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24 avril 2008 4 24 /04 /avril /2008 11:53

Je reprends en deux billets l'intégralité du chapitre IX de Prostitués,  consacré aux critiques. Ce chapitre a été mis en ligne de manière fractionnée en novembre-décembre 2007. J'aurais préféré pouvoir le reprendre sur un seul billet, mais l'étendu du texte n'est pas compatible avec les limites imposées par la plate-forme de blog. La suite, c'est .

Si ce n'est pas déjà fait, je vous conseille vivemement de lire au préalable le chapitre I qui explique dans quel sens Han Ryner parle de "prostitués" au sujet des gens de lettres. Vous pouvez aussi consulter la table et l'index ici.


Chapitre IX

Le trottoir du Boul' Mich'

[Emile Trolliet] [Emile Faguet] [Louis Arnould] [Emile Gebhardt] [Charles-Brun] [Pierre Brun] [Camille Mauclair] [Fernand Gregh]

J'ai promis autrefois tout un volume d'études sur ce qui remplace aujourd'hui les critiques, sur MM. les agents de publicité littéraire. Mais c'est curieux, toutes les bonnes raisons qu'on trouve pour manquer à ses promesses.

Ces commentateurs sont tellement inférieurs même aux pauvres gens qu'ils commentent. On se fait critique par impuissance. Les époques riches produisent des impuissances relatives qui restent intéressantes : Sainte-Beuve, furieux de n'être pas poète, cocufie Hugo avec une papelardise amusante et insulte Vigny avec une malice moralement infâme et intellectuellement, jolie. Mais l'impuissance de Gaston Deschamps, le pitre au nez cassé, quelle excuse aurions-nous de nous y arrêter ? D'ailleurs les impuissants d'aujourd'hui sont des drôles sans drôlerie, et qui n'aiment guère insulter. La publicité a fait de réels progrès et, sauf de rares circonstances, nos agents, très pratiques, considérent comme perdue toute ligne qui n'est pas employée à louer.

La société des filles et des gens de lettres, c'est dégoûtant et rarement amusant. Mais ceux qui attendent des prostitués leurs moyens d'existence, j'ai trop de répugnance vraiment à les rencontrer. Aurai-je jamais le courage, même pour l'étude méprisante, de descendre jusqu'au bassin des souteneurs ou jusqu'à la mare aux critiques ?

On remarquera, en effet, que je m'attarde volontiers à ce qu'il y a de mieux dans la littérature contemporaine. Je puis passer une heure avec Mendès, fille habile après tout et qui sait grimacer un sourire. Mais je m'écarte soigneusement de Willy que Laurent Tailhade appela avec vérité « marchand en gros de pornographies achetées en détail à des écrivains faméliques » ; de Willy qui n'est plus même la fille avec qui l'on couche mais la matrone qui tire profit des charmes d'autrui. Des naïfs prennent encore ces cinq lettres, Willy, pour un pseudonyme. Ils se trompent. C'est un gros numéro. On ne sait pas toujours avec qui on couche dans cette maison-là. « Une passade » avec Pierre Veber est, à la rigueur, supportable. On peut encore s'exciter avec la mémoire gentille et falote de cette pauvre petite « maîtresse d'esthète » morte sous le nom de Jean de Tinan. Mais on trouve au salon cinq ou six autres garces anonymes et inférieures. Et ce ne sont pas des femmes que j'insulte ici. Je choisirais des termes plus polis si je voulais désigner Claudine-Polaire, les belles-soeurs siamoises.

Quand je me déciderai à tenir ma promesse et à étudier les agents de publicité, je ne pourrai plus ignorer qu'il existe des gens dénommés critiques dramatiques. Pour juger les attendus apparents des sentences de ces messieurs et pour en deviner les motifs réels, je serai forcé d'aller au théâtre. Dérangement et perte de temps...

Pourrai-je tout dire ? Et, à ne pas dire tout, est-ce la peine de dire quelque chose ? M'accorderai-je le droit de soupçonner pourquoi Mendès loue telle cabotine et pourquoi Emmanuel Arène blague cette autre ? Oserai-je ouvrir toutes grandes les portes de la Maison du péché et dévoiler à tous les yeux ce que Gaston Deschamps aime réellement en Marcelle Tinayre ? Et si les phrases d'un critique s'enroulent autour de M. de Max comme des bras caressants ou si, vigoureuses, elles ne pénètrent qu'un côté de son exceptionnel talent ?...

