle porte le coloriage amusant de nombreux latinismes. Diverses éruditions y doivent faire bâiller la colonne du Nord et la colonne du Midi. Mais les lumières de l'Orient brillent d'enthousiasme et s'étonnent qu'avec tant de grâce on porte tant de science. Les lumières de l'Orient sont naïves et ne soupçonnent jamais que les poids soulevés par un hercule de loge puissent être du carton peint en fer.

Autant que par ses pédanteries, Tailbade éblouit ces pauvres gens par ses prétentions aristocratiques. Il a, ce noble individualiste, tous les snobismes sociaux. Il ne sait même pas mépriser d'une façon qui ne soit pas méprisable. Ses dédains les plus justifiés portent toujours avec eux un relent de bourgeoisie vaniteuse et c'est souvent M. Jourdain qui parle par la bouche grandiloque du prétendu anarchiste. Il regarde de haut dans les juges qui le condamnèrent des « bourreaux mal appointés. » Ces robins jaloux lui en veulent, M. de Tailhade l'affirme, pour la noblesse de sa naissance et de ses manières. Ils « ne peuvent endurer un citoyen né, comme eux et plus qu'eux, au sommet de l'échelle sociale... » De telles phrases font grand plaisir à qui les prononce et parfois elles appellent les applaudissements. De telles mœurs vaniteuses me paraissent de bonnes mœurs oratoires. Combien de bons yeux naïfs doivent s'écarquiller pour apercevoir là-haut, « au sommet de l'échelle sociale », le f∴ orateur.

Le f∴ orateur est d'ailleurs charmant. Il arrive toujours les mains chargées d'un bouquet d'espérances, fleurs de papier qu'il croit peut-être vivantes, que dans tous les cas il affirme vivantes. Il annonce, avec des accents de prophète idiot ou de charlatan roublard, que bientôt tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes. Sa phrase puissante va jusqu'à rajeunir la terre, à condition que cette vieille vieillisse encore un peu. Il proclame prochaine l'époque où montera vers le soleil « avec les chœurs et les parfums de Cybèle rajeunie, la pieuse allégresse du banquet où l'Homme, à jamais débourbé des dogmes et des lois, communiera, dans une agape généreuse, avec l'humanité. » Et l'idéal magnifique que Tailhade nous propose n'est pas difficile à atteindre. Peut-être M. Combes sera-t-il un pasteur suffisant pour nous conduire à la terre promise. Car, — Tailhade n'en doute pas, ni vous non plus, je suppose, — « le surnaturel en fuite, la misère disparaîtra bientôt. »

Très oratoire aussi, la simplicité agressive de son esprit. Quand l'individu est mort qui combattit le mal social, les puissants s'emparent de son nom, et ils faussent et tordent sa pensée jusqu'à s'en faire une couronne. Il n'y a pas d'exemple d'une gloire populaire qui ne soit devenue la proie des puissants. Leygues, tyranneau de la pensée, et Hanotaux, valet du bourreau Abdul-Hamid, ne furent-ils pas les loueurs officiels de Victor Hugo, âme sans générosité certes, mais verbe toujours prêt à combattre pour les libertés et à défendre les peuples opprimés ? Volontiers Tailhade tomberait dans la sottise de vilipender le poète, uniquement parce que des politiciens le vantèrent. Il méprise Jeanne d'Arc dès que les patriotes vomissent sur elle leurs louanges et, puisque les clergés actuels se réclament du nom de Jésus, il oublie que Jésus vivant fut l'ennemi des clergés et de toutes les organisations oppressives. Au lieu de délivrer d'une parole vaillante et juste l'Individu prisonnier apparent des sociaux, il l'insulte pêle-mêle avec eux. Sa phrase, grossière et enfantine comme un franc-maçon, est parfois, aussi injurieuse à Jésus que le crachat d'un juif du peuple, le soufflet d'un soldat ou l'existence d'un prêtre.

Malgré les surcharges et les arabesques d'un style vaniteux, Laurent Tailhade, je l'avoue, est aujourd'hui un orateur. Ses rythmes, toujours vivants, dansent parfois avec des grâces prétentieuses, parfois se précipitent hostiles et aveugles sur tout ce que le hasard dresse devant eux . Et toujours la pensée qu'ils portent comme une fleur ou comme une arme est oratoire par sa pauvreté sans nuances, par sa simplicité vide, par sa banalité bourgeoise ou populaire.


Variantes par rapport à l'article paru au n° 2 de la revue Les Partisans

(a) le mode au lieu de la mode du jour.

(b) son livre au lieu de ses livres — en l'occurence : Imbéciles et gredins (La Maison d'Art, 1900).

(c) amère n'est pas en italique dans l'article.

(d) A été ajouté : à moins d'un très grand effort commercial,.

(e) Tous les points-virgules de cette phrase étaient des virgules dans l'article original.

(f) Manque : un peu.

(g) Le guillemet ouvrant n'est présent ni dans l'article, ni dans le volume. Je l'ai placé selon ce qui m'a paru le plus raisonnable, mais il faudrait consulter l'ouvrage de Tailhade, Imbéciles et gredins, d'où est tiré la citation.

(h) Tout le reste de l'étude est postérieur à l'article des Partisans. L'article se terminait cependant par ce paragraphe non repris :

Je ne m'arrêterais pas de citer car, tout en trouvant cette critique peu pénétrante, je suis contraint d'admirer bien des mots amusants et qui risquent de rester. Plus qu'une phrase, nourrie et crépitante comme un feu de peloton : « Les écrouelles de Quesnay suintent chaque jour un virus identique et, malgré le parfum de bidet qu'on lui sent, l'eau bénite d'Arthur Meyer semble fade aux lecteurs épileptiques de Rochefort, notre Sganarelle national. »
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Published by C. Arnoult - dans De HR (essais)
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21 mars 2009 6 21 /03 /mars /2009 16:34

Ouvrage de critique littéraire dans la continuité de la dénonciation des "bas-bleu" par Barbey d'Aurevilly, Le Massacre des Amazones est sous-tendu par le principe selon lequel il y aurait des genres qui conviendraient mieux aux hommes (les ouvrages d'imagination) et d'autres mieux aux femmes (les écrits intimes et épistolaires), et que par conséquent tout écrivain qui ne conformerait pas à cet axiome ferait nécessairement une mauvaise œuvre. Principe sexiste qui me paraît extrêmement contestable. Chose curieuse, dans l'utopie des Pacifiques, par exemple, dont l'écriture n'est pas très éloignée dans le temps de celle du Massacre, il n'y a apparemment aucune division sexuelle des tâches ni des aptitudes. Contradiction ou paradoxe ? Ou évolution de ses idées chez Ryner ? Je n'ai pas tranché la question.

Ces choses dites, et pour contestable que soit la donnée de base, ce bouquin est remarquable à deux titres : d'une part, Ryner s'y montre excellent styliste polémique (voir cet extrait ou cet autre) ; d'autre part, à l'instar des hérétiques dont la trace nous est conservée par les anathème de leurs persécuteurs, nombre d'auteures complètement oubliées nous sont révélées par cet ouvrage.

C'est pourquoi, comme je l'avais fait pour Prostitués, je mets en ligne la table des matières et l'index du Massacre des Amazones. Si cela peut intéresser quelque chercheur ou chercheuse en histoire littéraire... d'autant que le fichier de scan de ce livre est maintenant disponible sur Scribd.


[Table des matières]   [Index]


Table des matières

  • I. La Veillée d'armes 1
  • II. Première Rencontre6
    • Paul Georges7
    • Jean Laurenty7
    • Paul Junka7
  • III. Les Cygnes noirs13
    • Jane de la Vaudère14
    • Rachilde16
  • IV. Une Pointe en Franco-Russie23
    • Henry Gréville23
    • Camée24
    • Marguerite Poradowska25
    • Cécile Cassot26
    • Tola Dorian30
  • V. Anglomanie39
    • Mme Alphonse Daudet39
    • Max Lyan45
  • VI. Grosses Chevilles53
    • Louise Ducot53
    • Daniel Lesueur57
    • Hélène Vacaresco66
    • Madeleine Lépine70
    • Jean Bertheroy71
    • Mme Caro-Delvaille74
    • François Casale74
    • Camille Bruno74
    • Claudine Funck Brentano75
    • Antoinette Renaud75
    • Duchesse de la Roche-Guyon75
    • Marie Valandré76
    • Mme de Montgomery76
    • Rachel Boyer76
    • Berthe Reynold76
    • Andréa Lex78
    • Marie Nervat78
  • VII. Les Cantinières82
    • Simone Arnaud83
    • Mme Sari-Flégier86
    • Mme William Mitchel88
    • Mme Astié de Valsayre101
    • Jean Rolland103
    • Paul Erasme104
  • VIII. Quelques Mères Gigognes106
    • Georges de Peyrebrune106
    • Th. Bentzon110
    • Jeanne France112
    • Mme Edmond Adam113
    • Jeanne Mairet114
    • Mme Stanislas Meunier116
    • Camille Pert118
    • Mme Gouraud120
    • Paul d'Aigremont122
    • Georges Maldague124
    • Charles de Vitis125
  • IX. En Enfance126
    • Mme O. Gevin-Cassal130
    • Mme Constant Améro132
    • Adriana Piazzi133
    • Berthe Flammarion134
    • Mme V. le Coz136
    • Blanche Leschassier137
    • Pauline Kergomard137
    • Lydie Martial137
  • X. Fille, Femme ou Veuve141
    • Mme de Witt142
    • Judith Cladel146
    • Judith Gautier148
    • Marie-Louise Néron149
    • Mme Georges Renard152
    • Mme Hector Malot154
    • Mme Catulle Mendès156
    • Mme Dieulafoy158
    • Marie Léopold-Lacour159
    • Séverine160
    • Mme de Nittis166
    • Mme Edgar-Quinet168
    • Mme Michelet168
    • Georges Régnal169
    • Mme P. Caro170
    • Mme E. Caro170
  • XI. Quelques Parasites171
    • Sarah Bernhardt172
    • Alice Regnault174
    • Louise France176
    • Mme Carette177
    • Dora Mélégari180
    • Lucien Pérey183
    • Arvède Barine184
  • XII. Les Frondeuses186
    • Bradamante187
    • Savioz188
    • Pauline de Grandpré188
    • Maria Pognon189
    • Aline Valette190
    • Camille Bélilon190
    • Marie Maugeret191
    • Kæthe Schirmacher191
    • Marie Mali191
    • Caroline d'Ambre192
    • Claire de Pratz192
    • Marcelle Tinayre192
    • Thécla193
    • Blanche Galien193
    • Marie Quinton193
    • Jeanine193
    • Clotilde Dissard193
    • D. Etchard193
    • Dorothée Klumpke193
    • Mme Hudry-Ménos193
    • M. L. Gagneur193
    • Harlor194
    • Manoël de Grandfort194
    • Pauline Vigneron194
    • Ibo194
    • Triboulette194
    • Louise Michel195
    • Olga de Bézobrazow195
    • Mme E. Sallez196
    • Rose Romain197
    • Gyp200
    • Marni201
    • Marie-Anne de Bovet204
  • XIII. Primées208
    • Marianne Damad209
    • Brada210
    • Mary Floran211
    • Mary Summer212
    • François Deschamps213
    • Jacques Fréhel214
  • XIV. Je pense, donc je suis 220
    • Comtesse Diane222
    • Maria Star224
    • Clémence Royer226
    • Clémence Bader228
    • Eulalie-Hortense Jousselin231
    • Esther de Suze233
    • Ossit234
    • Paul Grendel235
    • J. de Tallenay235
    • Lucie Grange236
  • XV. Au hasard de la massue238
    • Stéphanie Tascher de la Pagerie238
    • Mme de Rute239
    • Mme d'Uzès241
    • François Vilars242
    • Jean de Ferrières243
    • Mme Schalck de la Faverie243
    • Noël Bazan246
    • Jane Guy249
    • Sœur Marie du Sacré-Cœur252
    • Jeanne Amen253
    • Jean Dornis253
    • Marie Dronsart254
    • Antonia Bossu254
    • Marga254
    • Max Dufort254
    • Liane de Pougy255
    • Marthe Stiévenard255
    • Mme Roy de Montigny256
    • Georges Duhamel256
    • Maurice de Souillac257
    • Pierre Dax257
    • Mme d'Apraxin257
    • Mme Albérich-Chabrol257
    • Elisa Bloch257
    • Sergines257
    • Marie Colombier257
    • Jeanne Chauvin258
    • Mary-James Darmesteter258
    • Nelly Lieutier258
    • Berthe Mendès258
    • Mme Penquer258
    • Louise Réville258
    • Mme Henri de Régnier258
    • Pauline Savari258
    • Baronne Staffe258
    • Mme Lecomte du Nouy259
  • XVI. Paix Équitable 260

  • Index alphabétique

    [A] [B] [C] [D] [E] [F] [G] [H] [I] [J] [K] [L] [M] [N] [O] [P] [Q] [R] [S] [T] [U] [V] [W] [Z]

    A

    Ablancourt (Perrot d'). Voir Perrot.
    Ackermann (Mme), 33
    Adam (Mme Edmond), 23, 113, 114, 187.
    Adam (Paul), 64.
    Aicard (Jean), 53, 72.
    Aigremont (Mme Emma Roussen, en littérature Paul d'), 122, 123, 124.
    Albens (vicomte d'), pseudonyme de Mme de Rute. Voir ce nom.
    Albérich-Chabrol (Mme), 257.
    Alberoni (cardinal), 154.
    Allais (Alphonse), 128.
    Ambre (Caroline d'), 192.
    Amen (Jeanne), 253.
    Améro (Mme Constant), 128, 129, 132.
    Améro (Marie), voir Mme Constant Améro.
    Amestoy (Amélie), 118.
    Andromaque, 197.
    Anjou (René d'), pseudonyme de Mme Gouraud. Voir ce nom.
    Apraxin (comtesse d'), 257.
    Arc (Jeanne d'), 91, 149, 228.
    Aristophane, 199.
    Armoises (Marie-Louise Olivier des), 258.
    Arnaud (Mm Coppin-Albancelli, en littérature Simone), 90, 91, 92, 208.
    Arnault, 96.
    Arvède Barine, voir Barine.
    Astié de Valsayre (Mme), 100, 101.
    Auger, 151.
    Aurevilly (Barbey d'). Voir Barbey.

    B

    Badère (Clémence), 228, 230, 264.
    Balley (Berthe), 258.
    Balleyguier (Noémi), 128.
    Balzac, 5, 111.
    Barbey d'Aurevilly, 1, 2, 3, 4, 15, 23, 24, 29, 30, 113, 140, 168, 208, 251.
    Barbier (Jules), 91.
    Barine (Mme Charles Vincens, en littérature Arvède), 184, 187, 251, 254.
    Barrès (Maurice), 133.
    Barsalou de Laspeyres (Mme). Voir Grandfort.
    Baudelaire, 8, 18, 60.
    Baulny (baronne de), 258.
    Bazan (Mme Veuve Delbousquet, en littérature Noël), 246, 247, 248.
    Beausacq (comtesse de). Voir Diane.
    Bécour (Julia), 235.
    Beethoven, 93.
    Belhomme, 123.
    Bélilon (Camille), 190.
    Belin (Marguerite). Voir Rolland.
    Bélise, 65.
    Bellaigue (Mme de), 128.
    Bellier (Mme), 128.
    Bentzon (Mme Thérèse Blanc, en littérature Th.), 110, 111, 112, 158, 186, 208, 254.
    Bernhardt (Sarah), 147, 148, 172.
    Bertheroy (Mme Roy de Clotte, en littérature Jean), 56, 74, 75, 76, 77, 78, 79, 80.
    Bertillon, 123.
    Bertin (Marthe), 128.
    Berr (Mme Guillaume). Voir Dornis.
    Bézobrazow (Olga de), 195.
    Bias (Mme Martin, en littérature Camille), 258.
    Bigot (Mme Charles), voir Mairet.
    Bister (Henry), pseudonyme de Mme V. Le Coz. Voir ce nom.
    Blanc (Mme Thérèse). Voir Bentzon.
    Blandinières (Claire de), 258.
    Blaye (baronne de), 258.
    Blaze de Bury (Mlle), 258.
    Bloch (Elisa), 257.
    Blocqueville (Mme de), 258.
    Bois (Jules), 5.
    Bonnet (Batisto), 53.
    Bornier (Henri de), 92.
    Bos d'Elbecq (Mme du). Voir Marie du Sacré-Coeur.
    Bosc (Mme Ernest), 258.
    Bosguérard (Mme de), 128.
    Bossu (Antonia), 254.
    Bossuet, 127.
    Bouhélier (Saint-Georges de), 64.
    Bourget (Mme Paul), 258.
    Bourget (Paul), 38, 72, 115, 120.
    Bourron des Clayes (Mme), 258.
    Bouvet (Mme Carette, née). Voir Carette.
    Bovet (Mme de), 128.
    Bovet (Marie-Anne de), 200, 204, 205, 206, 207, 250.
    Boyer (Eudoxie), voir Lex.
    Boyer (Rachel), 82, 84.
    Brada (comtesse de Puliga, en littérature), 210.
    Bradamante (Mme Constant, en littérature), 187.
    Brète (Mlle Alice Cherbonnel, en littérature Jean de la), 136.
    Breton (Jules), 53.
    Brisson (Adolphe), 256.
    Brisson (Henri), 19o, 228.
    Brisson (Mme Adolphe), 257.
    Brougthon (Rhoda), 40.
    Brunetière (Ferdinand), 159, 185.
    Bruno (Mme Alfred Fouillée, en littérature), 128.
    Bruno (Camille), 81, 255.
    Bruyère (Mme Chéron de la). Voir Chéron.
    Burrhus, 127.
    Bury (Mlle Blaze de), voir Blaze.
    Byron, 62.

    C

    Camée (Mme Saling de Kerven, en littérature), 24, 25, 28, 31.
    Carette (Mme), 177, 178, 179, 180, 183.
    Carnot (Sadi-), 201.
    Caro (Mme E.), 170.
    Caro (Mme P.), 170.
    Caro-Delvaille (Mme), 80.
    Casale (Mlle Élisabeth Schaller, en littérature François), 80.
    Caserio, 201.
    Cassot (Cécile), 26, 27, 28, 29, 31, 32, 123.
    Caussé (Marie), 56, 85, 86, 87.
    Cazin (Jeanne), 258.
    Chamfort, 220.
    Chantal (Olivier), pseudonyme de Mme de Nittis. Voir ce nom.
    Charcot, 14.
    Charpentier (Armand), 78.
    Chateaubriand, 117, 215, 258.
    Chauvin (Jeanne), 258.
    Chéliga (Marya), 257.
    Chènedollé, 96.
    Cherbonnel (Mlle Alice). Voir Brète.
    Cherbulliez (Victor), 29, 30, 174.
    Chéron de la Bruyère (Mme), 128.
    Chilra (Jean de), autre pseudonyme de Rachilde. Voir ce nom.
    Circé, 79.
    Cirou (Paul), 257.
    Cladel (Judith), 142, 146, 147, 148.
    Cladel (Léon), 142, 146, 149.
    Claretie (Jules), 125.
    Clayes (Mme Bourron des). Voir Bourron.
    Clerget (Fernand), 75. Clerget (Mme Fernand). Voir Lépine.
    Clotte (Mme Roy de). Voir Bertheroy.
    Colomb (Mme), 128.
    Colombier (Marie), 257.
    Comert (Marguerite), 257.
    Commenge (Mme). Voir Stiévenard.
    Constant (Benjamin), 177, 180, 182.
    Constant (Mme). Voir Bradamante.
    Cooper (Fenimore), 132.
    Coppée (François), 68, 75, 80, 128, 200.
    Coppin-Albancelli (Mme). Voir Arnaud.
    Coquelin, 119.
    Corneille (Pierre), 91, 92, 215, 231.
    Couard, 123.
    Couësdon (Mlle), 177.
    Coulomb (Jeanne de), 128.
    Coz (Mme Le). Voir Le Coz.
    Crébillon fils, 137.
    Cuvier, 233.

    D

    Dalila, 75.
    Dalvy (Mme Edmond Michel, en littérature Jean), 258.
    Damad (Marianne), 209.
    Dante, 59.
    Danville (Mme G.), 259.
    Darcey (Marie), 259.
    Darcy (Mme Charles Laurent, en littérature Jean), 259.
    Darien (Georges), 104.
    Darmesteter (Mme James), 258.
    Darwin, 69, 226, 228.
    Daudet (Alphonse), 53, 141.
    Daudet (Léon), 42, 141, 142.
    Daudet (Lucien), 42.
    Daudet (Mme Alphonse), 3, 4, 38, 39, 40, 41, 43, 44, 46, 47, 48, 51, 186, 210, 251, 260.
    Daudet (Mlle Edmée), 43.
    Dax (Mme Gatouil, en littérature Pierre), 257.
    Decroix, 197.
    Delbousquet (Mme). Voir Bazan.
    Déroulède (Paul), 88, 89, 91, 98, 101.
    Desbordes-Valmore (Mme), 111.
    Descartes, 215, 264.
    Descaves (Lucien), 104.
    Deschamps (Mme Louvrier de Lajolais, en littérature François), 213.
    Deschamps (Gaston), 160.
    Deschanel (Paul), 190.
    Deshoulières (Mme), 74, 250.
    Deslandes (baronne Madeleine). Voir Ossit.
    Dewailly (Amélie), 128.
    Diane (Mme de Beausacq, en littérature comtesse), 221, 222, 224.
    Dickens, 40.
    Diderot, 216.
    Dieulafoy (Mme), 158, 159.
    Dieulafoy (Marcel), 159.
    Dissard (Clotilde), 193, 196.
    Dolor, voir Reynold.
    Donnay (Maurice), 201.
    Doré (Gilbert), pseudonyme de Marcelle Tinayre. Voir ce nom.
    Dorian (princesse Mertchersky, en littérature Tola), 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 73.
    Dornis (Mme Guillaume Berr, en littérature Jean), 253.
    Dostoïewsky, 32.
    Dronsart (Marie), 254.
    Drouet (Ernestine), 95, 96, 99, 100.
    Drumont (Edouard), 80, 201.
    Ducot (Louise). 56, 57, 58, 59, 61, 62, 71.
    Dufort (Marie de Glinka, en littérature Max), 254.
    Duhamel (Mme Georges), 256.
    Dumas fils (Alexandre), 15, 141, 170.
    Dumas père (Alexandre), 123, 141.
    Dupanloup, 98.
    Dupuis (Eudoxie), 118.
    Durand (Mme). Voir Gréville,
    Durand-Valfère (Mme Marguerite), 187.

    E

    Elbe (Clément d'), pseudonyme de soeur Marie du Sacré-Coeur, Voir ce nom.
    Elbhecq (Mme du Bos). Voir Marie du Sacré-Cœur.
    Elisabeth de Roumanie (La reine). Voir Sylva.
    Ennès (Antonio), 240, 241.
    Erasme (Marie Quivogne de Montifaud, en littérature Paul), 103, 104, 105, 187.
    Erckmann-Chatrian, 129, 133.
    Etchard (D.), 193.
    Etchegaray, 240.
    Etrivières (Jehan des), pseudonyme de Mme Astyé de Valsayre. Voir ce nom.
    Euripide, 198, 199.

    F

    Fabre (Joseph), 91.
    Fabrègue (Aimée), 259.
    Faure ( Félix), 188.
    Faverie (Mme Schalck de la). Voir Schalck.
    Fénelon, 25, 127.
    Ferrières (Jean de), 243.
    Feuillet (Mme Octave), 259.
    Feuillet (Octave), 111.
    Filon (Augustin), 212.
    Flammarion (Mme Berthe), 128, 129, 134, 135.
    Flaubert (Gustave), 116.
    Flégier, 93.
    Fleurigny (Henri de), 118.
    Floran (Mary), 211.
    Fontenelle, 231.
    Forpomès (Mlle Jeanne). Voir Junka.
    Forsan, pseudonyme de Mlle Melegari. Voir ce nom.
    Foucaux (Mme). Voir Summer.
    Fouillée (Mme Alfred). Voir Bruno.
    Fouquier (Henry), 5.
    France (Jeanne), 112.
    France (Louise), 176.
    Franc-Nohain, 85.
    Fréhel (Mme Jules Martin, en littérature Jacques), 187, 215, 216, 260.
    Frou-Frou, pseudonyme de Mme Roy de Montigny. Voir ce nom.
    Funck-Brentano (Claudine), 81.

    G

    Gabet (Charles), 150.
    Gagneur (Mme M.-L.), 193.
    Galatée, 62.
    Galien (Blanche), 193.
    Gandillot (Georges), 129.
    Garcin (Mme Eugène), 259.
    Gatouil (Mme). Voir Dax.
    Gaure (Mme). Voir Duhamel.
    Gautier (Judith), 112, 148, 149, 186.
    Gautier (Théophile), 142, 148.
    Gavre (Johan), 256.
    Georges (Paul), 6, 7, 8, 10, 11, 12.
    Gérard (Mme Edmond Rostand, en littérature Rosemonde), 259.
    Géricault, 233.
    Gevin-Cassal (Mme 0.), 128, 130, 131, 133.
    Glinka (Marie de), voir Dufort.
    Goethe, 160.
    Gouraud (Mme), 120, 121.
    Grandfort (Mme Barsalou de Laspeyres, en littérature Manoël de), 194.
    Grandpré (Pauline de), 188, 189.
    Grange (Lucie), 236.
    Grasserie (Raoul de la), 195.
    Grave (Jean), 139.
    Grendel (Paul), pseudonyme de Mme Julia Bécour. Voir ce nom.
    Gréville (Henry), 23, 29, 30, 32, 187, 251.
    Guizot, 128, 142, 143, 180.
    Guy (Jane), 249.
    Gyp (comtesse Martel de Janville, en littérature), 186, 200, 201, 250.

    H

    Hab. Voir Grange.
    Habimélah (Médium). Voir Grange.
    Halt (Marie-Robert), 259.
    Hanotaux (Gabriel), 125.
    Hanoum (Leïla), pseudonyme de Mme Adriana Piazzi. Voir ce nom.
    Harlor, 194.
    Hauser (Fernand), 9.
    Hérédia (José-Maria de), 96.
    Herpin (Mme Luce), voir Pérey.
    Homère, 233.
    Hudry-Ménos (Mme), 193.
    Hugo (Victor), 18, 44, 68, 80, 156, 157, 163, 244, 245.
    Hunedell, autre pseudonyme de Georges de Peyrebrune. Voir ce nom.
    Huysmans (Joris-Karl), 108.

    I

    Ibo, 194.
    Ibsen, 147.
    I. R. G., signature de la duchesse Irène de la Roche-Guyon. Voir ce nom.
    Isis, 78.

    J

    Jammes (Francis), 87.
    Jane (Tante), 128.
    Janville (Mme Martel de). Voir Gyp.
    Jean-Bernard, 149, 152.
    Jean-Bernard (Mme). Voir Marie-Louise Néron.
    Jeanine (Mme Flor. Mauriceau en littérature), 193.
    Joséphine (l'impératrice), 95.
    Joubert, 221.
    Jousselin (Mme Eulalie-Hortense), 231, 232, 233, 264.
    Joyeux (Tristan), pseudonyme de Mme de Montgomery. Voir ce nom.
    Judicis de la Mirandolle (Mme), voir Peyrebrune.
    Junka (Mlle Jeanne Forpomès, en littérature Paul), 6, 7, 8, 10, 12.

    K

    Kaiser (Isabelle), 250.
    Kergomard (Mme Pauline), 137, 138.
    Kerven (Mme Saling de), voir Camée.
    Klumpke (Dorothée), 193.
    Krysinska (Marie), 85.

