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2 avril 2008 3 02 /04 /avril /2008 16:59

On ne peut pas dire que le printemps soit très précoce cette année. Puisse cet apologue de Manuel Devaldès le faire venir, et vite !

Il s'agit donc d'un extrait des Contes d'un rebelle, dont on peut lire la préface par Han Ryner ici. J'inaugure là la catégorie "Autour de HR", qui accueillera des textes écrits par ou sur des ami-e-s de Ryner, ou proches de son esprit et de ses centres d'intérêts.


Manuel Devaldès

Le dernier printemps du Père la Pudeur

Ce jour-là, le Père la Pudeur fut contraint de traverser le jardin du Luxembourg. Il le faisait le plus rarement possible, car en ce cas sa souffrance était grande. Si les faunes et les bacchantes que l'immoralité des artistes avait fixés nus et lascifs dans le bronze pouvaient être évités par une âme saine, il n'en allait pas de même avec les dévergondées putanettes et les amoureux qu'on croisait aussi bien dans la plus battue que dans la plus écartée des allées.

Le printemps était à cet égard particulièrement désastreux. Que de linges et de chairs alors indécemment arborés ! Que de gestes dont on dépassait la déjà licencieuse ébauche ! Or avril débutait et le réveil de la vie était, cette année, extraordinaire.

Nul ne se souvenait d'un semblable renouveau. C'était un essor universel et sans mesure. Bien avant le 21 mars avait éclaté la coque des ultimes bourgeons. Tout poussait, s'épanouissait, s'épanchait hors de limites trop étroites. La terre semblait en effervescence. La sève bouillonnait. Le sang ardait. Sous un ciel d'immuable azur, l'air passait doux infiniment, doux comme un frôlement de demi-vierge. Les humains rénovés se sentaient légers, comme prêts à prendre leur vol. Emplies de bourdonnements d'insectes et de chants d'oiseaux, los à la Transformation, les jeunes frondaisons faisaient office de harpes ou de claviers vibrants.

Le sexe érigeait un règne incontestable. Le rut flambait aux moelles. Les hommes avaient des allures entreprenantes de satyres, que ne répudiaient point les femmes, nymphes de bon accueil. Du ressort surgissait soudain aux jarrets masculins, tandis qu'une langueur émue s'insinuait aux cuisses féminines. Par les voies où rôdait le désir, l'appétit de volupté faisait craquer la casaque des morales.

Ah ! la licence des mâles ! Mais aussi l'impudeur des femmes ! Le péril de l'industrie textile, par les moralistes tant clamé, ne leur avait pas fait abandonner ces jupes étroitement collantes, dont le fourreau moulait leur croupe de luxure. Leurs tétons pointaient sous des corsages dont les échancrures scandaleuses faisaient apparaître le lait des gorges et l'ambre des nuques. Et leurs yeux consommaient mille fois l'acte charnel. Se pouvait-il, songeait le Père la Pudeur, que tant d'efforts moralisateurs aboutissent à cette dépravation !

Cochon de printemps ! C'était lui qui éternisait et multipliait ces outrages aux moeurs, — du moins à ses moeurs de Père la Pudeur ! Que n'était-ce toujours l'été, avec les humains veules sous la morsure solaire ; ou l'hiver, alors qu'ils sont engourdis de froid ; ou l'automne, à la rigueur, l'automne qui porte plus aux sanglots qu'à la liesse ! Que n'était-ce, au moins, puisque son retour était inévitable, le printemps ordinaire auquel il s'était tant bien que mal habitué, un printemps qui, sans doute, avait soif de vie, de liberté et de fornication, mais se dissimulait un peu, dans la nature humaine, grâce à maints sermons ! Hélas ! son vieil ennemi, cette fois, se surpassait. Son ennemi, certes, et devant lequel il se sentait si impuissant !...

Mais de quel événement insolite cette tumultueuse renaissance était-elle le présage ?

Il contournait le bassin lorsqu'il aperçut, descendant l'escalier de la terrasse, un couple d'adolescents, deux êtres d'élégance native, lui seize ans, elle quinze, apparemment. Ils marchaient enlacés, triomphants de jeunesse et d'audace, oubliant la foule, lui déjà viril, elle délicieuse en sa robe descendant à mi-jambe, avec ses blonds cheveux flottants et ses grands yeux bruns aux cils d'ombre et d'où partaient vers son compagnon des regards longs que tranchaient les siens, plus aigus. Tels des héros d'allégorie, ils s'avançaient hardiment. Par coïncidence, arrivés auprès du Père la Pudeur, ils écrasèrent en un mutuel baiser la fraise de leurs lèvres.

Le vieux pudibond demeura immobile de stupéfaction. Sa figure se renfrogna plus que de coutume et ses yeux esquissèrent un mouvement de strabisme convergent.

— C'est trop fort !... Il n'y a plus d'enfants !... Quelle honte !... grommela-t-il.