Seule Sarah Bernhardt, par son âge, est au-delà de tout soupçon. Quand elle est louée, nous savons que c'est pour des raisons avouables et pécuniaires.

Mon livre sur la critique contemporaine, si je le fais jamais, comprendra deux parties. J'étudierai séparément les impuissants parqués dans la critique et les écrivains qui font aussi de la critique : les juges et les jurés.

Parmi les jurés, je rencontrerai de braves gens. Ils sont dans les conversations d'une sévérité égale ; leurs verdicts publics manifestent, en revanche, une indulgence universelle. Mais quelques-uns mesurent honnêtement les éloges, louant ce qui est louable un peu plus que ce qui est blâmable. Leur plume généreuse accorde du talent à tous les imbéciles, un peu plus de talent tout de même aux gens de mérite. Il suffit de baisser d'un ton leurs dithyrambes pour entendre à peu près ce qu'ils pensent. Je connais plusieurs de ces bénisseurs honnêtes auxquels on peut serrer la main : Frédéric Loliée, Henri d'Alméras, Xanrof, Guinaudeau, Louis Lumet, Etienne Bellot, Léon Riotor. On doit surtout un salut à Mme Rachilde qui me paraît souvent se tromper mais qui dit avec bravoure et malice des opinions sincères. Je crains bien qu'il n'y ait plus aujourd'hui de virilité morale que chez quelques femmes.

Quant aux juges professionnels, on le sait trop, ils ne jugent jamais que selon des intérêts de carrière.

Les juges professionnels se subdivisent en deux espèces : les professeurs et les gendres.

Gaston Deschamps fait dans le Temps des femmes et des affaires parce qu'il est le gendre, si j'ose dire, d'une grosse maison, le gendre de l'Ecole Normale elle-même. Auprès de lui travaille Adolphe Brisson, gendre et successeur du grand Sarcey. Pourquoi Marcel Ballot est-il le courtier littéraire du Figaro, sinon pour avoir épousé la fille et, du même coup, j'espère, la grande âme probe d'Henry Fouquier ? Henry Barbusse, gendre de Mendès, est, comme il convient, critique à Femina.

Ecoutez-moi, gendres qui remplacez les critiques comme les zéros tiennent la place des unités. J'éprouve le désir souriant de vous parler au vocatif.

Ecoute-moi donc, Gaston Deschamps, bonisseur de l'humanisme ; et toi aussi, Ballot au joli nom commercial. Et d'abord excusez ma familiarité : j'ai l'habitude de tutoyer les chiens. Et — je m'adresse à n'importe lequel de vous deux — je t'ai toujours vu faire le beau pour obtenir le morceau de sucre ; ou bien, fuite rampante et qui n'ose même pas hurler, je t'ai vu, la queue entre les jambes, te sauver devant le coup de pied possible, te sauver après le coup de pied reçu.

Donc, Gaston Deschamps, tu ne parleras pas de ce livre-ci, ni d'aucun de mes livres. Toi non plus, Marcel Ballot. Et non plus aucun des critiques patentés. Autour de tous ceux dont la sincérité ou la force vous humilie, vous resserrez cette fameuse « conspiration du silence » qui vous fait rire si haut et si faux dès qu'on la dénonce au public. Mais croyez-vous pouvoir créer des ténèbres durables ? Nigauds, vous cachez sous un peu de terre les graines qui vous déplaisent : elles germeront.

D'ailleurs, vous avez peut-être raison de ne jamais parler des vrais écrivains. Il ne sont pas vos contemporains. Quand on les lira, personne ne saura plus que vous avez existé, vous et votre clientèle. En vous rencontrant dans mes livres, le lecteur s'effarera, vous prendra pour des types généraux non pour des mufles particuliers et il m'accusera d'avoir inventé trop grotesques et trop faciles la banalité sordide de ton nom, Gaston Deschamps, la sordidité ridicule de ton nom, pauvre petit Ballot. Quand je commencerai à germer, vous aurez fini de pourrir.

Je n'étudierai aucun gendre aujourd'hui. Mais je consens à une bombe au quartier latin. Je vais décoiffer de leur toque quelques-unes des bavardes qu'on nomme professeurs ; je soulèverai leur robe austère et je ferai jouer autour de leur bouche l'anachronique bride jaune.