    L

    La Boétie, 206.
    Labruyère (Georges de), 165.
    La Bruyère, 220.
    La Bruyère (Mme Chéron de), voir Chéron.
    Lacour (Léopold), 159, 187.
    Lacour (Mary-Léopold), 160.
    Latitia (comtesse), autre pseudonyme de Georges Régnal. Voir ce nom.
    La Faverie (Mme Schalck de). Voir Schalck.
    La Fayette (Mme de), 179, 180.
    La Fontaine, 40, 77, 78, 136 ,198, 199, 206.
    Lajolais (Mme Louvrier de). Voir Deschamps (François).
    Lamartine, 96, 131.
    Lamb (baron de), pseudonyme de soeur Marie du Sacré-Coeur. Voir ce nom.
    Lamber (Juliette). Voir Adam (Mme Edmond).
    La Mirandolle (Mme Judicis de). Voir Peyrebrune.v Langer (Mme). Voir Régnal.
    La Pagerie (comtesse Tascher de). Voir Tascher.
    Laplace, 151.
    La Rochefoucauld, 220.
    La Roche-Guyon (duchesse Irène de). Voir Roche-Guyon.
    Larousse, 9.
    Larroumet (Gustave), 184.
    Lasmastres (Mlle Fernande). Voir Laurenty.
    Laspeyres (Mme Barsalou). Voir Grandfort.
    Laurent (Mme Charles) Voir Darcy.
    Laurenty (Mlle Fernande Lasmastres, en littérature Jean). 6, 7, 8, 9, 10, 123.
    Lecomte du Nouy (Mme), 259.
    Leconte (Mlle), 128.
    Leconte de Lisle, 44, 68, 70, 72, 73.
    Le Coz (Mme V.), 136, 137.
    Ledrain (E.), 249, 250.
    Ledru-Rollin, 189.
    Legrand (Marc), 80.
    Lemaître (Jules), 63, 113.
    Lemerre (Alphonse), 213.
    Léon XIII, 163.
    Lepelletier (Edmond), 64.
    Lépine (Madeleine), 56, 74, 75, 76.
    Leroy, 128.
    Leroy-Allais (Mme), 128.
    Le Roux (Hugues), 75, 225.
    Leschassier (Blanche), 137.
    Lescot (Mme), 259.
    Lespinasse (Mlle de), 249.
    Lesueur (Mlle Jeanne Loiseau, en littérature Daniel), 56, 62, 63, 64, 67, 70, 72, 74, 78, 208.
    Levray (Marguerite), 128.
    Lex (Mme Eudoxie Boyer, en littérature Andréa), 56, 84.
    Lieutier (Nelly), 258.
    Linné, 233.
    Littré, 3, 4.
    Loiseau (Jeanne). voir Lesueur.
    Loliée (Frédéric), 198.
    Lorris (Guillaume de), 61.
    Loti (Pierre), 23, 53, 72, 258.
    Louvrier de Lajolais (Mme). Voir Deschamps (François).
    Lyan (Mme Berthe Nolé, en littérature Max), 39, 40, 48, 49, 50, 51, 52, 54, 186, 216, 251, 252, 260.

    M

    Mab, pseudonyme de Marie-Anne de Bovet. Voir ce nom.
    Mairet (Jeanne), 114, 115, 116.
    Maizeroy (René), 5, 139, 254.
    Maldague (Mlle Maldague, en littérature Georges), 124, 125.
    Maldague (Mlle). Voir Maldague (Georges).
    Mali (Marie), 191.
    Malon (Benoît), 153.
    Malot (Hector), 154.
    Malot (Mme Hector), 154, 155, 156.
    Malot (Marthe). Voir Malot (Mme Hector).
    Manuéla (Anne), pseudonyme de la duchesse d'Uzès. Voir ce nom.
    Marceau (Fernand), pseudonyme de Mme Astié de Valsayre. Voir ce nom.
    Marco, autre pseudonyme de Georges de Peyrebrune. Voir Ce nom.
    Marga, 254.
    Marie du Sacré-Coeur (Mme du Bos d'Elbhecq, en religion soeur), 252.
    Marivaux, 156.
    Marni (Mme Marnière, en littérature J.), 186, 193, 200, 201, 202, 203, 204, 260.
    Marnière (Mme). Voir Marni.
    Martel de Janville (comtesse). Voir Gyp.
    Martial (Lydie), 137, 138, 139.
    Martin (Mme). Voir Bias.
    Martin (Mme Jules). Voir Fréhel.
    Maugeret (Marie), 191.
    Maupassant (Guy de), 15, 241, 251.
    Mauriceau (Flor). Voir Jeanine.
    Maurras (Charles), 79.
    Mélégari (Mlle Dora), 177, 180, 181, 182, 183.
    Méliot (Mme Adolphe). Voir Triboulette.
    Mendès (Berthe), 258.
    Mendès (Catulle), 5, 17, 18, 64, 65, 106, 148, 156, 157, 158.
    Mendès (Mme Catulle), 157, 158.
    Mercier (général), 164.
    Mérimée, 160.
    Mérovack, 109.
    Mertchersky (princesse). Voir Dorian.
    Mesureur (Mme). Voir Dewailly.
    Meunier (Mme Stanislas), 16, 117, 118.
    Meunière (la Belle). Voir Quinton.
    Michel (Louise), 195.
    Michel (Mme Edmond). Voir Dalvy.
    Michel-Ange, 233.
    Michelet, 54, 168, 215, 216.
    Michelet (Mme), 51, 168, 160.
    Mirandolle (Mme Judicis de la). Voir Peyrebrune.
    Mirbeau (Mme Octave). Voir Regnault (Alice).
    Mirbeau (Octave), 174, 176.
    Misère (Jean), pseudonyme de Mme Astyé de Valsayre. Voir ce nom.
    Mitchel (Mme William). Voir Drouet.
    Molière, 59, 119, 151.
    Monceau (Julie de), 128.
    Montaigne, 206.
    Montgomery (Mme de), 82.
    Monthéas (J. de), autre pseudonyme de Paul Junka. Voir ce nom.
    Montifaud (Marie Quivogne de). Voir Erasme.
    Montifaud (Marc de), autre pseudonyme de Paul Erasme. Voir ce nom.
    Montigny (Mme Roy de). Voir Roy.
    Montpensier (Mme de), 178.
    Mounet-Sully, 101, 249.
    Mourlon, 248.
    Musset (Alfred de), 14, 68, 176, 197.

    N

    Nansen, 147.
    Napoléon Ier, 94.
    Néron, 127.
    Néron (Mme Jean-Bernard Passerieu, en littérature Marie-Louise), 128, 149, 150, 151, 152, 187.
    Nervat (Jacques), 85, 86, 87.
    Nervat (Mme Jacques). Voir Caussé.
    Newton, 233.
    Ninous (Pierre), autre pseudonyme de Paul d'Aigremont. Voir ce nom.
    Nittis (Joseph de), 166.
    Nittis (Mme de), 167.
    Noël (Yette), autre pseudonyme de Max Lyan. Voir ce nom.
    Nolé (Mme Berthe). Voir Lyan.
    Notine (Manuel de), autre pseudonyme de Manoël de Grandfort. Voir ce nom.
    Nouy (Mme Lecomte du). Voir Lecomte.

    O

    Ohnet (Georges), 63, 64, 115, 174, 208.
    Ossit (baronne Madeleine Deslandes, en littérature), 234.

    P

    Pagerie (comtesse Tascher de la). Voir Tascher.
    Paloff (Mme de), 128.
    Parisette, autre pseudonyme de Georges Régnal. Voir ce nom.
    Pascal, 8, 220, 224.
    Passerieu (Mme Jean-Bernard). Voir Néron (Marie-Louise).
    Patient (Pierre), autre pseudonyme de Marie-Louise Néron. Voir ce nom.
    Paul (Saint), 59.
    Peltier (Paul), 255.
    Penquer (Mme), 258.
    Pérey (Mlle Luce Herpin, en littérature Lucien), 183, 208.
    Perier (Casimir-), 143.
    Perraud (Mgr), 91.
    Perrot d'Ablancourt, 121.
    Pert (Camille), 118, 119, 120.
    Petit (Edouard), 169.
    Peyrebrune (Mme Judicis de la Mirandolle, en littérature Georges de), 106, 108, 109, 186.
    Piazzi (Adriana), 128, 133, 134.
    Pitray (vicomtesse de), 128.
    Poë (Edgar), 18, 19.
    Pognon (Mme Maria), 188,189, 190, 191.
    Poradowska (Marguerite), 25, 31.
    Pougy (Liane de), 209, 231, 255.
    Pratz (Claire de), 192.
    Prévost (Marcel), 5, 15, 115.
    Proudhon, 227.
    Prudhomme (Sully). Voir Sully Prudhomme.
    Psyché, 79.
    Puibusque (De), 160.
    Puliga (comtesse de). Voir Brada.
    Quinet (Edgar), 168.

    Q

    Quinet (Edgar), 168.
    Quinet (Mme Edgar), 168.
    Quinton (Marie), 193.
    Quivogne de Montifaud (Marie). Voir Erasme.

    R

    Rabusson (Henry), 63.
    Rachilde (Mme Alfred Valette, en littérature), 16, 17, 18, 20, 187, 251.
    Rattazzi (Mme Urbain). Voir Rute.
    Raynaldy (Henri), 104.
    Redonnel (Paul), 228, 230.
    Régnal (Mme Langer, en littérature Georges), 169.
    Regnault, 151.
    Regnault (Alice), 175.
    Régnier (Henri de), 96.
    Régnier (Mme Henri de), 258.
    Renan, 226, 258.
    Renard (Georges), 152, 53.
    Renard (Mme Georges), 153.
    Renaud (Antoinette), 81.
    Retté (Adolphe), 104.
    Réville (Louise), 258.
    Reynold (Berthe), 56, 83, 84.
    Richebourg (Emile), 63.
    Richelieu (cardinal de), 125.
    Rivarol, 220.
    Rochefort (Henri), 165.
    Roche-Guyon (duchesse Irène de la), 82.
    Rocher (Edmond), 257.
    Roisel (Mme de). Voir Vilars.
    Roland (Mme), 178.
    Rolland (Mme Marguerite Belin, en littérature Jean), 103, 104, 208.
    Romain (Mme Trébuchon, en littérature Rose), 54, 197, 198, 199.
    Rosalie (Tante), autre pseudonyme de Marie-Louise Néron. Voir ce nom.
    Rostand (Mme Edmond). Voir Gérard.
    Rousseau (Jean-Jacques), 40, 151, 203, 216, 242.
    Roussen (Mme Emma de). Voir Aigremont.
    Roy de Clotte (Mme). Voir Bertheroy.
    Roy de Montigny (Mme), 256.
    Royer (Clémence), 226, 264.
    Rute (Mme de), 239, 240.

    S

    Sainte-Croix (Mlle de). Voir Savioz.
    Saint-Hilaire (Geoffroy), 233.
    Saint-Morand, pseudonyme de Mme O. Gevin-Cassal. Voir ce nom.
    Saint-Saëns (Camille), 93.
    Saling de Kerven (Mme). Voir Camée.
    Sallez (Mme E.), 196.
    Sand (George), 111, 193, 214.
    Santeul, 72.
    Sapho, 76, 111.
    Sarcey (Francisque), 113, 120, 154, 172, 173, 174, 185, 257.
    Sardou (Victorien), 120.
    Sari-Flégier (Mme Blanche), 92, 94.
    Savary (Pauline), 258.
    Savioz (Mlle de Sainte-Croix, en littérature), 188, 189.
    Scarron, 215.
    Schalck de la Faverie (Mme), 243, 244, 246.
    Schaller (Élisabeth). Voir Casale.
    Schirmacher (Koethe), 191.
    Schopenhauer, 8, 11, 33.
    Schultz (Jeanne), 136.
    Scudéry (Mlle de), 130.
    Ségur (Mme de), 137.
    Sénèque, 127.
    Sergines (Mme Adolphe Brisson, en littérature), 257.
    Séverine (Mme Guébhard, en littérature), 160, 163, 165, 166, 187.
    Shakespeare, 48.
    Sidon (Claire). Voir Mendès (Mme Catulle).
    Silvestre (Armand), 89, 115, 207.
    Simone, autre pseudonyme de Marni. Voir ce nom.
    Slowacki, 32.
    Sobol (Mme de), 128.
    Sophocle, 111.
    Souillac (Maurice de), 257.
    Staël (Mme de), 23.
    Staffe (baronne), 258.
    Star (Mme Louis Stern, en littérature Maria), 224, 225.
    Steens (Karl), pseudonyme de Mme Alphonse Daudet. Voir ce nom.
    Stern (Mme Louis). Voir Star.
    Sterne, 62.
    Stiévenard (Mme Commenge, en littérature Marthe), 255.
    Stock (baron), pseudonyme de Mme de Rute. Voir ce nom.
    Stuart (Marie), 41.
    Sully Prudhomme, 39, 44, 53, 57, 59, 60, 68, 221, 257.
    Summer (Mme Foucaux, en littérature Mary), 208, 212, 213.
    Suze (Esther de), 233.
    Sylva (la reine Éhsabeth de Roumanie, en littérature Carmen), 72.

    T

    Taine, 160.
    Talandier (Mélanie), 128.
    Tallenay (Mme Jeanne de), 235.
    Tascher de la Pagerie (comtesse), 238, 239.
    Thallo, pseudonyme de Mlle Melegari. Voir ce nom.
    Thécla, 193.
    Thérèse (sainte), 184, 258.
    Theuriet (André), 111.
    Thierry (Gilbert-Augustin), 235.
    Tinayre (Mme Marcelle), 192, 193.
    Tinseau (Léon de), 255.
    Tolstoï, 32.
    Trébuchon (Mme). Voir Romain.
    Triboulette (Mme Adolphe Méliot, en littérature), 194.
    Truffier, 248.
    Turinaz (Mgr), 253

    U

    Uzès (duchesse d'), 241.

    V

    Vacaresco (Hélène), 72, 73, 74, 208.
    Vadius, 124.
    Valabrègue (Antony), 129.
    Valandré (Marie), 82.
    Valette (Aline), 190.
    Valette (Mme Alfred). Voir Rachilde.
    Vallès, 163.
    Valsayre (Mme Astyé de). Voir Astyé.
    Vaudère (Jane de la), 14, 15, 16, 209, 251.
    Vauvenargues, 220.
    Verlaine, 75, 81.
    Vernes (Mme Th.), 128.
    Véron (Pierre), 201.
    Viélé-Griffin (Francis), 85.
    Vigneron (abbé), 125.
    Vigneron (Pauline), 194.
    Vigny (Alfred de), 198, 199, 200.
    Vilain (Marianne), autre pseudonyme de Marie-Louise Néron. Voir ce nom.
    Vilars (Mme de Roisel, en littérature François), 242.
    Villon, 247.
    Vincens (Mme Charles), voir Barine.
    Vincent (Mme V.), 191.
    Vincent de Paul (Saint), 89.
    Virgile, 59, 197.
    Vitis (Charles de), 125.
    Vogüé (Melchior de), 23.
    Voltaire, 216.

    W

    Walter (Judith), pseudonyme de Mme Judith Gautier. Voir ce nom.
    Weyler (général), 194.
    Witt (Mme de), 128, 142, 143, 144, 145, 208.
    Worth, 101.

    Z

    Zola (Emile), 104, 120, 176, 188.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (essais)
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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 16:26

On peut lire l'introduction de L'Eglise devant ses juges (1937) ici. La moitié de ce chapitre a été publié en brochure sous le titre de Credo quia absurdum (1932) — cf. plus bas.


Chapitre Premier

SOMMAIRE. — Hautaines prétentions de l'Eglise. — « Je parle au nom de Dieu. » — La Bible et le Saint-Esprit. — Hors de l'Eglise, point de salut. » — La Foi et la Raison. — « Ce blanc, dis qu'il est noir.» — L'Eucharistie. — Manger Dieu. — Digère-t-on Dieu ou le Stercoranisme. — Le « Credo quia absurdum » dans Tertullien, Malebranche, Brunetière.

Affirmatrice et dominatrice, l'Eglise me dit :

— C'est toi qui comparais devant moi. Ta raison, ton cœur, ta conscience, tu dois me les soumettre. Tu l'as promis à ton baptême. Ou, ce qui revient au même, on l'a promis pour toi.

Dès que l'Eglise parle, je me sens en pleine folie. Je ne saurais subir longtemps sans les interrompre ses discours et leur démence :

— Vous est-il donc impossible, haute et puissante Reine, d'éviter un instant les escamotages et les sophismes ? Les promesses qu'on fit pour le bébé naissant, il me semble difficile qu'elles m'obligent.

— Elles t'obligent. Ceux qui ont promis en ton nom ont fait le nécessaire pour ta vie spirituelle. Vas-tu, insensé, les renier jusqu'au suicide ? Hors de l'Eglise, point de salut. Ecoute d'un coeur ému les voix mêlées, aussi maternelles l'une que l'autre, de ta Mère et de ton Eglise. Elles t'appellent amoureusement loin du plus effroyable des dangers ; elles t'écartent des flammes éternelles. Sois fidèle afin que je t'ouvre ce ciel où t'espèrent — anxieusement, par ta faute, — ceux qui t'ont donné à moi pour te donner aux béatitudes.

— Tes menaces atroces et tes promesses éblouies, je m'y laisserai émouvoir si ma raison me conseille de les prendre au sérieux. Regardés avec des yeux d'homme, ton paradis et ta géhenne ne vont-ils point me faire rire comme le croquemitaine de mère-grand ou comme ce gentillet petit Jésus qui venait baisotter, dès que je dormais, mon front d'enfant bien sage ? Même avant tout examen, je sens que tu exagères, prêcheuse grandiloque. L'Eternité pour récompenser mon aveugle croyance ou punir ma critique et mes yeux ouverts, c'est un peu trop. L'infini de la perte ou du gain proposé à l'être limité que je suis... Pascal, tes dés sont pipés... Je m'efforce, sans grand succès. de me maintenir dans le doute méthodique. « Plaisante foi —s'écrie Montaigne — qui ne croit ce qu'elle croit que pour n'avoir pas le courage de le décroire. » (1) J'ai le courage de décroire. J'ai secoué la lâcheté de vieillir dans une enfance incurable. Douter : seul moyen de joindre à la foi la bonne foi. Après l'examen, ma foi sera honnête et peut-être profonde. Mais, sera-ce ma foi en toi ou ma foi contre toi ?

— Tu es, malheureux enfant, en de bien mauvaises dispositions. Tu m'affrontes debout, moi à qui l'on parle à genoux. Mais je plains ton orgueil et je pousserai la miséricorde jusqu'à t'instruire. Tes doutes, je les disperserai comme le soleil disperse la brume. Si tu es vraiment de bonne foi, si tu ne préfères pas tes vices à la vérité, tu reviendras, émotion et confusion heureuses, à la mère qui a pitié de ta révolte et de ton égarement. Avec des douteurs, je fais mes docteurs, comme, avec des pécheurs, mes saints les plus glorieux. Exprime tes inquiétudes et tes difficultés où tu t'égares. Je dénouerai tout cela dans la même joie fraîche qu'au matin lumière et réveil dénouent tes cauchemars.

— Ta voix de caresse n'est pas moins autoritaire que tout à l'heure ton accent brutal.

— C'est que je possède les certitudes éternelles et je t'offre de partager mon trésor.

— Tes certitudes, je vais les étudier avec toi...

— Sous moi, sous mon magistère.

— Il me faut les examiner l'une après l'autre.

— Tu y trouveras force et consolation.

— Dis-moi d'abord comment tu les as conquises.

— Je n'ai eu la peine de rien conquérir. Je ne suis pas, qui hésite et rampe, la pauvre science humaine. Ce que je sais, je l'ai appris par révélation. Ce que j'enseigne est parole de Dieu.

— Dieu ?... Y a-t-il un Dieu ?... Si oui, sa révélation doit, me semble-t-il, se faire par la raison qu'il m'a donnée.

— Il te semble mal. Je vais te démontrer que j'ai le dépôt de la vérité révélée. Après quoi, tu n'auras plus qu'à adopter sans examen, en émotion adoratrice, tout ce que je te dirai croyances, au nom de l'Omniscient; commandements et tabous, au nom du Tout-Puissant.

— Tes méthodes me paraissent un peu lestes. Permets que je te prenne davantage au sérieux. J'ai tes catéchismes ; j'ai tes apologies anciennes et récentes ; j'ai tes livres canoniques et les documents de ton histoire. Laisse-moi étudier en paix. Tes manières ridiculement hautaines soulèvent la révolte chez tout être un peu noble ; chez tout être un peu gai, le rire. Va-t-en. Je veux chercher froidement si, par aventure, tu vaudrais mieux que tes manières.

Le fantôme chassé, je me sentais encore tout ému de ses façons impérieuses. Emu jusqu'au rire, car il s'était évanoui en criant le plus joli mot de sa jolie langue fraternelle : « Anathème. Anathème. » Rieur et agacé comme lorsqu'on vient à peine de se délivrer, enfin, d'un fâcheux obstiné. Trop rieur, trop énervé, trop secoueur, si j'ose dire, d'un fardeau récent pour travailler avec sérénité.

Oui, je secouais par instants des épaules courbatues, soulagées et hilares en répétant : « Ah, ces Messieurs prêtres, qui nous parlent au nom de Dieu. » Et, feuilletant, nonchalant, la Bible d'Osterwald, je lisais ça et là, un verset qui m'indignait de sa cruauté, m'égayait de sa sottise ou, parfois, me charmait de sa poésie. Mais voici que je rencontrai, au chapitre III du Livre des Juges, la mort du Roi Héglon. Un certain Ehud (2) l'aborde avec ces paroles : « J'ai un mot à te dire de la part de Dieu. »

« Or, Ehud s'était fait une épée à deux tranchants, de la longueur d'une coudée, qu'il avait ceinte sous ses habits, sur sa cuisse droite. »

Cet Ehud ayant dit : J'ai à te parler de la part de Dieu, Héglon se leva de son trône pour écouter plus respectueusement.

« Et Ehud, avançant sa main gauche, prit l'épée de dessus sa cuisse droite et la lui enfonça si avant dans le ventre que la poignée entra après la lame. » (3)

Joli geste et joli symbole, bien faits pour inspirer la plus émerveillable confiance envers tous ces sincères qui osent parler de la part de Dieu.

J'ai trop pratiqué « la Sainte Bible » pour m'étonner que, comme souvent, l'assassin soit ici son héros et qu'elle raille, lourde et grossière, l'assassiné. On a eu soin de nous avertir au verset 17 : « Héglon était un homme fort gras. » Le verset 22, après nous avoir appris que la poignée pénétra derrière la lame, ajoute, pour faire rire sans doute ceux qui ont l'âme biblique: « Et la graisse serra tellement la lame qu'il ne pouvait tirer l'épée du ventre ; les excréments en sortirent. »

Pouah. Ces gaîtés d'assassin dans un livre que tout protestant lit, affirme-t-il, pour son édification et où chaque mot, d'après l'Eglise Romaine, est inspiré de Dieu. Les passages sont innombrables où le Saint-Esprit se manifeste un apache dangereux et un ignoble voyou.

Or, il faut adorer sans choix, que ça pue le sang ou l'ordure.

Si vous en doutez, lisons ensemble, dans les canons du Concile du Vatican, quelques phrases de la constitution Dei Filius :

« Si quelqu'un ne reçoit pas dans leur intégrité avec toutes leurs parties comme sacrés et canoniques les livres de l'Ecriture comme le Concile de Trente les a énumérés ou nie qu'ils soient divinement inspirés : qu'il soit anathème.

« Ces livres de l'Ancien et du Nouveau Testament doivent être reconnus saints et canoniques en entier dans toutes leurs parties, tels qu'ils sont énumérés dans le décret du Concile de Trente (4) et comme on les lit dans la vieille édition latine de la Vulgate. »

Bon. Le Saint-Esprit ne s'est pas contenté de dicter l'hébreu ou le grec : il a encore pris la peine de traduire tout cela en latin.

« Ecrits sous l'inspiration de l'Esprit-Saint, ils ont Dieu pour auteur et ont été livrés comme tels à l'Eglise elle-même. »

Texte et traduction latine ne sont pas seuls divins. Les commentaires revêtent le même caractère sacré : « Il faut tenir pour le vrai sens de la Sainte Ecriture celui qu'a toujours tenu et que tient notre Sainte Mère l'Eglise, à qui il appartient de fixer le vrai sens et l'interprétation des Saintes Ecritures ; en sorte qu'il n'est permis à personne d'interpréter l'Ecriture contrairement à ce sens, ou même contrairement au sentiment commun des Pères. » L'Eglise m'interdit donc de lire honnêtement ; et je soupçonne déjà que c'est pour m'imposer, dès qu'il lui duit, de comprendre autre chose que ce qui est écrit.

Quand on me vante sans réserves un livre aussi mêlé ; quand on déclare vénérables et divins les versets infâmes comme les versets poétiques, les pages assassines comme les pages humaines, on a beau faire, avec Bossuet, la grosse voix et affirmer que telles paroles dont nous nous croyons les juges nous jugeront au dernier jour, mon dégoût, mon mépris et mon rire répondent seuls à ces effarantes prétentions.

Un enquêteur demandait quel livre me paraissait plus honteux pour l'humanité et tel que j'en voudrais voir brûler tous les exemplaires. Je répondais, d'abord, que le plus malfaisant de tous les livres est sans hésiter la Bible. Puis, je songeais qu'elle contient des pages d'une poésie sublime, d'autres d'une grâce exquise ou d'une cordiale bonhomie. Le second Isaïe est une grande fleur des sommets et, dans la vallée, les contes d'un folk-lore agréable ne manquent point, Joseph, Ruth ou même Tobie. La Bible, au vrai, n'est pas un livre mais soixante livres, toute la littérature pendant des siècles d'un peuple singulièrement original et merveilleusement divers. D'ailleurs, il ne faut sacrifier aucun livre : laissons ces gestes aux brutes religieuses qui dominent Alexandrie comme évêques et comme conquérants, aux Théophile et aux Omar. N'imitons pas les vandalismes que nous condamnons chez autrui. L'Eglise n'a-t-elle pas anéanti assez de beauté, de science et de pensée ? Que notre misanthropie, enfin, si notre amour n'y suffit, respecte matériellement tout ce qui fut écrit : il y a déjà trop de lacunes dans l'histoire de la folie, de la sottise et de la cruauté humaines.

Par sa partie historique, la Bible, semblable hélas à toutes les histoires de tous les peuples, est un marécage de sang et de boue. Mais, je me laisse entraîner loin de mon propos. Tâchons d'examiner raisonnablement les prétentions de ceux qui osent, poignard caché sous le vêtement ou Inquisition dissimulée derrière l'Evangile, nous parler au nom de Dieu.

L'Eglise n'exige pas seulement que je l'écoute, elle m'interdit d'entendre toute autre voix. « Hors de l'Eglise, point de salut. » A ne me point asservir à ses dogmes et à sa discipline, à lire, en particulier, les ouvrages condamnés par la Sacré Congrégation de l'Index, je me fais, qu'on puisse ou non me persécuter dans le présent, damner pour l'éternité. Si ces brutales menaces manifestent le désir que j'étudie loyalement, avouons que la manifestation présente un caractère un peu paradoxal.

Mais ces menaces, peut-être que je les exagère ? En 1215, le quatrième Concile de Latran (12° œcuménique) le même qui imposa la confession annuelle et la communion pascale, le même dont nos catéchismes mirlitonnent ainsi certaines décisions :

Tous tes péchés confesseras
A tout le moins une fois l'an ;
Ton Créateur tu recevras
Au moins à Pâques humblement ;

a décrété souverainement, infailliblement, éternellement que hors de l'Eglise « personne absolument n'est sauvé » extra quam nullus omnino salvatur.

