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4 juin 2007 1 04 /06 /juin /2007 16:17

Han Ryner

Les Artisans de l'Avenir

Conférence prononcée le 27 février 1921 à Paris, salle Procope, pour la première matinée de la ghilde "Les Artisans de l'Avenir"


Mesdames, Messieurs, Mes Chers Amis,

Aucun de nous n'a la naïveté ou la prétention nécessaire pour faire un "prophète" ; aucun de nous ne se hasardera à prédire ou à deviner l'avenir.

Nous savons tous que l'avenir sera fils de forces innombrables qui, même si elles étaient toutes définies et toutes purement mécaniques, rendraient, par leur nombre seul, impossible le problème de la composition de ces forces ; nous savons aussi que plusieurs de ces forces, parmi les plus considérables peut-être, nous restent ignorées ; et celles que nous croyons connaître, dans quelle mesure les connaissons-nous ? Ce ne sont pas, en effet, des forces mécaniques ; ce sont des forces vivantes, avec tout le mystère et le caprice de la vie ; celles même que nous croyons connaître le plus profondément, nous ignorons leur durée, nous ignorons leur intensité, nous ignorons leur rythme.

Combien de fois on a pris pour des commencements de forces éternelles, pour des commencements de puissances durables, ce qui était la mode d'une heure ou d'une année. Combien de fois on a pris pour des mouvements qui devaient aller grandissant ce qui était un flux que bientôt suivait un reflux égal.

Quand nous nous proclamons les artisans de l'avenir, ce n'est donc pas que nous prétendions construire l'avenir ainsi qu'une maison dont l'architecte a arrêté le plan avec netteté. Et, si nous n'avons pas cette outrecuidance, nous n'avons pas non plus la naïveté de nous déclarer les artisans de l'avenir parce que tous nous faisons partie des forces qui produiront l'avenir, parce que, le sachant ou ne le sachant pas, le voulant ou ne le voulant pas, nous collaborons à demain par la seule raison que nous vivons aujourd'hui.

Entre cette outrecuidance et cette naïveté, qu'est-ce que nous voulons dire lorsque nous nous déclarons artisans de l'avenir, et de quel avenir parlons-nous ? En effet ce mot vague, ce mot incertain, m'étonne lorsqu'on l'emploie et lorsque je suis entraîné moi-même à l'employer au singulier.

Il y aura des avenirs : ce qui est devant nous, comme ce qui est derrière nous, aura ses caprices et suivra aussi ses rythmes naturels. Nous connaissons, dans une certaine mesure, les destinées de l'humanité. Elles obéissent à des rythmes analogues aux alternatives du jour et de la nuit, analogues à la succession des saisons.

Il y aura donc, non pas un avenir, mais des avenirs contradictoires, des avenirs aussi différents que le jour et la nuit, aussi différents que l'été et l'hiver. Lesquels est-ce que nous voulons construire ? Est-ce aux uns que nous songeons, est-ce aux autres ? A ceux qui rient et qui triomphent, ou à ceux qui pleurent et se découragent ?

A tous.

L'homme, par sa puissance, par son génie, par son application, a réussi à éclairer artificiellement ses nuits ; et il a réussi à chauffer artificiellement ses demeures pendant les hivers les plus rudes. L'homme, quels que soient les caprices imprévisibles et quels que soient les rythmes prévus de la nature, a réussi un certain nombre de conquêtes perpétuelles, un certain nombre d'acquisitions que rien ne pourra lui enlever. C'est une de ces acquisitions éternelles que notre cœur et notre esprit voudraient apporter à l'avenir ; une acquisition aussi immortelle que le blé, ou que la domestication du chien, ou que le navire. Une acquisition, une conquête plus noble, plus belle, plus importante. A tous les avenirs, à ceux qui seront ardents comme l'été et à ceux qui seront froids comme l'hiver, à ceux qui seront sombres comme la nuit et à ceux qui s'étaleront magnifiques comme un jour de juillet : à tous nous voudrions apporter quelque chose de définitif, quelque chose qui reste, quelque chose qui dure, quelque chose qui rende la vie humaine plus belle et plus douce ; à tous nous voudrions apporter la grande richesse qui est au fond de l'humanité et qui ne parvient pas à se dégager : la fraternité.

