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14 mai 2008 3 14 /05 /mai /2008 18:54

Daspres se rappela toujours cette délicieuse fin de soirée. Le poète dit, en quelques mots simples et souriants, le sujet de son livre. Puis il se mit à réciter, doux, candide. Peu à peu il se grisait de ses rythmes et de ses évocations : sa voix se solennisait ou s'enthousiasmait ; elle donnait des ailes aux beaux vers qui tantôt s'élançaient en vol tourbillonnant, tantôt planaient d'une noblesse souveraine, le plus souvent glissaient, tels des cygnes harmonieux. Pierre, ivre de veille inaccoutumée, bercé par le chant des vers, entrait en un songe heureux, les voyait réellement ces oiseaux impalpables aux couleurs d'aurore, aux couleurs de brume, aux couleurs de nuit, aux nuances d'arc-en-ciel. Des visions peuplaient pour lui le salon transformé à chaque instant en décor de vague féerie. Les douces violences des fantômes élargissaient la pièce étroite jusqu'à lui faire contenir l'infini de la nature et du rêve ; leurs gestes d'harmonie supprimaient sans bruit le plafond bas, mettaient sur les têtes la beauté sereine du ciel, la splendeur horrible des orages ou l'agitation bruissante de la forêt. Et des brises passaient en caresses où des touffeurs pesaient asphyxiantes.

Il n'assistait pas seulement à un spectacle merveilleux : il traversait aussi des émotions diverses et profondes. Désolé, comme le poète, par l'agonie du jour et par l'abandon de je ne sais quelle joie, il le suivait

Dans sa chambre déserte où survit le Passé.

Bientôt la Nuit victorieuse s'apaise et, avec une voix de charme, console le poète et Pierre. Daspres sent, à la douceur calmante des mots, s'endormir une douleur inconnue.

Je suis la reine au profil sombre ;
Je verse le sommeil bienfaisant aux humains,
Sur la ville qui dort j'étends mes ailes d'ombre
Et je ferme les yeux sans nombre
Sous le repos béni de mes célestes mains.

A ceux qui souffrent, elle envoie son messager, le Songe

Dont les pâles regards sont des lys inéclos.

Autour de cet enfant de dix-huit ans, tout le réel, en effet, se transforme en songes de bonheur entre lesquels il hésite.

Des yeux de velours d'O. Le Tigre, il flotte au sourire lumineux de Mme Ramel, au regard franc et assuré de Camille. Il sent en son coeur les trouble d'une éclosion. Une question l'inquiète, informulée encore : « Laquelle est-ce que je vais aimer ? »

Cependant le discours de la Nuit continue, de plus en plus prometteur d'apaisements et de joies :

La vierge apprend de moi les mots les plus troublants,
      Je console son infortune :
C'est par moi que fleurit l'ivresse de ses flancs
Et mes doigts caresseurs entr'ouvrent les lits blancs
      Aux rayons bleus du clair de lune.

Simultanés, des rêves hallucinent Pierre. Il se voit lui-même dans les trois cadres d'un triptyque. A droite, les yeux profonds et la bouche violente de Tigre l'invitent à des perversités. A gauche, le sourire minaudier des lèvres et du regard de Mme Ramel l'appelle : « Viens à moi ! Je suis tout ce qu'il y a de bon dans la vie : je suis le plaisir simple et qui se répète, toujours pareil à lui-même. Plonge-toi dans ma grâce illusoire, mais dont l'illusion à chaque instant recommencée vaut une vérité éternelle. » Au centre, plus précis que dans les deux autres divisions, il se voit entouré d'une caresse et d'un soutien par les bras solides de Camille. Et elle lui dit, tranquille et forte : « Tu m'aimes et je t'aimerai. Ne va pas aux erreurs, méprise le mensonge du plaisir et le mensonge plus décevant de la perversité. »

Vers toutes sortes de buts vagues, des puissances de vie le soulèvent ; car, par la voix du poète, toujours la Nuit

Clamait vers l'infini l'ivresse de renaître.

Mais voici que se tait la Nuit, cette entremetteuse. Le poète est sorti. Il marche vaillamment ; ses fermes et chastes paroles dispersent le vol des promesses qui rendent lâche :

De nos vains préjugés répudiant l'approche,
Joyeux de devenir pour tous un étranger,
Tu resteras pensif sur la plus haute roche.

Où est-elle, la plus haute roche ? s'inquiète Daspres. Où est l'idée assez noble pour valoir qu'on s'isole ? Existe-t-elle seulement ? Le poète semble deviner son angoisse. Il lui répond :

Sache bannir le doute et ses conseils funèbres
Et réchauffe ton Ame au soleil de la Foi.

Pierre comprend et espère. Il est dans la période de crise et d'hésitation. Mais les nuits ne sont pas éternelles et demain le soleil se lèvera. Quel sera ce soleil ? Quelle foi nouvelle et virile l'arrachera à l'écrasement du doute, l'aidera à surgir à l'air libre au-dessus des croyances effondrées de son enfance? Son aspiration est double. Son esprit appelle une idée qui refasse son unité dispersée par l'étude des philosophes. Son cœur veut un amour. Il se replie sur lui-même en une méditation de douleur et d'espérance, tout entier au désir des deux choses qui lui manquent. Il entend, seulement comme une musique exquise mais dont le sens n'arrive plus à lui, les paroles caresseuses dela Volupté dressée, obstacle de joie, devant les pas du poète.

Mais le poète a écarté la seconde vision rencontrée au chemin des chimères. Il continue sa marche vers l'Idéal. Une troisième courtisane se lève devant lui, essaye les paroles lentes qui entourent peu à peu d'un filet indénouable. C'est la Mort, « la fiancée aux yeux calmes » dont le baiser donne les définitifs oublis. O. Le Tigre semble émue de son éloquence berceuse ; elle approuve par des hochements de tète persuadés :

Je suis Celle qui vient à l'heure solennelle,
La grande soeur clémente au geste de pardon.

Le Bouddha, au visage de paix, aux mains de bénédiction éternelle, semble heureux aussi des louanges que se donne la Princesse du Néant ou du Mystère :

      Je suis la bonne mère
Qui berce dans ses bras ses enfants endormis.
Un languissant parfum voltige sur ma bouche
      Où tremble le baiser
Et j'offre à ton désir de partager ma couche
Où ta soif d'Infini pourra se reposer.

Pierre s'attriste maintenant. Il songe que toute idée a des limites qui l'anéantissent ; que toute lumière est entourée, annihilée par l'infini des ténèbres. Combien de nuits interplanétaires nient le soleil ! Chaque pensée est fausse de la vérité de toutes les autres pensées, de la réalité aussi de tout ce qui reste inconscient. Et l'amour ne trompe pas moins que la pensée ou que le plaisir. Il le sent bien, lui qui fut entraîné tout à l'heure vers trois femmes à la fois. L'effort d'aimer ou de penser restera toujours vain : toujours l'unité, sans laquelle il n'est ni amour, ni pensée, tuera la multiplicité qui est la vie ou sera tuée par elle. Pourquoi s'attarder à un rêve humain ? pourquoi ne pas rendre ses éléments à la nature en lui disant : « J'ignore l'œuvre que tu voulus de moi. Reprends les matériaux dont tu me formas, et emploie-les suivant ton nouveau caprice. »

Mais la voix du poète chasse les pensées d'abandon. Il répond, très brave, à la Mort :

                        Je veux vivre.
Car celui qui renonce avant d'avoir souffert,
Celui qui ne va pas vers l'Idéal offert,
Abdique lâchement...

Et il conclut, glorieux d'espérance :

Vois, le Passé n'est plus et voici les Demains
Qui sacreront en moi l'apôtre de l'Idée.

Les vaillances de Daspres se relèvent victorieuses, mais cherchent, en une inquiétude, la cause à défendre, l'idée à faire triompher. « Oui, disent-elles, nous avons la force d'une longue route. De quel côté faut-il marcher ? Où est le but ? »

Emile Bonnier se taisait et, dans la surprise qui secoue devant les beautés véritables, chacun, oublieux de ses petites jalousies et de ses petites prétentions, vantait ces vers limpides et chatoyants comme des perles. Camille et Fauvel, ceux qui étaient sans envie et dont l'admiration persisterait à s'avouer, avaient proclamé immédiatement la supériorité de l'oeuvre. Les autres avaient suivi. O Le Tigre même, qui d'ordinaire n'admettait les éloges que pour elle, confessait son émotion. Sa jalousie et son admiration s'exprimaient à la fois par ce mot naïf :

— C'est beau comme si c'était d'un poète mort !

 

Chez le bas-bleu, les frissons littéraires étaient une déformation des émois sexuels. Incapable de tout ce qui est complet et de tout ce qui reste naturel, elle achevait les uns par les autres les pauvres demi-amours de sa vie et les demi-expressions des petits songes de ses livres. Une belle lecture ou quelques pages écrites la faisait rêver de tête à tète. Quand elle pouvait se faire dire des phrases passionnées, elle préférait cet excitant à l'alcool, au café, même au haschich. Rien, mieux que les déclarations et les tentatives hardies, ne la précipitait au rut d'écrire. Elle calcula qu'éperonnée par les vers d'Émile Bonnier, elle travaillerait en une verve pendant quelques heures. Puis elle dormirait une partie de la journée. Pour sa littérature de la nuit suivante, elle songea à se préparer un autre stimulant.

Au moment du départ, elle vint à Daspres, lui dit à demi-voix :

— Que faites-vous demain soir ?

— Rien d'intéressant, Mademoiselle.

— Voulez-vous revenir ici ? Nous causerions à notre aise, seuls.

Oh ! la lumière de ses yeux où brillaient toutes les fièvres ! Oh! l'ardeur sanglante de sa bouche !

Pierre la vit belle : une émotion de joie et d'orgueil lui fit croire son intelligence supérieure. Tout palpitant, il promit :

— A demain !

Il passa, ébloui de bonheur, dans la chambre où l'on jetait pêle-mêle, sur le lit, chapeaux et pardessus. Camille piquait l'épingle de son chapeau. Elle s'approcha et :

— Je parie que vous venez demain? dit-elle.

Daspres surpris ne répondait pas. Elle ajouta :

— Prenez garde. Ne vous laissez pas griser. On vous ferait souffrir.

Pierre s'irritait : « Mais elle est jalouse, mais elle est méchante ! » Il aurait voulu pouvoir la battre. Il lança, du moins, un mot qui lui parut blessant :

— Est-ce que vous faites ces recommandations à tout le monde ?

Elle sentit l'intention mauvaise, répliqua dans un rire :

— Ça me donnerait trop d'occupation.

Et elle reprit :

— Ne soyez pas fat du privilège, Monsieur. C'est surtout des enfants qu'on a pitié.

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13 mai 2008 2 13 /05 /mai /2008 19:58

Quand Daspres arriva avec Toser, il n'y avait encore chez Le Tigre que les dames Ramel et le jeune poète Paulin Giglé. Giglé causait avec madame Ramel. Toser se précipita sur O. Le Tigre, la confisqua « pour une grave communication ». Daspres fut donc forcé de s'asseoir auprès de Camille, malgré sa répugnance pour cette forte personne railleuse. Leur conversation était plutôt morne. Pierre n'osait rien dire, et Mlle Ramel ne daignait guère lui parler : elle le supposait tout à fait quelconque, trop jeune pour être intéressant. Heureusement, Bernard Fauvel et Émile Bonnier arrivèrent bientôt ensemble. Dans un sourire, elle dit à demi-voix :

— Tous les deux ! Nous sommes gâtés, ce soir.

Et s'adressant à son voisin :

— Ceux-là ont du talent et ne posent pas trop.

Son mouvement pour leur tendre la main eut quelque chose d'accueillant et d'amical.

— Vous ne vous moquez donc pas de tout le monde ? dit Daspres étonné.

Elle vit dans ces paroles une malice injuste qui n'y était sûrement pas. Elle répondit, presque méprisante :

— Vous observez déjà, monsieur ? Si jeune...

Elle reprit avec une ironie moins âpre :

— Pardon, vous observez encore. Après cinq ou six jours de Paris !...

Pierre, tout rouge, se sentait soulevé par un désir de se sauver loin de la méchante. Pourtant il resta, immobile, proie paralysée par le premier coup.

D'autres arrivèrent. Toser délivra Daspres, l'appela pour présenter au peintre Jouviol, son ami « le cordonnier bachelier ». Pierre s'attarda dans un coin avec celui que Camille appelait la « brute splendide ». Il approuvait, sans trop les écouter, les paroles ineptes du peintre. Il aurait voulu, maintenant, entendre la conversation de Camille et de Fauvel. « Ce qu'ils doivent blaguer tout le monde. C'est peut-être de moi qu'elle rit en ce moment. » Il admettait que Bernard par son talent, par ses oeuvres, avait gagné le droit de railler les imbéciles. « Mais ce dragon en jupons, en quoi est-il supérieur à ceux dont il se moque, et ne mérite-t-il pas d'être bafoué ? » Il se surprenait à préparer des répliques dures et spirituelles pour le cas où la « géante » lui dirait ceci, pour le cas où elle lui dirait cela.

— Camille, implore Tigre, voulez-vous m'aider à offrir le thé à ces messieurs ?

Daspres sent la sueur couler de son front quand la jeune fille vient à lui, lui présente une tasse, lui demande s'il veut de la crème.

Il répond tout ému :

— Comme vous voudrez, mademoiselle.

Elle a fini de servir le thé. Pierre s'effare de la voir revenir vers lui. Elle dit à Jouviol :

— Vous permettez que je vous enlève M. Daspres ?

Elle emmène l'enfant tremblant.

— Faites semblant de causer avec moi, lui recommande-t-elle. Ne laissez pas voir votre trouble. Si Le Tigre s'aperçoit que vous l'aimez, elle jouera de vous et vous souffrirez trop pour votre âge.

Il proteste :

— Moi ? Je n'aime personne.

— Je vous assure que si. Vous ne le savez pas encore nettement. Vous comprendrez dès que vous serez seul.

Il s'irrite contre la curieuse, contre la hardie. C'est elle, sans doute, qui veut se moquer de lui.

 

O. Le Tigre est allée chercher les épreuves de son roman, Perverse, pour en lire un fragment. On se range comme on peut dans la pièce trop étroite, sur les sièges trop rares. Bonnier et Fauvel restent debout, appuyés au piano. Jouviol, sur le tabouret tournant, dessine des quarts de cercle de droite à gauehe, de gauche à droite. Sous le Bouddha qui orne un bout de la cheminée, Toser, accroupi sur un petit banc, les mains aux genoux, se dandine d'un mouvement lent : il semble une parodie immonde du dieu exotique. A l'autre extrémité de la cheminée faisant pendant à ces deux expressions du calme endormant, Clémence Isaure, des papiers à la main, se redresse en une pose inspirée que le bas-bleu imite inconsciemment, et caricature.

Madame Ramel vient auprès de sa fille. Toute sourire, elle demande à Pierre :

— Cette méchante gamine vous a-t-elle beaucoup taquiné ?

