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21 avril 2014 1 21 /04 /avril /2014 19:40

Parmi l'ensemble de documents numérisés par l'ami Daniel Lérault pour saluer la réédition de L'Homme-Fourmi à L'Arbre vengeur, cette "préface volante" donnée par Han Ryner dans le numéro de juillet 1913 de la revue Les Loups. Ce texte fut écrit à l'occasion de la réédition de L'Homme-Fourmi chez Eugène Figuière. Il a été republié en 1952 dans le n° 27 des Cahiers des Amis de Han Ryner.


En 1887, j'étais, sous un pseudonyme quelconque, professeur de rhétorique au collège de Sisteron. Mon unique élève, le fils de Monsieur le Principal, me laissait de larges loisirs. Je vivais dehors, plongé dans un paysage à la fois doux et noble, d'une variété qui ne permet pas à l'admiration de s'apaiser. Pour l'ardeur flottante de ma jeunesse il montait des rivières autant de rêves que de nuages. Le vent agitait sur les collines, en même temps que des arbres, des projets enchevêtrés. Au rythme des plateaux strictement vêtus de lumière, des livres futurs se dressaient. Sur un de ces plateaux couverts de rocs beaux comme des corps d'athlètes, je m'attardais souvent à observer le manège d'une fourmilière. C'est là qu'un jour j'eus la première idée de L'Homme-Fourmi.

Ce jour-là, l'heure esclave me surprit dans ma méditation et je dus courir pour arriver au Collège avec un retard qui fût, à la rigueur, excusable. Un coup d'œil suffit à me démontrer que la dissertation de mon élève était particulièrement détestable. Je donnai quelques indications brèves presque indignées, et je priai le rhétoricien humilié de recommencer le travail. Cependant, en une griserie, je me mis à noter le livre qui me séduisait.

Je me procurai de nombreux ouvrages sur les fourmis. Je lus en vérifiant de mon mieux observations et expériences. Huber, Réaumur, Sir John Lubbock, d'autres encore. Puis j'établis le plan de mon "roman de psychologie comparée" et je voulus commencer à l'écrire.

La préparation m'avait été excitante délicieusement. L'exécution me fut impossible comme à un enfant en lisière l'ascension d'une montagne. Jusque-là j'avais donné aux journaux locaux des contes et de vagues boutades anticléricales. Le premier livre que j'essayais était difficile. Je me rendis compte, après quelques mois d'observation, que ce que j'écrivais était fort mauvais et je remis à plus tard une tentative trop supérieur à mes forces du moment. Je composais, en manière de premier exercice, je ne sais plus quel roman d'amour, l'histoire naïve, prétentieuse et maladroitement transposée de quelqu'une de mes petites joies ou de mes petites douleurs d'enfant qui s'éveille à la vie.

Pendant que j'écrivais ce premier roman, je notais dix projets de romans. Quand il fut achevé, ce fut un onzième qui me séduisit par sa nouveauté. Je fis ainsi plusieurs livres et j'entassai des cahiers de projets que je ne rouvrais jamais.

Beaucoup plus tard, en mars et avril 1899, j'emportais dans un long voyage le plus anciens de ces cahiers. Je voulais sourire à un peu de rêverie passée ; je voulais continuer, en des heures vides, telles aventures intellectuelles ébauchées autrefois.

La longue note sur L'Homme-Fourmi me frappa. De nouveau le sujet s'empara de moi irrésistiblement. Je relus les formicologues et le recueil de mes observations personnelles. Je réalisais enfin un projet vieux de douze ou treize ans.

Certes, je m'étais modifié pendant ces longues années. Je n'étais pas seulement un ouvrier qui, ayant appris à se servir de ses outils, espère réussir l'ouvrage manqué jadis. J'étais aussi un homme dont les idées ont changé. Le naïf socialiste qui pensa d'abord L'Homme-Fourmi chercherait, je crois, plus d'une querelle à l'individualiste qui a écrit son livre. Mes vieilles notes témoignent pourtant que ces collaborateurs seraient d'accord sur bien des points. Tous deux rient du "chauvinisme humain". L'ancien homme aimait déjà se pencher sur les frontières de la pensée humaine ; essayer, à force de sympathie, de deviner les cerveaux différents du nôtre ; heurter aux portes de l'inconnaissable et écouter l'étrange bruit de plein qu'elles rendent.

Pour le Henri Ner de 1887, comme pour le Han Ryner de 1900 ou de 1913, les mœurs si curieuses des fourmis, les péripéties d’un tragique inattendu ou d’un comique imprévu qu’elles permettent, ne constituaient que l’intérêt le plus extérieur de l’œuvre. Ce qui passionnait le premier comme le second, c’est l’émotion inquiète de se transporter dans un monde inconnu ; c’est l’effort de sortir de soi, la joie et la douleur de l’extase. Il voulait déjà le tremblement de se jeter dans un univers non pas seulement déformé, comme les rêves de Swift ou les images de miroirs courbes, par le changement des proportions, mais créé par des organes originaux.

Déjà il voulait conter les aventures intellectuelles non d’une fourmi mais d’un "homme-fourmi", d’un être double en qui lutteraient deux esprits, dont le présent nierait le passé, incapable de se comprendre, renouveler à chaque page la nouveauté affolante et attirante. Il voulait rendre puissante, nostalgique, opprimante, cette vérité qu’on dit banalement sans rien penser : « Il y a autant d’univers qu’il y a de consciences de l’univers ». Il voulait humilier nos dédains faits d’ignorance ; montrer que nous sommes incapables même d’imaginer les richesses différentes de nos propres richesses.

Les théologiens savent que le même terme, appliqué à deux êtres différents, cesse d’être univoque ; que toute affirmation sur ce qui n’est pas moi doit se pénombrer de réserves et s’obscurcir de négations ; que, pour employer leurs mots, la théologie négative est plus vaste que la théologie positive. Certains savants grossiers n’ont foi, eux, qu’à la science "positive" : leurs formules précises croient supprimer le mystère et, quand les mots se ressemblent, forcer les choses à se ressembler. Ils ne peuvent rien sur les choses, mais ils tuent en eux les différences, qui sont toute la vie. J’ai voulu, guetteur de frémissements et capteur d’éclairs, leur opposer une tentative tremblante et émue de science "négative".

J’ai voulu surtout essayer un peu d’impossible ; penser presque un peu d’impensable ; me donner, à force de sagesse méditative, un peu de folie et de vertige ; être quelque temps aliéné à un être extra-humain. Je ne sais pas de plus grande joie et plus délirante que de tourner, ravi et meurtri, espérant et désespérant, autour d’un lieu intellectuel inabordable. Eh ! seul l’impossible vaut d’être tenté : c’est quand on se heurte aux limites de sa puissance qu’on a déployé toute sa puissance.

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1 mai 2010 6 01 /05 /mai /2010 12:46

Depuis que la fête a été décrétée par Pétain, et que le combat ne sert plus qu'à ramasser un peu de vaseline pour se faire fourrer toujours plus profond, on apprécie l'inactualité de cet article, paru initialement dans le Journal du Peuple du 30 avril 1922 (republié dans les CAHR au n° 85, p. 21).


L'enseignement du Premier Mai

Un 1er Mai est-ce un jour de fête ? est-ce un jour de combat ? L'un et l'autre : l'un parce que l'autre ; l'autre parce que l'un.

Que, joyeusement et énergiquement, toutes nos journées deviennent donc des premiers mais. Que la grande énergie et la grande joie nous animent de vouloir et de savoir que, vainqueurs ou vaincus au dehors, blessés ou triomphants, rien ne nous fera reculer.

Quel que soit son résultat visible, tout combat est une victoire, qui attaque l'injustice, qui essaie de diminuer la sottise et de disperser le mensonge, qui secoue et réveille les veuleries. N'est-ce pas la grande victoire que de s'affermir, s'élargir, se former ? Seule, la multiplication de ces victoires intérieures et personnelles donnera le triomphe extérieur et collectif.

Notre chômage de demain nous rappellera et signifiera à tous que nous voulons, de chacune de nos journée, faire un combat et une fête. Chacune de nos journées sera fleurie et parfumée de courage et de victoire intérieure.

Fleur ardente de midi : j'ai été brave ce matin, ce qui assure davantage ma bravoure de ce soir.

Fleur épanouie et ivre du soir : je n'ai eu aujourd'hui, avec les oppresseurs, aucune complicité active ou passive. Victoire d'aujourd'hui, je t'aime de me promettre les victoires de demain et de toujours.

Le 1er mai serait néfaste si on s'imaginait qu'il apporte quelque réalisation. On y prend des résolutions. Des résolutions ne sont rien, qui ne deviennent pas des actes : une graine n'est rien qui pourrit au lieu de germer. Une graine est tout si elle déploie son activité resserrée. Résolutions du 1er mai, soyez les graines d'où nos soins quotidiens feront monter les grands arbres, abris et nourriciers.

En 1922, le 1er mai sera plus long qu'a l'ordinaire. Il commence cet après-midi, dimanche 30 avril. Pendant que, tenant une vieille promesse, je ferai, en une petite salle, une modeste manifestation contre la guerre menaçante, les camarades se presseront, innombrables, dans le parc des Oblats autour des cinq tribunes. Ils protesteront contre l'impôt sur les salaires, contre la réaction mondiale, contre les dangers de guerre.

Nos quatre cents députés millionnaires ont la prétention de voler directement un peu du travail ouvrier. L'Etat, paraît-il, ne nous dépouillait pas assez par les sournois impôts indirects qui retombent sur nous, consommateurs : il tient à nous arracher notre argent dès que nous venons de le toucher comme producteurs. Il en a besoin pour entretenir, à raison de deux millions par an, ce pauvre Millerand qui n'a pas assez gagné dans les liquidations. Il en a besoin pour les vint-sept mille balles que nos marchands de votes ajoutent à leurs petites rentes, pour la solde de nos malheureux maréchaux de France et de nos misérables trésoriers-payeurs généraux. Il faut que nous payions les cognes qui cogneront sur nous, les gendarmes qui nous foutront en prison si nous faisons de la rouspétance, les juges qui écouteront les flics comme des organes de la vérité, les mitrailleuses qui nous balaieront quand nous tenterons une grève et Lasteyrie, le long pendard, qui prétend fouiller dans nos poches presque vides, laisse aux coffres-forts des riches, ses frères, deux milliards sept cent millions dûs pour les seuls bénéfices de guerre. Cet argent-là il n'est pas pressé de le faire rentrer. Parbleu! il servira à faire réélire Lasteyrie le long pendard et quelques autres gaillards de son espèce.

Protester contre les dangers de guerre et contre la réaction mondiale, n'ignorons pas que c'est combattre la France officielle, le plus impérialiste et le plus réactionnaire des gouvernements d'aujourd'hui.

Or, la façon la plus claire de souligner l'impérialisme de la France officielle et la façon la plus efficace de le combattre, c'est, je crois de réclamer sans se lasser l'amnistie et de montrer, sans se décourager, quel bas militarisme peut expliquer son refus.

Nous dirons aux Chambres :

« Si, vraiment, la guerre est terminée, si vous ne rêvez pas de la recommencer derrière le brave Poincaré de Bordeaux, songez que nul ne croit plus à vos paroles et que tous regardent vos seuls gestes. Relâchez les victimes de l'esprit de guerre. Maintenir en exil les insoumis et les déserteurs, garder en prison des vaillants comme Gaston Rolland, comme Marty, comme Badina, c'est proclamer : “Nous faisons encore la guerre.” Dans tous les autres pays belligérants, tous les hommes emprisonnés par les conseils de guerre de 1914 à 1918 sont libérés depuis longtemps. Cette France, dont il nous arrive de vanter sans rire l'humanité et la douceur, pourquoi ne suit-elle pas — de si loin déjà ! — l'exemple universel ? Vous savez bien que c'est le seul moyen de l'affranchir enfin du mépris universel et de l'universelle méfiance. Si vous n'êtes pas les derniers des imbéciles, amnistie ! amnistie ! »

Nous dirons au gouvernement :

« Vous le savez bien, vous, que vos députés sont les derniers des imbéciles et qu'ils sacrifient même les plus clairs intérêts à la joie sadique de voir souffrir. Vous le savez bien, que vos colonels Picot et autres profiteurs de quelque ridicule amochage sont, en réalité, des amputés du cœur. Si donc vous êtes moins gâteux que le Charenton-Bourbon, relâchez vos prisonniers de guerre par des mesures individuelles. Nous ne vous parlons pas justice en ce moment, ni humanité ; nous ne voulons pas vous faire rire aujourd'hui. Politique d'abord ! comme dit votre gros ami, et politique toujours.

