Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 juin 2007 1 11 /06 /juin /2007 11:32

Voici, tirée des Cahiers idéalistes de décembre 1921, la réponse de Han Ryner à un article de G.-A. Masson sur Le Père Diogène et, plus généralement, sur la question de l'apostolat, article qu'on peut lire ici.
Ce texte est numérisé d'après la republication aux CAHR, n°55, p.12-16.


Les contradictions harmonieuses ou Individualisme et apostolat

Au dernier numéro des Cahiers Idéalistes, un jeune critique dont j'aime infiniment la souplesse féline et la grâce sournoise, M. Georges-Armand Masson, a consacré à mon Père Diogène la plus aimable des études. Tout ce qui me pouvait aller au coeur, il semble l'avoir cherché d'un soin délicat et, certes, il se peut vanter de l'avoir trouvé. Parce qu'il se rappelait, je n'en doute point, avec quel respect reconnaissant je salue entre mes bienfaiteurs les grands sophistes Prodicus de Céos et Socrate d'Athènes, voici qu'il m'enveloppe à mon tour d'une gloire éblouissante et m'appelle, moi aussi, un « subtil sophiste ». Ne met-il pas le comble à ses précieuses faveurs en dévoilant, non seulement chez mon héros, mais dans ma propre pensée, un certain nombre de contradictions ? Je gage qu'il avait lu depuis peu l'enthousiaste éloge de la contradiction qu'aux Paraboles cyniques j'intitule Le Brigand Terméros. Ou peut-être il venait de refermer Les Voyages de Psychodore sur le chapitre des Dicéphales.

 

S'il n'y avait vraiment inélégance excessive à louer qui vient de vous accabler sous tant de louanges, et si exquisement choisies, je signalerais sans peine — telle est la merveilleuse et précoce opulence de mon critique — dans son seul article sur le Père Diogène une bonne demi-douzaine de contradictions plus éclatantes et glorieuses que toutes celles qu'il a bien voulu remarquer chez moi. Mais, outre la raison de convenance que je viens d'indiquer, certains jeux me paraissent un peu jeunes pour mon âge et Psychodore a perdu plusieurs droits naïfs dont Excycle se charme encore.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'aime les richesses intellectuelles assez complexes et ardentes pour se choquer et se contredire. En 1905, je faisais prononcer par Psychodore cette parabole de Terméros où une lyrique apologie de la contradiction s'équilibre, si je me souviens bien, d'une souriante condamnation de l'esprit de contradiction. Dès 1902, le Double-Génie des Voyages de Psychodore, abusant de ce que je lui avais accordé deux têtes, s'écriait de sa bouche droite : « 0 chose singulière ! ô forme d'un moment ! » Cependant sa bouche gauche, glosant le même spectacle, proclamait : « Et cela se trouve partout ! Et il en est ainsi pour l'éternité ! » Puis les bouches affirmaient unanimes : « Deux voix qui semblent se contredire ne sont pas de trop pour chanter, non point certes l'infinie et ineffable vérité, mais les deux pôles de la Vérité ».

Depuis, ma conviction est devenue chaque jour plus profonde que la Nature, dieu-blanc et dieu-noir, création et destruction, « devrait s'appeler Celle-Qui-Se-Contredit ». Tant que dans ma parole le logicien ne relève point de contradiction, c'est que, trop pauvre, trop statique et trop éloigné de la nature, je n'ai encore rien bégayé de concret.

Dès qu'un philosophe en réfute un autre, il découvre chez le plus prudent des dialecticiens mille énormes contradictions. Qu'il ne s'en tienne pas à cette oeuvre négative et expose une doctrine personnelle, la critique en relèvera chez lui d'aussi nombreuses, d'aussi considérables. La probité intellectuelle exigerait-elle donc qu'on renonçât absolument à cette superficielle et trompeuse méthode de réfutation ? Ne soyons jamais absolus. Nous ne nous contredirions pas assez ou nous nous contradirions avec une lourdeur blessante.

Contre qui ne renonce point lui-même à cette façon — si j'ose l'ennoblir pour la nommer — de raisonnement, on l'emploiera parfois en souriant ou en riant aux éclats, argument ad hominem qui taquine l'adversaire mais dont on sait qu'il joue à quelque distance de la question et la laisse non touchée.

Mais son emploi le plus légitimement railleur et négligent sera d'étonner la tyrannie du dogmatique dont l'affirmation voudrait nous courber comme un joug et qui prétend fermer l'infini pour nous forcer à suivre la seule route que son tâtonnement aveugle ait été capable d'y découvrir. Il est amusant de lui faire sentir que lui-même nous ouvre, sans le savoir, des sentiers nouveaux et des moyens d'évasion. Mais ne soyons jamais dupes de nos malices danseuses ; ne les engageons pas irrémédiablement dans une des issues que le geôlier ouvre malgré lui. Pour un esprit libre, tout n'est-il pas issue et joie ? Il ne veut pas être une route, mais un rayonnement. Le rendre contradictoire comme la vie ne suffisait donc pas à mettre dans mon père Diogène ce grain de folie que plusieurs, trop fraternels, n'y veulent point apercevoir. Il m'a fallu faire de lui le militant d'une formule, le représentant d'une idée fixe, l'apôtre d'une orthodoxie. Il a fallu surtout que son apostolat le déformât en homme « qui force le ton dans l'espoir absurde de ramener les autres vers la note juste ». Mais mon critique m'avertit bienveillamment que je me trompe. Il paraît qu'il n'y a point là folie, puisque tout cela ne touche qu'à l'action, non à la pensée du héros.