Sentant l'odieux de brûler durant l'éternité des êtres droits et nobles qu'il leur arrive de nommer des saints laïques, certains prêtres les sauvent par un généreux distinguo : les braves gens de toute opinion appartiennent, sinon au corps, du moins à l'âme de l'Eglise. Dans une controverse avec l'abbé Viollet, mon miséricordieux contradicteur voulait, malgré mon athéisme, m'épargner l'enfer par ce moyen ingénieux. Or, cruel comme son Eglise, je lui montrai que son indulgence était criminelle et qu'à y persister, il se damnerait avec moi. (5)

L'hypothèse d'une âme de l'Eglise plus large que son corps et qui permet le salut de quelques nobles infidèles n'a jamais, à ma connaissance, été condamnée. Mais elle devient anathème, M. l'abbé, si vous avez la témérité de sauver un ancien croyant, un apostat, comme vous dites quand la conversion va dans un certain sens. Et, à mon contradicteur qui ne pouvait plus me contredire, je lisais cette infaillible décision de la Constitution Dei f ilius (Chapitre III, De la Foi) :

« La condition de ceux qui ont adhéré à la vérité catholique par le don divin de la foi n'est nullement la même que celle de ceux qui, conduits par les opinions humaines, suivent une fausse religion ; car ceux qui ont embrassé la foi sous le magistère de l'Eglise ne peuvent jamais avoir aucun juste motif de l'abandonner et de révoquer en doute cette foi. »

Ainsi, parce que mes premiers ans ont rabâché le catéchisme, je dois rester toujours un écho ou accepter l'enfer. Joyeusement j'accepte l'enfer. Un dieu assez cruel et assez fou pour sanctionner les tyranniques condamnations de l'Eglise, je ne saurais concevoir aucun bonheur, aucune paix, aucune dignité près de lui et dans la couardise de lui obéir. Chanter les louanges de ce bourreau, je ne consens pas à cette trahison envers mes frères injustement torturés. Parmi les tourments de l'enfer, je jouirai du moins de ma justice invaincue et de haïr, dans le Dieu catholique, la haine. La haine, infiniment ignoble et lâche de durer éternelle, toute-puissante et jamais rassasiée.

Mais j'éclate de rire ! C'est de moi que je ris. Les attitudes héroïques sont trop ridicules devant les absurdes chimères dont nous menace l'Eglise fanfaronne.

Il eut peur de l'Enfer, le lâche, et je fus reine.

Ces mots, qu'un sonnet attribué à Racine met dans la bouche de la Maintenon, je crois les entendre sortir de tes lèvres ricaneuses, Madame l'Eglise.

Si, enfant incurable qui tremble à l'idée de Croquemitaine ou de Satan, j'avais peur de l'enfer, qu'exigerait de moi ma sainte mère l'Eglise ? Dans quelle mesure m'imposerait-elle le sacrifice de ma raison ?


[Un intermède pour signaler deux ou trois choses sur la suite de ce premier chapitre. C. Arnoult]

Cette seconde partie du premier chapitre de L'Eglise devant ses juges fut publiée en brochure dès 1932 aux éditions de L'Idée Libre (coll. Les Meilleures œuvres des auteurs rationalistes, publication trimestrielle, en l'occurrence le n° 19 d'avril 1932). Cela sous le titre de Credo Quia Absurdum. On (c'est-à-dire probablement André Lorulot) nous prévient au début du texte :

Notre ami Han Ryner travaille à un livre intitulé l'Eglises devant ses Juges. Il n'espère pas l'avoir achevé avant quinze ou dix-huit mois. Mais il a détaché pour l'Idée Libre un fragment du premier chapitre qui a, ou à peu près, sa forme définitive.

Il n'y a effectivement aucun changement entre le texte de la brochure et celui du livre.

Il est intéressant de noter que ce texte anticlérical fut écrit au début des années 1930, c'est-à-dire à la même époque que la rédaction de ses souvenirs d'enfance et d'adolescence (J'ai nom Eliacin et ...Aux orties). Années de jeunesse marquées par la religion, puisque le petit Ner passa sa scolarité dans divers établissements religieux, et qu'il sembla un temps destiné à la prêtrise...

L'Eglise devant ses juges parut finalement en 1937, et c'est le dernier ouvrage édité du vivant de Ryner. Il y a quelque chose d'émouvant à y retrouver le personnage de Marcel Bonnier — et non plus Emile Bonnier, comme dans Le Crime d'obéir (cf. ici), mais toujours manifestement inspiré du poète Emile Boissier (cf. ), proche ami de Ryner et mort de neurasthénie quelques trente ans plus tôt. Bonnier y occupe la fonction candide du poète si tant poète qu'il trouve quelque majestueuse beauté dans le profond illogisme de la métaphysique catholique. Boissier avait en effet un côté mystique chrétien.


— Vous vous faites des monstres — me dit un catholique intelligent et bienveillant. Votre raison, votre raison, vous n'avez que ce mot à la bouche. Eh, qui lui en veut, à votre raison ? On la respecte pleinement, votre raison. Dans tout ce qui est de son domaine. Et on vient généreusement à son aide pour lui donner ce qu'elle ne saurait atteindre d'elle-même. Vous citiez, Monsieur, la constitution Dei filius en son chapitre troisième. Voulez-vous avec moi pousser un peu plus avant la lecture ? Le chapitre IV, De la foi et de la raison, vous donnera les lumières apaisantes dont vous avez besoin :

« En dehors des choses auxquelles la raison naturelle peut atteindre, il y a des mystères cachés en Dieu que nous ne pouvons connaître que par la révélation divine. » Vous le voyez, on ne veut que vous enrichir et gratuitement. On ne vous demande nul sacrifice dans les « choses auxquelles la raison naturelle peut atteindre. » Que vous faut-il de plus ?

Il me faut, en effet, quelque chose de plus. Les problèmes que ne peut résoudre ma raison ni celle des plus grands génies philosophiques, ni celle a fortiori des papes qui ont eu parfois du génie, mais d'ordre politique, j'exige la probité de les laisser ouverts. Que chacun se fasse librement sa métaphysique et rêve son rêve sans l'imposer aux autres rêveurs. Aux plans où la raison ne saurait atteindre, je ris du charlatan qui affirme, je me révolte contre le tyran qui exige que j'affirme. Hors du domaine de la science et de l'affirmation probe, je respecte le silence du positiviste et je chante, quand il me duit, mon poème sans condamner les autres chants.

Mais êtes-vous si certain que cela qu'aux pays de l'expérience et de la lumière humaine l'Eglise respecte toujours ma raison ? Oubliez-vous la sentence impérieuse d'Ignace de Loyola : « Si l'Eglise décide que ce qui est blanc est noir, nous devons dire avec elle que c'est noir ».

— Il ne faut pas prendre à la lettre ces formules qui, pour se faire pittoresques et frappantes, revêtent un visage affronteur.

— Eh, eh, l'Eglise ne me demande-t-elle jamais de déclarer noir ce qui est blanc ? Il me semble que l'Eucharistie...

Mais le plus bienveillant et le plus intelligent des catholiques fuyait pour ne pas entendre blasphémer « le grand miracle d'amour ».

Je voyais et je vois un petit rond de pain à chanter. Il faut que j'affirme que tout à l'heure, en effet, c'était pain à chanter ; mais, un homme aux vêtements charlatanesques ayant prononcé certaines paroles latines, c'est maintenant, malgré le témoignage de tous mes sens, un corps humain. Le corps humain d'un Dieu. Il faut que j'affirme que la petitesse de ma bouche contient entier cet étrange corps d'homme-Dieu. Il faut que j'affirme que ce corps se trouve à la même heure tout entier dans d'autres bouches et dans d'innombrables tabernacles. C'est beaucoup plus que n'exigeait la formule de Loyola déclarée excessive tout à l'heure. Il s'agit de choses mille fois plus étonnantes qu'un pauvre changement de couleur. Daltonisme ou hallucination peuvent me faire mal juger des couleurs. Nul daltonisme et nulle hallucination ne me fait prononcer que ma bouche ne saurait contenir tout entier corps humain ou qu'un même corps ne peut occuper simultanément des emplacements nombreux.

Or, ce qui est de toute impossibilité, Bossuet le déclare « évident » puisque. — Bossuet en est sûr et tente l'Eglise — « Jésus-Christ a eu dessein de nous donner, en vérité, son corps et son sang. » (6) Je hausse les épaules devant la folie attribuée à ce pauvre Jésus dont le corps mangeait visible à l'instant même qu'il se faisait, nous affirme-t-on, manger par les apôtres. Or, Bossuet me bouscule avec les protestants. « Ces Messieurs, — dédaigne-t-il — (7) prétendent que la chose s'explique d'elle-même parce qu'on voit bien, disent-ils, que ce qu'il présente n'est que du pain et du vin. Mais ce raisonnement s'évanouit quand on considère que celui qui parle est d'une autorité qui prévaut aux sens et d'une puissance qui domine toute la nature. »

Au malheureux qui se laisse émouvoir par d'aussi insolentes argumentations, on peut tout faire avaler. L'Eglise ne s'en prive guère, qui se proclame, elle aussi, « d'une autorité qui prévaut aux sens » ainsi qu'à la raison. Remercions-la pourtant de nous épargner le dégoût d'une anthropophagie réelle. Bienveillamment, affirme Bossuet, Jésus « désirait exercer notre foi dans ce mystère et en même temps nous ôter l'horreur de manger sa chair et de boire son sang en leur propre espèce. »

Avant que de telles folies fussent affirmées, fussent imposées sous peine du bûcher et de la mort éternelle, elles semblaient impossibles. « Quand, dit Cicéron, nous appelons le blé Cérès et le vin Bacchus, nous employons une figure de style très courante; mais croyez-vous qu'il y ait quelqu'un d'assez fou pour s'imaginer que ce qu'il mange est un Dieu ? »

Me rappelant en riant combien les premiers chrétiens riaient d'une mythologie poétique plus qu'affirmative, je demande à Tertullien, à Augustin et aux autres laquelle entre les métamorphoses qu'ils lisaient dans Ovide en se gaussant atteint l'étrangeté ridicule de la transubstantiation.

Halte. La « folie de la croix » a fait soutenir bien des opinions risibles à l'homme du Crédibile quia ineptum ou à celui auquel on attribue le Credo quia absurdum. Ils exigeaient pourtant une moindre humiliation de la raison. La croyance à la « présence réelle » pouvait être satisfaite par le concept de la consubtantiation, un peu moins ridicule que celui de la transubtantiation. Or, ce dernier est seul orthodoxe depuis le quatrième concile de Latran (1215).

Pour les gens heureux qui n'ont point gâché leur temps à étudier de telles billevesées, expliquons la différence. La doctrine condamnée de la consubstantation affirme la présence de tout le corps de Jésus-Christ dans le moindre débris de pain consacré, ce qui est déjà amusant. La transubstantiation, plus affolante encore, prétend que le pain et le vin aliènent, sous la parole puissante du prêtre, leur substance entière et s'anéantissent. Il n'en reste plus que les apparences ou, pour conserver comme l'Eglise, un archaïsme, « les espèces ». Dans la bouche du communiant, il n'y a plus que le corps divin ; il ne mange plus de pain et le curé ne boit plus de vin. C'est le sang de Jésus qui coule dans sa gorge. Dieu ne s'amuse pas seulement au plus effarant des miracles, il s'égaie à une prestidigitation et à un mensonge. Ce qu'affirme l'Eglise doit se traduire : « Jésus-Christ est présent dans un néant de pain et de vin ».

Loyola, décidément, dit de façon insuffisante les exigences de l'Eglise quand il nous demande de proclamer noir avec elle ce que tous les yeux voient blanc.

*
*  *

Mon ami Marcel Bonnier est avocat. Il plaide rarement. Il aime mieux faire des vers. Et il a raison puisque ses vers sont très beaux. Mais il lui est difficile de considérer quoi que ce soit à un autre point de vue que le point de vue poétique. Je l'appelle souvent l'Incompressible Poète et il accepte fièrement ce surnom. Je lui exposai quelques-unes des réflexions qui précèdent. Il me blâma :

— Pourquoi, au lieu de jouir et d'admirer, as-tu la maladresse de critiquer ? Tu n'es donc plus poète du tout ? L'Eucharistie, c'est peut-être fou pour la froide raison, mais pour un cœur avide d'infini, quel merveilleux poème d'amour...

— Oh, si nous sommes au domaine de la fiction avouée ou si nous répétons en souriant quelque vieille fantaisie populaire qui n'obtienne plus la créance de personne, je veux bien admirer, comme dans Homère ou dans le folk-lore, la fantastique invention. Oui, dans ce rêve vertigineux de manger son Dieu fait homme, j'admire je ne sais quelle étrange odeur mélée de sommet et d'abîme, je ne sais quel séduisant anachronisme et quel poétique attardement cannibalesque. Le mal, c'est que les docteurs ne sont pas des poètes. Ils affirment. Ils font gravement l'anatomie de la chimère et la description détaillée de ses bombinements dans le vide. Une sottise nauséabonde alourdit leur folie et ils étudient comme une réalité ce qui, à ne point rester rêve léger, perd valeur et grâce.

Puis j'interroge, presque brutal :

— Sais-tu ce que c'est que le stercoranisme et les stercoranistes ?

— Non, dit l'incompressible poète, et, cependant, comme il est bon latiniste, il rougit.

&mash; Et bien, mon vieux, ces lourdauds de théologiens se sont demandé si, une fois dans notre estomac, le corps de Jésus-Christ était, comme les autres aliments, sujet à la digestion et à toutes ses suites. On appelle stercoranistes ceux qui soutiennent l'affirmative. Le stercoranisme eut peu de partisans. On prétend même qu'il n'en eut jamais aucun. Dans son Dictionnaire des Hérésies, l'abbé Pluquet déclare délibérément : « On ne peut citer aucun auteur qui l'ait soutenu et tous les monuments de l'histoire ecclésiastique supposent le contraire ». Mais, entre sectes, on se reprochait le stercoranisme comme une conséquence nécessaire, ridicule et nauséabonde des principes de l'adversaire. Les catholiques en accusaient l'Église Grecque. Puisque le communiant romain n'a pas reçu le pain, mais la chair de Jésus, certains protestants en concluaient que, dans l'estomac catholique, la chair de Jésus se décomposait nécessairement et qu'une partie en était rejetée avec les autres excréments. Eloignons-nous de ces préoccupations religieuses. Je n'ai même pas voulu vérifier, nez bouché, si Basnage se trompe quand il accuse certains Pères d'accepter la puante conséquence.

— Tu inventes.

— Ce que je te dis, tu le trouveras plus au long dans Pluquet ou dans tout autre dictionnaire théologique. Tous ou presque tous les docteurs semblent d'accord pour mettre, par un miracle au besoin, — ça ne leur coûte guère — le corps divino-humain à l'abri de toute décomposition ; mais sur le sort des « espèces », les avis sont partagés.

— Tu dis ?

— Quelques théologiens veulent qu'elles soient anéanties. Au 9e siècle, le succès allait à une doctrine bizarrement ingénieuse qui transformait ces néants en la chair qui doit ressusciter, glorieuse, au Jugement. Aujourd'hui, on admet généralement que le pain et le vin apparents ont le même sort que les aliments réels. Je mange de la viande invisible que je ne digère point; et je digère le pain que je n'ai pas mangé.

— Folies qui rampent dans la fange.

— Concluons, si tu veux, avec l'abbé Pluquet et citons après lui « ces mots d'un ouvrage anonyme » :

« Il n'y a que Dieu qui sache ce qui arrive à l'Eucharistie lorsque nous l'avons reçue ».

— Tu me jures qu'on a discuté des siècles cette jolie question ?

— Je te le jure. Je t'avouerai même que Pluquet me paraît un peu optimiste. Quoique j'aie fui ces recherches, je crois avoir rencontré au moins un stercoraniste avoué. Le 7 mai 1199, l'infaillible Innocent III condamna à la prison perpétuelle pour cette hérésie parfumée un certain Rainald, abbé de Saint-Martin de Nevers.

L'Incompressible poète ne m'écoutait plus. Il sortit enfin d'une rêverie pour déclarer :

— L'Eglise n'a peut-être qu'un tort ; et c'est de présenter les vertus théologales dans un ordre peu psychologique : la foi est fille, non mère de la charité et de l'espérance.

— L'Eglise ne saurait ignorer que, seuls, l'espoir, le désir et la peur troublent assez le regard pour qu'on s'abandonne à la foi. C'est volontairement qu'elle fausse l'ordre réel. Mais on le rencontre avoué assez souvent et, pour ne citer qu'un exemple, Tertullien commence ainsi son traite De la Résurrection de la chair : « La résurrection des morts est l'assurance des chrétiens ; l'espérance que nous en avons conçue fait que nous y croyons ».

— Tertullien, ici me paraît un pauvre petit froussard qui croit par affolement et peur du néant. Mais l'ivre aveuglement d'amour a sa beauté et sa grandeur. Tout croire parce qu'on aime....

— Enfant... Ainsi plus ce que tu affirmes est incroyable, plus tu te vois beau et grand. Eh, oui, il est plus magnifique que « le cocu magnifique », celui qui, ayant vu, nie le témoignage de ses yeux.

Mais Bonnier n'entendait pas. Il parlait, comme il arrive, en même temps que moi. Il rappelait Pascal et que toutes les noblesses intellectuelles réunies n'équilibreraient pas un acte d'amour : il est d'un autre ordre. Et l'Incompressible poète décrétait :

— On n'est beau que par le coeur. Sacrifier au coeur l'intelligence, quelle sublimité. Son grand coeur dicte à l'ardent Augustin le cri souverain : Credo quia absurdum.

—>Mon pauvre vieux, tu peux lire tout Saint Augustin sans rencontrer sous cette forme légendaire, le cri qui t'émerveille. Et aucun autre Père ne l'a poussé.

— Tu es bien certain ?... Personne n'a eu le courage ?....

— Rassure-toi. Plusieurs ont eu le courage. Credo quia absurdum n'a pas été écrit avec ces mots, il l'a été sous des formes diverses. Tertullien, par exemple, au chapitre V de son traité De la chair du Christ, multiplie les antithèses affronteuses : « Tu ne peux être sage si tu ne montres de la folie aux yeux du monde, te soumettant par la foi à ce que l'on prend pour folie. » Et, un peu plus loin : « Le Fils de Dieu est né : précisément parce qu'il faut en rougir, je n'en rougis pas. Le Fils de Dieu est mort : il faut le croire parce que c'est inepte (credibile quia ineptum). Il est ressuscité du tombeau où il a été enseveli : le fait est certain parce qu'il est impossible. » (8)

— J'aime ton Tertullien — dit Marcel Bonnier et je regrette que les modernes soient devenus si prudents.

— Ne regrette pas trop. Lis, et tu l'aimeras comme Tertullien, le Malebranche des Entretiens sur la métaphysique. Au sommaire du quatorzième entretien, il écrit sans barguigner : « L'incompréhensibilité de nos mystères est une preuve démonstrative de leur vérité ».

— Epatant. Fais-moi connaître la démonstration.

— Elle te plaira, si lyrique et si peu démonstrative. L'un des deux interlocuteurs, Ariste, s'écrie : « Plus nos mystères sont obscurs, quel paradoxe ! ils me paraissent aujourd'hui d'autant plus croyables. Oui, Théodore, je trouve dans l'obscurité même de nos mystères reçus comme ils sont aujourd'hui de tant de nations différentes, une preuve invincible de leur vérité. »

— « Preuve invincible » est d'une insolence qui me ravit. Mais que répond Théodore ?

— Il félicite : « Puisque vous savez maintenant tirer la lumière des ténèbres mêmes et tourner en preuve évidente de nos mystères l'obscurité impénétrable qui les environne....»

—Admirable. « Tirer la lumière des ténèbres ». La belle opération.

Je regardais le camarade. Il souriait mais, me semblait-il, de joie, d'émerveillement et de poétique persuasion.

— Sais-tu — continuait-il — que c'est un grand poète en prose, ton Malebranche.

— Je le sais et je lui connais quelques autres mérites. Il bâtit ingénieusement de beaux palais de brumes irisées. Il lui manque seulement les qualités logiques qui sont peut-être exigibles du poète quand le poète s'intitule philosophe.

— A bas la logique ! Vive la poésie.... Mais beaucoup d'apologistes ont-ils imité sa noble vaillance ?

— Un des plus braves me paraît Brunetière. En 1900, pages 44 et 45 de Les Raisons actuelles de croire, il écrit : « Il n'est pas question de croire parce que nous ne comprenons pas. La raison de la croyance est ailleurs. Mais nous ne pouvons « croire » que ce que nous ne comprenons pas. »

— C'est assez courageux.

— Il cite la belle phrase de Malebranche sur l'incompréhensibilité preuve démonstrative ; mais il n'ose l'approuver sans réserves. Il secoue une tête lourdaude : « C'est beaucoup dire et je craindrais qu'on ne vît dans cette formule un peu hardie la traduction de ce Credo quia absurdum qui lui-même n'est sans doute qu'une altération légendaire du mot de Tertullien : Credibile quia ineptum. Mais, en tout cas, l'incompréhensibilité des mystères ne prouve rien contre eux, si ce n'est qu'ils sont des mystères. On le savait. Ils ne seraient pas mystères, s'ils n'étaient pas incompréhensibles et n'y ayant d'ailleurs pas de religion sans mystères. »

— Pas mal, dit l'Incompressible Poète, mais cette fois son sourire raillait. J'aimerais ce Brunetière si seulement il écrivait avec la grâce de Malebranche.

Et Bonnier, les lèvres plus moqueuses, me poussa cette colle :

— Mais sa logique doit te satisfaire, cher logicien. Pas de religion sans mystères et, par conséquent, sans affirmations incompréhensibles.

— C'est peut-être une des raisons pour lesquelles je rejette en riant toute religion.

— Tu ne vas pas nier l'existence du mystère.

— Entendons-nous. Il y a de l'inconnu. Je suis même de ceux qui croient qu'il y a de l'inconnaissable. Dans cette signification honnête du mot, je me sens entouré de mystère. Mais ce mystère-là, précisément, les religions ne le respectent point ni les émotions irisées que soulève sa contemplation. Elles anathématisent la sage suspension du jugement. Elles condamnent aussi le rêve poétique et cette hésitation charmée où la basse du sourire et du scepticisme accompagne le soprano et l'extase du regard. Ce qu'elles nomment mystères, elles, ce sont des affirmations inacceptables à la raison. Le morceau de pain à chanter dont nous parlions tout à l'heure a, comme toute chose, ses aspects probement mystérieux. Il est une occasion comme une autre de me poser des questions songeuses et, par exemple, puisqu'il est fait avec du grain, de rêver aux problèmes solubles et aux problèmes insolubles concernant la végétation. Mais, sans les folies déloyalement imposées à mon enfance indéfendue, je ne me demanderais certes pas comment un corps humain peut tenir invisible dans ce petit rond et à la fois dans des milliers de petits ronds semblables. Les mystères naturels suffisent à mes rêveries et à me faire épouser poétiquement l'univers. Ce qu'il y a de malsain aux mystères ridiculement artificiels de l'Eglise...

— Il te manque l'amour et son aveuglement.

— L'amour aux yeux ouverts trouve assez d'exercice dans les réalités. L'amour aveugle et la foi aveugle nous sacrifient à des chimères.

 

Qu'on l'avoue comme Tertullien, Malebranche et quelques autres ou qu'on le nie comme la plupart, c'est bien un vertige consenti qui fait glisser à la foi ; « c'est bien, en effet, l'absurdité qui prend valeur d'argument dans la démonstration religieuse : — « Crois cela. — Mais c'est absurde. — C'est justement pour cela qu'il faut le croire et ne pas chercher à le comprendre, puisque nous plaçons par définition cet ordre de vérités au-dessus de la compréhension ».

Après les quelques lignes que je viens de copier dans Les Judas de Jésus (p. 11), Henri Barbusse cite les textes fameux de saint Paul en faveur de « la folie ». Plus sévère que mon Incompressible Poète, le puissant poète de l'Enfer et de Jésus ajoute : « C'est, dans le plan intellectuel, un acte de brigandage ».


(1) Essais, Livre II, ch. 12.

(2) D'autres traductions l'appellent AOD.

(3) Sauf référence contraire, j'emprunte à la version d'Osterwald mes citations de la Bible.

(4) Le concile de Trente, que répète servilement le Concile du Vatican « reçoit dans sa 4me session tous les livres tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, puisque le même Dieu est auteur de l'un et de l'autre », Quum utriusque unus Deus sit auctor et anathématise «celui qui ne les recevrait pas en entier et dans toutes leurs parties » Si quis libros ipsos integros, cum omnibus suis partibus non susceperit, anathema sit.

(5) Dieu existe-t-il ? (Edition de la Revue l'Idée Libre).

(6) Bossuet, Exposition de la doctrine catholique sur les matières de controverse, chapitre X.

(7) Idem.

(8) En général, pour n'être pas accusé de traduire tendancieusement, j'adopte des traductions connues. Pour Tertullien, comme pour Saint Cyprien ou Lactance, je puise dans le Choix de Monuments primitifs de l'Eglise chrétienne, de J.A.C. Buchon (1837). Mais la version de Giry (1661), que reproduit ce recueil, est vraiment trop noble, trop dix-septième siècle, trop « belle infidèle » et souriante. Le passionné et affronteur credibile quia ineptum devient dans le fade Louis Giry : « Le fils de Dieu est mort. C'est une chose que je trouve croyable parce qu'elle résiste au sens humain. » Cette peut-être édifiante édulcoration ne satisferait pas l'Incompressible Poète.

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29 mai 2008 4 29 /05 /mai /2008 19:30

On verra bientôt que la publication d'extraits (ch.I) de cet ouvrage de critique anticléricale n'est pas sans rapport avec Emile Boissier, poète dont on parle ici et (ou encore là-bas, au pays des Fééries Intérieures).

Mais pour l'instant, de L'Eglise devant ses juges voici l'introduction, pas plus.


Individus ou organisations et collectivités, je n'ai jamais cité rien ni personne devant d'autres juges que ma raison, mon coeur et ma conscience.

Les sentences de ce tribunal ne sont valables que pour moi.

Tant que je ne faisais point comparaître devant le tribunal intérieur ceux qui osaient me commander ou même me conseiller, je restais sûrement un enfant ; j'étais peut-être une proie et, comme disent certaines bêtes de proie, du matériel humain.

Devant l'unique tribunal pourquoi ai-je appelé l'Eglise, non les Eglises ?

De famille pieusement catholique, je n'ai subi qu'une Eglise. Quand j'ai confronté quelques religions, celle qui aveugla mon enfance esclavagée m'a paru plus église que les autres, je veux dire plus autoritaire, plus intolérante, plus envahissante et plus cruelle.

Si, de mon anxieux examen, elle était sortie affermie ou légèrement ébranlée et suspecte, peut-être serais-je revenu à des comparaisons. Ma raison, mon coeur, ma conscience, n'exigent pas seulement que je la condamne ; ils me contraignent à la mépriser. Et les considérants de la sentence me paraissent porter contre toute religion. Pourquoi, dès lors, étudier celles qui n'ont jamais capté ma confiance ? C'est bien assez d'accorder cet honneur et cette attention aux folies que j'ai partagées.

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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 14:38

L'hiver semble enfin laisser place au printemps... Et sur le blog Han Ryner, nous louons les poètes ! Après Florian-Parmentier et son grand poème "impulsionniste", voici Emile Boissier, né en 1870, mort trop tôt en 1905, symboliste complètement oublié, et qui fut un grand ami de Han Ryner depuis au moins 1894.

Pour vous faire redécouvrir ce poète, je m'associe à SPiRitus, passionné de Saint-Pol-Roux et passionnant rédacteur des Fééries intérieures, bien plus compétent que moi en ce qui concerne les courants poétiques de l'époque. Sur les Fééries intérieures, lisez donc ce billet présentant l'auteur et son œuvre, notamment dans ses liens avec la poésie de Saint-Pol-Roux. Vous pourrez en outre apprécier bientôt La Camargo, sonnet dédié à Madame Saint-Pol-Roux.

