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30 août 2007 4 30 /08 /août /2007 15:36

Les dix premiers chapitres
[I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X]
et la couverture


V

Avec sa puissante couronne d'arbres que dépassait çà et là, comme un fleuron déchirant, la pointe d'une pyramide, la côte semblait, de loin, un appel et une promesse. Vue de près, elle offrit une falaise tourmentée et grimaçante, un mur vertical tout glissant de vertige, tout hérissé d'angles qui menacent, tout creusé de grottes où de l'ombre se tapit et de la terreur. Les barques, l'une derrière l'autre maintenant, glissaient droit devant elles, rapides et aveugles, comme pour se heurter à cette inébranlable hostilité. J'étais sur le premier canot et j'imaginais qu'au pied du mur, il se soulèverait, brusque et énorme oiseau. La falaise avait plus de deux cents mètres et je n'étais pas sans appréhension à l'idée de l'énorme saut en hauteur.

Net, un changement de direction nous jeta au milieu des rochers dans un canal qui, à deux pas de distance, restait encore invisible. Le boyau étroit, par mille méandres, aboutissait au port.

Une foule attendait qui, de baisers envoyés avec les mains, étrangement salua notre arrivée. Hommes et femmes étaient nus comme nos sauveteurs. Même quelques-uns - ils habitaient sans doute dans les environs - n'avaient pas de ceinture.

Tous les regards étaient des curiosités amicales. De temps en temps, un indigène, comme attiré par une sympathie particulière, prenait la main de l'un d'entre nous en disant :

- Viens avec moi, frère...

... Ou, plus bizarrement :

- Frère-ami-homme, viens avec moi.

En voyant s'éloigner mes compagnons dans les directions les plus diverses, je sentais grandir une inquiétude. Pourquoi nous séparer ainsi ? Quelle trahison se cachait sous les manières souriantes et les paroles fraternelles ?

Ces réflexions devaient rendre mon visage maussade. Je fus le dernier que quelqu'un choisît et abordât. Je devins « la proie » - c'est le mot effrayant que je pensai - d'un vieillard sans ceinture.

L'âge de mon hôte ne me rassurait point. Seuls la blancheur des cheveux et, quand la bouche cessait de sourire, je ne sais quel air vénérable donnaient l'idée de la vieillesse. Mais le visage imberbe n'avait pas une ride; mais le corps nerveux et rempli ne montrait aucun signe de décrépitude.

Il me prit la main et dit d'une voix douce :

- Jeune homme, veux-tu venir chez moi ?

Je ne trouvai rien d'aimable à répondre. Je me contentai d'exprimer tout haut un étonnement.

- Ah çà ! tout le monde parle donc français ici ?...

Sans paraître remarquer ma méchante humeur, le vieillard expliqua :

- Ceux qui ignorent le français nous ont laissé, naturellement, la joie de vous recevoir.

Il ajouta :

- Je demeure tout près, à une centaine de pas, là, dans les grands arbres qui couronnent ce tertre. Mais, si tu es trop fatigué, je me ferai donner des ceintures de vol.

- Ma foi, j'aime autant marcher.

Le sentier que nous suivions était ombragé d'arbres épais. C'étaient surtout - mais tellement plus grands que ceux que je connaissais ! - des orangers et des citronniers. Dans la verdure vernie des feuilles s'arrondissait la verdure grenue des jeunes fruits; cependant des fleurs blanches s'élargissaient comme des promesses, et, réalisations lourdes, des sphères d'or inclinaient le hautain effort des branches. Partout, dans ces couleurs d'un éclat presque blessant, des pyramides grises, qui étaient des maisons, mettaient on ne sait quel sourire discret.

- As-tu faim ? as-tu soif ? - dit le vieillard.

A un rameau penché qui soudain se redressa, il cueillit, énorme et faite pour inonder le gosier d'Hercule, une orange. Comme nous passions auprès d'un bouquet de bananiers, il m'offrit aussi, effarante par ses proportions gigantesques, une banane.

De plus en plus, je soupçonnais son amabilité de cacher quelque mauvais dessein. Je sentais que j'aurais dû feindre comme lui ; mais fatigues et dangers m'avaient trop énervé, m'avaient rendu incapable de me contraindre.

- Merci, - déclarai-je en refusant les fruits, - j'aimerais mieux quelque chose de plus substantiel.

- Tu trouveras chez moi des gâteaux, du miel, des œufs, du lait et des fromages.

- Et pas le moindre bifteck ? - réclamai-je.

Le sourire disparut des lèvres du vieillard qui déclama avec une absurde énergie :

- Nous ne sommes pas des meurtriers.

Je m'étonnai :

- Des meurtriers ?... Je ne demande pas à manger de l'homme ; je demande à manger du bœuf.

Mais le paradoxal vieillard :

- L'existence du bœuf ne te semble donc pas une vie ? sa mort ne te paraît pas une mort, ni sa douleur de la douleur ?...

