Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
23 avril 2014 3 23 /04 /avril /2014 13:47

Extrait de l'ensemble de documents rassemblés par Daniel Lérault autour de L'Homme-Fourmi : ce plan d'une conférence de Han Ryner. La date de cette conférence n’est pas connue mais il faut probablement la situer entre juillet 1913, date de la « préface volante » et mai 1914, l’éditeur Figuière ayant annoncé la réédition de L’Homme-fourmi dès 1913 mais l’ouvrage ne parut qu’en février 1914.


http://sd-1.archive-host.com/membres/up/136118362915254096/HFconf1.jpghttp://sd-1.archive-host.com/membres/up/136118362915254096/HFconf2.jpgTranscription

Exorde – Conférences d’auto-critique : Lacaze-Duthiers, Polti
      Nulle vanité : un camarade louerait ; ils expliquent
      L’artiste sincère moins abordable que le faux artiste
      s’explique volontiers lui-même pr être compris et aimé
      Lecture solitaire et lecture à haute voix – par artiste – par auteur.

1. Place de L’Homme-Fourmi ds mon œuvre
      moi, à partir de 1895. Mes 1ers romans me conduisent à moi. Analyse de Devaldès
            psychologiques
            moraux | kantisme : Chair vaincue, Humeur inquiète
                   | socialisme : Ce qui meurt, Folie de misère
      Depuis 1895. œuvre de sagesse individualiste : Crime d’obéir, Sphinx rouge, partie de Psychodore
             " " synthèse philosophique : Psychodore, Fils du silence
             " " rêve métaphysique
       L’Homme-Fourmi contient individualisme et exprime relativisme (préface de rêve mét.)
       L’Homme-Fourmi lie les 2 parties de ma vie litt. : période ancienne réalisée tardivement
       1884-1900
       1884, simple roman de psychologie comparée
       1900, roman de la relativité de la connaissance Nabuchodonosor le Minotaure, le [illisible] la [illisible] - Plus loin l’insecte
       Analyse rapide du roman – Lecture : la métamorphoseLes 2 langages

2. Individualisme. – Le travail individualiste de la fourmi
       Le patriotisme de la fourmi : Lecture : L’infâme patriotisme

3. La relativité de la connaissance
       La lutte des 2 cerveaux.- Ils ne peuvent se comprendre
       Différence des 2 langages
       Différences des 2 intelligences : ce qu’elles ont de commun nous semble admirable ce qui manque à la fourmi.
       Mais n’a-t-elle rien en +
       constatons en + : sens de la direction œil à facettes diverses sensations colorées (méthode) de l’intelligence correspond à ces ch.
      Montaigne, supériorité des animaux qu’il doute plutôt, ce sceptique
      Impossible de mesurer. – Lecture : comparaisons des 2 intelligences.

Péroraison.- J’ai lu au point de vue phil., non au point de vue litt.
       Au point de vue litt., j’aurais préféré chapitres sur folie des ailes, angoisse métaphysique, agonie de la fourmi écrasée, folie obsidionale.
Je préfère être jugé s/ Psychodore, Paraboles, Fils du Silence
mais L’Homme-Fourmi m’est particulièrement cher comme un port d’où l’on voit mes deux rives.

Repost 0
Published by C. Arnoult - dans De HR (conférences)
commenter cet article
20 août 2009 4 20 /08 /août /2009 17:42

Un texte qui montre la profonde originalité de Ryner quant à la question religieuse. La présentation est celle figurant dans Face au Public (disponible auprès des Amis de HR).


Contre les dogmes

 

Le 9 février 1903, salle des Sociétés Savantes, par les soins de MM. J. BELLEMERE et Yves MICHEL, une controverse était organisée où j'avais pour adversaire, M. l'abbé DENIS, directeur des Annales de Philosophie Chrétienne. Chaque orateur devait parler deux fois, une demi-heure chaque fois. Le sort me désigna pour parler le premier. Seul mon premier discours a été conservé, comme d'intérêt plus général.

Ma réplique repoussait les interprétations modernistes du dogme soutenues par M. l'abbé Denis. Je montrais que ces interprétations étaient déjà condamnées par l'Eglise et qu'elles paralysaient encore l'activité libre de l'esprit. Je les déclarais également inacceptables pour l'orthodoxe et pour l'incroyant.

(La conférence qui suit a été publiée deux fois en brochure : par
Le Cri du Quartier (1903) ; par L'Idée Libre (1913). Ces deux éditions sont épuisées et introuvables.)

 

MESDAMES, MESSIEURS, 

Au dogme, qu'il soit philosophique ou religieux, protestant ou catholique, exposé selon la vieille méthode dialectique de Saint Thomas ou selon la méthode psychologique des néo-apologistes, j'adresse deux reproches principaux : Il affirme en dehors du domaine de l'affirmation, et il restreint la liberté du rêve.

Le dogme catholique, plus intolérant et, si j'ose dire, plus dogmatique que les autres, tombe plus que les autres sous cette double accusation. Mais je le repousse, en outre, pour sa laideur impie qui blesse les sentiments religieux de mon âme et pour sa complication naïve qui laisse insatisfaits les besoins métaphysiques de mon esprit.

Le second reproche que j'adresse à tout dogmatisme et les deux blâmes dont je frappe le dogmatisme catholique indiquent assez que je ne suis ni matérialiste ni positiviste. Je n'appartiens pas plus à une doctrine philosophique classée qu'à un parti politique. Je suis de. ces esprits indépendants qui ne sauraient être définis d'un mot. Chercheur solitaire, je ne suis le porte-parole d'aucune secte ou d'aucun groupe. Je ne me fais que l'orateur de moi-même et si, dès que je crois avoir quelque chose à dire, j'aime à parler, en revanche je ne consens guère à répéter.

Pour la facilité de mon exposition, je vais cependant emprunter - mais en l'amendant de singulière façon une théorie au positivisme. Il s'agit de la fameuse doctrine connue sous le nom de doctrine des trois états.

L'esprit humain, d'après Auguste Comte, passe d'abord par l'état théologique et "se représente les phénomènes comme produits par l'action directe et continue d'agents surnaturels". Puis, dans l'état métaphysique, "les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites". Enfin, l'homme s'aperçoit, après d'innombrables déceptions, que la recherche des causes est stérile. Désormais, il s'attache uniquement - et c'est l'état positif - à découvrir les lois des phénomènes, "c'est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude".

Cette théorie contient de la vérité et de l'erreur. Une rapide comparaison nous aidera à en faire le départ.

Il y a trois sortes d'idées : les idées théologiques ou religieuses, les idées métaphysiques, les idées positives, comme il y a trois états des corps : l'état gazeux, l'état liquide, l'état solide. Si le monde physique nous était aussi imprécis et fuyant que le monde moral, quelques-uns commettraient peut-être une erreur analogue à celle d'Auguste Comte et diraient : "La terre, avec les corps qu'elle supporte, passe par trois états successifs. Elle fut d'abord un gaz immensément perdu dans l'infini. Puis le refroidissement précisa cette matière cosmique en un vaste liquide bouillonnant. Refroidie encore, voici qu'elle est entrée dans la période solide."

Il est peut-être vrai que la terre ne fut que gaz et que la pensée, à une certaine période, ne fut que théologie. Mais le grand bouillonnement liquide de la deuxième époque était entouré de matières gazeuses, et le rêve métaphysique ne supprima pas le sentiment religieux. Depuis qu'il existe des corps solides, les liquides continuent à couler et l'air enveloppe le globe d'un manteau d'azur. Peut-être un jour le froid solidifiera définitivement les liquides et les gaz terrestres ; auparavant il aura tué toute vie.

Nous avons besoin de poser les pieds sur un terrain solide et certains corps solides sont nécessaires à notre alimentation ; mais il nous faut aussi des aliments liquides, et nous ne saurions nous passer de respirer. De même, notre pensée réclame quelques certitudes positives, un peu de science indestructible où se réfugier aux heures timides comme dans une maison fermée à tous les dangers. Mais combien elle serait pauvre et désolée - inconcevable peut-être - si on l'exilait de tout rêve métaphysique et de tout sentiment religieux.

Seulement, il ne faut pas confondre les objets de nos trois avidités intellectuelles. N'essayons pas de capter le vent dans nos mains et de saisir le rêve religieux ou métaphysique dans la maladresse d'une affirmation. On ne solidifie pas l'air qu'on veut respirer. L'intelligence est singulièrement amoindrie par la négation du mystère ; elle est détruite par l'affirmation précise sur la nature du mystère.

Comme les vrais philosophes - voici longtemps que leur race a disparu - sont réservés et prudents lorsqu'ils touchent au mystère. Ce n'est pas eux qui iraient alourdir en science fausse ce qui doit rester une poésie vraie. Ils ne suppriment pas au rêve sa beauté la plus noble, je veux dire le flottement libre de son manteau d'incertitude, de lumière et de pénombre.

Ils parlent en vers ou en prose poétique imprécise et rythmée. Ils nous avertissent fréquemment, comme Platon, que leur ambition métaphysique se borne à nous donner du vraisemblable, de la beauté, et ces grandes espérances "dont il faut comme s'enchanter soi-même", mais qu'il serait naïf ou malhonnête d'affirmer. Avant d'exposer, ils déclarent : "Il n'est permis d'exiger sur un pareil sujet que des récits vraisemblables. Ou bien : "Si on nous parle des choses célestes et divines, la moindre vraisemblance nous suffit." Après, ils nous avertissent encore : "Soutenir que toutes choses sont précisément comme je les ai décrites, ne convient pas à un homme de sens". Si le philosophe invoque la divinité, il ne lui demande pas l'absurde miracle et l'impossible certitude ; il la prie seulement "afin qu'elle nous guide, dans cette recherche ardue vers des doctrines vraisemblables (1) ". Le plus souvent même, dès que ces grands poètes s'élèvent aux éblouissements des hauteurs ou descendent aux horreurs profondes, ils évitent le langage abstrait qui, malgré précautions et réserves, reste toujours à leur gré trop précis et tranchant, et ils créent la noble beauté des mythes et des symboles.

C'est qu'au pays de la matière et de la science, il y a loi, lourdeur et contrainte. Le pays de la beauté et de la vie est, au contraire, l'infini domaine de la liberté. Nul mathématicien ne s'écartera d'Euclide et ne supposera que la somme des angles d'un triangle est supérieure ou inférieure à deux angles droits. Mais la poésie d'Homère ne supprime pas celle d'Eschyle ou de Sophocle et quand nous venons de nous griser aux puissantes formules d'Héraclite sur l'universel écoulement, le cantique de Parménide à l'Un éternellement immobile ne nous émeut pas moins. Une vérité constatée, une vérité positive et vérifiable, est une divinité jalouse et exclusive. Mais la beauté blonde ne nie point la beauté brune et, devant un juge mieux averti qu'un berger sensuel, la pomme d'or appartient à Junon et à Minerve tout autant qu'à Vénus.

Il y a de grands philosophes, comme de grands poètes, dans les directions les plus diverses, et on ne trace pas de chemins sur l'océan du rêve. Je laisse à leur immobilité craintive le positiviste attaché à la terre et le dogmatique enfermé dans un port, je veux visiter, en hôte amical mais rapide, tous les ports de toutes les orthodoxies et de toutes les hérésies. Mais je m'enfuis en riant si on essaye de me retenir prisonnier. Et ce cabotage ne me suffit pas toujours. J'enfle parfois mes voiles pour la haute mer et pour la grande aventure personnelle ; je veux voir avec mes yeux à moi le sublime spectacle que chaque spectateur sincère éternellement renouvelle.

Certes, chaque fois qu'on frappe aux portes du mystère, on a l'émotion d'entendre résonner et se prolonger un étrange bruit de plein. Mais cette rumeur vague et solennelle ne peut être traduite en paroles précises dans aucune des langues que nous connaissons.

Nul effort dialectique ne me fera atteindre l'Inconnaissable. Je ne puis me précipiter dans cet abîme que soulevé par les ailes de l'imagination et de l'amour. Et je ne lui donne que des noms amoureux, poétiques et imprécis. Je sais trop que je ne suis plus sur la terre solide, et que l'azur qui soutient le battement de mon vol, si j'essayais de m'arrêter s'ouvrirait indifférent à ma chute.

Le sentiment religieux et le rêve métaphysique ont pour point de départ le point terminus de la science. Tout dogmatisme donne à ces poésies les prétentions massives et la fausseté ridiculement croulante d'une science impossible.

*
*   *

Plus que tous les autres, le dogme catholique est précis et "défini". Et, si lourd d'affirmations arbitraires, il s'alourdit encore de menaces. Tout obscurci de mystères où les mots n'ont plus de sens, il remplace la lumière que d'autres doctrines agitent comme un noble appel par les flammes sombres de l'enfer. Ne pense pas, nous dit-il. Crois l'absurde et affirme que tu conçois l'inconcevable, ou meurs éternellement. Tel le despote se fait obéir par la terreur et remplace les raisons par des cachots et des supplices.

S'il s'applique à troubler ainsi nos âmes et à nous affoler de crainte, c'est qu'il lui manque le sourire de la vraisemblance et la séduction de la beauté. C'est qu'il ne satisfait aucun de nos besoins supérieurs et que, au domaine où la science ne pénètre point et ne promet rien, il fait, lui qui promet tout, une double banqueroute. Malgré ses pillages dans le platonisme et l'aristotélisme, il n'a pas ce qui réjouit nos besoins métaphysiques et son manque de beauté et de noblesse fait de lui le grand sacrilège qui meurtrit au fond de nos cœurs le sentiment religieux.

Etudions cette double défaillance dans quelques-uns des dogmes catholiques.

Les premières paroles du symbole des apôtres affirment un dieu personnel dont la Bible nous apprend, hélas ! l'histoire cruelle et absurde. J'oublie le détail de ses crimes particuliers. Je ne lui demande pas pourquoi selon la parole de saint Paul, "il a pris Esaü en aversion" avant même la naissance d'Esaü. Je ne lui demande pas comment il a pu exiger d'Abraham le sacrifice de son fils et n'arrêter l'infâme obéissance qu'au moment où, d'intention, de préparation et presque d'exécution, le crime était commis. Je ne lui demande pas compte de tous les massacres qu'il ordonne ou qu'il exécute lui-même. Je ne lui reproche pas d'avoir rejeté Saül coupable de cruauté insuffisante. L'histoire de ce fou sanguinaire qu'on nomme Jéhovah serait vraiment trop longue à conter et trop écœurante. Je lui demanderai compte d'une seule de ses folies criminelles, la première et la plus générale, celle qui prend pour victime l'humanité entière.

Sur tous les hommes de tous les temps et de tous les pays, le féroce chasseur a lacé sa meute de maladies, de péchés et d'agonies... pourquoi ? Pour une faute commise par nos premiers parents. Comment puis-je être responsable d'un acte accompli par d'autres avant ma naissance ? Que de subtilités enfantines on à entassées, au lieu de réponse, autour de cette question ! Mais il y a plus : Adam et Eve eux-mêmes ne peuvent être responsables de la prétendue faute. Leur péché, qui consiste à manger le fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, suppose l'ignorance d'une telle distinction ; c'est ce péché, commis en toute innocence, avant la naissance même du mal qui créera en leur cœur cette connaissance redoutable, et seul l'acte incriminé leur donne une conscience.

Comment ont-ils pu commettre un crime avant qu'il existât des crimes ? L'insoluble objection n'est pas de moi. Dès qu'elle a été faite, des prêtres ont prétendu la résoudre et ils ont inventé une de ces réponses naïvement subtiles qui ne reculent même pas les difficultés. Sans doute, ont-ils dit, le crime n'existe pas encore en ce moment. Mais Dieu a fait une défense particulière à laquelle Adam désobéit. C'est pourquoi, sur lui et sur sa race, tous les maux les plus abominables se précipitent avec justice.

Je contiens mon indignation et, sans violence, avec une précision froidement raisonnable, je réplique. Je fais remarquer d'abord que je ne suis pas certain que l'obéissance doive s'appeler vertu et que crime et indépendance soient des mots synonymes. Même si j'abaisse ma fierté, si j'oublie que je suis une personne, si je me rapetisse jusqu'à l'enfance crédulement docile ou jusqu'à la tremblante humilité chrétienne, je suis toujours obligé de vous répéter : Adam et Eve n'avant pas encore la science du bien et du mal, ne peuvent pas encore savoir que désobéir est mal et Dieu les punit pour un crime dont ils sont irresponsables.

Allons jusqu'au bout de la vérité : Dieu les punit pour un crime dont il est seul responsable. Il leur a dit, par je ne sais quelle bouche et avec je ne sais quelle voix : Ne mangez pas de ce fruit. Mais par un instinct qu'il a mis en eux il leur dit aussi : Mangez et apprenez. Ce désir est un ordre réel, un ordre plus puissant que l'autre. Il a mis dans les plateaux de la balance des poids inégaux et, parce que la balance incline du cote qu'il a déterminé, voici qu'il frappe cette balance et toutes les balances futures.

Ah ! devant ce despote fou et cruel, devant ce fétiche barbare, devant cette ridicule précision de l'Inconnaissable et cette effarante caricature du Mystère, si je n'éclate pas de rire, c'est, vous le sentez bien, par courtoisie pour quelques-uns de mes auditeurs ; ce n'est pas par respect pour ce dieu qui mériterait tous les blasphèmes, si nous ne devions plutôt à notre amour de l'Ineffable de le repousser de toute la force des négations.

Car ce n'est pas seulement dans son histoire biblique que ce bourreau oriental, ce Jéhovah rouge, est une injure infâme et démente à tout sentiment religieux ; c'est dans un si grand nombre de ses gestes d'hier, d'aujourd'hui, de demain... Il n'a pas besoin du miracle, ses actes les plus coutumiers, les plus naturels, gesticulent la folie, et c'est à chaque instant qu'il secoue son sceptre comme une marotte sanglante.

Eh ! quoi, il nous appelle sur une terre qu'il a faite si mauvaise ; il nous y appelle, disent les théologiens, pour une épreuve dont il nous récompensera. En fait, il, a eu soin de nous fabriquer trop faibles pour l'épreuve, et il se donnera la joie de nous punir éternellement presque tous de ce qu'il nous aura refusé la grâce efficace. Mais pourquoi inflige-t-il le commencement de l'épreuve à tant d'êtres auxquels il ne laisse pas le temps de cueillir la récompense ? Pourquoi tous ces enfants morts au ventre de leur mère, après une inutile agonie fœtale ? Pourquoi tous ces enfants qui meurent en d'atroces souffrances, après quelques jours, après quelques mois, après quelques anées, sans atteindre l'âge du mérite ? tous ces enfants auxquels ce thésauriseur de souffrances vole des souffrances qu'il refusera de leur payer ?

Le second article du symbole déclare que ce Dieu a créé le ciel et la terre. Voici donc résolue d'un mot brutal, d'une affirmation grossière, la plus insoluble des antinomies devant lesquelles rêve l'esprit humain. Nous éprouvons le besoin de remonter toujours de phénomène en phénomène, de cause en cause ; d'autre part, notre intelligence aspire à s'arrêter à un point qui explique tout et qui n'ait plus besoin lui-même d'explication. Comment satisfaire à la fois cette noble inquiétude et cette fatigue toute prête d'avance à l'attitude du repos et qui ne demande qu'à s'étendre sur la solidité supposée du premier nuage venu ?

Quelle que soit la solution qu'on affirmera, les difficultés logiques viendront vite la détruire, ouvrières ricaneuses. Cette antinomie de l'origine paraît la plus redoutable aux esprits lourds et ambitieux qui n'aiment que la terre et l'affirmation. Mais celui qui sait que toute synthèse est faite nécessairement de plus de rêve que de pensée, et qui ne s'irrite point contre cette beauté inéluctable ; celui qui a des ailes et qui ne se charge point du plomb baconien ; celui-là rit du cercle de montagnes à pic qui arrête de toutes parts la marche des conquérants méthodiques. Son vol ému tournoie dans tout le cercle rêves ou s'enfonce, sans ignorer que le ciel s'étend de tous les autres côtés, dans la beauté profonde d'un songe unique. Il rêve l'éternité réelle de l'univers : ou bien il le voit sortant éternellement de Dieu par une sublime émanation ; ou même il s'amuse au dualisme éternel de l'intelligence et de la matière. Tous ces rêves nous peuplent de joies. Seul le cauchemar du créationnisme, lourdement affirmé par le dogme, fait hurler en nous la douleur intellectuelle et la folie.

Eh ! quoi, voici que vous prétendez soumettre la substance à la loi de causalité vérifiée uniquement dans la série des phénomènes ! Et voici que vous appliquez à Dieu la pauvre catégorie humaine du temps ! Vous coupez votre Dieu en deux tronçons que vous ne pourrez jamais rejoindre. D'abord, un Dieu impuissant ou paresseux. Puis, à une heure que rien ne peut déterminer dans son éternité vide, voici qu'il crée arbitrairement le monde. Qu'est-ce qui a donc pu, avant l'existence même des moments, singulariser, jusqu'à le faire choisir à l'exclusion de tout autre, ce moment-là et comment l'indifférence du vide total et. éternel devient-elle soudain raison suffisante ? Ah ! l'odieuse solution de continuité ! Ah ! le brusque saut, auquel se refuse tout esprit métaphysique...

Le sentiment religieux conquiert le mystère par l'amour, le rêve métaphysique envahit le mystère par le concept de l'unité : il imagine 1'unité du mystère pris en lui-même, l'unité aussi qui enveloppe le connaissable dans I'inconnaissable comme la terre dans l'atmosphère (2). Tout dualisme le blesse. Mais nul ne le meurtrit autant que le créationnisme, dualisme transporté jusqu'à Dieu, ou plutôt semi-athéisme, suppression de Dieu dans l'éternité antérieure. Toute existence est action et on ne peut concevoir l'Etre n'agissant pas. En réalité, le dieu chrétien a commencé puisqu'il a commencé d'agir. Ce commencement de ce à quoi rien n'est antérieur est inconcevable : Dieu n'a pu naître ni à l'existence ni à l'action. Nous ne sommes pas ici dans du rêve harmonieux ; nous sommes dans un cauchemar incohérent jusqu'à la démence.

Je ne m'arrête pas à la Trinité chrétienne, aux trois qui ne sont qu'un, au fils qui procède du père et qui lui est pourtant co-éternel et égal. Je n'entre pas dans ces les laideurs purement verbales que la théologie appelle "mystères". On nous en avertit, d'ailleurs : celui qui essaierait de comprendre tenterait une œuvre aussi absurde que l'entant rencontré par Augustin en train de transporter la mer dans une coquille et de verser l'océan dans un trou de sable. Mais on exige que nous répétions des mots vides de tout sens. Et vraiment, il semble que pour être "connu" de la sorte, Dieu n'avait pas besoin de modeler l'argile en homme et pouvait s'arrêter satisfait après la création du perroquet.

Je n'indique même pas le mystère de l'Incarnation. Il est des succès que j'évite et des rires que je serais désolé de provoquer. Ici, la lèpre théologique a envahi de la beauté. Si je hais sans réserve la cruauté de Jéhovah, j'aimerais retrouver sous le barbouillage divin l'homme admirable que dût être Jésus. Est-ce la faute du "fils de l'homme", si des naïfs et des habiles l'ont appelé dieu et l'ont crucifié pour les siècles aux légendes des quatre évangiles ? Est-il responsable de l'inconscient charlatanisme de disciples nés dans cet immense Tarascon qui s'appelle l'Orient ? Je ne le crois pas et, si on parvenait, selon le vœu de M. l'abbé Marcel Hébert, à dégager l'Evangile "de sa gangue de croyances populaires et de prestiges magiques", l'Evangile nous apparaîtrait un livre presque aussi purement beau que l'Apologie de Socrate ou le Manuel d'Epictète.

Je cours, rapide, omettant mille folies et mille psittacismes. Je m'arrête seulement, et très peu, devant le dogme de "la résurrection de la chair". Quelle est la chair que Dieu me rendra au "jour de colère" ? Groupera t'il pour l'éternité les molécules qui composent mon corps d'aujourd'hui, ou celles que je possédais hier, ou celles qui seront mon instrument de demain ? Quel que soit le moment qu'il choisisse, chacune de mes cellules lui sera réclamée par d'autres corps humains. Chacune des cellules que me prête la nature est comme le flambeau symbolique que les coureurs se passaient de main en main, et je défie Jéhovah de ressusciter simultanément toutes ces chairs, inextricablement embrouillées les unes dans les autres dès qu'on n'a plus pour les ordonner l'échelle infinie du temps. Et pourquoi le misérable ouvrier de Josaphat s appliquerait-il à cette tâche contradictoire ? Pour brûler éternellement ceux dont la conscience aura refusé de répéter des mots dénués de sens et d'affirmer qu'ils conçoivent l'inconcevable.

Tous les dogmes ne sont pas compris au symbole des apôtres. L'Eglise, plus d'une fois, a soutenu de contreforts de brume et de folie sa pauvre masse croulante. La dernière en date de ses fantaisies, c'est l'infaillibilité du pape, définie par le Concile du Vatican. Ah ! nous nous indignons quand nous voyons Louis XIV supprimer politiquement tous les Français et affirmer : "L'Etat, c'est moi". Que dirons-nous donc devant l'Italien qui prétend supprimer tous les esprits et qui proclame : "La pensée, c'est moi !".

Je m'arrête frémissant. Si je groupais tant de folies agressives, la courtoisie me deviendrait impossible et ma parole se précipiterait haletante vers la destruction violente. Or je n'aime pas le geste de Polyeucte, surtout en des jours où il n'aurait rien d'héroïque. Quels que soient les prestiges qu'elle employa à nous séduire, il convient de respecter toujours, même après qu'on la quitta pour une bien-aimée d'apparence plus sincère, la première qui nous émut jusqu'à l'agenouillement. Et je n'ai, pour aimer la religion de mon enfance, qu'à me transporter dans un avenir peut-être proche : les religions sont belles dès que leur influence intolérante est morte. Dans l'immortalité d'une forme qui ne peut plus nuire, elles soulèvent alors aux cœurs des poètes et des artistes de merveilleuses amours. Tel homme de la Renaissance adore le débris de la statue qu'il eût peut-être lui-même brisée au IIIè siècle. La religion catholique se revêtira aussi d'une beauté sereine, quand les mains pieuses de l'Histoire l'auront embaumée. Voici cent ans, elle paraissait morte, et le plus grand poète du XIXè siècle - j'ai nommé Chateaubriand - agenouillait son génie devant cette noblesse paisible et allumait devant l'autel éteint la flamme de son imagination. Hélas ! la princesse n'était qu'endormie ; si l'évocation du poète ne suffit pas à secouer son sommeil, l'ordre d'un soldat la redressa. Et voici que sa bouche, laidement ouverte, recommença à vomir les vipères de l'anathème et les crapauds de la bénédiction impérieuse. Meurs donc, toi que le mouvement enlaidit, et nous irons, pieux admirateurs, nous incliner vers ta beauté définitivement pacifiée. Mais, même alors, nous ne tomberons pas sur nos genoux. Dans une attitude d'hommes libres, nous te contemplerons penchés à peine, prêts à nous relever pour courir à d'autres spectacles de beauté, à d'autres émotions adoratrices.

 

(1) Ces citations sont empruntées à trois dialogues de Platon : le Timée, le Critias et le Phédon.

(2) Je conçois aujourd'hui, 1920, tout autrement le problème métaphysique et je prépare un livre qui s'appellera Métaphysique pluraliste.

Repost 0
Published by C. Arnoult - dans De HR (conférences)
commenter cet article
7 septembre 2008 7 07 /09 /septembre /2008 19:06

Au mois d'août, notre excellent confrère de Livrenblog* nous régala de chroniques littéraires par Jules Renard parues dans le Mercure de France (cf. ici par exemple). Et signala le guide de recherche mis en ligne par la bibliothèque municipale de Nevers, en préparation aux commémorations du centenaire de la mort de Renard en 1910. Chouette initiative ! qui vient rapiécer un terrible accroc dans la Toile puisque, à ma connaissance, de site consacré spécifiquement à Jules Renard, il n'y avait point... [P.S. de début janvier 2010 : Un nouveau site consacré à Jules, complémentaire car plus "grand public", vient d'être mis en ligne : Pour Jules Renard. On aime particulièrement la "Promenade" associant citations de l'écrivain et tableaux de peintres de l'époque !]

Toujours à la remorque, mais avec cinq rames de retard, votre serviteur sans vergogne sortit de sa léthargie, scanna, OCRisa, corrigea, HTMLisa cette conférence prononcée par Han Ryner le 30 octobre 1910 au Salon d'Automne. Texte promptement paru en brochure la même année chez Eugène Figuière. Notez que l'on retrouve cette conférence dans Face au public, recueil toujours disponible.