Nous voudrions contribuer à faire que l'avenir soit fraternel. Désir qui certes n'a rien d'original et de nouveau, désir (je vous l'indiquerai tout à l'heure) probablement aussi ancien que l'existence même de l'homme. A voir que ce désir dure depuis plusieurs millénaires et qu'il n'a pas encore commencé sa réalisation est-ce que nous ne tirerons pas divers enseignements ? Et, à côté de ces enseignements, est-ce que nous en tirerons quelques encouragements ou quelques découragements ? Nous en tirerons des enseignements de patience, mais aussi des enseignements de persévérance ; des enseignements de prudence, mais aussi, malgré l'apparence première, des encouragements. Car, nous le constatons par bien des exemples, tous les désirs que l'homme a portés en lui pendant longtemps, tous les désirs assez essentiels pour qu'il n'y ait pas renoncé au long des siècles, il finit par les réaliser. Mais il les réalise après des millénaires, et après des échecs innombrables. Or il faut que les échecs ne nous découragent jamais et il faut qu'ils nous instruisent toujours.

Il est difficile au premier abord de constater combien il a fallu d'insuccès, combien il a fallu de ratages, si j'ose ce mot familier, avant d'obtenir un triomphe, avant d'avoir une réussite, parce que la plupart des grands désirs humains qui ont trouvé leur réalisation, l'ont trouvée dans des périodes préhistoriques. Quelle que soit notre vanité, si fiers que nous soyons des découvertes nouvelles, quelque besoin que nous éprouvions de vanter le présent ou le passé récent et avec un personnage que Schopenhauer nous présente comme un exemple de l'orgueil à bon marché, de nous glorifier d'être nos propres contemporains, l'homme primitif nous fut supérieur en activité intellectuelle et en puissance d'invention.

De même que l'enfant est infiniment plus intelligent que l'homme fait, de même que l'enfant en un petit nombre d'années, découvre et conquiert l'univers, les hommes préhistoriques ont été infiniment plus géniaux que nous ne le sommes ou ne pouvons l'être. Ils ont fabriqué les premiers instruments, ceux qu'il fallait créer de toutes pièces, ceux qui devaient servir à créer les autres. Il faut même un effort de génie pour imaginer quel a dû être leur génie. Seuls les poètes d'intuition profonde sentent ce qu'il a fallu de temps, d'observations, de travaux patients et de génies successifs pour obtenir, avec les pauvres matériaux qu'offrait la nature, la plénitude nourricière de l'épi, la plénitude joyeuse de la grappe. Seuls les poètes peuvent comprendre ce qu'il a fallu de pénétration, d'attente, de persévérance pour réussir cette domestication des premiers animaux que Buffon, dans son langage un peu emphatique, appelle avec raison la plus belle conquête que l'homme ait jamais faite. Seul le poète sent que les premiers navigateurs ont dû se cuirasser le cœur d'un triple airain, et ont dû allumer, si l'on peut dire, sous leur front la multiple flamme du génie. La création du navire, comme la création de l'écriture, comme le création du blé de nos champs ou de la rose de nos jardins, marque un génie merveilleux ; et rien dans les temps historiques ne se peut égaler à ces créations-là. Cependant, un problème assez voisin, aux premières apparences, du problème de la navigation, a été résolu dans les temps historiques, a été résolu tout récemment. Il a été résolu, je crois, d'une façon provisoire encore et précaire ; mais il permet de voir combien de siècles d'efforts il faut pour réaliser un de ces rêves fondamentaux de l'humanité ; il permet de voir combien d'insuccès précédent le triomphe et que nul insuccès ne doit décourager, mais que tous doivent nous enseigner quelque chose.

Comparé à l'aéronef de l'avenir, l'avion actuel paraîtra peut-être à nos descendants aussi élémentaire, aussi naïf, aussi grossier que le tronc d'arbre creusé par le sauvage ou l'homme primitif en comparaison de nos transatlantiques. Or, pour arriver à cette solution, que nos descendants considéreront comme primaire et enfantine, combien de millénaires a-t-il fallu ? Ne croyez pas, en effet que le rêve de voler dans les airs soit un rêve récent. Il n'y a pas de songe plus ancien. Nous le savons par le mythe d'Icare. Nous savons que les hommes préhistoriques, puisqu'ils préparaient ce mythe, rêvaient déjà de voler dans les airs. Nous le savons par les monuments de l'Assyrie et leurs hommes ailés. Nous le savons par les récits bibliques sur les messagers de Jéhovah, anges, chérubins, séraphins, qui portent tous la gloire et la puissance des ailes.