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Commençons par un mort. Il sent moins mauvais que bien des vivants. C'était un brave homme, ce pauvre Emile Trolliet, un brave homme un peu plat et un fonctionnaire modèle. Je n'ai à lui reprocher qu'une sottise bonasse et de n'avoir jamais oublié en écrivant qu'il existe des inspecteurs généraux.

Je le laisserais reposer en paix, si des amis compromettants ne faisaient la quête pour lui élever un monument. Un monument à Trolliet ! Pourquoi pas à Pradon ? Je vous assure, sans rire, que Pradon avait beaucoup plus de talent qu'Emile Trolliet. Pradon avait autant de talent que M. Victorien Sardou.

Je ne dirai rien des vers de Trolliet, pauvres musiquettes lamartiniennes. Les vieilles filles poitrinaires ont le droit de faire des vers lamartiniens que nous restons libres de ne point lire. Il est toutefois excessif d'élever un monument à une vieille prude parce qu'elle se crut idéaliste et qu'elle fit des vers lamartiniens.

Trolliet sera uniquement pour moi l'auteur d'un volume de critique intitulé Médaillons de poètes, 1800-1900. Ce livre paraît d'abord tout en omissions bizarres et en bizarres admissions. (Allons ! bon, j'écris du Trolliet, maintenant !) Mais, une préface prudente implore notre pardon et essaie d'expliquer.

L'auteur n'a pas « l'intention de donner un exposé suivi et complet du mouvement poétique au me siècle » . Il veut « non présenter un catalogue, une chaîne, mais simplement certains anneaux de la chaîne, sinon les plus reluisants, du moins les plus significatifs, dans chaque génération — romantique, parnassienne, contemporaine ». Pour les romantiques et les parnassiens, il n'y a rien à dire aux choix ni aux jugements : ici, M. Trolliet consent aux opinions admises et adresse aux poètes consacrés des louanges et des reproches que nous connaissons. Il fait oeuvre de professeur, non de critique, et ses leçons ne constituent pas de trop mauvais résumés.

Pour la génération contemporaine, il n'est plus suffisamment guidé et ses choix tâtonnants sont parfois bien invraisemblables. Il accorde une de ses plus longues études au grotesque Grandmougin. Il connaît Joseph Castaigne et célèbre M. Gustave Zidler. Il admire M. André Rivoire et Mme Antonia Bossu. Tous ces êtres de médiocrité et de banalité lui paraissent « plus significatifs » que Maurice Rollinat ou que le génial Verhaeren. Et voici d'autres anneaux significatifs : la baronne de Baye, Mme Noël Bazan, Jean Bertheroy, Théodore Botrel, M. Chantavoine. L'auteur espère, avec l'outrecuidance souriante d'un professeur qu'on voudra bien trouver « éclectique et équitable ce recueil de Médaillons ». Eclectique, certes. Equitable ? D'intention, je le crains.

Quelques-uns durent trouver équitable le « recueil de médaillons », — c'est à savoir Emile Trolliet peut-être, et certainement le cabotin Botrel, les amazones Bazan, Baye, Bossu, les professeurs Zidler et Chantavoine, et Charles Grandmougin, le rocailleux franc-comtouê. Même à ceux-là il risqua de paraître « étrangement disproportionné ».

Sans doute, M. Zidler ne s'étonna pas de tenir autant de place que Musset. L'inspecteur Manuel, charmé d'être loué plus généreusement que Hugo, songea à son génie plutôt qu'aux notes bienveillantes dont il avait gratifié, j'espère, le professeur Trolliet. Jacques Normand, versificateur de la Muse qui trotte, apprécia la belle impartialité qui lui accorde exactement autant de place qu'au poète de la Légende des Siècles. Quant à Charles Grandmougin, c'est en un triomphe joyeux et légitime qu'il s'étale sur un terrain double de celui où l'on parque José-Maria de Hérédia. Mais, si le cher collègue Zidler comprit la place accordée à Eugène Manuel, il trouva excessive, je le crains, celle faite à Grandmougin et à Jacques Normand. De tels péchés sont d'ailleurs véniels, puisqu'ils sont involontaires. Trolliet est un brave et bon élève : il résume docilement et rapidement les appréciations critiques qu'on lui enseigna. Mais, dame, quand il s'agit de gens qui ne sont pas encore classés et nettement définis, il n'y a pas de sa faute s'il est un peu gauche et un peu lent à exprimer quelque chose qui ressemble de loin à un jugement presque personnel.