Et, oui, il faut découvrir, redécouvrir, lire et relire Jules Renard ! [On peut commencer par ici.]

* qui fêta pour notre plus grand plaisir son 200e billet le 28 août dernier (Bravo et longue vie !) avec quelques bois sinueux de Foujita et un extrait du Prix Lacombyne de l'ahurissant(e) Renée Dunan (dont on publiera bien un jour l'article qu'elle consacra à Ryner).


Jules Renard ou De l'humorisme à l'art classique
[scan de l'ouvrage]    [brochure à imprimer]
[brochure électronique]
[Les Brochures du Blog Han Ryner]

Jules Renard
ou
De l'humorisme à l'art classique


Ce qui suit fut parlé, non écrit. On va lire — je voudrais dire : entendre, — une conférence prononcée le 30 octobre au Salon d'automne. Je ne publie pas la stricte « mise en clair » des hiéroglyphes sténographiques : la conférence était coupée d'abondantes lectures que j'ai supprimées, ce qui n'a pas laissé d'entraîner quelques remaniements.

On me permettra de nommer ici les excellents artistes qui firent le succès de cette manifestation. Le public les applaudit avec un égal enthousiasme, et ce fut justice. J'adresse mes remerciements à Mlle Blanche Albane, à Mlle Marcelle Schmidt, à M. Louis Bourny. Si je croyais ces pages assez fortes pour porter le poids d'une dédicace, je les dédierais à deux autres « diseurs » de cette matinée : à Mme Suzanne Després, profonde interprète de tant d'œuvres de pensée et magistrale créatrice de Poil de Carotte ; à M. Lugné-Poé, grand artiste et grand lettré, qui a verse d'abondantes richesses étrangères au trésor de notre connaissance et de notre émotion... Mais ces deux noms ne sont-ils pas inséparables de celui de Jules Renard ?...

H. R.


Mesdames, Messieurs,

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Cette déclaration à la fois modeste et fière d'un ancien romantique enfin délivré des préjugés et des procédés de l'école, ne pourrions-nous la mettre sur les lèvres de Jules Renard, naturaliste qui rejeta dès la première heure les lourdeurs et les inintelligences de Médan, humoriste qui peu à peu sut effacer la grimace d'une gaîté qui s'efforce et ricane pour montrer un visage simplement et noblement humain ?...

Mais, lui qui, je crois bien, n'a pas dans toute son œuvre deux citations exactes ; lui qui s'applique toujours à transformer, souvent à déformer jusqu'à la parodie, ses souvenirs littéraires ; il protesterait dans un recul et dans un sourire : « Un verre ! Êtes-vous bien sûr, monsieur, que je buvais dans un verre ?... »

En effet, l'eau fraîche de nos sources, longtemps coupée d'un filet de vinaigre, il la recueille plutôt dans une coupe rustique, autour de quoi s'enroulent, reliefs savamment naïfs, des paysans farouches, des animaux familiers, des arbres vibrants d'orage ou de soleil. Mais il serait trop décevant de vouloir enfermer Jules Renard en une définition unique. Coupe et breuvage ont varié plusieurs fois. Ou, plus exactement, malgré ça et là quelques retours et quelques pervers repentirs, contenu et contenant sont allés vers toujours plus de naturel et de simplicité. Les reliefs, d'abord voulus grotesques, deviennent ensuite d'une admirable vérité. Autour d'eux s'agitaient des lueurs folles et comme ricaneuses ; maintenant une lumière sincère les éclaire, soleil, tendresse et sympathie. Et tant d'eau limpide passe par la coupe que, diluée et noyée, l'acidité première ne se sent plus. Hélas ! l'esprit du critique a beau connaître la continuité qu'est la vie, les mots maladroits refusent de la dire. Sous l'unité apparente de l'instant nous savons quelle richesse se dissimule et qu'une parole n'est pas elle seule mais en harmoniques impossibles à noter elle répercute l'écho d'hier, elle murmure le verbe de demain. Et sous la multiplicité visible des heures regardées lointaines et éparses nous sentons couler la souterraine, la fécondante unité. Les mots sont impuissants à dire la ligne continue ; qu'ils indiquent donc les points qui permettront aux esprits attentifs de reconstruire la courbe et sa beauté frémissante. Puisqu'on ne peut expri- mer les choses qu'en gros, distinguons, un peu grossièrement, trois manières successives chez Jules Renard.

Aux environs de 1890, quand il débutait dans le commerce des sucres et dans la littérature, les étalages littéraires autour desquels se pressait une foule d'acheteurs ou de railleurs n'offraient peut-être nulle marchandise bien précieuse. Les Parnassiens avaient une clientèle chaque jour plus importante. L'un deux — et encore ce n'était pas le moins intelligent — déclarait à M. Charles Morice : « Le temps des idées générales est passé (1) ». Ne rions pas trop fort, mesdames et messieurs. Nous connaissons les aveuglements de ceux qui nous ont précédés ; l'avenir, s'il s'occupe de nous, connaîtra les nôtres. Nous aussi, les yeux fermés, nous annonçons peut-être la mort du soleil. Il y a, dans toutes les générations, des hommes qui, sous une forme plus ou moins naïve, proclament que le temps de l'éternité est enfin passé. — Les symbolistes s'inquiétaient d'idées générales ; plusieurs étaient admirables de culture et de pénétration ou d'élan philosophique. Malheureusement la vigueur leur manquait trop. Leur vocabulaire imprécis, leur syntaxe savamment incorrecte, leurs rythmes qui boitent et qui tombent semblent propres à disperser la pensée plus qu'à la saisir. La pensée des premiers symbolistes... trop souvent une vapeur, qui monte peut-être et qui peut-être s'épanouit. Aux meilleures rencontres, elle monte et se dilate et s'évanouit comme un souvenir lointain de musique entendue, qui sait ? en un rêve d'une vie antérieure... — Mais les plus notables marchands de nouveautés — combien frippées, la plupart du temps ! — c'étaient, naturalistes ou psychologues, ceux qui frappaient sur leur poitrine en affirmant qu'il y avait là une conscience de savant et en se proclamant les observateurs. Il serait injuste de confondre les deux écoles dans un égal mépris. Le naturaliste copiait, parmi des notations banales et indifférentes, telle observation précieuse remarquée dans un manuel de physiologie. Cependant le psycho- logue démontrait longuement — oh! oui, lon- guement ! — qu'on peut rester un imbécile après avoir étudié Stendhal et les théorèmes de Spinoza sur les passions. Mais l'enfantillage du dernier était pire. Ce qui sert de cerveau à M. Paul Bourget restait aussi puéril que sa figure de bébé joufflu. Même lorsque, croyant peut-être avoir épuisé les questions sentimentales qui passionnent les femmes, il se tournerait vers les questions sociales qui passionnent les hommes, il resterait l'enfant cruellement inintelligent. Converti au christianisme — qui n'est rien, s'il n'est amour — il monterait sur une Barricade qui n'attire d'autres projectiles que les pièces de cent sous pour jeter d'atroces et stupides prédications de haines. La nullité de sa pensée contradictoire, la bassesse de ses sen- timents et son écriture si grise, si lâche, si amorphe font de lui le parfait bourgeois d'Académie. Parmi les naturalistes, plusieurs étaient des artistes et ils livraient, non toujours vaincus, un difficile combat. Dans les mots que les classiques nous ont transmis usés et transparents, abstraits et lumineux, dans les mots aussi que les romantiques ont gonflés d'éloquence et verdis ou rougis de passion, ils s'appliquaient à faire entrer, sans la trop déformer et sans la colorer trop arbitrairement, la réalité objective. Ils contraignaient la langue française, qui y répugne, à proclamer que « le monde extérieur existe ». Ils étaient, tout compte fait, les moins négligeables écrivains de l'heure ; et Jules Renard eut raison, tant qu'il fut un apprenti, de chercher ses maîtres parmi eux. Pourtant, dès le premier instant, il fit entendre, dans le chœur lourd, une voix aigrelette, qu'on distingua. C'est que la plupart des naturalistes luttaient, rarement triomphants, contre une éducation ou un tempérament romantique. En outre, leur regard et leur style, instruments grossiers, laissaient perdre ce qui est fin ou délicat ; ils n'envahissaient victorieusement que les grosses masses élémentaires : foules qui se précipitent ou qui hésitent, armées qui se concentrent ou se débandent, usines qui halètent, cathédrales ou vastes jardins et, dans leurs pages les plus adroites, la petitesse légère des locomotives. Jules Renard apportait dans l'école étonnée, avec un œil et une phrase qui sont d'excellents outils de précision, les minuties amusantes du plus méticuleux humoriste. Il apportait aussi des qualités déjà classiques qui lui permettaient de distinguer le caractéristique du banal et, rejetant le fatras accidentel, de grouper tout l'essentiel dans un ordre heureux. Le portrait de M. Vernet (2) doit à ces mérites d'être justement célèbre.

Cependant Jules Renard, esprit analytique supérieur mais à qui la moindre synthèse coûte peine et effort, consent rarement au portrait qui savamment se compose et s'équilibre. D'ordinaire il laisse dans l'ombre la figure vaguement ébauchée, mais il regarde à la loupe et il peint avec une conscience extrême un trait unique qui, de la valeur paradoxale qu'on lui donne, devient caricatural. Et cet humorisme (3) de l'observation, comme il est habilement servi par l'humorisme de l'expression ! Ah ! les amusantes, et cocasses, et absurdes comparaisons que rapporte dans son carnier le chasseur d'images !

Je n'ai certes pas la prétention de vous présenter, mesdames et messieurs, une classification scientifique et définitive des images. Permettez pourtant que j'en distingue deux ou trois espèces. L'image romantique s'efforce de magnifier l'objet et, aux mains des maladroits, voici que grotesquement elle le gonfle, ou bien elle le fait s'évanouir comme une vapeur trop ardente. L'image humoristique s'amuse à rapetisser ou à déformer ce dont elle parle. Mais l'image classique nous aide à voir l'objet dans ses proportions heureuses et dans son harmonie naturelle. Le romantique regarde par le gros bout de la lorgnette ; l'humoriste, par le petit bout ; mais le classique ne se sert que de ses yeux. Peut-être le romantique et l'humoriste cherchent à un même mal des remèdes contraires : ils souffrent du « désaccord existant entre les faits et nos rêves » (4). Mais le classique a eu la force d'établir en lui-même paix et santé ; il jouit, — même s'il ne l'explique pas ou s'il l'explique mal — de l'accord profond qui unit le Père et le Fils, le Réel et l'Idéal. Le romantique voudrait oublier le poids de son corps, l'humoriste s'acharne à s'arracher des ailes invisibles et inexorablement tenaces. Leurs images n'expriment, et déformée, qu'une partie de l'homme : le rêve, qui s'affole ou s'évanouit dès qu'on a l'imprudence de l'isoler ; ou l'appétit et l'habitude qui, dès que nous avons peur de l'azur, nous courbent comme les bêtes. Mais le classique s'efforce de dire tout entier ce réel, dont le rêve émané n'est pas la moindre partie. Il dresse la statue précise ; mais voyez, sa blancheur fait vibrer une atmosphère d'harmonie, ou bien son geste vaillant élargit autour d'elle une lumière héroïque.

Les images rapetisseuses surabondent dans la première manière de Jules Renard. Beaucoup sont restées célèbres : « Un steamer : un gros cigare » (5). Voici des trois-mâts aperçus à l'horizon. Ils glissent « dans leur écume, pareils à de fortes dames imposantes qui montrent en promenade la dentelle blanche de leur jupon (6) ». Pour le Jules Renard de cette époque, « dès que tombe une pluie fine, la rivière a la chair de poule » (7). Voyez, comme titubants de tempête, de vieux rochers qui « se couvrent d'écume, pères de famille vénérables mais ivres qui renverseraient, en buvant, de la mousse de champagne dans leur barbe » (8). Parfois l'image, autant ou plus qu'elle rapetisse, déforme : « La mer est moutonneuse. Un invisible et infatigable menuisier lui rabote, rabote le dos, et fait des copeaux » (9). Le naturel est métamorphosé en artificiel. Même procédé quand le premier Poil de Carotte nous montre des lapins vivants « les pattes de devant raides comme s'ils allaient jouer du tambour. » Le rapetissement ridicule peut être obtenu, — méthode paradoxale mais sûre — par le grossissement d'un détail. Jules Renard regarde passer une bande d'élégants, et il remarque : « Chacun avait une route nationale dans les cheveux. » (10) Sous l'élargissement hyperbolique de la raie ne semble-t-il pas que les têtes pauvres diminuent et disparaissent ?

Cette originalité excessive et forcée provient, pour une grande part, de la crainte d'être banal. L'humoriste est un homme qui, ayant beaucoup lu, a trop retenu ; il fuit, jusque dans les fossés et les fondrières, des souvenirs obstinés. Parfois il avoue naïvement son inquiétude. Dans un sonnet longtemps inédit mais qu'une intéressante revue nous fit connaître, Jules Renard se demande :

Sur les parfums chauffés brillants comme des flammes,
Sur les fleurs qu'on est las d'arroser, sur les femmes,
Qu'est-ce qu'on pourrait bien écrire de très doux ? (11)

« De très doux » ne serait-il pas amené par la rime ?... Si nous rencontrions une telle confession faite en prose, elle révélerait peut-être plus exactement la préoccupation de l'auteur. Ce n'est pas une fois, c'est vingt fois que, sans trop chercher, nous trouvons l'expression de cette inquiétude d'homme de lettres. La lune « est le désespoir du poète, qui ne peut en rien dire de neuf » (12). Jules Renard regarde tomber la neige et voici les réflexions que lui inspire le blanc et lent spectacle : « Je viens trop tard. Tout est dit depuis qu'il tombe de la neige — et qui pensent » (13). Nous songions à La Bruyère ; lui aussi. Mais il songeait, en outre, à Victor Hugo :

Oh ! n'insultez jamais une femme qui tombe !

« Assez. La neige m'ennuie. Si elle ne tombait pas, je l'insulterais » (14). Trop de souvenirs littéraires l'obsèdent et « la camelote des comparaisons encombre sa mémoire (15) ». La parodie lui est à la fois une petite vengeance contre ses persécuteurs et un moyen d'originalité à bon marché.

Ces fantaisies douteuses ou franchement mauvaises, est-ce pour en faire grief à Jules Renard que je les ai citées ? Non certes, mais pour établir une loi qui, sans doute, n'est pas universelle, qui du moins m'apparaît générale. Pour se prouver à lui-même son existence littéraire plus encore que pour attirer promptement l'attention d'autrui, le jeune écrivain qui pénètre dans une vieille littérature exagérera presque nécessairement son originalité. A-t-il de l'esprit ? il grimacera l'humorisme. Apporte-t-il une âme éloquente et passionnée ? il rugira romantiquement. Celui qui n'est pas doué recommencera éternellement les grinçants tours de force ou les puérils tours d'adresse, à moins que lassé il ne tombe aux platitudes académiques. Mais celui dont l'originalité est profonde, le temps et l'étude l'enrichiront assez pour qu'il dédaigne ce qui était faux dans son trésor premier. Il restera, ou plutôt il deviendra lui-même, en devenant naturel ; et nous aurons un classique de plus.

Au lieu d'illustrer cette loi par des exemples isolés, laissez-moi vous en proposer une large vérification que mon sourire appellera platonicienne. Le Socrate de La République étudie la justice dans l'État pour savoir ce qu'est la justice dans l'Individu. Il se trouve — dit-il à peu près — en face d'un même texte écrit deux fois, en caractères de dimensions différentes. Il lit de préférence les lettres plus largement tracées. Est-ce uniquement parce qu'un tel parallélisme serait favorable à ma thèse ? il me semble qu'une période littéraire subit une évolution analogue à celle d'un écrivain. Le XVIIe siècle, — sans doute parce qu'il serait par excellence l'âge classique — ne se contente pas d'un seul défaut de jeunesse. L'un et l'autre se retrouvent, et sous des formes multiples, dans sa prime pétulance. Le voici romantique dans les emphases magnifiquement rythmées de Jean-Louis Guez de Balzac. Le voilà bouffon dans les phrases contournées ou pointues de Voiture. Il est romantique dans les fanfaronnades pré-cornéliennes de Scudéry et j'allais dire : dans les exagérations pré-cornéliennes de Corneille débutant. Ses grotesques et ses burlesques sont des humoristes, ses précieux aussi. Et il est tellement vrai que l'humorisme est souvent une maladie de mandarin que le premier titre d'&oe;uvre burlesque qui vienne à l'esprit est un titre de parodie. Qu'importe l'Enéide travestie ? et qu'importent l'Illusion comique ou Médée ? Par les deux mauvais chemins, par les nombreux sentiers qui en partent et y reviennent, le siècle avance vers le royal carrefour. Il y trouvera, entre mille richesses sincères, la plénitude cadencée de Bossuet, l'esprit et le naturel de La Fontaine. II y trouvera, après le Corneille de Polyeucte, le Racine de Britannicus, de Phèdre, de cette Iphigénie, groupe détaché, semble-t-il, du Parthénon et dont la pureté de lignes ne saurait être comprise des petits arrivistes toujours plus pressés de parler que de savoir, toujours plus soucieux de crier haut que de voir et de dire juste. Les plus divins des poètes, Mesdames et Messieurs, restent pourtant des hommes, et qui furent d'abord des enfants. Au précieux, le plus pincé des sourires de l'humorisme, Racine sacrifie non seulement dans sa première tragédie où le tyran, s'il essaie d'avoir « l'air mauvais », ne parvient qu'à avoir « mauvais air » ; non seulement dans la seconde où Alexandre se propose de conquérir

Des pays inconnus même à leurs habitants ;

mais jusque dans cette Andromaque dont tant de scènes semblent déjà d'un ciseau infaillible taillées au plus blanc des Paros. N'éprouvons-nous pas un choc douloureux et comme une souffrance physique lorsque, rompant la noble harmonie, Pyrrhus, ancien incendiaire et nouvel amoureux, gémit :

Brulé de plus de feux que je n'en allumai ?

Oserai-je tout dire au sujet des riches espérances que donne l'admirable jeunesse d'aujourd'hui ? Ces réalisations seront peut être plus abondantes qui viendront des passionnés et des déclamatoires ; en revanche, ces promesses sont à plus courte échéance qui, sur des rameaux dont le froissement ricane, s'ouvrent, fleurs naturelles, parmi d'autres presque pareilles, mais qui ne sont, elles, que papier savamment froissé. Deux pièces, trois au plus, suffisent pour conduire Racine à sa perfection ; il en faut dix à Corneille.

L'humoriste — et par là, souvent il reste sympathique, même s'il n'a pas la force de dégager lentement en lui un classique — risque d'être un homme de douleur et de pudeur. Il garde un masque de gaîté outrancière et obstinée : ne pouvant montrer un visage de beauté sereine, il se refuse à révéler sa face crispée de défaite et rongée par la meute des souffrances. Les bouffonneries de Scarron gagnent une profondeur amère et je ne sais quoi de presque héroïque lorsqu'on songe aux tortures du bouffon et que les grelots s'agitent frénétiquement pour nous empêcher d'entendre, parmi les rires forcés, la déchirante victoire d'un sanglot. Les « sourires pincés » de Jules Renard nous choquent moins, si nous nous rappelons son enfance écrasée et que, fleur meurtrie dans le bouton par la gelée d'avril, son cœur n'osait s'ouvrir tant que l'atmosphère restait froide et indifférente.

Aux environs de 1897, Jules Renard semble dégagé de ses brillants et douloureux défauts. Désormais, il s'appliquera à « être un homme chez les hommes » (16). Seulement il gardera « l'œil de l'artiste » ; il deviendra — n'est-ce pas la définition même du classique ? — « un artiste humain ».

Je trouve un moyen facile d'étudier les nouveautés profondes de sa seconde manière en rapprochant les deux Poil de Carotte. Le roman date de 1894 ; la pièce est de 1900. Malgré la similitude des situations, quoique le personnage principal porte le même nom, nous avons bien devant nous deux enfants malheureux et de qui les caractères se manifestent différents. Douloureux et dignes de notre pitié, ils le sont également ; mais quelle plus chaude sympathie inspire le second ! La compression impérieuse ou sournoise a rendu lui-même sournois et méchant celui de la première manière : le persécuté, pour peu que l'occasion s'offre, devient bassement persécuteur. La bonté foncière du second a résisté à toutes les souffrances. On l'accuse d'avoir le cœur sec parce que, opposant à ses ennemis une sorte de résolution farouche, il leur a toujours refusé le plaisir et la victoire de le voir pleurer. Mais, quand la nouvelle bonne arrive, voyez avec quelle hâte et quelle précision il lui donne les renseignements utiles et, puisqu'elle n'a pas l'air de le repousser ou de le bafouer, comme facilement il penche vers la confession personnelle. Il s'écrie avec une ironie poignante : « Vous voyez comme j'ai le cœur sec, Annette, je me confie à la première venue. » Un mot de tendresse de son père suffit pour qu'il rejette la cuirasse d'indifférence dont il se protège et se meurtrit et pour qu'il s'épanche en une joie profonde et si nouvelle...

De se révéler à un autre, voici qu'il se connaît, ou du moins il se pressent. « Est-ce que je gagne a été connu, papa ? — Beaucoup, » répond M. Lepic... Combien Jules Renard a gagné à consentir enfin à se connaître... Ce n'est pas ce second Poil de Carotte qui prendrait la vieille bonne au plus perfide des pièges et la ferait jeter sur le pavé ; ce n'est pas lui qui, par la plus ignominieuse des calomnies, ferait renvoyer un professeur coupable d'avoir caressé un autre élève plutôt que le petit jaloux ; surtout ce n'est pas lui qui tuerait le pauvre chat avec cet acharnement follement féroce qui nous fait souffrir dans le livre. La seule optique théatrale est insuffisante à expliquer tant d'améliorations. L'art de Jules Renard a évolué ; et son cœur consent à laisser entendre ses battements. Maintenant il ne raille plus ses personnages et ses décors pour s'empêcher de les aimer. Jadis pincé, son sourire aujourd'hui est attendri. La caractéristique de cette deuxième manière — si classique — est double : l'auteur aime ce dont il parle et l'auteur aime la vérité.

Mais un scrupule semble le prendre. Certes, il est sûr de la sincérité de ses observations, de la sincérité aussi des fines et transparentes notations où il les enferme à mesure. Mais ces détails vrais et exprimés avec vérité pourraient encore être faussés par la façon dont on les rapproche et les groupe pour faire un ensemble. Voici à la partialité un dernier refuge possible. Pour le fermer, Jules Renard, trop consciencieux peut-être, renonce, plus encore que son maître La Bruyère, à tout artifice de composition. Il présente ses notes séparées, presque dispersées. Parfois cet isolement leur donne un aspect sec et déplaisant. Presque toujours cependant elles restent intéressantes non seulement par leur valeur propre mais par la personnalité invaincue de l'artiste. Il a un mérite qu'il ne saurait sacrifier, qui même semble chaque jour plus grand : l'écriture a encore gagné en précision heureuse. Je devrais, pour vous le montrer, lire, dans Nos frères farouches, tout ce qui concerne la vieille Honorine. Voyez-la qui avance « à peine, comme si elle se déracinait à chaque pas. » Regardez-la là-bas, au loin. Elle « revient par la traverse des champs, si courbée qu'elle paraît sans tête et que son bâton, où ses deux mains s'appliquent comme des nœuds, est plus haut qu'elle. » Et souvent quelle poésie, plus pénétrante d'être si discrète : « C'est son bâton qui repart le premier et fait le premier pas. Il doit savoir marcher, depuis le temps ! Si la vieille meurt dehors, loin du village, il est capable de rentrer tout seul à la maison ! »

La pluie tombait, grise, monotone et amorphe. Tout à coup un rayon de soleil la pénètre et voici la merveille : sur la plus vaste et la plus pure des courbes se disposent harmonieusement, se séparant et s'unissant, se nuançant et s'affirmant, toutes les couleurs. — Tendresse et vérité, qu'un rayon pénètre l'humorisme : il devient humour et poésie.

Cette troisième manière était-elle durable : définitive, ou qui conduit lentement à une quatrième manière impossible à prévoir ? manifestait-elle un scrupule passager, après lequel Jules Renard serait revenu, plus souple et plus riche, à sa seconde manière, si proche de la perfection ?... Seule la vie pouvait répondre à cette question. Une mort prématurée — Renard n'avait pas quarante-six ans — nous prive d'une réponse que nous espérions faite de chefs-d'œuvre.

Vous avez peut-être remarqué, Mesdames et Messieurs, que j'ai peu parlé du théâtre de Jules Renard. Je l'aime beaucoup et je n'ai rien de particulier à en dire. Les comédies sont avec les Bucoliques les meilleures productions de la seconde manière. Elles furent écrites assez tard pour échapper aux défauts de jeunesse ; les nécessités de la technique théâtrale défendirent les plus récentes contre le déssèchement voulu du dernier livre.

Ce qui fait le charme sûr et durable de presque toutes les pages de Jules Renard depuis 1897 c'est, autant que leur perfection formelle, la douce lueur d'humanité qui en émane. Il faut se souvenir que tous ses paysans appartiennent au centre de la France. Les trois méridionaux qu'il nous présente dans Ragotte ne comptent point. En 1893, l'humoriste les aurait rendus faux et amusants. En 1908, le classique évite ce qui serait caricatural. Il veut nous donner la chose rare et précieuse entre toutes la vérité. De ces êtres trop différents, il ne voit que les banales extériorités, et ses Carol sont franchement manqués. Mais ses compatriotes, farouches comme sa jeunesse, timides comme toute sa vie, discrets comme son art, son œil les pénètre jusqu'au fond, et sa phrase les emprisonne tout entiers, âme et corps, cœur et égoïsme. Il y a beaucoup de patience guetteuse et d'attentive persévérance dans son talent. Il dit de Ragotte « Il faut la regarder longtemps pour la voir. » II pourrait le dire de chacun de ses paysans. Et il fallait les regarder non seulement avec des yeux inquisiteurs et tenaces mais aussi avec une âme semblable à la leur, dans sa délicatesse plus continue et plus consciente. Sous leur silence et leurs réticences, il a su distinguer leur bonté foncière. Pour en rester persuadé, qu'on relise, dans les Bucoliques, le pur et souple chef-d'œuvre qui s'appelle La galette.

Cette bonté, qu'il savait apercevoir chez autrui parce qu'elle était en lui, poussa l'ancien humoriste et l'homme toujours avisé à des attitudes et à des gestes naïfs. Par générosité, il monta dans la galère où l'on n'entre que par intérêt. Ce rieur fit, sans rire, de la politique. Oh ! il ne se dirigea pas vers la « grande politique », celle des larges indemnités et des capiteux pots de vin. Il se laissa imposer, comme des devoirs et des moyens de faire un peu de bien, les obscurs honneurs du village. Conseiller municipal de la petite commune de Chaumot, il combattit, dans cette ombre lointaine, la puissance mauvaise du châtelain. Maire de Chitry-les-Mines, il essaya de moraliser ses cinq cents administrés et leur expliqua les beautés de l'anti-alcoolisme. Délégué cantonal, il prit sa fonction au sérieux et s'indigna contre des collègues qui visitaient trop rarement les écoles. Lui qui travaillait lentement et péniblement, il donnait à un petit hebdomadaire de Clamecy des Mots d'écrit d'une simplicité délicatement curieuse. Contre le curé de Pazy qui, pour des raisons intéressées, imposait aux enfants de Chaumot six kilomètres dans le froid matinal, il écrivait de péremptoires philippiques. Cet homme d'esprit ne craignait pas l'inélégance de se manifester anti-clérical. Sur les prêtres il répétait une phrase de son père, qu'il affirme « radicale », et qui l'est en effet : « Ce sont des menteurs ou des imbéciles » (17). Son anti-cléricalisme de village était fait d'amour et de pitié. Il avait trop connu, dès son enfance, l'atmosphère irrespirable créée par ces bigotes « chez lesquelles la religion est une espèce de maladie noire qui leur racornit l'âme et qui fait d'elles des chefs-d'œuvre d'égoïsme roublard et d'hypocrisie amère ». (18) Il avait vu de bonne heure le mal que le prêtre peut faire dans un ménage ; il continuait de voir sa puissance néfaste dans certains coins de province. Pour combattre avec quelque efficace, il consentait, lui, le railleur et le sincère, à s'engager dans une de ces armées où tout officier est une canaille, où tout soldat est un imbécile et qu'on appelle des partis politiques. Il croyait obéir à une nécessité de l'action; mais il ne manifestait pour son drapeau que tout juste l'enthousiasme indispensable. Si ses adversaires l'accusaient d'admirer le Bloc — il y avait, paraît-il, à cette époque récente et lointaine, quelque chose qui s'appelait le Bloc — il protestait : « Je ne gaspille point la faculté précieuse de l'admiration » (19). Il raconte quelque part, qu'il a vu « à l'étalage d'une grande maison de comestibles une dinde stupéfiante. Elle est énorme et pleine de truffes. Elle coûte quatre-vingt francs » (20). Et il moralise : « Elle est superbe et odieuse. Elle a l'air d'une basse flatterie aux riches et d'une insulte aux pauvres. Elle donne d'abord envie de se flanquer une bonne indigestion; puis, elle donne envie de pleurer ». Et le blocard conclut : « Tant qu'un misérable pourra mourir de faim et de froid au pays de cette dinde, le Bloc n'aura rien fait ». Le Bloc n'a rien fait, non plus que ses successeurs, non plus que Catholicisme et Monarchie ses prédécesseurs. Dès que l'amour coule entre les digues étanches d'une politique, qu'elle soit laïque ou cléricale, religion positive ou socialisme, comment le fleuve qui, avec sa grâce et sa spontanéité perd jusqu'à son noble nom pour devenir la dédaigneuse et vile charité ou la ridicule et exploiteuse philanthropie, féconderait-il encore les proches campagnes ? Mais, Jules Renard, artiste qui connut souvent la perfection et observateur clairvoyant du détail, n'a rien du philosophe. Il ne pense pas assez profondément pour pénétrer la stupidité et l'impuissance de ce que les libres-penseurs de troupeau appellent leurs « idées », ou de ce que le troupeau des fidèles appelle sa « doctrine ».