Ainsi le rêve de voler dans les hauteurs est un rêve que l'humanité a porté avec elle depuis qu'elle existe. Dès qu'un être, par ses inquiétudes et ses aspirations a mérité le nom d'homme, il a sans doute jalousé l'oiseau pour ses libres et souples mouvements dans les airs.

Pourquoi a-t-il fallu tant de millénaires pour réaliser ce rêve ? C'est que, d'abord, nos rêves nous semblent si faciles ou bien nous semblent si difficiles que nous nous contentons de les exprimer. Nous n'en faisons longtemps que de la poésie ou de la théologie. Le rêve du vol, ce sont les poètes qui l'ont chanté d'abord. Mais est-ce que tous les hommes primitifs ne le faisaient pas dans le sommeil, comme nous-mêmes ? Quel est celui d'entre nous qui n'a pas rêvé qu'il s'envolait dans les airs ? Et, lorsque ce rêve s'est produit un certain nombre de fois et qu'au réveil on a constaté l'inévitable déception, voici qu'il se complique méfiant et tenace.

"Oui, je sais, cela réussit tant que dure le songe, mais quand je me réveille cela ne réussit plus. Peut-être cependant aux premiers moments... Oui, je vais essayer au réveil si cette puissance dure encore quelques secondes ou quelques minutes." Et l'on rêve qu'on se réveille et que la puissance, ô joie ! n'est pas complètement disparue.

Tant qu'un rêve du sommeil ou qu'un rêve du sentiment poétique reste en nous ou ne s'extériorise qu'en paroles nostalgiques, tant que nous n'essayons pas de le réaliser, ce rêve naturellement demeure stérile, au moins sur le plan matériel. Mais, lorsque nous voudrons le réaliser, si nous essayons naïvement et directement, il produira des catastrophes.

Si nous essayons de nous jeter du haut d'un promontoire et de brasser l'air comme l'oiseau, nous sommes sûrs de la chute.

Il arrive un jour où le rêve semble réalisable sur le plan matériel, il arrive un jour où l'on se dit : Cherchons les moyens, les méthodes. Les méthodes qu'on essaye d'abord se trouvent être mauvaises, se trouvent être inefficaces, se trouvent n'amener que des dangers. C'est que toujours - il nous est presque impossible de faire autrement - nous essayons d'abord de résoudre un problème par les moyens qui en ont résolu un autre.

Le navire est plus léger que l'eau. Quand on a essayé de résoudre le problème qu'on appelait, par une analogie fausse mais inévitable, le problème de la navigation aérienne, on s'est tourné vers le plus léger que l'air et le succès relatif de la montgolfière a probablement retardé longtemps la véritable solution. Il a fallu, pour que le problème fût résolu, qu'on renonçât à cette nécessité apparente du plus léger que l'air.

Est-ce que l'histoire de ce long rêve et de sa tardive réalisation ne ressemble pas à l'histoire de tous les rêves humains fondamentaux et de leur tardive réalisation ? Est-ce que l'histoire de la navigation aérienne ne peut pas nous faire deviner un peu ce que fut la préhistoire du navire, la préhistoire de la domestication des animaux, la préhistoire de la création des premiers outils, de la création du raisin, du blé, de la rose ? Et surtout est-ce qu'il ne peut pas nous aider à savoir un peu d'avance l'histoire des rêves que nous réaliserons plus tard ?