Quant à moi, poursuivant mon humble vocation tapissière, j'entoile ici-même l'étude assez longue parue dans Prostitués (1904), au chapitre "Repos". On pourra lire dans les jours qui viennent deux autres extraits d'ouvrages en rapport avec Boissier : des extraits du Crime d'obéir (1900) dans lequel le personnage d'Emile Bonnier renvoie avec certitude à Boissier ; un chapitre de L'Eglise devant ses juges (1937), dernier livre anthume de Ryner, de la bonne critique anticléricale comme son nom l'indique, où un certain Marcel Bonnier apparaît comme "incompressible poète" et aimable candide.

Le fait que Ryner, dans les années 1930, ait à nouveau voulu faire entrer dans son œuvre cet ami disparu depuis plus d'un quart de siècle montre assez les liens profonds qui unissaient les deux écrivains. Emile Boissier avait d'ailleurs dédicacé à Ryner Le Chemin de la Douleur, dont il est question dans l'étude ci-après. Ce long poème en trois chants a été publié pour la première fois dans l'Hermine de Bretagne de 1900-1901, et repris dans les Tendances Nouvelles de 1908. [Requête n°1 :Si jamais un-e aimable internaute avait accès à ce texte, je serais fort intéressé par une copie.] Il faut enfin signaler que c'est par l'intermédiaire de Boissier que Ryner et Georges Lanoë se sont intéressés au peintre méconnu Eugène Le Marcis, auquel ils ont consacré conjointement une étude en 1900.

Il semble qu'un seule monographie ait été consacrée à Emile Boissier, celle d'André Perraud-Charmantier (Emile Boissier - Poète nantais (1870-1905). Préface de Marcel Giraud-Mangin. Nantes. Librairie ancienne et moderne L. Durance, 1923, 178 p.). [Requête n°2 : Dans mon exemplaire, il manque les pages 157 à 170. A nouveau, si jamais un-e aimable internaute...] Plus accessible, on peut consulter sur Gallica le premier recueil de Boissier, Dame Mélancolie.

Portrait d'Emile Boissier
(Nos Contemporains chez eux, cliché Dornac)

Voici un autre breton également inconnu et également admirable. Considéré seulement comme versificateur, Émile Boissier a le métier le plus souple et le plus vivant, le plus savant et le plus naturel. Coppée et Hérédia sont, auprès de lui, des ignorants et des maladroits. Mais, quand on lit ses grands poèmes, on est trop pénétré par leur étonnante poésie, pour songer à jouir de leurs mérites techniques. La beauté humiliante de son oeuvre et la noblesse gauche de ses gestes dans la vie éloigneront sans doute de lui le succès. Mais il est destiné à la gloire et, dès qu'ils le verront couché dans la définitive immobilité, envieux et critiques répèteront le mot effaré : « Nous le croyions pas si grand ».

Le premier recueil d'Emile Boissier, Dame Mélancolie, parut en 1893 précédé d'une préface de Paul Verlaine. Le préfacier trouve déjà la pensée de Boissier « revêtue d'une forme parfaite, solide, souple et brillante comme une arme de luxe. » Et il salue « ce superbe premier livre qui engage fort l'auteur, » car « noblesse oblige. »

Dame Mélancolie contient des poésies, et des proses rythmées. Les proses comprennent, outre des morceaux de pur métier, une sorte de conte médiéval, La mort du page, d'une mélancolie charmante encore qu'un peu jeune.

Les vers sont très supérieurs. On y trouve déjà quelquefois l'image originale, qui sera un des deux grands mérites de Boissier. Déjà aussi on y rencontre souvent le rythme doux, et estompeur, et enveloppeur ; le rythme qui sur les images infiniment diverses met la noblesse toujours renouvelée et pourtant toujours la même d'une draperie largement flottante.

Le Psautier du Barde, paru en 1894, s'ouvre par une préface d'Armand Silvestre. Si quelqu'un a encore de l'estime pour Silvestre, je le prie d'excuser les paroles que ma conscience va me dicter.

En lisant les vers d'Emile Boissier, Silvestre se sent en face de beautés, et il est ému. Malheureusement, il ne se contente pas de dire son émotion ; il veut l'analyser et on s'aperçoit immédiatement qu'il ne comprend rien au poète dont il parle.

Armand Silvestre est un latin. Il appartient à une race merveilleusement douée et merveilleusement belle chez ceux de ses fils qui ont la force et la noblesse. En revanche, rien n'est plus grossier que le latin grossier et il faudrait chercher longtemps pour trouver un être plus vulgaire qu'Armand Silvestre. Il est l'insupportable méridional au gros rire bruyant, aux gestes familiers, aux précisions déplaisantes. Rubens scatologique sans vie et sans couleur, il aime toute forme énorme qu'elle soit ou non dessinée et modelée ; ce collégien incurable est mort prenant encore l'abondance pour l'harmonie et adorant sous le nom de callipyge la Vénus hottentote.

Le voici en face de ce qu'il peut comprendre le moins. Voici devant lui un rêve mélancolique, vaguement médiéval, non par amour d'une époque déterminée, mais par nostalgie, par besoin de fuite, et d'imprécision, et de lointain. Voici un breton triste qui dit.

Disciple d'Ossian, j'ai souffert comme lui.
Misérable chanteur errant de ville en ville,
J'ai connu les mépris et la haine servile
Et jamais en mon Ciel l'Espérance n'a lui.

Quand mon âme souffrait de ces mille douleurs,
Pour égayer un peu ma tristesse chérie,
Le Printemps éveillant la magique féerie,
Epandait la rosée au calice des fleurs.

Guidé par le murmure ailé des Angelus,
J'ai suivi vers le Nord les pèlerins austères
Et la troupe de ceux qui jouaient les Mystères.
— Mon front s'est incliné pendant les Oremus.

J'ai compris la beauté sereine de l'Armor,
Ses madones de bois, ses christs sur le Calvaire ;
Mes doigts ont égrené les perles du rosaire
Dans la lande d'ajoncs, parmi les genêts d'or.

Sans nulle malice, mais avec une rare inconscience, Armand Silvestre félicite celui dont

[Les] doigts ont égrené les perles du rosaire

devinez de quoi ?... De son « sentiment païen. » Et une phrase embrouillée loue chez Emile Boissier qui a «  compris la beauté sereine de l'Armor » et aussi chez l'auteur des Fêtes galantes, et encore chez Laurent Tailhade, des qualités diverses telles « un art très délicat » et une grande « intensité de grâce latine. » Voilà transformé en un être de grâce le brutal Laurent Tailhade et voici des latins bien inattendus découverts en Paul Verlaine le fuyant lorrain et en Boissier, breton, comme l'Océan sur les côtes du Finistère ou comme la brume sur la lande.

Silvestre me fait songer à un homme qui n'aurait connu et aimé que des brunes. Il rencontre une blonde dont la beauté le frappe et, comme il veut dire son émotion avec quelque détail, il loue chez la nouvelle-venue ce qu'il loua chez les autres. Il trouve chaude la fraîcheur exquise de son teint ; les yeux tristes, tendres et profonds deviennent dans ses litanies brillants et malicieux ; chez la svelte et souple enfant il vante les qualités majestueuses et le puissant équilibre des matrones.

Dès le premier jour, un instinct sûr a éloigné Boissier du vers-formule, du vers frappé comme une médaille. Il a presque toujours senti, le délicieux poète du rêve et de la brume, qu'il n'était point fait pour les nettetés et les précisions .Mais l'inconscient préfacier trouve que dans son oeuvre « abondent les vers de poète, ceux en qui se formule une pensée dans une image. » Le voilà pris sur le fait l'inepte syllogisme du critique aveugle : Les seuls vers de poète sont ceux en qui se formule une pensée dans une image ; or je sens bien que Boissier est un vrai poète ; donc Boissier doit faire beaucoup de vers-formules. Mes expériences antérieures m'apprennent que les belles femmes sont brunes ; or vous êtes belle ; donc vous êtes brune.

Il vient de dire que les vers solides et précis abondent dans le livre. Consciencieusement, il les cherche. Il n'en trouve guère ; il s'étonne, et il se reprend comme il peut : « Dans une oeuvre toute de charme, j'ai tenu cependant à louer, avant tout, cette qualité maîtresse d'en contenir quelques-uns. » — C'est étrange, madame, à vous mieux regarder, je ne puis plus analyser votre beauté. Vous n'êtes pas brune, en effet, et me voici bien dérouté. Mais parmi votre chevelure je découvre deux cheveux un peu plus sombres que les autres et ce sont eux que j'ai tenu à louer avant tout. — On ne saurait mieux avouer qu'on n'a compris du poète que ce qu'il a de moins personnel, ses tentatives à moitié heureuses pour sortir de son domaine et ses rares efforts presque grinçants pour dire autre chose que ce qu'il peut dire.

Et les bêtises continuent : « Quelquefois l'alexandrin prend dans ces courts poèmes la majesté du vers dont Hérédia a forgé l'impérissable métal de ses Trophées. » — Non, Silvestre, cette femme, bien qu'elle vous plaise, ne ressemble pas, heureusement ! à toutes celles qui vous ont plu jusqu'ici.

Puis, comme il dit tout ce qui lui passe par la tête, le bavard incohérent prononce quelques paroles assez justes, encore que trop vagues : « Ils chantent vraiment, ces vers d'Emile Boissier. J'entends qu'ils subissent les mystérieuses lois de la prosodie non formulée, instinctive, mais ayant cependant ses règles inécrites, laquelle a été tout simplement le secret des maîtres. » — Oui, mais cette prosodie inécrite comprend plus de secrets particuliers que de secrets communs à tous les maîtres. Si un théoricien subtil disait ses règles générales, l'historien littéraire devrait encore distinguer les secrets prosodiques de chaque époque et par quel mystère le vers de la Pléiade n'est point le vers du XVe siècle ni celui du XVIIe. Et le critique devrait encore découvrir le secret de chaque maître, nous faire sentir en quoi diffèrent l'alexandrin de Racine sinueux et profond comme un sourire dessiné par Vinci et l'alexandrin de Corneille solide et précis comme sur une médaille un profil de Romain. Or une préface qui n'est pas une page de critique n'est rien. Armand Silvestre devait, oubliant sa ridicule comparaison entre Boissier et Hérédia, nous faire sentir que nous ne trouverions pas ici derrière un vitrail de musée des statuettes parnasiennes aux lignes immobiles mais sous la désolation fleurie de la lande un vivant grand et triste dont le vent soulève le manteau.

Les sottises d'Armand Silvestre m'ont permis de définir Boissier de façon plus vivante et je dirai peu de chose de son volume suivant : Esquisses et Fresques. Ce recueil publié la même année que Le psautier du barde est très supérieur et Sylvestre n'y trouverait absolument plus rien à louer. L'alexandrin est devenu plus fluide encore, d'une beauté fuyante comme un fleuve. Et le vers libre fait ses premières apparitions heureuses. Le vers libre chez Boissier n'est pas le vers auquel Franc-Nohain donnerait ce nom s'il était atteint de la manie des grandeurs et que Viélé-Griffin doit en ses heures de découragement avouer amorphe. C'est le vers libre classique, celui qui sourit, rit etricane dans Amphytrion ; celui qui dans Psyché donne à la vieillesse de Corneille des accents si délicieusement frais et jeunes ; celui qui dans La Fontaine exprime toute la gamme des sentiments humains, depuis les plus gais jusqu'aux plus profondément tristes.

Ce n'est pas seulement dans la forme que l'originalité de Boissier se dégage. Il se délivre ici du parnasse historique qui le séduisit rarement et du romantisme historique dont les pages et les châtelaines lui plurent trop autrefois. Pourtant le volume commence par des « tableautins » intitulés Au temps de Henri III, Au temps de Louis XIII, Au temps de Louis XIV, Au temps de Louis XVI. Mais il n'y a pas récit de faits arrivés ou imaginés, histoire ou roman historique. Ce n'est plus du romantisme historique et de l'évocation ivre, ni du parnasse historique et de l'évocation pétrifiante. C'est ici chose parfaitement originale et exquise ; c'est autour du poète et du lecteur la création d'une atmosphère de jadis qui est pour le rêve et la nostalgie un refuge où nulle précision ne blesse.

Esquisses et fresques nous donne de Boissier tout ce qu'un poète peut nous donner de lui, même avant d'être arrivé à la complète conscience de ce qu'il est.

C'est dans ses deux poèmes de rêve, Le Chemin de l'Irréel (1895) et le Chemin de la Douleur (1901) que nous trouvons Emile Boissier complet, conscient, tout à fait dégagé des derniers restes de ce qui n'est point lui.

Il dit du Chemin de l'Irréel : « Je l'ai placé à dessein hors de toute époque, afin que rien de précis ne puisse lui assigner des limites. Le Songe seul s'y érige, despotique. »

Je suis bien embarrassé pour faire connaître cet admirable poème. L'analyse va nécessairement préciser et rapprocher l'action si lointaine, si vague, si délicieusement estompée. Ces nuages flottants, je vais, comme s'ils étaient de lourdes pierres de taille, en tracer l'architecture avec l'équerre et le compas.

Le poète, abandonné d'une infidèle, songe

Dans sa chambre déserte où survit le Passé.

Il écoute la nuit,

Un silence peuplé de mille bruits légers.

Et voici que son attention persistante donne, en effet, au silence une voix. La Nuit, dans un discours d'une beauté lente et d'une douceur qui apaise, lui offre le remède du songe. Mais en vain son « hymne géant »

Clamait vers l'Infini l'ivresse de renaître.

Le poète contemplait la ville endormie ; elle lui paraissait « hantée par des souvenirs d'autrefois » rien ne dissipait son ennui. Inutilement aussi il fuyait la fenêtre, se réfugiait au plus profond de la petite chambre. Trop de remembrances l'y poursuivaient :

D'ailleurs, je sais ton spectre épars aux moindres choses,
C'est ton âme qui meurt dans le parfum des roses,
L'oreiller se souvient des courbes de ton bras
Et mon lit a gardé ta forme aux plis des draps.

Il quitte sa chambre, il quitte la ville et, « pè-. lerin maudit du Doute et de l'Amour », descend le long de la chute calme d'un fleuve vers le calme frissonnant de la forêt. La Volupté essaie de le retenir : ses conseils et ses promesses sont écartés dédaigneusement comme les promesses et les conseils de la Nuit. Le poète arrive au repos d'un lac « endormi comme un regard d'argent. » Une troisième courtisane, celle dont le baiser enchaîne plus fidèlement, la reine des définitifs oublis, la Mort, vient lui offrir mieux que les insuffisants léthés du songe et du plaisir. Mais, la repoussant, elle aussi, avec un courage hautain, il continue sa marche vers les Demains

Qui sacreront en [lui] l'apôtre de l'Idée.

Le Chemin de la Douleur fait suite au Chemin de l'Irréel.

Le poète, délivré des préjugés représentés par la Nuit, la Volupté et la Mort, s'est élevé jusqu'à l'Idée. De la cime de son rêve il contemple, heureux, le spectacle élargi. Car les choses lui disent de toutes parts la beauté et la puissance d'un renouveau, et il marche, aspirant la force qui monte des sèves. Mais, comme il va dans une extase, il se trouve tout à coup en face d'un calvaire. Au pied du Christ qui pleura, une femme pleure ; ces deux images de la souffrance passée et de la souffrance actuelle sem- blent crier l'éternité de la douleur. Le poète écoute, dans la prière désolée de la femme, la grande plainte de toujours. Il la relève, il la rappelle à l'espoir. Il dit la puissance de renouvellement de la nature, et que l'hiver est la préparation secrète du prochain printemps, et que toute souffrance réelle est le creuset d'une joie de bientôt. Mais il faut rejeter les douleurs imaginaires et l'humanité doit marcher libre, débarrassée de la croix qui pèse sur elle depuis trop de siècles.

Vous devinez que ce premier chant est un hymne panthéiste à la nature. Mais ce qu'on ne saurait deviner et ce qu'on ne saurait dire, c'est la beauté noble de son mouvement lyrique.

Le second chant commence par l'idylle à travers la forêt. Le poète et la bien-aimée vont regardant dans leurs yeux le reflet de la joie des choses et oublieux de l'humanité mauvaise et dolente. Bientôt des inquiétudes pénètrent leur bonheur et, comme la mer immense envahit peu à peu une barque frêle, les voix des douleurs arrivent à eux et les troublent. Va-t-elle donc, agonie qui se débat, sombrer dans l'universelle souffrance, la pauvre barque de leur bonheur. Non, ce sera mieux. Ils iront d'eux-mêmes, apôtres de la pitié, vers la foule. Ils lui diront le nouvel évangile et que l'heure est enfin sonnée où doit régner la religion de la joie.

La foule ne comprend pas ; elle s'irrite. Et des pierres blessent le poète ; et des pierres blessent la femme. Il regrette de n'être point seul. Mais elle le console. Elle sent qu'elle va devenir mère et elle affirme que les prochaines aurores seront belles, et belles les prochaines destinées... Cependant, à l'écart, la foule des esclaves délibère sur le sort du poète et décide qu'il sera crucifié.

Le troisième chant nous ramène sur cette colline, devant ce calvaire où le poète releva la femme et lui fit partager son illusion de bonheur. Le soleil se lève et toute la nature chante à celui qui va mourir un hymne de vie. Qu'importe la mort d'une forme passagère, songe-t-il, dans la vie éternelle et éternellement renouvelée ? Et le condamné fait sa partie dans le concert des joies. Mais la femme se lamente, dit que leur pitié eut tort et qu'ils auraient dû s'isoler dans leur amour heureux. Elle pleure, elle crie à la foule des injures et des malédictions. Chaque fois qu'un juste vient, comme Jésus de Nazareth, essayer de faire du bien, la foule le met en croix. Oh ! que le sang de tous les justes retombe sur les bourreaux, et sur leurs enfants, et sur les enfants de leurs enfants ! Mais le poète lui adresse des paroles apaisantes et lui recommande de ne pas ensevelir sa dépouille. Il veut que son corps rentre immédiatement au grand rythme de la vie matérielle tandis que son âme ira rejoindre les autres forces de renouvellement et continuera son oeuvre.

Le poète est crucifié. Le poète meurt. Le jour meurt. La foule s'écoule. La femme restée seule vivante sur la colline du sacrifice croit voir, dans une sorte de songe éveillé, le Christ descendre de sa croix : l'ancien crucifié vient donner au crucifié nouveau le baiser de paix.

Trois mois plus tard, un mendiant qui passe sur la route, s'agenouille devant le Christ, lui demande quelle loi rendra, enfin, les hommes meilleurs. Le Christ lui répond : Il n'y a qu'une seule Parole. Je l'ai dite, voici bien des siècles. Quand vous déciderez-vous à l'écouter avec vos coeurs ? quand consentirez-vous à la loi d'Amour ?

Rien ne me paraît plus beau que l'allure harmonieusement idéaliste ou, pour parler en pédant, la dialectique platonicienne des deux poèmes.

C'est à peine si j'ose sourire de l'idée un peu excessive qu'Emile Boissier se fait de la fonction du poète. Il n'a rien abandonné des prétentions romantiques. Il voit les poètes comme des soldats

Dont les bras sont armés pour la Croisade austère.
L'Avenir sourira, limpide, dans leurs yeux
Et, quand ils parleront, la foule doit se taire.

Oui, il faut nous taire à la voix des poètes. Mais non pour attendre d'eux le conseil de salut : je crois bien que les indications arriveraient multiples et contradictoires. Il faut les écouter pour le charme qui émane de leur parole. Leur devoir c'est d'être des chanteurs mélodieux. Lorsque, comme au Chemin de l'Irréel et au Chemin de la Douleur, leurs mélopées éveillent en nous des sentiments nobles, nous leur devons double reconnaissance. Mais n'allons pas leur demander la pensée précise et originale. Souvent, par besoin inconscient de renouveler leur musique, ils chantent des théories jeunes encore ; mais ils n'ont pas la puissance de les créer eux-mêmes. Ils s'éprennent des nouveaux gazouillements entendus et des dernières ailes aperçues voltigeantes dans le ciel ; mais ils ne sont point les couveurs des générations successives de doctrines. Quand ils s'efforcent à l'universel, ils lui apportent l'imprécision et leur harmonie sonore est payée par l'inharmonie logique.

Les poèmes de Boissier échappent à cette critique générale parce qu'ils sont surtout oeuvres d'imagination et de rêve. Leur philosophie est faite d'un sentiment noble plus que d'une idée nette. Cependant les rares petites taches qu'y découvre une lecture sévère sont des fautes du penseur, tandis que le rêveur et le musicien nous satisfont toujours.

J'ai cité, au courant de l'analyse, quelques images délicieusement fleuries ou chantantes. Je pourrais en cueillir tout un bouquet dans chaque page. Je relis, pour cette joie, l'hymne aux cloches qui chante au commencement du Chemin de l'Irréel et les louanges du Songe

Dont les pâles regards sont des lys inéclos.

Les discours de la Nuit, de la Volupté et de la Mort dans le premier poème ; dans le second tous les discours du Poète et de la Bien-Aimée sont particulièrement riches à ce point de vue. Mais ces grands morceaux valent surtout d'ensemble. Je n'ose détacher de l'éclatante rivière un de ces diamants qui se font valoir les uns les autres. Et je ne vois aucune raison de choisir. Ils me paraissent tous d'une beauté égale, absolue. Au hasard, celui-ci, dans le discours de la Nuit. Elle dit de la femme :

C'est par moi que fleurit l'ivresse de ses flancs
Et mes doigts caresseurs entr'ouvrent les lits blancs
      Aux rayons bleus du clair de lune.

J'ai peur qu'on me trouve long. Il m'est pourtant impossible de passer sous silence l'autre grand mérite d'Emile Boissier : il est poète par la musique autant que par l'imagination. Et chez lui — coïncidence heureuse — les deux qualités ont les mêmes limites : il lui manque l'image belliqueuse et triomphante bruyamment ; et son orchestre n'a pas de cuivres. Presque toujours son instinct lui fait éviter les fanfares, et les violences, et les mouvements brusques ou rapides. Dans le Chemin de l'Irréel il a, une fois, dépassé son talent. Il a voulu décrire la danse ma- cabre : je ne sais rien de moins vertigineux que son rythme et de moins évocateur que les détails choisis. Mais dans les langueurs heureuses, et dans les lenteurs charmantes, et dans les visions douces et lointaines, je ne connais pas de poète à lui comparer.

Il y a deux mètres qu'il manie avec une sûreté rare. Ses strophes d'octosyllabes sont inférieures ; mais il sait user mieux que personne des diverses stances d'alexandrins, et je n'hésite pas à le considérer comme notre meilleur chanteur de vers libres.

Au hasard, quelques exemples de l'une et de l'autre harmonie.

Où trouver des grands vers plus chantants que ceux-ci :

Les roses ont ouvert leurs lèvres de satin
Devant la volupté des caresses nocturnes ;
Et les lys, inclinant la blancheur de leurs urnes,
Tendent leur pistil d'or au baiser clandestin.

 

Ecoutez encore cette mélodie :

Nous irons devant nous de prairie en prairie
Insoucieux de l'homme injuste et de sa loi.
La nature saura voiler de son feuillage
Mes timides baisers sur tes yeux ingénus ;
Nous n'aurons pas de nom et nous n'aurons pas d'âge,
Car tu seras la Vie impersonnelle et sage
Qui berce la Douleur entre ses deux bras nus.
Je t'apprendrai le sens secret de mes paroles
Et quand, dans le sommeil, nos lèvres s'uniront,
Le songe effeuillera la pudeur des corolles
Sur la limpidité mystique de ton front.

Presque tous les hexamètres des deux Chemins sont d'une telle beauté musicale.

Et cependant les vers libres me charment davantage, plus délicieux encore et plus souples. J'ouvre n'importe où le Chemin de l'Irréel et j'y cueille les premiers vers libres rencontrés :

Et les Adolescents passèrent sous les branches
      Enguirlandés de roses blanches
Et couronnés du pampre et du laurier natal.
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
Ils étaient ignorants de la Vie et des livres,
Ceux-là qui cheminaient, solitaires et doux,
Avec, dans leur main pâle, un fier rameau de houx.
        On disait : « Ils sont fous ! »
  Mais Eux — comme des anges ivres
 Méprisaient le venin du sarcasme jaloux.
Car, leurs lèvres buvant aux limpides fontaines
          Où se miraient le soir,
    — Présagé par des flûtes lointaines,
            Ils avaient vu l'Espoir
Leur sourire au delà des vallons et des plaines.

Je fais subir la même épreuve au Chemin de la Douleur :

L'heure semblait verser une calme indolence
        Sur le recueillement des bois.
Dans cette solitude où régnait le silence
        On n'entendait plus que la voix
    De la source où vibrait un gazouillis d'eau vive,
            Une chanson captive
        Parmi la mousse ; et puis aussi
            — Murmure adouci
            Par la brise et l'espace —
          Les clochettes d'un lent troupeau
          Conduit par le berger qui passe
    En effleurant du doigt sa flûte de sureau.

Je m'arrête d'écrire pour relire encore une fois. Je ne me lasse point d'entendre l'exquise symphonie. Je ne sais pas aujourd'hui de poète en vers — non pas même le génial Verhaeren, — auquel je doive des joies aussi complètes, aussi nobles et aussi pénétrantes que celles goûtées au Chemin de l'Irréel et au Chemin de la Douleur.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (essais)
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28 avril 2008 1 28 /04 /avril /2008 21:26

Suite et fin du chapitre II de La Sagesse qui rit. Han Ryner s'intéresse ici aux rapports entre éthique et sociologie. On verra qu'il donne un sens assez spécial au concept de "sociologie". Sur le même thème, on peut lire une conférence de 1904.

Le début du chapitre, consacré aux rapports entre éthique et métaphysique, se trouve ici.


[introduction]  [éthique et métaphysique]  [éthique et sociologie]

*
*   *

Je ne crois pas qu'on ait fondé beaucoup de systèmes moraux sur les données des sciences spéciale, la sociologie exceptée. Nous connaissons mal la doctrine des nombres dans le pythagorisme. Il ne semble pas qu'elle fut le fondement de la morale pythagorienne ; elle fournissait seulement, pour en exprimer certaines parties, des symboles bizarres ou ingénieux. La morale pythagorienne présuppose une science théologique, puisque le précepte général et la méthode constante restent l'imitation de Dieu.

Certains systèmes paraissent ou prétendent s'appuyer sur la biologie. Ils osent, sur ce qui est au fond de la vie, des affirmations qui dépassent singulièrement les certitudes actuelles de la biologie et peut-être ses investigations possibles. La prétendue science d'un Nietzsche est une métaphysique hardie jusqu'à l'insolence. Un Le Dantec, dès qu'il sort du menu détail des faits, devient un métaphysicien naïf, si naïf qu'il se croit encore biologiste. D'autre part, comme la vie dont il s'agit dans les principes et les conclusions de ces doctrines reste toujours la vie en société, la biologie se ramène ici à une sociologie.

Plusieurs constructions morales s'appuient consciemment sur la sociologie. Repousserai-je cette aide comme celle de la métaphysique ? L'homme, tel que je le connais, fait partie, dira-t-on avec justesse, de la société plus étroitement que de l'univers. Le définir un animal social, c'est déjà dire quelque chose de précis. Dire qu'il est un être, c'est vraiment dire trop peu et trop peu nous instruire. Même si la métaphysique avait un caractère scientifique, ses généralités seraient encore trop lointaines pour nous éclairer utilement sur un être aussi particulier. La sociologie n'offre pas le même défaut et il y a quelque spéciosité à présenter la morale comme un de ses chapitres.

On dit sociologie, aujourd'hui que la science est à la mode. Jadis ne disait-on pas politique ? Il y a déjà quelque temps que Ménénius Agrippa contait aux plébéiens révoltés la fable Les Membres et l'Estomac. L'ingénieux orateur qui, placé « de l'autre côté de la barricade » aurait, probable, dit tout le contraire ne se doutait pas qu'il enfermait en un court apologue la manière d'une science future et que de gros livres délaieraient dans une sauce philosophique son opportune métaphore.