Immédiatement il se sent à son aise. Il s'affirme que la libératrice est charmante. Il la regarde, regarde Camille, trouve la mère bien mieux, plus jolie, de traits plus fins. La comparaison se formule en lui : « On dirait d'un enfant gentil, tandis que la fille ressemble à un homme désagréable ».

O. Le Tigre lit avec une emphase grande et des gestes multipliés de ses longs bras simiesques. Le passage choisi est un éloge du « flirt ». Elle dit les joies des marivaudages d'abord, puis les plaisirs des frôlements timides ; elle vante les baisers reçus et rendus, et les rencontres des mains, et les audaces des doigts virils, et les délices des chatouillements.

Sa prose peu évocatrice évoque pourtant ici des souvenir familiers. On échange des regards, des sourires. A peine le bas-bleu a-t-il fini que les exclamations de Toser se précipitent :

— C'est admirable, c'est merveilleux, c'est inouï... Stupéfiante, cette science du cœur humain chez une si jeune fille ! Et quels mots voluptueusement mariés en phrases caressantes !

Mais Camille, malicieuse :

— Ça n'est pas mal, en effet, seulement il y a quelque chose qui m'étonne.

— Quoi donc, s'il vous plaît ? demande Tigre en une attitude hostile, déjà prête à défendre « son enfant ».

Camille réplique :

— Je ne suis forte ni en français, ni en anglais. Mais il me semble bien que ce n'est pas le flirt que vous avez décrit.

— Qu'est-ce que c'est alors ? réclame le bas-bleu en une hargne grandissante.

Camille sourit :

— Je n'ai pas assez la science du cœur humain et des mots qui l'expriment pour vous répondre. Mais, n'est-ce pas, monsieur Fauvel, que le flirt ne va pas tout à fait aussi loin ? Comment appelleriez-vous donc ces frôlements, ces attouchements, ces chatouillements que notre amie décrit si voluptueusement ?

— Entre hommes, répond Fauvel d'un air nonchalant, nous appelons ça le pelotage.

La conversation se divisa. Par instinct de coquette, O. Le Tigre était allée vers Bernard. Elle lui adressait des compliments et des sourires, s'efforçait à son impossible conquête. Un groupe s'était formé autour d'eux. D'autres écoutaient le poète Paulin Giglé expliquer la recette des cigarettes au géranium : « Vous prenez un paquet de tabac très fin, du Richmond de préférence. Vous versez dessus un flacon d'extrait de géranium et vous laissez sécher à l'ombre pendant trois jours. C'est cher pour la bourse, mais c'est exquis. »

Daspres causait avec les dames Ramel. Déjà les minauderies caressantes de la mère ne lui cachaient plus qu'à moitié le vide de cette pauvre nature. Les brusques franchises de Camille le blessaient toujours parce qu'elles heurtaient son idéal conventionnel de la femme. Il songeait : « Quel dommage qu'elle ne soit pas un homme. Je l'admirerais et l'aimerais autant que Fauvel. »

Toser se rapproche d'eux.

— Très intéressant, ce Giglé, affirme-t-il. Ses raffinements et ses paradoxes me troublent plus que les brutalités de Fauvel. C'est un véritable artiste.

— Si vous étiez femme, remarque Camille, vous aimeriez la joliesse des garçons coiffeurs.

Toser battit en retraite avec un compliment quelconque. Camille et Pierre parlèrent du paradoxe. Ils s'accordaient à le trouver banal comme toute originalité artificielle. Camille formula son opinion :

— On doit penser par soi-même, sans jamais se préoccuper de savoir si on pense comme le voisin ou autrement.

Daspres refusait d'aller aussi loin :

— J'aime mieux me rencontrer avec les autres, c'est une marque de vérité.

— Monsieur a raison, approuva la vieille minaudière. On doit toujours parler et faire comme tout le monde.

Dans le jeune esprit de Pierre des idées contraires luttaient chaotiquement. Sans s'apercevoir que son malaise contredisait sa théorie, il s'inquiéta d'être d'accord avec un esprit méprisable : il devait être bien banal pour plaire à celle-là ! Il chercha donc à son sentiment des raisons qui pussent paraître profondes.

— L'homme, déclara-t-il, est sociable. Toute communauté de vues est productrice de joies.

Mais Camille réfuta :

— La partie sociable de l'homme, c'est le cœur. L'esprit est un animal farouche et solitaire. Penser d'après un autre, ce n'est plus penser ; et je refuse de prendre les échos pour des voix.

— Pédante ! s'écria la mère, une jeune fille n'a pas le droit de parler si bien sur des choses si difficiles.

Camille sourit, vaillante :

— Dans ce cas, je refuse d'être une jeune fille. Quand je parle, c'est pour dire ce que je pense même au risque de paraître prétentieuse.

— Une femme, minauda et roucoula Mme Ramel, doit parler pour faire plaisir. Elle approuve ou elle soulève de ces objections faciles qui excitent au lieu de rebuter. Tu feras une mauvaise maîtresse de maison, mon enfant ; tu n'as pas le moins du monde l'art de la conversation.

Pierre vit avec peine la jeune fille hausser les épaules aux conseils de sa mère. Celle-ci continuait :

— Tu penses comme un homme : ça n'est pas gracieux. Et tu es méchante par-dessus le marché. Sais-tu ce que me disait tout à l'heure M. Giglé, qui a beaucoup d'esprit, que tu le veuilles ou non ? Il me disait : « Vous, madame, quand votre sourire aimable découvre vos dents, on admire leur beauté. Il me serait impossible, au contraire, de dire si les dents de Mlle Camille sont belles : quand on les aperçoit on est trop préoccupé de se demander qui elle va mordre. »

Mme Ramel riait, montrait la blancheur de son ratelier perfectionné.

Elle concluait :

— Il ne faut pas qu'on s'intéresse trop à ce que nous disons. On oublie alors qu'on est devant une femme et on ne voit plus qu'elle est jolie. Il faut laisser les prétentions intellectuelles aux laides et aux bossues.

Elle se tait, peut-être parce qu'elle a fini son copieux sermon, peut-être seulement parce que le poète Brun-Servile réclame le silence et commence à réciter un sonnet.

Il vante la maison hospitalière oit il se trouve, décerne « la palme du talent » à O. Le Tigre, met dans la main de Mme Ramel « la pomme de beauté », fait porter fièrement par Camille « le sceptre de l'esprit ». Il termine par ce vers à double détente :

Elle parle aussi bien qu'un livre d'O. Le Tigre.

— Quel charmant garçon ! gazouille Mme Ramel.

Elle va vers lui pour le féliciter et le remercier. Cependant la bossue, avec un geste convaincu de ses longs bras, proclame :

— Quand même je n'y serais pas intéressée, je déclarerais ce sonnet un pur chef-d'œuvre.

— C'est un bijou, c'est un joyau ! susurre Mme Ramel.

Mais Brun-Servile a aperçu une moue de Mme Briger. Il s'arrache aux compliments qui s'accrochent à lui, se précipite vers la grande blonde aux yeux loucheurs :

— Madame, lui dit-il, je ne vous ai pas nommée parce que je me propose de ciseler tout un quatorzain à votre los et gloire.

Elle sourit et, dans le langage grossier qu'elle affectionne, surtout quand elle parle pour un seul :

— Vous avez raison, je n'aime pas le partage et je vaux bien le coup.

C'est à Giglé de dire des vers : assemblés en une syntaxe sinueuse et lente comme son geste, des mots bizarres nous enseignent que

Le paradoxe vert du ciel qui n'est plus bleu
Allicie à ascendre au vert des décadences
En nous démémorant le bleu bleu des enfances.

— Quelle finesse! applaudit Mme Ramel.

— L'adorable perversité, murmure Tigre, les yeux mi-clos.

Toser, sans ironie voulue, vante « la simplicité puissante » du morceau. Il continue :

— Ah ! la simplicité. Il n'y a que cela de beau. Je le dis sous une forme que je crois définitive, impérissable, dans l'Art poétique qui couronnera mon Palais des Songes.

Et nous nous efforcerons d'être clairs,
Voulant être compris même par les enfants.

Et Toser profita de l'occasion pour déclamer, en grand nombre, de ces vers de clarté. Tantôt il nous montrait une jeune fille laide qui, pour aller à la messe, traversait un grand verger. Il y avait des pommiers, des orangers, des grenadiers, des oliviers ; et tous ces arbres étaient si chargés que, d'après le poète étourdi,

On n'y voyait que des olives vertes.

La jeune fille comprenait la poésie de ces choses et que les regarder est la meilleure prière. Elle manquait la messe. Elle en était vite récompensée : le miroir d'un lac voisin lui renvoyait son image, belle maintenant, belle de poésie et d'intelligence.

Ailleurs, c'était une histoire de farandole où l'on voyait

Et les gamins et les fillettes
Courir en tenant leurs brayettes.

Enfin, dans une nuit sans lune et sans étoiles, un gueux très laid causait avec le poète. Il félicitait la nuit équitable de cacher ce qui est difforme et de rendre tous les êtres égaux en beauté. Toutefois il allait à Rome se plaindre au Saint-Père de devoir coucher sur le chemin rugueux et, sans se laisser éblouir aux magnificences de ses habits, lui rappeler

Que Jésus dans une étable
De Marie est né tout nu.

Giglé interrompait par des gloussements d'admiration.

— Sentez-vous quelle beauté paradoxale revêt à la fois ce petit Jésus et la simplicité merveilleuse des vers de Toser ?

Minuit sonne. Quelques-uns se retirent.

 

Mes amis, dit Le Tigre, nous ferons du spiritisme la prochaine fois. Le bon poète Emile Bonnier, qui vient de terminer son Chemin de l'Irréel, veut bien nous donner la primeur de ce poème (*)

Toser se lève, prétextant un article pressé à écrire avant le jour. Il demande à Daspres :

— Viens-tu ?

Mais Camille à demi-voix :

— Restez. Vous avez entendu assez de vers idiots ; écoutez donc le seul poète qui vienne ici.

Toser se retourne, voit l'hésitation de Pierre et que Camille a l'air de le retenir :

— Reste, mon vieux, reste. Tu as la chance rare de plaire à Mlle Ramel. Dépêche-toi d'en profiter.


(*) Quand ce roman parut pour la première fois, en 1900, quelques critiques voulurent y voir un livre à clef. C'est le métier des critiques de se tromper.
Au Crime d'obéir, plus d'un détail est observé. Nul personnage n'est un portrait. Ce qui n'est pas invention est transformé par les nécessités esthétiques.
Le personnage le plus voisin d'un être rencontré est le poète Emile Bonnier. Il ressemble beaucoup à mon ami Emile Boissier, mort jeune et inconnu après, au moins, deux chefs-d'œuvre : Le Chemin de l'Irréel et Le Chemin de la Douleur.
L'analyse et les citations du Chemin de l'Irréel, qui ornent les pages suivantes, sont minutieusement exactes. [Note de la seconde édition (L'Idée Libre, 1925)]

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11 mai 2008 7 11 /05 /mai /2008 20:27

Dans une note de la seconde édition du Crime d'obéir (L'Idée Libre, 1925), Ryner se défend d'avoir écrit un "livre à clef". Certes, l'intrigue est totalement fictive, et des personnages comme Pierre Daspres et Camille Ramel (voir plus bas) sont manifestement complètement inventés. On peut cependant considérer que les descriptions de certains cercles littéraires qu'on y trouve valent comme caricatures documentées de milieux existants. A savoir : le Félibrige de Paris (le Paris-Félibre du roman), et certain salon littéraire d'un bas-bleu, nommée O. Le Tigre dans le livre, dont il a été brièvement question ici — mais je réserve l'identification de cette personne à un prochain billet (hé, on a tous ses coquetteries !). Les deux groupes étaient effectivement fréquentés par Henri Ner dans les années 1890, peut-être pas forcément en même temps. Notons que si le roman ne fut édité qu'en 1900 (parution en feuilleton dans La Plume l'année précédente), son écriture fut commencée dès 1895.

La plupart des personnages du roman évoluant dans ces milieux ont donc des modèles réels. Parmi eux se trouve le poète Emile Bonnier, dont Ryner avoue — toujours dans la fameuse note de la seconde édition — qu'il "ressemble beaucoup à [son] ami Emile Boissier" (1). Voilà donc une bonne occasion de découvrir ce Boissier sous un jour plus familier. C'est pourquoi du Crime d'obéir, je publie le chapitre VI et le chapitre XI.

On verra notamment que Boissier, esprit mystique et poète de l'Idéal le plus pur, savait être dans la vie adepte de la franche rigolade — ce qui ne l'empêcha pas de mourir neurasthénique, mais nous savons bien aujourd'hui que "le rire est le politesse du désespoir". Cet aspect de la personnalité de Boissier est confirmé par André Perraud-Charmantier (dans Emile Boissier, poète nantais (1870-1905), Librairie ancienne et moderne L. Durance, 1923), qui convoque pour l'occasion le célèbre Bibi la Purée, "ancien vicaire authentique,  tombé saute-ruisseau et cireur de bottes" emmi la faune du Quartier Latin (2) :

A l'ami Boissier, notre joyeux chansonnier
Qui par de bonnes blagues sait nous égayer
Poursuit ta carrièr [sic] et tu est [sic] sûr d'arriver,

Les pensées du véritable Murger Bohème.
          Le 18 Juin 1893
                                                      Salis Louis XI
                                                   dit Bibi la Purée

A propos de la monographie de Perraud-Charmantier, on peut préciser que l'auteur s'est clairement servi du roman de Ryner, parfois un peu trop, ou du moins sans discernement : ainsi il attribue à Boissier la fréquentation du "Paris-Félibre" (je cite), alors que ladite association n'existait pas ailleurs que dans le bouquin de Ryner. Il va même jusqu'à préciser en note que le "Paris-Félibre tenait ses réunions au 1er étage du café Jean-Jacques Rousseau"... Or, si la chose est exacte pour ce qui est du roman, dans la réalité le Félibrige de Paris se réunissait au café Voltaire !

Il faut donc être vigilant, mais je crois que l'essentiel de ce que Ryner écrit pour Emile Bonnier reste valable pour Emile Boissier. Tout juste oserais-je avancer que parmi les facéties attribuées au seul Bonnier, certaines pourraient se rapporter sans doute aussi bien à Henri Ner.

Pour l'intelligence du texte, quelques indications  supplémentaires :
• le chapitre VI fait suite au récit d'une réunion du Paris-Félibre ;
• Pierre Daspres est le héros du roman : jeune bachelier pauvre fraîchement monté à Paris pour faire son droit, il se transformera progressivement en individualiste intransigeant, réfractaire total à l'ordre social ;
• O. Le Tigre est le nom de plume de Mlle Jeanne Erlès, caricature du bas-bleu fin-de-siècle qui se veut en toute circonstance "perverse" (cf. ici) ;
• Georges Toser est un plumitif arriviste, il sert de cicerone à Daspres depuis que ce dernier est à Paris ;
• Mme Ramel et sa fille Camille ont été présentées à Daspres au Paris-Félibre, dont on verra à quel point les caractères sont différents ; Camille jouera un grand rôle dans l'évolution de Daspres et deviendra sa compagne ;
• Bernard Fauvel est une sorte d'alter-Ryner, déniaisé des conventions et des convenances sociales, qui continue cependant à fréquenter les groupes par recherche d'observations et amour du combat.