Le rêve de fraternité que nous faisons aujourd'hui, je vous le disais tout à l'heure, n'est pas nouveau. Il est aussi ancien que le rêve de voler dans les airs ; il remonte lui aussi à la préhistoire, il remonte au premier moment où, dans un corps peut-être déjà vertical, un cœur d'homme a battu. Et ce n'est pas là une antiquité que j'imagine arbitrairement ou que je devine. Nous la voyons dans une légende, enfantine si on la prend à la lettre, mais admirable comme expression de notre aspiration ; dans cette légende qui fait sortir tous les hommes d'un seul point de la terre, qui fait descendre tous les hommes, les rouges comme les jaunes, les blancs comme les noirs, d'un couple unique. Imaginer que nous descendons d'un seul couple, est-ce autre chose qu'affirmer notre rêve de fraternité ? Et, aussi loin que nous puissions remonter dans la protohistoire, un des premiers héros que nous connaissons n'est-il pas ce Çakya-Mouni qui allait répétant : Aimez-vous les uns les autres ? C'est la parole de Jésus qu'il répand déjà et elle ne se taira point pendant les 500 ans qui séparent les deux héros. Cette parole inefficace n'en est pas moins le témoignage du besoin de fraternité qui émeut l'humanité depuis qu'elle existe. Eh bien, ce rêve, pourquoi ne l'avons-nous pas réalisé ?... Mais pourquoi n'avons-nous pas réalisé pendant des millénaires le rêve de la navigation aérienne ? Parce que nos rêves, qui semblent toujours simples, sont toujours très compliqués ; parce que nos rêves ne peuvent se réaliser que les uns après les autres ; parce que nos rêves surtout ne peuvent pas se réaliser dans les ténèbres. Il faut, pour que nos efforts réussissent, que nous arrivions à la lumière, il faut que nous arrivions à la méthode et il faut que nous arrivions, après des essais infructueux, à la véritable méthode.

De même que le rêve du vol dans les airs restait inutile tant qu'il était un simple désir, et qu'il fallait qu'on attendît qu'une vraie méthode fut trouvée ; de même, le rêve de fraternité ne peut rien donner tant que la vraie méthode n'est pas trouvée et n'est pas acceptée.

Ce rêve semble plus facile que les autres, parce que nous confondons notre désir d'amour avec notre puissance d'amour, ce qui est aussi naïf que si nous confondions le désir du vol avec la puissance du vol.

Erreur si naturelle que Jésus et bien d'autres ont cru établir le royaume de Dieu, le royaume de la fraternité, en répétant : Aimez-vous les uns les autres. Or, c'est à peu près comme si on nous avait dit : volez dans les airs.

Est-ce qu'il n'y a pas sur notre être intérieur des pesanteurs aussi lourdes que celles de notre corps et qui nous empêchent de voler dans l'amour comme les autres nous empêchent de voler dans les airs ? La preuve qu'elles existent, c'est que ceux qui ont répété la grande parole : "Aimez-vous les uns les autres", n'ont réussi qu'à multiplier les querelles, les inquisitions, les persécutions, les bûchers, les guerres. Je ne vous raconterai pas cette lamentable histoire ; vous la connaissez tous. Mais pourquoi, pourquoi donc la puissance d'amour ne se confond-elle pas avec le désir d'amour ? Parce qu'aucune puissance ne se confond avec les désirs humains ; parce que nous devons toutes les acquérir de la même façon ; parce que, chaque fois que nous voulons modifier quelque chose dans ce qui est, nous voulons une victoire sur la nature. Or les victoires sur la nature ne s'obtiennent, comme l'a dit un philosophe, que par l'obéissance à la nature, et cette obéissance demande d'abord la connaissance de la nature.

Il ne faut pas agir n'importe comment, au hasard ; il ne faut pas essayer de réaliser des désirs aveugles, violemment. On ne ferait que du mal. De même qu'il ne faut pas rassembler les peuples au bord du promontoire et leur dire : "Jetez-vous dans les airs, remuez vos bras comme les oiseaux et le Père Céleste, qui n'abandonne personne, ne vous laissera pas tomber" ; de même il ne faut pas leur dire : "Jetez-vous dans l'amour et le Père Céleste vous sauvera". On ne créerait ainsi que des catastrophes.

Ah, certes, les martyrs de l'apostolat d'amour nous sont chers. Nous aimons en eux les témoins du grand désir et qui ont contribué à nous le transmettre. Mais nous nous désolons de leur manque de méthode. Nous nous désolons aussi des erreurs méthodiques de certains autres.

Ceux-ci ont su que l'amour ne se commande pas plus que le vol, que la conquête de l'amour ne se commande pas plus que la conquête du vol. Mais ils se sont dit : "Les lois, les constitutions sociales, les contraintes, les organisations réussissent à faire faire aux hommes souvent le contraire de ce qu'ils voudraient ; pourquoi ne réussiraient-elles pas à faire faire aux hommes ce qu'au fond ils voudraient ? La loi, la contrainte sociale, réussissent le mal ; pourquoi ne réussiraient-elles pas le bien ?" Et ils ont eu le souci de changer les lois, de changer les gouvernements ; ils ont fait des Révolutions. Après ces Révolutions, on s'est trouvé dans le même état qu'avant et souvent dans un état pire. C'était méthode trop facile, trop directe, qui berce de trop promptes espérances et qui échoue devant la réalité complexe.

