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30 mai 2007 3 30 /05 /mai /2007 20:16

Voici une longue étude tirée de l'"Idée Libre" de juin 1923, et republiée aux CAHR (n°62, p.4 à 13). Jean de Gourmont (frère de Remy) envoya des remerciements pour cet article.
Ryner avait déjà consacré quelques pages à Remy de Gourmont dans Prostitués (1904), au chapitre "Quelques philosophes". Contrairement à la plupart des écrivains étudiés dans ce pamphlet de critique littéraire, Gourmont n'y est pas massacré.
En 1903, Ryner avait envoyé à Gourmont son roman La Fille manquée. On pourra lire ici les appréciations envoyées en réponse.

Enfin, on ne saurait trop vous recommander le très-riche site des Amateurs de Remy de Gourmont. Remy y est fort joliment entoilé !


REMY DE GOURMONT

 

La guerre et ses suites ont affolé une partie de la jeunesse littéraire. Plus nombreux qu'à l'accoutumée, ceux qui, pressés de jouir, pourchassent, en sonnant, si j'ose dire, du cor et du bluff, le succès d'argent. D'autres se roidissent et durcissent en brutes esclavagistes ; ils se veulent chefs de fascistes ou dictateurs et leurs rêves se peuplent de chemises noires ou d'uniformes rouges. D'autres, vides envahis de terreur et d'asphyxie, s'accrochent désespérément, comme des noyés, à n'importe quel dogme pourri, à n'importe quel sauveur ridicule. Les bêtes de proie rugissent, miaulent, hurlent ; les bêtes de troupeau bêlent ; les bêtes de plaisir halètent. Tout cela compose une confuse rumeur dont les naïfs s'assourdissent et, parce que les bas-fonds les plus pauvres du présent en sont envahis, on affirme qu'elle remplit l'avenir et ses profondeurs incertaines. La plus misérable des parenthèses se proclame le poème.

 

Et ça dédaigne tout le poème déjà chanté. Ça méprise d'en bas les libres esprits et qui ont des ailes. Ces malheureux croient tout conquérir en refusant de voir ce qui n'est pas eux-mêmes. Ça s'imagine briller en niant le soleil. Ils ferment les yeux et le déclarent éteint pour tout le monde. Quand, dos tourné à la lumière, ils entr'ouvrent leurs clignotantes paupières, tel nuage leur semble solide, définitif, que dispersent déjà les rayons, et le vent, et notre rire. Ces imbéciles et ces habiles croient tuer les immortels et le mondé se peuple, leur semble-t-il, de glorieux foetus semblables à eux.

 

Quand leur acharnement crispé et qui joue mal le dédain, nie un homme, c'est que cet homme, Flaubert ou Renan, injurie de trop de beauté lumineuse leur faiblesse, leur bassesse, leurs tâtonnements aveugles.

 

Ils commencent à nier Remy de Gourmont. Preuve - un peu extérieure, certes, et suffisante seulement à appeler l'attention - que Remy de Gourmont est d'une actualité douloureuse à ces pauvres gens.

 

M. Gonzague Truc se peut glorifier de son manque de facilité ; il n'en est pas moins sec pour cela et, s'il semble plein à quelques-uns, il apparaît, pour qui sait voir, encombré de banalités empruntées. Les âneries les plus périmées, il les dispose dans un ordre heureux et les renouvelle parfois d'une expression nerveuse. Volontiers je l'applaudis en souriant, comme j'applaudis des trouvailles d'apologistes ou des gravités de clowns. Je n'attends de ce partisan nulle justice pour personne. Et je ne m'étonne point qu'il appelle Remy de Gourmont, avec une nonchalance plus et autrement amusante qu'il n'imagine, « le plus facile, le plus sec et le plus vide des esprits. » (Une crise intellectuelle, p. 8.) Sec, pour n'avoir pas mariné, sans doute, dans assez de ce catholicisme dont les Gonzague Truc sont dégouttants et dégoûtants. Vidé, parce que, tout en connaissant aussi bien que M. Gonzague Truc le Catéchisme du Concile de Trente il relègue ce bric-à-brac de folies en quelque recoin rarement éclairé et laisse en lui les places heureuses à mille connaissances plus importantes que « ces problèmes théologiques... qui ne sont au fond que des problèmes de néant. » (Promenades Littéraires, cinquième série, p. 88.)