« Ouvrez les yeux, voyez ce qui est, comprenez les signes les plus clairs, obéissez à une nécessité du dedans comme du dehors.

« L'Europe n'est plus seule à s'irriter contre votre démence obstinée. Le peuple de Paris vous a déjà condamnés en première instance et en appel. Ou, si vous ne voulez pas qu'un peuple soit juge, il a élu deux fois Marty et Badina pour vous appliquer deux des inoubliables gifles que vous méritez. Protégez vos joues brûlantes contre les soufflets qui se multiplieraient jusqu'à désarticuler les misérables pantins que vous êtes. »

Nos paroles du 1er mai, nous les garderons en nous, vivantes et actives. Elles deviendront notre âme, jailliront en toute occasion, dirigeront nos gestes. Chaque matin rallumera plus vive leur vérité intérieure, fera plus visible leur rayonnement au dehors. Notre vaillante lumière ne s'éteindra pas s'il lui faut du temps pour devenir flamme et incendie. Dès qu'elle est sûre de durer, elle est sûre que son heure viendra.

Mais ne croyons jamais que telle manifestation suffira, que tel effort pourra être suivi du repos définitif. Un jour de travail ou une révolution et ensuite l'abandon : mieux vaudrait ne rien faire. Chantons, si vous y tenez, en signe de ralliement fraternel :

C'est la lutte finale.

Mais sachons qu'il n'y a pas, qu'il n'y aura jamais de lutte finale. Toute victoire est un commencement, non une fin. La victoire humaine, il la faut quotidienne. Ne pas la renouveler, c'est tout abandonner. Chaque fois qu'on a cru avoir tout gagné, on a tout perdu.

En avant !

La marche humaine ne peut cesser. Qui arrête d'avancer commence à reculer.

Jurons que nous n'arrêterons jamais d'avancer.

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3 janvier 2010 7 03 /01 /janvier /2010 17:02

Cette étude a été publié dans La Caravane en 1917, à une date que je ne peux préciser, mais certainement postérieure au 16 février, date de la mort d'Octave Mirbeau. La transcription suivante est donnée d'après la republication dans les CAHR, n° 80, 1er trimestre 1966, pp.21-23.

Ryner n'aura pas toujours été aussi élogieux concernant Mirbeau. Dans le Massacre des Amazones (1899) et Prostitués (1904), il se montrait beaucoup moins amène, comme on pourra le lire dans la présentation que j'en ai faite en 2008 dans les Cahiers Octave Mirbeau, que vous pourrez bientôt retrouver en ligne sur ce blog.


Sur Octave Mirbeau

Transportez l'Alceste de Molière à la fin du XIXe siècle et donnez-lui du génie : vous risquerez d'obtenir Octave Mirbeau.

À peine vient-on, souriant et inquiet, de hasarder une telle formule comparative, qu'on hésite entre deux besoins : la développer et la justifier ; la limiter, la contredire, la réduire à néant.

Même après qu'une audacieuse hypothèse l'a arraché à la cour et au XVIIe siècle pour le faire vivre dans un milieu naturaliste, on ne parvient guère à imaginer « l'homme aux rubans verts (1) » rehaussant la verdeur de son style d'un aussi magnifique cynisme que Mirbeau. Mais n'est-ce pas là détail un peu extérieur et qui résulte de la nature du génie plus que du caractère de l'homme ? Voici, je crois, différence autrement importante : Alceste est presque uniquement un cerveau irrité ; Mirbeau est un homme — on serait tenté de dire : un superbe animal —, dont les instincts, les nerfs et le cœur crient aussi violemment que l'esprit.

La ressemblance profonde, et qui les rend passionnément sympathiques, c'est la cause de leurs colères. Ici comme là, rugit la haine du mensonge, de tous les mensonges. Les hypocrisies sociales soulèvent les deux fureurs et les deux dégoûts, comme les souplesses gentilles des Philintes, les sottises alambiquées des Orontes, les moyens élégants ou grossiers par quoi les Célimènes de tous les étages, s'emparent des hommes et les affolent, la vanité ou la servile sensualité qui fait ramper les hommes devant les Célimènes de tous les étages.

Alceste, malgré le génie de Molière, peut critiquer seulement les travers individuels et ce que Bacon appelle les idoles de la caverne (2). La rage de Mirbeau déferle contre les idoles du forum. « Je voulais savoir la raison humaine des Religions qui abêtissent, des gouvernements qui oppriment, des sociétés qui tuent. (3) » Ainsi, il se heurte à des problèmes que Molière doit ignorer ou feindre d'ignorer.

Misanthrope plus étoffé, plus fougueux et plus brutal, son horreur du mensonge a pourtant la même source, la haute et noble source de toutes les haines généreuses : un amour ardent et impuissant à accepter les continuelles déceptions (4). De grands passionnés dont le cœur se brise à chaque rencontre, voilà les vrais misanthropes.

Dans une étude (5) qu'il faut lire, parce que la jeune ferveur du critique éclaire aux profondeurs, tel un feu de forge (6), l'écrivain admiré et aimé, Paul Desanges, explique excellemment : « Sa haine est de l'amour exaspéré. L'amour seul est la clef de cette œuvre violente. »

L'amour pour les hommes, pour la vérité, pour la vie. La haine de tous les artifices qui chez les hommes nuisent aux hommes, à la vie, à la vérité.

Voici, qui se livre tout entier, un être de sincérité directe, de folie, de sincérité. À le lire, on connaît Mirbeau, plus intimement que tels écrivains de Mémoires et de Confessions.

Mais le génie de Mirbeau — étrange comme tout génie — donne à cet être sincère et direct des moyens d'expression d'une rare, d'une neuve puissance. S'il n'y avait trop d'artifices en de telles analyses, on croirait que ce génie emporte cet homme aussi souvent que cet homme entraîne ce génie, et le cavalier n'est pas toujours maître du cheval. La verve prend le mors aux dents, la course devient démence et vertige. Mais ce qu'on appelle chez Mirbeau le manque de mesure, qui dira quand c'est hâte et trépidation d'un génie précipité comme une cataracte, quand c'est irrésistible élan d'un cœur ardent et douloureux ?...

Cette fougue mêlée est le plus merveilleux des spectacles. La désirer moins emportée, ce serait la désirer moins belle. Détournons-nous en souriant des bons critiques qui s'étonnent quand le torrent est moins limpide que l'aimable ruisseau.

Et pourtant, toujours ébloui, je suis quelquefois choqué par Mirbeau. Son génie lyrique choppe dans le drame, et l'incendiaire ne me paraît pas toujours un architecte.

Quand il ne parle plus en son propre nom, quand entre nous et lui, il interpose un étranger, cet homme qui veut tout dire, et directement, et à la fois, oublie les conventions qu'il nous a proposées et projette, par des bouches auxquelles ils ne conviennent point, les propos qui l'oppressent. Il ne consent pas à savoir trop longtemps quels sacrifices sont nécessaires à l'équilibre d'un caractère. Le personnage dit, invraisemblablement, l'opinion de Mirbeau sur le personnage. Tel politicien de L'Épidémie, après avoir prononcé les phrases ampoulées, onctueuses et hypocrites qui conviennent à son rôle, proclame brusquement, par un discours officiel, le fond de son misérable cœur et montre en fantastique ostentation ce qu'il doit dissimuler avec le plus de soin. L'ami fou de la Vérité éclabousse de lumière les ombres de son tableau. Il veut que nous voyions directement le dedans et le dehors du lamentable héros. Voici que son impatience étale les tripes et leur ordure, au lieu de continuer à nous les faire deviner sous la redondance du ventre (7).

Malgré son réalisme, d'ailleurs outrancier et lyrique comme les belles caricatures, Mirbeau ne serait-il pas le dernier des grands romantiques ?... Il égale les plus étonnants par la puissance verbale et le mouvement torrentueux de la phrase. Nul ne le dépasse pour la fougue du coloris ou pour la vigueur appuyée de ses noirs.

Même admirablement douées pour le théâtre, ces natures ardentes repoussent les sacrifices qui seuls permettent de dessiner nettement et sans bavures un caractère étranger, ils gonflent de leur sève la plus intime les personnages qui leur sont le plus contraires. Le théâtre de Mirbeau me passionne à condition que je ne cherche à entendre derrière les marionnettes que la voix de Mirbeau. Mais c'est par le livre qu'il vivra, le grand lyrique noir. Le Calvaire, L'Abbé Jules, certains épisodes des ouvrages à tiroir (8) — je crois que j'emprunte l'expression à Paul Desanges — grandiront dans l'éloignement jusqu'à couvrir de leur ombre et cacher de leur masse les beautés déséquilibrées de l'œuvre dramatique.

Je rêvais, ces jours derniers, d'opposer en un dialogue (9) des morts Octave Mirbeau et Anatole France. (Nul n'ignore que nous avons enterré France voici deux ans passés, et nous pleurons en cette libre et gracieuse intelligence une des premières et des plus regrettables victimes de la guerre (10)). Malgré l'amusement qu'il y aurait à alterner les pastiches de deux styles aussi divers, j'ai renoncé au séduisant projet. J'aurais trop souvent rencontré Molière sur mon chemin. Alceste et Philinte m'auraient trop hanté. Mon Anatole aurait trop souvent traduit en prose le vers fameux :

Mon flegme est philosophe autant que votre bile (11).

Han Ryner


Notes :

(1) « Pour l’homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois avec ses brusqueries et son chagrin bourru », écrit Arsinoé dans Le Misanthrope (acte V, scène IV).

(2) Pour les « idoles de la caverne » et les « idoles du forum », cf. Francis Bacon, Novum Organum, I,  § 39-44.

(3) Citation extraite du chapitre II du Calvaire, d’Octave Mirbeau — et très légèrement déformée :

Jamais je n’avais ouvert un livre, jamais je ne m’étais arrêté, un seul instant, devant ces points d’interrogation que sont les choses et les êtres ; je ne savais rien. Et voilà que, tout à coup, la curiosité de savoir, le besoin d’arracher à la vie quelques-uns de ses mystères, me tourmentaient ; je voulais connaître la raison humaine des religions qui abêtissent, des gouvernements qui oppriment, des sociétés qui tuent ; il me tardait d’en avoir fini avec cette guerre pour me consacrer à des besognes ardentes, à de magnifiques et absurdes apostolats. Ma pensée allait vers d’impossibles philosophies d’amour, des folies de fraternité inextinguible.

(4) La « haine généreuse » comme expression d’un amour déçu est un thème que Ryner reprit lorsqu’il eut à préfacer des ouvrages pas forcément très tendres, comme ceux de Pierre des Ruynes (Le Cravacheur de mufles, 1922), de Manuel Devaldès (Contes d’un rebelle, 1923) ou encore d’Eugène Bizeau (Croquis de la rue, 1933).

(5) Paul Desanges, Octave Mirbeau, Paris, Librairie d'action d'art de la ghilde Les Forgerons, 1916.

(6) Allusion probable à la Ghilde Les Forgerons (groupe politico-artistique fondé en 1912, éditeur de l’étude citée) et à son organe La Forge (premier numéro au début de 1917), dont Desanges était secrétaire. Paul Desanges est le pseudonyme du docteur Paul Deschamps (1889-1985).

(7) Le même genre de critique a été faite par Catulle Mendès ou Jules Lemaitre, compagnie qui n’aurait guère plu à Han Ryner, mais ni lui ni eux n’ont su goûter l’« hénaurme » de la pièce. Cf. l’introduction de Pierre Michel à L’Épidémie, in Octave Mirbeau, Théâtre complet, Eurédit, 2003.

(8) C’est-à-dire les romans comme Le Jardin des supplices, Le Journal d’une femme de chambre ou Les 21 jours d’un neurasthénique, composés par collage de textes d’origines diverses. Notons que Ryner utilisera aussi ce procédé, au moins dans La Vie éternelle (1926).

(9) Il ne s’agit pas forcément d’une simple affirmation rhétorique, quand on sait que Ryner composa à cette période des Dialogues de la guerre – restés inédits en volume –, dans lesquels il met en scène des contemporains, dont certains sont des personnes réelles.