Si l'on tient à maintenir une distinction entre la sociologie et la politique, j'y consens bénévolement, sans examen. Le fond de la question est indifférent au problème actuel et une très simple remarque me suffit :

Une sociologie ne peut avoir la prétention de s'allier à la morale qu'à la condition d'aboutir à des conclusions pratiques. Et une sociologie pratique, que peut-elle être, qu'une politique ?

L'alliance de la morale à la sociologie ou à la politique se présente des deux mêmes façons que l'alliance de la morale et de la métaphysique. On a essayé de construire la sociologie sur la morale ; on a essayé d'appuyer la morale sur la sociologie. La première méthode est celle de Platon. La seconde serait celle de Machiavel, si Machiavel était un systématique ; c'est celle des philosophes machiavéliques et, pour nommer le plus grand, de Hobbes.

Le machiavélisme, tel que je le trouve exposé dans Le Prince et dans les Discours sur Tite-Live, est la suppression même de toute éthique. Machiavel ne se préoccupe d'aucune apologie de sa politique ; seuls les résultats l'intéressent et à ses yeux le succès justifie tous les moyens. Entre les moyens qu'il conseille, il place hardiment au premier rang la mauvaise foi et la cruauté. Il ne va pas jusqu'à aimer ces procédés pour eux-mêmes. Machiavel n'a rien d'un satanique et le mal pour le mal ne lui paraîtrait pas moins ridicule que la préoccupation de bien faire. Même il blâme « la cruauté mal employée », timide et inefficace, aussi nettement qu'il loue « la cruauté bien employée ». Il recommande de commettre seulement des crimes « dont la grandeur couvre l'infamie ».

Ce n'est pas que Machiavel cède ici à quelque préoccupation esthétique. Il n'y a nul romantisme dans cet esprit clair et avisé et il ne conseille pas de se faire avec des cadavres un piédestal ostentatoire. La grandeur du crime en couvrira l'infamie si, ayant détruit l'adversaire d'un seul coup, on peut revêtir ensuite un masque de douceur et de sourire. Octave, ayant tué suffisamment et avec une précision suffisante, permet à Auguste de faire adorer par les siècles sa clémence. Trouverais-je dans toute l'histoire de France un geste que Machiavel pût approuver complètement ? C'est au moins douteux. Machiavel n'est pas assez naïf pour reprocher à Catherine de Médicis d'avoir tué beaucoup de protestants. Il est assez habile et résolu pour lui reprocher d'en avoir trop épargné. Petit crime, la Saint-Barthélemy, et insuffisant, et dont la grandeur ne couvre pas l'infamie. Les massacres de septembre ne le satisferaient pas davantage, qui laissèrent vivants un certain nombre d'aristocrates. « Quiconque veut établir une république dans un pays où il y a beaucoup de gentilshommes ne peut réussir sans les tuer tous ».

Machiavel, homme pratique, donne des conseils, non des théories. Loin de prétendre extraire une morale de sa politique, il prévient franchement son lecteur contre le danger de toute préoccupation éthique : « Il y a une si grande différence entre la façon dont les hommes vivent et celle dont ils devraient vivre que celui qui néglige ce qui se fait pour suivre ce qu'il devrait faire court à la ruine ; celui qui veut être un homme parfaitement bon est en péril au milieu de ceux qui ne le sont pas ». Il ne serait pas difficile de bâtir un système là-dessus ; il n'est jamais difficile de construire, sur n'importe quoi, une doctrine morale. Mais Machiavel sourirait de préoccupations aussi puériles.

Des politiques voisins de lui, mais plus généralisateurs et théoriciens, les ont pourtant manifestées. La politique de Hobbes ne diffère guère de celle de Machiavel. Aujourd'hui même plusieurs néo-royalistes avouent l'enseignement de ces deux maîtres et, comme ils ont de remarquables facultés dialectiques plutôt qu'un sérieux esprit d'observation, ils systématisent derrière le philosophe anglais.

Pour Hobbes, la morale se réduit tout entièrement à l'obéissance au prince. A ses yeux, comme plus tard aux yeux de Nietzsche, l'instinct profond de l'homme n'est pas la société, mais la domination. Aussi la nature nous met en guerre chacun contre tous et tous contre chacun. A l'état de nature, nous sommes des loups les uns pour les autres. L'expérience et la réflexion nous apprennent bientôt que la paix est le plus grand des biens et que notre premier intérêt consiste à ne point rencontrer trop de loups sur notre chemin. Un chef qui empêchera la lutte universelle, voilà notre premier besoin. « La vraie loi est la parole d'un chef ». Lui désobéir, sous n'importe quel prétexte, c'est renouveler l'abominable état de guerre et se déclarer l'ennemi de tous. Ce qu'ordonne le prince est juste dès qu'il l'ordonne et par cela seul qu'il l'ordonne ; ce qu'il défend est injuste dès qu'il le défend et par cela seul qu'il le défend. Seule la loi, c'est-à-dire l'ordre du chef, crée le caractère moral ou immoral de nos actes. Le soldat qui tue un ennemi et le bourreau qui exécute un condamné ne sont pas des assassins ; celui qui pille avec la permission de ses chefs n'est pas un voleur. Notre unique devoir comme notre intérêt, c'est de maintenir le prince. L'unique devoir du prince, c'est de se maintenir. La formule fameuse du vénitien Sarpi paraîtrait bien faible à Hobbes : « La première justice du prince est de se maintenir ». Pour Hobbes, cette justice-là n'est pas la première ; elle est la seule.

Si elle ne m'apprend pas autre chose, la lecture de Machiavel et de Hobbes m'enseigne que faire dépendre la morale de la politique, c'est détruire toute vie éthique. A chaque instant, en lisant ces deux écrivains, je suis poursuivi par la formule de saint Augustin : « Qu'est-ce qu'un gouvernement, si vous en ôtez la justice ? Un grand brigandage ».

Faut-il donc renverser le rapport et, comme le veut Platon, fonder la politique sur la morale ?

La politique platonicienne revêt, dans Platon lui-même, deux formes bien différentes : libertaire et pédagogique dans La République, elle devient despotique dans Les Lois. Beaucoup de réformateurs sociaux me paraissent ressembler à Platon par cette contradiction essentielle : dans le rêve, on parle au nom de la liberté ; dans l'application, on est contraint de recourir aux procédés les plus tyranniques.

La République trace le modèle de l'Etat idéal, « l'idée » de l'Etat. Platon en écarte tout élément empirique, les lois aussi bien que les intérêts. Les lois lui paraissent toujours inutiles : si l'Etat est sain, il n'en a pas besoin ; s'il est gâté, elles ne remédient à rien. La cité de La République ne peut être maintenue que par l'éducation ; la politique se réduit ici à un pédagogie.

Dès que l'utopiste veut bâtir sa cité quelque part, il est forcé de tenir compte des éléments empiriques ; il ne voit plus le moyen d'instituer la justice sans l'imposer. Il sent l'insuffisance de l'éducation et il promulgue des lois. Pour conserver sa société vertueuse, le voici entraîné à l'enfermer dans un rempart de despotisme. Dans Les Lois, le gouvernement, représentant armé de la conscience, ne laisse à l'individu aucune liberté d'action, de sentiment ou de pensée. Une réglementation, rigoureuse comme la règle d'un couvent moderne, envahit jusqu'aux replis les plus secrets de la vie privée. Elle s'inquiète des relations conjugales, et c'est la loi qui assortit les mariages. Le désir, d'après Platon, rapproche les êtres semblables. Il faut lutter contre cette tendance naturelle, contraire, paraît-il, à l'intérêt social. L'intérêt social exige que l'époux et l'épouse soient très différents et qu'un juste mélange de force et de douceur prépare des générations équilibrées. Les époux, désignés en apparence par le sort, seront assortis en réalité par d'heureuses supercheries des magistrats. Combien le Platon des Lois est hostile à toute liberté, je le vois encore mieux quand ce Grec supprime l'indépendance de la « musique », quand ce poète exile Homère, quand cet artiste, sévère et absurde comme un prêtre d'Egypte, immobilise l'art en des formes hiératiques et interdit à l'artiste de « montrer ses ouvrages à aucun particulier avant qu'ils aient été vus et approuvés des gardiens des lois et des censeurs établis pour les examiner ».

Je trouve la même contradiction essentielle chez tous ceux qui construisent sur la justice des cités idéales ou qui rêvent de rendre juste la cité future. Je la trouve, plus criante encore, dans les faits. Des gouvernements platoniciens ont à certaines heures encombré l'histoire : ils ne paraissent pas plus regrettables que les autres. La théocratie est la forme la plus commune du platonisme politique, et seul un prêtre pourra louer le gouvernement des Jésuites au Paraguay, celui qu'exerça en France le Père La Chaise sous le pseudonyme de Louis XIV, ou celui des papes dans les états pontificaux. Les pasteurs calvinistes, esprits un peu moins asservis, ne loueront pas, je crois, la tyrannie de Calvin à Genève. J'ai lu sous la signature de certains d'entre eux de nettes et véhémentes condamnations du meurtre de Servet. Les prêtres catholiques aiment mieux, en général, calomnier leurs victimes et ils sont condamnés à croire que l'abominable Dominique est un saint. Dominique n'est pas seulement dans le calendrier. Dante le met très haut dans son Paradis et pousse inconscience et catholicisme jusqu'à mêler en longs parallèles l'éloge du dur inquisiteur à la louange de l'idyllique François d'Assise.

Si quelque naïf, soucieux de n'être tyrannisé que par des gens vêtus comme lui, objectait qu'un prêtre n'est pas un philosophe, je lui citerais quelques platoniciens laïques aussi atroces que le meilleur inquisiteur et, au premier rang, l'austère et répugnant Saint-Just.

Kant dit quelque part : « Que les rois deviennent philosophes ou les philosophes rois, on ne peut guère s'y attendre ; on ne doit pas non plus le souhaiter, parce que la possession du pouvoir corrompt inévitablement le libre jugement de la raison ».

Si l'histoire ne connaît aucun roi devenu philosophe, elle connaît quelques philosophes devenus rois. Leur puissance ne tarda pas à détruire leur philosophie. Frédéric, prince présomptif, écrit avec une sincérité superficielle sans doute, pourtant réelle et indignée, l'Anti-Machiavel. Roi, il suit mieux que personne les préceptes de Machiavel. Il est Machiavel couronné. Seize siècles avant lui, Marc-Aurèle, avec une bonne volonté plus profonde, s'efforce de réaliser la République de Platon. Hélas ! comme il se sent bientôt déchiré avec lui-même. Sa philosophie condamne la guerre : « L'araignée est fière de prendre une mouche ; tel est fier de prendre un levraut ; tel, de prendre une sardine ; tel de prendre des sangliers ; tel de prendre des Sarmates. Au point de vue des principes, tous brigands ». Sa fonction l'entraîne à prendre et à tuer des Sarmates. « Comme Antonin, j'ai pour patrie Rome ; comme homme, le monde ». Peu à peu Antonin tue en lui l'homme. Et voici que cet être sérieux jusqu'à la tristesse condamne dans un éclat de rire principes et philosophie : « Quels chétifs politiques, ces nains qui prétendent régler les affaires sur les principes de la philosophie. Ce sont bambins dont on débarbouille le nez avec un linge ». Ainsi il détruit un philosophe. Et l'empereur qu'il est ne fait pas moins de mal qu'un autre. Il persécute les chrétiens. Il tue la douce Blandine. Sur ce stoïcien infidèle doit retomber le mot d'une autre de ses victimes. Le martyr Attalus, assis sur un siège de fer rougi, pendant que sa chair cuisait et fumait comme la viande d'un gibier, appelait les bourreaux : « mangeurs d'hommes ».

La politique a tué en Marc-Aurèle toute liberté éthique. Il ne peut plus que souffrir et se désespérer : « 0 mort, ne tarde plus à venir, de peur que j'en arrive, moi aussi, à m'oublier ». La mort tarde, même après qu'il s'est oublié et probablement il résout le problème de façon peu élégante, en s'abstenant de nourriture jusqu'à ce qu'il n'y ait plus ni les ruines du philosophe ni le triomphant et mélancolique empereur (2).

[introduction]  [éthique et métaphysique]  [éthique et sociologie]

(2) J'ai étudié plus longuement Marc-Aurèle dans le troisième chapitre de Les Apparitions d'Ahasvérus.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (essais)
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24 avril 2008 4 24 /04 /avril /2008 12:08

Suite et fin du chapitre IX de Prostitués. Le début est ici.


[Emile Trolliet] [Emile Faguet] [Louis Arnould] [Emile Gebhardt] [Charles-Brun] [Pierre Brun] [Camille Mauclair] [Fernand Gregh]

*
*  *

Voici un professeur moins connu et plus intéressant, J. Charles-Brun. Celui-ci est le professeur parfait et amorphe. Il serait insuffisant de le déclarer souple il est liquide ; et prend la forme de tous les vases.

La plus considérable de ses oeuvres publiées est un volume de vers français — car il fait aussi des vers occitans et peut-être des vers latins — intitulé Onyx et pastels. Plus encore que ne l'annonce le titre, les vers sont mièvres et précieux.

Le professeur supérieur pourrait faire autre chose aussi bien ou aussi mal que ce qu'il fait, dire le contraire de ce qu'il dit, et il trouverait un égal plaisir à se plier aux règles d'un autre jeu. Il prend je ne sais quelle paradoxale conscience de son inexistence et arrive à un détachement amusé. Volontiers il sourit de ce qu'il fait ou de ce qu'il va faire.

Il mêle les pédantismes ironiques aux pédantismes graves et écrit des préfaces qui détruisent ses livres. Cet art de ne point se prendre au sérieux est ce qu'il y a de plus précieux dans le professeur, sa dernière justice et sa dernière sincérité. Charles-Brun fait précéder ses poèmes d'un prologue où il blague et la manière qu'il adopte et celle qu'il aurait pu adopter.

Chez moi, déclare-t-il d'un ton railleur,

Point de ces vers brutaux, cadencés, drus, solides,
Et qu'on dirait cousins des grandes pyramides.

Son vers n'est que grâce envolée. Il est « plus doux, plus féminin ».

Il a des tons de nacre et des roseurs de chair,

Sa langue offre « des charmes indécis ». Les mots qui le séduisent sont ceux

Qui laissent deviner le sens, mais non sans peine.

Un peu d'obscurité n'est pas faite pour lui déplaire :

Un paysage est beau quelquefois sous la brume.

Peut-être même est-ce la brume seule qui est belle. Si elle supprime le paysage au lieu de l'estomper, le poète ne s'en plaindra pas, car

C'est donner clans le plus enfantin des travers
Que de vouloir ainsi chercher un sens aux vers.

La joliesse harmonieusement mariée des vocables ne suffit-elle pas?

... De voir un auteur jongler avec les mots,
Les faire travailler, sans un autre propos
Que de remplir le personnage d'acrobate,

cela semble bien valoir quelques applaudissements.

Je suis reconnaissant à Charles-Brun de n'être pas allé dans la pratique jusqu'au bout de sa théorie et d'avoir toujours fait dire à ses vers peu de chose sans doute, quelque chose cependant. Ni pensée, ni sentiment. M. Charles-Brun évite avec grand soin de telles banalités,

Car tout le monde a, plus ou moins, perdu son père,
Eté trahi par une femme, ou bien encor
Eu mal aux dents un jour qu'il ventait un peu fort ;
Et faire là-dessus une fade élégie,
C'est une chose en soi qui n'entend point magie,

Ce n'est pas que M. Charles-Brun bannisse du vers toute émotion.

Mais nous l'aimons qui soit légère et de bon goût.

Il veut

Peindre des sentiments que nul ne pense avoir,
Raffiner sa couleur et compliquer sa tâche.

Il veut surtout « chercher aux parfums des sens cachés » ; et il nous chante « le poème des parfums ».

Ce raffiné méprise « les formes arrêtées. » S'il admet les couleurs, il ne consent à voir que les plus pâles et il les pâlit encore d'allitérations mièvres. Pour qu'il daigne regarder une fleur, il faut qu'elle soit

Pâle éperdument de chères pâleurs

et une jeune fille ne le troublera que par une « pâleur divine » sœur de la pâleur des lys.

A vrai dire les nuances les moins vives lui sont encore trop brutales :

... Sans me prendre au charme des couleurs
C'est grâce à leurs parfums que j'ai chéri les fleurs.

Ils sont, ces parfums adorés, l'ébauche des sons et des musiques. Ils sont une expression bégayée, et séduisante, et comme enfantine, de l'univers ;

Tout peut, loin du réel, être enclos aux senteurs

Il aime « leur puéril symbolisme » et leur mensonge. Ils lui créent des illusions aimables, font sourire devant ses yeux heureux des vierges aux « charmes pâles »

Atténués aux teintes vagues des lointains.

Et M. Charles-Brun, d'un geste qui de sa part semble un peu vif, se jette à genoux en poussant ce cri d'amour :

O femme, toi qui n'es qu'une senteur perverse !

Où diable ça peut-il aller mettre le nez, un professeur ?...

Celui-ci se relève pour continuer, intarissable et subtil, à commenter les vers de Baudelaire :

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Assez adroit ouvrier de mots et de nombres, Charles-Brun n'aurait pas grand chose à apprendre pour devenir un poète. Mais il aurait tellement à oublier ! Or un professeur ne perd jamais rien, mais épaissit chaque jour sa couenne d'érudition.

Charles-Brun est un esprit curieux et inconstant, capable partout d'une médiocrité agréable, mais à qui son habileté et même son talent ne créent jamais qu'une personnalité fuyante. Aussi volontiers que des vers pastichés, il écrit des opinions critiques, pourvu qu'elles ne soient pas compromettantes. Il lui arriva pourtant en une brochurette lourde de méthode sur l'Évolution Félibréenne de dire quelques paroles peut-être courageuses :

« Beaucoup, déclare-t-il, sont entrés dans le mouvement félibréen qui ne détestaient point une façon de plus de s'imposer à l'estime de leurs concitoyens ou qui tenaient à écrire dans leur idiome local des vers qui n'auraient pas mieux valu en français. »

Et encore :

« Que le félibrige soit tombé en discrédit et, pour ne rien céler, se soit même rendu un peu ridicule, il est regrettable qu'il y ait des félibres à ne s'en être point aperçus. »

Charles-Brun est félibre ; il n'appartient pas du moins au ridicule félibrige de Paris où pontifient toutes les semaines cinquante grotesques dont les plus connus sont Maurice Faure, ce sénateur ; Albert Tournier, ce député ; Batisto Bonnet, cette canaille ; Sextius Michel, ce gaga.

Mais Charles-Brun est surtout le plus adroit des conférenciers. Son esprit souriant à tout et son âme indifférente à tout lui permettent de s'assimiler rapidement n'importe quel sujet et de le traiter précisément avec les grâces de langage qu'attend son public. Il s'occupe volontiers des hommes et des choses d'oc. S'il en parle à Paris, il revêt l'air détaché et demi-railleur qui convient. En Occitanie, l'enthousiasme populaire et le son de sa propre voix suffisent à l'émouvoir jusqu'aux larmes. Et il a cette étonnante souplesse qui me paraît la marque même du conférencier : si une fée transformait l'auditoire d'un coup de baguette et, au moment ou Charles-Brun pleure en phrases rythmées, lui jouait le tour de métamorphoser ses bons limousins émus en parisiens gouailleurs, immédiatement Charles-Brun s'apercevrait du changement, et immédiatement Charles-Brun serait à l'unisson. L'applaudissement qui, tout à l'heure payait un accent convaincu, continuerait, rémunérant une clownerie de pensée ou d'expression. On ne saurait trop louer de telles vertus et moi aussi j'applaudis, comme au cirque.

Il a publié en plaquette deux harangues qui appartiennent à sa manière limousine et enthousiaste. Elles chantent en termes lyriques Bernard de Ventadour, « le poète ineffable de l'amour. » Immédiatement après cette qualification grandiloquente mais un peu vague, Charles-Brun, qui prévoit jusqu'aux moindres objections, s'écrie : « Et je n'entends point le perdre de la sorte dans une troupe mélodieuse de troubadours occitans qui chantèrent aussi la passion souveraine. » Cette phrase me fit espérer une définition critique du talent de Bernard de Ventadour. Mais un conférencier avisé sait combien son public appartient à l'instant et combien craint tout effort intellectuel. Les promesses sont toujours chaudement accueillies. Les réalités fatigueraient peut-être et Charles-Brun est un discoureur trop intelligent pour donner à son public autre chose que ce qu'il demande.

*
*  *

Le souple professeur Charles-Brun à un frère roide et censeur.

M. Pierre Brun n'écrit ni en français, ni en iroquois, mais bien en universitaire. L'universitaire est une langue qui comprend, comme le grec, plusieurs dialectes ; mais ils sont plus difficiles à classer. Au point de vue syntaxique, on y distingue surtout l'aimable dialecte du que ajouté qui rend si séduisant le sourire de M. Brunetière, et le dialecte pirouette, que quelques-uns prétendent imité du Sainte-Beuve. Mais peut-être vaut-il mieux distinguer d'après le vocabulaire. On aura alors : 1° le noble dialecte puriste ou docile, celui qui repousse avec terreur d'affreux néologismes comme « pittoresque » ou « sympathique » ; et 2° le dialecte enrichisseur ou révolté, dont M. Jean Richepin fait la gloire.

M. Pierre Brun parle ce dernier dialecte, avec moins de hardiesse toutefois que le touranien de la rue d'Ulm. M. Pierre Brun ne fait pas d'effets de torse, pour cause, et les poids qu'il soulève n'effraieront personne. Il n'a pas eu le courage de refaire sa rhétorique sur la place Maub et s'est contenté d'étudier Lucien Descaves. Ce bon écolier dit couramment « emmuré » pour aveugle ou aveuglé et craint, élégant, que « l'amour-propre d'auteur ne l'ait complètement emmuré. » Les savants appelleront sans doute archéo-néologique cette variété timide du dialecte universitaire enrichisseur. La syntaxe de M. Pierre Brun s'efforce aux grâces du « pirouette » et ne tombe que par accident rare dans le « que ajouté. »

Le plus ancien livre de lui que je connaisse est un volume sur Savinien de Cyrano Bergerac. C'est, intéressante peut-être par le sujet traité et par l'abondance de la documentation, une thèse avec tous les mérites lourds et ennuyeux du genre. Une biographie consciencieuse s'efforce de remplacer la légende. Il en sort un Cyrano aussi héroïque et plus rarement violent, mélange curieux de bravoure et de douceur. Jamais ce grand duelliste ne se battit pour lui-même. Seulement il ne savait pas dire non et il servait de second à quiconque le lui demandait. Il partait pour le combat sans enthousiasme, parfois avec un peu d'ennui. Mais le choc des épées le grisait et il finissait par tuer des indifférents pour n'avoir pas osé chagriner par un refus d'autres indifférents. Amusante comme sa vie extérieure, l'histoire de son esprit, des amis qui l'entouraient, du milieu singulier qui transforma parfois son originalité native en monstruosité. Par exemple, dès que M. le docteur se met à résumer les livres de Cyrano, il convient de fermer sa thèse ; seul un mathématicien pourrait trouver l'abrégé plus court que les oeuvres analysées.

L'oeuvre maîtresse de M. Pierre Brun, ce n'est pas son gros livre sérieux sur Cyrano. Ce n'est pas non plus son étude sur Stendhal, pensum insuffisamment documenté d'une heure où l'universitaire manqua même de conscience. L'oeuvre maîtresse de M. Pierre Brun c'est un volume intitulé Autour du XVIIe siècle.

L'intérêt de ce livre n'est ni littéraire ni historique, mais proprement universitaire. M. Pierre Brun dispute à feu Gidel la gloire d'avoir découvert Pierre Bertrand de Mérigon, professeur de grec sous Louis XIII. Gidel arriva le premier. Mais en revanche M. Pierre Brun peut chanter — parlons universitaire — ce noble exegi monumentum : « Au lieu des dix publications que connaissait Gidel, j'en ai signalé dix-huit... Je précise, en outre, la biographie de Mérigon et établis de plus, avec le lieu de sa naissance, certaines dates de sa biographie. » C'est que ce Mérigon est un particulier bien précieux à connaître. « La banalité, nous dit M. Pierre Brun, voilà pour le fond de l'oeuvre la note dominante. » Quant à la langue, « c'est un gros et lourd assemblage de phrases boursouflées et engorgées de superlatifs. » L'aimable écrivain et délicieux à aborder, car son « gros et lourd assemblage de phrases boursoufflées et engorgées de superlatifs » s'efforce d'être, non point, comme chez les modernes universitaires, du vulgaire français, mais du grec, du grec, ma soeur ! D'ailleurs, parmi ses banalités, on découvre parfois des renseignements si intéressants... « Par lui nous savons que le vendredy vingt-septiesme jour de septembre 1630, le roi eut une fièvre très forte... que sa dysenterie était si forte qu'il fut à la garde-robe jusques à quarante fois dans vingt-quatre heures. » M. Pierre Brun, naturellement, se réjouit d'une telle découverte : « Détails un peu bas, sans doute, qu'on peut taxer de trivialité, mais qui nous ont paru ne point manquer d'intérêt et relever, dans une certaine mesure, cette pauvre figure de Louis XIII, en montrant sous sa Majesté effacée... » Je n'ai pas eu le courage d'achever la période ; j'ai fui sans regarder ce que M. Pierre Brun voulait me montrer sous la « Majesté effacée ». Quand j'ai repris ma lecture, j'ai commencé prudemment à la phrase suivante. La voici dans sa mélancolie : « Ce sera là peut-être tout ce qui restera de P. Bertrand de Mérigon. » Je souhaite bien sincèrement à M. Pierre Brun qu'il en reste autant de lui.

M. Pierre Brun, je crois l'avoir dit, est le frère de Charles-Brun ; mais ici on sent que Pierre est le plus Thomas des deux.

*
*  *

Sortons des salles de soutenance et des odeurs universitaires. Visitons au hasard deux de ces écrivains qui essaient, parmi d'autres tentatives, d'exprimer des opinions critiques ou quelque chose qui y ressemble : un juré honnête, Camille Mauclair ; un juré aussi canaille et cynique qu'un juge (ça se rencontre quelquefois) le petit Fernand Gregh.

Camille Mauclair est l'auteur de contes qui sont presque toujours papotages gentils et gestes mièvres dans le salon mal éclairé de Madame Symbole. Il a publié des romans nobles et inquiets : le Soleil des morts, curieuse mais insuffisante résurrection de Stéphane Mallarmé et de son milieu ; l'Ennemie des rêves, naïve étude féminine, éblouissement et bégaiement devant l'idole. La meilleure de ses tentatives est à coup sûr l'Orient vierge, roman épique de l'an 2000. L'Orient vierge, comme tous les livres de Mauclair, intéresse d'espérance et conduit, à travers de belles pages pâles, à une déception. Il comprend deux parties, dont la première est admirable. Elle dit, vaste récit épique, la conquête de l'Orient par l'Occident. Au début, des délibérations qui ne paraissent point longues, parce qu'elles s'élancent noblement lyriques : les orateurs sont intéressants de vérité générale, vivants de vérité particulière. Puis des combats sont chantés d'un souffle qui ne se soutient pas mais qui par instants est singulièrement vaillant : même, une fois, en décrivant l'assaut de Delhi, Mauclair ajoute la couleur à ses dons ordinaires et la page est d'une poésie rouge et noire vraiment émouvante.