De même que pour arriver à résoudre le problème de la navigation aérienne, il nous fallait consentir au paradoxe du plus lourd que l'air ; de même pour résoudre le problème de la fraternité, il faut consentir au paradoxe du détachement de ses frères, de la séparation, il faut consentir au paradoxe de l'individualisme.

On ne commande à la nature qu'en lui obéissant, mais on ne lui obéit d'une façon dominatrice qu'en la connaissant. Le savoir doit précéder le pouvoir. Ou plutôt un premier savoir élémentaire doit précéder un premier pouvoir élémentaire. Savoir et pouvoir marcheront ensuite parallèlement.

Il s'agit ici de commander à la nature humaine ; il faut donc que je connaisse la nature humaine. Où est-ce que je puis l'étudier ? Quel est l'homme qui se livre à moi sincèrement ? Si je le veux, c'est moi-même. Connais-toi toi-même est le commencement, le précepte primordial de toute méthode morale et de toute méthode sociale efficace. J'essaie donc de me connaître. Le premier regard que je jette sur moi me livre le plus effarant des chaos. Si j'ose dire, mon premier regard sur mon être intérieur me livre plus d'extérieur que d'intérieur. Je trouve en moi mille choses qui ne sont pas moi, qui ne sont pas de moi. Je trouve en moi d'abord beaucoup plus de ces habitudes qui forment une seconde nature que de cette nature qui fonde une première habitude, comme dit à peu près Pascal. Je trouve en moi beaucoup plus d'effets de l'éducation que l'on m'a donnée volontairement par des paroles ou involontairement par des actes qui contredissent ces paroles, que d'effets de ma propre nature.

Il faut, pour que je me connaisse de mieux en mieux, que je réussisse à écarter de moi un peu, un peu plus, toujours davantage de ce qui n'est pas moi. Je ne parviens à me connaître qu'à condition de me réaliser ; je ne parviens à me réaliser qu'à condition de me connaître.

C'est un des cas, innombrables d'ailleurs, où l'effet et la cause réagissent l'un sur l'autre ; où l'effet et la cause, suivant le mot naïf et effaré de Pécuchet, s'embrouillent.

Il faut donc que je me connaisse beaucoup avant que je me réalise dans une grande mesure. Supposons que j'aie enfin réussi à me détacher de ce qui n'est pas moi dans une mesure qui semble égale pratiquement à l'absolu. J'ai réussi à rejeter tout ce qui est étranger et je m'aperçois que je reste encore un amas de contradictions.

Peut-être n'y a-t-il là qu'une apparence. Si j'écoutais et si j'observais un peu mon corps, ma grande sagesse comme l'appelle Nietzsche, peut-être me permettrait-il de deviner ce qu'il y a derrière l'apparence chaotique. Mon corps lui aussi a des besoins qui, si je les exprime d'une façon abstraite, semblent contradictoires ; mon corps a besoin que le cœur reçoive le sang et rejette le sang, que le cœur se dilate et que le cœur se contracte. Mais il suffit que rien ne gêne mon cœur pour qu'il accomplisse successivement et alternativement les deux mouvements nécessaires ; il suffit que rien ne me gêne pour que le rythme fasse de ces besoins, - contradictoires dans leur seule expression abstraite, - une harmonie concrète. Il en est de même de mes besoins intérieurs, de mes besoins profonds. Si je parviens à libérer mon rythme, mes besoins profonds deviennent des joies qui alternent ; si je parviens à libérer mon rythme, mon repos est une joie, mon travail est une joie ; ma solitude est une joie, mes fréquentations sont des joies ; ma parole et mon silence sont des joies. Pourquoi ces joies, dans bien des cas, deviennent-elles des douleurs : douleurs de fatigue, ou douleurs d'ennui ? Parce que, à cause de contraintes extérieures, elles se prolongent ou se présentent à des moments inopportuns. Mais, si je suppose mon rythme complètement libre je ne suis plus qu'un être joyeux.

Pour libérer mon rythme complètement il faudrait que je me sois délivré de tous besoins matériels. Pour le libérer dans le mesure du possible, il faut que je me sois délivré de tous les besoins inutiles, de tous ceux qu'Epicure appelle ni naturels ni nécessaires.