(10) … et victime de l’ironie rynérienne ! Anatole ne trépassera en réalité qu’en 1924. Mais la parution en 1915 de Sur la voie glorieuse, recueil d’écrits patriotes et guerriers, fut sans doute jugée par Ryner comme la preuve indubitable d’une mort cérébrale.

(11) « Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, / J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font ; / Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville, / Mon flegme est philosophe autant que votre bile », déclare Philinte (Le Misanthrope, acte I, scène I).

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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 17:23

On a pu lire récemment un fragment retranché du Cinquième évangile et qui devait en constituer l'incipit. Pour nous reposer un peu de Jésus, occupons-nous de Socrate. L'article suivant parut dans le Parthénon du 20 juillet 1922 [republication dans le n° 46 (3è trimestre 1957) des CAHR, pp. 24-25]. Il s'agit de "confidences littéraires" qui contiennent donc une préface retranchée du texte définitif des Véritables entretiens de Socrate (dont on peut lire une bonne partie ici).


Je suis de ceux qui corrigent beaucoup et qui retranchent sans regret. De chacun de mes livres un rabot inquiet arrache des pages. Souvent d'un roman je retranche un épisode entier, soit qu'il répète un effet, soit qu'il rabâche une pensée. Psychodore avait d'abord fait plus de vingt-huit voyages et conté plus de cinquante-deux paraboles. Même dans l'improvisation qu'est un article de jounal, je sens la nécessité de choisir. Mes chroniques du dimanche au Journal du Peuple, je les livre, en général, deux fois plus courtes qu'elles n'étaient venues d'abord.

Un accident peut-être curieux, c'est de devoir supprimer sans les remplacer les premières pages écrites pour un libre et qu'on destinait à ouvrir ce livre. Cet accident m'est arrivé deux fois.

Le premier manuscrit du Cinquième évangile débutait ainsi :

Pourquoi ai-je supprimé cette page dans l'authentique Cinquième évangile ?... L'idée qu'elle exprimait naïvement, à savoir que Jésus « fut la rencontre humaine du fleuve de sagesse grecque et du torrent de justice israélite » me hantait trop pour ne pas se trouver plusieurs fois sous ma plume. Il m'a semble qu'elle revêtait une forme plus poétique dans le symbole que constitue l'idylle de Marie et de Panthéros, dans le jaillissement aussi du morceau lyrique que la table des matières appelle le cantique de Panthéros.

*
*  *

Voici sur quoi s'ouvraient les deux premiers manuscrits des Véritables Entretiens de Socrate :

NOTE DU TRADUCTEUR

Combien de mes rêves s'enroulaient autour de ces paroles de Diogène Laërce : « Entre tous les dialogues socratiques, Panétius ne croit devoir admettre comme authentiques que ceux de Platon, de Xénophon, d'Antisthène et d'Eschine. »

J'ai trop pratiqué Platon et même Xénophon pour leur accorder encore beaucoup de confiance quand ils parlent de Socrate. Mes raisons de méfiance, je crois inutile de les indiquer ici : Antisthène les dit avec plus de force que je ne saurais faire et plus d'autorité.

Hélas ! les œuvres d'Antisthène qui me paraissaient passionnément désirables, passaient comme celles d'Eschine, pour irrémédiablement perdues.

Je ne conterai pas quelles âpres recherches et quelle série de hasard heureux m'ont permis de retrouver enfin — presque complet, si je ne me trompe — l'ouvrage dont je publie aujourd'hui une fidèle traduction. Je laisse aux explorateurs géographiques le soin de vanter leurs fatigues et leurs succès. Je conduis directement mes amis vers les trésors que je découvre, sans imposer à personne de refaire, intérieurs ou extérieurs, mes difficiles chemins.

Les hellénistes ou ceux qui se prétendent tels vont me reprocher de publier, non le texte qu'un bonheur immérité m'a fait découvrir, mais sa seule traduction. C'est que je ne travaille pas pour les érudits et les curieux. Socrate me passionne par sa beauté morale et son non-conformisme plus encore que par la grâce familière de ses discours. Les hellénistes n'ont d'ailleurs — voilà de quoi occuper ces messieurs — qu'à retraduire en grec la version très exacte (presque littérale, ma foi !) que je leur offre avec le même sourire qu'aux autres lecteurs.

J'ai d'excellentes raisons de croire à l'authenticité absolue et, si je puis dire, rynérienne, de l'œuvre que je viens de traduire avec mille scrupules amoureux et joyeux. Pourtant des interpolations ne sont pas invraisemblables. On sait qu'il faut toujours craindre avec ces aimables anciens. Voici, en toute simplicité, ce qui a, plus d'une fois, éveillé en moi quelques inquiétudes.

Nous ignorons les dates de la naissance et de la mort d'Antisthène. Mais nous savons qu'il était sensiblement l'aîné de Platon, et ce dernier est mort à 82 ans. Or, l'auteur des Véritables entretiens de Socrate connaît jusqu'aux œuvres de la vieillesse de Platon. Les habiles multiplieront, sans doute, les hypothèses explicatives et promèneront, je l'espère, de bien ingénieuses lumières sur ce point troublant et obscur. J'attends, de Messieurs les universitaires, plus d'une passionnante thèse de doctorat.

Quant à moi, voici deux suppositions très simples dont je me satisfais tour à tour et entre lesquelles j'aime autant ne pas choisir. Pourquoi la sobriété d'Antisthène n'aurait-elle pas fait de lui un centenaire ?... Si vous tenez à le laisser vivre moins longtemps que le délicat Fontenelle ou le laborieux Chevreul, l'œuvre que j'ai traduite peut être posthume. Aux yeux du disciple qui hérita des précieuses tablettes, ce qui importait seul, c'était, comme aux yeux du maître, l'édification morale. Fort d'une autorisation, formelle ou tacite, l'éditeur — peut-être le fameux Diogène — s'est permis quelques légères additions et a continué le combat contre Platon.

Je ne donne pas le présent volume pour une édition critique. J'ai traduit tout avec le même soin et je n'ai indiqué par aucun signe les rares passages qui sont ou de l'extrême vieillesse d'Antisthène ou d'un disciple trop fidèle à l'esprit pour se soucier toujours de la lettre. Nos savants me remercieront de leur avoir réservé quelque facile besogne.

La raison qui m'a fait effacer ce sourire sans malice est d'une grande simplicité. Il m'a semblé que la première phrase attribuée à Antisthène dressait assez heureusement la figure abrupte et familière du cynique : il y avait intérêt à ce que le lecteur se heurtât, sans préparation, à ce bloc rugueux et moqueur.

Deux professeurs de rhétorique pourraient instituer une belle controverse pour montrer en quoi j'ai eu raison, en quoi j'ai eu tort, quand j'ai préféré « l'exorde ex-abrupto » à « l'exorde insinuant ».

Han Ryner

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16 novembre 2009 1 16 /11 /novembre /2009 19:10

On lira ci-dessous une lettre parue dans Les Droits de l'Homme en mars 1911, en réponse à un compte-rendu du Cinquième évangile par Etienne Giran.

Le Cinquième évangile vient d'être réédité. On peut le commander auprès de l'éditeur ou en écrivant à mézigue.


Mon cher Directeur,

Même après le bel et généreux article d'Etienne Giran, vous croyez que je pourrai intéresser les lecteurs des Droits de l'Homme en leur exposant ce que j'ai tenté au Cinquième évangile. J'espère que la caution du profond et lumineux auteur de Job fils de Job fera lire, en effet, les lignes qui suivent.

Dans la période d'exécution de mon livre, je me suis presque exclusivement « informé auprès de mon âme d'amour et de rêve. » Mais j'avais donné auparavant quelques années à l'étude décevante des documents et de leurs commentaires successifs. Mon effort critique avait traversé deux phases principales.

Je m'étais dit d'abord : les Evangiles sont récits tendancieux et narrations oratoires. Les Synoptiques veulent démontrer que Jésus est le Messie ; Jean, que Jésus est le Verbe. Quand je ne possède sur un sujet que des documents intéressés et unilatéraux, je divise en trois tables les affirmations qu'ils contiennent. Je classe séparément : 1° ce qui corrobore le système des auteurs ; 2° ce qui semble indifférent au système ; 3° ce qui contredit le système. Cette dernière table, la table des aveux inconscients, est particulièrement précieuse. Elle indique les points où le système a gauchi sous le poids de la vérité et permet de dégager de la plaidoirie ou du réquisitoire un résidu historique. Et voici un critérium qui jugera les éléments des deux autres tables. Il n'est plus impossible de construire une courbe vraisemblable qui passe par toutes les affirmations certaines.

A ce moment de mon travail, je n'hésitais point, par exemple, sur le lieu de naissance de Jésus. Le système évangélique exige qu'il soit né à Bethléem. Luc ne parvient à le faire naître dans la petite ville de Juda que par un moyen — j'allais dire : grâce à une ficelle — invraisemblable et anachronique. Chaque fois que ce détail du système est oublié, Jésus devient Jésus le Nazaréen. Même lorsque son origine galiléenne lui fait obstacle, lorsqu'on lui objecte le proverbe : « Quelque chose de bon peut-il venir de Nazareth ? », il ne réplique jamais, comme l'intérêt de son action l'exigerait : « Mais je suis né à Bethléem, et ma famille appartient à la tribu de Juda ! » Selon le système de Luc, sa naissance à Bethléem ne s'explique que par sa descendance de David, de qui, selon Luc, le Messie doit être issu. Or, Jésus commente lui-même l'Ecriture de façon à démontrer que le Messie ne saurait être fils de David. A ce moment, il m'apparaissait incontestable que le village natal de Jésus fut Nazareth. Quelques autres points me semblaient au-dessus de toute discussion de bonne foi. Le bon usage de mon temps et l'hygiène intellectuelle m'interdisent de m'occuper des autres discussions, de celles qui, admettant d'abord un dogme, cherchent ensuite à le justifier par des arguments d'avocat. L'apologiste est le fou incurable et criard que j'ai le devoir de fuir. Grâce à mes certitudes rares mais solides, je pouvais construire une « vie de Jésus » plausible.

Hélas ! historiquement, les évangiles n'ont pas le seul défaut des œuvres tendancieuses. Ce sont narrations tardives, fixées longtemps après les événements. Les interpolations n'y manquent point et nulle date même ne se peut préciser sans quelque arbitraire. Les gauchissements du système indiquent bien l'effet d'une conviction antérieure à la rédaction à peu près définitive et qui a pesé sur elle. Lorsque le document tendancieux est contemporain des événements, le poids déformateur ne peut guère être que celui de le vérité. Entre une rédaction de basse époque et le fait qu'elle prétend conter, se sont interposés, presque nécessairement, divers états de la légende, divers systèmes inconsistants et provisoires dont la pesée produit, aussi souvent que celle de la réalité, inharmonie et contradiction.

Nazaréen n'est pas un mot univoque : il peut désigner un originaire de Nazareth, mais aussi un membre d'une certaine secte à laquelle Jean le Baptiseur donna une heure de succès et de gloire. Le baptême de Jésus, l'identité du début de sa prédication et des premières paroles de Jean indiquent, avec quelques autres détails significatifs, qu'il dut être d'abord disciple du Baptiste. Des disciples de Jean — nous savons qu'il en conserva longtemps — reprochèrent presque nécessairement aux premiers chrétiens de suivre un renégat, un nazaréen infidèle qui, pour devenir un mangeur et un buveur, pour fréquenter les publicains et les femmes de mauvaise vie, avait honteusement abandonné la secte sévère et les œuvres de pénitence. Les premiers chrétiens n'ont-ils pu repousser de telles attaques par un naïf distinguo : « Non, notre maître n'est pas un disciple ingrat. Jean loin de lui rien apprendre, n'était pas digne de dénouer les cordons de sa chaussure. Et, si nous l'appelons Jésus le Nazaréen, ce n'est pas qu'il ait donné même une heure dans vos monstrueuses erreurs, c'est qu'il est né à Nazareth. » Ce système apologétique contemporain de celui qui refusait à David la qualité d'ancêtre du Messie, explique avec autant de vraisemblance qu'une réalité historique, telles contradictions du système définitif. Et je ne connais plus le lieu de naissance de Jésus. L'hypothèse qui le placerait à Bethléem de Galilée, infime hameau proche de Nazareth, serait peut-être la plus vraisemblable, celle qui préparerait et expliquerait mieux les états successifs de la légende. En tout cas, une des rares certitudes matérielles que je croyais posséder m'échappe. Mais c'est presque tout qui m'échappe, et ce dernier effort critique aboutit à un scepticisme à peu près complet.

