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21 avril 2008 1 21 /04 /avril /2008 19:51

Une conférence de 1904, faisant peut-être partie d'un cycle de sept causeries (prononcées en 1904-1905) au cours duquel Ryner présenta son éthique individualiste. Il reviendra plus en détail sur le sujet ici abordé dans le deuxième chapitre de La Sagesse qui rit (son grand ouvrage éthique commencé dès 1905 mais publié seulement en 1928).

La numérisation a été faite à partir du texte recueilli dans Face au public. Dans cet ouvrage (toujours disponible), chaque conférence est précédée d'une brève présentation par Han Ryner.


Rapport des Morales et des Sociologies

Je trouve dans mes papiers ces quelques pages détachées de la Revue La Coopération des Idées, organe de l'Université Populaire du même nom. Le titre est accompagné de cette note : "Résumé d'une conférence faite à la Coopération des Idées". Ce résumé porte ma signature et j'ai dû l'écrire peu de temps après la conférence. Je ne retrouve aucune date, mais je crois pouvoir, sans grave erreur, situer cette causerie vers le milieu de l'année 1904.

*

Platon construit sa sociologie sur sa morale. Hobbes, appuyant les règles morales sur les nécessités de la société civile, semble vouloir justifier philosophiquement Machiavel qui sacrifie toute morale à la politique. Quelques-uns, enfin, avec plus ou moins de netteté, conçoivent une morale indépendante de toutes considérations politiques et sociales. J'appelle platonisme la première de ces trois tendances ; j'étiquette la seconde machiavélisme ; je désigne la troisième sous le nom d'individualisme.

Le platonisme a, chez Platon lui-même, deux formes bien différentes : libertaire et pédagogique dans la République, il devient despotique dans les Lois.

La République trace le modèle de l'Etat idéal, "l'idée" de l'Etat. Platon en écarte tout élément empirique, les lois aussi bien que les intérêts. Les lois lui paraissent toujours inutiles. Si l'Etat est sain, il n'en a pas besoin ; s'il est gâté, elles ne remédient à rien. La cité ne peut être maintenue que par l'éducation, et la politique se réduit à la pédagogie.

De grandes espérances pédagogiques grisèrent, voici quelques années, les républicains, et nous entendions affirmer que toute école ouverte ferait fermer une prison. On a bâti, depuis, beaucoup d'écoles et quelques prisons. C'est que l'instituteur, en enseignant les préjugés sociaux, les ébranle. La "morale civique" risque de faire réfléchir, de faire comprendre que morale et civisme sont des termes contradictoires. La hardiesse n'est pas toujours heureuse qui appuie le mensonge sur la vérité et qui réclame de notre raison les gestes absurdes qu'on a peine à obtenir de l'inconscience passive. La pédagogie ne serait une politique que dans une société libre et juste.

Dès que Platon, d'ailleurs, veut créer une cité viable, il ne compte plus uniquement sur l'éducation, mais il promulgue des lois. Pour conserver sa société vertueuse, il l'écrase sous le plus dur des despotismes. Le gouvernement, représentant armé de la conscience, ne laisse à l'individu aucune liberté d'action, de sentiment ou de pensée. Une réglementation minutieuse envahit jusqu'aux replis les plus secrets de la vie privée ; elle s'inquiète des relations conjugales ; et c'est la loi qui assortit les mariages. Le désir rapproche les êtres semblables. Il faut lutter contre cette tendance naturelle, car il est bon pour l'Etat que l'époux et l'épouse soient très différents et qu'un juste mélange de force et de douceur prépare des générations équilibrées. Les époux, indiqués en apparence par le soit, seront donc désignés en réalité par d'heureuses supercheries des magistrats. Combien le Platon des Lois est hostile à toute liberté, on le voit encore mieux quand ce grec repousse l'indépendance de la "musique", quand ce poète exile Homère, quand cet artiste, sévère et absurde comme un prêtre égyptien, immobilise l'art en des formes hiératiques et interdit à l'artiste de "montrer ses ouvrages à aucun particulier avant qu'ils aient été vus et approuvés des gardiens des lois et des censeurs établis pour les examiner".