Notes :
(1) Sur ce poète très oublié, je vous invite à lire sur ce blog l'étude que lui consacre Ryner dans Prostitués (1904), et sur les Fééries Intérieures le billet de SPiRitus, spécialiste de Saint-Pol-Roux.
(2) Sur Bibi la Purée, on aura profit à consulter ce billet de l'éclectique et chimérique Cabinet de curiosités d'Eric Poindron.


Extrait du Crime d'obéir,
par Han Ryner

VI

Il y avait dans l'appartement d'O. Le Tigre deux pièces connues : le salon et la chambre à coucher. En se serrant, on pouvait tenir une douzaine dans le salon. Quand on était plus nombreux, une colonie envahissait la chambre. Les « exilés », comme les désignait galamment Brun-Servile, s'asseyaient, dans l'obscurité, autour d'un lourd guéridon qui, sous des mains d'imbéciles et de farceurs, proclamait des choses bizarres ou ineptes. Même sans l'excuse de l'entassement trop grand, on allait parfois, sur le désir d'une dame ou pour étonner et effrayer un nouveau venu, faire parler les esprits.

On rencontrait chez Mlle Erlès quelques dames qu'elle avait connues à Bordeaux et qui s'ennuyaient à Paris ; deux ou trois peintres ; un sculpteur barbu ; un employé de muséum en redingote correcte ; quelques félibres auxquels il ne suffisait pas, les malheureux ! de se voir une fois par semaine; et surtout de jeunes poètes qui venaient dire leurs vers et faire semblant d'écouter ceux des camarades.

Camille Ramel faisait entrer ces êtres divers dans les trois cases d'une classification. Les « fidèles » venaient depuis longtemps et régulièrement. Ils étaient en petit nombre : Toser ; les poètes Brun-Servile et Paulin Giglé ; le peintre Jouviol, beau comme un Apollon trop grand mais plus inepte que Georges lui-même ; madame Briger, longue blonde sèche qui louchait effroyablement et adorait les conversations grossières ; enfin madame Ramel et Camille elle-même.

« La population flottante » était parfois très nombreuse. Elle se composait d'irréguliers qui venaient depuis longtemps mais rarement. Plusieurs étaient d'anciens « fidèles » refroidis peu à peu ou écartés par un caprice d'O. Le Tigre, rappelés par un autre caprice, mais restés méfiants et hésitants.

Bernard Fauvel, par exemple, n'avait pas le courage d'abandonner tout à fait ce milieu fertile en observations, mais il espaçait ses visites : il venait presque toutes les fois que Tigre lui avait reproché ses longues absences, soit verbalement au Paris-Félibre, soit par quelques mots griffonnés sur une carte le jeudi matin.

Émile Bonnier, le poète des rythmes caressants et des images lointaines, arrivait souvent, mais tard, après minuit, au sortir des soirées du café Procope. Grand, l'air grave et calme, un peu solennel, il dirigeait les fumisteries spirites, ce qui l'avait fait surnommer le « Mage ». II récitait avec un enthousiasme égal les beaux vers de son Chemin de l'Irréel, inédit à cette époque, ou des pages de Baudelaire, de Gérard de Nerval, de Rimbaud. Parfois, — car ce Breton candide est capable de blagues à demi conscientes, — il imposait comme un chef-d'œuvre une prose musicale et vide de Stéphane Mallarmé. Vers quatre heures du matin, sur la demande réitérée de madame Briger, il arrivait au poète idéaliste de chanter quelques couplets grossiers et macabres :

C'est nous les fœtus, les pauvres fœtus,
Les petits avortés qu'on fout dans l'eau de-vie ;
C'est nous les fœtus, les pauvres fœtus,
Tout ratatinés de la tête à l'anus.

La troisième classe que distinguait Camille était celle des novices. Ils venaient depuis peu ; chacun d'eux, selon ses goûts el l'abondance ou la pauvreté de ses relations, était destiné à disparaître bientôt choqué par la vulgarité du lieu, à se ranger parmi les fidèles, ou à se perdre dans le grouillement de la population flottante.

Le sergent recruteur de la bande hétéroclite était Toser. Il avait promis à O. Le Tigre de lui faire un salon littéraire. Sur les moyens, ils étaient d'accord ; on invitait toutes les personnes rencontrées. Les seules conditions étaient de ne point porter le trop large chapeau des forts de la halle et de savoir vaguement le nom de Baudelaire. Dans les premiers temps, ils s'étaient demandé s'il ne serait pas bon de faire appel aux « jeunes » par une petite annonce dans le Journal ou dans le Figaro : par malheur, le bas-bleu, trop récemment arrivé de Bordeaux, avait encore quelque crainte du ridicule. « Et puis, il viendrait trop de monde à la fois : je ne suis pas assez grandement logée. » Plus tard, la pêche à la ligne suffisant aux besoins de la consommation, on avait négligé ce coup de filet.

Et pourtant elle était effrayante, la consommation. Les fantaisies désobligeantes de la bossue, les désenchantements qui suivaient de près ses prompts enthousiasmes, les mots méchants ou bêtes dont elle frappait au hasard auraient bientôt fait le vide chez elle, si chaque jeudi n'eût amené au moins un nouveau. Parfois ses maladresses ou ses mouvements d'humeur écartaient quelqu'un qui paraissait pouvoir être utile. C'était alors avec Toser de grandes disputes à la suite desquelles elle écrivait, pour ramener le boudeur, des lettres singulièrement raccrocheuses et compromettantes. Généralement elle réussissait à le faire rentrer dans la population flottante. S'il avait le malheur de redevenir un fidèle, elle ne tardait pas à le croire tout à fait reconquis, capable de tout supporter et, pour se payer des platitudes trop grandes dépensées à le reprendre, elle le blessait plus gravement.

Ce n'est pas pour le plaisir de causer que Le Tigre tenait un salon : elle avait la haine de l'esprit des autres, quand elle le comprenait ; et, malgré ses méchancetés gauches, ce qu'elle disait n'était pas toujours intéressant, même pour elle. La pauvre enfant acceptait une corvée « pour se faire connaître » comme elle disait dans ses jours de simplicité relative, « dans l'intérêt de sa gloire » comme elle osait parfois penser tout haut. Toser lui affirmait si souvent qu'un salon est la meilleure des réclames...

Son salon donnait d'ailleurs de vrais commencements de joie à la triste bossue. Ses grands traits réguliers, son teint chaud, sa bouche violente, ses yeux de caresse et de promesse recevaient plus de compliments que sa malheureuse prose trébuchante, essoufflée et incorrecte. Les éloges, parfois, s'enhardissaient, descendaient, s'enroulaient à la beauté devinée des cuisses et des jambes.

Les madrigaux n'étaient pas toujours seuls à s'enhardir. Souvent, dans les fins de soirée, quand il ne restait plus que les intimes, un jeune homme, avec des gestes de comédie qui permettaient de s'oublier en des rires censés irrésistibles, avec des mots exagérés qui rendraient ridicule une protestation sérieuse, s'agenouillait devant O. Le Tigre. Bonne fille, elle comprenait la plaisanterie, acceptait son rôle dans la farce, répondait par des roucoulements burlesques aux déclarations emphatiques, ne s'apercevait pas que des doigts polissonnaient sur l'étoffe de sa robe ou même sur le fil de ses bas. Elle se pâmait à demie, presque heureuse, obligée à des efforts pour continuer les cris de colombe émue qui, dans sa pensée, « sauvegardaient sa dignité ».

Dans ses paroles, et dans ses contes, et dans son roman, elle affirmait un grand mépris de l'homme et de l'amour. Et, en effet, malgré les répugnantes insinuations de Toser et de deux ou trois autres, elle n'avait point d'amant. Elle sentait trop quelle désillusion elle ferait éprouver dans l'intimité, la pauvre infirme ! Il lui restait assez de raison pour redouter les bras qui enlacent ardemment, et qui font effort pour ne pas s'éloigner découragés. Elle tremblait de douleur et de rage à l'idée du dégoût qui se produirait, inévitable, chez l'homme le plus épris. Elle ne se donnait pas parce qu'elle aurait trop souffert de n'être pas reprise. Malgré le charme réel de son visage, elle sentait aussi que les adorateurs en voulaient surtout à sa fortune. Les jours de moindre sagesse, elle se cuirassait en lisant, dans des livres de médecine, des descriptions de délivrances douloureuses ou fatales. Elle se disait combien sa mauvaise conformation multiplierait souffrances et risques. La concupiscence était exorcisée par la crainte de cet enfer.

Mais ses grandes joies étaient de marcher au bord de l'abîme, de ne se rejeter en arrière qu'au commencement du vertige. Elle avouait que son esprit s'amusait beaucoup aux comédies de l'amour. Le « flirt », disait-elle, donnait des plaisirs à sa vanité. Il lui arrivait même de se procurer, très complète, la sensation âpre et douce du péril. Elle invitait un des plus amoureux parmi ces jeunes gens à venir chez elle en dehors du jeudi. Dans le tête-à-tête, elle l'excitait de son mieux, se laissait embrasser, rendait les baisers, s'abandonnait presque. Quand l'audace qu'elle avait créée et fait grandir devenait vraiment dangereuse, elle se dégageait, courait à sa chambre, poussait le verrou. Ignorante de l'art des nuances, tout émue encore d'une joie physique incomplète, toute tremblante d'une terreur, par le trou de la serrure elle criait des injures à l'amoureux étonné. Lui s'irritait, déclarait qu'il ne reviendrait jamais. Si, attiré par le mystère de l'obstacle inattendu ou par l'espoir de le surmonter en un prochain assaut, il reparaissait le jeudi suivant, Le Tigre triomphait insolemment.

Les scènes de ce genre étaient d'ailleurs assez rares. Toser, qui voulait épouser cette fortune, veillait de près. S'apercevait-il que quelqu'un plaisait particulièrement à la jeune fille, aussitôt il lui racontait combien ce quelqu'un était inepte et hostile. Ce quelqu'un n'avait-il pas eu l'audace de déclarer mauvaise la merveilleuse écriture d'O. Le Tigre... Celui-là était perdu dans l'esprit du bas-bleu : la jeune fille ne lui sourirait plus ; elle ne lui consacrerait sûrement pas un de ces tête-à-tête excitants et décevants. Celui-là n'aurait jamais l'occasion de lui crier, comme le peintre Jouviol, ces mots dont elle fut très fière :

— Sale allumeuse... Heureusement qu'aujourd'hui j'ai cent sous pour me payer une putain moins rosse que toi !

 

Quand Daspres arriva avec Toser, il n'y avait encore chez Le Tigre que les dames Ramel et le jeune poète Paulin Giglé. Giglé causait avec madame Ramel. Toser se précipita sur O. Le Tigre, la confisqua « pour une grave communication ». Daspres fut donc forcé de s'asseoir auprès de Camille, malgré sa répugnance pour cette forte personne railleuse. Leur conversation était plutôt morne. Pierre n'osait rien dire, et Mlle Ramel ne daignait guère lui parler : elle le supposait tout à fait quelconque, trop jeune pour être intéressant. Heureusement, Bernard Fauvel et Émile Bonnier arrivèrent bientôt ensemble. Dans un sourire, elle dit à demi-voix :

— Tous les deux ! Nous sommes gâtés, ce soir.

Et s'adressant à son voisin :

— Ceux-là ont du talent et ne posent pas trop.

Son mouvement pour leur tendre la main eut quelque chose d'accueillant et d'amical.

— Vous ne vous moquez donc pas de tout le monde ? dit Daspres étonné.

Elle vit dans ces paroles une malice injuste qui n'y était sûrement pas. Elle répondit, presque méprisante :

— Vous observez déjà, monsieur ? Si jeune...

Elle reprit avec une ironie moins âpre :

— Pardon, vous observez encore. Après cinq ou six jours de Paris !...

Pierre, tout rouge, se sentait soulevé par un désir de se sauver loin de la méchante. Pourtant il resta, immobile, proie paralysée par le premier coup.

D'autres arrivèrent. Toser délivra Daspres, l'appela pour présenter au peintre Jouviol, son ami « le cordonnier bachelier ». Pierre s'attarda dans un coin avec celui que Camille appelait la « brute splendide ». Il approuvait, sans trop les écouter, les paroles ineptes du peintre. Il aurait voulu, maintenant, entendre la conversation de Camille et de Fauvel. « Ce qu'ils doivent blaguer tout le monde. C'est peut-être de moi qu'elle rit en ce moment. » Il admettait que Bernard par son talent, par ses oeuvres, avait gagné le droit de railler les imbéciles. « Mais ce dragon en jupons, en quoi est-il supérieur à ceux dont il se moque, et ne mérite-t-il pas d'être bafoué ? » Il se surprenait à préparer des répliques dures et spirituelles pour le cas où la « géante » lui dirait ceci, pour le cas où elle lui dirait cela.

— Camille, implore Tigre, voulez-vous m'aider à offrir le thé à ces messieurs ?

Daspres sent la sueur couler de son front quand la jeune fille vient à lui, lui présente une tasse, lui demande s'il veut de la crème.

Il répond tout ému :

— Comme vous voudrez, mademoiselle.

Elle a fini de servir le thé. Pierre s'effare de la voir revenir vers lui. Elle dit à Jouviol :

— Vous permettez que je vous enlève M. Daspres ?

Elle emmène l'enfant tremblant.

— Faites semblant de causer avec moi, lui recommande-t-elle. Ne laissez pas voir votre trouble. Si Le Tigre s'aperçoit que vous l'aimez, elle jouera de vous et vous souffrirez trop pour votre âge.

Il proteste :

— Moi ? Je n'aime personne.

— Je vous assure que si. Vous ne le savez pas encore nettement. Vous comprendrez dès que vous serez seul.

Il s'irrite contre la curieuse, contre la hardie. C'est elle, sans doute, qui veut se moquer de lui.

 

O. Le Tigre est allée chercher les épreuves de son roman, Perverse, pour en lire un fragment. On se range comme on peut dans la pièce trop étroite, sur les sièges trop rares. Bonnier et Fauvel restent debout, appuyés au piano. Jouviol, sur le tabouret tournant, dessine des quarts de cercle de droite à gauehe, de gauche à droite. Sous le Bouddha qui orne un bout de la cheminée, Toser, accroupi sur un petit banc, les mains aux genoux, se dandine d'un mouvement lent : il semble une parodie immonde du dieu exotique. A l'autre extrémité de la cheminée faisant pendant à ces deux expressions du calme endormant, Clémence Isaure, des papiers à la main, se redresse en une pose inspirée que le bas-bleu imite inconsciemment, et caricature.

Madame Ramel vient auprès de sa fille. Toute sourire, elle demande à Pierre :

— Cette méchante gamine vous a-t-elle beaucoup taquiné ?