Quels droits et quels devoirs me donnait mon nouvel état d'esprit ? Les droits et les devoirs du poète et du moraliste. J'allais maintenant m'informer auprès de mon âme pour que mon amour ne perdit rien de son émoi spontanée et pour que mon rêve acquit toute la beauté possible. Mon Jésus — Etienne Giran a merveilleusement exposé ce point de vue — serait, comme celui du protestantisme libéral, l'homme qui, debout sur la Montagne, proclame les grandes paroles de vie et annonce la résurrection intérieure. Les récits auraient pour intérêt d'amener et d'éclairer les discours. Ou parfois ils essaieraient d'être des discours qui se cachent, des symboles vêtus de lumière mouvante et des paraboles en action.

Mais pourquoi cette œuvre poétique à côté de la poésie de Mathieu, de Marc, de Luc, de Jean ?

Les quatre Evangiles m'ont paru en appeler et en nécessiter un cinquième. Si mon œuvre est manquée, j'espère qu'un plus fort, éveillé par mon effort au sentiment de cette nécessité, reprendra ma tentative et la réussira.

Renan a dit quelque part — je cite de mémoire — que trois histoires seules lui paraissent dignes d'être contées : celle de Jérusalem, celle d'Athènes, celle de Rome. Mais Rome a-t-elle une histoire humaine ? Appuyée tantôt sur la force, tantôt sur la ruse, sur le soldat et l'administration ou sur le prêtre et le dogme, elle est l'éternelle tyrannie ; elle est implacablement la Bête. Jérusalem a construit un idéal : la justice ; Athènes a construit un idéal : la sagesse. La beauté humaine ne revêt dans l'antiquité que ces deux visages. Le premier mouvement chrétien — celui que symbolise la vie de mon Jésus — crée, par la synthèse et le baiser des deux premières, une troisième et peut-être plus parfaite beauté. J'ai chanté la grande alliance, quelque temps efficace et victorieuse, d'Athènes et de Jérusalem contre Rome.

Le quatrième évangile l'a dite longtemps avant moi. Il éclaire de lueurs mouvantes et émouvantes, mystérieusement radieuses, la rencontre métaphysique : le Messie rêvé par Israël devient, sans renoncer à lui-même, le Verbe rêvé par les platoniciens, et nous comprenons comment les doctes parmi les nations s'énivrèrent de « la folie de la croix ». Mais la conquête des humbles se dut faire sur le plan moral et nul n'a proclamé d'une voix assez fortement enthousiaste la noble alliance pragmatique. Marc est presque négligeable quand on considère surtout en Jésus ce qu'un catholique appellerait le docteur. Le Jésus haineux et « sans-culotte » de Luc exprime, à mes yeux, une période préliminaire et discipulaire du Jésus véritable et originalement grand, la préface bégayante et violente qui répétait les paroles du Baptiste. Au seul Mathieu, le Discours sur la Montagne donne des indications précieuses et le départ d'une courbe qui reste à continuer. C'est ce que j'ai tenté. J'ai vu dans la pensée et le geste de Jésus, un renouvellement de l'idéal par l'union harmonieuse de ses deux formes premières et j'ai essayé de peindre un juste adouci de sagesse, un sage brûlé des flammes de justice.

Han Ryner

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14 janvier 2008 1 14 /01 /janvier /2008 13:07

Une contribution courte — mais plutôt inattendue ! — à une Gazette Apicole, en décembre 1923. Comment Han Ryner a-t-il été amené à écrire cette petite bafouille, je n'en sais rien. Peut-être s'agit-il d'une réponse à une enquête, ou bien avait-il un apiculteur dans ses connaissances ? Montfavet est situé près d'Avignon.


Vivent les abeilles !

Vivent les abeilles ! Celles de Montfavet, s'entend. Je sais des ruches au jardin du Luxembourg et j'ai vu « les chastes buveuses de rosée » se désaltérer à la pissotière. Si j'étais fabuliste, quel enseignement demanderais-je aux abeilles du Luxembourg et à leur soif d'ilotes ? Abeilles du Luxembourg, votre soif, si j'étais fabuliste, nous inviterait-elle à fuir la ville salisseuse ...

Abeilles, je suis pacifiste et je n'aime guère votre aiguillon, vos colères, vos âpres justices. Laborieuses, vous tuez les frelons qui ne travaillent point. Si j'étais fabuliste et bolchevick, quelle leçon demanderais-je à votre aiguillon et à la mort des frelons ?...

Je ne suis ni fabuliste ni bolchevick. Guerrier et bourreau m'apparaissent des criminels. Même quand la mort du coupable est juste, le meurtre est un geste odieux.

Abeilles qui tuez ; abeilles qui, au besoin, cherchez la « rosée » à la pissotière : valez-vous mieux que les hommes ?...

Vivent les abeilles, quand même, et vive l'humanité !

Han Ryner


Remarque : Une calomnie colportée contre les frelons en fait des fainéants voleurs du miel des abeilles — en réalité, il me semble bien que les frelons font eux-mêmes du miel. Ryner confond peut-être "frelons" et "faux bourdons", lesquels sont les mâles des abeilles qui, effectivement, n'ont d'autre activité que de tenter de féconder la reine, et sont chassés par les femelles quand ils n'ont plus d'utilité. Ne manquons pas une occasion de nous instruire — et enc*** les hymenoptères jusqu'au bout ! —, le "frelon" désigne aussi une petite protubérance présente dans la narine du faucon. Ça, c'est du vocabulaire spécifique !

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11 juin 2007 1 11 /06 /juin /2007 11:32

Voici, tirée des Cahiers idéalistes de décembre 1921, la réponse de Han Ryner à un article de G.-A. Masson sur Le Père Diogène et, plus généralement, sur la question de l'apostolat, article qu'on peut lire ici.
Ce texte est numérisé d'après la republication aux CAHR, n°55, p.12-16.


Les contradictions harmonieuses ou Individualisme et apostolat

Au dernier numéro des Cahiers Idéalistes, un jeune critique dont j'aime infiniment la souplesse féline et la grâce sournoise, M. Georges-Armand Masson, a consacré à mon Père Diogène la plus aimable des études. Tout ce qui me pouvait aller au coeur, il semble l'avoir cherché d'un soin délicat et, certes, il se peut vanter de l'avoir trouvé. Parce qu'il se rappelait, je n'en doute point, avec quel respect reconnaissant je salue entre mes bienfaiteurs les grands sophistes Prodicus de Céos et Socrate d'Athènes, voici qu'il m'enveloppe à mon tour d'une gloire éblouissante et m'appelle, moi aussi, un « subtil sophiste ». Ne met-il pas le comble à ses précieuses faveurs en dévoilant, non seulement chez mon héros, mais dans ma propre pensée, un certain nombre de contradictions ? Je gage qu'il avait lu depuis peu l'enthousiaste éloge de la contradiction qu'aux Paraboles cyniques j'intitule Le Brigand Terméros. Ou peut-être il venait de refermer Les Voyages de Psychodore sur le chapitre des Dicéphales.

 

S'il n'y avait vraiment inélégance excessive à louer qui vient de vous accabler sous tant de louanges, et si exquisement choisies, je signalerais sans peine — telle est la merveilleuse et précoce opulence de mon critique — dans son seul article sur le Père Diogène une bonne demi-douzaine de contradictions plus éclatantes et glorieuses que toutes celles qu'il a bien voulu remarquer chez moi. Mais, outre la raison de convenance que je viens d'indiquer, certains jeux me paraissent un peu jeunes pour mon âge et Psychodore a perdu plusieurs droits naïfs dont Excycle se charme encore.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'aime les richesses intellectuelles assez complexes et ardentes pour se choquer et se contredire. En 1905, je faisais prononcer par Psychodore cette parabole de Terméros où une lyrique apologie de la contradiction s'équilibre, si je me souviens bien, d'une souriante condamnation de l'esprit de contradiction. Dès 1902, le Double-Génie des Voyages de Psychodore, abusant de ce que je lui avais accordé deux têtes, s'écriait de sa bouche droite : « 0 chose singulière ! ô forme d'un moment ! » Cependant sa bouche gauche, glosant le même spectacle, proclamait : « Et cela se trouve partout ! Et il en est ainsi pour l'éternité ! » Puis les bouches affirmaient unanimes : « Deux voix qui semblent se contredire ne sont pas de trop pour chanter, non point certes l'infinie et ineffable vérité, mais les deux pôles de la Vérité ».

Depuis, ma conviction est devenue chaque jour plus profonde que la Nature, dieu-blanc et dieu-noir, création et destruction, « devrait s'appeler Celle-Qui-Se-Contredit ». Tant que dans ma parole le logicien ne relève point de contradiction, c'est que, trop pauvre, trop statique et trop éloigné de la nature, je n'ai encore rien bégayé de concret.

Dès qu'un philosophe en réfute un autre, il découvre chez le plus prudent des dialecticiens mille énormes contradictions. Qu'il ne s'en tienne pas à cette oeuvre négative et expose une doctrine personnelle, la critique en relèvera chez lui d'aussi nombreuses, d'aussi considérables. La probité intellectuelle exigerait-elle donc qu'on renonçât absolument à cette superficielle et trompeuse méthode de réfutation ? Ne soyons jamais absolus. Nous ne nous contredirions pas assez ou nous nous contradirions avec une lourdeur blessante.

Contre qui ne renonce point lui-même à cette façon — si j'ose l'ennoblir pour la nommer — de raisonnement, on l'emploiera parfois en souriant ou en riant aux éclats, argument ad hominem qui taquine l'adversaire mais dont on sait qu'il joue à quelque distance de la question et la laisse non touchée.

Mais son emploi le plus légitimement railleur et négligent sera d'étonner la tyrannie du dogmatique dont l'affirmation voudrait nous courber comme un joug et qui prétend fermer l'infini pour nous forcer à suivre la seule route que son tâtonnement aveugle ait été capable d'y découvrir. Il est amusant de lui faire sentir que lui-même nous ouvre, sans le savoir, des sentiers nouveaux et des moyens d'évasion. Mais ne soyons jamais dupes de nos malices danseuses ; ne les engageons pas irrémédiablement dans une des issues que le geôlier ouvre malgré lui. Pour un esprit libre, tout n'est-il pas issue et joie ? Il ne veut pas être une route, mais un rayonnement. Le rendre contradictoire comme la vie ne suffisait donc pas à mettre dans mon père Diogène ce grain de folie que plusieurs, trop fraternels, n'y veulent point apercevoir. Il m'a fallu faire de lui le militant d'une formule, le représentant d'une idée fixe, l'apôtre d'une orthodoxie. Il a fallu surtout que son apostolat le déformât en homme « qui force le ton dans l'espoir absurde de ramener les autres vers la note juste ». Mais mon critique m'avertit bienveillamment que je me trompe. Il paraît qu'il n'y a point là folie, puisque tout cela ne touche qu'à l'action, non à la pensée du héros.

Vais-je engager une discussion de mots et, avec le sérieux des pères d'une concile, chicaner sur les définitions trop larges ou trop étroites ? Non, je ne crains pas cela de moi.

Mais M. Georges-Armand Masson croit-il qu'on puisse, entre l'action et la pensée, établir des cloisons aussi étanches ? Ou le mouvement qui va de l'une à l'autre, s'imagine-t-il qu'il ne suit qu'une seule direction ? A moi la contradiction s'impose d'affirmer que mon geste est fils de ma pensée, d'affirmer que ma pensée est fille de mon geste. Pécuchet seul me paraît assez naïf pour s'ébahir devant de tels cercles naturels et se désespérer chaque fois que « la cause et l'effet s'embrouillent ».

Oui, la nature se doit appeler Celle-Qui-Se-Contredit, la nature humaine aussi bien que la nature des choses. Mon corps n'est-il pas déjà une richesse et une harmonie de contradictions ? Mais peut-être la contradiction n'est qu'une maladie du langage et qui marque la santé de l'esprit. Que le logicien exprime en termes abstraits mes besoins physiques. Par bonheur, je ne puis oublier la vie et m'appliquer tout entier à le suivre. Sans quoi il me rendrait inexplicable — l'animal linéaire et impuissant à se retourner — les mouvements de mon coeur qui veut se contracter, qui veut se dilater ; l'appétit de mon estomac qui appelle des matières étrangères, qui rejette les matières étrangères ; et ces membres inquiets qui frémissent vers l'activité, qui s'alanguissent vers le repos.

