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9 septembre 2007 7 09 /09 /septembre /2007 16:12

Les dix premiers chapitres
[I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X]
et la couverture


IX

Je divaguais ainsi  :

- Makima, ce jardin est un paradis. Mais toute joie calme désire se caresser à la connaissance d'épreuves voisines. Mon bonheur reste diffus ; je voudrais le préciser par des comparaisons. La terre est plus belle quand le bleu de la mer la définit et la dessine ; et la mer, qui entoura longtemps le marin d'imprécision et d'ennui, redevient aimable dès que la terre est en vue. Je voudrais dessiner ma joie, comprends-tu ? Je voudrais sentir sa limite, sentir autre chose qu'elle, afin de la sentir mieux. Lucrèce l'a dit, ô Makima : Suave mari magno... Mais peut-être tu ne sais pas le latin ?

- Non, mon enfant. La science des fleurs et des fruits passionna trop ma vie. A l'exception du français, j'ignore toutes les langues cruelles.

- Je viens de dire des choses folles, Makima.

Le vieillard sourit :

- Tu as dit seulement que tu voudrais lire un journal.

- Tu m'as compris mieux que moi-même, subtil Makima, et ta traduction est plus claire que mon texte. Es-tu abonné au Moniteur de l'lle ? Car nous sommes dans une île, je crois ?

- Nous sommes dans une île où l'on dédaigne de faire des gazettes.

Heureux de me découvrir une supériorité, je dis, en hochant la tête :

- En ce moment, Makima, tu ressembles au renard d'une fable que je suis trop poli pour te réciter. Tu dédaignes ce que tu ne peux atteindre, et, sans doute, vous ignorez, toi et tes compatriotes, l'art sublime d'imprimer.

Le sauvage interrogea avec douceur :

- Tu n'as pas regardé la bibliothèque de ta chambre ?

- Ma foi, je n'y ai vu que des livres français.

- Et tu as supposé qu'ils étaient venus par le paquebot ?

- Tu as raison. Comment diable sont-ils ici ?

Mais le malicieux vieillard, au lieu de répondre :

- Quel journal désires-tu ?

- Le plus frais que tu pourras m'offrir.

- O le plus méfiant des hôtes, me crois-tu donc capable de te faire lire un journal d'hier ?... Tu n'as pas voulu comprendre ma question. Te donnerai-je le Petit Journal, le Figaro, ou bien encore ?...

- Peu m'importe. Je n'ai plus la naïveté d'une préférence entre des mensonges pareils et des sottises égales.

Makima rattachait un bouton de sa ceinture, s'élevait, entrait par la fenêtre dans l'étage supérieur de la pyramide.

Dix minutes après, il reparaissait et me donnait la Petite République, le Temps et la Libre Parole.

M'efforçant de cacher mon étonnement, je parcourais d'un oeil distrait les nouvelles de la guerre ou le compte rendu des Chambres. Les armées russes et japonaises, rapprochées, allaient entamer enfin la lutte décisive. L'habile Kouropatkine avait reçu des renforts suffisants et il s'apprêtait à écraser les Nippons sous le poids du « poing russe ». Jaurès avait prononcé un discours, chanté une chanson qu'il croyait peut-être nouvelle en l'honneur de « la noble discipline réfléchie qui doit être celle d'une démocratie ». J'avais lu tout cela, le matin de mon embarquement. Je souriais avant d'éclater de rire : car, j'en étais de plus en plus certain, Makima m'avait remis de vieux journaux. Pourtant la date... Un instant, j'hésitai, me demandant si mes yeux me trompaient. Je relus avec plus d'attention. Je m'aperçus que le poing russe se fermait plus au Nord que, l'autre jour. Et Jaurès soutenait la même loi qu'à mon départ ; mais, cette fois, elle revenait du Sénat. Ces différences me semblèrent émouvantes.

Je laissai tomber les feuilles et ma bouche s'ouvrit en un bâillement.

- Makima, les journaux deviennent de plus en plus ennuyeux.

- Les journaux restent les mêmes, mon fils. C'est toi qui deviens difficile.

- Makima, lis-tu beaucoup de journaux ?

- Cette curiosité me prend une ou deux fois par an.

- Makima, tu es un sage.

- Non, Jacques, je suis un Atlante. Le mot me secoua.

- Un Atlante... C'est donc bien vrai ?... C'est réellement ici l'Atlantide ? Un ami m'avait conté la vieille histoire de ton pays. Mais il affirmait que, depuis onze mille ans, l'île avait disparu... Ah ! je comprends : après des siècles, elle a émargé de nouveau et des gens de race rouge sont revenus la peupler. Est-ce du Pérou que vous venez, Makima, est-ce du Mexique, ou bien ?...

- Nous ne venons de nulle part. Les Atlantes sont autochtones.

- Par exemple !...

- L'île n'a jamais disparu tout entière. La dernière débâcle polaire a submergé, avec la Gadirique, province la plus voisine de l'Europe, les basses terres des autres côtes.

- D'où vient l'erreur des prêtres d'Egypte et de Platon ?

- L'Océan ayant cessé d'être navigable et l'île diminuée s'étant comme éloignée de votre vue, vous nous avez crus anéantis.

- Mais depuis ?...

- La mer des Sargasses nous protège contre vos dangereuses curiosités.

- Le fait est qu'elle n'est pas commode, ta mer des Sargasses !... Mais y a-t-il longtemps que vous vivez dans cet effroyable isolement, misérablement séparés du reste du monde, tristement exilés de tout commerce avec les nations ?

- Nous sommes, - dit le vieillard, et sa voix devenait tout ensemble joyeuse et grave, prenait je ne sais quoi de profond et de religieux, - nous sommes en l'an onze mille cent cinquante-sept de la Séparation Heureuse.

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