Immédiatement il se sent à son aise. Il s'affirme que la libératrice est charmante. Il la regarde, regarde Camille, trouve la mère bien mieux, plus jolie, de traits plus fins. La comparaison se formule en lui : « On dirait d'un enfant gentil, tandis que la fille ressemble à un homme désagréable ».

O. Le Tigre lit avec une emphase grande et des gestes multipliés de ses longs bras simiesques. Le passage choisi est un éloge du « flirt ». Elle dit les joies des marivaudages d'abord, puis les plaisirs des frôlements timides ; elle vante les baisers reçus et rendus, et les rencontres des mains, et les audaces des doigts virils, et les délices des chatouillements.

Sa prose peu évocatrice évoque pourtant ici des souvenir familiers. On échange des regards, des sourires. A peine le bas-bleu a-t-il fini que les exclamations de Toser se précipitent :

— C'est admirable, c'est merveilleux, c'est inouï... Stupéfiante, cette science du cœur humain chez une si jeune fille ! Et quels mots voluptueusement mariés en phrases caressantes !

Mais Camille, malicieuse :

— Ça n'est pas mal, en effet, seulement il y a quelque chose qui m'étonne.

— Quoi donc, s'il vous plaît ? demande Tigre en une attitude hostile, déjà prête à défendre « son enfant ».

Camille réplique :

— Je ne suis forte ni en français, ni en anglais. Mais il me semble bien que ce n'est pas le flirt que vous avez décrit.

— Qu'est-ce que c'est alors ? réclame le bas-bleu en une hargne grandissante.

Camille sourit :

— Je n'ai pas assez la science du cœur humain et des mots qui l'expriment pour vous répondre. Mais, n'est-ce pas, monsieur Fauvel, que le flirt ne va pas tout à fait aussi loin ? Comment appelleriez-vous donc ces frôlements, ces attouchements, ces chatouillements que notre amie décrit si voluptueusement ?

— Entre hommes, répond Fauvel d'un air nonchalant, nous appelons ça le pelotage.

La conversation se divisa. Par instinct de coquette, O. Le Tigre était allée vers Bernard. Elle lui adressait des compliments et des sourires, s'efforçait à son impossible conquête. Un groupe s'était formé autour d'eux. D'autres écoutaient le poète Paulin Giglé expliquer la recette des cigarettes au géranium : « Vous prenez un paquet de tabac très fin, du Richmond de préférence. Vous versez dessus un flacon d'extrait de géranium et vous laissez sécher à l'ombre pendant trois jours. C'est cher pour la bourse, mais c'est exquis. »

Daspres causait avec les dames Ramel. Déjà les minauderies caressantes de la mère ne lui cachaient plus qu'à moitié le vide de cette pauvre nature. Les brusques franchises de Camille le blessaient toujours parce qu'elles heurtaient son idéal conventionnel de la femme. Il songeait : « Quel dommage qu'elle ne soit pas un homme. Je l'admirerais et l'aimerais autant que Fauvel. »

Toser se rapproche d'eux.

— Très intéressant, ce Giglé, affirme-t-il. Ses raffinements et ses paradoxes me troublent plus que les brutalités de Fauvel. C'est un véritable artiste.

— Si vous étiez femme, remarque Camille, vous aimeriez la joliesse des garçons coiffeurs.

Toser battit en retraite avec un compliment quelconque. Camille et Pierre parlèrent du paradoxe. Ils s'accordaient à le trouver banal comme toute originalité artificielle. Camille formula son opinion :

— On doit penser par soi-même, sans jamais se préoccuper de savoir si on pense comme le voisin ou autrement.

Daspres refusait d'aller aussi loin :

— J'aime mieux me rencontrer avec les autres, c'est une marque de vérité.

— Monsieur a raison, approuva la vieille minaudière. On doit toujours parler et faire comme tout le monde.

Dans le jeune esprit de Pierre des idées contraires luttaient chaotiquement. Sans s'apercevoir que son malaise contredisait sa théorie, il s'inquiéta d'être d'accord avec un esprit méprisable : il devait être bien banal pour plaire à celle-là ! Il chercha donc à son sentiment des raisons qui pussent paraître profondes.

— L'homme, déclara-t-il, est sociable. Toute communauté de vues est productrice de joies.

Mais Camille réfuta :

— La partie sociable de l'homme, c'est le cœur. L'esprit est un animal farouche et solitaire. Penser d'après un autre, ce n'est plus penser ; et je refuse de prendre les échos pour des voix.

— Pédante ! s'écria la mère, une jeune fille n'a pas le droit de parler si bien sur des choses si difficiles.

Camille sourit, vaillante :

— Dans ce cas, je refuse d'être une jeune fille. Quand je parle, c'est pour dire ce que je pense même au risque de paraître prétentieuse.

— Une femme, minauda et roucoula Mme Ramel, doit parler pour faire plaisir. Elle approuve ou elle soulève de ces objections faciles qui excitent au lieu de rebuter. Tu feras une mauvaise maîtresse de maison, mon enfant ; tu n'as pas le moins du monde l'art de la conversation.

Pierre vit avec peine la jeune fille hausser les épaules aux conseils de sa mère. Celle-ci continuait :

— Tu penses comme un homme : ça n'est pas gracieux. Et tu es méchante par-dessus le marché. Sais-tu ce que me disait tout à l'heure M. Giglé, qui a beaucoup d'esprit, que tu le veuilles ou non ? Il me disait : « Vous, madame, quand votre sourire aimable découvre vos dents, on admire leur beauté. Il me serait impossible, au contraire, de dire si les dents de Mlle Camille sont belles : quand on les aperçoit on est trop préoccupé de se demander qui elle va mordre. »

Mme Ramel riait, montrait la blancheur de son ratelier perfectionné.

Elle concluait :

— Il ne faut pas qu'on s'intéresse trop à ce que nous disons. On oublie alors qu'on est devant une femme et on ne voit plus qu'elle est jolie. Il faut laisser les prétentions intellectuelles aux laides et aux bossues.

Elle se tait, peut-être parce qu'elle a fini son copieux sermon, peut-être seulement parce que le poète Brun-Servile réclame le silence et commence à réciter un sonnet.

Il vante la maison hospitalière oit il se trouve, décerne « la palme du talent » à O. Le Tigre, met dans la main de Mme Ramel « la pomme de beauté », fait porter fièrement par Camille « le sceptre de l'esprit ». Il termine par ce vers à double détente :

Elle parle aussi bien qu'un livre d'O. Le Tigre.

— Quel charmant garçon ! gazouille Mme Ramel.

Elle va vers lui pour le féliciter et le remercier. Cependant la bossue, avec un geste convaincu de ses longs bras, proclame :

— Quand même je n'y serais pas intéressée, je déclarerais ce sonnet un pur chef-d'œuvre.

— C'est un bijou, c'est un joyau ! susurre Mme Ramel.

Mais Brun-Servile a aperçu une moue de Mme Briger. Il s'arrache aux compliments qui s'accrochent à lui, se précipite vers la grande blonde aux yeux loucheurs :

— Madame, lui dit-il, je ne vous ai pas nommée parce que je me propose de ciseler tout un quatorzain à votre los et gloire.

Elle sourit et, dans le langage grossier qu'elle affectionne, surtout quand elle parle pour un seul :

— Vous avez raison, je n'aime pas le partage et je vaux bien le coup.

C'est à Giglé de dire des vers : assemblés en une syntaxe sinueuse et lente comme son geste, des mots bizarres nous enseignent que

Le paradoxe vert du ciel qui n'est plus bleu
Allicie à ascendre au vert des décadences
En nous démémorant le bleu bleu des enfances.

— Quelle finesse! applaudit Mme Ramel.

— L'adorable perversité, murmure Tigre, les yeux mi-clos.

Toser, sans ironie voulue, vante « la simplicité puissante » du morceau. Il continue :

— Ah ! la simplicité. Il n'y a que cela de beau. Je le dis sous une forme que je crois définitive, impérissable, dans l'Art poétique qui couronnera mon Palais des Songes.

Et nous nous efforcerons d'être clairs,
Voulant être compris même par les enfants.

Et Toser profita de l'occasion pour déclamer, en grand nombre, de ces vers de clarté. Tantôt il nous montrait une jeune fille laide qui, pour aller à la messe, traversait un grand verger. Il y avait des pommiers, des orangers, des grenadiers, des oliviers ; et tous ces arbres étaient si chargés que, d'après le poète étourdi,

On n'y voyait que des olives vertes.

La jeune fille comprenait la poésie de ces choses et que les regarder est la meilleure prière. Elle manquait la messe. Elle en était vite récompensée : le miroir d'un lac voisin lui renvoyait son image, belle maintenant, belle de poésie et d'intelligence.

Ailleurs, c'était une histoire de farandole où l'on voyait

Et les gamins et les fillettes
Courir en tenant leurs brayettes.

Enfin, dans une nuit sans lune et sans étoiles, un gueux très laid causait avec le poète. Il félicitait la nuit équitable de cacher ce qui est difforme et de rendre tous les êtres égaux en beauté. Toutefois il allait à Rome se plaindre au Saint-Père de devoir coucher sur le chemin rugueux et, sans se laisser éblouir aux magnificences de ses habits, lui rappeler

Que Jésus dans une étable
De Marie est né tout nu.

Giglé interrompait par des gloussements d'admiration.

— Sentez-vous quelle beauté paradoxale revêt à la fois ce petit Jésus et la simplicité merveilleuse des vers de Toser ?

Minuit sonne. Quelques-uns se retirent.

 

Mes amis, dit Le Tigre, nous ferons du spiritisme la prochaine fois. Le bon poète Emile Bonnier, qui vient de terminer son Chemin de l'Irréel, veut bien nous donner la primeur de ce poème (*)

Toser se lève, prétextant un article pressé à écrire avant le jour. Il demande à Daspres :

— Viens-tu ?

Mais Camille à demi-voix :

— Restez. Vous avez entendu assez de vers idiots ; écoutez donc le seul poète qui vienne ici.

Toser se retourne, voit l'hésitation de Pierre et que Camille a l'air de le retenir :

— Reste, mon vieux, reste. Tu as la chance rare de plaire à Mlle Ramel. Dépêche-toi d'en profiter.

 

Daspres se rappela toujours cette délicieuse fin de soirée. Le poète dit, en quelques mots simples et souriants, le sujet de son livre. Puis il se mit à réciter, doux, candide. Peu à peu il se grisait de ses rythmes et de ses évocations : sa voix se solennisait ou s'enthousiasmait ; elle donnait des ailes aux beaux vers qui tantôt s'élançaient en vol tourbillonnant, tantôt planaient d'une noblesse souveraine, le plus souvent glissaient, tels des cygnes harmonieux. Pierre, ivre de veille inaccoutumée, bercé par le chant des vers, entrait en un songe heureux, les voyait réellement ces oiseaux impalpables aux couleurs d'aurore, aux couleurs de brume, aux couleurs de nuit, aux nuances d'arc-en-ciel. Des visions peuplaient pour lui le salon transformé à chaque instant en décor de vague féerie. Les douces violences des fantômes élargissaient la pièce étroite jusqu'à lui faire contenir l'infini de la nature et du rêve ; leurs gestes d'harmonie supprimaient sans bruit le plafond bas, mettaient sur les têtes la beauté sereine du ciel, la splendeur horrible des orages ou l'agitation bruissante de la forêt. Et des brises passaient en caresses où des touffeurs pesaient asphyxiantes.

Il n'assistait pas seulement à un spectacle merveilleux : il traversait aussi des émotions diverses et profondes. Désolé, comme le poète, par l'agonie du jour et par l'abandon de je ne sais quelle joie, il le suivait

Dans sa chambre déserte où survit le Passé.

Bientôt la Nuit victorieuse s'apaise et, avec une voix de charme, console le poète et Pierre. Daspres sent, à la douceur calmante des mots, s'endormir une douleur inconnue.

Je suis la reine au profil sombre ;
Je verse le sommeil bienfaisant aux humains,
Sur la ville qui dort j'étends mes ailes d'ombre
Et je ferme les yeux sans nombre
Sous le repos béni de mes célestes mains.

A ceux qui souffrent, elle envoie son messager, le Songe

Dont les pâles regards sont des lys inéclos.

Autour de cet enfant de dix-huit ans, tout le réel, en effet, se transforme en songes de bonheur entre lesquels il hésite.

Des yeux de velours d'O. Le Tigre, il flotte au sourire lumineux de Mme Ramel, au regard franc et assuré de Camille. Il sent en son coeur les trouble d'une éclosion. Une question l'inquiète, informulée encore : « Laquelle est-ce que je vais aimer ? »

Cependant le discours de la Nuit continue, de plus en plus prometteur d'apaisements et de joies :

La vierge apprend de moi les mots les plus troublants,
      Je console son infortune :
C'est par moi que fleurit l'ivresse de ses flancs
Et mes doigts caresseurs entr'ouvrent les lits blancs
      Aux rayons bleus du clair de lune.

Simultanés, des rêves hallucinent Pierre. Il se voit lui-même dans les trois cadres d'un triptyque. A droite, les yeux profonds et la bouche violente de Tigre l'invitent à des perversités. A gauche, le sourire minaudier des lèvres et du regard de Mme Ramel l'appelle : « Viens à moi ! Je suis tout ce qu'il y a de bon dans la vie : je suis le plaisir simple et qui se répète, toujours pareil à lui-même. Plonge-toi dans ma grâce illusoire, mais dont l'illusion à chaque instant recommencée vaut une vérité éternelle. » Au centre, plus précis que dans les deux autres divisions, il se voit entouré d'une caresse et d'un soutien par les bras solides de Camille. Et elle lui dit, tranquille et forte : « Tu m'aimes et je t'aimerai. Ne va pas aux erreurs, méprise le mensonge du plaisir et le mensonge plus décevant de la perversité. »

Vers toutes sortes de buts vagues, des puissances de vie le soulèvent ; car, par la voix du poète, toujours la Nuit

Clamait vers l'infini l'ivresse de renaître.

Mais voici que se tait la Nuit, cette entremetteuse. Le poète est sorti. Il marche vaillamment ; ses fermes et chastes paroles dispersent le vol des promesses qui rendent lâche :

De nos vains préjugés répudiant l'approche,
Joyeux de devenir pour tous un étranger,
Tu resteras pensif sur la plus haute roche.

Où est-elle, la plus haute roche ? s'inquiète Daspres. Où est l'idée assez noble pour valoir qu'on s'isole ? Existe-t-elle seulement ? Le poète semble deviner son angoisse. Il lui répond :

Sache bannir le doute et ses conseils funèbres
Et réchauffe ton Ame au soleil de la Foi.