Notre corps est, pour emprunter un mot à Nietzsche, une trop « grande sagesse ». Nul n'écouterait le médecin invraisemblable qui, pour éviter de se contredire, ordonnerait de ne jamais cesser de manger ou de ne jamais manger ; de dormir nuit et jour ou de ne dormir ni le jour ni la nuit. Nous satisfaisons nos besoins divers, riche harmonie concrète, sans nous préoccuper des contradictions en quoi la maladroite analyse les pourrait décomposer. Si M. Georges-Armand Masson croit son esprit plus pauvre que son corps, moins complexe. et que moins d'heureuses contradictions balancent son équilibre, je me permets à la fois — ô contradiction ! — de louer et de blâmer son excessive modestie.

Ma grande contradiction, d'après lui, serait de me manifester apostolique précisément en déconseillant l'apostolat. O le subtil sophiste qui établit si adroitement l'identité du oui et du non ! Il triomphe avec éclat quand j'avoue que le sujet du Père Diogène, très dangereux esthétiquement et peut-être « impossible », a fini par s'imposer à moi pour son « utilité ». Et ce n'est pas encore tout mon crime. J'ai constaté que certaines critiques, « à les faire exprimer par un fou, prennent grossissement et relief » et que cet artifice « risque de les faire lire par des gens qui, sans lui, reculeraient devant elles comme devant des injures personnelles ». Donc, conclut le dialecticien, j'ai appliqué « la méthode de Diogène, condamnée plus haut, qui force le ton pour ramener à la note juste ». Ah ! comme je voudrais m'être contredit autant qu'il le paraît au dialecticien ! Ma chute dans la méthode apostolique à l'heure même où je signale ses dangers, illustrerait mieux que tout raisonnement les dangers que je signale. Hélas ! en faisant dire certaines vérités par un fou, afin de faire réfléchir sans blesser, je crains d'avoir fait le contraire de ce qu'on me reproche et exercé, au lieu du brutal apostolat cynique, la discrétion stoïcienne.

Non, malgré toute ma vanité, je ne puis accepter l'éloge ou le blâme qui me comblerait d'une joie fière. Je ne suis pas le père Diogène. C'est lui, non moi, qui force le ton. Je le présente en liberté, un peu pour qu'on l'entende, un peu pour qu'on remarque quels inconvénients il y a à crier. C'est à peu près comme si je disais : « Cet homme nous indique plus d'un écueil à éviter. Mais il les fuit si loin, d'un mouvement si éperdu, qu'il tombe dans un gouffre démentiel ». Ils ne seront pas nombreux, je le crains, les lecteurs assez subtils pour trouver, avec mon critique, que cette condamnation de la méthode cynique est un emploi de la méthode cynique et que le Spartiate qui montre aux jeunes gens l'ilote ivre est un ivrogne.

Je ne me sentirais pas coupable, d'ailleurs, si j'avais poussé le subjectivisme jusqu'à songer à ma propre « utilité ». Supposez que j'aie écrit le Père Diogène pour m'avertir moi-même des dangers de l'apostolat et précisément parce que je craignais de succomber à l'insidieuse tentation. Je ne me reprocherais point cette précaution, cette lutte contre une pente périlleuse et le mouvement contradictoire qui, malgré les glissements, essaie de monter.

Mon subtil critique le sait bien, que tout est plus contradictoire que ne le peuvent dire les mots.Non, nul concret n'est une pauvreté linéaire et ce n'est pas « la cause et l'effet » qui « s'embrouillent ». Ce sont d'émerveillables, d'effrayants et amusants complexes de causes et d'effets, et tant d'ondoiements qui chatoient et tant de balancements qui bercent les yeux et l'esprit. Quand un auteur déclare, en baissant des yeux modestes, qu'il a choisi un sujet malgré son péril, sa difficulté, son impossibilité, qui ne devinera que la grande séduction fut précisément le danger et qu'on se jeta avec tant d'enthousiasme vers la bataille idéologique parce qu'elle semblait ingagnable ?...

Mais j'éprouve le besoin de me précipiter dans une contradiction autrement profonde. Si je repousse l'apostolat, ce n'est pas seulement parce que, déformant mes gestes et mes paroles, il aurait sur ma pensée une lente influence néfaste. Mon égoïsme est singulièrement altruiste et je repousse aussi l'apostolat, mon cher Georges-Armand Masson, pour des raisons passionnément apostoliques. L'apôtre fait des disciples, êtres amoindris, spontanés, intimidés. Le véritable individualiste — plus délicatement apôtre, si vous voulez — évite ce résultat néfaste. Et il ne fait pas des hommes, car les hommes ne se font point du dehors. Il fait un homme. Un homme, pensée qui rayonne une action, action qui précise une pensée. Que chacune de mes actions soit un degré que je monte vers une pensée plus haute, chacune de mes pensées une marche vers une action plus noble et plus pure. Que rien de ce que je travaille en moi ou de ce qui sort de moi ne soit jamais déformateur et appauvrisseur. Plutôt que de rejeter une part de ma richesse et telles nuances flottantes de ma pensée, ma parole paraîtra, au guetteur hostile ou au critique, me contredire. La sincérité absolue, celle qui repousse les simplifications artificielles et les grossissements apostoliques est la seule — ô mon âme trop profondément apostolique pour les apostolats - qui risque d'éveiller, avec toute la pureté nécessaire et la nécessaire spontanéité, un désir voisin de réaliser un homme. Réjouis-toi doublement, ô mon coeur, si ce bonheur se présente ; car l'homme nouveau sera ton frère, mais il sera lui et non toi, développera sa nature non la tienne.

O mon frère, je me regarde pour te mieux voir et pour t'apprendre, s'il est possible, à te regarder. Je m'étudie pour te connaître et pour t'engager à t'étudier. Si je pense toujours à moi, à ma beauté à créer, à mon équilibre en mouvement, à mon harmonie à enrichir, à ma richesse à harmoniser, c'est que je n'ai nul autre moyen de penser à toi avec efficace. Je monte, en t'appelant, mais sans essayer ridiculement de te porter. C'est qu'il faut que tu marches avec tes jambes. C'est que, si tu veux te diriger vers les mêmes sommets, ton sentier sera peut-être proche du mien, mais il ne saurait, pourvu que tu ne sois pas imitation et néant, être tout à fait le mien.

HAN RYNER.

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2 juin 2007 6 02 /06 /juin /2007 13:19

Cette préface volante parut dans la rubrique « Philosophie » de La Revue de l'Epoque en février 1921 (republiée aux CAHR, n°55, p.6-8).
La Revue de l'Epoque, dirigée par Marcello-Fabri, parut d'octobre 1919 à janvier 1923. Ryner y publia quelques originaux et tenait la rubrique Philosophie-Littérature.
Une discussion de cet article fut faite par G.-A. Masson. On peut la lire ici.
Le Père Diogène fut publié en 1920 chez Eugène Figuière (couverture) et a été réédité en 2007 (éd. Premières Pierres).


LE PERE DIOGENE

Ce que je nomme une préface volante ne rappelle-t-il pas humblement ce que le grand et naïf Corneille nommait un examen ? Devant le spectateur ordinaire ou l'ordinaire lecteur, que la tragédie ou le livre se présente et se défende seul. Mais peut-être, après la lecture ou la représentation, quelques amis aimeront qu'on leur dévoile dans une lumière abstraite telle intention enveloppée aux plis de la fable ; peut-être aussi l'auteur pourra dire tel détail intéressant pour le critique préoccupé de l'art de composer ou pour le psychologue curieux de la gestation des projets.

Ceux même de mes plaisirs qui semblent d'abord ne pouvoir que se répéter, je m'amuse à les varier. Avant que les critiques eussent reçu le livre, j'expliquai à mes amis de la Revue de l'Epoque ce que j'avais tenté à ces Apparitions d'Ahasvérus dont certaines pages peuvent paraître difficiles. Le Père Diogène est écrit avec une facilité apparente qui va jusqu'à imiter la nonchalance, mais peut-être

ses nonchalances sont ses plus grands artifices.

Il est abordable à tous et tous croient le comprendre complètement. J'ai fait l'expérience : il amuse les plus simples et les moins lettrés. J'ai donc attendu si les hommes dont c'est le goût ou le métier de comprendre et d'expliquer comprendraient, en effet, et expliqueraient. Or, il me semble qu'après le passage des critiques, il me reste à dire quelque chose, et quelque chose d'essentiel.

Je tremblais que chaque lecteur ne fît une comparaison écrasante et qui me semblait inévitable. Puisqu'on ne m'en a pas écrasé, il faut bien que j'aie la justice de m'en écraser moi-même. Peu ont signalé la parenté de mon pauvre petit livre avec ce Don Quichotte qui est un des quatre ou cinq grands monuments humains. Ceux qui l'ont vaguement entrevue, ne l'ont aperçue, si j'ose dire, que par un trou minuscule et ont signalé la seule ressemblance d'un de mes personnages de second plan avec le merveilleux Sancho Pança. Mais c'est toute mon échoppe, je l'avoue, qui s'appuie, timide, sur la vertigineuse construction. Lorsque j'eus, voilà une quinzaine d'années, la première idée du Père Diogène, je la repoussai, me refusant même à la noter, parce qu'elle me paraissait venir trop directement du chef-d'oeuvre de Cervantès. Même, ce projet, tant que je réussis à l'écarter, s'appela dans ma pensée hantée Le Don Quichotte philosophe.

Comme le Don Quichotte, mon livre oppose une folie individuelle — de sens contraire, dirait un mécanicien — à la folie universelle. Complexité et équilibre que les lecteurs ne comprennent pas immédiatement. Longtemps, on a considéré le chevalier de la Triste Figure comme un personnage uniquement comique et on a cru que Cervantès voulait seulement faire rire. Il a fallu deux siècles pour qu'on aperçut la profondeur sinueuse de son dessein et quelle quantité de sagesse il fait distribuer par son fou. Le fou qui vendait la sagesse, c'est un titre de La Fontaine que j'ai songé un instant à reprendre et que Cervantès aurait pu choisir.

L'équilibre de l'oeuvre que les premiers lecteurs de Don Quichotte détruisaient d'un côté, les critiques du Père Diogène le détruisent de l'autre. Qu'ils l'approuvent ou la blâment, ils croient que la critique sociale est, à mes yeux, le but unique de mon livre. Mes déclarations répétées de la folie de mon héros, ils les prennent toutes pour des ironies. S'ils tombent juste parfois, ah ! comme la plupart du temps, ils sont loin du compte. Le Père Diogène est un vrai fou : je ris de sa folie singulière, aux mêmes instants souvent qu'il me force à rire de mon consentement à la folie banale.

Il est fou par son refus d'écouter son coeur. Preuve d'impuissance à mettre son être en accord et en équilibre. Il est fou, celui qui dit : « Je ne sens pas, je pense » et croit affermir sa pensée en la privant de cette moitié d'elle-même, le sentiment. Folie assez fréquente, me dira-t-on. En est-il moins utile de signaler que seul un fou peut, dans l'espoir de mieux éclairer sa raison, éteindre les lumières de son coeur.

Le père Diogène est fou parce qu'il est orthodoxe. Peu importe de quelle orthodoxie. Il pense, pour ainsi dire, en sous-ordre et, comme d'autres prétendent imiter Jésus-Christ ou Napoléon, il se laisse manier à de vieux gestes de Cratès. Pour qu'il réfléchisse avec une demi-sagesse, il faut qu'il découvre entre ses maîtres un désaccord et qu'Antisthène le contraigne à douter de Diogène. J'appelle fou quiconque, ayant passé l'âge de l'enfance, pose ses questions à des autorités au lieu de se les poser à soi-même. J'appelle aliéné quiconque s'aliène. Peu m'importe à qui ou à quoi il s'aliène.

Le père Diogène est fou, parce qu'il se veut apostolique. Il ignore cette indispensable vertu que les stoïciens nommaient discrétion. Ce ne sont pas les seuls cyniques, ce sont tous les militants de toutes les religions, de tous les partis, de toutes les affirmations et de toutes les négations qui se déforment en instruments de propagande, qui forcent ton dans l'espoir absurde de conduire les autres vers la note juste ; qui, avec leur désharmonie à demi-volontaire, s'imaginent construire des harmonies étrangères.