Vais-je engager une discussion de mots et, avec le sérieux des pères d'une concile, chicaner sur les définitions trop larges ou trop étroites ? Non, je ne crains pas cela de moi.

Mais M. Georges-Armand Masson croit-il qu'on puisse, entre l'action et la pensée, établir des cloisons aussi étanches ? Ou le mouvement qui va de l'une à l'autre, s'imagine-t-il qu'il ne suit qu'une seule direction ? A moi la contradiction s'impose d'affirmer que mon geste est fils de ma pensée, d'affirmer que ma pensée est fille de mon geste. Pécuchet seul me paraît assez naïf pour s'ébahir devant de tels cercles naturels et se désespérer chaque fois que « la cause et l'effet s'embrouillent ».

Oui, la nature se doit appeler Celle-Qui-Se-Contredit, la nature humaine aussi bien que la nature des choses. Mon corps n'est-il pas déjà une richesse et une harmonie de contradictions ? Mais peut-être la contradiction n'est qu'une maladie du langage et qui marque la santé de l'esprit. Que le logicien exprime en termes abstraits mes besoins physiques. Par bonheur, je ne puis oublier la vie et m'appliquer tout entier à le suivre. Sans quoi il me rendrait inexplicable — l'animal linéaire et impuissant à se retourner — les mouvements de mon coeur qui veut se contracter, qui veut se dilater ; l'appétit de mon estomac qui appelle des matières étrangères, qui rejette les matières étrangères ; et ces membres inquiets qui frémissent vers l'activité, qui s'alanguissent vers le repos.

Notre corps est, pour emprunter un mot à Nietzsche, une trop « grande sagesse ». Nul n'écouterait le médecin invraisemblable qui, pour éviter de se contredire, ordonnerait de ne jamais cesser de manger ou de ne jamais manger ; de dormir nuit et jour ou de ne dormir ni le jour ni la nuit. Nous satisfaisons nos besoins divers, riche harmonie concrète, sans nous préoccuper des contradictions en quoi la maladroite analyse les pourrait décomposer. Si M. Georges-Armand Masson croit son esprit plus pauvre que son corps, moins complexe. et que moins d'heureuses contradictions balancent son équilibre, je me permets à la fois — ô contradiction ! — de louer et de blâmer son excessive modestie.

Ma grande contradiction, d'après lui, serait de me manifester apostolique précisément en déconseillant l'apostolat. O le subtil sophiste qui établit si adroitement l'identité du oui et du non ! Il triomphe avec éclat quand j'avoue que le sujet du Père Diogène, très dangereux esthétiquement et peut-être « impossible », a fini par s'imposer à moi pour son « utilité ». Et ce n'est pas encore tout mon crime. J'ai constaté que certaines critiques, « à les faire exprimer par un fou, prennent grossissement et relief » et que cet artifice « risque de les faire lire par des gens qui, sans lui, reculeraient devant elles comme devant des injures personnelles ». Donc, conclut le dialecticien, j'ai appliqué « la méthode de Diogène, condamnée plus haut, qui force le ton pour ramener à la note juste ». Ah ! comme je voudrais m'être contredit autant qu'il le paraît au dialecticien ! Ma chute dans la méthode apostolique à l'heure même où je signale ses dangers, illustrerait mieux que tout raisonnement les dangers que je signale. Hélas ! en faisant dire certaines vérités par un fou, afin de faire réfléchir sans blesser, je crains d'avoir fait le contraire de ce qu'on me reproche et exercé, au lieu du brutal apostolat cynique, la discrétion stoïcienne.

Non, malgré toute ma vanité, je ne puis accepter l'éloge ou le blâme qui me comblerait d'une joie fière. Je ne suis pas le père Diogène. C'est lui, non moi, qui force le ton. Je le présente en liberté, un peu pour qu'on l'entende, un peu pour qu'on remarque quels inconvénients il y a à crier. C'est à peu près comme si je disais : « Cet homme nous indique plus d'un écueil à éviter. Mais il les fuit si loin, d'un mouvement si éperdu, qu'il tombe dans un gouffre démentiel ». Ils ne seront pas nombreux, je le crains, les lecteurs assez subtils pour trouver, avec mon critique, que cette condamnation de la méthode cynique est un emploi de la méthode cynique et que le Spartiate qui montre aux jeunes gens l'ilote ivre est un ivrogne.