 

L'actualité de Remy de Gourmont mériterait, à elle seule, une brochure et qui serait faite de citations. Dans la quatrième série de ses Promenades Littéraires, étudiant un livre de Mme de Staël, il met en vive clarté « l'envers de la gloire militaire et comment elle a presque nécessairement comme rançon, à l'intérieur, une tyrannie de caserne. » (page 257.) A notre temps qui passe et coule comme une pourriture, un très proche avenir appliquera plus d'une formule Gourmontienne ; on constatera, par exemple, que, sous la tyrannie de Poincaré-le-Mufle, comme « sous l'Empire, une odeur de prison était répandue partout » . Id. p. 258.

 

Une brochure suffirait à peine à relever tout ce qui sonne comme gifles sur les joues de droite. Une autre ne serait pas inutile à exaspérer certains naïfs et certains roublards de gauche. A propos du système d'Auguste Comte, « il s'agissait - dit-il - de créer une humanité heureuse avec des hommes dont on aurait détruit le bonheur individuel. » (*)

 

Je ne m'attarde pas à cette sorte de ravalement que serait la démonstration de l'actualité de Remy de Gourmont. Il vaut qu'on l'étudie comme un qui durera. Visitons le vaste monument dans ses parties solides au lieu de nous arrêter à reblanchir la façade.

 

Avec Sainte-Beuve et Renan, bien au-dessus d'Anatole France, voici la plus belle de nos intelligences analytiques.

 

Une partie de son oeuvre s'enfonce ou s'enfoncera dans un oubli légitime. Le cas n'a rien de singulier. Plus de la moitié de Corneille est illisible même aux curieux. Sauf le Don Quichotte et les Nouvelles exemplaires, que lit-on encore de Cervantès ? Certes, on s'appauvrit à ignorer Persilès et Sigismonde ou Le Ruffian heureux ; mais comme on a raison de négliger tout son fatras pastoral... Que restera-t-il de Victor Hugo quand, les passions tombées, et leur mêlée et les nuages de poussière qu'elles soulèvent encore, on pourra choisir enfin dans une lumière calme ?

 

Dès maintenant, les vers de Gourmont nous paraissent inutiles. Ce sont Divertissements trop artificiels, trop dociles à une mode, et qui ne nous divertissent plus. Ils ne nous ont jamais émus et « la poésie qui n'émeut pas est bien près de n'être rien. » (Promenades Littéraires, cinquième série, p. 50.)

 

Une anthologie bien faite sauverait beaucoup de pages de ses romans. Il y en a un, Les Chevaux de Diomède, qui m'est régal toujours nouveau et que je voudrais sauver tout entier. Hélas ! je n'ignore pas ce qu'il y a de pervers dans mon goût pour ce livre. Aux romans de Gourmont comme à ceux d'Anatole France, aventure et personnages sont des prétextes et nous faisons, en compagnie de demi-vivants, en compagnie de fantômes parfois que dissipe le bruit de leur voix, des promenades à travers les idées. La plupart des idées de France sont banales comme sourires commerciaux ; les idées de Gourmont sont précieuses comme des rêveries sincères. Mais le conte philosophique peut-il survivre s'il n'est sobre, comme dans Voltaire, et s'il ne marche vers une conclusion ? Les prétendus romans de France ou de Gourmont ne vont nulle part ; ils s'enfoncent, pour en revenir, dans mille impasses. Les aperçus, charmants ou singuliers, restent épars.

 

Ce n'est pas un roman vivant, qu'un livre où l'on trouve « la pensée, l'acte, le songe, la sensualité exposés sur le même plan et analysés avec la même bonne volonté » (Les Chevaux de Diomède, préface). Tout se dissipe à mesure, et les gestes s'embrument que l'auteur mêle, sur le même plan, à une pensée vagabonde et à des songes fuyants. Le roman analytique a ses chefs-d'oeuvre dans Choderlos de Laclos, dans Benjamin Constant, dans Stendhal. Nul de nos contemporains ne s'est montré capable de féconder le noble domaine.