Non, je n'ai pas eu le seul et unilatéral dessein de proclamer certaines vérités anti-sociales. J'ai voulu aussi, j'ai peut-être voulu surtout, condamner l'apostolat, tous les apostolats. Qu'il réussisse ou non, celui qui s'applique à mettre son empreinte sur autrui, se fausse lui-même. Le véritable individualiste méprise, autant que mon héros, toutes les valetailles d'académiciens, de politiciens, de juges, de catholiques. Mais la guerre contre ces néants ne l'intéresse qu'à demi. Il les combat à l'occasion ; il ne cherche pas l'occasion de les combattre. Et il ne croit guère plus à l'action anti-sociale qu'à l'action sociale. Si je consens à la première quand elle s'impose ou se propose, c'est comme à un de mes nombreux moyens d'expression.

L'artifice génial du Don Quichotte : promener, parmi les hommes vus directement ou dans un miroir plan, l'Homme vu dans un miroir concave, Don Quichotte ; l'homme reflété dans un miroir convexe, Sancho Pança. Mais ne sont-ils pas eux-mêmes de tels miroirs ? Dans leurs dialogues, les paroles du chevalier allongent toutes choses, comiquement et héroïquement ; les remarques de l'écuyer rapetissent, alourdissent et font ramper les figures. Mon père Diogène appelait aussi le contraste d'un disciple massif et inerte. Hélas ! ce personnage indispensable, la perfection de Sancho le rendait impossible. Les proportions relatives des deux compagnons s'imposent, invariables ; Cervantès les a découvertes et établies avec une sûreté qui empêche l'imitation ou la rend flagrante et ridicule. Supposez Sancho un peu supérieur : le voici trop proche de son maître ; un contraste insuffisamment marqué fait perdre signification et piquant à la continuelle confrontation. Dégradez-le un peu : le voilà dégoûtant et, après quelques pages, intolérable. Pour éviter l'ornière creusée par le puissant passage de Cervantès — mais elle suit le seul chemin intéressant — j'ai fait mon « fidèle Ménippe » moralement et intellectuellement inférieur à Sancho Pança. Dès lors, il ne peut plus être qu'un personnage épisodique et sa sottise trop basse exige que je me débarrasse de lui assez promptement.

On voit que j'ai abordé, au Père Diogène, un sujet littérairement dangereux ou, pour mieux dire, désespéré. Pourquoi ai-je désobéi à la répugnance qui m'en écarta pendant douze ans ? C'est qu'il a fini, ce sujet impossible, par s'imposer à moi pour son utilité. Certes, les critiques sociales qu'il permet, je pouvais les présenter autrement et je les ai plus d'une fois présentées autrement. Mais, à les faire exprimer par un fou, elles prennent grossissement et relief. Peut-être aussi cet artifice les fait-il lire par des gens qui, sans lui, reculeraient devant elles comme devant des injures personnelles. Les faire dire par un personnage visiblement indiscret, me paraissait un amusant et paradoxal exercice de la discrétion stoïcienne. Toutefois, ces motifs sont secondaires et n'auraient pas triomphé. Mais j'ai cru que mon livre pouvait les allumer comme un phare entre le gouffre banal de Charybde et l'âpre écueil de Sylla, entre la folie de l'action grégaire et la folie de l'action individuelle. Comme lorsque j'écrivis la parabole du Gland généreux, j'ai songé à sauver quelques jeunes gens, à les écarter des propagandes déformatrices, à les avertir que tout apostolat contient un peu de démence et marche vers la démence complète. Heureux, si j'ai retourné vers le perfectionnement intérieur —il rayonnera sans qu'on s'en préoccupe — quelque noble ardeur et quelque généreuse imprudence.

HAN RYNER.


Remarques :
- Apparitions d'Ahasvérus : livre paru en 1920. Il s'agit d'un recueil de dialogues mettant en scène la figure du Juif errant, dépositaire de l'idée de Justice, face à diverses personnalités (Galilée, La Boétie...).
- "préface volant" : en dehors des deux ouvrages cités, Ryner fit au moins une autre "préface volante" - pour Les Pacifiques (1914).
- ses nonchalances sont ses plus grands artifices : il s'agirait d'une citation de Mathurin Régnier (1573-1613), poète satirique. Source : dictionnaire de l'Académie Française - 8è édition (entrée "nonchalance").
- Don Quichotte : à peu près à la même époque que le Père Diogène, c'est-à-dire en 1915, Ryner écrivit L'Ingénieux hidalgo Miguel Cervantès, biographie romancée.
- discrétion stoïcienne : Ryner en donne une définition dans Le Subjectivisme (1909) : "faisceau de clarté, de sourire et d'affectueuse réserve qui permet de voir quelle quantité de vérité chacun supportera et de ne jamais jeter sur les épaules des faibles une charge trop lourde"
- parabole du "Gland généreux" : c'est la cinquième des 52 Paraboles cyniques (1912).

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30 mai 2007 3 30 /05 /mai /2007 20:16

Voici une longue étude tirée de l'"Idée Libre" de juin 1923, et republiée aux CAHR (n°62, p.4 à 13). Jean de Gourmont (frère de Remy) envoya des remerciements pour cet article.
Ryner avait déjà consacré quelques pages à Remy de Gourmont dans Prostitués (1904), au chapitre "Quelques philosophes". Contrairement à la plupart des écrivains étudiés dans ce pamphlet de critique littéraire, Gourmont n'y est pas massacré.
En 1903, Ryner avait envoyé à Gourmont son roman La Fille manquée. On pourra lire ici les appréciations envoyées en réponse.

Enfin, on ne saurait trop vous recommander le très-riche site des Amateurs de Remy de Gourmont. Remy y est fort joliment entoilé !


REMY DE GOURMONT

 

La guerre et ses suites ont affolé une partie de la jeunesse littéraire. Plus nombreux qu'à l'accoutumée, ceux qui, pressés de jouir, pourchassent, en sonnant, si j'ose dire, du cor et du bluff, le succès d'argent. D'autres se roidissent et durcissent en brutes esclavagistes ; ils se veulent chefs de fascistes ou dictateurs et leurs rêves se peuplent de chemises noires ou d'uniformes rouges. D'autres, vides envahis de terreur et d'asphyxie, s'accrochent désespérément, comme des noyés, à n'importe quel dogme pourri, à n'importe quel sauveur ridicule. Les bêtes de proie rugissent, miaulent, hurlent ; les bêtes de troupeau bêlent ; les bêtes de plaisir halètent. Tout cela compose une confuse rumeur dont les naïfs s'assourdissent et, parce que les bas-fonds les plus pauvres du présent en sont envahis, on affirme qu'elle remplit l'avenir et ses profondeurs incertaines. La plus misérable des parenthèses se proclame le poème.

 

Et ça dédaigne tout le poème déjà chanté. Ça méprise d'en bas les libres esprits et qui ont des ailes. Ces malheureux croient tout conquérir en refusant de voir ce qui n'est pas eux-mêmes. Ça s'imagine briller en niant le soleil. Ils ferment les yeux et le déclarent éteint pour tout le monde. Quand, dos tourné à la lumière, ils entr'ouvrent leurs clignotantes paupières, tel nuage leur semble solide, définitif, que dispersent déjà les rayons, et le vent, et notre rire. Ces imbéciles et ces habiles croient tuer les immortels et le mondé se peuple, leur semble-t-il, de glorieux foetus semblables à eux.

 

Quand leur acharnement crispé et qui joue mal le dédain, nie un homme, c'est que cet homme, Flaubert ou Renan, injurie de trop de beauté lumineuse leur faiblesse, leur bassesse, leurs tâtonnements aveugles.

 

Ils commencent à nier Remy de Gourmont. Preuve - un peu extérieure, certes, et suffisante seulement à appeler l'attention - que Remy de Gourmont est d'une actualité douloureuse à ces pauvres gens.

 

M. Gonzague Truc se peut glorifier de son manque de facilité ; il n'en est pas moins sec pour cela et, s'il semble plein à quelques-uns, il apparaît, pour qui sait voir, encombré de banalités empruntées. Les âneries les plus périmées, il les dispose dans un ordre heureux et les renouvelle parfois d'une expression nerveuse. Volontiers je l'applaudis en souriant, comme j'applaudis des trouvailles d'apologistes ou des gravités de clowns. Je n'attends de ce partisan nulle justice pour personne. Et je ne m'étonne point qu'il appelle Remy de Gourmont, avec une nonchalance plus et autrement amusante qu'il n'imagine, « le plus facile, le plus sec et le plus vide des esprits. » (Une crise intellectuelle, p. 8.) Sec, pour n'avoir pas mariné, sans doute, dans assez de ce catholicisme dont les Gonzague Truc sont dégouttants et dégoûtants. Vidé, parce que, tout en connaissant aussi bien que M. Gonzague Truc le Catéchisme du Concile de Trente il relègue ce bric-à-brac de folies en quelque recoin rarement éclairé et laisse en lui les places heureuses à mille connaissances plus importantes que « ces problèmes théologiques... qui ne sont au fond que des problèmes de néant. » (Promenades Littéraires, cinquième série, p. 88.)

 

L'actualité de Remy de Gourmont mériterait, à elle seule, une brochure et qui serait faite de citations. Dans la quatrième série de ses Promenades Littéraires, étudiant un livre de Mme de Staël, il met en vive clarté « l'envers de la gloire militaire et comment elle a presque nécessairement comme rançon, à l'intérieur, une tyrannie de caserne. » (page 257.) A notre temps qui passe et coule comme une pourriture, un très proche avenir appliquera plus d'une formule Gourmontienne ; on constatera, par exemple, que, sous la tyrannie de Poincaré-le-Mufle, comme « sous l'Empire, une odeur de prison était répandue partout » . Id. p. 258.

 

Une brochure suffirait à peine à relever tout ce qui sonne comme gifles sur les joues de droite. Une autre ne serait pas inutile à exaspérer certains naïfs et certains roublards de gauche. A propos du système d'Auguste Comte, « il s'agissait - dit-il - de créer une humanité heureuse avec des hommes dont on aurait détruit le bonheur individuel. » (*)

 

Je ne m'attarde pas à cette sorte de ravalement que serait la démonstration de l'actualité de Remy de Gourmont. Il vaut qu'on l'étudie comme un qui durera. Visitons le vaste monument dans ses parties solides au lieu de nous arrêter à reblanchir la façade.

 

Avec Sainte-Beuve et Renan, bien au-dessus d'Anatole France, voici la plus belle de nos intelligences analytiques.

 

Une partie de son oeuvre s'enfonce ou s'enfoncera dans un oubli légitime. Le cas n'a rien de singulier. Plus de la moitié de Corneille est illisible même aux curieux. Sauf le Don Quichotte et les Nouvelles exemplaires, que lit-on encore de Cervantès ? Certes, on s'appauvrit à ignorer Persilès et Sigismonde ou Le Ruffian heureux ; mais comme on a raison de négliger tout son fatras pastoral... Que restera-t-il de Victor Hugo quand, les passions tombées, et leur mêlée et les nuages de poussière qu'elles soulèvent encore, on pourra choisir enfin dans une lumière calme ?

 

Dès maintenant, les vers de Gourmont nous paraissent inutiles. Ce sont Divertissements trop artificiels, trop dociles à une mode, et qui ne nous divertissent plus. Ils ne nous ont jamais émus et « la poésie qui n'émeut pas est bien près de n'être rien. » (Promenades Littéraires, cinquième série, p. 50.)

 

Une anthologie bien faite sauverait beaucoup de pages de ses romans. Il y en a un, Les Chevaux de Diomède, qui m'est régal toujours nouveau et que je voudrais sauver tout entier. Hélas ! je n'ignore pas ce qu'il y a de pervers dans mon goût pour ce livre. Aux romans de Gourmont comme à ceux d'Anatole France, aventure et personnages sont des prétextes et nous faisons, en compagnie de demi-vivants, en compagnie de fantômes parfois que dissipe le bruit de leur voix, des promenades à travers les idées. La plupart des idées de France sont banales comme sourires commerciaux ; les idées de Gourmont sont précieuses comme des rêveries sincères. Mais le conte philosophique peut-il survivre s'il n'est sobre, comme dans Voltaire, et s'il ne marche vers une conclusion ? Les prétendus romans de France ou de Gourmont ne vont nulle part ; ils s'enfoncent, pour en revenir, dans mille impasses. Les aperçus, charmants ou singuliers, restent épars.