Nous aimons d'abord en lui l'artiste de la période parfaite et l'homme épanoui et révélé. Puis, consentant joyeusement aux préparations nécessaires, nous aimons la beauté de l'évolution du premier, de l'extériorisation du second. L'homme, en effet, n'a pas évolué : les premières hostilités de la vie l'avaient rendu farouche et secret ; une heure vint où il prit confiance et laissa voir toutes ses vertus natives. Un mot de tendresse suffit à jeter Poil de Carotte aux douceurs de la confession. La tiédeur du succès fondant les neiges de timidité qui cachaient le vrai Jules Renard, on connut sa bonté simple et forte. Presque à chacune des pages qu'il écrivit depuis 1897, on est tenté de s'écrier — et Jules Renard, après un recul, avouerait que le second éloge le touche davantage — : « Ah ! le bon écrivain !... Ah ! le brave homme !... »

(1) Paris-Journal, 28 octobre 1910. Charles Morice, Le Dictionnaire de rimes de François Coppée.

(2) Dans L'Ecornifleur.

(3) Je suis bien obligé de dire humoriste comme tout le monde depuis vingt ans. Mais je tiens à distinguer entre l'humorisme, maladie de jeunesse chez un Jules Renard, stupidité incurable chez un Marck Twain, et l'humour anglais ou allemand. Il est déjà pénible de n'avoir qu'un mot pour désigner la manière de philosophie romantique de Jean-Paul Richter et le sourire mêlé de larmes qui est peut-être romantique aussi chez Henri Heine mais qui, chez Dickens, est souvent profondément classique.

(4) L'Écornifleur.

(5) L'Écornifleur.

(6) L'Écornifleur.

(7) Histoires naturelles.

(8) L'Écornifleur.

(9) L'Écornifleur.

(10) Coquecigrues.

(11) Le Beffroi, octobre 1910.

(12) La Lanterne sourde.

(13) La Lanterne sourde. C'est Jules Renard qui souligne.

(14) La Lanterne sourde.

(15) L'Écornifleur.

(16) Bucoliques.

(17) Mots d'écrit.

(18) Mots d'écrit.

(19) Mots d'écrit.

(20) Mots d'écrit.

Repost 0
Published by C. Arnoult - dans De HR (conférences)
commenter cet article
21 juin 2008 6 21 /06 /juin /2008 14:31

J'ai eu peu de temps ces jours-ci pour numériser des textes, alors, pour la première et peut-être bien la dernière fois sur ce blog, je mets en ligne un fichier audio. Et je ne vous cache pas que je suis sacrément heureux de pouvoir le faire, car il s'agit d'un document rarissime, que j'ai longtemps cru inacessible.

On sait que Han Ryner eut une importante activité d'orateur. On dénombre ainsi pas moins de cinquante conférences, causeries et débats sur les trois années 1923, 1924 et 1925, pour donner un exemple. La société des Amis de Han Ryner fut d'ailleurs fondée en 1919 dans le but de recueillir ces "œuvres oratoires".

J'avais donc assez fort envie d'entendre la voix du vieil orateur barbu. L'espoir était faible. Toutefois, la bibliographie d'Hem Day (Han Ryner - Visage d'un centenaire, éd. Pensée & Action, 1963) mentionnait, bien laconiquement :

Disque phono.
Conférence : Cléricalisme et Libre Pensée.

Je me disais qu'il y avait quelque chance que l'enregistrement ait été conservé dans les archives de la Libre Pensée, mais sans trop me faire d'illusions. Et je ne poussai pas davantage mes investigations.

Et puis, il y a un an, en explorant le catalogue du CIRA Lausanne, je m'aperçois que le disque s'y trouve.

C'est donc grâce à l'équipe du CIRA que je peux aujourd'hui vous faire, non plus lire, mais bien écouter une conférence de Han Ryner ! Tous les chercheurs qui ont eu l'occasion de s'adresser au CIRA Lausanne connaissent la compétence, le dévouement et la gentillesse de Marianne Enckel et de tous les bénévoles associé-e-s. Je leur adresse un énorme merci, puisque sur ma demande, ils se sont débrouillés pour numériser le disque, ce qui apparemment n'a pas été une mince affaire !

Voici la référence (tirée du catalogue du CIRA Lausanne) :

RYNER, Han. Cléricalisme et liberté. France : Fédération nationale des libres penseurs de France et des colonies, [s.d.]. 1 vinyle 78 tours. Cf. la notice.

Le texte de cette conférence a paru en 1927 (Paris. Edition Les Beaux Arts, 39, rue de la Boétie, Cahiers de la République des Lettres, des Sciences et des Arts, n°5, janvier 1927). Je suppose que l'enregistrement a été fait a posteriori, peut-être aux débuts des années 1930.

La couverture donnée en illustration ci-dessous est celle d'une réédition belge (la brochure contient aussi Contre les dogmes), dont je ne connais pas la date de publication.

 
En pratique, vous pouvez soit écouter directement la conférence (six minutes environ) grâce au petit lecteur ci-dessus (nécessite Flash), soit télécharger le fichier audio au format MP3 ou OGG.

La qualité est évidemment toute relative, d'autant que le disque est en mauvais état. Il y a un fort bruit de fond. La voix de Ryner est cependant tout à fait audible. Si vous êtes capable d'améliorer le son de cet enregistrement, n'hésitez pas à me contacter.

Repost 0
Published by C. Arnoult - dans De HR (conférences)
commenter cet article
21 avril 2008 1 21 /04 /avril /2008 19:51

Une conférence de 1904, faisant peut-être partie d'un cycle de sept causeries (prononcées en 1904-1905) au cours duquel Ryner présenta son éthique individualiste. Il reviendra plus en détail sur le sujet ici abordé dans le deuxième chapitre de La Sagesse qui rit (son grand ouvrage éthique commencé dès 1905 mais publié seulement en 1928).

La numérisation a été faite à partir du texte recueilli dans Face au public. Dans cet ouvrage (toujours disponible), chaque conférence est précédée d'une brève présentation par Han Ryner.


Rapport des Morales et des Sociologies

Je trouve dans mes papiers ces quelques pages détachées de la Revue La Coopération des Idées, organe de l'Université Populaire du même nom. Le titre est accompagné de cette note : "Résumé d'une conférence faite à la Coopération des Idées". Ce résumé porte ma signature et j'ai dû l'écrire peu de temps après la conférence. Je ne retrouve aucune date, mais je crois pouvoir, sans grave erreur, situer cette causerie vers le milieu de l'année 1904.

*

Platon construit sa sociologie sur sa morale. Hobbes, appuyant les règles morales sur les nécessités de la société civile, semble vouloir justifier philosophiquement Machiavel qui sacrifie toute morale à la politique. Quelques-uns, enfin, avec plus ou moins de netteté, conçoivent une morale indépendante de toutes considérations politiques et sociales. J'appelle platonisme la première de ces trois tendances ; j'étiquette la seconde machiavélisme ; je désigne la troisième sous le nom d'individualisme.

Le platonisme a, chez Platon lui-même, deux formes bien différentes : libertaire et pédagogique dans la République, il devient despotique dans les Lois.

La République trace le modèle de l'Etat idéal, "l'idée" de l'Etat. Platon en écarte tout élément empirique, les lois aussi bien que les intérêts. Les lois lui paraissent toujours inutiles. Si l'Etat est sain, il n'en a pas besoin ; s'il est gâté, elles ne remédient à rien. La cité ne peut être maintenue que par l'éducation, et la politique se réduit à la pédagogie.

De grandes espérances pédagogiques grisèrent, voici quelques années, les républicains, et nous entendions affirmer que toute école ouverte ferait fermer une prison. On a bâti, depuis, beaucoup d'écoles et quelques prisons. C'est que l'instituteur, en enseignant les préjugés sociaux, les ébranle. La "morale civique" risque de faire réfléchir, de faire comprendre que morale et civisme sont des termes contradictoires. La hardiesse n'est pas toujours heureuse qui appuie le mensonge sur la vérité et qui réclame de notre raison les gestes absurdes qu'on a peine à obtenir de l'inconscience passive. La pédagogie ne serait une politique que dans une société libre et juste.

Dès que Platon, d'ailleurs, veut créer une cité viable, il ne compte plus uniquement sur l'éducation, mais il promulgue des lois. Pour conserver sa société vertueuse, il l'écrase sous le plus dur des despotismes. Le gouvernement, représentant armé de la conscience, ne laisse à l'individu aucune liberté d'action, de sentiment ou de pensée. Une réglementation minutieuse envahit jusqu'aux replis les plus secrets de la vie privée ; elle s'inquiète des relations conjugales ; et c'est la loi qui assortit les mariages. Le désir rapproche les êtres semblables. Il faut lutter contre cette tendance naturelle, car il est bon pour l'Etat que l'époux et l'épouse soient très différents et qu'un juste mélange de force et de douceur prépare des générations équilibrées. Les époux, indiqués en apparence par le soit, seront donc désignés en réalité par d'heureuses supercheries des magistrats. Combien le Platon des Lois est hostile à toute liberté, on le voit encore mieux quand ce grec repousse l'indépendance de la "musique", quand ce poète exile Homère, quand cet artiste, sévère et absurde comme un prêtre égyptien, immobilise l'art en des formes hiératiques et interdit à l'artiste de "montrer ses ouvrages à aucun particulier avant qu'ils aient été vus et approuvés des gardiens des lois et des censeurs établis pour les examiner".

C'est que Platon entreprend une œuvre contradictoire. Il veut fonder la politique sur la morale, oubliant qu'il n'y a ni politique indifférente aux résultats, ni morale préoccupée des résultats. La contrainte obtient des succès matériels, mais comment créerait-elle cette spontanéité, la vertu ? Même elle la détruit nécessairement chez les gouvernants comme chez les gouvernés. Commander est un premier crime qui conduit à tous les crimes ; obéir, une première lâcheté qui mène à toutes les lâchetés. Notre docteur de vertu, qui aspire à descendre et à devenir législateur, ne s'aperçoit même pas qu'il fait appel aux deux moyens immoraux, la contrainte et la mauvaise foi. De sorte que, dans la pratique, on ne voit pas toujours en quoi le platonisme diffère du machiavélisme.

Des gouvernements platoniciens ont, à certaines heures, encombré l'histoire et ils ne paraissent pas plus regrettables que les autres gouvernements. La théocratie est la forme la plus fréquente du platonisme politique, et il faudrait être menteur comme le plus inconscient des hommes pour louer le gouvernement de Calvin à Genève, le gouvernement des jésuites au Paraguay ou le gouvernement qu'exerça le Père La Chaize sous le pseudonyme de Louis XIV. Si quelque naïf, soucieux surtout de n'être tyrannisé que par des gens vêtus comme lui, m'objecte qu'un prêtre n'est pas un philosophe, je lui citerai quelques platoniciens laïques aussi cruels et aussi austères que les meilleurs inquisiteurs et, au premier rang, le vertueux Saint-Just.

Machiavel ne se préoccupe guère de justifier, moralement sa politique ; seuls les résultats l'intéressent. Pour lui, toujours "la fin justifie les moyens". Parmi les moyens qu'il conseille, il place au premier rang la mauvaise foi et la cruauté. Certes, il n'aime pas ces procédés pour eux-mêmes, et il blâme "la cruauté mal employée". Il ne faut commettre que des crimes "dont la grandeur couvre l'infamie". Il faut détruire l'adversaire d'un seul coup, et remettre ensuite un masque de douceur et de sourire. Octave ayant tué suffisamment, Auguste peut faire adorer par les siècles sa clémence. Je cherche dans l'histoire de France un geste que Machiavel approuverait complètement, et je n'en trouve point. Il n'est pas assez naïf pour reprocher à Charles IX le crime d'avoir tué beaucoup de protestants, mais il est assez habile et résolu pour blâmer la faute de ne les avoir point tués tous. Les massacres de septembre ne le satisferaient pas non plus, puisqu'ils laissèrent vivre un grand nombre de suspects. "Quiconque veut établir une république dans un pays où il y a beaucoup de gentilshommes ne peut réussir sans les détruire tous".

Machiavel est un homme pratique qui donne des conseils, non des théories. Les esprits plus philosophiques qui arrivent aux mêmes conclusions que lui partent d'un individualisme maladif. Car, s'il n'y a que des folies sociales, il y a aussi, à côté de la sagesse individualiste, une folie individualiste. Il ne faut pas confondre avec le noble individualisme de la raison et de la volonté d'harmonie, l'individualisme grossier de l'appétit ou l'individualisme dionysien de la force et de la "volonté de puissance". Le premier nie la cité d'oppression et de haine, parce qu'il affirme l'individu et parce qu'il affirme l'humanité ; l'autre confond l'appétit ou le pouvoir matériel avec le droit et proclame dans l'individu la bête plus que l'homme. "L'homme, dit Hobbes, est un loup pour l'homme". Il ne connaît que l'agression et la peur, et sa folie belliqueuse aboutit souvent à une paix de tyrannie ou de servitude.

Socrate est le premier des grands individualistes que j'aime, le premier individualiste de la "volonté d'harmonie". Le vrai Socrate ne se trouve ni dans Xénophon, brute, impérialiste, ni dans Platon, le plus merveilleux des génies métaphysiques, mais que ses facultés mathématiques et constructives conduisirent à la manie législatrice. Les dialogues de l'un et de l'autre sont des romans à thèse à travers lesquels il faut deviner le vrai Socrate. Il serait à désirer que des critiques amoureux et méfiants, des Strauss et des Renan, étudient la Vie de Socrate comme le dix-neuvième siècle a étudié la Vie de Jésus. Malgré les tendances aristocratiques des disciples infidèles par qui nous le connaissons, on sent dans Socrate un ennemi de l'aristocratie autant qu'un du peuple. S'il irrite les démagogues par son opposition dans le procès des généraux, il refuse aux Trente Tyrans de leur livrer Léon de Salamine. Il raille le tirage au sort des magistrats, mais il se moque des Trente et les compare à des bouviers qui ramèneraient chaque soir un troupeau moins nombreux et plus maigre. Il est de ces indépendants qui proclament leur conscience, non les conventions de droite ou de gauche, et qui finissent par unir contre eux tous les partis. Dans son entretien avec Glaucon, l'ignorant qui aspire à gouverner Athènes, Xénophon voit une oeuvre maïeutique, et pourtant la traduction inintelligente et infidèle laisse deviner que Socrate, ici, est ironique. Regardés de près, ses arguments signifient que c'est le projet même de gouverner qui marque sottise et ignorance.

Après la mort de Socrate, les cyniques, puis les stoïciens continuent d'opposer à l'absurdité des "lois écrites" la justice et la vérité des "lois non écrites" et ne consentent à obéir qu'au dieu qui est en eux. Plusieurs modernes savent aussi que "l'état de nature" est éternel et que, parmi les ténèbres des organisations sociales et religieuses, les patries et les églises, c'est à la seule conscience individuelle qu'on doit demander la lumière.

Locke réfute victorieusement Hobbes et Herbert Spencer appuie sur la théorie de l'évolution une noble doctrine individualiste.

Herbert Spencer sait que la société parfaite ne connaîtra plus ni codes ni juges. Il espère qu'elle s'établira, la noble harmonie libertaire, par le seul jeu des lois naturelles et de l'évolution cosmique. Le fait social étant donné, il lui semble nécessaire que de l'égoïsme sorte l'altruisme et que l'hérédité rende, à chaque génération, les sentiments altruistes plus prédominants.

J'hésite à partager ces vastes espérances. La société naturelle est, en effet, conseillère de paix et d'amour. Mais la société civile qui crée des patrons auxquels je paie le droit naturel de travailler, des propriétaires auxquels je paie le droit naturel de reposer dans un abri qu'ils n'occupe point, des juges qui s'arrogent sur moi droit de vie et de mort, des officiers qui osent m'ordonner de mourir et même de tuer, la société civile, par son injustice fondamentale et sa fondamentale tyrannie, met tous les opprimés en légitime défense et crée un état de guerre qui ne finira qu'avec elle. Or est-elle destinée, la vieille aux mille masques, à finir jamais ?...

La force peut triompher d'une violence particulière et repousser une forme déterminée de la contrainte. Mais comment la violence détruirait-elle le principe même de la violence ?

Le combat entre la raison, puissance individuelle et morale, et l'Etat, force collective et brutale, ne serait-il pas éternel ? Quand le conflit devient aigu, chacun des deux adversaires triomphe sur un plan différent. La Bête tue l'Homme. La victoire morale de l'individu est une réalité supérieure. Mais, si on la cherche autre part qu'en son esprit hautain et en son cœur satisfait, elle s'évanouit comme un fantôme. Les paroles libératrices d'un Socrate sont traduites en mensonges sociaux par des Xénophon et des Platon. Jésus, ennemi des organisations religieuses et sociales, sert de prétexte à la plus organisée des religions et son nom pendant des siècles, est invoqué par toutes les tyrannies. La philosophie stoïcienne finit par des jurisconsultes partisans du pouvoir absolu et qui, considérant théoriquement l'esclavage comme un fait contre nature, rédigent pourtant des lois positives pour régler les relations des maîtres et des esclaves.

Peut-être convient-il de ne rien espérer comme de ne rien craindre. Nous ne proclamons pas naïvement : "La vertu est la meilleure politique". Nous déclarons fièrement : "La vertu est belle ; toute politique est laide". Nous ne nous promettons, pour demain, ni paradis céleste, ni paradis terrestre. Nous ne nous préoccupons que de ce qui dépend de nous. Nous ne voyons pas comment le conflit finirait entre la basse maxime sociale : "La fin justifie les moyens" et la hautaine maxime morale : "Fais ce que dois, advienne que pourra". Si notre choix est fait, c'est que nous savons qu'il n'est pire douleur que le sentiment de sa propre inharmonie. Sans hésitation, sans préoccupation des résultats extérieurs, l'homme conscient fait ce qu'il se doit, maintient, au milieu des cacophonies sociales, son harmonie, et il porte haut, avec le mépris des populaces qui gouvernent et des populaces qui obéissent, le respect du seul individu.

Repost 0
Published by C. Arnoult - dans De HR (conférences)
commenter cet article
30 janvier 2008 3 30 /01 /janvier /2008 16:44

En octobre dernier, Livrenblog — que l'on consulte avec profit quasi quotidiennement — montait ici un petit dossier sur H.G. Ibels (un article sur, un article de et plein de dessins dudit). Le 9 janvier, Les Fééries Intérieures ripostaient avec un sonnet d'André Ibels dédié à Saint-Pol-Roux. Le 25, Livrenblog reprenait l'avantage avec un "masque parisien des « IBELS » Artistic’s et littéraires" par un chroniqueur de La Plume (lire). Le blog Han Ryner entre à son tour dans l'arène blogosphérique ibelsienne, muni de ses gros sabots et d'une conférence prononcée par Han Ryner en 1927 sur le frérot le moins connu des deux Ibels, André. [Le 3 février : Livrenblog vient de gagner par knock-out poétique, avec une ballade — Régnier ! - arbore ton oeillière ! — extraite des Talentiers d'André Ibels !]

Ladite conférence faillit ne jamais être publiée, car comme on nous le précise en note : La sténographie originale de cette conférence fut détruite — on ne saura jamais pourquoi — par le mari de la sténographe pris subitement d'un accès d'incompréhensible jalousie. Han Ryner eut alors la gentillesse et la peine de l'écrire. Le texte finalement édité aux éditions de L'Idée Libre en 1927 est suivi de "Notices biographiques et bibliographiques", en réalité un florilège d'opinions.

Notons que le seul livre d'André Ibels disponible actuellement est un roman érotique de 1930 La Bourgeoise pervertie (réédition La Musardine). Mais il y a pas mal de choses sur Gallica. Enfin, l'un des fameux "fusains réhaussés de couleurs" dont il est question plus bas est en vente chez un antiquaire, qui en montre des photos ici.


André Ibels (Esquisse d'un « En-dehors » à l'aube du XXe siècle)
[scan de l'ouvrage]    [brochure à imprimer]
[brochure électronique]
[Les Brochures du Blog Han Ryner]

[Conférence] [Notices]

Han Ryner

André IBELS

(Esquisse d'un "Endehors" à l'aube du XXe Siècle)

Conférence faite à l'Université Alexandre Mercereau
Le Caméléon

Mesdames, Messieurs, mes chers Amis, André Ibels, dont je vais vous entretenir ce soir, aura 55 ans au mois de mai de cette année 1927. Il a publié une quinzaine de volumes, des brochures et des articles si nombreux que Dieu lui-même — si, comme nous l'enseignent Pythagore et Platon, il est plus géomètre qu'arithméticien, — ne doit pas en savoir le nombre.

Son œuvre, très inégale et où il ne faut pas chercher la perfection, mais où l'on trouve toujours : puissance, couleur, mouvement, est tellement intéressante, tellement passionnante, que depuis un mois j'ai joyeusement interrompu le travail qui m'occupait pour joyeusement me consacrer à l'étude de ses romans, de ses drames et de ses poèmes.

Et cependant, André Ibels n'est pas illustre. C'est à dire qu'il n'a jamais eu aucun prix littéraire ; qu'il n'est même pas décoré, comme tout écrivain de 40 ans exempt de génie et de casier judiciaire.

S'il n'a, selon le mot de Flaubert, aucun de ces « honneurs qui déshonorent », c'eut certainement qu'il n'en a pas voulu.

Mais comment se fait-il qu'il ne soit pas célèbre ? Voilà ce que je veux tenter de vous expliquer. En étudiant sa vie et surtout son œuvre, nous apprendrons que, s'il reste glorieusement obscur, il le doit en partie à ce qu'il est un original et un révolté, mais surtout peut-être à ce que, comme dit son ami le poète Louis Marsolleau : André Ibels est « un génie dispersé » (1). André Ibels est né le 13 mai 1872, d'une mère d'origine espagnole et d'un père d'origine écossaise. Il est fier de la grande famille à laquelle appartenait son père et découvre en lui-même de belles hérédités et qui l'intéressent. André Ibels est ici trop modeste ; il oublie trop que l'individu réel reste un miracle aussi rare dans les races nobles que dans le peuple. Son père, grand industriel, employait des centaines d'ouvriers mais, sur la fin de sa vie, il se ruina en procès et en entreprises trop hardies.

Sa mère, musicienne née, élève de Litz, mourut de bonne heure. Le petit André eut l'existence pénible des orphelins mis en pension dès leur plus tendre enfance. Bientôt d'ailleurs le Collège Chaptal ne parut pas suffisant pour le précoce révolté et on l'envoya en Allemagne chez les Frères Moraves. De chez ces êtres religieux et autoritaires, il revint méprisant pour toujours autorité et religion.

Au Lycée Charlemagne, où on l'envoya ensuite, cet étonnant autodidacte n'apprit jamais rien que contre ses Maîtres. Il avait par exemple pour professeur de français, un certain François Fabié, versificateur honnête et qui, dans les « Morceaux Choisis » de cette époque, était vanté par ses collègues comme un poète. Ce Fabié avait eu la présomption d'opposer à La Terre d'Émile Zola un pauvre volume de vers hostile et parasite comme son titre : La Bonne Terre. Le jeune André Ibels proclama hardiment dans un de ses devoirs La Terre comme son livre de chevet.

Le proviseur Fallex, autre versificateur médiocre et qui — poux sur un lion — vivait d'Aristophane comme Fabié vivait et piquait sur Emile Zola — invita le petit indépendant à étudier désormais chez lui la littérature.

Le jeune lycéen avait déjà fait brillamment ses débuts de journaliste. Il avait porté à Magnard un article qui avait paru en bonne place dans le Figaro. Il continua cette carrière précocement commencée. Non content d'écrire dans les journaux qui existaient, il fonda lui-même, à sa sortie du régiment, quelques périodiques. Il fonda par exemple, avec Charles Chatel, La Revue Anarchiste, qui ne tarda point à être saisie. André Ibels la continua sous un autre nom et inventa ce mot : « Libertaire » qui était destiné à une si brillante carrière. Naturellement, le hardi publiciste fut compromis dans le fameux « procès des Trente ». Il aura d'autres occasions de faire connaissance avec ce qu'un Procureur Général appellerait sans rire et sans s'indigner « La Justice de notre Pays ».

Ses campagnes de journaliste le conduiront une douzaine de fois en correctionnelle (2). C'est qu'André Ibels s'attaque hardiment aux puissances.

Il fit une campagne très ardente contre l'Assistance Publique et 1'intitula sans mâcher les mots : « Les voleurs des pauvres ».

Une autre de ses campagnes, la Traite des Chanteuses, obtint un résultat au moins officiel. En décembre 1906, Clemenceau, qui ne faisait pas encore la Guerre, interdit par circulaire (il était Ministre de 1'Intérieur) les quêtes et autres moyens de prostitution usités dans les beuglants (3).

Le révolté qu'est André Ihels ne s'est pas exprimé seulement de façon quotidienne par des articles de journaux, mais aussi de façon durable, en de magnifiques et puissants poèmes.

Comme poète, il débuta par les Chansons Colorées, qu'il a négligé de me faire connaître, — sans cloute parce qu'il méprise en elles : un recueil (4).

Au contraire, il reste légitimement fier des deux vastes poèmes épiques qu'il a publiés en 1896 et en 1907. Le premier, les Cités Futures, obtint un large succès. Ledrain, dans l'Éclair, Jaurès dans la Dépêche de Toulouse, Armand Sylvestre dans le Journal, les vantèrent magnifiquement. Et, dans le Figaro, le poète Rodenbach les compara aux Paroles d'un croyant.

Rodenbach avait raison, si nous regardons au mouvement ; tort, si nous confrontons les couleurs.

Rodenbach avait raison, s'il voulait signaler chez le grand prosateur d'hier et chez le grand poète d'aujourd'hui une égale ardeur révolutionnaire. Mais quelle différence dans les tendances : Lamennais est un démocrate qui espère tout du peuple éclairé ; André Ibels est un individualiste qui méprise les foules et donne aux révoltés le nom de rois, magnifique pour lui, injurieux pour Lamennais.

Il dédie « A la Race de Caïn » le poème des Cités Futures qui est « l'histoire de ses luttes épiques » et s'applique à « réveiller les cœurs enlisés dans les sables de la crainte et de l'humilité. » Les foules, que Lamennais appelait à la libération, paraissent à André Ibels composées d'incurables esclaves esclavagistes. Elles ne sauront jamais que crucifier les nobles révoltés (voir Notice).

Il ne voit de salut qu'à « détruire les villes des faux mages et vers les Chanaans s'exiler pour édifier les Cités Futures ».

Au point de vue de l'art, ce qui frappe le plus dans ce puissant poème, c'est sa solide et originale unité. Singulièrement originale, puisque le poème est à la fois double et un. L'action est contée en une prose rapide, mais chaque élément de la fable soulève en vers magnifiques un vaste mouvement lyrique.