Je ne me sentirais pas coupable, d'ailleurs, si j'avais poussé le subjectivisme jusqu'à songer à ma propre « utilité ». Supposez que j'aie écrit le Père Diogène pour m'avertir moi-même des dangers de l'apostolat et précisément parce que je craignais de succomber à l'insidieuse tentation. Je ne me reprocherais point cette précaution, cette lutte contre une pente périlleuse et le mouvement contradictoire qui, malgré les glissements, essaie de monter.

Mon subtil critique le sait bien, que tout est plus contradictoire que ne le peuvent dire les mots.Non, nul concret n'est une pauvreté linéaire et ce n'est pas « la cause et l'effet » qui « s'embrouillent ». Ce sont d'émerveillables, d'effrayants et amusants complexes de causes et d'effets, et tant d'ondoiements qui chatoient et tant de balancements qui bercent les yeux et l'esprit. Quand un auteur déclare, en baissant des yeux modestes, qu'il a choisi un sujet malgré son péril, sa difficulté, son impossibilité, qui ne devinera que la grande séduction fut précisément le danger et qu'on se jeta avec tant d'enthousiasme vers la bataille idéologique parce qu'elle semblait ingagnable ?...

Mais j'éprouve le besoin de me précipiter dans une contradiction autrement profonde. Si je repousse l'apostolat, ce n'est pas seulement parce que, déformant mes gestes et mes paroles, il aurait sur ma pensée une lente influence néfaste. Mon égoïsme est singulièrement altruiste et je repousse aussi l'apostolat, mon cher Georges-Armand Masson, pour des raisons passionnément apostoliques. L'apôtre fait des disciples, êtres amoindris, spontanés, intimidés. Le véritable individualiste — plus délicatement apôtre, si vous voulez — évite ce résultat néfaste. Et il ne fait pas des hommes, car les hommes ne se font point du dehors. Il fait un homme. Un homme, pensée qui rayonne une action, action qui précise une pensée. Que chacune de mes actions soit un degré que je monte vers une pensée plus haute, chacune de mes pensées une marche vers une action plus noble et plus pure. Que rien de ce que je travaille en moi ou de ce qui sort de moi ne soit jamais déformateur et appauvrisseur. Plutôt que de rejeter une part de ma richesse et telles nuances flottantes de ma pensée, ma parole paraîtra, au guetteur hostile ou au critique, me contredire. La sincérité absolue, celle qui repousse les simplifications artificielles et les grossissements apostoliques est la seule — ô mon âme trop profondément apostolique pour les apostolats - qui risque d'éveiller, avec toute la pureté nécessaire et la nécessaire spontanéité, un désir voisin de réaliser un homme. Réjouis-toi doublement, ô mon coeur, si ce bonheur se présente ; car l'homme nouveau sera ton frère, mais il sera lui et non toi, développera sa nature non la tienne.

O mon frère, je me regarde pour te mieux voir et pour t'apprendre, s'il est possible, à te regarder. Je m'étudie pour te connaître et pour t'engager à t'étudier. Si je pense toujours à moi, à ma beauté à créer, à mon équilibre en mouvement, à mon harmonie à enrichir, à ma richesse à harmoniser, c'est que je n'ai nul autre moyen de penser à toi avec efficace. Je monte, en t'appelant, mais sans essayer ridiculement de te porter. C'est qu'il faut que tu marches avec tes jambes. C'est que, si tu veux te diriger vers les mêmes sommets, ton sentier sera peut-être proche du mien, mais il ne saurait, pourvu que tu ne sois pas imitation et néant, être tout à fait le mien.

HAN RYNER.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Que trouver ici ?

Des textes et documents de, sur et autour de Han Ryner (pseudonyme de Henri Ner), écrivain et philosophe individualiste, pacifiste et libertaire. Plus de détails ici.

Recherche

A signaler

⇓ A télécharger :
# une table des Cahiers des Amis de Han Ryner.
# les brochures du Blog Han Ryner.
# un roman "tragique et fangeux comme la vie" : Le Soupçon.

ƒ A écouter :
l'enregistrement d'une conférence de Han Ryner.

 Bientôt dans votre bibliothèque ?

De Han Ryner :

L'Homme-Fourmi
La Fille manquée
http://www.theolib.com/images/lulu/sphinx.jpgLe Sphinx rouge
Les Paraboles cyniques
L'Individualisme dans l'Antiquité
Comment te bats-tu ?
1905-pmi-2010Petit manuel individualiste
Le Cinquième évangile
Couverture de la réédition du Le Père Diogène
Pour les germanistes... Nelti

Sur Han Ryner :

Le colloque de Marseille

Autour de HR :

4è plat de couverture du n°3 d'Amer, revue finissanteUn conte d'HR
dans Amer, revue finissante
Couverture du Ryner et Jossot
dans Le Grognard...
Couverture des Un livre de Louis Prat
Couverture d'une anthologie de poèmes d'Emile BoissierDes poèmes d'Emile Boissier
HR parmi les
Briseurs de formules

Contact

Ecrire aux Amis de HR
Ecrire à l'entoileur

Qui contacter pour quoi et comment...
Certains livres de Han Ryner sont encore disponibles → voir ici.