Mais il fallait une saison pareille pour que ces vauriens eussent une telle assurance et qu'un pareil libertinage se manifestât sans soulever la réprobation générale. Bien pis ! les gens qui les regardaient semblaient charmés et une femme qui paraissait appartenir au meilleur monde venait de s'écrier :

— Sont-ils beaux !

*
*  *

— Cunégonde, je ne sais pas ce que j'ai, mais ça ne va pas, dit-il à son épouse en rentrant chez lui.

Il avait la fièvre. Il s'alita.

Il se rendait compte que son malaise était dû au bouleversement apporté dans son physique par ce printemps anormal — et dont, comme toujours, il ressentait les effets au rebours de chacun — ainsi qu'aux grosses émotions qu'il n'avait cessé d'éprouver depuis son début.

Le médecin reconnut une affection cardiaque très avancée.

La nouvelle de sa maladie causa une grande surprise. Il était si vieux et avait tant fait parler de lui qu'on le considérait un peu comme éternel.

L'après-midi du lendemain, sa femme ayant ouvert les fenêtres afin qu'il profitât de la tièdeur de l'atmosphère et de la lumière doucement tamisée par le feuillage vert tendre des arbres du jardin, des bouffées d'air parfumé pénétrèrent dans la chambre. Il les reniflait, mais, au lieu d'en éprouver une satisfaction, il se plaignit :

— Cunégonde !... ferme les fenêtres... je ne veux pas qu'il vienne ici... il me fera mourir...

— Qui donc, mon ami ?

— Ce cochon de printemps, parbleu !

Et elle dut lui promettre de tenir la pièce close jusqu'à l'été.

Son état empira. Il se plaignait de faire des rêves érotiques. I1 ne se bornait plus à radoter, il divaguait.

Un jour, il eut une hallucination. Il entendit le bruit d'une pression sur la porte de sa chambre, comme si, fermée à clef, on eût cherché à l'enfoncer. Il la vit bientôt céder et un éphèbe nu, qui était entré en dansant, se planta en face du lit.

De jaune devenu vert, les yeux mauvais, il se mit sur son séant.

— Qui es-tu, petit saligaud ? aboya-t-il, comme prêt à mordre.

— Je suis le Printemps, vieux birbe.

— Sors d'ici !

L'éphèbe riait, riait, et son rire semblait un papillon s'évadant de sa chrysalide.

— Cunégonde !... Cunégonde !... renvoie-le, ce petit voyou !...

Mais Cunégonde ne venait pas, car le Père la Pudeur, qui croyait avoir parlé, n'avait en réalité rien dit.

Alors l'autre reprit :

— Je suis le Printemps et je viens te signifier congé... Ah! je suis fort cette année et tu ne me fais plus peur... C'est toi qui trembles... Voilà assez longtemps que tu persécutes les miens... Je t'ai assez vu... Ta dernière heure a sonné... Qu'attends-tu pour partir ?... Tu es la Mort brimant la Vie, mais tu sais bien, au fond, que c'est toujours la Vie qui a le dernier mot... la Vie, c'est-à-dire moi, le Printemps...

— Hors d'ici, maraud !

— Pas avant de t'avoir montré mes compagnes... Va, elles sont mieux que Cunégonde... Entrez, les filles !... Papa la Pudeur, je te les présente... Voici la Liberté... la Fantaisie... la Beauté... la Joie... l'Impudicité... la Volupté... Voici la Folie... et sa soeur la Raison...

— La Raison !...

— Hé oui, la Raison !... Ah ! mais ne confonds pas, vieux... Ma Folie fait bon ménage avec ma Raison... que ta raison ignore... Autrement dit, tu pourrais repasser dans neuf mois... tu n'aurais pas d'augmentation... Le Printemps est malthusien, maintenant !...

Les jolies filles, nues, avaient envahi la chambre et, autour de l'austère lit Empire, elles menaient une effrénée farandole, aux cris, fusant en gerbes, de « Gloire à notre amant ! Vive le Printemps ! »

Le Père la Pudeur se leva et, debout, hors du lit, fit le geste de chasser les intrus.

La bande prit la fuite, suivie de l'éphèbe qui fredonnait :

... par la fenêtre il reviendra.

Ils avaient à peine disparu qu'une vitre se brisait avec fracas, tandis qu'une branche de marronnier, lourde de feuilles et de fleurs et au faîte d'une poussée irrésistible, prenait sa place.

— Le misérable !... il l'avait prédit... il est rentré par la fenêtre !... gémit le Père la Pudeur.

Et, au comble de la terreur, il appela, cette fois réellement :

— Cunégonde !...

Puis il tituba, tournoya et tomba raide mort.

*
*  *

L'Evénement s'était accompli. La Vie avait vaincu la Mort.

Le Monde, délivré de la Morale, poussa un immense soupir de soulagement.

Et le Printemps apaisé fit bientôt place à l'Été.

1913.

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Published by C. Arnoult - dans Autour de HR
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