Mais, l'Inde soumise, le dictateur Claude Laigle est embarrassé de sa puissance trop universelle et qui n'a plus d'obstacle sur quoi s'exercer. Il lui faut une nouvelle entreprise, et d'un autre ordre. Il veut transformer sa conquête matérielle en conquête morale. Il y a dans ce pays une pensée, différente de la pensée européenne, mais peut-être fraternelle et non contradictoire. L'auteur nous traîne trop longtemps à la recherche de la mystérieuse Idée, excite notre curiosité jusqu'à la fatiguer, nous fait espérer et réclamer trop d'extraordinaire. Après la maladresse d'exciter nos exigences, il a la charlatanerie de les déclarer satisfaites. Il nous déclame en solennité, avec, autour de la Parole, beaucoup de miousic, de symbole et de mise en scène : « Les Hindous sont des Aryas comme les Européens. Les Européens viennent de l'Inde. » Claude Laigle s'acharne sur la précieuse idée qui lui fut plus difficile à conquérir qu'un continent. Il découvre qu'il faut revenir au berceau, mentalement, non physiquement, et que sa victoire est antinaturelle et précaire : les mouvements des peuples-vont toujours de l'est à l'ouest. Et il trouve la raison de cette loi dans le sens du mouvement de la terre. Cette dernière méditation, conduite avec art, m'apporterait d'agréables émotions intellectuelles si Mauclair ne m'informait qu'à ce moment le dictateur est rejeté dans la démence « par l'ironie des lois invisibles. » Si ces « lois invisibles » sont celles qu'il vient de découvrir, il me semble qu'il vient d'atteindre la sagesse ; s'il est dément, je désire qu'on m'indique les vraies « lois invisibles ». Cette confusion et les excessives promesses médiocrement tenues rendent la seconde partie hésitante et, malgré une certaine abondance d'idées et d'images, la font paraître vide.

Ce livre original, vigoureux parfois, ne forme point un ensemble solide. Visiblement, ce « roman épique » a été écrit trop vite. S'il est beau de concevoir de nobles ambitions, il convient de les réaliser sans hâte. Camille Mau-clair — je le crains — est de ceux qui se hâtent toujours et qui bâclent, qui manifestent par éclairs un réel talent, mais qui n'élèveront point l'œeuvre.

Ses essais critiques comprennent, outre un éloge déjà ancien et vraiment bien jeune de Laforgue, un volume très intéressant, l'Art en silence.

Trois chapitres de ce livre (L'esthétique de Stéphane Mallarmé, Le symbolisme en France, Le sentimentalisme littéraire et son influence sur le siècle), seront fréquemment pillés, rarement cités — pourquoi la goujaterie des professeurs se démentirait-elle ? — par les historiens du XIXe siècle littéraire. Précieux entre tous, les renseignements sur Mallarmé, poète ligotté dans un système, mais, semble-t-il, causeur admirable qui donnait à quelques amis son âme haute et sa pensée noblement paralysante. Puisqu'il parla dans un salon et non sur les places publiques, ceux qui l'entendirent nous doivent doublement de faire revivre ce Socrate sans familiarité.

L'art en silence ne vaut pas seulement par sa riche matière. Il vaut aussi par l'esprit ingénieux qui s'y déploie, par l'écrivain qui y « porte son manteau avec grâce et en homme libre ». Il vaut surtout par l'âme exquise et frêle qu'il nous livre mieux que les volumes antérieurs, mieux même que L'ennemie des rêves.

Paul Bourget est le plus en vue des disciples vils qui dans les noblesses dites n'entendent que de basses utilités et qui apprennent les philosophies et les littératures dans le même esprit qu'un futur comptable étudie l'arithmétique. Camille Mauclair est le disciple rare qui ne demande qu'à se donner. Sous les grâces indécises de son style on sent une pauvre âme flottante, mais avide de fixité belle et qui, si elle rencontrait dans le maître une lueur de divinité, dans le dogme un rayon d'amour, s'attacherait indéfectiblement au dogme et au maître, serait fidèle jusqu'au martyre, je dis jusqu'à la joie du martyre. Ah ! si Jésus venait à passer sur la route déserte, avec quel bonheur on jetterait derrière soi tout ce qui fait le bonheur pour la foule, en quelle extase on suivrait Celui qui serait la voie et la vie, et comme on laisserait indifférent les morts ensevelir les morts...

Hélas ! on n'a pas rencontré Jésus, l'âme blonde, l'âme d'amour ; on a rencontré une âme de stoïcisme, de dédain et de silence, un Zénon hégélien, Stéphane Mallarmé. On s'est donné, presque malgré lui, à ce maître qui ne voulait pas de disciples ; qui était fier d'esprit au lieu d'être doux et humble de coeur ; qui, loin de prêcher l'amour aux poses abandonnées, vantait l'individualisme et l'effort de se tenir debout. Il est mort, et on reste fidèle à sa personne. Mais on reconnaît son esthétique impraticable et, lentement, douloureusement, on s'écarte de cette paralysie.

On reste attaché — on le croit du moins — à sa doctrine morale. On répète encore des sentences individualistes et des formules stoïciennes. Mais ces lèvres ne sont point faites pour les paroles d'orgueil et au passage elles les attendrissent comme des aveux d'amour. L'âme de Camille Mauclair est une âme féminine.Elle a besoin d'appui. Son éthique, quand elle sera dégagée d'une influence contraire à sa nature, sera faite uniquement de tendresse, uniquement du besoin de donner et de recevoir. Et l'esprit délicieusement ressemble à l'âme. Il a besoin, lui aussi, de recevoir et de donner, de se sentir solidaire et fraternel ou plutôt dévoué et filial. Sa logique subtile et ingénieuse apporterait à une doctrine aimée bien des conséquences intéressantes ; mais comme il serait heureux qu'on lui fournit les principes premiers...

Rien n'est plus curieux que la transition que traverse Mauclair depuis quelques années et je sais peu de spectacles plus beaux que son pélerinage : parti d'un individualisme dont la noblesse le touche encore mais qui exige décidément trop de vigueur isolée et raidie, il va, non sans regret pour ce qu'il laisse, vers un altruisme qui semble lui promettre des joies moins rudes et de laisser son sacrifice moins inutile. Hélas ! notre action extérieure ne touche jamais qu'aux bas intérêts : nous pouvons quelque chose pour la sensibilité d'autrui — mais pourquoi ne mépriserions-nous pas la sensibilité voisine autant que la nôtre ? — nous ne pouvons rien pour autrui.

De plus en plus, je crois, Mauclair se donnera à l'altruisme décevant. Il refusera de comprendre l'inutilité nécessaire de tout geste qui ne revient pas vers son auteur en montant ; il renouvellera indéfiniment le geste par lequel on se donne, le geste par lequel on appelle. Qu'importe, d'ailleurs? Pourvu qu'on triomphe des parties basses de soi, il est presque indifférent de les sacrifier aux autres, ces idoles visibles, ou au Dieu inconnu que chacun porte à son sommet comme une lumière qui n'éclairera point la base de la torche.

Camille Mauclair me fait songer à la désolation de l'âme de Jean errante parmi un siècle où ne passerait nul maître divin. Et je suis tenté de lui dire : « Courage, Jean. La rencontre même de Dieu est indifférente. Si tu trouvais Jésus, tu serais heureux au lieu de souffrir. Mais ce n'est pas le bonheur qui importe ; et ton inquiétude, tu le sens bien, n'est pas moins noble que le repos sur son sein. »

*
*  *

Fernand Gregh, négociant précoce et enfant persistant, n'est pas seulement l'auteur de vers d'hésitation et de mièvrerie et de vers qu'il agite en vain pour les raidir comme des virilités adultes. Le co-inventeur de l'humanisme, le compère forain de Gaston Deschamps, fait aussi de la critique.

Par La fenêtre ouverte il donne un peu d'air à « la maison de l'enfance ». Mais c'est un garçon prudent et qui se gardera bien de sauter.

Il écoute seulement ce qui se dit alentour et ses petits doigts, aimables et gauches, envoient des baisers à tous ceux qui parlent. Il espère bien que des bonbons paieront ses gentillesses.

Il fait valoir ses petits gestes, affirme qu'ils ont de l'importance. Vous savez, dit-il, Bébé est poète ; et, quand on est poète, on est nécessairement critique. Cette vérité utile et glorieuse, il la démontre par de jolis raisonnements ingénus, par des exemples aussi : « Nous ne voyons, se pâme-t-il, que poètes doués du sens critique le plus exquis. » Parmi ces « poètes doués du sens critique le plus exquis », il cite, pour le choix de ses gendres, je suppose, M. de Hérédia.

Pouvez-vous aider beaucoup la belle âme commerciale de Fernand Gregh à atteindre ce qu'il appelle, en bavant de gourmandise, « les honneurs précis qu'ont inventés les hommes pour représenter cette chose impalpable qu'on nomme la gloire ? » Alors Fernand Gregh vous louera largement. Si vous ne pouvez encore l'aider qu'un peu, il vous dédiera — promesse qui doit vous mettre l'eau à la bouche — les éloges zézayés sur un autre. On a tant de gens à contenter, n'est-ce pas ? ou à faire patienter. Il ne faut rien laisser perdre. Tout est bon à porter une dédicace. Quand la petite Fernande donne ses baisers à Henri de Régnier, miché sérieux et académique, elle fait de l'oeil à Gabriel Trarieux, puissance future. Et, pendant que sa langue lèche les pieds élégants d'Anatole France, sa menotte gesticule de petits bonjours à Eugène Montfort : « Attends, semble dire la petite main gentille, ma bouche est occupée pour le quart d'heure. Mais ton tour viendra, et tu verras comme c'est bon. »

La langue est pourtant maladroite et chatouille d'une façon qui serait désagréable à un épiderme sensible. Vous me direz que, sous l'éloge, un poète est bardé comme un pachyderme et qu'il faut gratter fort pour qu'il grogne un remerciement. Aussi je ne rirai pas trop de « la parenté qu'offre M. de Régnier avec le pur poète d'Eloa et de la Maison du Berger ». Des excuses de commerçant ne sont pas une satisfaction et nulle amende honorable ne laverait Gregh d'une telle phrase.

Pour louer des vivants utiles, son inconscience insulte tous les grands morts. Après Vigny abaissé jusqu'à Henri de Régnier, voici Balzac qui devient un demi Anatole France. Oui, vraiment, le prétendu critique ose dire que les bavardages élégants de M. Bergeret, philosophe ingénieusement superficiel et romancier impuissant à créer un caractère, le font songer, ébloui, à « du Montaigne... dans du Balzac ».

Plus rien ensuite ne peut m'étonner chez Fernand Gregh, et je remarque à peine la perversité d'odorat grâce à laquelle en se penchant sur cette pourriture qui a nom Annunzio, le pauvre petit « respire le parfum d'une âme ».

Généralement ce qu'il dit est moins inattendu. Il regarde d'un peu loin les objets de ses dithyrambes, il prend volontiers le Pirée pour un homme, un singe pour un Dieu et Anatole France pour Balzac. Mais, d'ordinaire, il ne se fie pas à ses propres yeux. Il lit les critiques avec une grande bonne volonté assimilatrice, et les professeurs loueront la docilité avec laquelle le cher enfant ânonne sa leçon. Il répète ce qu'ont dit les autres et sa souplesse pasticheuse nous rend en grimaces les sourires qui eurent du succès. Son article sur Paul Desjardins, par exemple, est du Jules Lemaître pour imbéciles, comme le fameux Menuet était du Verlaine pour Gastons Deschamps. A propos de Verlaine lui-même, il délaie en quelques pages un mot de Charles Maurras que je répète de mémoire — car l'élève pillard ne cite pas toujours ses maîtres — sur « le catholique aux cuisses de faune ».

Signalerai-je plus longuement la banalité de ce louangeur à gages qui commence volontiers par des formules telles : « On a beaucoup parlé du Feu » ; « On a beaucoup parlé des Tenailles »? Daignerai-je lui indiquer quelques-unes de ses erreurs les plus grossières ? Dans une étude sur Henri de Bornier, il nous prouve qu'il n'a même pas su lire la liste des ouvrages de son auteur. Il attribue à ce pauvre mort, qui a bien assez de peine à se faire pardonner ses propres péchés, la Moabite, qui est de Paul Déroulède, Monsieur, comme le Menuet est de Fernand Gregh.

J'aime mieux louer les progrès du cher enfant qui « commence à comprendre la vérité de ces formules apprises au collège ». Je lui demanderai toutefois de se rappeler, quand il écrit la seconde page, ce qu'il a dit dans la première. Il est des incohérences et des contradictions inexcusables, même chez un si jeune élève. En voici une, entre autres, mon pauvre petit. Vous nous exposez longuement que, dans La Course du flambeau, Paul Hervieu a démontré ceci : « Les générations successives qui se passent la vie, quasi cursores lampada... (Bravo pour la citation), regardent toujours en avant, jamais en arrière : nul amour maternel, par exemple, n'est payé de retour ». Et vous nous dites un peu plus loin, cher étourdi : « La philosophie de l'œuvre... c'est le réalisme psychologique de La Rochefoucauld, la théorie de l'égoïsme mobile de toutes nos actions » . Croyez-vous sérieusement l'amour maternel plus égoïste que l'amour filial et que votre maman est petit Fernand plus que petit Fernand n'est sa maman ?...

Allons, bébé, ne pleurez pas. Ça n'est pas grave. L'important, c'est que vous avez comparé M. Paul Hervieu à La Rochefoucauld et que vous avez déclaré notre académicien très dix-septième siècle. Ça fait toujours plaisir, ces choses-là. Comme vous avez été charmant pour d'autres habits verts et pour leurs gendres, je vous promets, mon cher enfant, qu'on ne vous oubliera pas à la prochaine distribution des prix.

[Emile Trolliet] [Emile Faguet] [Louis Arnould] [Emile Gebhardt] [Charles-Brun] [Pierre Brun] [Camille Mauclair] [Fernand Gregh]

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Published by C. Arnoult - dans De HR (essais)
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24 avril 2008 4 24 /04 /avril /2008 11:53

Je reprends en deux billets l'intégralité du chapitre IX de Prostitués,  consacré aux critiques. Ce chapitre a été mis en ligne de manière fractionnée en novembre-décembre 2007. J'aurais préféré pouvoir le reprendre sur un seul billet, mais l'étendu du texte n'est pas compatible avec les limites imposées par la plate-forme de blog. La suite, c'est .

Si ce n'est pas déjà fait, je vous conseille vivemement de lire au préalable le chapitre I qui explique dans quel sens Han Ryner parle de "prostitués" au sujet des gens de lettres. Vous pouvez aussi consulter la table et l'index ici.


Chapitre IX

Le trottoir du Boul' Mich'

[Emile Trolliet] [Emile Faguet] [Louis Arnould] [Emile Gebhardt] [Charles-Brun] [Pierre Brun] [Camille Mauclair] [Fernand Gregh]

J'ai promis autrefois tout un volume d'études sur ce qui remplace aujourd'hui les critiques, sur MM. les agents de publicité littéraire. Mais c'est curieux, toutes les bonnes raisons qu'on trouve pour manquer à ses promesses.

Ces commentateurs sont tellement inférieurs même aux pauvres gens qu'ils commentent. On se fait critique par impuissance. Les époques riches produisent des impuissances relatives qui restent intéressantes : Sainte-Beuve, furieux de n'être pas poète, cocufie Hugo avec une papelardise amusante et insulte Vigny avec une malice moralement infâme et intellectuellement, jolie. Mais l'impuissance de Gaston Deschamps, le pitre au nez cassé, quelle excuse aurions-nous de nous y arrêter ? D'ailleurs les impuissants d'aujourd'hui sont des drôles sans drôlerie, et qui n'aiment guère insulter. La publicité a fait de réels progrès et, sauf de rares circonstances, nos agents, très pratiques, considérent comme perdue toute ligne qui n'est pas employée à louer.

La société des filles et des gens de lettres, c'est dégoûtant et rarement amusant. Mais ceux qui attendent des prostitués leurs moyens d'existence, j'ai trop de répugnance vraiment à les rencontrer. Aurai-je jamais le courage, même pour l'étude méprisante, de descendre jusqu'au bassin des souteneurs ou jusqu'à la mare aux critiques ?

On remarquera, en effet, que je m'attarde volontiers à ce qu'il y a de mieux dans la littérature contemporaine. Je puis passer une heure avec Mendès, fille habile après tout et qui sait grimacer un sourire. Mais je m'écarte soigneusement de Willy que Laurent Tailhade appela avec vérité « marchand en gros de pornographies achetées en détail à des écrivains faméliques » ; de Willy qui n'est plus même la fille avec qui l'on couche mais la matrone qui tire profit des charmes d'autrui. Des naïfs prennent encore ces cinq lettres, Willy, pour un pseudonyme. Ils se trompent. C'est un gros numéro. On ne sait pas toujours avec qui on couche dans cette maison-là. « Une passade » avec Pierre Veber est, à la rigueur, supportable. On peut encore s'exciter avec la mémoire gentille et falote de cette pauvre petite « maîtresse d'esthète » morte sous le nom de Jean de Tinan. Mais on trouve au salon cinq ou six autres garces anonymes et inférieures. Et ce ne sont pas des femmes que j'insulte ici. Je choisirais des termes plus polis si je voulais désigner Claudine-Polaire, les belles-soeurs siamoises.

Quand je me déciderai à tenir ma promesse et à étudier les agents de publicité, je ne pourrai plus ignorer qu'il existe des gens dénommés critiques dramatiques. Pour juger les attendus apparents des sentences de ces messieurs et pour en deviner les motifs réels, je serai forcé d'aller au théâtre. Dérangement et perte de temps...

Pourrai-je tout dire ? Et, à ne pas dire tout, est-ce la peine de dire quelque chose ? M'accorderai-je le droit de soupçonner pourquoi Mendès loue telle cabotine et pourquoi Emmanuel Arène blague cette autre ? Oserai-je ouvrir toutes grandes les portes de la Maison du péché et dévoiler à tous les yeux ce que Gaston Deschamps aime réellement en Marcelle Tinayre ? Et si les phrases d'un critique s'enroulent autour de M. de Max comme des bras caressants ou si, vigoureuses, elles ne pénètrent qu'un côté de son exceptionnel talent ?...

Seule Sarah Bernhardt, par son âge, est au-delà de tout soupçon. Quand elle est louée, nous savons que c'est pour des raisons avouables et pécuniaires.

Mon livre sur la critique contemporaine, si je le fais jamais, comprendra deux parties. J'étudierai séparément les impuissants parqués dans la critique et les écrivains qui font aussi de la critique : les juges et les jurés.

Parmi les jurés, je rencontrerai de braves gens. Ils sont dans les conversations d'une sévérité égale ; leurs verdicts publics manifestent, en revanche, une indulgence universelle. Mais quelques-uns mesurent honnêtement les éloges, louant ce qui est louable un peu plus que ce qui est blâmable. Leur plume généreuse accorde du talent à tous les imbéciles, un peu plus de talent tout de même aux gens de mérite. Il suffit de baisser d'un ton leurs dithyrambes pour entendre à peu près ce qu'ils pensent. Je connais plusieurs de ces bénisseurs honnêtes auxquels on peut serrer la main : Frédéric Loliée, Henri d'Alméras, Xanrof, Guinaudeau, Louis Lumet, Etienne Bellot, Léon Riotor. On doit surtout un salut à Mme Rachilde qui me paraît souvent se tromper mais qui dit avec bravoure et malice des opinions sincères. Je crains bien qu'il n'y ait plus aujourd'hui de virilité morale que chez quelques femmes.

Quant aux juges professionnels, on le sait trop, ils ne jugent jamais que selon des intérêts de carrière.

Les juges professionnels se subdivisent en deux espèces : les professeurs et les gendres.

Gaston Deschamps fait dans le Temps des femmes et des affaires parce qu'il est le gendre, si j'ose dire, d'une grosse maison, le gendre de l'Ecole Normale elle-même. Auprès de lui travaille Adolphe Brisson, gendre et successeur du grand Sarcey. Pourquoi Marcel Ballot est-il le courtier littéraire du Figaro, sinon pour avoir épousé la fille et, du même coup, j'espère, la grande âme probe d'Henry Fouquier ? Henry Barbusse, gendre de Mendès, est, comme il convient, critique à Femina.

Ecoutez-moi, gendres qui remplacez les critiques comme les zéros tiennent la place des unités. J'éprouve le désir souriant de vous parler au vocatif.

Ecoute-moi donc, Gaston Deschamps, bonisseur de l'humanisme ; et toi aussi, Ballot au joli nom commercial. Et d'abord excusez ma familiarité : j'ai l'habitude de tutoyer les chiens. Et — je m'adresse à n'importe lequel de vous deux — je t'ai toujours vu faire le beau pour obtenir le morceau de sucre ; ou bien, fuite rampante et qui n'ose même pas hurler, je t'ai vu, la queue entre les jambes, te sauver devant le coup de pied possible, te sauver après le coup de pied reçu.

Donc, Gaston Deschamps, tu ne parleras pas de ce livre-ci, ni d'aucun de mes livres. Toi non plus, Marcel Ballot. Et non plus aucun des critiques patentés. Autour de tous ceux dont la sincérité ou la force vous humilie, vous resserrez cette fameuse « conspiration du silence » qui vous fait rire si haut et si faux dès qu'on la dénonce au public. Mais croyez-vous pouvoir créer des ténèbres durables ? Nigauds, vous cachez sous un peu de terre les graines qui vous déplaisent : elles germeront.

D'ailleurs, vous avez peut-être raison de ne jamais parler des vrais écrivains. Il ne sont pas vos contemporains. Quand on les lira, personne ne saura plus que vous avez existé, vous et votre clientèle. En vous rencontrant dans mes livres, le lecteur s'effarera, vous prendra pour des types généraux non pour des mufles particuliers et il m'accusera d'avoir inventé trop grotesques et trop faciles la banalité sordide de ton nom, Gaston Deschamps, la sordidité ridicule de ton nom, pauvre petit Ballot. Quand je commencerai à germer, vous aurez fini de pourrir.

Je n'étudierai aucun gendre aujourd'hui. Mais je consens à une bombe au quartier latin. Je vais décoiffer de leur toque quelques-unes des bavardes qu'on nomme professeurs ; je soulèverai leur robe austère et je ferai jouer autour de leur bouche l'anachronique bride jaune.

*
*  *

Commençons par un mort. Il sent moins mauvais que bien des vivants. C'était un brave homme, ce pauvre Emile Trolliet, un brave homme un peu plat et un fonctionnaire modèle. Je n'ai à lui reprocher qu'une sottise bonasse et de n'avoir jamais oublié en écrivant qu'il existe des inspecteurs généraux.

Je le laisserais reposer en paix, si des amis compromettants ne faisaient la quête pour lui élever un monument. Un monument à Trolliet ! Pourquoi pas à Pradon ? Je vous assure, sans rire, que Pradon avait beaucoup plus de talent qu'Emile Trolliet. Pradon avait autant de talent que M. Victorien Sardou.

Je ne dirai rien des vers de Trolliet, pauvres musiquettes lamartiniennes. Les vieilles filles poitrinaires ont le droit de faire des vers lamartiniens que nous restons libres de ne point lire. Il est toutefois excessif d'élever un monument à une vieille prude parce qu'elle se crut idéaliste et qu'elle fit des vers lamartiniens.

Trolliet sera uniquement pour moi l'auteur d'un volume de critique intitulé Médaillons de poètes, 1800-1900. Ce livre paraît d'abord tout en omissions bizarres et en bizarres admissions. (Allons ! bon, j'écris du Trolliet, maintenant !) Mais, une préface prudente implore notre pardon et essaie d'expliquer.

L'auteur n'a pas « l'intention de donner un exposé suivi et complet du mouvement poétique au me siècle » . Il veut « non présenter un catalogue, une chaîne, mais simplement certains anneaux de la chaîne, sinon les plus reluisants, du moins les plus significatifs, dans chaque génération — romantique, parnassienne, contemporaine ». Pour les romantiques et les parnassiens, il n'y a rien à dire aux choix ni aux jugements : ici, M. Trolliet consent aux opinions admises et adresse aux poètes consacrés des louanges et des reproches que nous connaissons. Il fait oeuvre de professeur, non de critique, et ses leçons ne constituent pas de trop mauvais résumés.

Pour la génération contemporaine, il n'est plus suffisamment guidé et ses choix tâtonnants sont parfois bien invraisemblables. Il accorde une de ses plus longues études au grotesque Grandmougin. Il connaît Joseph Castaigne et célèbre M. Gustave Zidler. Il admire M. André Rivoire et Mme Antonia Bossu. Tous ces êtres de médiocrité et de banalité lui paraissent « plus significatifs » que Maurice Rollinat ou que le génial Verhaeren. Et voici d'autres anneaux significatifs : la baronne de Baye, Mme Noël Bazan, Jean Bertheroy, Théodore Botrel, M. Chantavoine. L'auteur espère, avec l'outrecuidance souriante d'un professeur qu'on voudra bien trouver « éclectique et équitable ce recueil de Médaillons ». Eclectique, certes. Equitable ? D'intention, je le crains.

Quelques-uns durent trouver équitable le « recueil de médaillons », — c'est à savoir Emile Trolliet peut-être, et certainement le cabotin Botrel, les amazones Bazan, Baye, Bossu, les professeurs Zidler et Chantavoine, et Charles Grandmougin, le rocailleux franc-comtouê. Même à ceux-là il risqua de paraître « étrangement disproportionné ».

Sans doute, M. Zidler ne s'étonna pas de tenir autant de place que Musset. L'inspecteur Manuel, charmé d'être loué plus généreusement que Hugo, songea à son génie plutôt qu'aux notes bienveillantes dont il avait gratifié, j'espère, le professeur Trolliet. Jacques Normand, versificateur de la Muse qui trotte, apprécia la belle impartialité qui lui accorde exactement autant de place qu'au poète de la Légende des Siècles. Quant à Charles Grandmougin, c'est en un triomphe joyeux et légitime qu'il s'étale sur un terrain double de celui où l'on parque José-Maria de Hérédia. Mais, si le cher collègue Zidler comprit la place accordée à Eugène Manuel, il trouva excessive, je le crains, celle faite à Grandmougin et à Jacques Normand. De tels péchés sont d'ailleurs véniels, puisqu'ils sont involontaires. Trolliet est un brave et bon élève : il résume docilement et rapidement les appréciations critiques qu'on lui enseigna. Mais, dame, quand il s'agit de gens qui ne sont pas encore classés et nettement définis, il n'y a pas de sa faute s'il est un peu gauche et un peu lent à exprimer quelque chose qui ressemble de loin à un jugement presque personnel.

Ce qui est plus grave que la disproportion matérielle des cinq pages de Hérédia aux onze pages de Grandmougin, des huit pages de Musset aux douze de Manuel, c'est la disproportion des éloges. Quand on n'a qu'une estime médiocre pour Léon Dierx, quand on refuse, sévère professeur, de laisser asseoir Vigny sur le premier banc de la classe, il est peut-être un peu trop servile de reconnaître à M. Manuel, inspecteur général, outre « les fleurs d'intimité », « les fruits d'immortalité ». C'est avoir de bons yeux que de trouver du « génial » dans La Princesse lointaine et c'est être généreux que de saluer Rostand « grand poète ». Ne vous semble-t-il pas aussi légèrement excessif, M. Auguste Dorchain, qu'on vous attribue « le fini du travail et l'infini du sentiment » . Êtes-vous sûr, comme l'aimable critique, que vos Etoiles éteintes, banale imitation délayée et peu harmonieuse du Vase brisé, soient trente-deux « vers immortels » ?