 

Le dialogue philosophique, pour qu'il intéresse encore quand sa fraîche nouveauté est fanée, exige, lui aussi, plus de vie que n'en peuvent créer France ou Gourmont. Philosophiquement, les dialogues de Malebranche ou de Berkeley valent ceux de Platon. Par le style, Malebranche, égal peut-être au Platon grec, est mille fois supérieur aux traductions que tous consentent à lire. Mais Ariste et Théodore sont aussi vagues et abstraits qu'Hylas et Philonoüs. Sous l'insistance du regard, ils se dissipent. Platon, intense et souple génie comique, dresse des vivants aussi précis et résistants que ceux d'Aristophane ou de Molière. Malgré les méfaits des traducteurs et les crimes des commentateurs, il conserve des fidèles jusqu'aux dernières profondeurs de l'ignorance : Emile Faguet lui-même pissait une inintelligente mais abondante copie Pour qu'on lise Platon.

 

A ceux qui aiment Anatole France assez pour lui pardonner ou ne pas apercevoir encore combien ses créations manquent de vie, pas assez pour ne point souffrir de le savoir ou de le sentir confusément un peu vide et décevant, je conseille sans crainte les romans de Gourmont. On y cueille nourriture aussi délicate, et plus abondante, et plus solide. Mais, reconnue ou non, toute cette pensée nourrira des livres futurs. Des deux choses qui ne se transportent point, la vie manque plus encore que chez France ; le style, presque aussi fluide et charmant, manifeste une grâce plus pleine. Hélas ! dès qu'ils ne sont point soutenus et agités par le mouvement éternel de la vie, les plus beaux styles pâlissent et s'effacent en un siècle ou deux. Témoin, Guez de Balzac ; témoin, Fénelon ; témoin, Saint-Evremond, ce modèle et ce supérieur d'Anatole France.

 

Mais Remy de Gourmont critique me paraît immortel. L'avenir le mettra à côté, et un peu au-dessus, de Sainte-Beuve. Précisément parce qu'il lui est supérieur, il a obtenu un moindre succès immédiat et il prendra avec lenteur la haute place qu'il doit occuper.

 

Rien n'est déplaisant aux animaux grégaires, bergers et moutons, comme une véritable intelligence analytique. Qui en est doué ne saurait se refuser aux grâces sinueuses de l'ironie. Or l'ironie bourgeoise ou académique, l'épaisse ironie qui consiste à ne point comprendre et à s'en glorifier est précieuse comme un bouclier orné de grotesques. Mais l'ironie aiguë de l'homme qui comprend, on fuit devant sa pointe comme devant un péril. Et puis il est trop différent, celui qui comprend. On s'éloigne en hâte du déplaisant étranger et on l'oublie. L'intelligence, dès qu'on ne parvient plus à réserver ce nom à la docilité hautaine du prêtre ou aux sophismes des Maurras, vous savez bien - les Maurras l'affirment comme les prêtres - qu'elle a le mauvais oeil. Détournez-vous promptement après avoir touché quelque fétiche protecteur, je veux dire après avoir lu les ratiocinations servilistes de Maurras ou, mieux, tel bon gros auteur à succès, banal, reposant et « sympathique » . Voilà gens qui, au moins, ne nous humilieront pas de leur supériorité.

 

Est-ce assez de dire que l'ironie occupe une grande place dans l'oeuvre de Remy de Gourmont ? Elle pénètre partout, ou peu s'en faut, car « la philosophie consiste à n'en pas avoir et à considérer les choses avec une ironie amusée, à peine irritée parfois » (Promenades Littéraires, quatrième série, p. 98.) De telles formules sont fréquentes chez lui ; mais le malicieux cache et dissimule avec science ses ironies les plus pénétrantes. Parfois même il essaie de donner le change et il nous offre de l'ironie une définition qu'on me permettra de trouver trop ironique. Cette destructrice qui souffle sur tous les fantômes et les disperse, il feint de la confondre avec certaine assembleuse de brumes, avec dame Illusion elle-même. Tant pis pour qui s'y laisse prendre. Il vante avec le sérieux le plus plaisant « l'ironie sans quoi la vie n'est qu'un pré, vert ou jaune ou ras selon les saisons et l'appétit des moutons. C'est l'ironie qui diversifie l'unité des choses en multipliant les aspects par la diversité des sourires selon lesquels on les accueille. L'ironie, c'est l'oeil à facettes des libellules qui d'une fleur de ronces se fait un jardin seigneurial. » (Les Chevaux de Diomède, p. 71.)

