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22 août 2007 3 22 /08 /août /2007 14:21

Les dix premiers chapitres
[I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X]
et la couverture


III

Le jour se leva, cruellement radieux. Nulle brise ne soufflait. Autour de notre agonie s'étendait la paix vaste de la mort. Charles indiquait, impassible, la direction de son espoir. Puis il saisissait une rame et, donnant l'exemple, frappait vigoureusement dans la boue lourde.

Quelques-uns l'imitèrent, sans élan. Malgré moi, en un ricanement, je dis :

- Des cadavres qui essaient de remuer leur cercueil ! ...

Mais Charles cria :

- Tant qu'un effort reste possible, la résignation s'appelle lâcheté.

Comme je haussais les épaules, il ajouta :

- Le cadavre, c'est toi  !

Ses paroles ne m'émurent point. Je n'étais pas assez naïf pour m'arrêter à leur apparence injurieuse. Par une étrange transposition des sens, il me semblait les voir, ces paroles, au lieu de les entendre ; et ce que je voyais, c'étaient des gestes violents qui essaient de soulever les courages voisins. Qu'importent, d'ailleurs, gestes ou paroles à des gens qui vont mourir ? Je laissai tomber un regard de supériorité indulgente sur cette agitation vaine, sur cet effort fou - et lâche, en somme  ! - pour échapper à l'inévitable. Puis je levai au ciel des yeux d'indifférence fière. Je songeais : « Ton azur sans pensée n'est pas plus calme que ma pensée ».

Mais je poussai un cri d'étonnement. Deux oiseaux étranges - vraiment, on eût dit des hommes - glissaient dans le bleu. Ils se dirigeaient vers nous.

En même temps que j'avais crié, Charles avait crié. Je suivis la direction de son regard. Il n'avait pas vu la même chose que moi. Debout, les bras lancés en avant comme des enthousiasmes, il désignait des lueurs brillantes, je ne sais quel lointain incendie. Une immense courbe flambait là-bas, dont nous apercevions un fragment convexe et qui, des deux côtés, semblait se prolonger à l'infini. Et Charles clamait ces mots que je fus seul à comprendre :

- L'orichalque aux reflets de feu ! ... Nous sommes sauvés... L'orichalque aux reflets de feu ! ...

Tous regardaient ce que Charles montrait. Mais tous regardaient avec un étonnement morne. Quel rapport pouvait-il y avoir entre le salut et les menaces de cette mer en flammes ?

Le vol des deux êtres que j'avais aperçus tout à l'heure approchait. Je vins à Charles et, lui frappant sur l'épaule :

- Les bizarres oiseaux ! - lui dis-je.

Mais lui, après un seul coup d'oeil :

- Des oiseaux ?... Tu vois bien que ce sont des hommes.

Tourné vers nos compagnons, que la nouveauté imprévue et capricieusement changeante des spectacles rendait stupides, il reprit sa lassante cantilène d'espoir :

- Réjouissons-nous ; réjouissons-nous... Voyez ! les Atlantes viennent à notre secours.

Puis, armé d'un chiffon blanc, il se mit à faire des signes d'appel. Et, comme si les êtres étranges et aériens eussent pu comprendre le français, le pauvre fou criait :

- Généreux Atlantes, sauvez-nous !

Les êtres effarants étaient trop distincts maintenant : malgré les dénégations de l'esprit, l'œil était forcé de reconnaître en eux des hommes. Debout, les membres immobiles, ils glissaient dans les hauteurs. Harmonieux et incroyables comme des apparitions, ils venaient, portés par on ne sait quel souffle de mystère ou de volonté. Leur corps était nu. Seulement une ceinture serrait leurs reins. En vain je cherchais leurs ailes ; en vain je cherchais quel appareil leur permettait de se soutenir dans les airs : je ne voyais rien.

Ils descendirent presque au niveau de l'eau, s'arrêtèrent à trois pas des chaloupes. Charles leur parla et l'un d'eux répondit.

- Ne craignez plus, - recommanda-t-il. - Je vais prévenir des amis et, dans moins d'une heure, vous serez secourus.

J'eus un éclat de rire, déclenché par l'effarement, un rire de fou, et je criai à Charles :

- Tiens  !... tes oiseaux atlantes, qui parlent français  ! ...

Réfractaire à l'étonnement comme une brute, il concéda, très vague :

- C'est singulier, en effet... Nous saurons plus tard... Pour le moment, accueillons la destinée secourable sans nous inquiéter de son nom.

L'un des deux hommes volants était reparti d'une allure rapide. L'autre flottait dans l'air, autour de nous ; et il nous parlait amicalement.

- Nous sommes bien des Atlantes, - déclarait-il à Charles.

Puis, s'adressant à moi :

- Ne t'étonne pas que je sache le français. Je connais quinze langues cruelles.

Je n'étais guère en état de demander des explications. Mais Charles, moitié affirmant, moitié interrogeant : - Vous dites cruel comme les Grecs disaient barbare ?

- Oui, - avoua l'Atlante. - Mais tu auras le temps de comprendre ces choses.

Son compagnon s'était jeté dans la lointaine fournaise qui devant nous enflammait toujours l'horizon. Bientôt, jaillis de l'incendie, des canots parurent.

Leurs extrémités recourbées les rendaient semblables aux barques funéraires des anciens Egyptiens. Mais nous comprîmes que le fond en était plat. Ils venaient à nous, rapides et inquiétants, comme des vertiges. Ils volaient vers nous... Volaient-ils vraiment ? Parfois je croyais voir qu'ils ne touchaient pas l'eau, qu'ils glissaient dans l'air comme les hommes tout à l'heure. Je fis remarquer la chose à Charles. Charles me dit, en un haussement d'épaules :

- Tu t'étonnes toujours de tout...

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