 

Ce n'est pas un roman vivant, qu'un livre où l'on trouve « la pensée, l'acte, le songe, la sensualité exposés sur le même plan et analysés avec la même bonne volonté » (Les Chevaux de Diomède, préface). Tout se dissipe à mesure, et les gestes s'embrument que l'auteur mêle, sur le même plan, à une pensée vagabonde et à des songes fuyants. Le roman analytique a ses chefs-d'oeuvre dans Choderlos de Laclos, dans Benjamin Constant, dans Stendhal. Nul de nos contemporains ne s'est montré capable de féconder le noble domaine.

 

Le dialogue philosophique, pour qu'il intéresse encore quand sa fraîche nouveauté est fanée, exige, lui aussi, plus de vie que n'en peuvent créer France ou Gourmont. Philosophiquement, les dialogues de Malebranche ou de Berkeley valent ceux de Platon. Par le style, Malebranche, égal peut-être au Platon grec, est mille fois supérieur aux traductions que tous consentent à lire. Mais Ariste et Théodore sont aussi vagues et abstraits qu'Hylas et Philonoüs. Sous l'insistance du regard, ils se dissipent. Platon, intense et souple génie comique, dresse des vivants aussi précis et résistants que ceux d'Aristophane ou de Molière. Malgré les méfaits des traducteurs et les crimes des commentateurs, il conserve des fidèles jusqu'aux dernières profondeurs de l'ignorance : Emile Faguet lui-même pissait une inintelligente mais abondante copie Pour qu'on lise Platon.

 

A ceux qui aiment Anatole France assez pour lui pardonner ou ne pas apercevoir encore combien ses créations manquent de vie, pas assez pour ne point souffrir de le savoir ou de le sentir confusément un peu vide et décevant, je conseille sans crainte les romans de Gourmont. On y cueille nourriture aussi délicate, et plus abondante, et plus solide. Mais, reconnue ou non, toute cette pensée nourrira des livres futurs. Des deux choses qui ne se transportent point, la vie manque plus encore que chez France ; le style, presque aussi fluide et charmant, manifeste une grâce plus pleine. Hélas ! dès qu'ils ne sont point soutenus et agités par le mouvement éternel de la vie, les plus beaux styles pâlissent et s'effacent en un siècle ou deux. Témoin, Guez de Balzac ; témoin, Fénelon ; témoin, Saint-Evremond, ce modèle et ce supérieur d'Anatole France.

 

Mais Remy de Gourmont critique me paraît immortel. L'avenir le mettra à côté, et un peu au-dessus, de Sainte-Beuve. Précisément parce qu'il lui est supérieur, il a obtenu un moindre succès immédiat et il prendra avec lenteur la haute place qu'il doit occuper.

 

Rien n'est déplaisant aux animaux grégaires, bergers et moutons, comme une véritable intelligence analytique. Qui en est doué ne saurait se refuser aux grâces sinueuses de l'ironie. Or l'ironie bourgeoise ou académique, l'épaisse ironie qui consiste à ne point comprendre et à s'en glorifier est précieuse comme un bouclier orné de grotesques. Mais l'ironie aiguë de l'homme qui comprend, on fuit devant sa pointe comme devant un péril. Et puis il est trop différent, celui qui comprend. On s'éloigne en hâte du déplaisant étranger et on l'oublie. L'intelligence, dès qu'on ne parvient plus à réserver ce nom à la docilité hautaine du prêtre ou aux sophismes des Maurras, vous savez bien - les Maurras l'affirment comme les prêtres - qu'elle a le mauvais oeil. Détournez-vous promptement après avoir touché quelque fétiche protecteur, je veux dire après avoir lu les ratiocinations servilistes de Maurras ou, mieux, tel bon gros auteur à succès, banal, reposant et « sympathique » . Voilà gens qui, au moins, ne nous humilieront pas de leur supériorité.

 

Est-ce assez de dire que l'ironie occupe une grande place dans l'oeuvre de Remy de Gourmont ? Elle pénètre partout, ou peu s'en faut, car « la philosophie consiste à n'en pas avoir et à considérer les choses avec une ironie amusée, à peine irritée parfois » (Promenades Littéraires, quatrième série, p. 98.) De telles formules sont fréquentes chez lui ; mais le malicieux cache et dissimule avec science ses ironies les plus pénétrantes. Parfois même il essaie de donner le change et il nous offre de l'ironie une définition qu'on me permettra de trouver trop ironique. Cette destructrice qui souffle sur tous les fantômes et les disperse, il feint de la confondre avec certaine assembleuse de brumes, avec dame Illusion elle-même. Tant pis pour qui s'y laisse prendre. Il vante avec le sérieux le plus plaisant « l'ironie sans quoi la vie n'est qu'un pré, vert ou jaune ou ras selon les saisons et l'appétit des moutons. C'est l'ironie qui diversifie l'unité des choses en multipliant les aspects par la diversité des sourires selon lesquels on les accueille. L'ironie, c'est l'oeil à facettes des libellules qui d'une fleur de ronces se fait un jardin seigneurial. » (Les Chevaux de Diomède, p. 71.)

 

Le plus souvent, il oublie de telles précautions, il néglige de perdre le lecteur au labyrinthe des grâces fuyantes et l'ironie qu'il emploie est, visible, ce que depuis Socrate on appelle du nom glorieux et détesté.

 

Cette ironie interroge les idées, les analyse, les disperse en leurs éléments premiers. Remy de Gourmont n'a pu s'amuser longtemps au jeu subtil de la « dissociation des idées » sans constater avec quelle facilité aveugle la plupart des hommes, cerveaux paresseux soumis à des ventres exigeants, sacrifient la vérité aux pauvres apparences qu'ils nomment « bonheur » et « qu'ils ont bien plus souci de raisonner selon leur intérêt que selon la logique. » Il a remarqué que « ce qu'ils appellent les lois de l'histoire » ou de la morale « n'est en somme que la coordination logique de leurs désirs. » Linguiste malicieux, il s'accorde souvent le plaisir de montrer « comment un mot en arrivera à ne plus avoir que le sens qu'on a intérêt à lui donner. »

 

Nos désirs vagabonds créent chaque jour en nous des « vérités » nouvelles et que nous nous gardons de confronter avec les anciennes. Aussi « le cerveau de l'homme civilisé est une musée de vérités contradictoires. » Le cruel philosophe observe et fait observer que l'homme « n'en est pas troublé, parce qu'il est successif. Il rumine ses vérités les unes après les autres. Il pense comme il mange. Nous vomirions d'horreur si l'on nous présentait, dans un large plat, mêlés à du vin, à du bouillon, à du café, les divers aliments, depuis les viandes jusqu'aux fruits, qui doivent former notre repas successif ; l'horreur serait aussi forte si l'on nous faisait voir l'amalgame répugnant des vérités contradictoires qui sont logées dans notre esprit. » Remy de Gourmont fait voir souvent « l'amalgame répugnant. » Quand il nous rend ainsi simultanés pour un instant, comment ne nous révolterions-nous pas soit contre lui soit contre nous ? Mais les Gonzague Truc et autres dogmatiques, où ça prendrait-il le courage de se révolter contre sa propre banalité, contre sa docilité aux traditions contradictoires, contre son intolérance irritée à l'insolence de tout ce qui est sincère ?

 

Le mépris de Remy de Gourmont pour l'entassement fou et ignoble qui forme une intelligence docile est-il plus odieux à ces malheureux « successifs », ou son amour pour l'harmonie nouvelle que construit tout esprit libre ?... A l'artiste, il n'adresse guère qu' une recommandation, et si vague, et si difficile à suivre pour la plupart : « Il faut obéir à son génie. » Comment ne le point haïr si, manquant de génie, on se croit supérieur pour être doué d'une heureuse mémoire et pour avoir subi plus profond que d'autres les banalisations de la culture ?... A tous il dit : « On n'agit décemment qu'en conformité avec sa propre nature : les gens qui veulent agir ou ne pas agir d'après les ordres d'une morale extérieure à leur vérité personnelle finissent, Dieu aidant, dans les compromis les plus saugrenus. »

 

Il ne respecte aucune des beautés rectilignes qui émeuvent d'amour les braves gens de la règle et du droit chemin. Il constate, implacable : « Les fantaisies de Lycurgue coûtèrent à Sparte son intelligence, les hommes y furent beaux comme des chevaux de course, et les femmes y marchaient nues, drapées de leur seule stupidité ; l'Athène des courtisanes et de la liberté de l'amour a donné au monde moderne sa conscience intellectuelle. »

 

Peut-être « les fantaisies de Lycurgue » sont méprisables d'abord parce que législatives. « Pourquoi des lois ? La loi est le synonyme de la tyrannie. Laissez s'établir les usages, laissez les moeurs régler les heures. Laissez la liberté s'organiser elle-même. » Epilogues, 1er mai 1905.

 

La science à prétentions « législatives » est-elle moins ridicule que les codes ou que l'impératif catégorique ? Gourmont dit d'un de ses personnages: « C'est vraiment un bon spécimen de la crédulité scientifique, qui ne diffère des autres que par l'objet. Il y a deux siècles, il eût défendu la Bible contre Bayle, contre l'ironie, contre le sourire. Aujourd'hui, il défend la Science - encore contre Bayle, contre l'ironie, contre le sourire. » (Les Chevaux de Diomède, p. 190) Il multiplie, contre ce bon Pascase, les ironies et leurs caresses griffues: « L'homme honnête et simple croit, c'est sa fonction. Il croit la vérité enseignée par les autorités de son âge ; tour à tour et quelquefois en même temps il croit à la parole de M. de Condorcet et à celle de M. de Maistre. Avide, sa foi devance l'avenir ; elle devance les miracles ; elle s'affirme dans toutes les possibilités conformes aux principes permis. Ce fut la théologie ; ce fut la philosophie ; c'est la science. L'homme naît à genoux. Il faut qu'il adore. Quand ce n'est pas un ostensoir, c'est une cornue ; quand ce n'est pas l'infini, c'est un ovule. »

 

Que de malédictions vont s'élever de gauche comme de droite... Ils sont rares, ceux qui diront avec Gourmont : « Nous qui respirons dans l'incertitude de l'art, dans l'incertitude de la science, et qui méprisons les vérités qu'on ramasse à la pelle dans les écoles primaires ou dans les sacristies. » (Epilogues, 1er juin 1907.)

 

Ne ramasse-t-on pas aussi des vérités à la pelle dans le fumier des casernes et dans la boue sanglante des tranchées ? N'y a-t-il plus personne pour adorer, en même temps que l'ostensoir ou la cornue, quelque emblème, à répéter un mot du capitaine Alfred de Vigny, « bête comme un drapeau » ?...

 

Notre redoutable destructeur des apparences, ces divinités des temples de droite ou de gauche, est amoureux de l'unique réalité, l'individu. Dans un monde, « la morale ne s'entend pas sur le mode ancien. On estime que l'être le plus moral est, non pas celui qui subit docilement la loi, mais celui qui, s'étant créé une loi individuelle, conforme à sa propre nature et à son propre génie, se réalise selon cette loi... Cette morale est très détestée des Etats, qui la punissent, et des historiens, qui la réprouvent. Ils ont raison : elle tend à détruire l'autorité. » (Les Chevaux de Diomède, pp. 60-61.)

 

Et, un peu plus loin : « Prenez-vous donc vous-même pour commune mesure, ainsi que les colporteurs encore, justes et sages, aunent le drap à l'aune de leurs bras. » N'oubliez jamais « votre importance dans le plan de l'univers et quelle place vous tenez, plus grande que les sociétés, que les Etats, que les peuples - car les mots sont des mots et l'homme est un homme. »

 

Tous ses livres sont pleins de telles considérations. « Le sacrifice, s'il n'est pas un acte spontané d'amour, s'il est imposé par un catéchisme ou un code, est un des crimes les plus révoltants que l'homme puisse commettre contre lui-même... Quelle est la valeur de ce renoncement, si c'est au profit d'un inconnu ou, ce qui va plus loin, au profit d'une abstraction, de l'un des mots du dictionnaire ? Quelle valeur exacte ? Celle d'un acte de servitude... Lors donc que l'on demande aux hommes de sacrifier leurs plaisirs personnels à la prospérité de la société, on leur demande d'agir en esclaves."