Pierre comprend et espère. Il est dans la période de crise et d'hésitation. Mais les nuits ne sont pas éternelles et demain le soleil se lèvera. Quel sera ce soleil ? Quelle foi nouvelle et virile l'arrachera à l'écrasement du doute, l'aidera à surgir à l'air libre au-dessus des croyances effondrées de son enfance? Son aspiration est double. Son esprit appelle une idée qui refasse son unité dispersée par l'étude des philosophes. Son cœur veut un amour. Il se replie sur lui-même en une méditation de douleur et d'espérance, tout entier au désir des deux choses qui lui manquent. Il entend, seulement comme une musique exquise mais dont le sens n'arrive plus à lui, les paroles caresseuses dela Volupté dressée, obstacle de joie, devant les pas du poète.

Mais le poète a écarté la seconde vision rencontrée au chemin des chimères. Il continue sa marche vers l'Idéal. Une troisième courtisane se lève devant lui, essaye les paroles lentes qui entourent peu à peu d'un filet indénouable. C'est la Mort, « la fiancée aux yeux calmes » dont le baiser donne les définitifs oublis. O. Le Tigre semble émue de son éloquence berceuse ; elle approuve par des hochements de tète persuadés :

Je suis Celle qui vient à l'heure solennelle,
La grande soeur clémente au geste de pardon.

Le Bouddha, au visage de paix, aux mains de bénédiction éternelle, semble heureux aussi des louanges que se donne la Princesse du Néant ou du Mystère :

      Je suis la bonne mère
Qui berce dans ses bras ses enfants endormis.
Un languissant parfum voltige sur ma bouche
      Où tremble le baiser
Et j'offre à ton désir de partager ma couche
Où ta soif d'Infini pourra se reposer.

Pierre s'attriste maintenant. Il songe que toute idée a des limites qui l'anéantissent ; que toute lumière est entourée, annihilée par l'infini des ténèbres. Combien de nuits interplanétaires nient le soleil ! Chaque pensée est fausse de la vérité de toutes les autres pensées, de la réalité aussi de tout ce qui reste inconscient. Et l'amour ne trompe pas moins que la pensée ou que le plaisir. Il le sent bien, lui qui fut entraîné tout à l'heure vers trois femmes à la fois. L'effort d'aimer ou de penser restera toujours vain : toujours l'unité, sans laquelle il n'est ni amour, ni pensée, tuera la multiplicité qui est la vie ou sera tuée par elle. Pourquoi s'attarder à un rêve humain ? pourquoi ne pas rendre ses éléments à la nature en lui disant : « J'ignore l'œuvre que tu voulus de moi. Reprends les matériaux dont tu me formas, et emploie-les suivant ton nouveau caprice. »

Mais la voix du poète chasse les pensées d'abandon. Il répond, très brave, à la Mort :

                        Je veux vivre.
Car celui qui renonce avant d'avoir souffert,
Celui qui ne va pas vers l'Idéal offert,
Abdique lâchement...

Et il conclut, glorieux d'espérance :

Vois, le Passé n'est plus et voici les Demains
Qui sacreront en moi l'apôtre de l'Idée.

Les vaillances de Daspres se relèvent victorieuses, mais cherchent, en une inquiétude, la cause à défendre, l'idée à faire triompher. « Oui, disent-elles, nous avons la force d'une longue route. De quel côté faut-il marcher ? Où est le but ? »

Emile Bonnier se taisait et, dans la surprise qui secoue devant les beautés véritables, chacun, oublieux de ses petites jalousies et de ses petites prétentions, vantait ces vers limpides et chatoyants comme des perles. Camille et Fauvel, ceux qui étaient sans envie et dont l'admiration persisterait à s'avouer, avaient proclamé immédiatement la supériorité de l'oeuvre. Les autres avaient suivi. O Le Tigre même, qui d'ordinaire n'admettait les éloges que pour elle, confessait son émotion. Sa jalousie et son admiration s'exprimaient à la fois par ce mot naïf :

— C'est beau comme si c'était d'un poète mort !

 

Chez le bas-bleu, les frissons littéraires étaient une déformation des émois sexuels. Incapable de tout ce qui est complet et de tout ce qui reste naturel, elle achevait les uns par les autres les pauvres demi-amours de sa vie et les demi-expressions des petits songes de ses livres. Une belle lecture ou quelques pages écrites la faisait rêver de tête à tète. Quand elle pouvait se faire dire des phrases passionnées, elle préférait cet excitant à l'alcool, au café, même au haschich. Rien, mieux que les déclarations et les tentatives hardies, ne la précipitait au rut d'écrire. Elle calcula qu'éperonnée par les vers d'Émile Bonnier, elle travaillerait en une verve pendant quelques heures. Puis elle dormirait une partie de la journée. Pour sa littérature de la nuit suivante, elle songea à se préparer un autre stimulant.

Au moment du départ, elle vint à Daspres, lui dit à demi-voix :

— Que faites-vous demain soir ?

— Rien d'intéressant, Mademoiselle.

— Voulez-vous revenir ici ? Nous causerions à notre aise, seuls.

Oh ! la lumière de ses yeux où brillaient toutes les fièvres ! Oh! l'ardeur sanglante de sa bouche !

Pierre la vit belle : une émotion de joie et d'orgueil lui fit croire son intelligence supérieure. Tout palpitant, il promit :

— A demain !

Il passa, ébloui de bonheur, dans la chambre où l'on jetait pêle-mêle, sur le lit, chapeaux et pardessus. Camille piquait l'épingle de son chapeau. Elle s'approcha et :

— Je parie que vous venez demain? dit-elle.

Daspres surpris ne répondait pas. Elle ajouta :

— Prenez garde. Ne vous laissez pas griser. On vous ferait souffrir.

Pierre s'irritait : « Mais elle est jalouse, mais elle est méchante ! » Il aurait voulu pouvoir la battre. Il lança, du moins, un mot qui lui parut blessant :

— Est-ce que vous faites ces recommandations à tout le monde ?

Elle sentit l'intention mauvaise, répliqua dans un rire :

— Ça me donnerait trop d'occupation.

Et elle reprit :

— Ne soyez pas fat du privilège, Monsieur. C'est surtout des enfants qu'on a pitié.


(*) Quand ce roman parut pour la première fois, en 1900, quelques critiques voulurent y voir un livre à clef. C'est le métier des critiques de se tromper.
Au Crime d'obéir, plus d'un détail est observé. Nul personnage n'est un portrait. Ce qui n'est pas invention est transformé par les nécessités esthétiques.
Le personnage le plus voisin d'un être rencontré est le poète Emile Bonnier. Il ressemble beaucoup à mon ami Emile Boissier, mort jeune et inconnu après, au moins, deux chefs-d'œuvre : Le Chemin de l'Irréel et Le Chemin de la Douleur.
L'analyse et les citations du Chemin de l'Irréel, qui ornent les pages suivantes, sont minutieusement exactes. [Note de la seconde édition (L'Idée Libre, 1925)]


Le salon d'O. Le Tigre vous a plu ? Vous en voulez encore ? Alors direction le chapitre XI...

 

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23 mars 2008 7 23 /03 /mars /2008 17:15

Un extrait de circonstance, en ce jour de Pâques. Il s'agit du récit de la "mort" et de la "résurrection" de Jésus par Han Ryner, dans son Cinquième évangile. Les guillemets employés se justifieront à la lecture du texte... En effet, dans Le Cinquième évangile, tous les miracles trouvent une explication rationnelle !

Cela n'exclut pas la poésie, comme on pourra le constater en lisant le Discours plus haut que la montagne qui se veut un dépassement des Béatitudes. C'est là que Ryner fait atteindre à Jésus les hauteurs de son individualisme stoïcien. Mais on remarquera que Jésus ne gardera de ces pensées qu'une vague impression, celle d'un songe perdu.

Le premier manuscrit du Cinquième évangile fut rédigé durant l'été 1906. Des fragments parurent l'année suivante dans La Phalange de Jean Royère, ce qui entraîna des désabonnements de la part de chrétiens ulcérés ! Ce n'est finalement en 1910 qu'est édité le livre chez Eugène Figuière, par souscription. C'est cependant l'ouvrage de Ryner qui aura, semble-t-il, le plus fort succès. Il sera réédité en 1922 chez Athéna et en 1976 chez Belfond, avec une préface de l'écrivain belge Franz Hellens.


Extrait du Cinquième évangile par Han Ryner

Chapitre XXII

Dès qu'il fut jour, les princes des prêtres, avec les anciens, les scribes et tout le conseil, ayant délibéré ensemble, emmenèrent Jésus lié et le livrèrent à Ponce Pilate, gouverneur.

Et ils commencèrent à l'accuser, affirmant : Nous avons trouvé cet homme qui séduisait la nation, qui défendait de payer l'impôt à César et qui se disait le Christ, c'est-à-dire le roi des Juifs.

Alors Pilate l'interrogea : Es-tu le roi des Juifs ? Et Jésus lui répondit : Je n'ai jamais tué personne et je n'ai jamais marché dans les chemins tortueux de l'injustice. Comment oses-tu me demander si je suis un roi ou un gouverneur ?

Pilate fut semblable à un homme qui n'entend point. Et il dit aux prêtres et au peuple : Je ne trouve aucun crime en cet homme. Ainsi, après l'avoir fait châtier, je le relâcherai.

Il leur dit encore : Vous savez que, chaque année, à la fête de pâque, je vous relâche un prisonnier. Lequel voulez-vous que je vous relâche, Jésus de Nazareth ou Barabbas ?

Ce Barabbas était un prisonnier insigne, un Zélote qui avait été arrêté pour meurtre dans une sédition. Dès que Pilate eut demandé qui ils voulaient délivrer, de Barabbas ou de Jésus, Nathanaël, qui était dans la foule, commença à crier : Délivre-nous Jésus de Nazareth.

Et il criait de toutes ses forces, espérant que les plus proches de lui crieraient comme lui, puis d'autres plus éloignés, puis tous les pauvres et les petits qui avaient acclamé Jésus à l'entrée de Jérusalem ou qui avaient aimé ses paroles dans le Temple.

Et il comptait aussi sur ces hommes qui crient toujours ce que d'autres ont crié avant eux.

Mais Jésus regarda sévèrement Nathanaël, et il lui dit : Qui t'a donné de choisir entre tes frères et que t'a fait ce Barabbas pour que tu le condamnes à mort ?

Il lui dit encore : Rappelle-toi la parole : Ne juge pas et tu ne seras pas jugé. Et Nathanaël, baissant la tête, se mit à pleurer.

Alors Eléazar, avec sa voix forte comme un tonnerre, cria : Remets-nous Barabbas.

Et les Zélotes et les Galiléens qui étaient avec Eléazar, et les prêtres, les scribes et les anciens crièrent : Remets-nous Barabbas.

Et le peuple, qui crie toujours ce qu'on a crié avant lui, répéta, comme un écho qui grossit les voix : Remets-nous Barabbas.

Le gouverneur demanda : Quel mal a fait ce Jésus de Nazaraeth ?

Mais Eléazar, et ses Galiléens, et les Zélotes, et tous ceux du Temple crièrent : Qu'il soit crucifié !

Et le peuple, qui ne sait que répéter les sottises et les cruautés de ceux qui maintiennent la Loi et aussi les sottises et les cruautés de ceux qui annoncent des changements prochains et le jour de la vengeance, répéta : Qu'il soit crucifié !

Alors Pilate, voulant contenter le peuple, leur relâcha Barabbas. Mais il fit encore un effort pour sauver Jésus.

Il le livra aux soldats pour être flagellé. Et il leur ordonna de le revêtir d'un manteau de pourpre, de lui mettre en main un sceptre de roseau et de lui poser sur la tête une couronne d'épines entrelacées.

Quand ils eurent fait ces choses, Pilate sortit de nouveau et dit au peuple : J'ai fait flageller cet homme. Mais sachez bien que je ne trouve en lui aucun sujet de condamnation.

En même temps, Jésus fut amené portant la couronne d'épines, le sceptre de roseau et le manteau d'écarlate. Et sa face était couverte de son sang et des crachats des soldats.

Et Pilate le montra au peuple, disant : Voilà l'homme ! Et ces mots furent une grande lumière inaperçue de tous, excepté de Jésus.

Car, si des aveugles marchent la nuit sur une route, parfois le bâton d'un aveugle frappe un caillou et fait jaillir des étincelles.

Mais ces étincelles n'éclairent personne : elles naissent et meurent devant des yeux que rien n'ouvrira.

Et Jésus dit : Tu l'as dit. Voilà l'homme, tel que le font les gouverneurs et les rois, quand ils veulent le protéger.

Mais personne n'entendit ces paroles. Car le peuple criait déjà : Qu'il soit crucifié !

Or, tandis que le peuple criait ainsi, Procula, femme de Pilate, envoya vers lui un serviteur, qui lui parla à voix basse.

Car Procula, femme de Pilate, était pieuse et craignant Dieu. Et, plus d'une fois, voilée et couverte de vêtements pauvres, elle était allée dans la foule qui écoutait Jésus.

Et plusieurs des paroles de Jésus étaient entrées dans son cœur, et elle aimait Jésus.

Pilate dit donc au peuple : Procula, ma femme, m'envoie dire : « Cet homme est juste et j'ai eu un songe qui m'a fort tourmentée à son sujet.   »

Mais les princes des prêtres crièrent : C'est un enchanteur : il envoie des songes aux femmes. Qu'il soit crucifié !

Et, comme Pilate ne savait pas encore ce qu'il ferait, ils lui dirent : Si tu le délivres, tu n'es pas ami de César ;

Car il se fait roi, il défend de payer l'impôt et il est en toutes choses ennemi de César.

Et ils dirent encore : Nous enverrons des lettres à César touchant cette affaire.

Alors Pilate eut peur de ce qu'ils écriraient à César et il leur livra Jésus pour être crucifié.

 

Ils le conduisirent au lieu nommé Golgotha, c'est-à-dire la place du crâne.

Et, selon la coutume, ils lui présentèrent le vin mêlé de myrrhe, qui enivrant les condamnés les faisait stupides et comme ignorants de la douleur.

Mais Jésus voulut connaître le goût de sa mort et il voulut rester jusqu'à la fin un homme qui pense et qui aime.

C'est pourquoi il repoussa le vin mêlé de myrrhe qui l'aurait fait mourir dans l'ivresse lourde et dans la stupeur.

Et il dit : Ma pensée n'est-elle pas le plus fort de tous les vins ? Et mon amour n'est-il pas devenu plus amer que la myrrhe ?

Ils le crucifièrent donc, et deux larrons avec lui.

Et les soldats lui disaient des outrages, et ceux qui passaient par là l'outrageaient, et les larrons qui étaient crucifiés à sa droite et à sa gauche l'outrageaient aussi.

Et Jésus disait : Que le pardon descende sur eux, car ils ne savent ce qu'ils font.

Plusieurs entendirent cette parole. Mais Jésus vit qu'il n'y avait auprès de lui aucun de ses disciples ni aucune des femmes qui l'aimaient.

Et il fut triste comme au jardin des Oliviers ; et il songea que sa mort serait inutile à tous les hommes.

Or, il reprit bientôt courage. Et il parla de nouveau, mais désormais nul ne put saisir une de ses paroles.

Car ce qui sortait d'entre ses lèvres était semblable à une voix dans le lointain ou à un bruit de source dans les roseaux.