Lorsque je suis arrivé à cet état, lorsque j'ai libéré mon esprit et lorsque j'ai libéré mon rythme, lorsque j'ai écarté, avec mes préjugés, les contraintes extérieures dans l'action et dans le repos, je me trouve en présence de mon être réel, en présence de ce qui en moi, est vraiment moi et vivant. Je m'aperçois alors que mes besoins sont en effet un merveilleux équilibre de cette liberté de l'esprit que j'appelle individualisme et de cette liberté du cœur que j'appelle amour ; je m'aperçois que je suis quelqu'un qui a besoin uniquement d'être et de se donner ; d'être de plus en plus, de se donner de plus en plus. Alors je réalise en moi la fraternité, parce que j'ai su me dégager de toutes les contraintes qu'on voulait m'imposer, soit au nom des lois, soit au nom des nécessités matérielles, soit au nom de prétendues nécessités morales ou intellectuelles, soit au nom même d'une fausse fraternité.

Lorsque j'en suis à ce point, je m'aperçois que mes besoins matériels eux aussi se résument à recevoir et à donner, à consommer et à produire. Je m'aperçois que je me distingue des animaux, presqu'autant que par mon esprit qui a soif de liberté, presqu'autant que par mon cœur qui a soif d'amour, par mes mains adroites, par mes mains humaines, par mes mains qui veulent travailler et qui trouvent leur joie dans le travail. Je m'aperçois aussi que tantôt mes mains s'efforcent d'inscrire sur la matière un peu de ma liberté intellectuelle, un peu de ma liberté sentimentale, un peu de ma libre arabesque intérieure, et que, d'autres fois, elles s'efforcent vers la production industrielle. Or, lorsqu'elles songent aux besoins matériels des autres hommes et de moi, leur joie, leur liberté, c'est de produire le plus possible et comme qualité et comme quantité. Il faut qu'elles restent isolées farouchement, passionnément individualistes, pour l'œuvre d'art ; mais, pour l'œuvre industrielle, il faut qu'elles s'associent aux mains des autres hommes. Cette collaboration, si elle est forcée, est le mensonge social, le mensonge et la servitude des mains. Mais, si elle est libre, c'est la richesse et la liberté de tous. Si elle n'exige pas que j'abandonne ma liberté morale et intellectuelle, si elle est le fruit de la liberté de mon cœur et des cœurs des autres hommes, elle devient elle-même la grande vérité et la glorieuse liberté des mains.

Dès lors qu'elle s'appuie sur la contrainte, que ce soit la contrainte directe de l'esclavage ou du communisme imposé par une dictature, que ce soit la contrainte de la faim et du capitalisme : la collaboration est servitude et honte. Mais, dès qu'elle sera fille de la liberté de l'esprit et de la liberté de l'amour, elle sera joie, richesse, bonheur ; elle sera l'humanité telle que nous la rêvons.

Je sais l'objection qui se présente à tous ; elle s'est présentée à moi bien des fois, je vous prie de le croire. On se dit et je me suis dit : "Mon Dieu ! comme cette méthode risque d'être lente ! Pour quand donc est-il possible d'espérer une humanité vraiment humaine ? Pour quand donc est-il possible d'espérer que les hommes soient frères pratiquement ? Pour quand ?" Je n'en sais rien. Mais, chaque fois que je me fais cette objection, c'est mon ignorance et mon impatience qui me la font. Je sais une chose, c'est qu'on commande à la nature en lui obéissant. Je sais une chose, c'est que tout changement dans ce qui est, tout changement vers ce que je veux, est un triomphe sur la nature et que de tels combats nous conduisent à la victoire à condition que nous restions de minutieux, de scrupuleux, d'attentifs collaborateurs de celle que nous désirons plier à nos desseins. Je sais que, si je veux réussir, je suis obligé de consentir aux lenteurs des rythmes naturels. Par conséquent, lorsque je me dis que cette méthode est trop lente, je suis cependant obligé d'avouer qu'elle est la moins lente de toutes, parce qu'elle est la seule efficace.