La composition du Livre du Soleil (voir Notice) est semblable et les deux parties sont fondues avec une science encore plus sûre. La prose ici est elle-même poétique. Elle dit par fragments ingénieux le noble mythe d'Adonis. Les vers chantent des vérités, des beautés, des clans modernes où le poème antique et le poème actuel se marient souples et splendides, en duo d'éternité.

Le poète André Ibels a encore publié un recueil de ballades satiriques : Talentiers. Il appelle de ce nom et il méprise avec une verve vigoureuse tous ceux qui écrivent « bien » ou « mal » pour ne rien exprimer on pour exprimer des riens.

L'idéal du style pour André Ibels ne serait-il point dit avec un suffisante exactitude par la formule de Buffon « le style n'est que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées ».

Le style d'André Ibels, comme la pensée émue d'André Ibels, a toujours la flamme, la couleur, le mouvement. Il n'a pas toujours la grâce et l'harmonie.

Peut-être André Ibels est-il, pour mon goût de mandarin dépravé, trop indifférent à la pureté. Faut-il avouer toute la vérité ? Il lui arrive quelquefois d'écrire aussi mal que Molière, que le duc de Saint-Simon, que Balzac ou que Stendhal.

Vous riez et vous voyez que je souris, mais mon sourire a-t-il une signification et une direction unique ? Je trouve peut-être des défauts au style de ces grands écrivains et que les contemporains délicats n'avaient pas tout à fait tort contre eux. Mais, si Fénelon blâme avec justice « le galimatias » de Molière, comme Molière a raison devant la postérité contre ce Fénelon dont les grâces blondes sont complètement fanées et dont les douceurs savantes se sont affadies !

Est-ce surtout parce que révolté et écrivain au style puissant et rugueux comme la révolte même qu'André Ibels n'est pas arrivé à la Gloire méritée ? Est-ce plutôt parce que, selon le mot de Louis Marsoleau, que je citais au commencement de cette causerie, il est « un génie dispersé » ?

Je me rappelle en ce moment les vers fiers et nostalgiques de La Fontaine :

J'irais plus haut peut-être au Temple de Mémoire,
Si dans un genre seul, j'avais usé mes jours.

La Fontaine se trompe pour l'avenir. Ceux qu'elle trouve trop riches et trop divers, la postérité encombrée se charge de les appauvrir et de les unifier.

Le multiple La Fontaine n'est plus guère pour nous que le fabuliste. Mais avant que l'avenir simplificateur l'ait émondé, celui qui fleurit sur trop de branches trop hardies et divergentes inquiète et déroute les contemporains. Seuls, les esprits perspicaces, et ils sont rares, voient sous l'épanouissement magnifiquement ramifié l'unité solide du trône.

D'ailleurs l'unité d'André Ibels, nous la trouverons dans la qualité la plus désagréable à ceux qui font le succès, dans l'indépendance, dans la belle inquiétude qui, toujours à la recherche de sentiers nouveaux, méprise les routes grégaires vers la réussite.

Ce journaliste et ce poète est aussi un peintre, un dramaturge, un romancier. Peintre, il a un métier personnel, des procédés originaux, un talent inédit parce qu'il a quelque chose à dire et a montrer que les autres ne disent point et ne montrent point (voir Notice).

Il réalise la clarté comme les plus éblouissants impressionnistes et il modèle la masse comme le feront, dès qu'ils seront équilibrés, nos meilleurs cubistes. Ses arbres avancent, criblés de soleil, et ses maisons ou ses rochers semblent vibrer dans la clarté enveloppante. Il réalise cette merveilleuse synthèse : le volume dans la lumière.

Le dramaturge n'est pas moins original et moins complexe. Une pièce de lui Le Convoi, a été jouée plus de 1.500 fois et le critique de l'Humanité d'alors écrivait : « Pour la propagande pacifiste, c'est la meilleure pièce que nous connaissions. »

Mais nous n'entendons pas ici, comme trop souvent aux pièces de propagande, un dialogue pauvrement et gauchement tendancieux. Le peintre qui unit volume et lumière sait, dramaturge, manier l'émotion, la pensée et la vie.

D'autres de ses drames attaquent la famille : Il neige, par exemple, Autour de la lampe ou cette Page Blanche (voir Notice) qui obtint un double succès : au théâtre, sous le titre Le Lit Nuptial et sous une signature que je ne daignerai pas vous dire ; en librairie, sous la forme d'un roman puissant, profond et touffu.

Ibels tirera aussi un roman d'un autre de ses drames La Maison de l'Enfer, trois actes discutés, applaudis aux Escholiers, sous le titre d'Autour de la Lampe (13 mai 1908).

Drames et romans se valent : aux uns comme aux autres on admire la construction solide, savante et personnelle ; la création de caractères profonds, âpres et farouches ; la puissance d'enfermer leurs luttes, j'allais dire leurs rugissements, dans la solide cage d'une action vraie. On peut dire d'eux tout ce qu'Henri Duvernois écrivait à propos d'un de ces romans : tout cela est « gonflé à la fois de pensée et de vie ».

Le romancier n'est pas moins dramatique que l'homme de théâtre, mais sa pensée s'explique plus au large et la puissance ardente de la vie n'empêche pas chez lui une rare subtilité d'analyse.

Un de ses romans : L'Arantelle (5) dit l'artiste et l'homme dans 1'artiste. lbels a fait de son artiste un sculpteur céramiste et, avec une merveilleuse conscience, il n'a écrit ce livre qu'après avoir travaillé quelque temps comme ouvrier céramiste.

Peut-être cet excès de conscience a déséquilibré quelque peu les proportions. Peut-être voyons-nous la flamme des fours et le fleuve splendide des coulées plus encore que les hommes et leurs souffrances.

Un autre grand roman d'André Ibels, Gamliel, au temps de Jésus (voir Notice) — son premier roman — est une biographie romancée parue en 1901, vingt ans avant l'invention du genre, si nous en croyons les savants et impartiaux fabriciens des Nouvelles catholiques. Pardon, j'oubliais qu'elles n'avouent plus, ces Nouvelles, mais, présomption et tartufferie mêlées, osent se donner pour Littéraires.

André Ibels avait consacré quatre années d'études à la documentation de ce grand livre. Aussi y voyons-nous, dans une neuve lumière, toute la Palestine, mœurs et paysages, au temps de Jésus.

A Gamliel, docteur en Israël, ministre du roi Agrippa et premier féministe que l'histoire nous fasse connaître, André Ibels a voulu redonner l'importance et la taille que lui voyaient ses contemporains.

Il a voulu aussi remettre à sa place, qui lui parait petite, Jésus « son turbulent élève ». Effort piquant, mais moins impartial que ne le croit 1'auteur. La perspective des contemporains — il devrait le savoir, lui qui en est victime n'est pas plus juste que celle de la postérité.

Heureusement, un grand artiste comme André Ibels ne fait pas toujours ce qu'il veut : lorsqu'il se trompe dans son projet, la réalisation vaut mieux que l'intention. Dans ce livre, Gamliel, au temps de Jésus qui croit rapetisser Jésus, les pages les plus belles, celles qui restent obstinément dans notre souvenir et qui nous émeuvent par leur tenace grandeur sont celles qui concernent Jésus. Nul lecteur n'oubliera le Songe d'Ebyathar, par exemple, formidable cauchemar où le sang qui coule du Calvaire couvre la terre et, pendant des siècles, attarde la marche lourde de l'humanité.

Le Jésus d'André Ibels ne meurt pas sur la Croix. Dépendu à temps, il vit de longues années dans la solitude. Il en sort pour aller vers des hommes qui, lui dit-on, prêchent et pratiquent sa doctrine. Ils sont particulièrement puissants à Antioche, mais le vieillard qui les visite n'est pas reconnu et, dès qu'il parle, on le chasse comme hérétique.

Il ne trouve secours et amitié que chez un inconnu, un désabusé comme lui, Hermolaos, qui fut prêtre d'Apollon. Ils vont ensemble longtemps sans se dire leurs profondeurs.

Mais il est des jours où l'on a besoin de se révéler tout entier au compagnon. En une de ces heures de faiblesse et d'abandon où l'on cherche par des aveux et des récits à jeter son propre fardeau sur les épaules voisines, Jésus raconte qui il est.

En entendant le nom déjà glorieux, Hermolaos tombe à genoux. « Eh quoi, s'écrie Jésus horrifié, vas-tu toi aussi , m'adorer stupidement comme les autres ? — C'est bien assez, répond Hermolaos, de te pardonner... Mais à Jésus, on pardonne à genoux. »

Les scènes sont nombreuses dans ce livre qui ont même grandeur épique et même profondeur tragique.

Les deux derniers romans d'André Ibels, La Maison de l'Enfer (voir Notice) sont d'une égale beauté dramatique et les caractères, plénitudes vivantes, y sont étudiés et analysés avec profondeur et subtilité.

La Maison de l'Enfer est une modernisation de l'aventure de Phèdre. Je ne lui ferai pas 1'injure de la comparer à certain Supplice de Phèdre, d'Henry Deberly, que l'Académie Goncourt vient de couronner (1927).

André Ibels pousse la tragédie au drame. A Racine, il ajoute souvent Shakespeare, parfois même d'Ennery si 1'on veut ; Henri Deberly, malgré quelque subtilité dans l'analyse — mais sur ce point, ses tâtonnements, parfois heureux, sont si inférieurs à la sûre maîtrise d'André Ibels — que je suis tenté de l'appeler, depuis son succès extérieur : un néant couronné. Le pauvre homme recule devant toutes les audaces de Racine !...

Dans son étrange Phèdre, quand on annonce la mort de Thésée, c'est que Thésée est vraiment mort. Et Phèdre, veuve, véritable, n'ose jamais avouer son amour à Hippolyte. Quant à ce ridicule Hippolyte, il tente de se suicider parce qu'Aricie l'a quitté. Sa main tremble, je suppose, en replis tortueux, de sorte qu'il se rate magnifiquement. Ce recul continuel devant toutes les situations, cette série, si j'ose dire, de non-situations aurait quelque chose d'amusant et de vaudevillesque si Deberly manifestait quelque puissance comique.

Hélas, le malheureux lauréat n'a pas plus le sens comique que le sens tragique ou le don de la vie et son style n'est que platitude et vulgarité.

Par son absence de personnalité et par ses jolies timidités de bébé bien sage, le petit Deberly méritait vraiment la couronne dans la plus solennelle des distributions de prix qui puérilisent si gentiment notre littérature contemporaine.

 

André Ibels, oublié et si souvent volé, sait que parmi les oubliés et les volés d'aujourd'hui seront choisies les grandes gloires de demain. Et lui, qui fut peut-être le premier Nietschéen français, peut répéter avec fierté le mot hautain du prophète de Zarathoustra : « Nous autres, hommes posthumes ».

Han Ryner

Janvier 1927.

NOTE. — La sténographie originale de cette conférence fut détruite — on ne saura jamais pourquoi — par le mari de la sténographe pris subitement d'un accès d'incompréhensible jalousie. Han Ryner eut alors la gentillesse et la peine de l'écrire.

A cette conférence, on eut le plaisir d'applaudir dans les récitations des proses et des poèmes d'André Ibels : Mmes Marguerite Monval, du Vaudeville, Lysiane Brousseau et Regina Capello ; et Me Marco Robert.

 


[Conférence] [Notices]

Notices

Biographiques et Bibliographiques

André Ibels, en effet, depuis l'âge de dix-huit ans a écrit dans les journaux de France et de l'Etranger. Il débuta par une chronique au Figaro. Depuis, on peut trouver sa signature dans presque tous les grands quotidiens et dans les revues. Citons, seulement dans les revues : La Plume, Le Mercure de France, L'Ermitage, La Revue Bleue, et dans les quoti- diens : Le Petit Journal, Le Petit Parisien, Le Matin, L'Eclair, La Lanterne, La Dépêche de Toulouse, Le Journal du Soir, Le Pays, La Justice. C'est au Matin qu'il amorça sa grande campagne contre la Traite des Chanteuses, qui sauvait de la prostitution « obligatoire » 5.000 à 6.000 pauvres filles ; c'est également au Matin qu'il amorça sa courageuse campagne contre l'Assistance publique : Les Voleurs des Pauvres, et c'est encore à L'Eclair qu'il la continua. Cette campagne fut la cause des grandes améliorations qu'on apporta depuis à l'A.P. C'est également à L'Eclair que, le premier, en 1908, il dénonça les méfaits des stupéfiants (paradis artificiels). C'est encore à L'Eclair et en se plaçant uniquement au point de vue des malades, qu'il demandait dans la moitié des hôpitaux de Paris, les soins des Sœurs diplômées comme infirmières. Et c'est dans le Journal du Soir qu'il défendit le sort des Aveugles, alors presqu'abandonnés par les pouvoirs publics. Dans la Lanterne, sous le titre : Les Caboulots de l'Amour et de la Mort, André Ibels fit une vigoureuse campagne et obtint l'article 10 de la Loi du 1er septembre 1917 qui supprimait la prostitution dans les cabarets. De ce fait, plus de 10.000 cabarets à femmes furent fermés.

Opinions :

D'Eugène Ledrain, dans L'Eclair... (7 mars 1896).

Je vis entrer chez moi, il y a six semaines environ, un tout jeune homme, aux yeux noirs, très étincelants. Sa conversation tantôt fine, tantôt exaltée me surprit fort. Je ne suis pas habitué à rencontrer unies celte distinction et cette sincérité dans la jeunesse qui est d'ordinaire un peu gauche et un peu trop habile...

... Mais j'avoue — et je le pressentais — les Cités Futures de M. André lbels — car c'est de lui qu'il s'agit — m'ont procuré un véritable ravissement...

...Ce qui distingue le poète André Ibels des autres poètes, ce qui fait qu'il garde toute son originalité, c'est précisément ce qui manque aux magnifiques : la passion. Lui, comme Laurent Tailhade a surtout le don de vie. Où trouver une page plus humaine qu'un certain adieu adressé au paysage basque d'automne par Laurent Tailhade ? Qui donc met dans ses livres un sentiment plus vif, des ardeurs plus violentes que M. André Ibels dans ses poèmes ?...

... Ici, je remplis mon métier de critique, constatant les faits d'art et de psychologie, sans aller plus loin et sans anathématiser en religion de nouvelle espèce. Il y a chez M. André Ibels un rare sentiment aristocratique comme un rare sentiment artistique. Lui et quelques-uns de ses parents se considèrent comme une race privilégiée, surhumainement douée, dépassant la taille commune et devant laquelle le reste du genre humain —c'est à dire la masse des résignés — n'a qu'à s'incliner quand ils passent. lls enferment avec soin leur pensée dans des formes précieuses que les aristocrates de lettres seuls sont en état de comprendre. Oui, avec leur phrase mystérieuse et tourmentée pleins d'eux-mêmes et se mirant comme Narcisse dans les eaux de toutes les fontaines, ils ne sont rien moins que de vrais démocrates. Ce qui les note, c'est leur dégoût de ce qui est vulgaire, c'est le soin qu'ils mettent à se chercher, à s'analyser loyalement, c'est aussi le soin de développer leur personne et c'est surtout leur amour de l'inconnu...

...Mais pourquoi discuter ? Je devais me borner à montrer ce qu'est maintenant la nouvelle école, d'après les Cités Futures de M. André Ibels, livre curieux et d'un art raffiné...

D'Armand Silvestre, dans le Journal... (1896).

... Je demande pardon à mes lecteurs de ce long préambule que justifie pleinement ma profonde admiration pour les Cités Futures d'André Ibels. Ce poème — car c'en est enfin un — construit avec une maîtrise qui rappelle les temps où les poètes pouvaient ou savaient construire un poème, a possédé comme fond, une philosophie peut être discutable mais qui n'en est pas moins profondément humaine. Les poètes sont des prophètes et souvent d'excellents prophètes. C'est la marche héroïque, si j'ose écrire, de tous les malheureux de la terre allant à la conquête de la Terre Promise..., terre de mirage concluera le poète douloureusement. André Ibels a le secret des beaux vers et, ce qui est rare, le secret des beaux vers qui sont personnels. Et ce poète est un merveilleux musicien car, où trouver plus de musique que dans les vers d'André Ibels ? Quelquefois, à son adorable musique se mêle des vers qui rappellent les plus beaux vers de Racine :

 Le baiser de Vénus sur Adonis penchée

ou d'André Chenier :

Vierge, retourne à l'Ile où chantaient tes fuseaux

etc., etc... (Calypso).

De Georges Rodenbach, dans le Figaro... (1896) :

...En lisant les Cités Futures, j'ai eu la curieuse impression de lire un poème que Wagner aurait écrit s'il avait été un poète de génie au lieu de n'être qu'un musicien de génie. André Ibels a donc écrit un poème véritablement troublant, mais grandiose et cela nous change de tous ces recueils où, au petit bonheur, on entasse vers sur vers et petits poèmes sur petits poèmes... Enfin, pour terminer ce long article j'avoue que j'ai éprouvé une grande joie d'art à la lecture des Cités Futures. C'est un beau livre lyrique et pathétique qui a pour moi le grand mérite d'être un poème neuf et bien moderne. Ici, il souffle un vent nouveau et ce qu'il appelle un « apostolique espoir ». On y comprend une fois de plus combien la haine est près de l'amour. J'ai retrouvé aussi avec plaisir ce subtil Eucharis (représenté au Théâtre de la Bodinière en 1894) que j'avais un soir à applaudir. Enfin j'aime beaucoup la disposition un peu biblique avec épigraphe. André Ibels a refait, après Lame-nais, les Paroles d'un Croyant et il y a lieu de l'en féliciter. Ce poème, d'ailleurs, place son auteur au premier rang des jeunes ».

*
*  *

Il n'est pas possible de citer plus d'extraits des articles qui furent publiés sur les Cités Futures. Mentionnons seulement les noms des Critiques les plus influents : Paul Adam (qui préfaça le Poème), Lucien Mulhfeld, P. Gille, Francis Viélé-Griffln, Pierre Quillard, Max Nordeau, Stuart-Merill, René Ghil, Emmanuel Signoret, Jollivet-Castellot, Yvanhoé Rambosson, C.-M. Savarit, Michel Abadie, Charles Fremine, etc., etc...

Lire le Dictionnaire de la Poésie Française au XIXe siècle. Catulle Mendès :

Les Cités Futures poème d'André Ibels, (préface de Paul Adam).

Trois parties : « La Révolte » ; l'aspiration fougueuse d'une âme ardente vers un idéal social de simplicité et de justice. En quelques-unes de ces pages brûle une audace étrange, à la fois existante et douloureuse, qui s'apaise lentement au spectacle de la « Beauté ». C'est la seconde partie de ce Poème. De calmes paysages se déroulent en ces vers intenses. Une paix sereine enveloppe les marbres muets dans les Parcs morts sous la Lune lointaine. Et c'est comme la préparation recueillie à une Vie nouvelle : « 1'Amour », (la 3e partie des Cités Futures), affirmation puissante, au-dessus des théories, de la Vie génératrice, toujours belle et toujours naissante.

Une « Prose » brève et hardie que l'auteur nomme « Livre Prophétique » accompagne les strophes larges et puissantes, et est comme leur bien interne.

Voici un extrait des Cités Futures :

Chant XXXVIII. — Et le Poète-Roi, ayant croisé une troupe de Cygnes qui s'exilait pareillement, il chanta leur gloire; mais son chant était triste, car il se souvenait des Martyrs qui portaient aussi des poitrails de cygnes.
Les lys ont parfumé la pudeur de vos ailes
Où le nuage blanc s'est reposé sur vous ;
Un ciel immaculé vient bleuir vos prunelles
Et la beauté vous ceint de son azur jaloux.
Sur le profil des lacs glissant comme une aurore
L'éblouissant poitrail creuse les flots errants
Du sein des eaux, jailli comme une chaste amphore
Vous labourez les lacs de sillages mourants.
Votre corps en vaisseau, vos deux ailes en voiles
Vous cinglez ébloui vers 1'idéal rivage
Et le soir prophétique illumine d'étoiles
Ces yeux peints pour le rêve et faits pour les mirages.
Vous nagez en rêvant de cités irréelles,
En frôlant une terre où l'on tua des Cygnes.
Mais vos yeux lourds de joie et de grêves nouvelles
Ne voient ni les dangers ni les rives indignes.
Des nénuphars, couchés indolents sur les eaux
Vous offrent, en îlots, leur torse de chair verte
Et vous les ombragez de regards qui consolent,
Car vous avez le cœur de vos sœurs tourterelles.
Vous fuyez, désertant les lacs et les étangs,
Pour oublier le chant de la douleur des êtres,
O blanc Cygne aux yeux d'or vers qui le mal se tend
Et qui vous révoltez pour ne le pas connaître !
Mais quand l'Eternité se tuera dans vos yeux,
Regretté seulement des ondes et des fleurs
A l'heure où vous rendrez un peu d'azur aux cieux,
Vous l'agoniserez le Chant de la Douleur.

*
*  *

Extrait de la Préface du Livre du Soleil :

... Où trouver ailleurs que dans ce culte un amour plus intense de la Vie ?

Cet Etre Mystérieux qui donne sa puissance au Soleil — principe éternel de toute vie ! — je me le suis imaginé, moi, vivant toujours dans notre société actuelle. Pourquoi non ? Le Soleil ne s'encadre-t-il plus dans la splendeur des paysages modernes, et ce dieu ne vaut-il point les autres ?

Adonis, aux approches de l'hiver, s'en va donc, — à l'heure où le Soleil descend à l'Occident dans les arbres d'automne, — s'engourdir dans le froid limpide d'un lac. L'hippogriffe ne le saisit plus ; c'est une Ophélie qui veille sur lui jusqu'à l'heure marquée par le destin, où le Soleil se relèvera à l'Orient, dans les matins printanniers. Et Adonis vit... Il vivra humainement ses « quatre saisons », perdu dans les foules brutales et insou- cieuses, fouillant les ombres et les âmes ternies, portant sa lumière magique et vivifiante dans les cœurs indifférents et les esprits obscurs.

Chaque année, il souffre, meurt et ressuscite, poète méconnu, jamais las de souffrir, de vivre et de mourir, afin de renaître, toujours plus riche d'espoirs et d'humaine tendresse; seulement, lorsqu'il vit, sa vie est un Exemple ! car c'est lui la Vie, c'est lui l'Espérance des aveugles et des souffrants, c'est lui

Le sculpteur de la forme idéale des fleurs,

c'est lui l'amour, la beauté, la bonté, la science ; c'est lui qu'adorait l'Ancêtre lorsqu'il regardait le Soleil poser ses rayons tranquilles sur la verdure des prairies, ou rebondir sur la cîme des arbres avant de disparaître derrière les collines ; c'est lui le Grand Alchimiste qui fait mûrir l'or dans les mines ; qui fait éclore les graines et rougir les roses et les vignes sur la terre...; et, comme il est la Poésie, c'est lui qui ouvre à l'amour le cœur des jeunes vierges et des jeunes femmes, et fait naître, sur les lèvres des poètes, le CHANT sacré, le Chant libre — (libéré même des formules imposées) — chant gonflé de désirs naturels — la polygamie par exemple..., si humaine — un chant éclatant de richesse comme un beau fruit d'été; un chant mâle et hardi, ivre d'indépendance, affranchi du temps et surtout débarrassé de l'emprise des philosophies surannées, des préjugés vieillots et des formules hypocrites qui font encore le malheur des hommes.

Cette Epopée, ancienne et moderne, me semble complète parce qu'elle embrasse l'Homme entier dans sa double nature spirituelle et terrestre ; qu'elle lui révèle les causes essentielles de sa vie : le soleil et la lumière, et lui désigne son but : le libre développement pour atteindre au sommet des jouissances espérées.

Le Livre du Soleil est donc un poème épique, composé, — comme les Cités Futures — de deux parties qui se lient entre elles de plus en plus étroitement à mesure qu'elles avancent, pour arriver à se fondre à la fin. Une de ces parties répond aux besoins de l'action —impossible à rendre avec art par le vers français ; —l'autre, aux besoins immortels de spiritualité et de sensibilité.

L'art, hier, conséquent avec l'idée divine, a produit tout ce qu'il devait produire : des Phidias, des Dante, des Raphaël ; 1'art, aujourd'hui, semble plus complexe, quoiqu'en réalité il soit plus simple, puisqu'il prend ses « effets » dans la nature et dans la vie. Quelques écrivains et quelques artistes, épris de lumière, comme Monet et Rosso, l'ont compris.

Cet art là, en brisant toute relation avec 1'Idée divine, s'est profondément, religieusement même, attaché à l'Idée humaine, plus vaste, plus grande, plus noble, plus pure et même plus troublante que l'Idée divine, dont les derniers vestiges gisent encore dans le fond des Temples où agonisent ses thuriféraires qui furent, de tous temps, les blasphémateurs de la Vie...

— Mais, hélas ! tant que l'Homme, enlisé dans les sables de la crainte et de l'humilité, se laissera enrégimenter dans une Société qu'il n'aura point fondée ; tant qu'il ne s'écartera point de la Cité dépravante et pestilentielle ; tant qu'il ne s'en retournera point à la Nature, prendre la leçon de grandeur et de bonté que donnent les paysages et ce qui les compose, il restera ce que sont ceux qui « n'osent » ou ne « savent pas se conquérir », — un esclave !

*
*  *

M. André Ibels fit sa première exposition à la Galerie Bolâtre, Avenue Kléber en 1921. Le peintre D. O. Widhopff présentait André Ibels en ces termes :

Voici André Ibels avec son masque de pur Latin racé au teint mat. Tout le caractère de cet homme se trouve dans ses yeux, des yeux d'un marron sombre, changeant constamment, allant du doux au violent, de la tristesse à la joie, de l'ironie au sévère. Son front est haut. André Ibels est plein d'idées originales ; il est presque toujours bouillant, fiévreux parfois. Sans répit, il emploie son éloquence à défendre les choses les plus dangereuses ou à jeter bas les idoles, les puissances et les arrivistes. C'est alors qu'il faut le voir, se soulevant, gesticulant de mâle façon. Personne ne saurait l'arrêter, pas même une foule menaçante. Jadis, j'ai vu cela. C'est avec toutes ces qualités et ses défauts qu'André Ibels s'adonne à la peinture.

... J'ai suivi son évolution avec un intérêt croissant. Je sentais qu'avec ses dons naturels soutenus par son énergie farouche, cet éternel passionné, cet homme peu banal croîtrait vite. Et dans son exposition, il nous montre, à côté de pochades hâtives, des toiles étudiées et profondément réfléchies. C'est un peintre. C'est un peintre inquiet de vaincre des difficultés et qui peint comme tous les vrais artistes avec amour et intelligence. Il marche dans le sillon creusé par l'art libre et où déjà passèrent Pissaro, Cézanne, Van Gogh, Renoir, Medardo Rosso, etc... e suis sur que le nom d'André Ibels, un jour viendra s'ajouter aux noms de cette glorieuse pléiade.

Extraits :

C'est à l'Hôtel Négresco, à Nice, en février 1927, qu'André Ibels fit sa seconde exposition. La Presse Niçoise s'enthousiasma. Voici quelques extraits :

Si realmente la formula mas sencilla y mas exacta del arte es el minimo de medios para obtener el maximo de efecto, André Ibels puede ser clasificado entre los grandes artistas.

E. Gomez Carillo,
l'A.B.C., de Madrid,
de la Razon, de Buenos-Ayres.

 

Ce qui frappe dans l'Exposition lbels, c'est une joie de peindre qui émane de chaque œuvre. Et ce qui fut &œlig;uvré avec joie porte en soi une force de persuasion vitale, qui suscite l'intérêt, détermine souvent l'admiration. Il y a souvent à admirer dans l'Exposition André Ibels.

Georges Maurevert,
L'Eclaireur de Nice et du Sud-Est.

Ecrire de peinture est souvent difficile et décevant. La transposition d'une émotion est rarement réalisée de l'artiste à l'écrivain. Et il y a les enthousiasmes éphémères. Appuyées sur la solide technique du fusain, témoin de la sincérité de l'artiste, le coloris d'André Ibels, souvent violent — la Nature entre franchement en lui —n'est jamais brutal, mais toujours harmonieux.

Georges Avril,
L'Eclaireur de Nice et du Sud-Est.

Je connaissais André Ibels — homme de plume — et, aujourd'hui, je découvre André Ibels homme de poil —et de fusain ; et je ne peux dire qu'une chose : c'est que le second m'enthousiasme autant que j'aime le premier. Je ne sais pas ce que les techniciens pourront dire : mais je sens qu'Ibels a découvert quelque chose de neuf ; et que c'est du grand Art où s'affirme son grand cœur.