Et il disait : O Père, que tu leur pardonnes ou non, et que tu sois ou non, moi je leur pardonne.

Mon cœur est un vase débordant et ma pitié coule sur leur tête, mais ils ne sentent point sa fraîcheur, et sa douceur ne les pénètre point.

Et jamais, je le crains, ils ne sauront ce qu'ils feront.

O les pauvres êtres ! Leur cœur n'est-il pas semblable à une bête grosse ? Et ce qu'elle porte, s'il venait à la lumière, serait le commencement d'un homme.

Mais l'enfant ne peut pas sortir, et nul médecin n'est là qui sache ce qu'il faut et qui porte dans ses mains les instruments nécessaires.

Et moi non plus je n'ai pas su accoucher leur cœur.

C'est pourquoi leur vie reste douloureuse comme la femelle en travail qui ne parvient point à se délivrer de son fardeau.

Et leur vie est une mort ; et ma mort est une vie.

En ce moment, Jésus ferma les yeux et il ne vit plus ce qui se passait au ciel ou sur la terre.

Et plusieurs demandèrent, pleins d'étonnement : Serait-il mort déjà ? Si on ne leur brise les jambes, il faut trois jours et plus aux crucifiés pour mourir.

Mais peut-être l'Eternel, qu'il appelait son Père, l'a secouru et a enlevé son âme dans les cieux.

Ou plutôt il était un puissant enchanteur ; et il voulait mourir, mais il voulait souffrir peu de temps ; et il a fait le prodige de mourir vingt ou trente fois plus vite qu'on ne meurt du supplice de la croix.

 

Mais ni Jésus ni son Père n'avaient fait de prodige. De sorte que Jésus vivait toujours. Et, regardant en lui-même, il se parlait sans remuer les lèvres.

Et il s'enseignait lui-même, en une grande joie, disant : Dans la plaine où je parlais au peuple, je ne voyais nulle vérité ; et, sur la montagne où je parlais aux disciples, je ne voyais pas encore les vérités les plus hautes.

Mais il a fallu que je sois suspendu comme un fruit entre le ciel et la terre, pour que je connaisse enfin les béatitudes qui ne se mêlent d'aucun souci et d'aucun regret.

Bienheureux les pauvres en esprit, ceux qui ne désirent ni les richesses de ce monde ni les richesses de cieux extérieurs à eux-mêmes ; car ceux-là seuls ne vendent point leur âme et le royaume intérieur leur appartient.

Heureux ceux qui sont dans l'affliction à regarder le dénuement et la servitude de leur âme ; car ceux-là auront toutes les richesses et toute la liberté ; et leur affliction n'est-elle pas le commencement de la consolation ?

Mais malheureux également ceux qui s'affligent ou se réjouissent à cause des biens présents ou à cause d'espérances futures. Car tous ceux qui regardent au-dehors seront déçus.

Et même que leur servirait de gagner le présent ou l'avenir, la terre ou le ciel, puisqu'ils ont perdu leur âme ?

Heureux les débonnaires ; car la terre les persécutera et le ciel les abandonnera. Et alors ils hériteront d'eux-mêmes.

Heureux ceux qui ont faim et soif d'être justes ; car leur faim est un rassasiement et leur soif elle-même les rafraîchit.

Mais malheureux également ceux qui ont faim et soif de la justice des autres hommes ou de la justice de Dieu, car il leur sera donné des pierres au lieu de pain et du vinaigre en place de vin. Et ils vivront dans la faim, dans la soif et dans le désespoir.

Et plusieurs d'entre eux tireront le glaive pour conquérir la justice extérieure. Mais ils deviendront eux-mêmes injustes ; et leur corps ou leur âme périra par le glaive d'autrui ou par leur propre glaive. Et ils mourront en blasphémant.

Heureux les miséricordieux ; car ils n'obtiendront miséricorde ni sur la terre ni dans le ciel. Mais ils sont ceux qui n'ont point besoin de miséricorde ; et, comme la source est plus haute que le fleuve, ils sont au-dessus de la miséricorde.

Heureux ceux qui ont le cœur pur ; car ils n'ont pas besoin de regarder autour d'eux ou de lever les yeux vers le ciel, mais ils ne craignent point de regarder en eux-mêmes.

Heureux ceux qui se procurent la paix, car ils seront appelés enfants d'eux-mêmes.

Mais malheureux ceux qui veulent procurer la paix aux hommes. Car tous les hommes seront leurs ennemis, et ils deviendront les prisonniers de leurs ennemis. Et ils s'attristeront parce que leurs paroles d'amour serviront de cris de ralliement pour les haines et leurs prédications de paix rendront les guerres plus terribles.

Heureux ceux qui sont persécutés parce qu'ils sont justes ; car la terre se lève contre eux et le ciel s'unit à la terre. Mais ils regardent en eux-mêmes, et ils connaissent le seul royaume où puisse régner la justice.

Heureux ceux qui sont pauvres sans se tourmenter de richesses proches ou lointaines, personnelles ou communes ; ceux qui ne veulent pas de consolation extérieure ; ceux qui sont débonnaires, justes, miséricordieux, purs et pacifiques. Car le monde les persécutera et Dieu les abandonnera.

Mais ils ne craindront ni Dieu ni les hommes, et ils s'enfermeront en eux-mêmes comme dans une citadelle imprenable.

Et ils vivront et mourront dans le royaume des richesses que les vers ne gâtent point et que les voleurs ne ravissent point ; dans le royaume de la vraie lumière, de la vraie joie, de la seule bonté, de la seule justice et de la paix unique.

Et ils pardonneront à la terre et au ciel, qui ne savent point ce qu'ils font.

 

La neuvième heure étant venue, Jésus eut une défaillance, et il crut qu'il s'endormait pour toujours, et sa tête tomba sur son épaule.

Et le centenier qui commandait aux soldats fut émerveillé de la beauté nouvelle qui revêtait la face du crucifié. Et il dit à ceux qui étaient là : Pour la première fois, il y a eu du bonheur en ce lieu.

Mais le centenier fut lui-même étonné de sa parole comme s'il avait entendu une parole étrangère. Et il ne la comprit point. Car il était semblable à un homme ivre qui dit la vérité et qui ne sait pas ce qu'il dit.

Comme il était déjà tard et que c'était le jour de la préparation, c'est-à-dire la veille du sabbat,

Joseph d'Arimathie, qui était un ancien très considéré et un ami secret de Jésus, vint avec hardiesse vers Pilate et lui demanda le corps.

Pilate s'étonna qu'il fût déjà mort ; et, ayant fait venir le centenier, il lui demanda s'il était mort.

Le centenier dit : C'était un homme faible comme un enfant ; il était déjà presque mort à la sixième heure, quand nous l'avons crucifié, et il est mort environ la neuvième heure.

Pilate donna donc le corps à Joseph. Et, quand il fut seul, il dit : Si ce juste est encore vivant, je m'en réjouis. Car je l'aurai sauvé sans courir aucun danger.

Joseph, ayant acheté un linceul, vint en hâte avec Nicodème. Ils descendirent Jésus de la croix, l'enveloppèrent dans le linceul et le portèrent près de là dans un sépulcre neuf qui était taillé dans le roc.

Et Marie de Magdala, et Johanna, femme de Chuzas, et Marie, mère de Joses, virent où ils le portaient, et elles s'en allèrent.

Quand Joseph d'Arimathie et Nicodème furent seuls dans le tombeau avec le corps de Jésus, Joseph dit : Je n'ai pu apporter d'aromates. Mais nous reviendrons l'embaumer le lendemain du sabbat, dès le premier matin.

Et Nicodème dit : Moi non plus, je n'ai pas apporté d'aromates. Mais j'ai apporté des remèdes et des cordiaux. Car il faut trois jours et plus pour mourir sur la croix, et il n'y est resté qu'un petit nombre d'heures.

Et Joseph d'Arimathie se mit à trembler. Et il dit : Tais-toi, Nicodème. Ne me donne pas de fausses espérances.

Et, s'approchant du corps, il ajouta : J'ai peur d'espérer.

Mais Nicodème lui dit : Regarde. Sa poitrine vient de se soulever. Regarde. Ses paupières ont frémi comme si ses yeux allaient s'ouvrir.

Et Joseph, mettant une main sur son cœur qui battait trop fort, dit : Souvent ceux qui veillent les morts croient les voir remuer.

Mais Nicodème s'était assis, et il avait pris Jésus sur ses genoux. Et il dit, comme quelqu'un qui voudrait crier de joie mais qui sait qu'il ne faut pas crier : Il est vivant.

Et ils se mirent à le soigner. Et Jésus murmura, comme quand on sort du sommeil : J'étais si heureux : les hommes étaient heureux et leur bonheur était mon œuvre. N'est-ce qu'un rêve ?

Mais Joseph d'Arimathie lui dit : Ne parle pas, Maître ; ne te fatigue pas. Car tu sors péniblement des ombres de la mort.

Et, après lui avoir donné les premiers soins dans le tombeau, quand la nuit fut épaisse, ils le transportèrent jusqu'à la maison de Nicodème.

Le matin du sabbat, Joseph d'Arimathie alla chez les Esséniens qui habitaient au nombre de quatre mille et plus dans le voisinage de la mer Morte.

Et qui aimaient Jésus, parce qu'il disait des préceptes semblables à leurs préceptes et parce que ses paraboles étaient vêtues de blanc comme leurs paraboles.

Et il leur dit tout ce qui s'était passé à Jérusalem, et que Jésus était toujours vivant, et qu'il ne pouvait demeurer à Jérusalem, de crainte qu'il tombât entre les mains de ses ennemis.

Quelques-uns parmi les Esséniens revinrent avec Joseph d'Arimathie. Et, dans la nuit qui finit le sabbat, ils transportèrent Jésus au milieu de leurs frères.

Mais Jésus voulut qu'on apprît à ses disciples qu'il avait échappé à la mort.

De sorte que deux Esséniens vinrent au sépulcre et rejetèrent la pierre que Joseph d'Arimathie et Nicodème avaient mise pour fermer l'entrée du sépulcre et pour empêcher que quelqu'un vît que le sépulcre était vide.

Et ils restèrent assis dans le sépulcre pour voir ce qui arriverait et pour dire aux premiers qui viendraient les paroles que Jésus leur avait demandé de dire

.

Or, le sabbat étant fini et le matin étant arrivé, Marie de Magdala, Johanna, femme de Chuzas, et Marie, mère de Joses, vinrent au sépulcre apportant des aromates et des parfums.

Et elles trouvèrent que la pierre de l'entrée du sépulcre avait été ôtée.

Et elles entrèrent en s'étonnant et le cœur plein de crainte.

Et elles ne trouvèrent point le corps de Jésus dans le sépulcre ; mais deux hommes y étaient avec des vêtements blancs comme la neige.

De sorte qu'elles étaient de plus en plus effrayées et elles baissaient le visage vers la terre. Mais ils leur dirent : Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est parmi les vivants ?

Il est sorti du tombeau. Et il a dit : « Que ceux qui m'aiment reviennent en Galilée. Et là, ils me verront.

Car je ne puis rentrer à Jérusalem, où mes ennemis se saisiraient encore de moi.   »

Et, étant revenues du sépulcre, elles racontèrent aux onze toutes ces choses.

Mais ce qu'elles disaient leur semblait une rêverie, et ils ne les crurent point.

Toutefois Pierre se leva et courut au sépulcre ; et, s'étant baissé pour regarder, il ne vit que le linceul qui était à terre ; puis il s'en alla, admirant en lui-même ce qui était arrivé.

Et il dit aux autres : Je savais bien que son Père viendrait à son aide et qu'il sortirait du tombeau. Car il est le Christ et, pour nous donner un signe, il a voulu, avant de triompher des hommes, triompher de la mort.

Et il veut que ses ennemis le croient enfermé dans le sépulcre, afin qu'il les surprenne dans leur confiance et dans leur orgueil,

Et afin qu'il les fasse tomber de plus haut dans la honte et dans la mort.

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24 février 2008 7 24 /02 /février /2008 10:19

Résumé des épisodes précédents : Après avoir quitté son poste de l'Université de Platanople (cf. chapitre X), le père Diogène mène la vie d'un vagabond, pardon!, d'un philosophe cynique, par les jolies routes de France. Vie plutôt paisible entrecoupée de plaisants dialogues avec gendarmes, prêtres et paysans. Pour manger, il mendie son pain. Immanquablement, il fallait bien qu'il rencontre l'une des cibles favorites de Han Ryner : le juge.


Le Père Diogène

Chapitre XV

La première fois que des gendarmes l'avaient interrogé, le père Diogène avait déclaré qu'il allait peut-être à Paris. Peut-être en effet, y arriverait-il un jour. Il semblait s'en rapprocher lentement.

Il n'était pas rare qu'il restât allongé toute une après-midi auprès du rire d'un ruisseau. Il s'asseyait des heures au sommet d'une colline quand le panorama lui paraissait plaisant.

Il suivait les chemins que leur beauté naturelle ou sa disposition de l'heure lui rendait attrayants. Parfois, sans intention hostile ni désir de le prendre, il poursuivait un lièvre à la course ; et il poussait des éclats de rire comme un enfant qui joue.

Dans les forêts, il allait sans direction, se charmant aux efforts, devinés plus que vus, du proche printemps.

Nulle hâte chez lui et nulle fièvre. Nul désir d'être autre part. Ce fou, par certains côtés, n'était-t-il pas plus sage que toute son époque ?

Mais, si deux routes lui paraissaient également agréables ou égalemment indifférentes, il consultait le poteau indicateur ou sa boussole. Alors, selon une vieille et négligente volonté, il allait vers Paris.

Rien de plus capricieux et de plus délicieux que sen voyage .

Depuis un mois, il avait quitté Platanople ; depuis quinze jours, nul agent de l'autorité ne l'avait persécuté eu même interrogé. Les gendarmes, soit qu'ils eussent reçu des ordres, soit que la réputation de l'étrange chemineau suffit à le protéger, le regardaient passer avec indulgence. Presque toujours ils portaient les doigts vers leur front ; on pouvait croire que c'était pour ébaucher le salut militaire. Il leur arrivait de dire d'un ton protecteur :

— Bonjour, l'Homme-Nature.

Lui avait adopté le salut grec : Réjouissez-vous. Mais il l'avait approprié à sa doctrine, en avait fait, par une légère addition, sentence philosophique et matière à méditer :

— Réjouissez-vous selon la nature.

Quand il pénétrait dans une maison, il prononçait :

— Que la paix, que la joie, que le rythme de la nature entrent avec moi dans cette demeure.

En quittant des gens qui l'avaient invité ou lui avaient donné le coucher dans la paille de la grange, il répétait presque sur un ton de prière :

— Que la paix, la joie et le rythme de la nature restent derrière moi dans cette demeure !

Peu à peu il se faisait des formules, prenait des habitudes, se créait des manières de rites.

Quand il prononçait les mots « rythme de la nature », sa main, peut-être sans qu'il en eût conscience, dessinait, dans l'air, sur une porte ou sur sa poitrine, une figure circulaire.