 

Le plus souvent, il oublie de telles précautions, il néglige de perdre le lecteur au labyrinthe des grâces fuyantes et l'ironie qu'il emploie est, visible, ce que depuis Socrate on appelle du nom glorieux et détesté.

 

Cette ironie interroge les idées, les analyse, les disperse en leurs éléments premiers. Remy de Gourmont n'a pu s'amuser longtemps au jeu subtil de la « dissociation des idées » sans constater avec quelle facilité aveugle la plupart des hommes, cerveaux paresseux soumis à des ventres exigeants, sacrifient la vérité aux pauvres apparences qu'ils nomment « bonheur » et « qu'ils ont bien plus souci de raisonner selon leur intérêt que selon la logique. » Il a remarqué que « ce qu'ils appellent les lois de l'histoire » ou de la morale « n'est en somme que la coordination logique de leurs désirs. » Linguiste malicieux, il s'accorde souvent le plaisir de montrer « comment un mot en arrivera à ne plus avoir que le sens qu'on a intérêt à lui donner. »

 

Nos désirs vagabonds créent chaque jour en nous des « vérités » nouvelles et que nous nous gardons de confronter avec les anciennes. Aussi « le cerveau de l'homme civilisé est une musée de vérités contradictoires. » Le cruel philosophe observe et fait observer que l'homme « n'en est pas troublé, parce qu'il est successif. Il rumine ses vérités les unes après les autres. Il pense comme il mange. Nous vomirions d'horreur si l'on nous présentait, dans un large plat, mêlés à du vin, à du bouillon, à du café, les divers aliments, depuis les viandes jusqu'aux fruits, qui doivent former notre repas successif ; l'horreur serait aussi forte si l'on nous faisait voir l'amalgame répugnant des vérités contradictoires qui sont logées dans notre esprit. » Remy de Gourmont fait voir souvent « l'amalgame répugnant. » Quand il nous rend ainsi simultanés pour un instant, comment ne nous révolterions-nous pas soit contre lui soit contre nous ? Mais les Gonzague Truc et autres dogmatiques, où ça prendrait-il le courage de se révolter contre sa propre banalité, contre sa docilité aux traditions contradictoires, contre son intolérance irritée à l'insolence de tout ce qui est sincère ?

 

Le mépris de Remy de Gourmont pour l'entassement fou et ignoble qui forme une intelligence docile est-il plus odieux à ces malheureux « successifs », ou son amour pour l'harmonie nouvelle que construit tout esprit libre ?... A l'artiste, il n'adresse guère qu' une recommandation, et si vague, et si difficile à suivre pour la plupart : « Il faut obéir à son génie. » Comment ne le point haïr si, manquant de génie, on se croit supérieur pour être doué d'une heureuse mémoire et pour avoir subi plus profond que d'autres les banalisations de la culture ?... A tous il dit : « On n'agit décemment qu'en conformité avec sa propre nature : les gens qui veulent agir ou ne pas agir d'après les ordres d'une morale extérieure à leur vérité personnelle finissent, Dieu aidant, dans les compromis les plus saugrenus. »

 

Il ne respecte aucune des beautés rectilignes qui émeuvent d'amour les braves gens de la règle et du droit chemin. Il constate, implacable : « Les fantaisies de Lycurgue coûtèrent à Sparte son intelligence, les hommes y furent beaux comme des chevaux de course, et les femmes y marchaient nues, drapées de leur seule stupidité ; l'Athène des courtisanes et de la liberté de l'amour a donné au monde moderne sa conscience intellectuelle. »

 

Peut-être « les fantaisies de Lycurgue » sont méprisables d'abord parce que législatives. « Pourquoi des lois ? La loi est le synonyme de la tyrannie. Laissez s'établir les usages, laissez les moeurs régler les heures. Laissez la liberté s'organiser elle-même. » Epilogues, 1er mai 1905.