Emile Trolliet n'est pas seulement le plus généreux des critiques, il est aussi le plus joli des pédants. On peut ouvrir son livre au hasard ; on ne lira pas une page sans rencontrer une ou deux gentillesses de phrases, un ou deux sourires de mots : « Le liseron de Coppée,

Un liseron, Madame, aimait une fauvette,

grimpait avec un sans-façon si souple et si charmant, qu'il devait atteindre sans peine le perron ou balcon académique » . Sachez que Déroulède « est tricolore, ainsi que sa cocarde ». Et Trolliet, si vous vous prêtez à ses bavardages ingénieux et puérils, vous apprendra ce que « marque » le rouge de la cocarde et du cocardier, et leur bleu, et leur blanc. Je crois me rappeler qu'il y a du sang, de la pureté et d' « éloquentes envolées dans l'utopie possible ! » L'instrument dont s'accompagnent les Chants du soldat n'est pas moins extraordinaire que Déroulède lui-même. « Sa lyre est surtout un clairon... Elle est monotone, ou monocuivre, plutôt qu'heptacorde » . — Regardez comme André Lemoyne s'applique à la « requête ou conquête de l'expression juste, » et soyez certains que M. Le Braz n'en voudra pas au critique indiscret de se livrer à une « enquête qui montre sa conquête ». Prenez une loupe pour étudier le charme de Theuriet, car « ce charme soutenu est parfois un charme ténu. » Reniflez maintenant. Vous ne sentez rien ? Pourtant, au détour de cette page, vient de passer Madeleine, « l'adorante et odorante amie du Christ. »

Quelquefois Trolliet s'excuse de tant d'esprit et de tant de grâce : « Je ne voudrais pas fonder une appréciation sur un jeu de mots, pourtant je ne peux lire les vers de Rivoire, sans qu'ils me donnent l'impression d'une rivière. » Un chapitre s'intitule : Le Bataillon des Symbolistes. Pourquoi « bataillon » ? Pour amener cette formule jolie : « Il n'a pas gagné et ne pouvait gagner complètement la victoire, étant très mal armé... » Hélas ! la phrase ne finit pas sur ce mot, et ce mot précieux passera peut-être inaperçu. Rassurez-vous : les professeurs savent l'art des parenthèses et celui-ci s'interrompt pour déclarer, très grave : « Je vous prie de croire que je ne fais pas de jeux de mots. »

Non, Trolliet, nous n'aurons pas la cruauté de vous croire. Il serait trop triste que votre sottise ne fût pas faite surtout d'assonnances, comme les non-sens des rondes enfantines, quand vous déclarez, par exemple : « Les strophes de ce Hugues rappellent sans trop de désavantage celles de Hugo ; » ou encore : «L'auteur de l'Aiglon pourrait bien être demain l'aigle de la poésie française ! »

Voici qu'après avoir relu Médaillons de poètes, je suis tenté de souscrire pour le monument Trolliet. Ce sera le monument non d'un homme, mais d'une espèce : aussi éloquemment qu'une aimable statue de caniche, il dira la platitude et le sourire servile du fonctionnaire.

*
*  *

Jadis Faguet travaillait uniquement dans la critique littéraire. Mais un commerçant qui a réussi doit donner quelques méditations à son pays. Depuis quelque temps, la politique préoccupe Faguet, commerçant arrivé et bon citoyen, ce qui nous épargne quelques âneries littéraires. C'est toujours ça de gagné, pour parler sa langue élégante.

J'ai deux bons prétextes pour ne pas m'ennuyer longtemps auprès de Faguet. Je promets de l'étudier, sérieusement et méthodiquement, à Pâques ou à la Trinité, dans Agents de publicité ou peut-être dans un volume projeté sur les Quarante. J'ai écrit aussi le titre de ce dernier livre qui me vaudra, j'espère, un prix académique. Il s'appellera Les Verdâtres et s'ornera d'une épigraphe ou d'une épitaphe de Henri Heine dont je ne retrouve pas le texte en ce moment mais qui signifie, à peu près : « Je suis allé aujourd'hui à la Morgue et à l'Académie française voir des cadavres verts. »

Je vais donc relire un seul livre de Faguet, mandarin des lettres et de la politique. Je choisis un volume paru en 1902 sous ce titre, La politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire. Au moins, nous serons en bonne compagnie malgré la présence de M. Faguet, l'académicien débraillé.

Emile Faguet sait qu'il déteste Voltaire et qu'il déteste Rousseau ; mais il croit aimer Montesquieu.

Voltaire, élégant et léger, théoricien souriant de l'absolutisme royal, est hostile aux bourgeois. Il méprise particulièrement les pédants de Parlement. M. Faguet, bourgeois, pédant et robin d'Université, sent rougir sa joue fraternelle, chaque fois que les doigts fins du railleur effleurent le mufle judiciaire.

M. Faguet, dont la lourdeur naturelle s'aggrave d'une robe longue et d'une méthode gauche, ne pardonne pas non plus à Voltaire ses vivacités et ses espiègleries. Voltaire marche vraiment un peu vite, s'il veut être suivi par les Faguet, et demande aux intelligences poussives de trop rapides, répétés et haletants efforts. M. Faguet resté en route injurie son guide de loin et crie d'une voix aigre qu' « il manque une dizaine de termes au raisonnement ».

Rousseau est bien peuple et ses grands gestes effarent notre bourgeois. M. Faguet, pour cause, n'aime pas l'éloquence, qu'il appelle volontiers déclamation. D'ailleurs Jean-Jacques est le théoricien de l'absolutisme populaire, et M. Faguet se fait le champion de l'individu. Il l'affirme du moins. En réalité, ce qu'il défend, ce sont les corps organisés, académies ou anciens parlements, tous ceux où la liberté du bourgeois trouve un asile et sa tyrannie une force d'oppression, tous ceux que j'appellerai indulgemment les communes morales. Que le menu peuple soit écrasé indirectement par « le souverain », directement par « les corps intermédiaires » et M. Faguet, fragment de la pâte banale dont on pétrit les corps intermédiaires, sera satisfait.

Montesquieu, bourgeois, parlementaire, méthodique, plaît à Faguet comme un Faguet supérieur. Le pion prend à chaque page Voltaire et Rousseau en flagrant délit de contradiction. Quand Montesquieu hésite, le pion n'hésite pas, lui, à découvrir la vraie pensée de Montesquieu. Et la vraie pensée de Montesquieu, c'est la pensée — si j'ose dégrader ce mot — de M. Faguet. Dans le miroir où M. Faguet se regarde pour peindre Montesquieu, il voit Montesquieu patriote à la façon d'Emile Faguet, qui est presque celle de Jules Lemaître. M. Faguet a eu bien du mal à ne pas lire dans l'Esprit des lois quelques réclames pour la candidature Syveton.

Faguet est très favorable aux Parlements. « Les Parlements, déclare-t-il avec une émotion heureuse, n'ont pas été autre chose que la bourgeoisie française. » Vous pensez bien que la bourgeoisie française ne saurait se tromper et M. Faguet, ancien donneur de pensums, approuve toutes les condamnations qu'elle prononça. « Calas était très probablement coupable ; Sirven aussi, quoique ce soit un peu moins apparent; La Barre l'était certainement ». On ne reprochera pas à M. Faguet de manquer au fameux respect de la chose jugée.

Ces délicieux et infaillibles Parlements auraient pu cependant être recrutés par un mode supérieur à l'achat des charges. Ce n'est pas que la vénalité des chargés déplaise beaucoup à Faguet : elle lui paraît, au contraire, empêcher la vénalité du juge. Il est bien clair, n'est-ce pas ? qu'un honorable commerçant qui a payé son fonds ne cherchera pas à augmenter ses profits réguliers. Néanmoins M. Faguet, académicien, trouve idéal le mode de recrutement qui lui vaut des jetons de présence : il voudrait donc « une magistrature rétribuée par la nation, mais se recrutant elle-même ».

Puisque M. Faguet, de l'Académie française, distribue à des enfants persistants des prix de français ; puisque M. Faguet, sorbonnard, distribue des diplômes à ceux dont le français lui paraît suffisant ; puisque M. Faguet, critique, condamne le style de Rousseau et le style de Balzac, il convient peut-être de juger ce triple juge et d'indiquer quel français il écrit lui-même.

Nul n'est assez cruel pour exiger d'un universitaire couleur, mouvement, vie ou personnalité. Du moins, on a encore la naïveté d'attendre de lui quelque simplicité et quelque correction. Un peu d'humilité semble convenir aussi au parasite qui peut avouer en une heure de conscience : « Il y a quelque chance pour que le meilleur de mes ouvrages soit celui où il y aura le moins de mon cru ». M. Faguet, certes, n'a aucune peine à éviter les qualités qui choqueraient l'Université. Hélas ! il n'a même pas les médiocres mérites qu'elle est capable de supporter.

Son style est bête comme un bourgeois. Vague, impropre, prétentieux et vulgaire. Et lourd. Et encombré. Ah ! le pauvre style embarrassé qui fait des embarras.

Il est impossible de dire autrement que par des exemples combien ça écrit mal, un Faguet. Admirez chez lui la propriété et l'intensité de l'expression : « L'accession continue du peuple à la bourgeoisie, de la bourgeoisie à la noblesse et de la noblesse à la grande noblesse est le fond perpétuel de l'ancien régime ». Souvent des mots sottement inutiles s'introduisent dans la phrase, plats et presque invisibles au passant pressé , mais qui, si on regarde, écœurent comme sur un drap une punaise ou comme dans la littérature un professeur. « Il écrit cette profession de foi si émue et certainement si sincère de dévouement à la Compagnie ». Par quel mode enfantin se font donc en un Faguet les associations d'idées et de mots ?

Et sa vulgarité lâchée, faite d'imprécision bégayante ! « Sur cette question, il dit blanc à Damilaville, noir à Linguet, et enfin blanc à La Chalotais ». Certes, M. Faguet, à moins qu'il ne s'agisse de défendre la bourgeoisie, dit rarement — pour parler sa langue — blanc ou noir. Son habitude est de dire gris.

Pour nous informer que les rédacteurs des Déclarations des Droits de l'Homme se sont contredits, il déclare qu'ils « ont mis dans leurs textes un Ceci tuera Cela ! »

Si le vocabulaire de M. Faguet est vulgaire d'imprécision, sa syntaxe est une vulgarité lourde : « Le gouvernement, quand il voudra, les fera voter comme il voudra, comme il fait juger ses juges comme il veut qu'ils jugent ». — « Nous retombons dans cette considération de majorité et de minorité que nous avons vu qui, de l'avis même de Montesquieu, ne doit pas intervenir dans les questions de choses spirituelles ».

La première de ces deux phrases est négligée, comme presque toutes les phrases de Faguet ; on y entend traîner de vieilles pantoufles mises en savates. La seconde est de la lourdeur en toilette et l'auteur croit écrire à la mode du XVIIe siècle. Cette prétention se montre quelquefois chez lui. Elle lui porte malheur plus encore qu'à Brunetière. Souvent une invraisemblable ignorance le rend incorrect pour aujourd'hui et pour autrefois. Les reliques dont il est chargé sont apocryphes et ni Vaugelas ni Littré ne salueront le porteur. La Fontaine ayant écrit :

Disant qu'il ferait que sage
De garder le coin du feu

Faguet se met à braire : « Il ne peut faire que sage ».

Philaminte, irritée de cette absurde négation, chasserait Faguet de son écurie. Chrysale, blessé des prétentions du cuistre, ne le défendrait sûrement pas. Mais l'académie des Vandal et des Costa de Beauregard a suffisamment oublié le français pour serrer Faguet sur son vieux sein.

*
*  *

Si nous essayions de lire ensemble une thèse de doctorat ? Généreux, je choisis la plus vivante que je connaisse. Elle est de M. Louis Arnould et elle étudie le poète Racan. Nous nous permettrons d'ailleurs de bâcler le pensum et de causer de Racan ou même d'autre chose plus que de M. Louis Arnould.

Les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles forment le cycle de notre littérature philosophique. Le XIXe commence peut-être le cycle de la littérature historique. Le romantisme plonge dans les couleurs et les agitations de la vie passée avec la même ivresse que la Pléiade dans les livres et les lieux communs antiques. L'école de Malherbe est déjà un Parnasse qui retranche et assagit. Dans le roman, les imaginations passionnées de Georges Sand répondent, à travers deux siècles, aux tendres rêveries d'Honoré d'Urfé, et le naturalisme de Flaubert et de Zola répète la réaction réaliste de Sorel et de Scarron. Il serait hasardeux, certes, de pousser loin la comparaison et, pour rendre les époques symétriques, on déformerait le détail ; mais plusieurs appellent l'espérance une vertu et ceux-là trouveront le recommencement assez manifeste pour attendre un XVIIe siècle historique. Michelet en serait le précurseur comme Montaigne fut le héraut dela belle période psychologique, et demain nous donnera peut-être le Descartes de l'histoire.

Les parnassiens, gens d'effort et d'application patiente, sont peu sympathiques à la postérité : elle ne trouve pas assez faciles les vers qu'ils font si difficilement. On préfère la fougue du torrent romantique ou la classique majesté du fleuve élargi. Perdu entre la vision passionnante et le noble spectacle, le chapelet des petits bassins régulateurs arrête peu le regard. La sévérité rectiligne du parnassien donne une impression de contrainte et son mépris pour le romantique, nature si visiblement supérieure, le fait paraître un cuistre étroit peu séduisant à fréquenter. On connaît l'influence de l'école ; sauf de très rares fragments, on ignore bientôt l'œuvre personnelle de chaque disciple et presque celle du maître. Je m'attriste à la pensée que Leconte de Lisle deviendra, comme Malherbe, un nom austère et antipathique, soutenu de peu de souvenirs précis ; je songe, mélancolique, aux destinées de François de Maynard et de José-Maria de Hérédia, princes du sonnet français ; et je suis d'un regard attendri Sully-Prudhomme rejoignant Racan derrière la brume de l'oubli. Une anthologie cueillie avec goût sauverait peut-être ces habiles fabricants de petites choses, mais nous attendons encore un choix bien fait des parnassiens de 1610 ou de 1865.

Honorat de Bueil, seigneur de Racan, est la seule âme poétique égarée dans le premier Parnasse, groupe d'ouvriers probes, trop consciencieusement appliqués au martelage des syllabes et à l'ajustage des stances pour se donner le loisir de rêver. Il fut, lui, un rêveur, un amoureux du loisir, de la campagne et de l'amour ; un amoureux de la vie et qui eût préféré les réalités nobles ou souriantes à leur laborieuse imitation littéraire. Mais sa nature et les événements s'unirent contre ses ambitions. On trouvait ridicules son visage et son allure ; par ses continuelles distractions il devenait le jouet de ceux qui se disaient ses amis ; il était timide ; il bégayait, et sa langue déformait les r et les c, de sorte qu'il prétendait s'appeler Latan. Il désirait surtout deux bonheurs : la gloire militaire et la grande passion partagée. Plus d'une fois, plein d'espoir, il partit en guerre ; toujours la destinée taquine lui refusa l'occasion de combattre. Il aima avec constance, et sa passion pour Arthénice (Catherine de Termes) dura dix années ; toujours il tomba sur des coquettes qui se jouèrent de sa naïveté. Parce qu'il ne réussissait pas à la cour, il aima la campagne; parée que l'amour le fuyait, il aima la famille ; parce qu'il ne pouvait être un brillant capitaine, il fut un poète. Mais tous ces pis-aller, il les embrassa avec une indolence nostalgique. Le sort lui refusa les rôles éclatants et, comme il n'était pas un caractère, il se réfugia, à demi-satisfait, dans les consolations douces. Il n'avait pas la force qui s'exaspère en révolte ou se raidit en stoïcisme ; les déceptions multipliées le conduisirent à un aimable épicurisme lassé. Son accent résigné le rend sympathique et on goûte encore ses Stances sur la retraite. Ces quatre-vingt-dix vers enferment en leur mélodie toute son âme et toute son histoire : ils laissent entendre ses aspirations premières et disent ses acceptations secondes. On connut longtemps d'autres jolis morceaux de ce lyrique de la douceur et de la bonhomie. Mais il lui arriva un grand malheur. Un poète vint, qui avait toutes les qualités de Racan à un degré supérieur et qui y joignait quelques mérites nouveaux ; qui aimait d'une sincérité première et spontanée, et qui, d'un accent plus pénétré, chantait comme les plus précieux des biens, ce qui n'était pour Racan que des consolations. Racan fut tué par La Fontaine.

Aujourd'hui, M. Louis Arnould, professeur à l'Université de Poitiers, essaie de faire revivre ce vieux mort. Mais un embaumeur n'est pas un thaumaturge et les professeurs ne réussissent guère les résurrections. M. Arnould n'a pas la faculté d'évoquer et le don de la vie : sa phrase est lourde, sa méthode est lente, son livre est gros. Il écrase le frêle poète sous un in-octavo de près de six cents pages. Certes, le pavé est lancé à bonne intention. M. Louis Arnould a voulu montrer « d'une façon vivante les choses vivantes » ; il s'est efforcé de suivre « Sainte-Beuve, l'incomparable miniaturiste des physionomies littéraires ». Seulement sa miniature à lui est grande comme une toile de Paul Véronèse, et il disperse dans un vide immense des traits que le regard ne parvient plus à réunir.

Son livre lui a valu, outre le troisième rang de peau de lapin qui distingue les docteurs, les gros sous d'un prix académique. S'il eut seulement ces deux petites ambitions, je le congratule pour son double succès. S'il voulut sincèrement faire œuvre vivante et ramener de l'oubli un écrivain de second ordre qui eut des frémissements de vraie poésie, je le félicite de son intention.

*
*  *

Emile Gebhardt faillit être académicien. Il fut battu par René Bazin à qui son catholicisme fait pardonner un talent d'ailleurs discret et qui n'a rien de blessant, un joli talent horizontal. M. Gebhardt est aussi un commerçant souriant ; mais les articles qu'il tient sont d'un catholicisme moins actuel. Il n'ose pas tout à fait nous vendre les contes de Boccace ; il nous détaille des analyses chatouilleuses, encore que critiques, de toutes sortes de nouvelles florentines. Comme un commis de librairie finit par écrire ses réminiscences, M. Gebhardt nous offrit même un recueil de « contes héroï-comiques » qu'il croyait peut-être de lui.

Ça s'appelle d'Ulysse à Panurge et ça contient : une suite de l'Odyssée ; une suite du Pantagruel ; un conte franciscain imité moins des Fioretti que du Paul Arène qui signait Alphonse Daudet son joyeux Elixir du révérend père Gaucher. Tout cela banal comme, depuis le succès d'Anatole France, le pédantisme souriant. Quelques pages semblent plus intéressantes à une lecture rapide. Ce n'est pas que, par lui-même, Le roi Trimalchion vaille grand chose. C'est que — l'obscure clarté d'un entresol réjouit au sortir d'une cave — il rappelle en mieux une si plate rapsodie, le plus triomphant feuilleton de je ne sais quel Dumas polonais.

Les « suites » des ouvrages célèbres ne valent jamais rien. Quel intérêt offriront-elles quand, au lieu de venir d'un contemporain, elles sortiront d'un professeur, vague apparence qui n'appartient à aucun temps et qui ne saurait néanmoins sans s'évanouir, fantôme dispersé par la lumière, être considéré sous un aspect d'éternité ? Même quand le pastiche est adroit — et c'est le cas de ceux de M. le professeur Gebhart — il reste un bien pauvre et facile jeu de société, — de mauvaise société.

Le sourire de M. Gebhart a toujours quelque chose d'équivoque et qui rappelle plusieurs figures à la fois. Ses malices semblent traduites des conteurs florentins et en même temps imitées d'Anatole France ou de Voltaire. Mais le rire de Voltaire ou de France est une arme. Gebhart est un automate qui tire au mur et, s'il rit, c'est qu'on a fait rire quelqu'un dans le phonographe qui lui sert de cerveau.

Suite...

 

[Emile Trolliet] [Emile Faguet] [Louis Arnould] [Emile Gebhardt] [Charles-Brun] [Pierre Brun] [Camille Mauclair] [Fernand Gregh]
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23 avril 2008 3 23 /04 /avril /2008 19:17

Après la mise en ligne de la conférence de 1904 consacrée au Rapport des morales et des sociologies, je vous propose de voir comment Ryner traita le sujet dans La Sagesse qui rit, publiée en 1928 (toujours disponible), en lisant le chapitre II de cet ouvrage.

Le chapitre étant assez long, je le publie en deux billets. Dans le présent billet, sont abordés les rapports entre l'éthique et la métaphysique. Sur ce point, on pourra relire le dernier chapitre du Petit manuel individualiste ("Des rapports de la morale et de la métaphysique").

Suite du chapitre ici.


La Sagesse qui rit
CHAPITRE II

Rapports de l'Ethique avec la Métaphysique et la Sociologie

[introduction]  [éthique et métaphysique]  [éthique et sociologie]

Sauf à l'heure de l'action et dans la mesure nécessaire pour l'action, je trouverais présomptueux de croire que j'aie résolu une question d'art ou de sagesse.

Présomptueux, je me permettrai de ne l'être pas beaucoup plus que les autres que pour moi-même. Admettrai-je exclusivement la théorie et la pratique de Racine jusqu'à ne plus comprendre Shakespeare ; ou celles de Shakespeare jusqu'à mépriser Racine ? Aurai-je l'absurdité de condamner Jésus au nom d'Epicure ou Epicure au nom de Jésus ? J'espère éviter toujours ces intolérances d'écolier d'une école.

Même les questions que j'ai provisoirement résolues dans un sens, je ne m'étonne pas si d'autres les résolvent autrement et je ne me refuse guère, quand je suis de loisir, à les reprendre et à les examiner d'un autre biais.

Je les ai résolues pour moi, pour un moment, en attendant de nouvelles lumières. Je me réjouis quand l'occasion se présente de les exposer dans un jour différent et d'en étudier d'autres aspects.

Ma tendance est de considérer l'effort de bien vivre comme la matière non d'une science, mais d'un art. Cette opinion, d'ailleurs, ne me passionne guère actuellement. Elle prendra peut-être de l'importance à mes yeux, ou elle en perdra, selon qu'elle sera plus ou moins d'accord avec d'autres tendances et d'autres demi-solutions.

Que je doive revenir plus tard vers une morale à forme scientifique ou que je reste fidèle à une sagesse plus semblable à l'art, je me demande en ce moment si la discipline de la vie doit être indépendante ou si elle appuiera ses préceptes sur d'autres connaissances.

Cette dernière opinion est, je crois, la plus répandue. Cependant, dès que je l'examine, j'éprouve pour elle une forte répugnance.

L'expérience semble montrer qu'il est nuisible à une recherche de la faire dépendre, dans son but ou dans sa méthode, d'une autre recherche. Aussi longtemps que les sciences restèrent les servantes de la théologie, elles furent stupides comme des servantes. Tant que les sciences du concret consentirent à la déduction, si féconde en mathématiques, elles restèrent des systèmes d'erreurs. Si la morale est une science, son absence de progrès s'explique peut-être par le fait qu'on tente généralement de la construire d'après des plans étrangers et selon des méthodes empruntées. Si la sagesse est un art, de telles servitudes ne lui sont pas moins nuisibles. L'œuvre qui se modèle suivant la rigueur scientifique s'éloigne des formes pures de la beauté et de la danse souple des Muses.

Un hasard heureux me fait rencontrer ces lignes de Louis Ménard : « Moraliser la beauté ou la vérité, soumettre l'art ou la morale au raisonnement et juger un théorème par le sentiment esthétique ou par la conscience, ce sont trois tentatives de la même force et qui rappellent la condamnation de Galilée. »

Connue des savants, sentie par les vrais artistes, cette vérité paraît encore échapper à plusieurs moralistes. Ceux qui construisent leur morale selon une métaphysique avouée deviennent peut-être moins nombreux. Mais de plus en plus les systèmes moraux sont construits en fonction de systèmes sociologiques.

La sociologie semble d'ailleurs envahissante aujourd'hui comme jadis la théologie. Des biologistes la mêlent de façon ingénue à leur science. Je les soupçonne de cesser, à ces moments-là, d'être des savants pour devenir des poètes. Certes, je ne vois nulle déchéance dans la métamorphose ; mais je m'inquiète devant des affirmations qui semblent prononcées dans un rêve.

*
*   *

Je rencontre deux façons de rattacher la morale à la métaphysique. Quelques métaphysiciens et la plupart des théologiens considèrent la morale comme une conséquence de la métaphysique et comme une métaphysique en action. Mais Kant, renversant le rapport ordinaire, fait de la métaphysique une exigence et un postulat de la morale. Avant que le rigide Pie X succédât au souple Léon XIII, lorsque, malgré les dénonciations et les récriminations des Jésuites, la spéculation théologique jouissait d'une ombre de liberté, la doctrine kantienne séduisait, dans le monde religieux, les modernistes de la néo-apologie. Aujourd'hui encore (1928) elle conserve, me semble-t-il, des partisans chez les derniers pragmatistes.

Théoriquement, la méthode de Kant et celle des dogmatiques manifestent une même opinion métaphysique intéressante. Il est poétique d'admettre que tout se tient et que, entre l'homme et l'univers comme entre l'univers et n'importe lequel des éléments qui le constituent, il existe des rapports étroits. Cette universelle synthèse est un rêve émouvant par quoi on se laisse volontiers bercer et griser aux heures de loisir. Rien ne prouve jusqu'ici qu'elle ne dise pas une vérité profonde. Rien ne prouve non plus quelle ne soit pas la plus vaste des erreurs. A supposer qu'elle exprime la plus grande et la plus belle des vérités, il me sera toujours impossible d'en déterminer le moindre détail d'une façon positive. Un des deux termes du rapport, l'univers réel, m'échappe irrémédiablement. Je ne puis saisir que l'univers subjectif. Aussi toute comparaison entre le macrocosme et le microcosme appartient à la métaphysique et à la poésie. L'accord entre moi et les choses, comment savoir s'il est profondeur ou mensonge ? Vient-il d'une parenté essentielle et d'une souple obéissance de mon esprit ? Est-il un triomphe de mon intelligence qui me soumet les choses transformées, anthropomorphisées ? Victoire décevante qui vaporiserai en brume de songe toutes mes apparentes prises sur le réel. Mais peut-être, amorphe et fluide, la réalité prend avec indifférence la forme de tous les vases. Même si c'est mon esprit qui est docile aux choses, je suis certain que cette docilité est imparfaite. Puisque les opinions des hommes sont diverses. Et puisqu'il m'arrive de reconnaître ou de croire reconnaître une erreur.

Beau et flottant quand il reste vue d'ensemble, le rêve analogique, dès qu'il se perd dans le détail, donne des résultats qui apparaissent ridicules. L'alchimie et l'astrologie sont des chapitres de la métaphysique. Leurs vastes hypothèses ont un sourire de lumière. Si j'écoute leurs affirmations et leurs précisions, j'ai l'impression que je m'égare dans un asile d'aliénés. Il y a là songes incertains et, dans l'ondoiement d'un brouillard, charme panoramique ; ou il y a là systématisations hardies et ruineuses comme la démence. De telles considérations, même prudentes, n'ont d'intérêt que par elles-mêmes. Elles deviennent nuisibles aux recherches positives à quoi on les mêle. Il n'y a pas plus de raison de s'en préoccuper en éthique que dans les opérations de chimie par exemple. Les rapports des phénomènes chimiques au phénomène universel ou à l'universelle substance ne sauraient être supposés moins étroits que les rapports des gestes humains au même univers. La prétention de déduire tout le détail de la chimie de quelques principes métaphysiques ferait rire les savants. Construire une métaphysique sur des données chimiques serait intéressant comme tentative poétique ; naïf, si on affirmait la solidité de l'édifice.

Pratiquement, une discipline quelconque doit, ce me semble, réclamer son indépendance et se constituer sans préoccupation des autres disciplines. Certes, rien ne s'oppose à ce que le même homme qui est chimiste ou moraliste soit métaphysicien. La métaphysique est le prolongement rêvé de toutes les sciences et peut-être de tous les arts. Mais, à l'heure où je rêve, je ne fais plus œuvre scientifique ou œuvre plastique.

Construire morale ou chimie sur la métaphysique, c'est appuyer le connaissable sur l'inconnaissable. Pour l'éthique, c'est, en outre, faire dépendre le besoin précis et continu de la fantaisie changeante et arbitraire. C'est modeler la vie sur le songe et transformer la conduite humaine en je ne sais quel somnambulisme. C'est vouloir ordonner et maçonner la pierre de l'abri indispensable sur la vague et fuyante réalité du nuage.