Combien lente la voie qui devait nous conduire jusqu'à l'aéroplane... Comme il eût été plus simple d'aller au bord du promontoire et de faire un pas de plus en remuant les bras comme des ailes. Cette méthode rapide était plus lente en réalité ; elle ne pouvait conduire qu'à des catastrophes et jamais à un résultat efficace. La solution du plus lourd que l'air semblait à priori une absurdité et cependant le plus léger que l'air était lui-même une impasse. Ainsi la propagande de l'apostolat d'amour ne peut pas conduire plus loin que la folie de se précipiter du haut du promontoire et les révolutions nous jettent dans des impasses. Et, sans doute, nous sommes émus profondément par tous les grands martyrs du désir fraternel, qu'ils aient employé la méthode de l'apostolat ou la méthode des révolutions. Mais le sentiment qu'ils nous inspirent est complexe comme celui que nous inspire la mort de Pilâtre des Roziers, par exemple. L'aéronaute salue en lui le témoin d'un désir que nous avons enfin réalisé et il apprend de lui, il apprend de sa mort qu'il ne faut pas être victime de la même méthode.

De même, nous aimons, dans tous les apôtres religieux, comme dans tous les martyrs de la révolution, des témoins du grand désir de fraternité que nous espérons réaliser un jour. Mais il ne faut pas imiter leurs erreurs.

Et je sais qu'il y en a qui, devant des espérances aussi lointaines et aussi indéterminées, reculent ; il y en a qui se disent que des espoirs si vagues sont l'équivalent du non-espoir, sinon du désespoir. A ceux-là je parlerai avec un amour peut-être encore plus fraternel qu'aux autres. Et je leur dirai : Il n'y a pas besoin d'espérer, - le mot est célèbre, - il n'y a pas besoin d'espérer pour entreprendre, ni même pour continuer. J'ajouterai que, si je n'espère rien pour l'avenir collectif, je n'en ai pas moins à résoudre mon problème individuel, je n'en ai pas moins à créer dans le présent mon bonheur. Or l'histoire nous montre qu'un petit nombre d'hommes ont réussi à créer leur bonheur et tous ont réussi par la méthode de libération et d'individualisme. Parce qu'ils ont libéré leur esprit, leur cœur, leur rythme, ils ont été, avec espoir ou sans espoir, des hommes admirablement fraternels. Mais nous qui espérons en souriant, appliquons nous à ce que notre espérance ne fasse jamais trembler notre main et ne nous précipite jamais vers les méthodes hâtives. Jamais d'impatience : les méthodes hâtives, même dans les circonstances les plus favorables, même lorsqu'elles ne conduisent pas à la catastrophe, ne donnent que de l'apparence et du provisoire.

Les anciens, à certaines fêtes, plantaient, dans la terre à peine remuée, des branches couvertes de feuilles, de fleurs et parfois de fruits : c'est ce qu'ils appelaient des jardins d'Adonis. Mais ils savaient bien que les jardins d'Adonis n'étaient pas faits pour durer et ils en parlaient proverbialement pour désigner tout ce qui, rapidement construit, serait rapidement détruit.

Aujourd'hui, dans certaines régions du Midi de la France, on désire mettre de la verdure sur la table de Noël. Le jour de Sainte-Barbe, 3 semaines avant la fête, on sème dans des assiettes et dans des soucoupes des grains de blé qu'on arrose d'un peu d'eau. Cette semence donne à l'heure voulue une herbe charmante et qui réjouit le regard. Mais ce n'est pas d'elle qu'on attend du pain. Quelques jours après, elle est fanée et séchée.

Nous autres qui voulons qu'un jour l'humanité se nourrisse du blé de la fraternité, sachons que nous sommes en décembre et qu'on ne moissonne pas avant l'août. Nous qui voulons qu'un jour les hommes se groupent dans le Paradis fraternel, sachons que les grands arbres sont longs à croître et n'exigeons pas que, dès qu'on a planté les graines, elles donnent de l'ombre.

Mes Chers Amis, chacun de nous peut une chose, chacun de nous peut produire en lui-même un homme tel qu'il rêve les hommes futurs. Que chacun de nous réalise cet acte qui paraît d'abord médiocre et qui est le plus merveilleux et le plus rare des chefs-d'œuvre. Que chacun de nous se sculpte et se réalise comme il rêve l'homme de plus tard. Et, dans les laideurs et les tristesses même du présent nous formerons déjà un bien merveilleux oasis de bonté et d'amour.

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L'Homme-Fourmi
La Fille manquée
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L'Individualisme dans l'Antiquité
Comment te bats-tu ?
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Le Cinquième évangile
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