 

La science à prétentions « législatives » est-elle moins ridicule que les codes ou que l'impératif catégorique ? Gourmont dit d'un de ses personnages: « C'est vraiment un bon spécimen de la crédulité scientifique, qui ne diffère des autres que par l'objet. Il y a deux siècles, il eût défendu la Bible contre Bayle, contre l'ironie, contre le sourire. Aujourd'hui, il défend la Science - encore contre Bayle, contre l'ironie, contre le sourire. » (Les Chevaux de Diomède, p. 190) Il multiplie, contre ce bon Pascase, les ironies et leurs caresses griffues: « L'homme honnête et simple croit, c'est sa fonction. Il croit la vérité enseignée par les autorités de son âge ; tour à tour et quelquefois en même temps il croit à la parole de M. de Condorcet et à celle de M. de Maistre. Avide, sa foi devance l'avenir ; elle devance les miracles ; elle s'affirme dans toutes les possibilités conformes aux principes permis. Ce fut la théologie ; ce fut la philosophie ; c'est la science. L'homme naît à genoux. Il faut qu'il adore. Quand ce n'est pas un ostensoir, c'est une cornue ; quand ce n'est pas l'infini, c'est un ovule. »

 

Que de malédictions vont s'élever de gauche comme de droite... Ils sont rares, ceux qui diront avec Gourmont : « Nous qui respirons dans l'incertitude de l'art, dans l'incertitude de la science, et qui méprisons les vérités qu'on ramasse à la pelle dans les écoles primaires ou dans les sacristies. » (Epilogues, 1er juin 1907.)

 

Ne ramasse-t-on pas aussi des vérités à la pelle dans le fumier des casernes et dans la boue sanglante des tranchées ? N'y a-t-il plus personne pour adorer, en même temps que l'ostensoir ou la cornue, quelque emblème, à répéter un mot du capitaine Alfred de Vigny, « bête comme un drapeau » ?...

 

Notre redoutable destructeur des apparences, ces divinités des temples de droite ou de gauche, est amoureux de l'unique réalité, l'individu. Dans un monde, « la morale ne s'entend pas sur le mode ancien. On estime que l'être le plus moral est, non pas celui qui subit docilement la loi, mais celui qui, s'étant créé une loi individuelle, conforme à sa propre nature et à son propre génie, se réalise selon cette loi... Cette morale est très détestée des Etats, qui la punissent, et des historiens, qui la réprouvent. Ils ont raison : elle tend à détruire l'autorité. » (Les Chevaux de Diomède, pp. 60-61.)

 

Et, un peu plus loin : « Prenez-vous donc vous-même pour commune mesure, ainsi que les colporteurs encore, justes et sages, aunent le drap à l'aune de leurs bras. » N'oubliez jamais « votre importance dans le plan de l'univers et quelle place vous tenez, plus grande que les sociétés, que les Etats, que les peuples - car les mots sont des mots et l'homme est un homme. »

 

Tous ses livres sont pleins de telles considérations. « Le sacrifice, s'il n'est pas un acte spontané d'amour, s'il est imposé par un catéchisme ou un code, est un des crimes les plus révoltants que l'homme puisse commettre contre lui-même... Quelle est la valeur de ce renoncement, si c'est au profit d'un inconnu ou, ce qui va plus loin, au profit d'une abstraction, de l'un des mots du dictionnaire ? Quelle valeur exacte ? Celle d'un acte de servitude... Lors donc que l'on demande aux hommes de sacrifier leurs plaisirs personnels à la prospérité de la société, on leur demande d'agir en esclaves."