C'est que Platon entreprend une œuvre contradictoire. Il veut fonder la politique sur la morale, oubliant qu'il n'y a ni politique indifférente aux résultats, ni morale préoccupée des résultats. La contrainte obtient des succès matériels, mais comment créerait-elle cette spontanéité, la vertu ? Même elle la détruit nécessairement chez les gouvernants comme chez les gouvernés. Commander est un premier crime qui conduit à tous les crimes ; obéir, une première lâcheté qui mène à toutes les lâchetés. Notre docteur de vertu, qui aspire à descendre et à devenir législateur, ne s'aperçoit même pas qu'il fait appel aux deux moyens immoraux, la contrainte et la mauvaise foi. De sorte que, dans la pratique, on ne voit pas toujours en quoi le platonisme diffère du machiavélisme.

Des gouvernements platoniciens ont, à certaines heures, encombré l'histoire et ils ne paraissent pas plus regrettables que les autres gouvernements. La théocratie est la forme la plus fréquente du platonisme politique, et il faudrait être menteur comme le plus inconscient des hommes pour louer le gouvernement de Calvin à Genève, le gouvernement des jésuites au Paraguay ou le gouvernement qu'exerça le Père La Chaize sous le pseudonyme de Louis XIV. Si quelque naïf, soucieux surtout de n'être tyrannisé que par des gens vêtus comme lui, m'objecte qu'un prêtre n'est pas un philosophe, je lui citerai quelques platoniciens laïques aussi cruels et aussi austères que les meilleurs inquisiteurs et, au premier rang, le vertueux Saint-Just.

Machiavel ne se préoccupe guère de justifier, moralement sa politique ; seuls les résultats l'intéressent. Pour lui, toujours "la fin justifie les moyens". Parmi les moyens qu'il conseille, il place au premier rang la mauvaise foi et la cruauté. Certes, il n'aime pas ces procédés pour eux-mêmes, et il blâme "la cruauté mal employée". Il ne faut commettre que des crimes "dont la grandeur couvre l'infamie". Il faut détruire l'adversaire d'un seul coup, et remettre ensuite un masque de douceur et de sourire. Octave ayant tué suffisamment, Auguste peut faire adorer par les siècles sa clémence. Je cherche dans l'histoire de France un geste que Machiavel approuverait complètement, et je n'en trouve point. Il n'est pas assez naïf pour reprocher à Charles IX le crime d'avoir tué beaucoup de protestants, mais il est assez habile et résolu pour blâmer la faute de ne les avoir point tués tous. Les massacres de septembre ne le satisferaient pas non plus, puisqu'ils laissèrent vivre un grand nombre de suspects. "Quiconque veut établir une république dans un pays où il y a beaucoup de gentilshommes ne peut réussir sans les détruire tous".

Machiavel est un homme pratique qui donne des conseils, non des théories. Les esprits plus philosophiques qui arrivent aux mêmes conclusions que lui partent d'un individualisme maladif. Car, s'il n'y a que des folies sociales, il y a aussi, à côté de la sagesse individualiste, une folie individualiste. Il ne faut pas confondre avec le noble individualisme de la raison et de la volonté d'harmonie, l'individualisme grossier de l'appétit ou l'individualisme dionysien de la force et de la "volonté de puissance". Le premier nie la cité d'oppression et de haine, parce qu'il affirme l'individu et parce qu'il affirme l'humanité ; l'autre confond l'appétit ou le pouvoir matériel avec le droit et proclame dans l'individu la bête plus que l'homme. "L'homme, dit Hobbes, est un loup pour l'homme". Il ne connaît que l'agression et la peur, et sa folie belliqueuse aboutit souvent à une paix de tyrannie ou de servitude.

Socrate est le premier des grands individualistes que j'aime, le premier individualiste de la "volonté d'harmonie". Le vrai Socrate ne se trouve ni dans Xénophon, brute, impérialiste, ni dans Platon, le plus merveilleux des génies métaphysiques, mais que ses facultés mathématiques et constructives conduisirent à la manie législatrice. Les dialogues de l'un et de l'autre sont des romans à thèse à travers lesquels il faut deviner le vrai Socrate. Il serait à désirer que des critiques amoureux et méfiants, des Strauss et des Renan, étudient la Vie de Socrate comme le dix-neuvième siècle a étudié la Vie de Jésus. Malgré les tendances aristocratiques des disciples infidèles par qui nous le connaissons, on sent dans Socrate un ennemi de l'aristocratie autant qu'un du peuple. S'il irrite les démagogues par son opposition dans le procès des généraux, il refuse aux Trente Tyrans de leur livrer Léon de Salamine. Il raille le tirage au sort des magistrats, mais il se moque des Trente et les compare à des bouviers qui ramèneraient chaque soir un troupeau moins nombreux et plus maigre. Il est de ces indépendants qui proclament leur conscience, non les conventions de droite ou de gauche, et qui finissent par unir contre eux tous les partis. Dans son entretien avec Glaucon, l'ignorant qui aspire à gouverner Athènes, Xénophon voit une oeuvre maïeutique, et pourtant la traduction inintelligente et infidèle laisse deviner que Socrate, ici, est ironique. Regardés de près, ses arguments signifient que c'est le projet même de gouverner qui marque sottise et ignorance.