Charles de Richter,
La France de Nice et du Sud-Est.

Un étonnement tout d'abord, une admiration ensuite devant cette traduction sincère de la nature sous tous ses aspects. André lbels est un très grand artiste synthétique qui crée par des procédés nouveaux une vision tout à fait neuve.

G. Spada,
Nouveau Journal.

André Ibels, connu de fort bonne heure comme ardent et beau poète, puis un peu plus tard comme romancier hardi et bousculeur de tous clichés littéraires, en outre polémiste vigoureux houspillant travers, ridicules, illogismes et injustices partout où il les trouve, est aussi un peintre dont la personnalité s'est tout d'un coup, pour ainsi dire, imposée à sa première personnalité d'écrivain.

Nous avons, cette semaine, à Nice, une conférence d'André Ibels, sur « Trente ans de Boulevard », pour le samedi de l'Artistique. Elle eut lieu hier, émouvant les curiosités par sa franchise et par toute la vie qui l'animait. Mais André Ibels ne se contente pas de parler au milieu de nous. Il expose au Négresco une trentaine de ses fusains rehaussés de couleurs qui sont du plus haut intérêt, non moins vivants, en vérité que sa parole, et d'un effet absolument nouveau. C'est un événement de peinture ; André Ibels l'a voulu dater de Nice qu'il aime et à laquelle il est venu l'apporter.

Marcel Luguet,
La Vie Niçoise

Simple and clear in conception, and no less clear and simple in exception, the "coloured charcoals" André Ibels, reveal in the artist a rare and scrupulous concern for unity.

Are not these the very qualifies of the highest art ?

W. Morton Fullerton,
Figaro (page d'Amérique).

Il faut applaudir à toutes les tentatives de décentralisation et féliciter aussi ceux qui aident cette décentralisation. André Ibels est parti à Nice pour exposer dans les grands salons du Négresco, « une trentaine de fusains rehaussés de couleurs ». C'est une formule simple, toute nouvelle, mais qu'il fallait trouver : simplement conçue, plus simplement peut-être exécutée, les fusains rehaussés d'André Ibels, montrent, dans leur ensemble, un rare souci d'unité. Unité, minimum de moyens, maximum d'effet, c'est peut-être là les trois principales exigences du grand art.

Figaro (16 février).

*
*  *

Pour Autour de la Lampe, comme pour le Livre du Soleil, nous ne pouvons citer, faute de place, que les noms des principaux critiques, en mentionnant tout particulièrement les feuilletons dramatiques d'Henri Bidou dans le Journal des Débats et de Régis Gignoux, dans Messidor. Jean Richepin, Catulle Mendès, Fernand Hérold, Edouard Sarradin, Adolphe Aderer, Adolphe Brisson, Nozière, François de Nion, Montcornet, Marcillac, René Benoist, Alfred Mortier, Un Monsieur de l'Orchestre, P. Mealy, Th. Massiac.

Cette pièce fut très discutée. Quelques-uns s'élevèrent surtout contre 1'audace du sujet — ... et le sujet était « Phèdre ! » M. Robert D'Humières devait reprendre cette pièce avec, comme héroïne, l'admirable actrice Vera Sergine. Il ne l'osa pas. M. Quinson eut la même tentation suivie de la même faiblesse. C'est de cette pièce, mais en portant le sujet après la guerre, que M. André Ibels tira en effet son roman : La Maison de l'Enfer.

*
*  *

Gamliel, au temps de Jésus (épuisé). Les éditeurs de cette biographie romancée, première en date, dans un but de lucre, tirèrent bien quelques exemplaires « avec ce titre », mais s'empressèrent — et sans autorisation de l'auteur — de jeter sur le roman plusieurs milliers d'exemplaires avec un titre qui leur semblait plus suggestif : Gamliel, une « orgie » au Temps de Jésus.

Un grand article que Max Nordan, l'auteur de Dégénérescence, consacra à ce livre a paru dans la Gazette de Francfort (en 1901). Nous détachons les lignes suivantes :

... L'érudition de M. André lbels est variée, pittoresque, minutieuse si parfois, mais rarement défaillante dans les détails. Il a admirablement saisi le caractère des temps troubles où mouraient les vieilles croyances et s'élaboraient les nouvelles. Il a fait puissamment revivre les figures tragiquement grandes, sauvages et per-. verses des Hérodiens. Gamliel est bien attrayant dans son mélange de patriotisme mystique, de liberté, d'esprit, d'atavisme juridique et d'habitudes hellénistes. Peut-être 1'auteur n'a-t-il pas été également juste envers les Romains qui, à ce moment, produisaient encore d'autres types que Pilate et le Chevalier Mundus. Le songe prophétique d'Ebyathar résume admirablement le reproche que le néo-paganisme adresse au christianisme... etc.

Paul Adam, l'auteur de Basile et Sophia n'hésitait pas, dix ans plus tard, au cours d'une préface écrite pour la Louve, de M. Louis Dumont, à se souvenir de Gamliel au Temps de Jésus d'André Ibels :

...L'éducation de l'esprit peut se faire intégralement — écrivait-il — par une série de lectures successives. On peut visiter l'âme de 1'Egypte si 1'on se plaît à l'œuvre de Th. Gautier, si l'on s'intéresse à son roman de la Momie.

Magon nous a apprit à connaître les Phéniciens. Carthage apparaît d'une manière inoubliable avec la splendide psychologie des Mercenaires à qui la beauté de Salammbo en impose, comme la merveilleuse intelligence de Flaubert en impose au siècle. Les Contes Latins de Jean Richepin et même le médiocre Quo Vadis nous ont permis de fréquenter les citoyens de Rome. Renan nous a présenté Jésus et André Ibels, ce peuple de Jérusalem avec son farouche Gamliel au temps de Jésus, etc...

Gamliel au temps de Jésus est traduit en espagnol sous ce titre : La ultima estrella de Israel (6) (La Dernière Etoile d'lsrael) et c'est sous ce titre qu'il sera réimprimé prochainement.

Autres critiques...

Ces deux lettres seulement qui, pour La Page Blanche, valent mieux que toutes les critiques :

Mon cher Ami... Vous venez d'écrire avec la Page Blanche un beau, un important roman. Il manque à la plupart des écrivains d'aujourd'hui cette science de la vie dont un livre doit être plein à craquer. Le vôtre, avec ses exquises qualités d'art, d'émotion et d'esprit, révèle un trésor d'observations humaines. Et comme c'est abondant, aisé, généreux. Enfin, je vous félicite de tout mon cœur et je vous souhaite le grand succès que vous méritez. Affectueux souvenir de votre ami, lointain mais attentif et affectueux, Henri Duvernois.
...Bien, très bien, vivant et pas banal, intéressant par surcroît votre Page Blanche. Je vous jette en hâte une félicitation cordiale et vous excuserez ma brièveté, etc., etc... Ma très cordiale amitié, J.-H. ROSNY.

Cette seule lettre pour la Maison de l'Enfer (7) :

Mon cher Ami. Je viens de lire pour la seconde fois votre très beau roman : La Maison de l'Enfer, si riche en matière et si complet puisqu'il est gonflé à la fois de vie et de pensée, qu'il est intelligent — et prenez ce terme dans son sens le plus large et le plus noble et humain. Jamais, je le crois bien, l'on n'a opposé avec plus de forces et de preuves, l'Homme dans son intellectualisme et la Femme dans son instinct.

Que de bêtises l'on écrira à propos de ce livre !

Je pense que j'en écrirais moins que les autres si je trouvais une tribune pour m'exprimer. Je vais la chercher. Au cas où quelqu'un vous demanderait un article n'hésitez pas à me désigner. Je serais très heureux de dire mon admiration et de l'expliquer.

Votre affectionné,
Henri Duvernois.

Œuvres d'André IBELS

Poèmes :

  • Les Chansons colorées (épuisé)
  • Les Cités Futures (épuisé)
  • Le Livre du Soleil (épuisé)

Romans :

  • Gamliel, au temps de Jésus (épuisé)
  • L'Arantelle (en collab. avec G. de Lys) (épuisé)
  • La Page Blanche (Fasquelle, édit.)
  • La Maison de l'Enfer (Fasquelle, édit.)
  • La Bourgeoise Pervertie (Fasquelle, édit.)

Divers :

  • Les Demi-Cabots (en collab., dessins d'H. G. labels) (Fasquelle, édit.)

Théâtre :

  • Eucharis (épuisé)
  • Le Convoi (épuisé)
  • Il neige ! (Joubert, édit.)
  • Le Sonnet (épuisé)
  • Zozo (en collabo.) (épuisé)
  • P. P. C. (Les Petits Trous pas chers) (Joubert, édit.)
  • La Planète llilloud (Joubert, édit.)
  • La Pitchounette (épuisé)
  • Autour de la Lampe (épuisé)

En carton :

Rolla, L'Acteur Inconnu, La Dernière des Capulets, La Côte (avec Marcel Luguet), Yvaine, La Sainte des Cimes, La Page Blanche, etc.

[Conférence] [Notices]

(1) C'est à propos de la « Quotidienne » consacrée à La Page Blanche que Louis Marsolleau écrivit dans L'Eclair cette phrase :

« On peut dire d'André Ibels que c'est un génie dispersé. Poète, romancier, dramaturge, il est journaliste et conférencier; il fait de la peinture, fabrique des meubles et sans doute compose de la musique le reste du temps. Mais au moins ses meubles sont-ils jolis, sa peinture bonne et excellente, sa littérature en tous genres ?

« Certainement; c'est un Artiste.

« Le dernier roman qu'André Ibels vient de nous donner : La Page Blanche, est tout à fait attachant... ».

(Analyse de la Page Blanche) :

... Dans La Page Blanche, comme en toutes ses œuvres, d'ailleurs, André Ibels se montre ce qu'il est, un moraliste acerbe et un redresseur de torts, sans cesse cabré contre les opinions toutes faites et les préjugés ; prenant les fausses vertus et leur tordant le cou, comme Verlaine souhaitait qu'on le fit à l'éloquence. Car la caractéristique de cet homme brun à la voix âpre et au teint safrané, c'est une générosité sans cesse en bataille contre toutes les injustices et toutes les sottises consacrées. C'est un apôtre rageur. André Ibels, isolé et un peu farouche, est un indépendant, un véritable « en dehors » ; et je l'aime de n'avoir jamais brigué un seul des innombrables « prix littéraires » du jour et de n'avoir, de sa vie, déposé aucun volume sur le paillasson d'un jury. C'est un mérite qui se fait rare, autant dire : exceptionnel.

(2) Il fut d'ailleurs toujours acquitté et presque toujours avec les félicitation du Tribunal — (le fait mérite d'être noté).

(3) Cette circulaire est aujourd'hui l'« article 10 » de la Loi sur les Débits de Boissons.

(4) C'est surtout parce qu'il a été impossible de retrouver cette œuvre de jeunesse qui, selon lui, ne présente guère d'intérêt.

(5)Épuisé. Bose, éditeur.

(6) Renacimiento, éditeur, San Marcos, 42, Madrid.

(7)Traduit en espagnol par Joachim Belda (éditeur Avenda de Condé de Penalver, Gran Via S, Madrid).

Repost 0
21 juin 2007 4 21 /06 /juin /2007 13:35

Cette conférence a été publiée à la suite de la Petite causerie sur la sagesse. On s'y réferera pour plus de détails sur l'édition.


Petite causerie sur la Sagesse, suivie d'une Allocution à la Jeunesse
[scan de l'ouvrage]    [brochure à imprimer]
[brochure électronique]
[Les Brochures du Blog Han Ryner]

Allocution à la Jeunesse

prononcée par Han Ryner
à la Manifestation Artistique organisée le 31 Octobre 1921
par « Le Syndicaliste des PTT »

Mesdames, chers camarades,

Je ne vous apprendrais rien si je vous disais combien il est impossible de refuser quelque chose à l'ardeur, à l'enthousiasme et à la belle cordialité de notre camarade Maurelle ; mais je vous étonnerai, sans doute, et je me ferai peut-être accuser de présomption en vous avouant que j'ai essayé de résister à cet irrésistible. Lorsqu'il m'a demandé de, venir parler, ce soir, avant le beau concert que nous allons applaudir ensemble, j'ai été un peu effrayé de mon insuffisance et j'ai tenté de reculer.

Je me suis excusé d'abord sur un rhume qui n'est pas complètement passé, mais qui était encore plus fort qu'aujourd'hui, et j'ai expliqué combien il serait pénible d'entendre ma voix enrouée.

Je remarque en ce moment, - je ne l'ai pas remarqué alors, - qu'on ne m'a pas répondu sur ce point, et; sans doute, c'est qu'on ne pouvait pas me dire la réponse intérieure qu'on se faisait.

On ne pouvait pas me dire : Il faut des ombres à un tableau et quelques paroles prononcées d'une voix rauque et enrouée ne feront que mieux ressortir la beauté de la musique.

Encore que la musique et les artistes que vous allez applaudir n'aient pas besoin d'un tel contraste et d'un tel artifice, je comprends cependant ce calcul, tout naturel chez un organisateur.

Je continuais en déclarant avec humilité que je suis tout à fait incompétent, tout à fait ignorant pour tout ce qui concerne la musique.

Mais Maurelle m'a répondu avec un accent qui m'est allé au coeur - moi aussi je suis du Midi ! - : « Vous ne parlerez pas de musique; vous parlerez de ce que vous voudrez à ces jeunes gens. »

Ce dernier mot a emporté mes résistances.

Ah ! ai-je dit, si la plus grande partie de l'auditoire doit être composée, de jeunes gens ! ...

Eh bien ! non, camarades, ce n'est pas tout à fait cela que j'ai dit ; je suis en train de déformer les faits comme un vulgaire historien !

J'ai dit - j'hésite à vous le répéter - : Ah ! si nous devons être entre jeunes gens ! Je ne voulais pas vous le répéter parce que je savais que je soulèverais quelques rires ; mais j'ai songé ensuite qu'il est sans, inconvénient de soulever certains rires et d'y répondre en riant.

Camarades, ceux d'entre vous qui ont ri ne me connaissent sans doute pas beaucoup, et par effet de l'éloignement et de je ne sais quel jeu de lumière, ils s'imaginent que je porte une barbe blanche. Ceux qui me connaissent bien savent qu'ils se trompent ; je porte ce que les poètes du Moyen Age appelaient une barbe fleurie de jeunesse, d'une jeunesse, certes, qui dure depuis longtemps, mais qui, je l'espère, durera encore, durera autant que moi.

Camarades, est-ce que je prendrais le mot jeunesse dans un sens extraordinaire et inattendu ? Pas du tout ! Je le prends dans le même sens que vous-mêmes lorsque vous consentez à savoir ce que vous savez, lorsque vous consentez à vous souvenir de votre expérience de fonctionnaires, de citoyens, d'hommes, et à reconnaître dans toute parole officielle un mensonge !

Il y a des gens qui sont jeunes malgré l'état civil, d'autres qui, malgré l'état civil, ne le sont pas, et ce n'est pas sur la mine qu'il faut les juger.

L'état civil est aussi menteur que le calendrier !

Quand je veux savoir si la journée sera belle et si je puis aller la passer dans les bois, je ne me demande pas dans quel mois nous sommes ; je regarde directement le temps qu'il fait.

Quand je veux savoir si un homme est jeune, je ne lui demande pas la date de sa naissance : j'éprouve sa jeunesse.

Pour le calendrier, on est au printemps exactement à partir du 20 mars - on nous dit même l'heure et la minute - et le printemps finit exactement le 21 juin - on nous dit aussi l'heure et la minute.

Combien de journées d'avril ou de mai nous avons rencontrées maussades, tristes, froides, hivernales; combien de journées de juin, torrides et âpres comme l'été lui-même.

Parfois même, un printemps tout entier est un faux printemps, un printemps tout entier est pluvieux et pourrit dans la terre les semences des moissons et fait couler sur les arbres les fruits de l'automne futur. Ainsi, il arrive qu'une génération toute entière est sans jeunesse, sans beauté, sans générosité, sans fécondité. Or, le mensonge de jeunesse me paraît prendre deux formes différentes.

Il y a des hommes de 20 ou 25 ans qui peuvent être des enfants attardés ; il y en a d'autres qui peuvent être de précoces vieillards.

Dans le premier cas, rien n'est perdu ; ils sortiront un jour ou l'autre de cette enfance ; dans le second cas, je crois qu'il faut désespérer.

Mais qu'est-ce donc que l'enfant, le vieillard, le jeune homme ? Enfance et vieillesse « les extrêmes se touchent » dit un proverbe ; enfance et vieillesse, si nous les opposons à la jeunesse, ont des caractères communs. Enfance et vieillesse sont des faiblesses, des docilités, et des obéissances, tandis que la jeunesse se manifeste par la force et par l'indépendance.

Les deux âges extrêmes sont des faiblesses et des obéissances mais qui, si nous les regardons d'un peu près, diffèrent cependant singulièrement : l'enfance, une faiblesse qui va vers la force, et l'épanouissement et qui est, si j'ose dire, le réceptacle de la force future ; la vieillesse, une faiblesse que chaque jour alourdit et qui s'en va vers le repos final, vers l'immobilité définitive.

La jeunesse, c'est la force et l'énergie, c'est la désobéissance, l'indifférence aux ordres et aux mots d'ordre.

L'enfant obéit : il obéit dans une sorte de naïf éblouissement. Plein de confiance en ceux qui sont venus avant lui dans la vie, n'ayant pas de point de comparaison, il prend le présent pour l'éternel, le fait pour l'idéal, la loi même pour le droit.

Le vieillard connaît les tares de son époque, les lacunes de son temps, les infamies qui l'entourent ; mais il les accepte pour en tirer quelques avantages personnels et solitaires, quelque chose qui réponde à ses pauvres besoins étroits, frileux, recroquevillés ! Mais quelle tristesse pire nous éprouvons devant l'être qui, je ne sais comment, monstrueusement, - et cependant il est bien commun, - se manifeste à la fois enfant et vieillard.

Enfant je l'ai été tant que j'ai obéi à des mobiles étrangers ; vieillard je le serai, s'il arrive qu'un jour j'obéisse à des mobiles égoïstes et arrivistes.

Le soldat qui obéit en croyant accomplir son devoir est un enfant ; le lieutenant qui obéit au capitaine et au général pour le bas plaisir et la vile revanche de commander au sous-officier et au soldat est un vieillard.

Mais le monstre, dont je vous parlais tout à l'heure et qui nous remplit le plus de tristesse, celui qui unit indénouablement, comme en un baiser et un noeud de vipères, enfance incurable et vieillesse, c'est celui qui, cherchant des avantages purement personnels et solitaires, voit ces avantages dans les plus ridicules apparences. Comment, en effet, ne considèrerions-nous pas comme un enfant et comme un vieillard l'imbécile qui recherche, par exemple un ruban, un fauteuil d'académie ou n'importe laquelle de ces distinctions que Flaubert appelait justement : « Les honneurs qui déshonorent ».

Le jeune homme est celui qui n'obéit qu'à sa conscience, à sa raison et à son coeur.

En face du Présent, l'enfant obéit avec naïveté et avec éblouissement ; le vieillard accepte le Présent pour l'utiliser d'une façon, en quelque sorte, industrielle.

Le jeune homme se dresse en face du Présent comme en face d'une matière à laquelle il va s'efforcer de donner sa forme. Devant la jeunesse, le Présent tremble comme le marbre tremblait, dit-on, devant Michel-Ange.

La jeunesse est la seule force de renouvellement, la seule force révolutionnaire.

Chaque fois qu'il y a eu une véritable jeunesse chaque fois qu'il y a eu un certain nombre d'hommes qui n'obéissaient qu'à leur conscience, il y a eu un changement profond, une révolution; le monde derrière eux s'est trouvé transfiguré. Mais, hélas, il y avait dans cette jeunesse même des faiblesses et des impuretés, il y avait je ne sais quelle impatience puérile, il y avait aussi un peu de dureté et de cruauté séniles.

Jusqu'ici, toutes les révolutions ont été accompagnées de quelque chose qui n'était pas jeune, d'un mélange d'enfance et de vieillesse, et c'est pourquoi la génération qui a suivi a reculé horrifiée devant ce qui avait été fait. C'est pourquoi toute révolution a été suivie d'une réaction.

Camarades, tâchez d'être des jeunes réels, des jeunes uniquement, sans mélange d'enfance et de vieillesse, et alors vous ferez la révolution qui ne sera pas suivie d'une réaction, alors vous n'aurez pas changé le monde pour quelque temps, vous l'aurez changé définitivement et vous l'aurez sauvé.


Remarque : Joseph Maurelle, ami intime de Han Ryner, relata ses derniers instants dans un livre : La Mort de Han Ryner (disponible auprès des Amis de Han Ryner).

Repost 0
21 juin 2007 4 21 /06 /juin /2007 13:25

La conférence qui suit a été publiée en 1921 par Le Syndicaliste des PTT (Paris, 21 rue Richelieu) et Le Fauconnier, coll. des Amis de Han Ryner (Paris, 74 rue Vasco de Gama). Dans la brochure, cette Petite causerie est suivie d'une Allocution à la jeunesse.


Petite causerie sur la Sagesse, suivie d'une Allocution à la Jeunesse
[scan de l'ouvrage]    [brochure à imprimer]
[brochure électronique]
[Les Brochures du Blog Han Ryner]

Petite Causerie sur la Sagesse

prononcée par Han Ryner
Salle du Palais des Sociétés Savantes
à la Manifestation Artistique du 20 Novembre 1921
organisée par « Le Syndicaliste des PTT »

Mesdames, Messieurs, Chers Camarades,

S'il est un début de discours qui me paraisse banal et déplaisant, c'est bien celui où l'orateur adresse à son auditoire des félicitations, dont il semble faire l'avance pour qu'on les lui rende ensuite en applaudissements.

Cette exorde, qui me semble si ridicule chez les autres, voici que vous me contraignez, ce soir, à l'employer. Je ne vous en veux pas, parce que, s'il est vulgaire de complimenter son public, les compliments que j'ai à vous adresser, eux, du moins, ne sont pas vulgaires.

Il n'est pas vulgaire de féliciter des contemporains de « Phiphi », parce qu'ils ont composé un programme d'une noblesse hautaine, ou parce qu'ils sont venus, attirés par ce programme fier.

Peut-être, la grande musique que vous allez entendre, - si, par un hasard impossible, quelques esprits superficiels s'étaient glissés dans cette salle, - trouverait pour ces esprits superficiels, des circonstances atténuantes dans la merveilleuse virtuosité des exécutants. Mais quelle excuse les organisateurs de cette fête présenteraient-ils auprès de ces esprits superficiels, pour avoir demandé à quelqu'un qui n'est pas un virtuose de l'éloquence et qui, insouciant de plaire ou de briller, n'emploie jamais la parole que pour l'expression aussi exacte que possible de sa pensée, de parler sur un sujet aussi austère que la sagesse ?

Quant à moi, si les organisateurs ne m'avaient manifesté leur désir, s'ils ne m'avaient indiqué la matière qu'ils espéraient me voir traiter, j'aurais, je l'avoue, cherché un sujet moins austère pour commencer une séance qu'on appelle une fête.

Vous donc, qui êtes venus sur l'annonce du programme, vous êtes pénétrés, plus encore que moi, de la vérité de ce mot d'un ancien : « c'est chose sévère que la véritable joie. »

Je vais m'efforcer de me montrer digne de vous en ne reculant devant aucune des sévérités de mon sujet, puisque ce serait, vous le sentez, reculer devant la noblesse de la beauté et devant les abîmes de la joie.

II est, pourtant, une sévérité méthodique à laquelle vous vous attendez peut-être et que j'éviterai. Je ne commencerai pas par vous donner une définition de la sagesse. Non par crainte de l'austérité de cette méthode, mais parce qu'elle me semble mauvaise, fausse, tyrannique. Partout ailleurs qu'en mathématiques, la définition me paraît une erreur et les démonstrations qu'on prétend appuyer sur des définitions exactes, sur des définitions adéquates, comme, disent les logiciens, me paraissent toujours de fausses démonstrations.

II y a naïveté ou mauvaise foi à commencer un discours sur n'importe quel sujet concret par une définition.

Et voici que je suis tenté de retirer les félicitations que j'adressais tout à l'heure aux organisateurs. Ils n'ont pas songé que, pour exposer ce que c'est que la sagesse, il faudrait, non pas une rapide causerie au commencement d'une manifestation artistique, mais dix soirées consacrées, uniquement à ce lourd sujet. Ils n'ont pas songé que ce sujet, qui peut être intéressant, passionnant même pour l'orateur, à condition que les difficultés en soient dispersées et divisées, devient d'un poids écrasant lorsqu'il se condense et se resserre.

Je ne puis, par exemple, vous expliquer pourquoi je rejette cette méthode scolastique et rigide ; il me faudrait pour cela seul tout le temps dont je dispose ce soir.

Chose plus grave, non seulement je ne peux pas vous expliquer pourquoi je repousse cette méthode et pourquoi j'en adopte une autre, mais encore, - ah ! comme vous ririez de moi, si vous manquiez de coeur - je ne puis pas employer la méthode que j'adopte.

Vous voyez les difficultés dans lesquelles je me débats.

Si, comme la plupart des sages, je me refuse à définir, je sais bien cependant que le mot sagesse semblable en cela à tous les mots de la langue, a des sens divers. Et il faut que, par une méthode plus modeste, j'arrive à déterminer dans quel sens je le prends.

Or le procédé que j'emploie presque toujours en pareilles circonstances, est d'affronter le mot qui résume mon discours à un autre mot, de comparer une chose à une autre chose.

Par les ressemblances et les différences signalées, les hommes de bonne foi comprennent de quoi je veux parler. Et voici, le temps ne me permet pas aujourd'hui d'employer ce procédé ; je ne puis pas opposer comme je le voudrais la sagesse et la morale.

Si j'en avais le loisir - mais combien de loisir il y faudrait ! - je vous montrerais que la sagesse est historiquement la mère de la morale ; je vous montrerais comment cette fille est toute ridée de vieillesse et de hargne, tandis que sa mère reste souriante et éternellement jeune ; je vous montrerais comment toute morale est un moyen de tyrannie et de servitude, comment toute sagesse est une méthode d'affranchissement ; comment la morale est une fausse science de la vie, comment la sagesse est l'art modeste mais véritable de vivre.

Hélas ! je ne puis ni traiter mon sujet ni équilibrer mon discours; je suis obligé de ne vous parler, et encore bien peu, que d'un des éléments qui devraient le composer. Je suis condamné à une causerie boîteuse et qui se tienne sur une seule jambe ; je me réjouis - il faut toujours se consoler et se réjouir - à certain discours à cloche pied, qui fut une merveille.

Je ne sais plus quel grec ingénieux ou quel romain grossier disait à Rabbi Hillel : « Je croirai à ta loi si tu peux me l'exposer toute entière en te tenant debout sur un seul pied. »

Le doux Hillel leva une jambe et prononça : « Tu aimeras ton Dieu par-dessus toutes choses et ton prochain comme toi-même. » Après quoi, reprenant l'attitude normale de l'homme debout, il ajouta : « Je t'ai dit à cloche-pied toute la loi ; tout ce qu'on te dira en plus sera erreur ou commentaire. »

Que ne puis-je mettre dans mon discours boiteux toute la plénitude que Rabbi Hillel mettait dans ses discours à cloche-pied !

Si j'en avais le loisir, je vous montrerais que la morale, cette fausse science de la vie, cette fille impérieuse et hargneuse de la souriante sagesse, ne commande qu'à force de s'asservir elle-même.

C'est une loi de la vie; le colonel ne peut avoir une attitude dédaigneuse devant le capitaine, qu'à la condition de garder une attitude rampante devant le général.

Ainsi, la morale n'ose nous commander qu'en appelant au secours d'autres sciences prétendues ou réelles ; mais celles-ci bâtissent sur un domaine tout à fait différent du sien.

Tantôt, elle essaie de construire, la folle, sur les nuages de la métaphysique. Tantôt, elle appelle à son aide la biologie, et, au moment même où elle essaie de satisfaire les hommes qui tentent de donner à leur vie la beauté, et la continuité d'une œuvre d'art, ce qui, certes, n'est pas un effort animal, elle ramène l'homme à l'animal. Ou bien elle en appelle à la sociologie, oubliant que l'homme n'est pas uniquement un être social et que, dans tous les cas, la beauté de ses gestes sociaux ne peut-être qu'un rayonnement de sa beauté interne. Et elle ne s'aperçoit pas, l'étourdie ! que, contrairement à toute méthode possible, elle appelle les ténèbres pour éclairer la lumière, part du moins connu pour aller vers le plus connu.