 

Haïssable, un homme qui ose regarder et qui ose dire ne l'est pas seulement aux diverses foules mais encore aux « âniers innocents qui accompagnent mais ne guident pas la caravane. » Volontairement ignoré ou âprement maudit, il sait qu'il le doit être et dans le présent et dans tous les malodorants remous réactionnaires de l'avenir. Même au pur domaine littéraire, tout mouvement libre offense les critiques, prêtres de l'immobilité ou porteurs du manipule de foin que suivent, salive à la bouche, les légions et les centuries de la littérature alimentaire. « Jadis un homme se levait, bouclier de la foi, contre les nouveautés, contre les hérésies, le Jésuite ; aujourd'hui, champion de la règle, trop souvent se dresse le Professeur. » Mais « la diabolique intelligence rit des exorcismes, et l'eau bénite de l'Université n'a jamais pu la stériliser, non plus que celle de l'Eglise. » Même si on parvenait à occulter pour toujours un de ses grands représentants, qu'importerait ? Elle est en lui, elle y joue, elle y rit et sourit. Voilà qui suffit. La réputation, qu'on vole presque toujours pendant sa vie à l'écrivain sincère ; la gloire, qu'on lui conteste toujours et que parfois on lui vole après sa mort : pauvres apparences qui ne se peuvent additionner avec les biens essentiels, pensée et beauté. « Il ne faut pas mêler l'idée de gloire à l'idée de beauté... Tout à fait dépendante des révolutions de la mode et du goût », la première est vraiment trop capricieuse et méprisable.

 

Dans la partie solide de l'oeuvre gourmontienne, tout exprime les deux aspects de l'individualisme : le sentiment de la réalité de l'individu ; le sentiment de l'irréalité de tout le reste. Comme, par la clarté, Remy de Gourmont a monté à la « noblesse dédaigneuse », je suis tenté d'étudier et de dresser son stoïcisme.

 

En dehors des passages cités, il serait facile de cueillir chez lui une anthologie de sagesse stoïque, un « manuel » frère de celui d'Epictète. « L'avenir sera ce qu'il lui plaira : ce qui est hors de notre influence et de notre raison ne doit pas nous intéresser fortement. » Ou encore : « Seul, je puis me faire souffrir. Je me poignarde moi-même. Les autres couteaux n'ont pas d'affinité avec ma chair. » (Les Chevaux de Diomède, p. 21.)

 

Je joue en ce moment un jeu dangereux. A ne pas sourire ou à continuer trop longtemps, il s'enlaidirait comme demi-vérité d'avocat ou demi-mensonge d'apologiste.

 

Certaine continuité harmonieuse, qui est le grand souci et la grande vertu du stoïcisme, non seulement manque à Remy de Gourmont mais encore lui déplaît comme un effort trop tendu et un artifice.

« - Diomède, êtes-vous prêt à aller jusqu'au bout de vos théories ?
« - Diomède répondit :
« - Jusqu'au bout ? Non, pas aujourd'hui. Il y a trop loin. »
(Les Chevaux de Diomède, p. 62.)

Parfaitement anti-stoïcien, ce qu'il serait à peine exagéré d'appeler la conclusion du même livre :

« Les pensées sont faites pour être pensées et non pour être agies. Action, tu n'es pas la soeur du rêve, tu es la fille du rêve, sa fille douloureuse et déformée. Action, abstiens-toi d'écouter aux portes des cerveaux ; trouve en toi-même, si tu en est capable, ton motif et ta justification.

« Sois stérile, Pensée. Ne lâche que desséchées par l'ironie tes graines pestilentes. Sois un engrais et non une semence. Mais si le fumier fleurit, résigne-toi à empoisonner le monde...

« Tout idée qui se réalise, se réalise laide et nulle. Il faut séparer les deux domaines ; l'instinct guidera les actes ; et la pensée, délivrée de la crainte des déformations basses, s'épanouira libre et seule selon la beauté énorme de sa nature absolue. » (pp. 244-245.)