Ce qui est plus grave que la disproportion matérielle des cinq pages de Hérédia aux onze pages de Grandmougin, des huit pages de Musset aux douze de Manuel, c'est la disproportion des éloges. Quand on n'a qu'une estime médiocre pour Léon Dierx, quand on refuse, sévère professeur, de laisser asseoir Vigny sur le premier banc de la classe, il est peut-être un peu trop servile de reconnaître à M. Manuel, inspecteur général, outre « les fleurs d'intimité », « les fruits d'immortalité ». C'est avoir de bons yeux que de trouver du « génial » dans La Princesse lointaine et c'est être généreux que de saluer Rostand « grand poète ». Ne vous semble-t-il pas aussi légèrement excessif, M. Auguste Dorchain, qu'on vous attribue « le fini du travail et l'infini du sentiment » . Êtes-vous sûr, comme l'aimable critique, que vos Etoiles éteintes, banale imitation délayée et peu harmonieuse du Vase brisé, soient trente-deux « vers immortels » ?

Emile Trolliet n'est pas seulement le plus généreux des critiques, il est aussi le plus joli des pédants. On peut ouvrir son livre au hasard ; on ne lira pas une page sans rencontrer une ou deux gentillesses de phrases, un ou deux sourires de mots : « Le liseron de Coppée,

Un liseron, Madame, aimait une fauvette,

grimpait avec un sans-façon si souple et si charmant, qu'il devait atteindre sans peine le perron ou balcon académique » . Sachez que Déroulède « est tricolore, ainsi que sa cocarde ». Et Trolliet, si vous vous prêtez à ses bavardages ingénieux et puérils, vous apprendra ce que « marque » le rouge de la cocarde et du cocardier, et leur bleu, et leur blanc. Je crois me rappeler qu'il y a du sang, de la pureté et d' « éloquentes envolées dans l'utopie possible ! » L'instrument dont s'accompagnent les Chants du soldat n'est pas moins extraordinaire que Déroulède lui-même. « Sa lyre est surtout un clairon... Elle est monotone, ou monocuivre, plutôt qu'heptacorde » . — Regardez comme André Lemoyne s'applique à la « requête ou conquête de l'expression juste, » et soyez certains que M. Le Braz n'en voudra pas au critique indiscret de se livrer à une « enquête qui montre sa conquête ». Prenez une loupe pour étudier le charme de Theuriet, car « ce charme soutenu est parfois un charme ténu. » Reniflez maintenant. Vous ne sentez rien ? Pourtant, au détour de cette page, vient de passer Madeleine, « l'adorante et odorante amie du Christ. »

Quelquefois Trolliet s'excuse de tant d'esprit et de tant de grâce : « Je ne voudrais pas fonder une appréciation sur un jeu de mots, pourtant je ne peux lire les vers de Rivoire, sans qu'ils me donnent l'impression d'une rivière. » Un chapitre s'intitule : Le Bataillon des Symbolistes. Pourquoi « bataillon » ? Pour amener cette formule jolie : « Il n'a pas gagné et ne pouvait gagner complètement la victoire, étant très mal armé... » Hélas ! la phrase ne finit pas sur ce mot, et ce mot précieux passera peut-être inaperçu. Rassurez-vous : les professeurs savent l'art des parenthèses et celui-ci s'interrompt pour déclarer, très grave : « Je vous prie de croire que je ne fais pas de jeux de mots. »

Non, Trolliet, nous n'aurons pas la cruauté de vous croire. Il serait trop triste que votre sottise ne fût pas faite surtout d'assonnances, comme les non-sens des rondes enfantines, quand vous déclarez, par exemple : « Les strophes de ce Hugues rappellent sans trop de désavantage celles de Hugo ; » ou encore : «L'auteur de l'Aiglon pourrait bien être demain l'aigle de la poésie française ! »

Voici qu'après avoir relu Médaillons de poètes, je suis tenté de souscrire pour le monument Trolliet. Ce sera le monument non d'un homme, mais d'une espèce : aussi éloquemment qu'une aimable statue de caniche, il dira la platitude et le sourire servile du fonctionnaire.

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Jadis Faguet travaillait uniquement dans la critique littéraire. Mais un commerçant qui a réussi doit donner quelques méditations à son pays. Depuis quelque temps, la politique préoccupe Faguet, commerçant arrivé et bon citoyen, ce qui nous épargne quelques âneries littéraires. C'est toujours ça de gagné, pour parler sa langue élégante.