Je ne puis pas vous exposer tout cela. Permettez-moi uniquement de vous indiquer que la morale est hargneuse dans la forme autant que dans le fond, dans son vocabulaire autant que dans les choses qu'elle prétend nous imposer. Elle prétend nous imposer des commandements absolus et, quand elle les groupe et les résume, elle les appelle agréablement impératif catégorique.

Or, le premier geste modeste, la première démarche libératrice de la sagesse, c'est de regarder en face les prétendus impératifs catégoriques, les prétendus commandements absolus et de voir qu'il n'y a pas de commandements pour un être libre. Il y a seulement des conseils, et les prétendus commandements quelque forme qu'ils prennent, ne peuvent être que des conseils.

Oui, même si un fantôme divin venait à m'apparaître et à me donner des ordres, ces ordres ne seraient encore que des conseils. Il aurait beau s'entourer d'éclairs et de tonnerres, il aurait beau me dire : « Si tu ne m'obéis pas, si tu manges de la viande le vendredi, tu iras en enfer », je me redresserais et je songerais qu'obéir à un ordre qui me parait déraisonnable est un pire enfer que tous ceux dont il peut me menacer.

Dans tous les cas, je ramènerai à des conseils tous les ordres qu'on essaiera de me donner, et j'examinerai s'ils sont d'accord avec mes voix intérieures. Contraires à ma raison et à mon coeur, je les écarterai comme de mauvaises et ridicules suggestions.

Ainsi, la sagesse nous apprend, qu'il n'y a pas d'ordre sans condition, qu'il n'y a pas d'impératif catégorique, pour employer le hargneux vocabulaire de sa hargneuse fille la morale; il n'y a que des impératifs hypothétiques, des conseils conditionnels.

Lorsqu'un conseil prend la forme d'un ordre, je distingue deux cas. Ou bien il veut m'influencer, et j'ai le devoir de le ramener à la modestie d'un conseil précisément pour ne pas me laisser influencer. Ou bien on sait que je veux réaliser l'hypothèse.

L'hygiène déclare apodictiquement : il faut faire telle chose, parce qu'on suppose que je veux continuer à me bien porter. Mais, si, pour une raison quelconque, j'avais d'autres intentions, le conseil perdrait toute puissance sur moi. Le médecin appelle un peu orgueilleusement ses conseils des ordonnances, parce qu'il suppose que je veux guérir. Mais je puis avoir des raisons de ne pas guérir. Le vieux Cléanthe avait cessé de manger pendant quelques jours à cause d'un abcès dans la bouche. Quand le médecin lui dit : « Maintenant tu peux manger »; le philosophe répondit: « Je suis trop vieux, j'ai dit tout ce que j'avais à dire, j'ai fait tout ce que j'avais à faire, j'ai écrit tout ce que j'avais à écrire. Puisque j'ai accompli la moitié du chemin vers la mort inévitable, je ne reviendrai pas en arrière ».

La sagesse nous avertit que tout ordre doit être ramené à un conseil et que nous devons examiner si ce conseil est raisonnable ou non, si ce conseil venu du dehors, correspond ou non à notre conscience.

Si nous écoutons la sagesse, c'est donc à notre seule conscience, éveillée ou non par une parole extérieure, que toujours nous obéirons.

Quels conseils nous donnera la sagesse ?

Si j'étais médecin, vous n'exigeriez pas que je vous explique en une demi-heure tout l'art médical. De même, vous n'exigerez pas qu'en une demi-heure je vous dise tout l'art de vivre, toute la Sagesse.

Il me semble, à vos sourires, que quelques-uns repoussent la comparaison que je viens de faire. Vous êtes portés à être plus exigeants envers moi que vous ne le seriez envers un médecin ou un hygiéniste. C'est la faute des premiers sages.

En même temps que des sages pratiques, ils étaient des esprits extrêmement ingénieux, et ils se sont amusés à satisfaire certains besoins de leur esprit en même temps que leurs besoins pratiques. Ils ont essayé d'enfermer, les subtils, toute la sagesse dans une formule de quelques mots.

Consentons à ce jeu renouvelé des grecs, en le prenant encore moins au sérieux qu'ils ne le faisaient ; en sachant que nous nous donnons une joie intellectuelle ; en sachant aussi qu'une formule de sagesse peut avoir un intérêt mnémotechnique, mais que nous n'en ferons pas sortir autre chose que ce que nous y avons mis, en sachant encore que si la formule est bien choisie, elle pourra quelquefois nous aider à comprendre un peu plus vite le conseil de notre raison et de notre coeur devant une circonstance particulière.

La formule la plus célèbre de la sagesse, celle à laquelle avaient fini par se rallier toutes les écoles de l'antiquité, c'est : « Vis harmonieusement à la nature. » Cette maxime contient beaucoup de vérité et, suivant la façon dont on la comprend, beaucoup d'erreur.

D'ailleurs, la plus mauvaise formule, lorsqu'elle est utilisée par un être de bonne volonté produira des actes admirables, mais un être de mauvaise volonté fera servir la meilleure à justifier les actes les plus abominables.

Vis harmonieusement à la nature !

Précepte très beau au premier abord, mais n'a-t-il rien qui nous inquiète, nous modernes ?

Les anciens n'avaient pas poussé assez loin certaines analyses ; ils voyaient entre la nature des choses et la nature humaine des rapports plus étroits que nous ne pouvons les voir. Ils croyaient que l'homme et le monde se ressemblent ; ils disaient avec la table d'Emeraude : Ce qui. est en haut est comme ce qui est en bas, ce qui est en bas est comme ce qui est en haut pour les merveilles de la chose unique.

Non, nous ne pouvons pas consentir à cette métaphysique, nous ne pouvons pas croire que la nature et l'homme forment une harmonie parfaite.

Non, nous ne pouvons pas croire que dans la nature, il y ait rien d'humain !

La nature ignore toutes les choses que nous aimons en tant qu'hommes.

La nature ignore la justice et la bonté. L'incendie me brûlera aussi cruellement si je me jette au milieu des flammes pour arracher un enfant à la mort que si je m'y précipite pour voler quelques billets de banque ; le fleuve ne ralentira pas son cours si j'essaie de sauver un noyé, ne l'accélérera pas si je nage vers une vengeance ou vers un autre crime.

La nature n'a rien d'humain, et vivre harmonieusement à la nature des choses, cela ne suffit pas à constituer la sagesse.

La nature est au-delà de tout ce qui est humain ; elle est par delà le bien et le mal, par delà la sagesse et la folie, choses exclusivement humaines.

Si j'obéis souvent à la nature, c'est pour deux raisons : j'obéis à la nature, par négligence et indifférence positivistes, en des points qui ne m'intéressent pas ou qui m'intéressent moins que d'autres fins, pour lesquelles je réserve toute ma force. D'autres fois, j'obéis à la nature pour lui commander, car on ne commande à la nature qu'en lui obéissant.

Mais cette sournoise et savante docilité ne ressemble guère à l'admiration éperdue de Cléanthe devant le Cosmos. Puisque je veux, au contraire, modifier la nature des choses et la transformer ; puisque je lui cède en apparence, pour la dominer en réalité et pour la plier à des fins humaines.

Ainsi, « Vis harmonieusement à la nature » ne serait une règle acceptable que, si - comme l'ont fait très souvent les anciens, mais avec une conscience insuffisante, - nous traduisons « Vis conformément à la nature humaine. »

Mais, dès que les anciens sentent que c'est de ce côté que doit aller la sagesse pratique, ils sont arrêtés par une difficulté : « La nature humaine est un chaos, un mélange, une multiplicité de contradictions ! »

Comme ils voyaient peu profondément pour ne pas percevoir que la nature humaine, dès qu'on l'a dégagée de tout ce qui n'est pas elle, de tout ce qui lui est étranger, est, si j'ose dire, une harmonie de contradictions !

Nous le savons pour notre corps. Comment l'ignorons-nous, pour notre être intérieur ?

Ah ! pauvres gens, qui se demandent : « Que dois-je choisir en moi ? » (Mais tout ce qui est moi). Dois-je choisir ce qu'il y a de plus profond dans ma nature, ou ce qu'il y a de plus spécial, de plus particulier, de plus spécifiquement humain ?

- Mais l'un et l'autre ! Je ne puis pas être un homme sans être un vivant; et que m'importerait d'être un vivant si je n'étais pas un homme ?

Il ne s'agit pas de sacrifier une partie de notre être, ni même de hiérarchiser nos divers éléments ; ou, du moins, c'est dans des cas extrêmement rares qu'une telle question pourra se poser. Il s'agit de nous harmoniser.

Mon corps est une harmonie de contradictions.

Si un logicien exprime mes besoins physiques en termes abstraits, il semble que je suis la vision divisée avec elle-même.

J'ai un coeur qui demande à se contracter et qui demande à se dilater ; j'ai un estomac qui réclame des aliments du dehors et qui s'irrite contre les matières étrangères et les rejette ; j'ai des poumons qui demandent à aspirer l'air extérieur et qui demandent à l'expirer. Ainsi, je suis, pour la logique naïve et statique, un amas de contradictions, un chaos. Le chaos intérieur n'est qu'une apparence, œuvre d'une analyse maladroite, comme le chaos, de mon corps.

Oui, je suis une harmonie concrète de contradictions, une harmonie de choses qui paraissent hostiles si on les examine séparément et abstraitement. Tout s'ordonne sur l'échelle du temps. Grâce au rythme, mes organes ont des fonctions alternantes. Et ce qui est vrai pour mes organes physiques l'est également pour ce que j'oserai appeler mes organes internes.

Si l'on venait me dire, comme le font quelques moralistes et même quelques prétendus sages : Choisis entre ton coeur et ton cerveau, je penserais immédiatement à ma vie physique qui ne saurait continuer sans ma tête ni sans mon muscle cardiaque.

Ne me demandez pas si je préfère qu'on me coupe la tête ou qu'on m'arrache le coeur ? Je vous avoue que je ne préfère ni l'un ni l'autre.

Ma vie intérieure, elle non plus, ne peut se continuer sans pensées ni sans sentiments ; je ne dois pas sacrifier mes sentiments à mes pensées ou mes pensées à mes sentiments. Eh ! ce serait, malgré la naïve apparence première, sacrifier tout à la fois.

Il faut donc que je cherche à établir, non pas une hiérarchie entre les éléments de mon être et entre les fonctions alternantes de ses divers éléments, mais leur harmonie.

A la formule : « vis harmonieusement à la nature » - même s'il est bien entendu qu'il s'agit de la nature humaine - je préfère une autre formule, celle qui a été employée par Zénon de Cittium et par Ariston de Chio : « vis harmonieusement ».

Mais aucune des formules inventées par d'autres ne me satisfait complètement. J'espère que la mienne ne vous satisfera pas non plus et que chacun de vous cherchera la sienne.

Vis harmonieusement ! Oui. Mais ne puis-je, en m'exprimant aussi rapidement, m'indiquer par quel moyen je vivrai harmonieusement.

Vis harmonieusement ! Cela semble exiger une certaine activité, une certaine pression sur mon être. Pression active qui, précisément, me parait contre-indiquée. Je n'ai rien, à faire de positif pour vivre harmonieusement, je n'ai rien à faire que de négatif.

Mon corps vit harmonieusement, mes poumons aspirent et expirent, mon coeur se contracte et se dilate, mon estomac accepte les aliments et les rejette harmonieusement, tant que rien ne gêne leur rythme.

La liberté du rythme, voilà ce qui est nécessaire à la vie harmonieuse.

La liberté du rythme physique, c'est la santé ; la liberté du rythme intérieur, c'est la sagesse. Je résume la sagesse dans cette formule : Libère ton rythme.

Mais de quoi faut-il le libérer ?

Si j'en avais le loisir, je vous montrerais qu'il faut le libérer des préjugés et des besoins artificiels.

Peut-être, si j'avais beaucoup de loisirs, expliquerais-je encore qu'il faut le libérer des passions excessives et des servitudes sociales.

Mais, une fois libre de tout préjugé et de tout besoin artificiel, d'où me viendraient les passions excessives et ne suis-je pas élevé au-dessus des servitudes sociales ?...

Chers camarades, à vous dire en si peu de mots tant de choses, à en rejeter tant d'autres, il me semble que j'ai manqué à ma formule et je n'ai pas obéi à la liberté de mon rythme.

Etait-ce pour n'être pas tyrannique et ne pas troubler la liberté de votre rythme ?

Pas uniquement !

Je puis obéir à mes besoins intérieurs sans gêner les vôtres. La méditation, que j'ai esquissée vaguement devant vous, je puis la continuer dans la solitude.

En ce qui vous concerne, je me réjouis, songeant : II y a des méthodes de libération plus efficaces que la parole. La belle musique que vous allez entendre vous enseignera et vous conseillera avec plus d'éloquence que tous les discours, l'harmonie intérieure et la grâce du rythme.


Remarques :
- PhiPhi : grand succès de l'opérette en 1919. Cf. ici.
- Cléanthe : successeur de Zénon de Cittium à la tête de l'école stoïcienne. Ryner lui a consacré une pièce de théâtre : Le Manœuvre (1931).

Repost 0
6 juin 2007 3 06 /06 /juin /2007 16:28
Des Diverses sortes d'Individualisme
[scan de l'ouvrage]    [brochure à imprimer]
[brochure électronique]
[Les Brochures du Blog Han Ryner]

Han Ryner

Des diverses sortes d'Individualisme

Conférence prononcée le 10 Décembre 1921, pour le dixième anniversaire de L'IDEE LIBRE (Grande Salle de la Maison Commune)

 

Camarades, 

Sont-ils nombreux - j'entends en dehors de cette salle - ceux qui peuvent se rappeler avec fierté les souvenirs d'avant-guerre, ceux qui se rendent avec justice le témoignage qu'ils sont les mêmes en 1921 qu'en 1913, les mêmes qu'en 1915 ou en 1917 ?

Nous sommes restés fidèles à nous-mêmes et cependant nous n'acceptons pas sans quelque amendement la formule que grincèrent toujours les girouettes contre les êtres de fermeté. Oui, nous sommes ceux qui n'ont rien oublié. Sommes-nous ceux qui n'ont rien appris ? Ah ! de quel détail abondant et lamentable notre expérience s'est enrichie. Mais les cadres de notre pensée étaient assez larges et assez solides pour recevoir, sans en être brisés ou faussés, le terrible apport nouveau. Pour dire les choses d'un seul mot et d'un seul exemple, les horreurs de la guerre n'ont ni surpris, ni diminué, ni même beaucoup augmenté notre horreur de la guerre.

Enrichis et affermis, nous sommes restés, pour l'essentiel, tellement les mêmes que si notre ami André Lorulot, beaucoup plus ordonné et beaucoup plus archiviste que moi, ne m'avait bienveillamment rappelé quelle conférence je prononçais devant vous pour fêter la naissance de l'Idée-Libre, je risquais, en ce dixième anniversaire de la vaillante revue, de reprendre le même sujet sous le même titre, d'exposer à peu près dans le même ordre les mêmes pensées en les éclairant peut- être de quelques exemples récents.

Eh ! quoique averti, je ne suis nullement certain de ne pas suivre aujourd'hui un sentier que j'ai tracé, d'un premier passage, il y a dix ans.

Cette ancienne causerie s'appelait paraît-il, "A la recherche du bonheur". A étudier les diverses sortes d'individualisme ne vais-je pas en quelque manière dessiner sur la carte de la vie humaine les différentes routes qui conduisent au bonheur ? Peut-être, en plus d'un endroit ma parole actuelle recouvrira exactement, répétera identiquement ma parole ancienne. Peut-être, dès le début, je m'arrête devant un obstacle qui, voici dix ans, dès le début m'arrêta. Je soupçonne que je vous parlais du bonheur sans avoir tenté de le définir ou sans y avoir réussi. Et voici que je vais classer les individualismes sans avoir essayé de définir ce que c'est qu'individualisme.

Car définir me semble proprement anti-individualiste. L'individualiste est un homme qui a le sentiment de la réalité de l'individu et de l'irréalité de tout ce qui n'est pas individuel et singulier. Or tous les logiciens déclarent que l'individu n'est pas définissable ; sa richesse complexe ne saurait être enfermée en aucune formule ; on ne peut définir que des termes généraux. Puis donc que 1'individualiste ne croit à la réalité que de l'individu, définir, pour lui, ce serait dire, non pas ce qui est, mais ce qui n'est pas. Parce qu'on ne peut définir que des idées générales, Platon disait déjà : "Il n'y a de science que du général", mot qui a été si souvent répété au cours des siècles et qui le sera encore.

Je n'examinerai pas aujourd'hui - cela m'entraînerait trop loin de mon sujet - quelle est la valeur de la science. Mais définir l'individu, seul réel, est déclaré impossible par tous les logiciens ; définir ce qui n'est pas individuel et réel, définir le général ne semble pas intéressant à l'individualiste. Je ne suis pas le premier individualiste qui ait cette impression. Nietzsche a écrit plusieurs fois contre la définition. Et les plus anciens individualistes que nous connaissions, les cyniques, étaient déjà hostiles à toute définition.

Nous ne connaissons la critique cynique de la définition que par des exposés hostiles de Platon et d'Aristote, grands définisseurs. Cependant, à travers ces réquisitoires que n'équilibre aucune plaidoirie (puisque toute la littérature cynique est perdue), il semble que la critique de la définition faite par les cyniques embarrassait singulièrement les définisseurs de leur temps. A essayer de la reconstituer, elle paraîtrait peut- être - si peu individualiste que soit ce mot - définitive à quelques-uns.

Je n'essaie pas de la reconstituer historiquement. Je la traduis en termes tout à fait modernes. Peut-être, à une vieille pensée mal connue, connue uniquement à travers des exposés d'ennemis, je mêle un peu de ma pensée.

Puisque l'individu seul est réel et qu'il est indéfinissable, que sera donc ce qu'on pourra définir ? Qu'exprime le terme général ? Lorsque je dis "homme", qu'est-ce que je dis ?

Je résume une certaine série d'expériences ; je résume toutes les rencontres à propos desquelles je me suis dit : "homme". Mais, ma série d'expériences ne correspond avec celle d'aucun d'entre vous ; aucun d'entre vous n'a rencontré exactement et uniquement les mêmes hommes, dans les mêmes circonstances, dans le même ordre, dans le même état d'esprit. Donc, lorsque je prononce "homme", je dis ma série d'expériences et vous entendez une autre chose : votre propre série d'expériences. Mon idée de l'homme ne coïncide avec l'idée de l'homme d'aucun d'entre vous. Bien plus, lorsque je dis "homme" aujourd'hui, je ne dis pas la même chose que lorsque je disais "homme" hier et que lorsque je dirai "homme" demain. Ma série d'expériences va s'enrichissant et se modifiant tous les jours.

Non seulement un terme général exprime une série d'expériences qui varie pour chacun de nous avec le temps et qui, à plus forte raison, varie entre nous, mais encore le même mot sert dans la même bouche à exprimer des séries d'expériences différentes ; il y a de continuelles équivoques dans notre parole ; je dis dans la parole de ceux qui sont de bonne foi.

Si j' affirme, par exemple: "Socrate, Diogène, voilà des hommes", et si je dis, en parlant des dernières saletés de Poincaré et de Clemenceau : "Voilà quelque chose de bien humain", je résume deux séries d'expériences différentes et j'emploie les mots homme ou humain dans deux sens qui ne se ressemblent guère.

Les termes généraux n'ont donc de sens, pour nous, qu'à la condition de résumer une série d'expériences qui est différente chez chacun de nous et qui, chez le même homme est différente suivant les moments ; il y a des heures où telles expériences dominent ma pensée et des heures où ce sont telles autres rencontres. Il y a des moments où, lorsque je dis homme, je songe à mes grands amis de l'histoire, Socrate, Diogène, Epicure, Epictète, Jésus, Spinoza ; et il y a des moments où je dis "homme" comme on vomit et où je songe à quelques-unes des bêtes à pain à quoi je me suis heurté aujourd'hui.

Ainsi, je ne peux pas définir, même pour moi. La définition, disent les logiciens, doit être adéquate, s'appliquer exactement au défini et uniquement au défini. Il m'est impossible de trouver une définition adéquate, même pour moi seul ; une définition qui dise exactement ce que je pense quand je prononce le mot homme. A plus forte raison m'est-il impossible de trouver une définition adéquate pour les autres.

D'autre part les dogmatiques commencent toujours leurs exposés par des définitions ; sur ces définitions, qu'ils prétendent adéquates ou qu'ils demandent d'accepter, ils appuient des discussions précises et des démonstrations qu'ils croient exactes.

Il est prudent de ne pas définir au commencement d'un exposé, ne serait-ce que pour faire voir qu'on n'aura pas la naïveté de croire ou la mauvaise foi de prétendre qu'on a démontré quelque chose. 

Mais d'où vient cette habitude de définir et d'appuyer sur des définitions des raisonnements que l'on croit des démonstrations ? Elle vient de ce que la première science qui se soit constituée s'appuie sur des définitions, et ces définitions sont adéquates ; et les démonstrations qu'on appuie sur elles sont exactes. Je veux parler de la science mathématique.

Qu'est-ce qui confère un tel privilège à la science mathématique, à la démonstration mathématique et à la définition mathématique ? Oh ! cela est bien simple. Lorsque j'essaie de définir l'homme, l'individualisme, ou quoi que ce soit de concret, j'essaie d'enfermer dans une formule une série d'expériences. En mathématiques, je n'essaie rien de semblable. En mathématiques, il ne s'agit pas d'expériences.

Lorsque je définis la ligne par l'absence de longueur et d'épaisseur, lorsque je définis la surface par l'absence d'épaisseur, je sais que, dans la réalité, supprimer complètement une des trois dimensions, c'est supprimer aussi les deux autres et supprimer l'objet. Une surface qui, réellement n'aurait aucune épaisseur, n'existerait plus, disparaîtrait. Lorsque je définis la circonférence, une ligne dont tous les points sont à égale distance d'un point intérieur appelé centre, comme j'ai défini auparavant le point par l'absence d'étendue et qu'il ne peut rien exister sans étendue, je sais très bien que ma définition ne correspond à rien de réel ; je sais très bien qu'il n'y a pas dans la nature et que l'art ne peut pas produire de cercles parfaits ; or, un cercle qui n'est pas parfait n'est pas un cercle.

En mathématiques, ma définition n'essaie pas de dire ce qui est, elle crée son objet. Il n'y a pas de cercles avant qu'on ait défini le cercle ; il n'y a pas de ligne avant qu'on ait défini la ligne ; il n'y a pas de surface avant qu'on ait défini la surface. Ce sont nos définitions mêmes qui créent la surface, la ligne, le point, le cercle.

Puisqu'elles créent, puisqu'au lieu d'essayer de recouvrir exactement quelque chose de réel, quelque chose d'antérieur à elles, elles produisent quelque chose d'idéal, ce quelque chose les recouvre exactement. Les définitions mathématiques, parce qu'elles créent leur objet au lieu d'essayer de dire ce qui est, sont exactes, sont adéquates, s'appliquent à tout le défini et rien qu'au défini.

Parce qu'elles sont adéquates, elles permettent des démonstrations exactes. Parce que, dans le cercle, il n'y a que ce que j'y mets, je découvre dans cette définition toutes les propriétés du cercle ; tous les théorèmes concernant le cercle sortent de la définition du cercle de même que tous les théorèmes sur le triangle sortent de la définition du triangle.

Mais cela est un privilège exclusif des mathématiques. A moins que nous ne voulions procéder ailleurs mathématiquement, c'est-à-dire ne nous préoccuper en rien de ce qui existe et créer l'objet de notre méditation.

Dès que nous essayons de voir un peu ce qui existe, dès que nous essayons de saisir un peu de concret, pour les raisons que je vous exposais tout à l'heure, nous ne pouvons plus définir exactement. Nous savons que, lorsqu'il s'agit du concret, la définition, au lieu d'être au commencement de la science, ne peut venir qu'à la fin de la science. Elle est un résumé au lieu d'être un point de départ. Elle n'est jamais tout à fait adéquate, tout à fait exacte et il serait absurde d'appuyer sur elle des démonstrations.

Je ne vous définirai donc pas l'individualisme. Pour ne pas être tenté, en partant de ma définition, de vous démontrer que ceci est individualiste et que cela ne l'est pas.

Cependant, pour que vous me compreniez et pour que je me comprenne moi-même, il faut indiquer à peu près, entre gens de bonne foi et sans y mettre de malice, ce que j'entends par individualisme. Tout à l'heure, je vous disais que le même mot, suivant les moments, a des sens différents. Je vous donnais l'exemple du mot "homme" où je puis attacher une idée d'admiration ou une idée de mépris suivant que je le prononce pour résumer telle série d'expériences ou telle autre série d'expériences.

Il en est de même de tous les mots. Tous les mots ont, pour chacun de nous, des sens multiples. Ces sens se mêlent, s'embrouillent, se recouvrent comme les cercles que fait l'eau dans laquelle on a jeté une pierre. Cependant, nous pouvons, dans une certaine mesure, dire schématiquement, grossièrement, qu'ils sont concentriques. Si nous allons à la limite comme les mathématiciens, nous donnons à chaque mot un sens tellement large qu'il embrasse l'infini, un sens tellement étroit qu'il ne s'applique plus à rien, et aussi des significations intermédiaires innombrables.

Il vous est peut-être arrivé ou il vous arrivera d'entendre des camarades discuter sur l'individualisme et l'un d'eux prendre le mot dans un sens tellement large que tout le monde serait individualiste. En effet, il ne peut pas y avoir d'individus sans un certain degré d'individualisme ; il ne peut pas y avoir de pensée qui ne contienne un grain d'individualisme. A prendre le mot individualisme dans un sens lâche et vaste, je l'applique à tous les penseurs. Je puis aussi le prendre dans un sens tellement étroit, tellement sévère, tellement absolu, qu'il ne s'applique plus à personne.

Vous avez assisté ou vous assisterez à des discussions où l'un des adversaires vous démontre que tel mot s'applique à tous et à tout, mais l'autre vous prouve qu'il ne s'applique à rien ni à personne. Le mot, quel qu'il soit, peut-être à la fois un point sans étendue ou le rayonnant et fuyant infini.

Un camarade malicieux me démontrerait avec une égale facilité que je ne suis pas individualiste ou que tout le monde est individualiste. Vous entendez bien que ce sont là arguments de polémique. Ce sont des jeux. Mais, très souvent, celui qui joue le jeu s'y prend le premier ; il n'est pas de mauvaise foi ; il est naïf.

Entre le sens si étroit et si pur du mot qu'il n'y a jamais eu d'individualiste et que Diogène peut refuser ce nom même à son maître Antisthène, et le sens large, immense, infini où M. Charles Maurras lui- même devient un individualiste puisqu'il s'exprime autrement que son voisin aussi royaliste que lui, il y a un certain nombre de sens intermédiaires qui sont les seuls intéressants parce que seuls, ils disent quelque chose. Dire tout puisque c'est tout confondre, c'est une façon de ne rien dire.

Mais ces sens intermédiaires sont multiples, arbitraires. Je puis, de très bonne foi, prendre tantôt l'un, tantôt l'autre. Cependant il faut que je connaisse ce risque ; il faut que je m'applique à l'éviter dans le courant d'une même opération intellectuelle. Sans quoi ma méditation ne signifierait vraiment pas grand chose, puisqu'elle se balancerait sur une équivoque et que, croyant regarder une idée, j'en apercevrais une autre.

Ainsi, je ne puis pas définir parce qu'individualiste. Mais je dois indiquer dans quel sens je prends, maintenant, dans cette méditation-ci, le mot individualisme.

On détermine surtout par des négations et des exclusions. Il est arrivé à M. Clemenceau, par exemple, de se prétendre individualiste. Je ne prendrai pas le mot dans le même sens que M. Clemenceau. Je ne le prendrai pas dans le même sens que les bourgeois qui vantent leur individualisme. Et même, si des camarades - je sais qu'il y en a - sont surtout préoccupés de questions économiques, je ne me rencontrerai pas avec eux. Parce que, d'une manière générale et ce soir en particulier, je ne m'intéresse pas beaucoup aux questions économiques. Je ne vous dis pas pourquoi ; je vous indique seulement que, pour moi, les questions économiques ne peuvent pas se résoudre directement et que, au contraire, elles seront presque résolues, lorsque l'on consentira à ne plus les regarder.