Je ne répondis rien. La méfiance en moi s'élargissait, torturante. Cette apparente démence douceâtre devait cacher des moeurs bien terribles. Ces gens respectaient peut-être le bœuf de leurs prairies parce que leur bouche aimait la seule saveur de la chair humaine. Mon hôte guetterait, sans doute, mon premier sommeil pour me tuer et dévorer mon pauvre corps.

Pourtant le spectacle était un apaisement noble. La terre dressait et étalait sa fécondité comme un mélange inouï de confiance et de gloire. Derrière la verdure luisante des orangers, derrière les immenses feuilles des bananiers, les cocotiers et les dattiers agitaient très haut dans la lumière leurs panaches bleus. Plus loin, parmi toutes sortes d'arbres qui dressaient à des hauteurs de vertige des feuilles grandes comme des nappes et des fruits rebondis comme des corbeilles de nourriture, parmi des fougères hautes de vingt mètres, des géants inconnus tendaient comme des bras leurs branches animées de vent ou les tordaient comme des serpents. Des lianes faisaient courir de l'un à l'autre le tremblement d'on ne sait quelles légères passerelles ou le retombement balancé d'on ne sait quelles lourdes tapisseries. Partout des oiseaux chantaient, partout gambadaient des singes. Des aras aux couleurs éclatantes comme des trompettes, des oiseaux de paradis, des paons, des oiseaux-lyres mettaient dans toutes les verdures, auprès de l'or et du rouge des fruits, la beauté vivante de leurs plumages. Et les oiseaux-mouches faisaient l'air tout frémissant de couleurs et de courbes harmonieuses. Mais les pyramides innombrables qu'on sentait habitées par des hommes ; mais les hommes qui à toutes les altitudes nageaient dans le ciel, océan de lumière, ou qui, planant à quelques mètres du sol, mangeaient des fruits, causaient, riaient ; ceux-là surtout qui nous saluaient de leurs petites mains appuyées sur des lèvres aux lignes pures, puis dirigées vers nous en un mouvement d'une grâce ineffable, complétaient d'une touchante et fraternelle beauté humaine la beauté opulente de la nature. Ils semblaient, ces hommes délivrés du boulet de la pesanteur, faits d'amour, de joie et de liberté. Et, sourires qui découvrent et qui voilent la pensée de l'univers, leurs mouvements, d'une beauté au-delà des paroles, flottaient sur le visage merveilleux et pacifique de la terre.

Comme le reste du paysage, le sentier était peuplé d'oiseaux et de singes. Nulle bête ne fuyait à notre approche. Les chants et les cris souvent se dirigeaient vers nous comme des saluts ; des lèvres et du regard, mon compagnon souriait aux animaux rencontrés.

Un grand singe blond, se laissant tomber auprès de nous, se mit, le visage sérieux, à contrefaire ma démarche de fatigue et d'ennui. Le vieillard caressa l'indiscret, qui se laissa faire.

- Il est apprivoisé ? - demandai-je.

- Nous ne faisons de mal à personne et nous n'avons besoin d'apprivoiser personne.

Je fus étonné du mot « personne ». Etait-ce méprise d'homme qui parle une langue insuffisamment connue ? ou le vieillard se moquait-il de moi, me comparant à ce singe familier ?

Or le vieillard ajouta, dans un rire équivoque :

- Lui non plus n'a pas eu besoin de m'apprivoiser. Nous sommes deux animaux innocents, et mes grimaces l'amusent comme ses grimaces m'amusent.

Puis, s'adressant ridiculement au singe :

- Tu es, comme moi, un geste et une vague conscience de la terre, pas vrai, cousin ?...

Je me mordis les lèvres pour ne pas rire et, d'une voix grave, j'exprimai un vœu :

- Je serais heureux d'entendre votre cousin vous répondre.

Le vieillard, lui, rit tout haut.

- Malheureusement, - dit-il, - le cousin n'a pas appris le français.

Il se tourna vers l'animal, prononça quelques syllabes étranges : le singe s'éloigna d'un air de zèle.

- Vous lui parlez sa langue ?

- Non : je suis plus ignorant que lui. C'est lui qui comprend un peu la mienne.

- Serait-il indiscret de vous demander ce que vous lui avez dit ?

- Je lui ai dit : « Je suis un pauvre homme sans ceinture. Va me chercher quelques dattes ».

Le singe revenait portant un régime dont les dattes pendaient et tremblaient, lourdement grosses comme des poires.

- C'est un domestique, - remarquai-je avec mépris.

Mais le vieillard défendit l'honneur du singe :

- Pas le moins du monde ! Il sait que je me dérangerais pour lui comme il se dérange pour moi. Remarque-le bien, d'ailleurs, je lui ai expliqué que je ne pouvais faire moi-même ce que je lui demandais.

J'approuvai, d'un accent convaincu :

- Ce que vous avez fait est juste et naturel. Vous avez payé le singe en monnaie de singe.

Je riais, content de mon esprit et rassuré sans savoir pourquoi. Le vieillard rit aussi. Je sentis dans son rire plus de malice que dans le mien, quand il me répondit :

- Tu m'excuseras, frère, si je ne comprends pas toutes les finesses de ta langue.

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