J'ai deux bons prétextes pour ne pas m'ennuyer longtemps auprès de Faguet. Je promets de l'étudier, sérieusement et méthodiquement, à Pâques ou à la Trinité, dans Agents de publicité ou peut-être dans un volume projeté sur les Quarante. J'ai écrit aussi le titre de ce dernier livre qui me vaudra, j'espère, un prix académique. Il s'appellera Les Verdâtres et s'ornera d'une épigraphe ou d'une épitaphe de Henri Heine dont je ne retrouve pas le texte en ce moment mais qui signifie, à peu près : « Je suis allé aujourd'hui à la Morgue et à l'Académie française voir des cadavres verts. »

Je vais donc relire un seul livre de Faguet, mandarin des lettres et de la politique. Je choisis un volume paru en 1902 sous ce titre, La politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire. Au moins, nous serons en bonne compagnie malgré la présence de M. Faguet, l'académicien débraillé.

Emile Faguet sait qu'il déteste Voltaire et qu'il déteste Rousseau ; mais il croit aimer Montesquieu.

Voltaire, élégant et léger, théoricien souriant de l'absolutisme royal, est hostile aux bourgeois. Il méprise particulièrement les pédants de Parlement. M. Faguet, bourgeois, pédant et robin d'Université, sent rougir sa joue fraternelle, chaque fois que les doigts fins du railleur effleurent le mufle judiciaire.

M. Faguet, dont la lourdeur naturelle s'aggrave d'une robe longue et d'une méthode gauche, ne pardonne pas non plus à Voltaire ses vivacités et ses espiègleries. Voltaire marche vraiment un peu vite, s'il veut être suivi par les Faguet, et demande aux intelligences poussives de trop rapides, répétés et haletants efforts. M. Faguet resté en route injurie son guide de loin et crie d'une voix aigre qu' « il manque une dizaine de termes au raisonnement ».

Rousseau est bien peuple et ses grands gestes effarent notre bourgeois. M. Faguet, pour cause, n'aime pas l'éloquence, qu'il appelle volontiers déclamation. D'ailleurs Jean-Jacques est le théoricien de l'absolutisme populaire, et M. Faguet se fait le champion de l'individu. Il l'affirme du moins. En réalité, ce qu'il défend, ce sont les corps organisés, académies ou anciens parlements, tous ceux où la liberté du bourgeois trouve un asile et sa tyrannie une force d'oppression, tous ceux que j'appellerai indulgemment les communes morales. Que le menu peuple soit écrasé indirectement par « le souverain », directement par « les corps intermédiaires » et M. Faguet, fragment de la pâte banale dont on pétrit les corps intermédiaires, sera satisfait.

Montesquieu, bourgeois, parlementaire, méthodique, plaît à Faguet comme un Faguet supérieur. Le pion prend à chaque page Voltaire et Rousseau en flagrant délit de contradiction. Quand Montesquieu hésite, le pion n'hésite pas, lui, à découvrir la vraie pensée de Montesquieu. Et la vraie pensée de Montesquieu, c'est la pensée — si j'ose dégrader ce mot — de M. Faguet. Dans le miroir où M. Faguet se regarde pour peindre Montesquieu, il voit Montesquieu patriote à la façon d'Emile Faguet, qui est presque celle de Jules Lemaître. M. Faguet a eu bien du mal à ne pas lire dans l'Esprit des lois quelques réclames pour la candidature Syveton.

Faguet est très favorable aux Parlements. « Les Parlements, déclare-t-il avec une émotion heureuse, n'ont pas été autre chose que la bourgeoisie française. » Vous pensez bien que la bourgeoisie française ne saurait se tromper et M. Faguet, ancien donneur de pensums, approuve toutes les condamnations qu'elle prononça. « Calas était très probablement coupable ; Sirven aussi, quoique ce soit un peu moins apparent; La Barre l'était certainement ». On ne reprochera pas à M. Faguet de manquer au fameux respect de la chose jugée.