Il avait trouvé aussi ses formules de mendiant :

— Donnez-moi un morceau de pain parce que je suis un homme et parce que vous êtes un homme.

Ou, plus simplement :

— Homme, donnez un morceau de pain à un homme.

Quand il s'adressait à une femme, il l'appelait, selon son âge : Mère de l'homme, sœur de l'homme ou fille de l'homme.

Il ne remerciait pas. Il félicitait :

— Réjouissez-vous d'avoir agi en homme... Réjouissez-vous d'avoir agi en mère de l'homme...

Ou bien il appelait sur l'être généreux la paix, la joie et le rythme de la nature.

Repoussé, il disait en riant :

— Il faut pourtant que tout le monde mange, même ceux qui sont trop grands pour travailler.

Un commencement d'habitude lui fournissait ses formules ordinaires. Mais les circonstances ou son état d'esprit lui dictaient de nombreuses variantes.

On l'entendait proclamer, par exemple, sur le ton du reproche ou sur celui de la louange :

— Le pain que tu donnes est le pain qui te nourrit le mieux.

Parce que presque toujours on le recevait bien, des pauvres essayèrent de s'attacher à lui. Il les accueillait fraternellement et partageait avec eux sa nourriture. Même, quand il avait un compagnon, il refusait toute invitation qui s'adressait à lui seul. Néanmoins on le quittait bientôt, parce qu'il disait des choses trop difficiles.

— Un jour avec lui, ça passe encore. Mais, le second jour, on a mal à la tête.

Ceux qui avaient voulu s'associerà sa vie lui adressaient un reproche autrement grave :

— Ce fou ne se contente pas d'être fou dans ses paroles. Il refuse l'argent !

Quand on lui offrait un sou, il disait avec un geste de recul :

— Je demande du pain parce que la nature veut que j'aie faim ; mais l'argent ne se mange pas.

— Qui t'empêche d'acheter du pain avec ?

— Ce pain serait-il encore propre ?... A combien d'usages ignobles a servi une pièce de monnaie, même la plus humble.

— Mais l'argent est nécessaire pour le commerce, pour les échanges.

— Quel besoin y a-t-il d'échanger ? Que chacun donne ce qui ne lui sert pas et tous seront comblés.

— La vie deviendrait vraiment un peu simple !

— As-tu vu jamais une beauté véritable qui ne fût pas simple ?

On devine que le dialogue variait selon la tournure d'esprit de l'interlocuteur. Mais la rigide doctrine du cynique le ramenait toujours à peu près aux mêmes lignes.

Un mois après son départ de Platanople, il marchait sur la rive gauche le long de la Loire, et sa marche suivait la marche des eaux. Il semblait avoir oublié Paris. Le fleuve le charmait. Le longerait-il jusqu'à la mer ? Peut être. Mais peut-être obliquerait-il au premier pont ou tout à l'heure, n'importe où, traverserait il en nageant.

Deux gendarmes dénués d'indulgence le virent demander un morceau de pain à la porte d'une ferme. L'un deux exprima :

— La circulaire, hein... Faut arrêter l'Homme Nature, hein.

— Tous les mendiants, qu'elle dit la circulaire. Nous l'avons vu mendier. Tant pire pour lui.

Le parquet de Tours avait, en effet, deux jours auparavant, recommandé aux brigades de son ressort un redoublement de vigilance et de sévérité contre les mendiants qui, parait-il, devenaient nombreux dans la contrée, insolents et parfois dangereux.

Un jeune juge d'instruction interrogea le cynique. Personne, dans le monde qui s'occupe des délinquants n'ignorait l'histoire de l'Homme-Nature.

Le jeune juge était, même si nous dédaignons l'argot et, comme il convient, parlons en termes nobles de messieurs les magistrats, un vrai curieux.

— Il y a des choses que, malgré ma bonne volonté, je ne parviens pas à comprendre, — dit l'intelligent jeune homme. Pourquoi n'êtes-vous pas resté professeur ?

Le cynique répondit de sa voix la plus douce :

— Mon travail, — pardon! mon service — me paraissait presque aussi ridicule que le vôtre.

Le juge eut le sursaut vite réprimé de l'homme qui ne veut pas entendre. Il fit remarquer, et son accent fut l'accent du penseur qui atteint aux dernières profondeurs de la pensée :

— C'est précieux, une chaire, pour quelqu'un qui, comme vous, croit avoir à enseigner des vérités méconnues.

— Enseignée officiellement, la vérité devient mensonge.

Si le juge n'avait su d'avance qu'il avait affaire à un fou, il eût bondi d'étonnement. Heureusement, il savait d'avance et il ne bondit pas tout à fait. Il ouvrit pourtant, au-dessus d'une large bouche, de larges yeux, il sentit que sa taille se redressait et que ses bras se soulevaient.

—>Que voulez-vous dire ? — demanda-t-il.

— Si je consens à parler au nom de l'Etat, moyennant des appointements fournis par l'Etat, quelle signification conserve mon mépris pour l'Etat ?

— Mais l'Etat actuel n'a rien de méprisable, je suppose. Après tant de magnifiques progrès moraux, sociaux et politiques, l'Etat n'est plus que le peuple lui-même.

— L'Etat dit : « Je suis le délégué du peuple auprès du peuple », comme il disait autrefois : « Je suis le mandataire de Dieu auprès des peuples. » Car les mensonges s'usent dans leur marche et on les ressemelle de temps à autre. Mais l'Etat qui ne mentirait plus, c'est donc qu'il cesserait de parler.

— Le despote n'explique rien. Sic volo, sic jubeo. Le despotisme serait-il votre gouvernement préféré ?

— La peste est-elle, monsieur le juge, votre maladie préférée ? ou votre politique trouve-t-elle le choléra plus avantageux ?

— Quel rapport y a-t-il entre ce que vous dites ?... commença le juge dans un haussement d'épaules.

Mais il eut le beau sourire lumineux de l'homme qui vient de comprendre brusquement :

— A vos yeux, un gouvernement serait donc une maladie ?

— Vous l'avez dit, ô le plus perspicace des juges.

— Vous avouerez pourtant qu'il y a une différence entre notre République si libérale et...

Le juge s'arrêta, noblement inquiet, an bord du précipice moral. Louer un gouvernement, surtout celui dont on jouit, quel agréable devoir ! Mais blâmer un gouvernement quelconque reste toujours scabreux. Eh! si on allait en jouir demain et juger en son nom...

— La différence que vous signalez, monsieur le juge, est proprement incommen - surable. Je vous prie de croire que je sais l'apprécier et m'en féliciter. Il y a deux cents ans, on m'eût condamné au nom de Dieu ou au nom du Roi. Aujourd'hui on m'épargnera de telles humiliations et on me condamnera au nom de moi-même ; c'est moi-même qui me condamnerai par l'organe de gens qui n'expriment que ma propre volonté souveraine. Cette pensée me rend plus fier qu'on ne saurait dire. Je me glorifie à songer que ma volonté souveraine me vole avec les mains des riches et me juge avec la voix des juges. Je suis à la fois mon prisonnier et mon geôlier : je sens entre mes doigts les clés qui m'enferment et c'est moi qui veille pour empêcher mon évasion. La sociologie, décidément, est à son apogée. L'Etat d'aujourd'hui sait enfin avec quelle magnificence le peuple est idiot et dans l'exploitation de la stupidité intarissable il manifeste la plus hardie et la plus sûre des subtilités.

Il continuait, le pauvre fou :

— Celui qui ne méprise pas l'Etat est complice du mensonge, au moins par une sottise quise laisse prendre aux plus naïves apparences. Il accueille le mensonge, parce que le mensonge proclame : « Je suis la vérité ! » Mais se proclamer la vérité, n'est-ce pas, si j'ose dire, le métier du mensonge comme le ministère du prêtre et du juge ?... Si, payé par le mensonge, je dis la vérité, je ne suis plus qu'un valet qui médit de son maître.

— Je vous trouve dur pour votre passé.

— Tout homme et tout juge a été enfant. Mais les enfants qui deviennent des juges, M. le juge, sont un peu plus nombreux que les enfants qui deviennent des hommes. Dans mon enfance, disait Diogène l'ancien, je salissais mon lit ; je ne rougis plus de cette faiblesse d'autrefois.

— Ainsi vous méprisez toute situation officielle ?

— Ne me forcez pas, M. le juge, à vous répéter trop souvent des vérités qui sont utiles seulement quand on se les dit à soi-même.

— Vous auriez pu entrer dans l'enseignement libre.

— Vous seriez bien aimable de m'indiquer où se trouvent l'enseignement dont vous parlez et sa précieuse liberté. Pour moi, j'ai rencontré en France deux enseignements : celui qui est esclave de l'Etat ; celui qui est esclave de l'Eglise.

— Cet enseignement libre, dont vous regrettez l'absence, pourquoi n'avez-vous pas essayé de le créer? Voilà une tentative noble et qui devait vous séduire.

— Est-ce parce que vous me croyez fou que vous me conseillez une folie ? Ou pensez-vous vraiment qu'on peut cueillir la lune au fond du puits ?

— Vous n'êtes pas très clair, M. le philosophe.

— Parce que, M. le juge, vos yeux sont fermés aux vérités les plus éclatantes. Apprenez donc, puisque vous ignorez tout, que celui qui reçoit de l'argent pour parler mentira nécessairement.

— Comment cela ?

— La vérité est toujours désagréable à l'argent, M. le défenseur de l'argent. Elle met l'argent en fuite. Celui qui veut attirer quelque argent est condamné à la cacher. Ou, s'il la montre, c'est en riant, comme on fait voir une curiosité un peu ridicule. Et il l'étiquette paradoxe. L'auditeur entend: mensonge ; et l'auditeur est amusé, non irrité ou instruit.

— Il semble qu'avec votre philosophie, on devrait travailler de ses mains.

— A qui appartient aujourd'hui la terre, qui seule mérite d'être travaillée ?

— Si donc vous aviez un champ ?...

— Je le laisserais en friche, M. le juge. Car le travail qui produit, vous avez su en faire un crime.

— Vous m'étonnez, père Diogène.

— Si j'avais la naïveté de travailler, l'Etat ferait de moi le complice de toutes ses infamies. Par mille impôts brutalement directs ou subtils et sournois, il me prendrait une grande part des produits de mon travail. Il s'en servirait pour engraisser ses juges et ses préfets, pour entretenir ses soldats et ses généraux, pour soutenir toute son immense bande de malfaiteurs.

— Vous ne prétendrez pas que mendier soit obéir à la nature !

Le juge touchait le point sensible.

—  La société a tant envahi. Elle a tout embrouillé. Elle a rendu impossible à tous l'obéissance à la nature.

— Vous condamnez vous-même votre tentative.

— Je me rapproche autant que je le peux de l'état de nature, idéal aussi inaccessible que la santé parfaite. La santé parfaite n'est qu'une idée et une limite. Cela vous empêche-t-il de combattre les maladies qui vous assaillent ?...

— Mais croyez-vous que la mendicité ?...

— J'admire ce mode de vie au-dessus de tous les autres, parce que la société le méprise plus que tous les autres. Indiquez-moi un moyen plus éclatant d'exprimer mon dédain pour votre société ; pour tout ce qu'elle vante, argent et travail ; pour vos lois ; pour ce que votre emphase ose appeller l'honneur... Vous rendez impossible toute vie naturelle. Je veux du moins ma vie aussi anti-sociale que possible. Je ne puis être complètement dans la nature ; je l'exagère plutôt que de l'amoindrir. Car je ne vis pas en égoïste, mais en apôtre. Ne comprenez-vous pas que j'exerce, de la seule façon efficace, cet enseignement libre dont vous parliez comme un aveugle parle des couleurs ? Je m'offre en exemple à tous les yeux. Il y a une optique philosophique aussi bien qu'une optique théâtrale ; et l'exemple qui veut être remarqué doit être grossi. Diogène l'ancien disait : « Je suis le maître de musique qui force le ton pour y ramener les autres. »

Le malheureux juge, noyé sous ce flot de paroles, perdu dans cet océan de paradoxes, ne parvenait plus à faire le départ entre ce qui était complètement fou et ce qui peut-être offrait quelque apparence de raison.

Il lançait un argument, qui lui paraissait très puissant :

— Si tout le monde mendiait ?...

— Si tout le monde était juge, monsieur le juge ?...

M. le juge, froissé par la comparaison, remarquait sévèrement :

— Ça n'est pas la même chose.

Mais le père Diogène se contentait, pour toute réponse, d'un rire éclatant et prolongé.

Le juge fronçait les sourcils :

— Vous savez que la mendicité est interdite.

— Je n'ignore pas que ce que vous appelez votre devoir vous ferait mettre en prison Diogène, Jésus et François d'Assise.

— C'est aux lois de son temps et de son pays qu'on doit obéir.

— Aux seules lois de la nature, monsieur le juge Les juges qui ont obéi aux lois de leur temps et de leur pays ont empoisonné Socrate et crucifié Jésus. Ils ont tué longtemps des martyrs chrétiens ; puis, les lois ayant changé la direction de leur cruauté, ils ont brûlé des hérétiques innombrables. Les juges qui ont obéi aux lois de leur temps et de leur pays, dès que leur temps est passé et sa forme de mensonge, apparaissent les plus misérables des hommes et les plus coupables.

Irrité à la fois et amusé, le jeune juge d'instruction continua longtemps cette controverse. Puis, il alla conférer avec le chef du Parquet. Ils trouvèrent inutile, si intéressante qu'elle fût, de rendre publique cette controverse. Or il paraissait difficile de condamner le père Diogène sans lui permettre de se défendre. Ce diable d'homme ne se laisserait pas imposer silence et le procès d'un ancien professeur d'Université devenu volontairement un vagabond et un mendiant éveillerait « une curiosité malsaine ».

— Remettons-le en liberté, — conclut le Procureur. Il s'attarde peu en un même lieu. Il nous débarrassera bientôt.

Le jeune juge voulut converser une fois encore avec le père Diogène. Quelques-unes de ses questions parurent peu discrètes au cynique, qui répondit avec une malice agressive.

— Ne vous ennuyez-vous pas d'être toujours seul ?

— S'il m'est arrivé quelquefois de m'ennuyer, monsieur le juge, c'est que je n'étais pas seul.

Le juge se rappela toujours avec colère les derniers mots échangés.

Il disait, ce brave jeune homme, avec un mélange, assez naturel à son âge, de coquetterie et de naïveté :

— Je crains que vous ne gardiez de moi un mauvais souvenir.

— Ne craignez rien, monsieur le juge. Un de mes maîtres m'a appris que la plus nécessaire de toutes les vertus, c'est de savoir oublier le mal.

Le philosophe ajouta, après un court silence :

— Je réussis très bien cet utile exercice : il faut que j'aie un juge ou un imbécile devant moi pour que je me souvienne qu'il existe des imbéciles et qu'il existe des juges.