Je pourrais prendre aussi le mot individualiste dans un sens métaphysique ; je pourrais chercher quelle est l'essence de l'individu. Je ne me dirigerai pas non plus de ce côté. Cela est trop profond ou cela est trop haut. Nous nous perdrions dans le rêve. Or, encore que je ne veuille rien démontrer, je désirerais cependant côtoyer de près la réalité.

Je négligerai donc individualisme bourgeois, individualisme économique, individualisme métaphysique. J'examinerai seulement les différentes sortes, ou plutôt différentes sortes - car je ne suis pas sûr de faire une énumération complète - de l'individualisme éthique.

J'ai employé le mot "éthique", mot savant et peu connu, plutôt que "moral" qui est le mot connu, le mot courant. Parce que je n'aime pas ce dernier terme ou ce qu'il représente à mes yeux. Je considère "éthique" comme le nom d'un genre où je distingue deux espèces : les morales et les sagesses. Et, au nom des sagesses, je condamne les morales.

Beaucoup d'individualistes, d'ailleurs, se sont déclarés immoralistes. Je me déclare quelquefois immoraliste. A condition qu'on entende bien que, par cette déclaration, je ne renonce pas à rendre logique et rythmée la conduite de ma vie. Mais j'essaie de rythmer la conduite de ma vie par la sagesse, et non par la morale (1).

C'est donc un certain nombre de sagesses individualistes que je vais essayer de distinguer ce soir.

Les sagesses individualistes, les individualismes éthiques sont des méthodes pour se réaliser soi-même. Elles nous donnent sur nous- mêmes un certain pouvoir. Mais nul pouvoir n'existe qui ne s'appuie sur un savoir. Aussi, très divergentes bientôt, les sagesses individualistes partent pourtant d'un même point. Tout individualisme éthique commence par la formule de Socrate : "Connais-toi toi-même".

Mais ce précepte si individualiste a été entendu en un sens peu individualiste par le plus grand et le plus infidèle des disciples de Socrate.

Dans un des dialogues les plus célèbres de Platon, dans le Ménon, nous voyons Socrate interroger un jeune esclave et, par des questions singulièrement habiles, l'amener à construire un carré double d'un carré donné. Si Socrate avait encore vécu au moment où Platon a écrit le Ménon, il aurait répété comme après le Lysis : "Que de choses ce jeune homme me fait dire auxquelles je n'ai jamais songé !" Peut-être aurait-il dit plus sévèrement : "Que de choses ce jeune homme me fait dire qui sont tout à fait contraires à ma pensée !"

Cette façon de faire trouver en lui par l'esclave des choses qui n'ont jamais été en lui, des choses que nous inventons, que nous créons, que nous rêvons, comme des carrés, des mesures de carrés, des diagonales, ce n'est pas ce à quoi songeait Socrate quand il disait : "Connais-toi toi-même". Malgré la calomnie d'Aristophane, Socrate évite avec soin la métaphysique, le rêve, les nuées. Si Platon donne au "Connais-toi toi- même", le sens qu'on lui voit dans le Ménon, c'est qu'il a une croyance métaphysique singulière. Il s'imagine que, avant cette existence, nous avons vécu une vie plus belle, plus consciente, plus lumineuse. Nous avons tout connu dans cette vie antérieure et maintenant nous pouvons retrouver quelques réminiscences de ce que nous avons su autrefois. Pour lui, apprendre, c'est se souvenir.

Cette façon très belle et très poétique de comprendre le "connais-toi toi-même" n'a rien d'éthique et d'individualiste, dans le sens où, ce soir, nous prenons ce mot. L'individualiste ne cherche en lui que la connaissance de soi-même et non point la science des choses extérieures ou des inventions d'Euclide.

Lorsque Socrate dit : "Connais-toi toi-même", il veut que je me connaisse, non pas métaphysiquement, non pas dans mon essence, non pas dans ce qui est insaisissable, mais dans ce qui est saisissable ; il veut que je sache ce que je suis, ce que je veux et ce que je peux. La connaissance individualiste de moi-même comprend la double critique de ma volonté et de ma puissance.

Aujourd'hui, c'est surtout par la façon dont ils dirigent la critique de la volonté et la critique du désir que je classerai les divers individualismes qui m'intéressent.

Lorsque je me demande ce que je suis, les réponses que je fais sont différentes suivant le moment ou suivant mon tempérament. Historiquement, je crois distinguer quatre réponses principales.

Je puis prendre parti pour la vie, comme dit Nietzsche, ou je puis prendre parti pour l'humanité. Je puis répondre : "Je suis un vivant" ou "Je suis un homme". Vous devinez sans peine que, selon que je ferai l'une ou l'autre de ces réponses, mon individualisme sera très différent.

Mais, lorsque j'ai répondu "Je suis un vivant" ou "Je suis un homme", je ne suis pas au bout de mes hésitations. Ceux qui se répondent "Je suis un vivant" se demandent quelle est la plus profonde volonté du vivant, la plus profonde tendance de la vie - car c'est cela qu'ils veulent réaliser. Ceux qui se répondent "Je suis un homme" se demandent quelle est la caractéristique de l'homme, ce qu'il y a dans l'homme de plus particulier, de plus humain, de plus noble - car c'est cela qu'ils veulent réaliser. Schématiquement, nous pouvons trouver encore, chez les uns et chez les autres, deux tendances différentes.

Les individualistes de la vie, de la volonté de vie, les individualistes du plus profond, comme les individualistes de la volonté d'humanité, les individualistes du plus noble, se divisent les uns et les autres en deux catégories.

Quand je dis "Je suis un vivant", et que je me demande ce qu'il y a de plus profond chez le vivant si je m'appelle Nietzsche ou, vingt-quatre siècles auparavant, si je m'appelle Calliclès, je réponds : "Ce qu'il y a de plus profond chez le vivant, c'est la volonté de puissance, la volonté de domination".

"Partout, dit Nietzsche, où j'ai trouvé quelque chose de vivant j'ai trouvé de la volonté de puissance ; et même dans la volonté de celui qui obéit j'ai trouvé la volonté d'être maître." Mais, est-ce que tous ceux qui ont fait cette réponse : "Je suis un vivant", tous ceux qui en eux-mêmes ont pris parti pour la vie et pour la profondeur continuent la même réponse que Calliclès et Nietzsche ? Non.

D'autres disent : "Ce qu'il y a de plus profond dans le vivant, c'est l'amour du plaisir". Pour la simplicité de l'exposition, sans nous préoccuper des détails et sans chercher à classer selon l'époque ou selon l'étage, nous appellerons nietzschéisme - parce que Nietzsche est le plus célèbre parmi ceux qui ont pris ce parti l'individualisme de la volonté de puissance ; et nous appellerons épicurisme - puisque Epicure est le plus célèbre entre ceux de cette tendance - l'individualisme de l'amour du plaisir.

Ceux qui ont dit "C'est un homme que je veux être" et qui cherchent ce qu'il y a de plus particulier à l'homme, ce qu'il y a de plus noble dans l'homme, se divisent aussi en deux tendances. Les uns veulent qu'en eux ce soit la raison qui domine, les autres que ce soit le cœur.

Ici aussi, sans nous occuper des époques, pour plus de facilité, nous appellerons stoïciens ceux qui songent à se conduire suivant leur raison et tolstoïens ceux qui songent à se conduire suivant les élans de leur cœur.

Voici donc quatre formes d'individualisme éthique bien différentes, au premier aspect au moins, entre lesquelles nous trouverions bien des formes intermédiaires. Nous pouvons distinguer : volonté de puissance, volonté de plaisir, volonté de raison, volonté de cœur.

L'une ou l'autre de ces formes de l'individualisme nous paraîtra-t-elle décisivement supérieure ? nous paraîtra-t-elle tout à fait complète ? Y en a-t- il une qui réponde entièrement à nos désirs ?

Le nietzschéisme, l'individualisme de la volonté de puissance, à moins de le prendre grossièrement, n'est individualiste qu'au départ. En d'anciennes controverses, avec la quantité de mauvaise foi qu'apporte dans la discussion même les gens de bonne foi, il m'est arrivé de refuser à des nietzschéens le nom d'individualistes parce qu'ils me refusaient à moi- même le titre disputé.

Au fond, il y avait une âme de vérité dans le besoin qu'ils éprouvaient de me refuser la qualification dont ils se glorifiaient et dans le besoin que j'éprouvais moi-même de les rejeter hors du cercle individualiste.

Je leur disais : "A qui ne respecte pas tous les individus, je refuse le nom d'individualiste. Or, le nietzschéisme ne respecte pas tous les individus. Le nietzschéisme, morale de maître, admet nécessairement des esclaves. Nietzsche dit lui- même insolemment : "Pour tout renforcement, pour toute élévation du type homme, il faut une nouvelle espèce d'asservissement." Et il demande à plusieurs : "Es-tu quelqu'un qui avait le droit de s'échapper d'un joug ? Il y en a qui perdent leur dernière valeur en quittant leur sujétion." Le nietzschéisme écrase un certain nombre d'individus ; il ne respecte pas tous les individus ; en un certain sens, il renonce à l'individualisme."

Mais le maître lui-même restera-t-il un individu ? Le maître dépend de l'image que l'esclave se fait de lui ; il ne reste le maître qu'à condition de frapper l'esprit de l'esclave soit de terreur, soit d'amour, et de le tromper. Cette nécessité ne le fait-elle pas dépendant et esclave de tous les esclaves ?

Napoléon 1er, dans le fameux dialogue inconnu d'Alfred de Vigny, s'écrie :

"Quelle fatigue ! Quelle petitesse ! Poser ! toujours poser ! de face pour ce parti, de profil pour celui-là, selon leur idée. Leur paraître ce qu'ils aiment que l'on soit, et deviner juste leurs rêves d'imbéciles... Etre leur maître à tous et ne savoir qu'en faire. Voilà tout, ma foi ! Et, après ce tout, m'ennuyer autant que je le fais, c'est trop fort."

Auguste, l'un des hommes les plus habiles dans la morale des maîtres, dit sur son lit de mort : "Applaudissez, mes amis, la comédie est finie".

Est-ce que vous croyez qu'un homme qui, toute sa vie, joue la comédie est un homme libre ? Croyez-vous qu'il soit un individu ? Rien ne fausse notre pensée comme le mensonge à notre pensée. Celui qui essaie d'exprimer exactement, qui essaie de dire sa pensée vraie a beaucoup de peine à ne pas la déformer dans l'expression. Croyez-vous que celui qui s'applique à la déformer dans l'expression ne la déformera pas ensuite dans la réalité ? Croyez-vous que son mensonge ne dévorera pas sa vérité et que son masque ne rongera pas son visage ?

L'individualiste de la volonté de puissance, s'il se joue dans l'abstrait, je ne sais ce qu'il devient, - Nietzsche n'a jamais fait de politique - mais, s'il se joue dans le concret, s'il essaye de vivre sa doctrine, il devient le plus servile des hommes, l'esclave de tous ses esclaves.

Le nietzschéisme ne me satisfait pas puisqu'il me rend moins individu que bien des doctrines qui ne se croient pas individualistes.

Vais-je trouver le salut ou du moins une satisfaction plus grande dans l'épicurisme, dans la doctrine de la volonté de plaisir ?

S'il s'agissait de courir au plaisir dès qu'il se montre, de courir à n'importe quelle volupté, je serais encore bien esclave. Je me jetterais souvent sur un appât qui cacherait un piège et déclencherait un ressort de douleur ; je passerais ma vie dans les regrets, dans l'inquiétude, dans les tourments.

Mais aucun individualiste n'a entendu ainsi l'amour du plaisir. Le plus ancien historiquement, le fondateur de la doctrine, Aristippe déclare déjà que la grande vertu du philosophe est la maîtrise de soi. Il disait : "Je possède Laïs ; elle ne me possède pas". Cette maîtrise de soi peut créer une certaine liberté et un individualisme durable.

Epicure va beaucoup plus loin. L'analyse des désirs telle qu'Epicure l'a faite est un des chefs-d'œuvre de la philosophie de tous les temps. Epicure distingue en nous trois sortes de désirs. Les uns sont naturels et nécessaires, comme le besoin de manger ou comme la soif. D'autres sont naturels sans être nécessaires, comme le désir de varier mes aliments. D'autres enfin ne sont ni naturels ni nécessaires, comme le désir de porter un bout de ruban à sa boutonnière ou d'asseoir ses fesses sur un fauteuil d'Académie.

Epicure nous dit :

Il faut satisfaire les désirs naturels et nécessaires. En les satisfaisant nous obtenons des plaisirs absolus, des plaisirs qui ne peuvent pas être augmentés. J'ai faim et je mange selon ma faim ; j'ai soif et je bois selon ma soif : voilà des plaisirs inaugmentables. Mais, si nous nous en tenons aux désirs naturels et nécessaires, il faut si peu de chose pour être heureux.

Les désirs naturels et non nécessaires, comme l'amour, comme le goût de la variété dans les aliments ou les boissons, ne nous donnent pas un plaisir réel ; ils apportent de la variété dans le plaisir, mais ne créent pas de plaisirs nouveaux. Il faut les satisfaire quand l'occasion nous offre facilement leur objet ; il faut les mépriser dès qu'il nous engageraient dans quelque embarras et dans quelque difficulté.

Les désirs qui ne sont ni naturels ni nécessaires sont nos ennemis. Ceux- là, il faut nous en débarrasser complètement. Sans quoi nous ne pouvons espérer aucun bonheur ni aucune liberté. Le désir des honneurs n'est jamais satisfait. Quand je suis chevalier de la Légion d'honneur, je veux être officier : quand je suis officier, je veux être commandeur ; quand je suis commandeur, il me faut la plaque -je crois que ça s'appelle la plaque - de grand- officier. Plus j'ai l'argent plus j'en veux. M. Loucheur, quand il est arrivé à son premier milliard, fut tourmenté du besoin d'avoir son second milliard beaucoup plus que je ne peux être tourmenté par la recherche des quelques francs dont j'ai besoin. Ces basses démangeaisons s'exaspèrent à être grattées.

Ainsi, dit Epicure, satisfaisons les désirs naturels et nécessaires. Satisfaisons, quand l'occasion n'est pas difficile, les désirs naturels et non nécessaires. Supprimons complètement en nous les désirs qui ne sont ni naturels ni nécessaires. Cette méthode nous rendra heureux autant que peuvent l'être les dieux que nous imaginons. Lorsque je n'ai pas faim et que je n'ai pas d'indigestion, lorsque j'ai mangé à ma faim et pas plus que ma faim, lorsque je n'ai pas soif, lorsque je ne souffre de rien, lorsque je n'ai ni trop froid ni trop chaud, je suis un être parfaitement heureux.

Pourquoi suis-je parfaitement heureux ? Parce que le bonheur est l'activité naturelle de tout notre être ; c'est l'activité naturelle et facile de tous nos organes, organes physiques d'abord, organes internes ensuite.

D'après Epicure, les plaisirs du corps sont premiers. Les joies de l'esprit ne peuvent venir qu'ensuite ; elles s'appuient, comme sur une base nécessaire, sur les plaisirs de corps. Notre esprit n'est d'une activité belle et joyeuse que si notre corps a reçu les faciles satisfactions qu'il exige.

Cependant, ces plaisirs de l'esprit fils des plaisirs du corps, sont des fils plus grands que leurs pères.

Et voici qu'Epicure arrive, grâce à la doctrine de ce qu'il appelle le plaisir constitutif, à supprimer toute douleur.

Nous supprimons d'abord la douleur en satisfaisant les désirs naturels et nécessaires. Mais si, par hasard, nous ne les pouvons satisfaire, pourvu que nous soyons montés jusqu'où monte Epicure, nous restons encore heureux. Si j'éprouve une douleur dans une partie de mon corps, cela ne m'empêche pas d'avoir d'autres organes qui agissent librement et dont je puis jouir. Sur les organes qui agissent librement je porte mon attention au lieu de la donner stupidement à l'organe qui souffre.

Un de mes amis me racontait qu'en chemin de fer il avait eu la maladresse de mal placer sa main et d'avoir deux doigts écrasés par une portière brutalement refermée. Ceci se passait au mois où la saison est la plus belle, aux environs de la Pentecôte, en Normandie ; il revenait vers Paris ; il enveloppa d'un mouchoir ses doigts sanglants et il leur dit : "Ce n'est pas encore vous qui m'empêcherez de voir la beauté des fleurs et des arbres". Tout le long de la route, au lieu d'être le maladroit qui soufre de ses deux doigts, il fut l'homme habile, l'épicurien qui jouit de ses deux yeux.

N'élargissons pas nos maux inévitables. Pas de malheur suggéré et artificiel. Il y a toujours en nous des joies multiples et c'est à ces joies qu'il faut nous donner, non aux douleurs. Etres complexes, penchons- nous pour la cueillir, vers la richesse de nos joies et laissons se faner, négligée, la pauvreté de nos douleurs.

Epicure, mourant d'une maladie, parait-il, atrocement douloureuse, de la pierre, écrivait à son ami Idoménée :

"Je t'écris au dernier et par conséquent au plus heureux jour de ma vie. Je soufre de douleurs de vessie et d'entrailles telles que je ne crois pas qu'on puisse en éprouver de plus fortes. Mais le souvenir de mes dogmes, de mes découvertes, de mes amitiés me remplit d'une joie supérieure où se noient tous les maux de mon corps." 

L'Epicurien arrive à accumuler ses plaisirs, à porter toute son attention sur ses joies, à jouir de tous ses bonheurs d'hier comme de ceux d'aujourd'hui et de ceux de demain. Sous cette immensité de bonheur, il cache les petites douleurs qu'il ne peut éviter, ou plutôt il en fait encore de la joie. Dans cet océan de joie, une goutte d'amertume ne peut qu'augmenter le bonheur en lui donnant une saveur plus piquante.

Ainsi, l'épicurisme bien compris, élevé jusqu'où l'élève Epicure, c'est en effet le bonheur continuel, la liberté d'esprit continuelle, l'indéfectible individualisme.

Est-ce que tous les Epicuriens sont arrivés au même degré qu'Epicure ? Permettez-moi de ne pas répondre. Certains Romains se sont piqués d'épicurisme. Le Romain, qu'il ait des empereurs ou des papes, qu'il soit la brute violente ou la bête sournoise et religieuse, a toujours gâté tout ce qu'il touchait.

Soit parce que certains Epicuriens avilissaient la doctrine d'Epicure, soit parce qu'il y avait quelque chose d'un peu équivoque dans les mots dont le maître même se servait, d'autres individualistes ont combattu cette doctrine. Les stoïciens se sont toujours dressés contre les Epicuriens.

Les Stoïciens veulent qu'on obéisse à la raison et non au plaisir. Remarquez que l'obéissance au plaisir, après l'analyse du désir telle qu'elle a été faite par Epicure, est bien aussi soumission à la raison. Le stoïcisme et l'épicurisme différent dans les mots plus que dans les choses.

C'est ce qu'exprimait Sénèque lorsqu'il appelait Epicure un héros habillé en femme.

Le Stoïcien veut que j'obéisse à ma raison. De même que la recherche du plaisir direct et certain épicurisme compris d'une façon étroite ne me laisserait aucune liberté ; de même le stoïcisme, compris d'une manière étroite, ne me laisserait ni grande liberté ni grand individualisme. Mais les grands Stoïciens, Zénon, Cléanthe, Epictète ne l'ont pas compris ainsi. Encore qu'ils mettent l'accent sur l'obéissance à la raison, ils sont des êtres complets, ils sont des hommes. Quand la raison ne s'y oppose pas, qui doit tout régler, ils veulent que nous obéissions aussi à nos instincts et à notre cœur.

Qu'est-ce que la raison commande d'après les Stoïciens ? D'être harmonieux, de suivre la nature. Mais la nature humaine est chose complexe et la raison elle-même nous éloigne de supprimer nos richesses.

Les Stoïciens disaient : L'homme est naturellement ami de l'homme. Qu'est-ce que cette façon de comprendre la nature sinon l'obéissance au cœur ?

Les Stoïciens disaient que nous devons être des harmonies. Une harmonie ne se forme pas d'une seule note, d'une seule tendance nous devons donc concilier en nous des tendances multiples. Seulement les Stoïciens veulent que nous établissions une puissante hiérarchie intérieure et que nous maintenions la raison au-dessus de tout. Ces Stoïciens, par exemple, qu'on accuse de manquer de cœur ont les premiers inventé le mot charité, mot devenu bien laid ; devenu, dans la décadence chrétienne, le synonyme de l'aumône, avilissante pour deux êtres. Mais primitivement charité signifie grâce, exprime l'amour avec tout son cortège de spontanéités et de sourires. Ce sont les Stoïciens qui, les premiers, - je traduis mot à mot une parole de Cicéron - ont inventé "la vaste charité du genre humain", c'est-à-dire l'amour pour tous les hommes.

Epicure donnait une grande place au cœur. Les Epicuriens sont célèbres par leurs amitiés. Lorsque les statuaires représentaient Epicure, ils sculptaient toujours derrière lui le visage de Métrodore. Vous ne trouverez jamais un buste d'Epicure seul ; toujours des bustes géminés unissent, pour l'immortalité de l'art, les deux amis.

Seulement l'Epicurien n'aime que ses amis, tandis que le Stoïcien répand sur tous les hommes son cœur généreux.

Vous voyez combien les Stoïciens se rapprochent de ceux que j'appelais tout à l'heure les Tolstoïens, de ceux qui cherchent dans leur cœur la chaleur de la vérité.

A comprendre l'épicurisme étroitement, on supprimerait le cœur et la raison. A comprendre étroitement le stoïcisme, on supprimerait le cœur et l'instinct. A comprendre étroitement le tolstoïsme, on supprimerait l'instinct et la raison. Mais jamais, sauf des disciples naïfs et étroits ou des ennemis partiaux, personne n'a compris ainsi une grande doctrine.

Tolstoï, tout en faisant surtout appel au cœur, accorde une grande place à la raison, à la critique, à la lumière. Il n'y a pas dans l'être humain de chaleur véritable sans lumière, ni de lumière véritable sans chaleur. Nous ne pouvons pas admettre l'une quelconque de ces doctrines prise dans un sens étroit et exclusif. Mais n'importe laquelle, si nous lui laissons le sourire, la largeur, l'équilibre que lui ont donnés ses meilleurs partisans nous conduit à la vérité individuelle.

Le parti-pris, chez les doctrinaires, est certainement dans les mots plus que dans les choses. Ils discutent parce que les uns mettent l'accent ici et que les autres le mettent là. Qu'importe, s'ils arrivent tous à la vérité totale.

Que m'importe qu'on me dise : "Vous êtes un vivant prenez parti pour la vie", ou qu'on me dise : "Vous êtes un homme, prenez parti pour l'humanité". Pour que je sois un homme, il faut que je sois un vivant et, si je n'étais pas un homme, que m'importerait d'être un vivant ?

Les anciens se posaient des problèmes ingénieux, amusants, un peu ridicules parfois. Carnéade demandait à Chrysippe : "Aimerais-tu mieux être une raison d'homme dans le corps d'un âne ou une intelligence d'âne dans un corps d'homme ?" Nous ignorons ce que Chrysippe répondait. Répondons pour lui : "Je ne veux être ni l'un ni l'autre. Je veux être un homme complet. Je veux être, dans un corps d'homme, une vérité d'homme, une lumière et une chaleur d'homme, un cœur et une raison d'homme."

Il faut arriver à s'harmoniser. Il faut arriver à trouver tout en soi et à tout respecter. Telle est bien la pensée des premiers Stoïciens lorsqu'ils conseillaient : "Vis harmonieusement".

Peu importe la forme d'individualisme d'où je pars si j'arrive au sommet d'où l'on voit tout l'horizon. Pendant que je monte, je suis sur une côte ou sur l'autre ; une partie du sommet me reste cachée. Mais, par les différents sentiers sur les deux côtés, on arrive à la crête hautaine d'où se découvre tout l'horizon et toute la vaste vérité.

Même le nietzschéisme que nous semblons avoir rejeté complètement pourrait se défendre. Nous l'avons repoussé parce que historiquement alors qu'Epicure est arrivé à l'individualisme complet, alors que les grands Stoïciens et les grands cœurs sont arrivés à l'individualisme complet, Nietzsche s'est arrêté en chemin. Qui nous empêche de continuer la route négligée ? S'il n'était pas devenu fou, pour des raisons organiques, ne l'aurait-il pas continuée lui-même ? Ne serait-il pas arrivé au sommet qu'habitent Epicure et Epictète ? Peut- être, si Epicure était devenu fou à 35 ans, il ne serait pas arrivé non plus à la vérité totale, il serait resté enlisé dans les marécages et les plaisirs d'en bas. Si Epictète était mort jeune ou devenu fou, serait-il arrivé par la raison jusqu'à la vérité du cœur ? Si Tolstoï était mort ou devenu fou assez jeune, il ne serait pas arrivé par le cœur à la vérité de la raison.

Le chemin que Nietzsche n'a pas pu finir, ceux qui se sentent attirés davantage vers le sentier de Nietzsche, qu'ils l'achèvent donc. Il y a une façon de comprendre la volonté de puissance qui est très belle ; il y a même plusieurs façons très belles et très complètes de la comprendre. La volonté de puissance, erreur si elle doit s'exercer brutalement sur d'autres hommes, devient vérité si cet impérialisme m'est tout intérieur, si c'est moi-même que je veux dominer, que je veux créer. Elle devient aussi vérité si cette domination, je veux l'exercer sur la nature des choses et non plus sur mes semblables. Voici deux méthodes pour continuer Nietzsche, le compléter, le rendre un aussi bel individualiste qu'Epicure ou que les grands Stoïciens et les grands cœurs.

Que chacun prenne, suivant son tempérament et les dominantes de sa jeunesse, le chemin qui lui agrée. Pourvu que sa vaillance dure et qu'il ne se laisse pas tomber aux premières étapes, il arrivera au sommet, il arrivera à la vérité totale, à la liberté rythmée de son cœur et de sa raison. Il arrivera à l'harmonie complète de l'individualiste complet.



(1) Sur les différences essentielles entre ce que j'appelle morale et ce que je nomme sagesse, on peut consulter soit Le Subjectivisme, soit ma Petite causerie sur la sagesse.

Repost 0
4 juin 2007 1 04 /06 /juin /2007 16:17

Han Ryner

Les Artisans de l'Avenir

Conférence prononcée le 27 février 1921 à Paris, salle Procope, pour la première matinée de la ghilde "Les Artisans de l'Avenir"


Mesdames, Messieurs, Mes Chers Amis,

Aucun de nous n'a la naïveté ou la prétention nécessaire pour faire un "prophète" ; aucun de nous ne se hasardera à prédire ou à deviner l'avenir.

Nous savons tous que l'avenir sera fils de forces innombrables qui, même si elles étaient toutes définies et toutes purement mécaniques, rendraient, par leur nombre seul, impossible le problème de la composition de ces forces ; nous savons aussi que plusieurs de ces forces, parmi les plus considérables peut-être, nous restent ignorées ; et celles que nous croyons connaître, dans quelle mesure les connaissons-nous ? Ce ne sont pas, en effet, des forces mécaniques ; ce sont des forces vivantes, avec tout le mystère et le caprice de la vie ; celles même que nous croyons connaître le plus profondément, nous ignorons leur durée, nous ignorons leur intensité, nous ignorons leur rythme.

Combien de fois on a pris pour des commencements de forces éternelles, pour des commencements de puissances durables, ce qui était la mode d'une heure ou d'une année. Combien de fois on a pris pour des mouvements qui devaient aller grandissant ce qui était un flux que bientôt suivait un reflux égal.

Quand nous nous proclamons les artisans de l'avenir, ce n'est donc pas que nous prétendions construire l'avenir ainsi qu'une maison dont l'architecte a arrêté le plan avec netteté. Et, si nous n'avons pas cette outrecuidance, nous n'avons pas non plus la naïveté de nous déclarer les artisans de l'avenir parce que tous nous faisons partie des forces qui produiront l'avenir, parce que, le sachant ou ne le sachant pas, le voulant ou ne le voulant pas, nous collaborons à demain par la seule raison que nous vivons aujourd'hui.

Entre cette outrecuidance et cette naïveté, qu'est-ce que nous voulons dire lorsque nous nous déclarons artisans de l'avenir, et de quel avenir parlons-nous ? En effet ce mot vague, ce mot incertain, m'étonne lorsqu'on l'emploie et lorsque je suis entraîné moi-même à l'employer au singulier.