 

Haïssable, un homme qui ose regarder et qui ose dire ne l'est pas seulement aux diverses foules mais encore aux « âniers innocents qui accompagnent mais ne guident pas la caravane. » Volontairement ignoré ou âprement maudit, il sait qu'il le doit être et dans le présent et dans tous les malodorants remous réactionnaires de l'avenir. Même au pur domaine littéraire, tout mouvement libre offense les critiques, prêtres de l'immobilité ou porteurs du manipule de foin que suivent, salive à la bouche, les légions et les centuries de la littérature alimentaire. « Jadis un homme se levait, bouclier de la foi, contre les nouveautés, contre les hérésies, le Jésuite ; aujourd'hui, champion de la règle, trop souvent se dresse le Professeur. » Mais « la diabolique intelligence rit des exorcismes, et l'eau bénite de l'Université n'a jamais pu la stériliser, non plus que celle de l'Eglise. » Même si on parvenait à occulter pour toujours un de ses grands représentants, qu'importerait ? Elle est en lui, elle y joue, elle y rit et sourit. Voilà qui suffit. La réputation, qu'on vole presque toujours pendant sa vie à l'écrivain sincère ; la gloire, qu'on lui conteste toujours et que parfois on lui vole après sa mort : pauvres apparences qui ne se peuvent additionner avec les biens essentiels, pensée et beauté. « Il ne faut pas mêler l'idée de gloire à l'idée de beauté... Tout à fait dépendante des révolutions de la mode et du goût », la première est vraiment trop capricieuse et méprisable.

 

Dans la partie solide de l'oeuvre gourmontienne, tout exprime les deux aspects de l'individualisme : le sentiment de la réalité de l'individu ; le sentiment de l'irréalité de tout le reste. Comme, par la clarté, Remy de Gourmont a monté à la « noblesse dédaigneuse », je suis tenté d'étudier et de dresser son stoïcisme.

 

En dehors des passages cités, il serait facile de cueillir chez lui une anthologie de sagesse stoïque, un « manuel » frère de celui d'Epictète. « L'avenir sera ce qu'il lui plaira : ce qui est hors de notre influence et de notre raison ne doit pas nous intéresser fortement. » Ou encore : « Seul, je puis me faire souffrir. Je me poignarde moi-même. Les autres couteaux n'ont pas d'affinité avec ma chair. » (Les Chevaux de Diomède, p. 21.)

 

Je joue en ce moment un jeu dangereux. A ne pas sourire ou à continuer trop longtemps, il s'enlaidirait comme demi-vérité d'avocat ou demi-mensonge d'apologiste.

 

Certaine continuité harmonieuse, qui est le grand souci et la grande vertu du stoïcisme, non seulement manque à Remy de Gourmont mais encore lui déplaît comme un effort trop tendu et un artifice.

« - Diomède, êtes-vous prêt à aller jusqu'au bout de vos théories ?
« - Diomède répondit :
« - Jusqu'au bout ? Non, pas aujourd'hui. Il y a trop loin. »
(Les Chevaux de Diomède, p. 62.)

Parfaitement anti-stoïcien, ce qu'il serait à peine exagéré d'appeler la conclusion du même livre :

« Les pensées sont faites pour être pensées et non pour être agies. Action, tu n'es pas la soeur du rêve, tu es la fille du rêve, sa fille douloureuse et déformée. Action, abstiens-toi d'écouter aux portes des cerveaux ; trouve en toi-même, si tu en est capable, ton motif et ta justification.

« Sois stérile, Pensée. Ne lâche que desséchées par l'ironie tes graines pestilentes. Sois un engrais et non une semence. Mais si le fumier fleurit, résigne-toi à empoisonner le monde...

« Tout idée qui se réalise, se réalise laide et nulle. Il faut séparer les deux domaines ; l'instinct guidera les actes ; et la pensée, délivrée de la crainte des déformations basses, s'épanouira libre et seule selon la beauté énorme de sa nature absolue. » (pp. 244-245.)

Les sagesses antiques sont toutes des efforts pour unir « les deux domaines » que Gourmont tient à « séparer » . Par là, il s'en éloigne nettement. Quand son très personnel individualisme peut recevoir un nom étranger, c'est celui du nietzschéisme qui convient. Il n'est pas un disciple, mais un parent plus souriant, moins âpre et moins lyrique, de Zarathoustra. Il fut en France un de ses précurseurs. Avant de le connaître que par des rapports lointains, il lui arrivait de l'exposer, devinant l'essentiel et déformant le détail. Je relève, au bas d'une page de La Culture des Idées, une note qui me semble curieuse à plus d'un point de vue : « L'auteur ne change rien à ce paragraphe où apparaît son ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance même est bonne à constater, à cause du parallélisme de certaines idées. Plus d'un esprit libre et logique de ce temps a relu dans Nietzsche telle de ses pensés. »

 

Il ignorait encore Nietzsche quand il écrivait, par exemple : « Si elle se voulait l'auxiliaire et non plus la négatrice des lois naturelles, l'humanité prendrait soin de protéger les forts contre la coalition des faibles et de donner comme escabeau le peuple aux aristocrates. »

 

Plus tard (Epilogues, 1er mars 1905) il s'irrite terriblement parce que prétend-il, certain « professeur tordrait volontiers le cou à tout ce qui est autoritaire, c'est-à-dire fort et conscient de sa force ; à tout ce qui est aristocrate, c'est-à-dire affiné et conscient de sa distinction. »

 

Il ne réussit pas toujours, on le voit, à séparer le domaine de l'action et celui de la pensée. En plus d'une occasion concrète, son nietzschéisme le rend cruel. « Je pense qu'il faut être dur, peut-être brutal, avec les Noirs. » (Epilogues, 1er mars 1905.) S'il désire qu'on les traite « avec un certain ménagement », c'est pour ne pas gâter « un indispensable instrument de travail. »

 

Nous l'avons vu s'élever contre le sacrifice même d'un simple « plaisir personnel » fait à l'abstraction société. Cette arrogante divinité exige beaucoup plus que nos plaisirs. Le service militaire universel est « une institution éminemment propice à développer l'horreur de l'armée » et « aucune civilisation n'avait encore connu cette condamnation brutale de tout mâle de vingt ans à deux ans de travaux forcés. » (Epilogues, 1er juin 1905.) Mais quoi ! un nietzschéen ne va pas condamner la guerre de façon définitive et la guerre suppose l'armée. L'épilogue même où j'ai cueilli les lignes âpres est consacré à nous démontrer que nous ne devons pas refuser le difficile sacrifice à la Patrie, à cette Patrie qu'il méprisait en un jour plus lucide comme « l'un des mots du dictionnaire. »

 

Il ne se soucie pas toujours de logique. II lui arrive de vanter « l'illogisme, qui a ses droits comme il a ses racines dans l'organisation de l'esprit humain » (Promenades littéraires, cinquième série, p. 193) et il admet qu' « on peut se contredire en toute tranquillité. » (Id., p. 59)

 

Parmi de nombreuses justifications et de nombreux éloges de la contradiction, je choisis quelques lignes dans les Epilogues du 16 janvier 1911 : « Il faut loger dans l'hôtellerie de son cerveau des idées contradictoires et posséder assez d'intelligence désintéressée, assez de force ironique pour leur imposer la paix. Pourquoi un être ne serait-il pas à la fois raisonnable et sentimental, religieux et antireligieux, moral et antimoral ? Il y a contradiction dans les mots non dans les états, et les mots ne sont que des qualificatifs indigents, mais légers et commodes. » Le subtil dissociateur d'idées eût souri pour toute réponse, si on lui avait fait remarquer qu'il mêle ici des choses fort différentes et se moque un peu du lecteur naïf. Il l'a avoué précisément, quelques lignes plus haut, et d'un accent brutal ou énervé qui ne lui est pas ordinaire : « J'ai assez à faire avec mon propre esprit ; je ne veux pas régenter les autres, je les regarde avec ironie. » C'est peut-être les régenter un peu trop que les pousser vers la caserne. Et le Noir fait-il encore partie de ces « autres » qu'on ne veut pas régenter quand on exige un mélange inégal de ménagement et de dureté envers cet « indispensable instrument de travail » ?

 

Dans Remy de Gourmont comme dans Nietzsche, l'immoralisme prend, par instants, un visage excessif, tourmenté, absurde. Ni l'un ni l'autre ne dissocie assez nettement morale et sagesse. Ces individualistes condamnent Socrate comme les juges de Socrate et, dès qu'il ne se veut point oppressif, l'individu en même temps que le troupeau. Il est des contradictions superficielles qui chantent, si j'ose dire, la richesse de la pensée. Il en est de profondes qui disent, en métaphysique, les prudences de l'agnosticisme et les hardiesses du rêve. Mais, en éthique, une contradiction aussi déchirée que la condamnation de l'obéissance niée par la glorification du commandement, que le mépris du troupeau raturé par l'admiration de ceux qui, chiens ou bergers, groupent le troupeau, que le ridicule jeté sur le sacrifice aux abstractions et l'effort de nous pousser dans la caserne et la discipline : voilà qui semble briser, en même temps que les plus banales, les plus individuelles parmi les tables des valeurs. Ici, lu contradiction n'est pas seulement « dans les mots » ; elle pénètre « dans les états » . Si j'ose tout dire, je l'appellerai étourderie « successive » ou folie « simultanée » . C'est que l'action ne parvient pas à se séparer de la pensée ; si elle refuse d'obéir, elle finit par dominer. L'esprit devient un serviteur, un avocat, un fabricant de sophismes.

 

Mais tant de pages de Gourmont restent nobles, pures, équilibrées ! Et sa pratique fut d'un sage. On lui appliquera sans flatterie certain éloge qu'il fait d'un artiste imaginaire. Il était dans son droit s'il songeait un peu à lui-même en rappelant a la vie très belle de cet homme que n'avaient jamais ému ni l'ambition ni la fortune. Il n'était jamais sorti de l'art que pour mendier noblement par une besogne passagère le pain quotidien... Jamais un geste pour plaire au peuple, ni un sourire vers les Juifs détenteurs et brocanteurs des métaux sacrés, ni un pas vers les palmes, les couronnes et les fleurs, mais plutôt vers le roseau et l'éponge, et le fiel que la haine des hommes verse aux hommes qui sont la noblesse de l'humanité. » (Les Chevaux de Diomède, p. 159.) Que nous importent, perdues dans une vie d'une aussi belle et simple continuité, quelques contradictions de paroles. Répétons une formule de Remy de Gourmont : « La vraie philosophie est de ne pas en avoir, et de vivre. » (Promenades Littéraires, cinquième série, p. 132.) Et croyons, en même temps - sans nous étonner d'une contradiction qui, cette fois, est faite de la richesse de l'être et de la pauvreté des mots, - qu'à étudier presque exclusivement sa pensée j'ai rendu l'hommage qu'il eût préféré au méprisant de la philosophie, et au glorificateur de la philosophie qui affirme : « Il n'est pas de littérature sans philosophie. » (Promenades Littéraires, quatrième série, p. 92)

 

Parce qu'il est, malgré l'aveuglement des Gonzague Truc, une des plus denses plénitudes de son temps, parce qu'il ne parle jamais - au moins dans son oeuvre critique - pour ne rien dire, il écrit presque toujours dans le plus beau des styles, celui qui ne se remarque point, faisant corps avec la pensée et ensemble avec le penseur. « Il est bien des sortes de style, tous excellents, il n'en est aucun qui surpasse celui qui est naturel, c'est-à-dire en parfaite concordance non seulement avec le tempérament de l'auteur mais avec le sujet traité. » (Promenades Littéraires, cinquième série, p. 107.) Même lorsqu'il enferme maladroitement la sagesse, cette liberté libératrice, aux prisons de la morale, cette servile esclavagiste, songeons que, par sa pratique sagesse et sa douce révolte, il mérite amour et admiration. Même avec quelque confusion, il a le droit de mépriser « la valeur morale, la valeur de soumission à la coutume. » (Promenades Littéraires, cinquième série, p. 143.) Son nietzschéisme l'a conduit rarement aux banalités de l'obéissance ou du commandement. Presque toujours il a su que « le génie est la révolte, suprême expression de l'humanité, comme l'humanité est la suprême expression du vertébré. » (Promenades Littéraires, cinquième série, p. 191.)

 

HAN RYNER.

 

(*) Toutes les citations dont la source n'est pas indiquée appartiennent au livre que je considère comme le chef-d'œuvre de Remy de Gourmont : La Culture des Idées.

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