Après la mort de Socrate, les cyniques, puis les stoïciens continuent d'opposer à l'absurdité des "lois écrites" la justice et la vérité des "lois non écrites" et ne consentent à obéir qu'au dieu qui est en eux. Plusieurs modernes savent aussi que "l'état de nature" est éternel et que, parmi les ténèbres des organisations sociales et religieuses, les patries et les églises, c'est à la seule conscience individuelle qu'on doit demander la lumière.

Locke réfute victorieusement Hobbes et Herbert Spencer appuie sur la théorie de l'évolution une noble doctrine individualiste.

Herbert Spencer sait que la société parfaite ne connaîtra plus ni codes ni juges. Il espère qu'elle s'établira, la noble harmonie libertaire, par le seul jeu des lois naturelles et de l'évolution cosmique. Le fait social étant donné, il lui semble nécessaire que de l'égoïsme sorte l'altruisme et que l'hérédité rende, à chaque génération, les sentiments altruistes plus prédominants.

J'hésite à partager ces vastes espérances. La société naturelle est, en effet, conseillère de paix et d'amour. Mais la société civile qui crée des patrons auxquels je paie le droit naturel de travailler, des propriétaires auxquels je paie le droit naturel de reposer dans un abri qu'ils n'occupe point, des juges qui s'arrogent sur moi droit de vie et de mort, des officiers qui osent m'ordonner de mourir et même de tuer, la société civile, par son injustice fondamentale et sa fondamentale tyrannie, met tous les opprimés en légitime défense et crée un état de guerre qui ne finira qu'avec elle. Or est-elle destinée, la vieille aux mille masques, à finir jamais ?...

La force peut triompher d'une violence particulière et repousser une forme déterminée de la contrainte. Mais comment la violence détruirait-elle le principe même de la violence ?

Le combat entre la raison, puissance individuelle et morale, et l'Etat, force collective et brutale, ne serait-il pas éternel ? Quand le conflit devient aigu, chacun des deux adversaires triomphe sur un plan différent. La Bête tue l'Homme. La victoire morale de l'individu est une réalité supérieure. Mais, si on la cherche autre part qu'en son esprit hautain et en son cœur satisfait, elle s'évanouit comme un fantôme. Les paroles libératrices d'un Socrate sont traduites en mensonges sociaux par des Xénophon et des Platon. Jésus, ennemi des organisations religieuses et sociales, sert de prétexte à la plus organisée des religions et son nom pendant des siècles, est invoqué par toutes les tyrannies. La philosophie stoïcienne finit par des jurisconsultes partisans du pouvoir absolu et qui, considérant théoriquement l'esclavage comme un fait contre nature, rédigent pourtant des lois positives pour régler les relations des maîtres et des esclaves.

Peut-être convient-il de ne rien espérer comme de ne rien craindre. Nous ne proclamons pas naïvement : "La vertu est la meilleure politique". Nous déclarons fièrement : "La vertu est belle ; toute politique est laide". Nous ne nous promettons, pour demain, ni paradis céleste, ni paradis terrestre. Nous ne nous préoccupons que de ce qui dépend de nous. Nous ne voyons pas comment le conflit finirait entre la basse maxime sociale : "La fin justifie les moyens" et la hautaine maxime morale : "Fais ce que dois, advienne que pourra". Si notre choix est fait, c'est que nous savons qu'il n'est pire douleur que le sentiment de sa propre inharmonie. Sans hésitation, sans préoccupation des résultats extérieurs, l'homme conscient fait ce qu'il se doit, maintient, au milieu des cacophonies sociales, son harmonie, et il porte haut, avec le mépris des populaces qui gouvernent et des populaces qui obéissent, le respect du seul individu.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (conférences)
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