Les sagesses antiques sont toutes des efforts pour unir « les deux domaines » que Gourmont tient à « séparer » . Par là, il s'en éloigne nettement. Quand son très personnel individualisme peut recevoir un nom étranger, c'est celui du nietzschéisme qui convient. Il n'est pas un disciple, mais un parent plus souriant, moins âpre et moins lyrique, de Zarathoustra. Il fut en France un de ses précurseurs. Avant de le connaître que par des rapports lointains, il lui arrivait de l'exposer, devinant l'essentiel et déformant le détail. Je relève, au bas d'une page de La Culture des Idées, une note qui me semble curieuse à plus d'un point de vue : « L'auteur ne change rien à ce paragraphe où apparaît son ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance même est bonne à constater, à cause du parallélisme de certaines idées. Plus d'un esprit libre et logique de ce temps a relu dans Nietzsche telle de ses pensés. »

 

Il ignorait encore Nietzsche quand il écrivait, par exemple : « Si elle se voulait l'auxiliaire et non plus la négatrice des lois naturelles, l'humanité prendrait soin de protéger les forts contre la coalition des faibles et de donner comme escabeau le peuple aux aristocrates. »

 

Plus tard (Epilogues, 1er mars 1905) il s'irrite terriblement parce que prétend-il, certain « professeur tordrait volontiers le cou à tout ce qui est autoritaire, c'est-à-dire fort et conscient de sa force ; à tout ce qui est aristocrate, c'est-à-dire affiné et conscient de sa distinction. »

 

Il ne réussit pas toujours, on le voit, à séparer le domaine de l'action et celui de la pensée. En plus d'une occasion concrète, son nietzschéisme le rend cruel. « Je pense qu'il faut être dur, peut-être brutal, avec les Noirs. » (Epilogues, 1er mars 1905.) S'il désire qu'on les traite « avec un certain ménagement », c'est pour ne pas gâter « un indispensable instrument de travail. »

 

Nous l'avons vu s'élever contre le sacrifice même d'un simple « plaisir personnel » fait à l'abstraction société. Cette arrogante divinité exige beaucoup plus que nos plaisirs. Le service militaire universel est « une institution éminemment propice à développer l'horreur de l'armée » et « aucune civilisation n'avait encore connu cette condamnation brutale de tout mâle de vingt ans à deux ans de travaux forcés. » (Epilogues, 1er juin 1905.) Mais quoi ! un nietzschéen ne va pas condamner la guerre de façon définitive et la guerre suppose l'armée. L'épilogue même où j'ai cueilli les lignes âpres est consacré à nous démontrer que nous ne devons pas refuser le difficile sacrifice à la Patrie, à cette Patrie qu'il méprisait en un jour plus lucide comme « l'un des mots du dictionnaire. »

 

Il ne se soucie pas toujours de logique. II lui arrive de vanter « l'illogisme, qui a ses droits comme il a ses racines dans l'organisation de l'esprit humain » (Promenades littéraires, cinquième série, p. 193) et il admet qu' « on peut se contredire en toute tranquillité. » (Id., p. 59)

 

Parmi de nombreuses justifications et de nombreux éloges de la contradiction, je choisis quelques lignes dans les Epilogues du 16 janvier 1911 : « Il faut loger dans l'hôtellerie de son cerveau des idées contradictoires et posséder assez d'intelligence désintéressée, assez de force ironique pour leur imposer la paix. Pourquoi un être ne serait-il pas à la fois raisonnable et sentimental, religieux et antireligieux, moral et antimoral ? Il y a contradiction dans les mots non dans les états, et les mots ne sont que des qualificatifs indigents, mais légers et commodes. » Le subtil dissociateur d'idées eût souri pour toute réponse, si on lui avait fait remarquer qu'il mêle ici des choses fort différentes et se moque un peu du lecteur naïf. Il l'a avoué précisément, quelques lignes plus haut, et d'un accent brutal ou énervé qui ne lui est pas ordinaire : « J'ai assez à faire avec mon propre esprit ; je ne veux pas régenter les autres, je les regarde avec ironie. » C'est peut-être les régenter un peu trop que les pousser vers la caserne. Et le Noir fait-il encore partie de ces « autres » qu'on ne veut pas régenter quand on exige un mélange inégal de ménagement et de dureté envers cet « indispensable instrument de travail » ?