La conception kantienne, puisqu'elle se donne comme autre chose qu'une méthode de rêve, puisqu'elle se croit un moyen de certitude, apparaît une naïveté presque immorale. Elle affirme mes désirs comme des réalités et prétend que l'univers rit dès que je me chatouille. Elle projette mon ombre sur l'infini et affirme que c'est l'ombre de l'infini. Elle modèle anthropomorphiquement le mystère. Sur le roc inébranlé, elle croit construire avec les nuages, et elle attribue à la construction rêvée la solidité du roc lui-même.

Les deux méthodes ont un défaut commun. Elles attachent solidement la morale à une métaphysique. Or toute métaphysique m'apparaît un système de nobles rêveries ou de charlatanesques affirmations. A moins d'être docile « comme un cadavre » ou d'avoir pour un de ces systèmes tendresse de mère, toute intelligence doutera un jour de sa métaphysique. Après examen, on la rejettera ou on ne l'admettra plus que comme une branlante hypothèse. Celui qui aura commis l'imprudence d'y unir indissolublement son éthique regardera crouler l'ensemble dans les pleurs ou dans un rire déchirant.

La sagesse pratique ne peut que perdre à de telles alliances. Avant même qu'il soit ébranlé dans ma conscience, l'allié diminue ma vie éthique. Une morale théologique s'appuie toujours aux contreforts de sanctions extérieures. Elle séduit par des promesses, elle effraie par des menaces : elle ruine mon désintéressement et pèse d'un poids matériel sur ma liberté. Kant veut que j'agisse par devoir, non par crainte ou par espérance. Attitude difficile après que j'ai affirmé des récompenses et des punitions extérieures. D'autre part, cet impératif qui postule l'existence d'un dieu personnel, je ne parviens plus que par d'inquiétantes subtilités à le distinguer de la volonté divine ; mon obéissance au devoir reste le plus souvent servile soumission à un ordre venu d'en haut. Si Kant veut que, pour être vraiment moral, j'oublie, à l'heure de l'action, Dieu avec sa puissance, mon immortalité avec ses promesses et ses menaces, ne serait-ce pas que le vrai postulat de l'éthique, celui sans lequel s'évanouit toute la beauté de nos gestes, c'est d'écarter les préoccupations d'au delà ?

Les morales religieuses tendent vers une limite où elles cesseraient d'être religieuses et intéressées pour devenir vraiment nobles et sages. Si la terreur de l'enfer et les baveux espoirs du paradis sont des moyens de contenir des natures vulgaires, on adresse parfois un autre langage aux âmes supérieures, les seules peut-être qui puissent aspirer à une vie éthique. A celles-là, on demande d'agir par amour. Mais de quel amour est-il question ?

Si j'aime Dieu pour ses attributs métaphysiques, pour sa puissance, son immensité, son éternité, n'y a-t-il pas dans cet amour une sorte de stupeur lâche ? Cet amour n'est-il pas encore crainte et obéissance ? Je ne trouve à ce tendre rampement devant la force nulle beauté et nul courage.

Il faut donc supposer que l'amour s'adresse aux attributs moraux de Dieu, à sa justice et à sa miséricorde. Il me semble d'une sagesse plus sûre d'aimer justice et miséricorde sans affirmer naïvement leur réalisation dans l'absolu. Il me semble plus beau d'aimer justice et bonté, même si elles ne se trouvent nulle part qu'en mon esprit et en mon cœur, même si le mystère objectif n'est qu'un gouffre d'indifférence ou d'iniquité.

Pour me constituer une sagesse vraiment noble et solide, je l'affranchirai donc de toute métaphysique, de toute théologie, de toute religion. Mais ne la soumettrai-je pas à quelque science positive ? L'être moral n'appartient-il pas au monde et n'est-il pas celui qui obéit volontairement aux lois universelles.

La matière vivante est de la matière et elle obéit aux lois physico-chimiques. Pourtant la vie m'apparaît un phénomène original et que les lois physico-chimiques n'expliquent point. La biologie a un domaine indépendant. Le vivant se défend contre l'hostilité aveugle des forces physiques.

Quand un rocher roule vers un animal ou vers une autre pierre, la pierre attend mais l'animal s'enfuit. Si j'ai avalé par mégarde un poison, je ne laisse pas agir sans lutte les lois chimiques qui doivent amener ma décomposition, mais, d'un geste qui n'a rien de chimique, je cherche l'antidote. De même, conscience morale et volonté n'existent pas sans la vie, mais elles sont d'un autre ordre que la vie. Non seulement l'être moral n'est pas expliqué, en ce qu'il a de moral, par la biologie ; mais la vie éthique ne se conserve que par la lutte contre l'envahissement et l'exclusivisme des fatalités biologiques.

Il y a moi un âpre vouloir d'unité qui se rebelle contre les rigueurs de la méthode. Mes croyances et mes rêves interviennent dans mon effort scientifique, dans mon effort artistique, dans mon effort éthique. Je ne m'oppose qu'à demi et en souriant à l'invasion puérile. Je ne m'oppose point à sa grâce, mais à sa tyrannie. Je ne permets pas à mes rêves de troubler mon expérience de chimie, de m'empêcher de voir le résultat exact. Je ne leur permets pas de troubler l'ordonnance d'une oeuvre d'art ou l'harmonie d'un geste. Mais je suis heureux si quelque rêve large monte des fumées du laboratoire, ou des frémissements du livre, ou de la noblesse précise de l'action. Pourvu que le chuchotis en reste modéré, j'écoute les hypothèses que me suggère le rêve. Parmi celles qui sont vérifiables, je vérifie les plus simples, les plus voisines de ce que je sais. Et je remplis par de la métaphysique les vides de mes connaissances, toujours prêt cependant à faire place à une notion positive nouvelle et à déloger le songe provisoire qui occupait cette place. Et je ne blâme nullement celui qui remplit les mêmes vides par des rêves différents. Au contraire, je me réjouis de la richesse variée de nos songes.

Dans l'action, j'écoute parfois des considérations scientifiques ou des rêves métaphysiques. A la condition expresse qu'ils ne contredisent pas les certitudes de ma sagesse et même ne choquent aucune de ses inquiétudes, aucun de ses scrupules. Il y a beaucoup de gestes que non seulement la modeste sagesse, mais encore la prétentieuse et tyrannique morale considèrent comme indifférents. Gestes neutres, situés entre le bien et le mal, "au milieu" disaient les stoïciens. Les anciens philosophes et, parmi eux, Socrate et Epictète, permettent, pour se décider dans ces occasions, d'avoir recours à la divination. Aucune forme de divination ne me séduisant, je me laisse volontiers entraîner, dans des cas indifférents, à toutes sortes de penchants, et le penchant métaphysique n'est pas sans force chez moi.

Un exemple : le suicide. Les considérations morales par quoi on le condamne m'apparaissent du dernier ridicule. La sagesse ne me dit rien ni pour ni contre ce geste, qui peut emprunter aux circonstances un reflet de noblesse ou lâcheté, mais qui, par lui-même, dans l'abstrait, apparaît éthiquement indifférent. J'admire la beauté lumineuse des volontaires de Zénon, de Cléanthe et de quelques anciens ou modernes. Je ne trouve pas moins belles certaines façons d'accepter la vie la plus pénible et la plus dénuée d'espoir ; j'admire le sourire dont Epicure accueille les souffrances croissantes d'une maladie incurable. Ni les arguments des stoïciens en faveur du suicide ni les raisons qui motivaient ce qu'on pourrait appeler « la survie»  d'Epicure ne parviennent à émouvoir mon assentiment pratique. Néanmoins, chaque fois que j'ai médité sur la question, je suis arrivé à la même conclusion : dans aucune des circonstances que je puis prévoir, je ne recourrais au suicide. Les motifs profonds de ma décision ne sont pas d'ordre éthique ni d'ordre sentimental, mais d'ordre métaphysique (1). Je les considère comme très faibles par eux-mêmes. Leur puissance victorieuse vient uniquement de l'absence de tout motif d'un ordre plus pressant.

Depuis Héraclite et Démocrite qui, premiers, abandonnent la méthode modeste des « sages » et présentent leurs idées morales comme les conséquences d'une doctrine universelle jusqu'aux moralistes d'aujourd'hui, les morales sont innombrables qui furent construites sur de branlants fondements métaphysiques. — Je ne m'attarde pas au facile et fastidieux historique. Les sagesses qui me sourient et me paraissent utilisables, je les étudierai en elles-mêmes, dégagées des importunes alliances dont on crut les affermir et qui les compromettent.

[introduction]  [éthique et métaphysique]  [éthique et sociologie]

(1) Les curieux trouveront ces motifs exposés dans mon petit drame Jusqu'à l'âme et dans un chapitre des Voyages de Psychodore : "Le Suicide".

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10 mars 2008 1 10 /03 /mars /2008 21:29

Comme promis ici la semaine dernière, voici le chapitre XI du Massacre des Amazones, chapitre contenant des études sur Alice Regnault, l'épouse d'Octave Mirbeau, et sur Dora Mélégari qui employa le même Mirbeau comme nègre.

On peut lire le chapitre VI et quelques informations sur ce Massacre . Et aussi la table et l'index. Sur Scribd : le scan complet.


[Sarah Bernhardt] [Alice Regnault] [Louise France] [Mme Carette] [Dora Mélégari] [Lucien Pérey] [Arvède Barine]


XI

Quelques parasites

Il y a deux sortes d'esprits parasites qui avouent : les cabotins et les professeurs.

La femme est plus intelligente que l'homme, plus apte à comprendre la pensée d'autrui, au moins dans son détail infini. Car l'effort de ramener la diversité à l'unité et les conséquences au principe ; l'art de définir, l'art de découvrir le centre d'un être et ses limites ; la création refaite par la synthèse est déjà oeuvre virile. La femme n'a guère l'esprit critique ; elle a, merveilleusement, l'intelligence cabotine.

Mais, si la cabotine, cette double réceptivité, essaye de produire, elle se manifeste prodigieusement pauvre, et banale, et impersonnelle. Les plus grands exploits de ce perroquet sont de répéter dans un ordre un peu différent les phrases qu'on lui apprit.

*
*  *

J'ai sous les yeux un acte de Sarah Bernhardt, l'Aveu. Si j'ai bien compris, le neveu du brave général a violé la femme du brave général. Un fils est né de cette brutalité. Le voici malade, entre la vie et la mort, le pauvre petit. Or le papa-cousin est docteur et, comme le brave général n'a confiance qu'en lui, malgré les répugnances de la mère, c'est lui qui soigne l'enfant. Il me semble que nous sommes en plein dans une de ces sottises laborieusement combinées qu'on décore du nom ambitieux de situations dramatiques. Une fois connues les données banales du banal problème, tous les Sarcey du monde vous indiqueront, suivant une méthode aussi infaillible que mécanique, les scènes à faire. Sarah les a faites et je ne m'attarderai pas à conter ces extravagances prévues.

Signalerai-je le romantisme naïf de la phrase. Le général, quand il sait tout, s'écrie en voyant pleurer sa femme, victime bien innocente pourtant, et qu'il devrait consoler : « Ah! pleurez, pleurez, vos larmes coulant jusque dans l'éternité ne pourront laver la plaie béante de mon coeur arraché. Pleurez et priez pour celui qui va mourir. »

Et la femme — sotte comme on doit l'être au théâtre pour amener dans ce qui sert d'esprit aux spectateurs de frissonnantes indécisions — prend le change.

« Oh — crie-t-elle — vous voulez tuer mon enfant ! »

Le brave général proteste, naturellement. Mais, pour faire durer un peu l'angoisse des imbéciles qui s'intéressent à cette histoire, il se fâche avant de protester. Il hurle, blessé à son amour invaincu :

« Le cri de la femelle pour son petit avant le cri de l'épouse ! »

Et tous les Sarcey d'applaudir, sans même se demander en quoi la mère est plus femelle que l'épouse.

Autre sottise d'un genre spécial. Savez-vous comment l'époux apprend l'adultère ? Oh ! c'est bien simple : il entend un monologue très long et qui contient l'aveu.

Certes, aux périodes de paresse intellectuelle où, n'ayant pas le courage de bien lire, je demande au théâtre des joies passives que je puisse croire presque littéraires, j'accepte quelques conventions et je consens à certaines règles sans lesquelles le jeu deviendrait impossible. J'admets que, pour m'en instruire, les personnages disent des choses que dans la vie ils ne diraient point. Je veux bien que l'un d'eux parle seul, longuement, nettement, avec des phrases. Mais il est intolérable que ces invraisemblables procédés d'exposition servent à l'action, deviennent des moyens de nouer ou de dénouer l'intrigue. Dans le monologue, le cabotin fait au spectateur une commission de l'auteur. Les autres personnages n'ont pas le droit d'entendre. Sans quoi, l'invraisemblance n'est plus seulement à la surface, dans la méthode d'exposition, mais au fond même de la pièce et la tue net. Qu'est-ce que cette aventure qui arrive seulement parce qu'on me la raconte ? Il est exorbitant que le brave général écoute aux portes et entende des paroles décisives au moment où en réalité sa femme ne dit rien ; mais où l'auteur nous parle, dans un monde que le général ignore, dans un monde plus lointain qu'une autre planète. Car il ne sait pas, lui, je suppose, que nous sommes là deux mille voyeurs à guetter ses cornes qui poussent et à désirer, comme à une course de taureaux, qu'il en fasse quelque usage meurtrier.

*
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Octave Mirbeau, esprit révolté et caractère bourgeois, commença sa réputation par un violent article contre les comédiens, et sa fortune par un mariage avec une comédienne. Sur les affiches, la future madame Mirbeau s'appelait Alice Regnault ; mais son véritable nom doit être Joséphine Prud'homme. Que dirait Mirbeau de ces pensées et de ces phrases, si elles étaient signées Georges Ohnet, Francisque Sarcey ou même Victor Cherbuliez : « Pour rendre plus limpide le récit qui va suivre, il est nécessaire de remonter quelques années en arrière et de raconter en quelques mots l'enfance faussée de cette femme dont l'éducation première, contrairement à la théorie qu'elle venait de développer, eut une influence si désastreuse sur sa vie entière. Dissimulés par une apparence de bonhomie, les exemples qu'elle eut sous les veux furent autant, sinon plus pernicieux pour elle, que le spectacle du vice dans tout son cynisme, car, peut-être aurait-elle eu instinctivement la répulsion du mal, si on le lui avait montré dénué d'enjolivements et d'excuses ? » Les subjonctifs de sa femme ne lui semblent-ils point s'avancer aussi importants et gracieux que le ventre du papa Prudhomme : « Dix-huit années passèrent sans que ni l'une ni l'autre ne songeassent à changer la situation ! ».

Les aventures contées dans Mademoiselle Pomme sont aussi admirables que l'écriture. Le livre contient, mêlées assez gauchement, deux histoires. Les bons instincts d'une fille de courtisane luttent contre la contagion du milieu. Hélas! le combat sublime pour bourgeois n'a pas le temps de s'achever et les questions posées n'obtiennent que des réponses dilatoires : la jeune fille meurt d'un accident au moment où le livre allait devenir difficile à faire et peut-être intéressant à lire. On y trouve aussi les malheurs d'un « garçon, doué d'une intelligence supérieure, qui aurait pu suivre une carrière brillante », mais qu'arrête, au moment où il allait décrocher une ambassade, « la pernicieuse intervention » d'une mauvaise femme. Les mamans bourgeoises permettront ce livre moralisateur à leurs fils quand ils auront vingt ans. Mais qu'est-ce que Mirbeau peut bien penser de cette ridicule réduction de son chef-d'œuvre et s'irrite-il devant la mesquinerie injurieuse de ce Calvaire qui est une taupinée ?

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Je me console des inepties que Louise France a publiées dans la Fronde, en me disant que cette puissante tragédienne, que son talent ne tire pas de la misère, a sans doute gagné quelque argent à devenir un ridicule écrivain. Et pourtant ce me fut un chagrin de voir cette expressive interprète essayer un moyen d'expression pour lequel elle n'est point faite et dévoiler son vide intérieur. Mon sourire était triste quand elle me contait ses tournées, sans esprit, remplaçant la verve par des souvenirs livresques et de banales citations. Je ne m'égayais pas non plus à lui voir parodier Musset :

Si vous croyez que je vais dire
Qui j'ose aimer,
On a bien moins que sous l'Empire
Droit de parler...

et adresser une déclaration, d'un grotesque inconscient, à Zola « sans le nommer » ! Je ne parvenais même pas à rire quand, voulant être grandiloquente et émouvante, elle imitait les vers de Mlle Couësdon ;

« Une femme, une épouse, mère, — est, en ce moment, conspuée, — honnie par un peuple affolé.

« Son époux, Mme Marie, — tel jadis votre fils aimé, — sans rémission est condamné. »

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Mme Carette née Bouvet, — car, malgré ses deux noms campagnards, Mme Carette tient beaucoup à être née, — a écrit sur la cour des Tuileries d'insignifiants papotages. Mlle Mélégari, qui sait probablement le latin, a signé Forsan des romans quelconques et prêcheurs. Elles sont plus connues comme éditrices. La première a publié un « choix de mémoires et écrits des femmes françaises aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, avec leurs biographies » que l'Académie a eu le courage de couronner. A la seconde nous devons le Journal intime de Benjamin Constant et son introduction solennelle.

Mlle Mélégari est une intelligence d'homme de troisième ordre ; la née Bouvet, une intelligence de femme de douzième ordre. Cet homme est un professeur documenté, pédant et ennuyeux ; cette femme est la plus ignorante et la plus sotte des institutrices.

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Il arrive à Mme Carette née Bouvet, — eh! fallait pas te marier, si tu voulais garder le nom de ton papa ! — d'extraire de plusieurs gros tomes de mémoires un tout petit volume. Dans cette besogne, ses ciseaux coupent au hasard, sans patron, sans hésitation, sans discernement. Elle est, naturellement, bien incapable de recoudre ; mais elle ne prend même pas la peine d'indiquer par des notes ou par de faciles signes typographiques les lacunes les plus graves ; elle ne distingue pas les différentes parties. Elle entraîne le troupeau de jeunes filles qu'on lui confie dans des paysages sans route et sans lumière, ne s'aperçoit pas qu'elle marche à l'aveuglette, n'éprouve jamais le besoin de savoir où elle est. Incapable de s'orienter, elle va n'importe où et, les trois cents pages parcourues au petit bonheur, s'arrête où elle se trouve, déclare le voyage fini et son in- térêt épuisé.

Et ce guide inepte, déplorablement muet devant les difficultés du parcours, s'amuse avant le départ à de longs bavardages de cicérone. Mme Carette n'est pas seulement née Bouvet, elle est bien élevée, et elle triomphe dans l'art des présentations. Elle annonce Mme Roland, ce stoïcien, avec le même sourire fade que Mademoiselle de Montpensier, cette gamine capricieuse. Je me trompe. Mme Carette est trop née pour oublier que Mademoiselle de Montpensier est de sang royal, et elle ne commettrait pas l'incorrection de montrer autant de respect à la Roland, cette plébéienne.

Le style de ces « biographies » est un excellent modèle pour nos jeunes filles. C'est écrit comme les Souvenirs de la Cour des Tuileries : mêmes images banales réunies dans les mêmes incohérences inconscientes, mêmes incorrections, mêmes pléonasmes inaperçus de qui les commet, même causerie aimable et bébête. Je relis deux pages et je trouve « certains propos amers qui indiquent des rapports fort tendus sinon une véritable aigreur ». Je rencontre « une certaine école philosophique » qui « a voulu infirmer des sentiments religieux de Mme de Lafayette ». J'admire une plume « instrument vibrant et délicat la fantaisie elle-même a toute la force de la réalité ». Et encore j'ai copié trop vite, j'ai laissé perdre une partie de la phrase et quelques-uns des enseignements qu'elle contient. Mme Carette née Bouvet nous apprend aussi que la réalité est vraisemblable, et elle ne s'est point permis d'écrire le mot fantaisie sans le faire suivre d'une épithète puissamment originale ; elle a dit : « la fantaisie imaginaire elle-même ». Je ne m'excuse pas de ces remarques pédantesques. Vous me demandiez, chère madame, de vous confier l'éducation de ma fille ; j'ai tenu à constater d'abord que vous pensez avec précision et que vous écrivez correctement.

L'érudition de Mme Carette, toujours née Bouvet, vaut son talent d'écrivain. A propos de Madame de La Fayette, elle résume de façon bien intéressante l'histoire du roman. Elle signale d'abord « celui des Chevaliers de la Table ronde ». Puis vient le Roman de la Rose où l'on voit « les preux guerroyant en l'honneur de leurs dames ». Ensuite Mme Carette, décidément née Bouvet, suit « le développement des idées et du goût se propageant... sous la forme du fabliau ou de la romance : du roman à proprement parler ». Elle confond tout, cette brave femme, semble ignorer l'existence des homonymes, prend une langue pour un genre littéraire, et signale les troubadours comme des fabricants de romans, sans doute parce qu'ils écrivirent en dialecte roman... Voilà nos jeunes filles bien renseignées.

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Mlle Mélégari est un guide sûr et ennuyeux. Elle connaît le sujet dont elle parle et s'est documentée de son mieux. C'est une honnête conscience protestante. Elle professe d'un ton oratoire qui atteint parfois le comique, et nous enseigne pèle-mêle la vie de Benjamin Constant et la morale. Je l'ai appelée « un homme de troisième ordre », et je crois, en effet, en la lisant, entendre un grave pasteur ou un professeur de l'Université de Genève. Écoutez ces nobles considérations à la Guizot sur tout ce qui manqua à ce pauvre Adolphe : « Pas de religion : et Dieu seul aurait pu être la vivante unité de son existence. Pas de patrie : or la patrie aurait discipliné par les devoirs positifs qu'elle impose le vagabondage de cet esprit subtil. Pas de famille, pas d'intérieur... » J'avais l'intention cruelle de répéter jusqu'à la fin l'éloquente période ; un bâillement irrésistible — et dont je vous demande bien pardon, mesdames et messieurs — m'a heureusement interrompu.

Mlle Mélégari ne connaît, elle, ni le bâillement ni le sourire. Elle n'éprouve jamais le besoin de baisser le ton et conte du même accent oratoire et gris, avec la même solennité lente, les plus graves événements et les incidents les plus menus. Elle parle, égale, austère et infatigable, jusqu'à ce que le lecteur édifié médite longuement sur cette religieuse phrase finale : « Dans le monde supérieur où il est parvenu, il lui a été sans doute tenu compte de ce désir du bien qui, durant plus d'un demi-siècle, a tourmenté sa vie et ennobli ses faiblesses. » Je regrette d'ignorer également la musique et l'hymne suisse et de ne pouvoir me jouer quelques mesures après ce beau discours de distribution des prix.

Tous les pédantismes, cette rêche Mélégari les a. comme les rois, les gardes champêtres et les professeurs de philosophie, elle sait que le moi est haïssable et elle dit toujours nous. Elle ne perd pas une occasion de citer. Elle aime les grands mots abstraits et parvient à prononcer les plus difficiles : elle regrette que des envahis n'aient pas songé assez tôt à « la concrétation d'un plan de résistance » et elle nous démontre la « désidérabilité » d'une ligne de conduite élevée. La circonlocution lui plaît et l'entraîne à des phrases telles : « La sécheresse de coeur dont on a tant accusé cette brillante intelligence. » Elle a peur des mots, n'ose pas dire que le père de Benjamin Constant se maria avec sa servante. Elle avoue seulement, dans un haut-le-corps : « M. Juste de Constant avait épousé une personne attachée à son service ». Ah! cette haine du mot propre qui nous vint des précieuses, ces bas-bleus de la conversation, et qui affadit deux siècles de notre littérature !

Malgré tous ses défauts, Mle Mélégari n'atteint qu'au ridicule austère. Elle est une conscience. Elle fait ce qu'elle doit, puisqu'elle fait ce qu'elle peut. En soixante-onze pages in-8, je n'ai relevé qu'une tournure franchement incorrecte. Pour le jour où triompheront les revendications féministes et où les femmes auront obtenu les mêmes jouets grotesques que les hommes, je pose sa candidature à l'Académie. Elle sera sans doute très décorative sous la robe à palmes vertes. Car elle a beaucoup de tenue. C'est un bon professeur ou un parfait clergyman qu'il est juste de respecter et prudent d'éviter.

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Lucien Pérey a été cinq fois couronnée par l'Académie française, et j'approuve ces récompenses : car c'est une laborieuse qui fouille toutes les archives imaginables et qui met au jour bien des documents insignifiants. Son érudition est digne de toutes les couronnes de papier doré et sa gaucherie de tous les bonnets d'âne. Cependant quelques verdâtres, historiens ou commentateurs, ont pu admirer chez elle ce qu'ils estiment en eux-mêmes : l'art de faire de gros livres avec peu de chose. Son procédé ordinaire pour entasser de la copie est à la portée de toutes les intelligences : elle conte un petit événement; puis elle cite en leur intégrité, coupés parfois de commentaires, les documents qui contiennent la même narration ; après quoi elle raconte une troisième fois. Ajoutez les discussions de textes, les rapprochements de témoignages ; songez que les redites ne l'effrayent point et que les anecdotes, même sans rapport avec son sujet, lui semblent de bonne prise. —Son écriture est meilleure que celle de Mme Carette, plus mauvaise que celle de Mlle Mélégari : lâche, banale, incohérente parfois, c'est l'écriture de la plupart de nos historiens et compilateurs.

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M. Larroumet, chaussette-rose de la Sorbonne, trouve à Arvède Barine un talent viril. Pour le professeur Larroumet, le grand talent et la grande virilité, c'est de professer. Et Arvède Barine — intelligence ouverte et superficielle, curiosité en éveil, parole facile et égale, sourire spirituel — est un excellent professeur, bien supérieur, certes, au fade Larroumet. Et il est presque aussi difficile d'apercevoir un bout de jupe sous la toge de l'une que de deviner une culotte sous la toge de l'autre. La voix d'Arvède Barine n'a pas plus la grâce musicale d'une voix de femme que celle de Larroumet la sonorité ferme d'une voix virile. Les esprits parasites, professeurs et cabotins, n'ont peut-être que le sexe de l'écho ou du phonographe.

Parmi tous ceux qui professent à la Revue des Deux Mondes, Arvède Barine est un des moins déplaisants. Sans cloute, elle paraît uniquement une intelligence, une calme faculté de comprendre, et, par conséquent, elle n'est pas une grande intelligence, ni une intelligence profonde : pour pénétrer une âme, il faut aimer ; et des idées générales personnelles ne se forment point en nous sans une fermentation lyrique. Sans doute, elle parle de sainte Thérèse comme d'un héros picaresque, avec le même sourire amusé et les mêmes plaisanteries de conférencier. Sans doute, comme tous les vulgarisateurs, elle rend vulgaires les choses qu'elle touche, elle traduit les âmes extraordinaires en langue bourgeoise, plus railleuse que sympathique, et ses ricaneuses analyses transforment trop souvent les tragédies en vaudevilles. Mais ce sont là défauts du genre, nécessités des endroits où elle parle, conventions qu'on ne lui permettrait point d'oublier. D'ailleurs, elle les a moins que beaucoup d'autres : comparée à Sarcey, elle devient ta distinction même et elle semble souple si on la regarde après Brunetière. Et je suis reconnaissant à son esprit voyageur du choix heureux des contrées à explorer. Elle nous dit des âmes singulières. Parce que son public exige qu'elle rie de leur noblesse ou de leur fantaisie, elle a l'air de s'amuser seulement. Mais, à bien regarder, elle est supérieure à sa besogne et à ses auditeurs : parfois elle se contient pour ne pas être émue, se force pour rire. Je crois qu'elle aime un peu ces êtres dont elle n'ose parler sérieusement puisqu'ils ne sont point catalogués grands sur les listes officielles. Et je ne serais pas étonné qu'elle méprisât en silence les ineptes badauds auxquels elle les présente comme des bêtes curieuses.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (essais)
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