Ces délicieux et infaillibles Parlements auraient pu cependant être recrutés par un mode supérieur à l'achat des charges. Ce n'est pas que la vénalité des chargés déplaise beaucoup à Faguet : elle lui paraît, au contraire, empêcher la vénalité du juge. Il est bien clair, n'est-ce pas ? qu'un honorable commerçant qui a payé son fonds ne cherchera pas à augmenter ses profits réguliers. Néanmoins M. Faguet, académicien, trouve idéal le mode de recrutement qui lui vaut des jetons de présence : il voudrait donc « une magistrature rétribuée par la nation, mais se recrutant elle-même ».

Puisque M. Faguet, de l'Académie française, distribue à des enfants persistants des prix de français ; puisque M. Faguet, sorbonnard, distribue des diplômes à ceux dont le français lui paraît suffisant ; puisque M. Faguet, critique, condamne le style de Rousseau et le style de Balzac, il convient peut-être de juger ce triple juge et d'indiquer quel français il écrit lui-même.

Nul n'est assez cruel pour exiger d'un universitaire couleur, mouvement, vie ou personnalité. Du moins, on a encore la naïveté d'attendre de lui quelque simplicité et quelque correction. Un peu d'humilité semble convenir aussi au parasite qui peut avouer en une heure de conscience : « Il y a quelque chance pour que le meilleur de mes ouvrages soit celui où il y aura le moins de mon cru ». M. Faguet, certes, n'a aucune peine à éviter les qualités qui choqueraient l'Université. Hélas ! il n'a même pas les médiocres mérites qu'elle est capable de supporter.

Son style est bête comme un bourgeois. Vague, impropre, prétentieux et vulgaire. Et lourd. Et encombré. Ah ! le pauvre style embarrassé qui fait des embarras.

Il est impossible de dire autrement que par des exemples combien ça écrit mal, un Faguet. Admirez chez lui la propriété et l'intensité de l'expression : « L'accession continue du peuple à la bourgeoisie, de la bourgeoisie à la noblesse et de la noblesse à la grande noblesse est le fond perpétuel de l'ancien régime ». Souvent des mots sottement inutiles s'introduisent dans la phrase, plats et presque invisibles au passant pressé , mais qui, si on regarde, écœurent comme sur un drap une punaise ou comme dans la littérature un professeur. « Il écrit cette profession de foi si émue et certainement si sincère de dévouement à la Compagnie ». Par quel mode enfantin se font donc en un Faguet les associations d'idées et de mots ?

Et sa vulgarité lâchée, faite d'imprécision bégayante ! « Sur cette question, il dit blanc à Damilaville, noir à Linguet, et enfin blanc à La Chalotais ». Certes, M. Faguet, à moins qu'il ne s'agisse de défendre la bourgeoisie, dit rarement — pour parler sa langue — blanc ou noir. Son habitude est de dire gris.

Pour nous informer que les rédacteurs des Déclarations des Droits de l'Homme se sont contredits, il déclare qu'ils « ont mis dans leurs textes un Ceci tuera Cela ! »

Si le vocabulaire de M. Faguet est vulgaire d'imprécision, sa syntaxe est une vulgarité lourde : « Le gouvernement, quand il voudra, les fera voter comme il voudra, comme il fait juger ses juges comme il veut qu'ils jugent ». — « Nous retombons dans cette considération de majorité et de minorité que nous avons vu qui, de l'avis même de Montesquieu, ne doit pas intervenir dans les questions de choses spirituelles ».

La première de ces deux phrases est négligée, comme presque toutes les phrases de Faguet ; on y entend traîner de vieilles pantoufles mises en savates. La seconde est de la lourdeur en toilette et l'auteur croit écrire à la mode du XVIIe siècle. Cette prétention se montre quelquefois chez lui. Elle lui porte malheur plus encore qu'à Brunetière. Souvent une invraisemblable ignorance le rend incorrect pour aujourd'hui et pour autrefois. Les reliques dont il est chargé sont apocryphes et ni Vaugelas ni Littré ne salueront le porteur. La Fontaine ayant écrit :

Disant qu'il ferait que sage
De garder le coin du feu

Faguet se met à braire : « Il ne peut faire que sage ».

Philaminte, irritée de cette absurde négation, chasserait Faguet de son écurie. Chrysale, blessé des prétentions du cuistre, ne le défendrait sûrement pas. Mais l'académie des Vandal et des Costa de Beauregard a suffisamment oublié le français pour serrer Faguet sur son vieux sein.