 

Dans Remy de Gourmont comme dans Nietzsche, l'immoralisme prend, par instants, un visage excessif, tourmenté, absurde. Ni l'un ni l'autre ne dissocie assez nettement morale et sagesse. Ces individualistes condamnent Socrate comme les juges de Socrate et, dès qu'il ne se veut point oppressif, l'individu en même temps que le troupeau. Il est des contradictions superficielles qui chantent, si j'ose dire, la richesse de la pensée. Il en est de profondes qui disent, en métaphysique, les prudences de l'agnosticisme et les hardiesses du rêve. Mais, en éthique, une contradiction aussi déchirée que la condamnation de l'obéissance niée par la glorification du commandement, que le mépris du troupeau raturé par l'admiration de ceux qui, chiens ou bergers, groupent le troupeau, que le ridicule jeté sur le sacrifice aux abstractions et l'effort de nous pousser dans la caserne et la discipline : voilà qui semble briser, en même temps que les plus banales, les plus individuelles parmi les tables des valeurs. Ici, lu contradiction n'est pas seulement « dans les mots » ; elle pénètre « dans les états » . Si j'ose tout dire, je l'appellerai étourderie « successive » ou folie « simultanée » . C'est que l'action ne parvient pas à se séparer de la pensée ; si elle refuse d'obéir, elle finit par dominer. L'esprit devient un serviteur, un avocat, un fabricant de sophismes.

 

Mais tant de pages de Gourmont restent nobles, pures, équilibrées ! Et sa pratique fut d'un sage. On lui appliquera sans flatterie certain éloge qu'il fait d'un artiste imaginaire. Il était dans son droit s'il songeait un peu à lui-même en rappelant a la vie très belle de cet homme que n'avaient jamais ému ni l'ambition ni la fortune. Il n'était jamais sorti de l'art que pour mendier noblement par une besogne passagère le pain quotidien... Jamais un geste pour plaire au peuple, ni un sourire vers les Juifs détenteurs et brocanteurs des métaux sacrés, ni un pas vers les palmes, les couronnes et les fleurs, mais plutôt vers le roseau et l'éponge, et le fiel que la haine des hommes verse aux hommes qui sont la noblesse de l'humanité. » (Les Chevaux de Diomède, p. 159.) Que nous importent, perdues dans une vie d'une aussi belle et simple continuité, quelques contradictions de paroles. Répétons une formule de Remy de Gourmont : « La vraie philosophie est de ne pas en avoir, et de vivre. » (Promenades Littéraires, cinquième série, p. 132.) Et croyons, en même temps - sans nous étonner d'une contradiction qui, cette fois, est faite de la richesse de l'être et de la pauvreté des mots, - qu'à étudier presque exclusivement sa pensée j'ai rendu l'hommage qu'il eût préféré au méprisant de la philosophie, et au glorificateur de la philosophie qui affirme : « Il n'est pas de littérature sans philosophie. » (Promenades Littéraires, quatrième série, p. 92)

 

Parce qu'il est, malgré l'aveuglement des Gonzague Truc, une des plus denses plénitudes de son temps, parce qu'il ne parle jamais - au moins dans son oeuvre critique - pour ne rien dire, il écrit presque toujours dans le plus beau des styles, celui qui ne se remarque point, faisant corps avec la pensée et ensemble avec le penseur. « Il est bien des sortes de style, tous excellents, il n'en est aucun qui surpasse celui qui est naturel, c'est-à-dire en parfaite concordance non seulement avec le tempérament de l'auteur mais avec le sujet traité. » (Promenades Littéraires, cinquième série, p. 107.) Même lorsqu'il enferme maladroitement la sagesse, cette liberté libératrice, aux prisons de la morale, cette servile esclavagiste, songeons que, par sa pratique sagesse et sa douce révolte, il mérite amour et admiration. Même avec quelque confusion, il a le droit de mépriser « la valeur morale, la valeur de soumission à la coutume. » (Promenades Littéraires, cinquième série, p. 143.) Son nietzschéisme l'a conduit rarement aux banalités de l'obéissance ou du commandement. Presque toujours il a su que « le génie est la révolte, suprême expression de l'humanité, comme l'humanité est la suprême expression du vertébré. » (Promenades Littéraires, cinquième série, p. 191.)

 

HAN RYNER.

 

(*) Toutes les citations dont la source n'est pas indiquée appartiennent au livre que je considère comme le chef-d'œuvre de Remy de Gourmont : La Culture des Idées.

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