Il y aura des avenirs : ce qui est devant nous, comme ce qui est derrière nous, aura ses caprices et suivra aussi ses rythmes naturels. Nous connaissons, dans une certaine mesure, les destinées de l'humanité. Elles obéissent à des rythmes analogues aux alternatives du jour et de la nuit, analogues à la succession des saisons.

Il y aura donc, non pas un avenir, mais des avenirs contradictoires, des avenirs aussi différents que le jour et la nuit, aussi différents que l'été et l'hiver. Lesquels est-ce que nous voulons construire ? Est-ce aux uns que nous songeons, est-ce aux autres ? A ceux qui rient et qui triomphent, ou à ceux qui pleurent et se découragent ?

A tous.

L'homme, par sa puissance, par son génie, par son application, a réussi à éclairer artificiellement ses nuits ; et il a réussi à chauffer artificiellement ses demeures pendant les hivers les plus rudes. L'homme, quels que soient les caprices imprévisibles et quels que soient les rythmes prévus de la nature, a réussi un certain nombre de conquêtes perpétuelles, un certain nombre d'acquisitions que rien ne pourra lui enlever. C'est une de ces acquisitions éternelles que notre cœur et notre esprit voudraient apporter à l'avenir ; une acquisition aussi immortelle que le blé, ou que la domestication du chien, ou que le navire. Une acquisition, une conquête plus noble, plus belle, plus importante. A tous les avenirs, à ceux qui seront ardents comme l'été et à ceux qui seront froids comme l'hiver, à ceux qui seront sombres comme la nuit et à ceux qui s'étaleront magnifiques comme un jour de juillet : à tous nous voudrions apporter quelque chose de définitif, quelque chose qui reste, quelque chose qui dure, quelque chose qui rende la vie humaine plus belle et plus douce ; à tous nous voudrions apporter la grande richesse qui est au fond de l'humanité et qui ne parvient pas à se dégager : la fraternité.

Nous voudrions contribuer à faire que l'avenir soit fraternel. Désir qui certes n'a rien d'original et de nouveau, désir (je vous l'indiquerai tout à l'heure) probablement aussi ancien que l'existence même de l'homme. A voir que ce désir dure depuis plusieurs millénaires et qu'il n'a pas encore commencé sa réalisation est-ce que nous ne tirerons pas divers enseignements ? Et, à côté de ces enseignements, est-ce que nous en tirerons quelques encouragements ou quelques découragements ? Nous en tirerons des enseignements de patience, mais aussi des enseignements de persévérance ; des enseignements de prudence, mais aussi, malgré l'apparence première, des encouragements. Car, nous le constatons par bien des exemples, tous les désirs que l'homme a portés en lui pendant longtemps, tous les désirs assez essentiels pour qu'il n'y ait pas renoncé au long des siècles, il finit par les réaliser. Mais il les réalise après des millénaires, et après des échecs innombrables. Or il faut que les échecs ne nous découragent jamais et il faut qu'ils nous instruisent toujours.

Il est difficile au premier abord de constater combien il a fallu d'insuccès, combien il a fallu de ratages, si j'ose ce mot familier, avant d'obtenir un triomphe, avant d'avoir une réussite, parce que la plupart des grands désirs humains qui ont trouvé leur réalisation, l'ont trouvée dans des périodes préhistoriques. Quelle que soit notre vanité, si fiers que nous soyons des découvertes nouvelles, quelque besoin que nous éprouvions de vanter le présent ou le passé récent et avec un personnage que Schopenhauer nous présente comme un exemple de l'orgueil à bon marché, de nous glorifier d'être nos propres contemporains, l'homme primitif nous fut supérieur en activité intellectuelle et en puissance d'invention.

De même que l'enfant est infiniment plus intelligent que l'homme fait, de même que l'enfant en un petit nombre d'années, découvre et conquiert l'univers, les hommes préhistoriques ont été infiniment plus géniaux que nous ne le sommes ou ne pouvons l'être. Ils ont fabriqué les premiers instruments, ceux qu'il fallait créer de toutes pièces, ceux qui devaient servir à créer les autres. Il faut même un effort de génie pour imaginer quel a dû être leur génie. Seuls les poètes d'intuition profonde sentent ce qu'il a fallu de temps, d'observations, de travaux patients et de génies successifs pour obtenir, avec les pauvres matériaux qu'offrait la nature, la plénitude nourricière de l'épi, la plénitude joyeuse de la grappe. Seuls les poètes peuvent comprendre ce qu'il a fallu de pénétration, d'attente, de persévérance pour réussir cette domestication des premiers animaux que Buffon, dans son langage un peu emphatique, appelle avec raison la plus belle conquête que l'homme ait jamais faite. Seul le poète sent que les premiers navigateurs ont dû se cuirasser le cœur d'un triple airain, et ont dû allumer, si l'on peut dire, sous leur front la multiple flamme du génie. La création du navire, comme la création de l'écriture, comme le création du blé de nos champs ou de la rose de nos jardins, marque un génie merveilleux ; et rien dans les temps historiques ne se peut égaler à ces créations-là. Cependant, un problème assez voisin, aux premières apparences, du problème de la navigation, a été résolu dans les temps historiques, a été résolu tout récemment. Il a été résolu, je crois, d'une façon provisoire encore et précaire ; mais il permet de voir combien de siècles d'efforts il faut pour réaliser un de ces rêves fondamentaux de l'humanité ; il permet de voir combien d'insuccès précédent le triomphe et que nul insuccès ne doit décourager, mais que tous doivent nous enseigner quelque chose.

Comparé à l'aéronef de l'avenir, l'avion actuel paraîtra peut-être à nos descendants aussi élémentaire, aussi naïf, aussi grossier que le tronc d'arbre creusé par le sauvage ou l'homme primitif en comparaison de nos transatlantiques. Or, pour arriver à cette solution, que nos descendants considéreront comme primaire et enfantine, combien de millénaires a-t-il fallu ? Ne croyez pas, en effet que le rêve de voler dans les airs soit un rêve récent. Il n'y a pas de songe plus ancien. Nous le savons par le mythe d'Icare. Nous savons que les hommes préhistoriques, puisqu'ils préparaient ce mythe, rêvaient déjà de voler dans les airs. Nous le savons par les monuments de l'Assyrie et leurs hommes ailés. Nous le savons par les récits bibliques sur les messagers de Jéhovah, anges, chérubins, séraphins, qui portent tous la gloire et la puissance des ailes.

Ainsi le rêve de voler dans les hauteurs est un rêve que l'humanité a porté avec elle depuis qu'elle existe. Dès qu'un être, par ses inquiétudes et ses aspirations a mérité le nom d'homme, il a sans doute jalousé l'oiseau pour ses libres et souples mouvements dans les airs.

Pourquoi a-t-il fallu tant de millénaires pour réaliser ce rêve ? C'est que, d'abord, nos rêves nous semblent si faciles ou bien nous semblent si difficiles que nous nous contentons de les exprimer. Nous n'en faisons longtemps que de la poésie ou de la théologie. Le rêve du vol, ce sont les poètes qui l'ont chanté d'abord. Mais est-ce que tous les hommes primitifs ne le faisaient pas dans le sommeil, comme nous-mêmes ? Quel est celui d'entre nous qui n'a pas rêvé qu'il s'envolait dans les airs ? Et, lorsque ce rêve s'est produit un certain nombre de fois et qu'au réveil on a constaté l'inévitable déception, voici qu'il se complique méfiant et tenace.

"Oui, je sais, cela réussit tant que dure le songe, mais quand je me réveille cela ne réussit plus. Peut-être cependant aux premiers moments... Oui, je vais essayer au réveil si cette puissance dure encore quelques secondes ou quelques minutes." Et l'on rêve qu'on se réveille et que la puissance, ô joie ! n'est pas complètement disparue.

Tant qu'un rêve du sommeil ou qu'un rêve du sentiment poétique reste en nous ou ne s'extériorise qu'en paroles nostalgiques, tant que nous n'essayons pas de le réaliser, ce rêve naturellement demeure stérile, au moins sur le plan matériel. Mais, lorsque nous voudrons le réaliser, si nous essayons naïvement et directement, il produira des catastrophes.

Si nous essayons de nous jeter du haut d'un promontoire et de brasser l'air comme l'oiseau, nous sommes sûrs de la chute.

Il arrive un jour où le rêve semble réalisable sur le plan matériel, il arrive un jour où l'on se dit : Cherchons les moyens, les méthodes. Les méthodes qu'on essaye d'abord se trouvent être mauvaises, se trouvent être inefficaces, se trouvent n'amener que des dangers. C'est que toujours - il nous est presque impossible de faire autrement - nous essayons d'abord de résoudre un problème par les moyens qui en ont résolu un autre.

Le navire est plus léger que l'eau. Quand on a essayé de résoudre le problème qu'on appelait, par une analogie fausse mais inévitable, le problème de la navigation aérienne, on s'est tourné vers le plus léger que l'air et le succès relatif de la montgolfière a probablement retardé longtemps la véritable solution. Il a fallu, pour que le problème fût résolu, qu'on renonçât à cette nécessité apparente du plus léger que l'air.

Est-ce que l'histoire de ce long rêve et de sa tardive réalisation ne ressemble pas à l'histoire de tous les rêves humains fondamentaux et de leur tardive réalisation ? Est-ce que l'histoire de la navigation aérienne ne peut pas nous faire deviner un peu ce que fut la préhistoire du navire, la préhistoire de la domestication des animaux, la préhistoire de la création des premiers outils, de la création du raisin, du blé, de la rose ? Et surtout est-ce qu'il ne peut pas nous aider à savoir un peu d'avance l'histoire des rêves que nous réaliserons plus tard ?

Le rêve de fraternité que nous faisons aujourd'hui, je vous le disais tout à l'heure, n'est pas nouveau. Il est aussi ancien que le rêve de voler dans les airs ; il remonte lui aussi à la préhistoire, il remonte au premier moment où, dans un corps peut-être déjà vertical, un cœur d'homme a battu. Et ce n'est pas là une antiquité que j'imagine arbitrairement ou que je devine. Nous la voyons dans une légende, enfantine si on la prend à la lettre, mais admirable comme expression de notre aspiration ; dans cette légende qui fait sortir tous les hommes d'un seul point de la terre, qui fait descendre tous les hommes, les rouges comme les jaunes, les blancs comme les noirs, d'un couple unique. Imaginer que nous descendons d'un seul couple, est-ce autre chose qu'affirmer notre rêve de fraternité ? Et, aussi loin que nous puissions remonter dans la protohistoire, un des premiers héros que nous connaissons n'est-il pas ce Çakya-Mouni qui allait répétant : Aimez-vous les uns les autres ? C'est la parole de Jésus qu'il répand déjà et elle ne se taira point pendant les 500 ans qui séparent les deux héros. Cette parole inefficace n'en est pas moins le témoignage du besoin de fraternité qui émeut l'humanité depuis qu'elle existe. Eh bien, ce rêve, pourquoi ne l'avons-nous pas réalisé ?... Mais pourquoi n'avons-nous pas réalisé pendant des millénaires le rêve de la navigation aérienne ? Parce que nos rêves, qui semblent toujours simples, sont toujours très compliqués ; parce que nos rêves ne peuvent se réaliser que les uns après les autres ; parce que nos rêves surtout ne peuvent pas se réaliser dans les ténèbres. Il faut, pour que nos efforts réussissent, que nous arrivions à la lumière, il faut que nous arrivions à la méthode et il faut que nous arrivions, après des essais infructueux, à la véritable méthode.

De même que le rêve du vol dans les airs restait inutile tant qu'il était un simple désir, et qu'il fallait qu'on attendît qu'une vraie méthode fut trouvée ; de même, le rêve de fraternité ne peut rien donner tant que la vraie méthode n'est pas trouvée et n'est pas acceptée.

Ce rêve semble plus facile que les autres, parce que nous confondons notre désir d'amour avec notre puissance d'amour, ce qui est aussi naïf que si nous confondions le désir du vol avec la puissance du vol.

Erreur si naturelle que Jésus et bien d'autres ont cru établir le royaume de Dieu, le royaume de la fraternité, en répétant : Aimez-vous les uns les autres. Or, c'est à peu près comme si on nous avait dit : volez dans les airs.

Est-ce qu'il n'y a pas sur notre être intérieur des pesanteurs aussi lourdes que celles de notre corps et qui nous empêchent de voler dans l'amour comme les autres nous empêchent de voler dans les airs ? La preuve qu'elles existent, c'est que ceux qui ont répété la grande parole : "Aimez-vous les uns les autres", n'ont réussi qu'à multiplier les querelles, les inquisitions, les persécutions, les bûchers, les guerres. Je ne vous raconterai pas cette lamentable histoire ; vous la connaissez tous. Mais pourquoi, pourquoi donc la puissance d'amour ne se confond-elle pas avec le désir d'amour ? Parce qu'aucune puissance ne se confond avec les désirs humains ; parce que nous devons toutes les acquérir de la même façon ; parce que, chaque fois que nous voulons modifier quelque chose dans ce qui est, nous voulons une victoire sur la nature. Or les victoires sur la nature ne s'obtiennent, comme l'a dit un philosophe, que par l'obéissance à la nature, et cette obéissance demande d'abord la connaissance de la nature.

Il ne faut pas agir n'importe comment, au hasard ; il ne faut pas essayer de réaliser des désirs aveugles, violemment. On ne ferait que du mal. De même qu'il ne faut pas rassembler les peuples au bord du promontoire et leur dire : "Jetez-vous dans les airs, remuez vos bras comme les oiseaux et le Père Céleste, qui n'abandonne personne, ne vous laissera pas tomber" ; de même il ne faut pas leur dire : "Jetez-vous dans l'amour et le Père Céleste vous sauvera". On ne créerait ainsi que des catastrophes.

Ah, certes, les martyrs de l'apostolat d'amour nous sont chers. Nous aimons en eux les témoins du grand désir et qui ont contribué à nous le transmettre. Mais nous nous désolons de leur manque de méthode. Nous nous désolons aussi des erreurs méthodiques de certains autres.

Ceux-ci ont su que l'amour ne se commande pas plus que le vol, que la conquête de l'amour ne se commande pas plus que la conquête du vol. Mais ils se sont dit : "Les lois, les constitutions sociales, les contraintes, les organisations réussissent à faire faire aux hommes souvent le contraire de ce qu'ils voudraient ; pourquoi ne réussiraient-elles pas à faire faire aux hommes ce qu'au fond ils voudraient ? La loi, la contrainte sociale, réussissent le mal ; pourquoi ne réussiraient-elles pas le bien ?" Et ils ont eu le souci de changer les lois, de changer les gouvernements ; ils ont fait des Révolutions. Après ces Révolutions, on s'est trouvé dans le même état qu'avant et souvent dans un état pire. C'était méthode trop facile, trop directe, qui berce de trop promptes espérances et qui échoue devant la réalité complexe.

De même que pour arriver à résoudre le problème de la navigation aérienne, il nous fallait consentir au paradoxe du plus lourd que l'air ; de même pour résoudre le problème de la fraternité, il faut consentir au paradoxe du détachement de ses frères, de la séparation, il faut consentir au paradoxe de l'individualisme.

On ne commande à la nature qu'en lui obéissant, mais on ne lui obéit d'une façon dominatrice qu'en la connaissant. Le savoir doit précéder le pouvoir. Ou plutôt un premier savoir élémentaire doit précéder un premier pouvoir élémentaire. Savoir et pouvoir marcheront ensuite parallèlement.

Il s'agit ici de commander à la nature humaine ; il faut donc que je connaisse la nature humaine. Où est-ce que je puis l'étudier ? Quel est l'homme qui se livre à moi sincèrement ? Si je le veux, c'est moi-même. Connais-toi toi-même est le commencement, le précepte primordial de toute méthode morale et de toute méthode sociale efficace. J'essaie donc de me connaître. Le premier regard que je jette sur moi me livre le plus effarant des chaos. Si j'ose dire, mon premier regard sur mon être intérieur me livre plus d'extérieur que d'intérieur. Je trouve en moi mille choses qui ne sont pas moi, qui ne sont pas de moi. Je trouve en moi d'abord beaucoup plus de ces habitudes qui forment une seconde nature que de cette nature qui fonde une première habitude, comme dit à peu près Pascal. Je trouve en moi beaucoup plus d'effets de l'éducation que l'on m'a donnée volontairement par des paroles ou involontairement par des actes qui contredissent ces paroles, que d'effets de ma propre nature.

Il faut, pour que je me connaisse de mieux en mieux, que je réussisse à écarter de moi un peu, un peu plus, toujours davantage de ce qui n'est pas moi. Je ne parviens à me connaître qu'à condition de me réaliser ; je ne parviens à me réaliser qu'à condition de me connaître.

C'est un des cas, innombrables d'ailleurs, où l'effet et la cause réagissent l'un sur l'autre ; où l'effet et la cause, suivant le mot naïf et effaré de Pécuchet, s'embrouillent.

Il faut donc que je me connaisse beaucoup avant que je me réalise dans une grande mesure. Supposons que j'aie enfin réussi à me détacher de ce qui n'est pas moi dans une mesure qui semble égale pratiquement à l'absolu. J'ai réussi à rejeter tout ce qui est étranger et je m'aperçois que je reste encore un amas de contradictions.

Peut-être n'y a-t-il là qu'une apparence. Si j'écoutais et si j'observais un peu mon corps, ma grande sagesse comme l'appelle Nietzsche, peut-être me permettrait-il de deviner ce qu'il y a derrière l'apparence chaotique. Mon corps lui aussi a des besoins qui, si je les exprime d'une façon abstraite, semblent contradictoires ; mon corps a besoin que le cœur reçoive le sang et rejette le sang, que le cœur se dilate et que le cœur se contracte. Mais il suffit que rien ne gêne mon cœur pour qu'il accomplisse successivement et alternativement les deux mouvements nécessaires ; il suffit que rien ne me gêne pour que le rythme fasse de ces besoins, - contradictoires dans leur seule expression abstraite, - une harmonie concrète. Il en est de même de mes besoins intérieurs, de mes besoins profonds. Si je parviens à libérer mon rythme, mes besoins profonds deviennent des joies qui alternent ; si je parviens à libérer mon rythme, mon repos est une joie, mon travail est une joie ; ma solitude est une joie, mes fréquentations sont des joies ; ma parole et mon silence sont des joies. Pourquoi ces joies, dans bien des cas, deviennent-elles des douleurs : douleurs de fatigue, ou douleurs d'ennui ? Parce que, à cause de contraintes extérieures, elles se prolongent ou se présentent à des moments inopportuns. Mais, si je suppose mon rythme complètement libre je ne suis plus qu'un être joyeux.

Pour libérer mon rythme complètement il faudrait que je me sois délivré de tous besoins matériels. Pour le libérer dans le mesure du possible, il faut que je me sois délivré de tous les besoins inutiles, de tous ceux qu'Epicure appelle ni naturels ni nécessaires.

Lorsque je suis arrivé à cet état, lorsque j'ai libéré mon esprit et lorsque j'ai libéré mon rythme, lorsque j'ai écarté, avec mes préjugés, les contraintes extérieures dans l'action et dans le repos, je me trouve en présence de mon être réel, en présence de ce qui en moi, est vraiment moi et vivant. Je m'aperçois alors que mes besoins sont en effet un merveilleux équilibre de cette liberté de l'esprit que j'appelle individualisme et de cette liberté du cœur que j'appelle amour ; je m'aperçois que je suis quelqu'un qui a besoin uniquement d'être et de se donner ; d'être de plus en plus, de se donner de plus en plus. Alors je réalise en moi la fraternité, parce que j'ai su me dégager de toutes les contraintes qu'on voulait m'imposer, soit au nom des lois, soit au nom des nécessités matérielles, soit au nom de prétendues nécessités morales ou intellectuelles, soit au nom même d'une fausse fraternité.

Lorsque j'en suis à ce point, je m'aperçois que mes besoins matériels eux aussi se résument à recevoir et à donner, à consommer et à produire. Je m'aperçois que je me distingue des animaux, presqu'autant que par mon esprit qui a soif de liberté, presqu'autant que par mon cœur qui a soif d'amour, par mes mains adroites, par mes mains humaines, par mes mains qui veulent travailler et qui trouvent leur joie dans le travail. Je m'aperçois aussi que tantôt mes mains s'efforcent d'inscrire sur la matière un peu de ma liberté intellectuelle, un peu de ma liberté sentimentale, un peu de ma libre arabesque intérieure, et que, d'autres fois, elles s'efforcent vers la production industrielle. Or, lorsqu'elles songent aux besoins matériels des autres hommes et de moi, leur joie, leur liberté, c'est de produire le plus possible et comme qualité et comme quantité. Il faut qu'elles restent isolées farouchement, passionnément individualistes, pour l'œuvre d'art ; mais, pour l'œuvre industrielle, il faut qu'elles s'associent aux mains des autres hommes. Cette collaboration, si elle est forcée, est le mensonge social, le mensonge et la servitude des mains. Mais, si elle est libre, c'est la richesse et la liberté de tous. Si elle n'exige pas que j'abandonne ma liberté morale et intellectuelle, si elle est le fruit de la liberté de mon cœur et des cœurs des autres hommes, elle devient elle-même la grande vérité et la glorieuse liberté des mains.

Dès lors qu'elle s'appuie sur la contrainte, que ce soit la contrainte directe de l'esclavage ou du communisme imposé par une dictature, que ce soit la contrainte de la faim et du capitalisme : la collaboration est servitude et honte. Mais, dès qu'elle sera fille de la liberté de l'esprit et de la liberté de l'amour, elle sera joie, richesse, bonheur ; elle sera l'humanité telle que nous la rêvons.

Je sais l'objection qui se présente à tous ; elle s'est présentée à moi bien des fois, je vous prie de le croire. On se dit et je me suis dit : "Mon Dieu ! comme cette méthode risque d'être lente ! Pour quand donc est-il possible d'espérer une humanité vraiment humaine ? Pour quand donc est-il possible d'espérer que les hommes soient frères pratiquement ? Pour quand ?" Je n'en sais rien. Mais, chaque fois que je me fais cette objection, c'est mon ignorance et mon impatience qui me la font. Je sais une chose, c'est qu'on commande à la nature en lui obéissant. Je sais une chose, c'est que tout changement dans ce qui est, tout changement vers ce que je veux, est un triomphe sur la nature et que de tels combats nous conduisent à la victoire à condition que nous restions de minutieux, de scrupuleux, d'attentifs collaborateurs de celle que nous désirons plier à nos desseins. Je sais que, si je veux réussir, je suis obligé de consentir aux lenteurs des rythmes naturels. Par conséquent, lorsque je me dis que cette méthode est trop lente, je suis cependant obligé d'avouer qu'elle est la moins lente de toutes, parce qu'elle est la seule efficace.

Combien lente la voie qui devait nous conduire jusqu'à l'aéroplane... Comme il eût été plus simple d'aller au bord du promontoire et de faire un pas de plus en remuant les bras comme des ailes. Cette méthode rapide était plus lente en réalité ; elle ne pouvait conduire qu'à des catastrophes et jamais à un résultat efficace. La solution du plus lourd que l'air semblait à priori une absurdité et cependant le plus léger que l'air était lui-même une impasse. Ainsi la propagande de l'apostolat d'amour ne peut pas conduire plus loin que la folie de se précipiter du haut du promontoire et les révolutions nous jettent dans des impasses. Et, sans doute, nous sommes émus profondément par tous les grands martyrs du désir fraternel, qu'ils aient employé la méthode de l'apostolat ou la méthode des révolutions. Mais le sentiment qu'ils nous inspirent est complexe comme celui que nous inspire la mort de Pilâtre des Roziers, par exemple. L'aéronaute salue en lui le témoin d'un désir que nous avons enfin réalisé et il apprend de lui, il apprend de sa mort qu'il ne faut pas être victime de la même méthode.

De même, nous aimons, dans tous les apôtres religieux, comme dans tous les martyrs de la révolution, des témoins du grand désir de fraternité que nous espérons réaliser un jour. Mais il ne faut pas imiter leurs erreurs.

Et je sais qu'il y en a qui, devant des espérances aussi lointaines et aussi indéterminées, reculent ; il y en a qui se disent que des espoirs si vagues sont l'équivalent du non-espoir, sinon du désespoir. A ceux-là je parlerai avec un amour peut-être encore plus fraternel qu'aux autres. Et je leur dirai : Il n'y a pas besoin d'espérer, - le mot est célèbre, - il n'y a pas besoin d'espérer pour entreprendre, ni même pour continuer. J'ajouterai que, si je n'espère rien pour l'avenir collectif, je n'en ai pas moins à résoudre mon problème individuel, je n'en ai pas moins à créer dans le présent mon bonheur. Or l'histoire nous montre qu'un petit nombre d'hommes ont réussi à créer leur bonheur et tous ont réussi par la méthode de libération et d'individualisme. Parce qu'ils ont libéré leur esprit, leur cœur, leur rythme, ils ont été, avec espoir ou sans espoir, des hommes admirablement fraternels. Mais nous qui espérons en souriant, appliquons nous à ce que notre espérance ne fasse jamais trembler notre main et ne nous précipite jamais vers les méthodes hâtives. Jamais d'impatience : les méthodes hâtives, même dans les circonstances les plus favorables, même lorsqu'elles ne conduisent pas à la catastrophe, ne donnent que de l'apparence et du provisoire.

Les anciens, à certaines fêtes, plantaient, dans la terre à peine remuée, des branches couvertes de feuilles, de fleurs et parfois de fruits : c'est ce qu'ils appelaient des jardins d'Adonis. Mais ils savaient bien que les jardins d'Adonis n'étaient pas faits pour durer et ils en parlaient proverbialement pour désigner tout ce qui, rapidement construit, serait rapidement détruit.

Aujourd'hui, dans certaines régions du Midi de la France, on désire mettre de la verdure sur la table de Noël. Le jour de Sainte-Barbe, 3 semaines avant la fête, on sème dans des assiettes et dans des soucoupes des grains de blé qu'on arrose d'un peu d'eau. Cette semence donne à l'heure voulue une herbe charmante et qui réjouit le regard. Mais ce n'est pas d'elle qu'on attend du pain. Quelques jours après, elle est fanée et séchée.

Nous autres qui voulons qu'un jour l'humanité se nourrisse du blé de la fraternité, sachons que nous sommes en décembre et qu'on ne moissonne pas avant l'août. Nous qui voulons qu'un jour les hommes se groupent dans le Paradis fraternel, sachons que les grands arbres sont longs à croître et n'exigeons pas que, dès qu'on a planté les graines, elles donnent de l'ombre.

Mes Chers Amis, chacun de nous peut une chose, chacun de nous peut produire en lui-même un homme tel qu'il rêve les hommes futurs. Que chacun de nous réalise cet acte qui paraît d'abord médiocre et qui est le plus merveilleux et le plus rare des chefs-d'œuvre. Que chacun de nous se sculpte et se réalise comme il rêve l'homme de plus tard. Et, dans les laideurs et les tristesses même du présent nous formerons déjà un bien merveilleux oasis de bonté et d'amour.

Repost 0

Que trouver ici ?

Des textes et documents de, sur et autour de Han Ryner (pseudonyme de Henri Ner), écrivain et philosophe individualiste, pacifiste et libertaire. Plus de détails ici.

Recherche

A signaler

⇓ A télécharger :
# une table des Cahiers des Amis de Han Ryner.
# les brochures du Blog Han Ryner.
# un roman "tragique et fangeux comme la vie" : Le Soupçon.

ƒ A écouter :
l'enregistrement d'une conférence de Han Ryner.

 Bientôt dans votre bibliothèque ?

De Han Ryner :

L'Homme-Fourmi
La Fille manquée
http://www.theolib.com/images/lulu/sphinx.jpgLe Sphinx rouge
Les Paraboles cyniques
L'Individualisme dans l'Antiquité
Comment te bats-tu ?
1905-pmi-2010Petit manuel individualiste
Le Cinquième évangile
Couverture de la réédition du Le Père Diogène
Pour les germanistes... Nelti

Sur Han Ryner :

Le colloque de Marseille

Autour de HR :

4è plat de couverture du n°3 d'Amer, revue finissanteUn conte d'HR
dans Amer, revue finissante
Couverture du Ryner et Jossot
dans Le Grognard...
Couverture des Un livre de Louis Prat
Couverture d'une anthologie de poèmes d'Emile BoissierDes poèmes d'Emile Boissier
HR parmi les
Briseurs de formules

Contact

Ecrire aux Amis de HR
Ecrire à l'entoileur

Qui contacter pour quoi et comment...
Certains livres de Han Ryner sont encore disponibles → voir ici.