*
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Si nous essayions de lire ensemble une thèse de doctorat ? Généreux, je choisis la plus vivante que je connaisse. Elle est de M. Louis Arnould et elle étudie le poète Racan. Nous nous permettrons d'ailleurs de bâcler le pensum et de causer de Racan ou même d'autre chose plus que de M. Louis Arnould.

Les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles forment le cycle de notre littérature philosophique. Le XIXe commence peut-être le cycle de la littérature historique. Le romantisme plonge dans les couleurs et les agitations de la vie passée avec la même ivresse que la Pléiade dans les livres et les lieux communs antiques. L'école de Malherbe est déjà un Parnasse qui retranche et assagit. Dans le roman, les imaginations passionnées de Georges Sand répondent, à travers deux siècles, aux tendres rêveries d'Honoré d'Urfé, et le naturalisme de Flaubert et de Zola répète la réaction réaliste de Sorel et de Scarron. Il serait hasardeux, certes, de pousser loin la comparaison et, pour rendre les époques symétriques, on déformerait le détail ; mais plusieurs appellent l'espérance une vertu et ceux-là trouveront le recommencement assez manifeste pour attendre un XVIIe siècle historique. Michelet en serait le précurseur comme Montaigne fut le héraut dela belle période psychologique, et demain nous donnera peut-être le Descartes de l'histoire.

Les parnassiens, gens d'effort et d'application patiente, sont peu sympathiques à la postérité : elle ne trouve pas assez faciles les vers qu'ils font si difficilement. On préfère la fougue du torrent romantique ou la classique majesté du fleuve élargi. Perdu entre la vision passionnante et le noble spectacle, le chapelet des petits bassins régulateurs arrête peu le regard. La sévérité rectiligne du parnassien donne une impression de contrainte et son mépris pour le romantique, nature si visiblement supérieure, le fait paraître un cuistre étroit peu séduisant à fréquenter. On connaît l'influence de l'école ; sauf de très rares fragments, on ignore bientôt l'œuvre personnelle de chaque disciple et presque celle du maître. Je m'attriste à la pensée que Leconte de Lisle deviendra, comme Malherbe, un nom austère et antipathique, soutenu de peu de souvenirs précis ; je songe, mélancolique, aux destinées de François de Maynard et de José-Maria de Hérédia, princes du sonnet français ; et je suis d'un regard attendri Sully-Prudhomme rejoignant Racan derrière la brume de l'oubli. Une anthologie cueillie avec goût sauverait peut-être ces habiles fabricants de petites choses, mais nous attendons encore un choix bien fait des parnassiens de 1610 ou de 1865.

Honorat de Bueil, seigneur de Racan, est la seule âme poétique égarée dans le premier Parnasse, groupe d'ouvriers probes, trop consciencieusement appliqués au martelage des syllabes et à l'ajustage des stances pour se donner le loisir de rêver. Il fut, lui, un rêveur, un amoureux du loisir, de la campagne et de l'amour ; un amoureux de la vie et qui eût préféré les réalités nobles ou souriantes à leur laborieuse imitation littéraire. Mais sa nature et les événements s'unirent contre ses ambitions. On trouvait ridicules son visage et son allure ; par ses continuelles distractions il devenait le jouet de ceux qui se disaient ses amis ; il était timide ; il bégayait, et sa langue déformait les r et les c, de sorte qu'il prétendait s'appeler Latan. Il désirait surtout deux bonheurs : la gloire militaire et la grande passion partagée. Plus d'une fois, plein d'espoir, il partit en guerre ; toujours la destinée taquine lui refusa l'occasion de combattre. Il aima avec constance, et sa passion pour Arthénice (Catherine de Termes) dura dix années ; toujours il tomba sur des coquettes qui se jouèrent de sa naïveté. Parce qu'il ne réussissait pas à la cour, il aima la campagne; parée que l'amour le fuyait, il aima la famille ; parce qu'il ne pouvait être un brillant capitaine, il fut un poète. Mais tous ces pis-aller, il les embrassa avec une indolence nostalgique. Le sort lui refusa les rôles éclatants et, comme il n'était pas un caractère, il se réfugia, à demi-satisfait, dans les consolations douces. Il n'avait pas la force qui s'exaspère en révolte ou se raidit en stoïcisme ; les déceptions multipliées le conduisirent à un aimable épicurisme lassé. Son accent résigné le rend sympathique et on goûte encore ses Stances sur la retraite. Ces quatre-vingt-dix vers enferment en leur mélodie toute son âme et toute son histoire : ils laissent entendre ses aspirations premières et disent ses acceptations secondes. On connut longtemps d'autres jolis morceaux de ce lyrique de la douceur et de la bonhomie. Mais il lui arriva un grand malheur. Un poète vint, qui avait toutes les qualités de Racan à un degré supérieur et qui y joignait quelques mérites nouveaux ; qui aimait d'une sincérité première et spontanée, et qui, d'un accent plus pénétré, chantait comme les plus précieux des biens, ce qui n'était pour Racan que des consolations. Racan fut tué par La Fontaine.

Aujourd'hui, M. Louis Arnould, professeur à l'Université de Poitiers, essaie de faire revivre ce vieux mort. Mais un embaumeur n'est pas un thaumaturge et les professeurs ne réussissent guère les résurrections. M. Arnould n'a pas la faculté d'évoquer et le don de la vie : sa phrase est lourde, sa méthode est lente, son livre est gros. Il écrase le frêle poète sous un in-octavo de près de six cents pages. Certes, le pavé est lancé à bonne intention. M. Louis Arnould a voulu montrer « d'une façon vivante les choses vivantes » ; il s'est efforcé de suivre « Sainte-Beuve, l'incomparable miniaturiste des physionomies littéraires ». Seulement sa miniature à lui est grande comme une toile de Paul Véronèse, et il disperse dans un vide immense des traits que le regard ne parvient plus à réunir.

Son livre lui a valu, outre le troisième rang de peau de lapin qui distingue les docteurs, les gros sous d'un prix académique. S'il eut seulement ces deux petites ambitions, je le congratule pour son double succès. S'il voulut sincèrement faire œuvre vivante et ramener de l'oubli un écrivain de second ordre qui eut des frémissements de vraie poésie, je le félicite de son intention.

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Emile Gebhardt faillit être académicien. Il fut battu par René Bazin à qui son catholicisme fait pardonner un talent d'ailleurs discret et qui n'a rien de blessant, un joli talent horizontal. M. Gebhardt est aussi un commerçant souriant ; mais les articles qu'il tient sont d'un catholicisme moins actuel. Il n'ose pas tout à fait nous vendre les contes de Boccace ; il nous détaille des analyses chatouilleuses, encore que critiques, de toutes sortes de nouvelles florentines. Comme un commis de librairie finit par écrire ses réminiscences, M. Gebhardt nous offrit même un recueil de « contes héroï-comiques » qu'il croyait peut-être de lui.

Ça s'appelle d'Ulysse à Panurge et ça contient : une suite de l'Odyssée ; une suite du Pantagruel ; un conte franciscain imité moins des Fioretti que du Paul Arène qui signait Alphonse Daudet son joyeux Elixir du révérend père Gaucher. Tout cela banal comme, depuis le succès d'Anatole France, le pédantisme souriant. Quelques pages semblent plus intéressantes à une lecture rapide. Ce n'est pas que, par lui-même, Le roi Trimalchion vaille grand chose. C'est que — l'obscure clarté d'un entresol réjouit au sortir d'une cave — il rappelle en mieux une si plate rapsodie, le plus triomphant feuilleton de je ne sais quel Dumas polonais.

Les « suites » des ouvrages célèbres ne valent jamais rien. Quel intérêt offriront-elles quand, au lieu de venir d'un contemporain, elles sortiront d'un professeur, vague apparence qui n'appartient à aucun temps et qui ne saurait néanmoins sans s'évanouir, fantôme dispersé par la lumière, être considéré sous un aspect d'éternité ? Même quand le pastiche est adroit — et c'est le cas de ceux de M. le professeur Gebhart — il reste un bien pauvre et facile jeu de société, — de mauvaise société.

Le sourire de M. Gebhart a toujours quelque chose d'équivoque et qui rappelle plusieurs figures à la fois. Ses malices semblent traduites des conteurs florentins et en même temps imitées d'Anatole France ou de Voltaire. Mais le rire de Voltaire ou de France est une arme. Gebhart est un automate qui tire au mur et, s'il rit, c'est qu'on a fait rire quelqu'un dans le phonographe qui lui sert de cerveau.

Suite...

 

[Emile Trolliet] [Emile Faguet] [Louis Arnould] [Emile Gebhardt] [Charles-Brun] [Pierre Brun] [Camille Mauclair] [Fernand Gregh]

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Published by C. Arnoult - dans De HR (essais)
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