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21 février 2008 4 21 /02 /février /2008 10:43

Résumé des épisodes précédents : au chapitre VI, Julien Lepère-Duchêne se voit refuser la main de la douce Lucie Mortalis. C'est la goutte d'eau qui met le feu au chameau : il se confectionne un costume de Cynique antique — manteau, sandale, besace et bâton — et décide de partir vivre par les chemins la vie selon la Nature. Auparavant, il va faire son coming-out philosophique dans l'amphitéâtre de son Université. Tout Platanople accourt. Les réactions sont vives et le néo-Cynique manque de se faire lyncher. Les forces de l'ordre doivent intervenir et le père Diogène « fait son entrée dans la vie libre entre deux gendarmes »...


Le Père Diogène

Chapitre X

Les gendarmes ont conduit le père Diogène jusqu'à sa porte. Chez lui, il lave le sang dont son visage est couvert, il mange un morceau de pain, boit un verre d'eau et se couche.

Il se dit qu'il doit, la veille de son départ, se manifester à lui-même son calme en dormant aussi profondément que dorment, aux veilles de leurs premières batailles, les généraux d'oraisons funèbres. Mais le père Diogène est un homme à insomnies et nul raisonnement n'a pour lui de vertu dormitive.

Ce ne sont pas les légères démangeaisons de son front meurtri et de sa joue déchirée qui le tiennent éveillé. C'est l'abondance des pensées, la soudaineté de l'arrivée de quelques-unes, la fuite coquette de quelques autres, la façon brusque dont elles apparaissent et disparaissent, la danse de vertige dans laquelle elles se joignent, se mêlent et se confondent.

Le cynique entend sonner toutes les heures à tous les clochers de Platanople.

— Pourtant, — s'affirme-t-il, — il est impossible d'être plus calme que je ne le suis. Ma résolution, depuis qu'elle est prise nettement, ne me trouble plus.

Il hausse les épaules devant l'image d'Alexandre et de Condé endormis :

— Si faible que fût leur pensée, ils sentaient bien que, victoire ou défaite, l'événement du lendemain changerait peu de chose à la marche de l'humanité. Mais moi qui viens, tout simplement, renouveler l'âme humaine...

Et il revoit Jésus au Jardin des Olives. Il ne dort pas, celui-là. Il tremble et il supplie parmi la sueur de sang et d'eau.

— Ce n'est pas, — songe le père Diogène avec sa modestie coutumière — que je veuille comparer le facile courage de monter au Calvaire et de mourir en quelques heures avec la vaillance de vivre, cinquante années peut-ètre, de la vie naturelle. Héros et martyrs sont bien petits garçons auprès d'un cynique.

Sur le matin, il finit pourtant par s'endormir. Il avait entendu sonner plusieurs fois les cinq coups de cinq heures. Il n'entendit pas la demie.

Quand il s'éveilla, de pâles rayons, par la fenêtre toujours ouverte, pénétraient dans la chambre.

Il leur sourit comme à des amis.

— Tu te mets en fête, généreuse Nature, pour célébrer mon entrée dans la vie naturelle.

Après une rapide toilette, il revêtit ce que Platanople appelait un costume de capucin. Il rangea soigneusement dans sa besace tout ce qu'il voulait emporter. La poche de derrière contenait du pain, des oignons et des olives. Dans la poche de devant il disposa, en riant de deux façons bien différentes, une petite lampe électrique et les pièces de monnaie qui lui restaient. Il prit aussi une minuscule boussole, un solide couteau à plusieurs lames, différents papiers et un paquet de grosse ficelle.

Il s'éloigna de la ville en remontant le cours de la rivière. Près du premier village, les gamins, libérés par le jeudi, l'entourèrent.

Il leur sourit, fouilla dans la besace, chercha l'argent qu'il avait emporté. Il dit au plus grand des enfants :

— Si tu réussis un beau ricochet avec cette pièce de cinq francs, je te donne ce sou.

— Les pierres plates ne manquent pas — dit l'enfant effaré et hésitant — pour faire des ricochets.

— Rien, mon petit ami, n'est aussi plat que l'argent.

Le cynique commença à faire glisser et bondir sur l'eau les pièces de monnaie.

Le geste eut pour les enfants on ne sait quoi de redoutable. Un homme qui jette de l'argent dans une rivière parut à leur conscience obscure capable de tous les crimes. Les uns, cachés derrière les arbustes, regardaient avec angoisse. Les autres fuyaient. Et ils criaient :

— Il y a un capucin qui fout l'argent à l'eau !

Une partie du village revint bientôt avec les enfants. Maintenant le père Diogène — décidément il était capable de tout ! — se montrait nu comme le nouveau-né que la société, sous les espèces et apparences d'une sage-femme, n'a pas encore eu le temps de revêtir de sa première livrée. Vêtements et besace, roulés en paquet, étaient attachés sur sa tête. Il dit aux arrivants :

— J'ai appris à vos enfants à quoi peut servir l'argent.

Et il entra dans l'eau glaciale. Il nagea puissamment, aborda sur l'autre rive, se roula sur l'herbe pour s'essuyer. Puis il se coula dans son costume et, longtemps suivi par des regards ébaubis, il continua sa marche.

Quand la belle saison fut venue, plusieurs villageois, se rappelant les récits éblouis des enfants, plongèrent dans la rivière, cherchèrent parmi les cailloux du fond. Personne n'a rien trouvé, jamais. Pourtant, à la veillée, on raconte, de plus en plus ample, ornée de détails de plus en plus précis, l'histoire du capucin qui jeta dans la rivière le trésor du couvent pour que la République ne puisse pas s'en servir.


Dans le prochain billet, au chat-pitre XV, vous pourrez lire l'une des tribulations du Père Diogène — dans la panière d'un chat, oui, d'un chat-fourré...

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22 novembre 2007 4 22 /11 /novembre /2007 10:13

A la fin du premier chapitre (que l'on peut lire ici), Julien Lepère-Duchêne tombait amoureux d'une jolie étudiante. Les quatre chapitres suivants laissaient de belles espérances d'union matrimoniale. L'affaire va-t-elle être conclue ? [ou comment "feuilletonniser" un roman philosophique...!]


Le Père Diogène

Chapitre VI

Pour la demande officielle, M. Lepère-Duchêne portait la plus correcte des redingotes et la plus boutonnée. Ses mains, suant dans des gants très fins, soutenaient un magnifique huit-reflets.

Pierre Mortaly était, depuis quelques années, un homme somnolent. D'un demi-sommeil presque continuel il se réveillait pour bafouiller, en bouts de phrases, des manières de sermons à l'honneur de la Religion et de l'Armée, « grandes écoles de respect, » et pour crier des injures aux jeunes générations.

Quoique Marthe l'eût stylé de son mieux pour la dangereuse entrevue, elle crut nécessaire de se trouver auprès de lui. Même il lui sembla utile de garder Lucie dans le salon. Si le vieux marguillier laissait échapper quelque parole trop vive, un sourire de Lucie arrangerait les choses, calmerait M. Lepère-Duchêne, l'empêcherait de répondre sur le même ton.

Bientôt madame Mortaly regrettait cette dernière précaution. Tout se passait vraiment assez bien et il eût mieux valu s'en tenir aux habitudes, pouvoir dire en dilatoire conclusion :

— Nous en parlerons à notre fille.

Pierre Mortaly, colonel en retraite, officier de la légion d'honneur, président de la fabrique de l'église Notre-Dame-des-Nues, bafouillait avec conviction :

— Très honoré, Monsieur, très honoré... Université, corps très honorable, Monsieur, très honorable corps... Armée de l'intelligence... Clergé de la science profane... Honoré, Monsieur, comme si ma fille m'était demandée par... par un commandant, Monsieur, qui serait en même temps grand-vicaire.

Devant cette conception saugrenue, Marthe crut devoir expliquer :

— Monsieur Mortaly a souvent le mot pour rire.

Mais l'officier de la légion d'honneur, dans un haut-le-corps offensé :

— Jamais rire, Madame, des choses respectables... Professeur, officier, prêtre, rien de risible... Formé, Madame, par l'Armée et la Religion, grandes écoles de respect. Pas comme ces jeans-foutres de jeunes gens qui rient de tout, Madame... qui rient de tout... Ou plutôt non, ces messieurs rigolent... Parole, ça rigole... Parlent argot... Rigolent au nez de belle langue française et à sa barbe... Université, gardienne de belle langue française, Monsieur... Belle langue française, partie de la patrie... Positivement, partie de la patrie... Religion de belle langue française... Prêtre de cette grande religion, Monsieur... Tenir ferme, Monsieur, le drapeau de la grammaire.

Le correct Lepère-Duchêne ne souriait pas. Sa tête répétait gravement le signe qui approuve.

Pierre Mortaly piétinait :

— Très honoré, Monsieur, très honoré de votre demande... de votre demande si... si honorable, Monsieur.

Il revenait à une formule qui, décidément, plaisait à son esprit et que, d'ailleurs, il ne se rappelait pas avoir déjà employée :

— Comme si la main de ma fille m'était demandée par un commandant qui serait en même temps grand-vicaire... par un futur colonel-évêque... Galons et épaulettes sous un surplis... sur une soutane... Epée qui serait en même temps une crosse...

La voix tombait, murmure de plus en plus indistinct ; les yeux clignotaient ; la tête penchait sur la poitrine qu'ornait la rosette des braves.

Si les deux hommes s'étaient trouvés seuls, la conversation eût été un peu difficile à renouer.

Marthe sauva la situation :

— Comme vous le dit M. Mortaly, nous sommes très honorés de votre démarche. Nous tenons en haute estime votre esprit et votre talent. Nous avons confiance en votre avenir. Mais la surprise que nous cause votre demande...

Ces paroles que Pierre Mortaly, pour se les être entendu seriner, savait par cœur, réveillèrent légèrement son esprit et sa langue. Il dit, tête dodelinante:

— Surprise que nous cause, Monsieur, nous cause votre demande... demande inattendue, Monsieur...

Il n'en dit pas davantage. Sa tête, redressée un instant comme par un ressort, retomba, branlante, sur sa loyale poitrine.

— Vous comprendrez — reprenait Marthe — que M. Mortaly ne puisse vous donner une réponse immédiate. Revenez dans huit jours. D'ici là, M. Mortaly aura examiné les divers aspects de la question. Car les questions paraissent simples d'abord, mais, vues de près, elles sont toutes complexes.

C'était encore une partie de la leçon préparée pour un autre que récitait la grosse femme. Certains mots tombaient dans la somnolence du vieillard comme des cailloux dans une eau paisible. Ils faisaient dans son esprit des cercles grandissants. Un demi réveil releva la noble tête. Et le colonel-marguillier répéta solennellement les paroles que Marthe avait prononcées avec un aimable sourire :

— Paraissent simples, Monsieur, paraissent simples... et puis, et puis... sont complexes, Monsieur... complexes comme la formation d'un bon soldat... ou comme... comme le tonnerre de Dieu de mystère de la Très Sainte Trinité.

— Je vous remercie du fond du coeur — dit Lepère-Duchêne — du bienveillant accueil que vous me faites, je vous remercie de l'espérance que vous voulez bien me donner. Mais, avant d'aller plus loin, je dois, en honnête homme, vous dire exactement ce que je suis.

Pierre, cette fois, dormait complètement. Marthe prit une attitude encourageante et attentive. Lucie souriait un sourire de rêve ; ses lèvres incertaines semblaient dire : « Je vis moins dans le présent que dans l'avenir. »

La méthode d'exposition choisie par le prétendant fut bizarre. Il parla d'abord de sa situation actuelle. Puis, comme on monte une côte pénible, il recula lentement vers le passé. Lentement et, eût-on dit, avec un embarras de plus en plus lourd.

Il expliquait que son vrai nom était Julien Duchêne. Il signait Lepère-Duchêne par reconnaissance pour de braves gens, le ménage Lepère, petits rentiers de son village qui l'avaient comme adopté, lui avaient permis de faire ses études.

— C'est un noble sentiment que la reconnaissance, — approuvait Marthe.

Elle parlait un peu plus haut qu'il ne semblait nécessaire. Et son coude habile, sans être vu, inquiétait le sommeil du colonel.

Il entendit, dans son sursaut, le dernier mot. Bravement, il chargea :

— La reconnaissance, Monsieur, il n'y a que ça... Avec la Religion, Monsieur, et avec l'Armée... Etre reconnaissant au soldat, Monsieur... au soldat qui défend nos foyers... au prêtre, Monsieur, qui défend... qui défend la pureté... la pureté, Monsieur, de nos foyers.

Julien semblait arrivé au point critique de son récit :

— Car je suis d'une origine très humble.

— Moi aussi, Monsieur... Mon pères boucher à Carpentras... Fils de mes oeuvres, Monsieur... Aime les fils... les fils de leurs oeuvres.

La narration de M. Lepère-Duchêne devenait obscure et enchevêtrée, amas de ronces ou début de roman populaire. Il approchait parfois des formules claires ; il reculait aussitôt comme si la moindre lumière lui eût été flamme et brûlure. Il aurait fallu savoir d'avance pour donner un sens à ses périphrases et à ses allusions. Quand il espérait avoir suffisamment expliqué, le silence indifférent ou frémissant des auditrices lui prouvait qu'il ne s'était pas encore fait comprendre. De nouveau il se perdait aux broussailles aveugles, se déchirait aux épines entrelacées.

Cet homme, d'ordinaire si hardi, trouvait impossible de dire nettement que son nom de Duchêne lui venait de l'arbre sous lequel on l'avait trouvé aux abords du village de Saint-Julien-en-Beauchêne et que l'Etat-Civil le déclarait fils de père et de mère inconnus.

Les clartés timides disséminées dans son récit se rapprochaient peu à peu pour l'attention inquiète de Lucie, pour l'attention guetteuse de Marthe : elles finiraient bien par former, doux rayon de soleil ou éclair orageux, un faisceau de lumière.

— Mais, si je ne comprends pas de travers — dit enfin Marthe, tremblante statue de gélatine — vous seriez, vous seriez un enfant trouvé ?

— Précisément, Madame.

Elle leva toutes ses lourdeurs, dressées par un ressort d'indignation :

— Et vous portez l'audace jusqu'à aspirer à la main de ma fille... La fille d'un colonel ! la petite fille d'un préfet républicain !... Ah ! monsieur, je ne vous pardonnerai jamais une telle injure.

Lucie se levait aussi :

— Monsieur, je ne comprends pas que vous ayez osé vous présenter dans une maison honorable.

Elle sortait, plus dédaigneuse qu'une reine outragée.

Madame Mortaly secouait son mari que le récit diffus et obscur avait endormi tout à fait et qui ronflait dans une nuit aux murmures berceurs.

— Pierre! Pierre ! — disait la voix indignée.

— Qu'y a-t-il, général ? Est-ce l'ennemi ?...

— Il y a, il y a, écoute, Pierre, il y a que Monsieur est un enfant trouvé.

La chose était trop extraordinaire pour être comprise du premier coup, au sortir de quelque songe héroïque, par le brave colonel. Il bégayait :

— Tu dis ?... tu dis ?...

Elle dut répéter trois fois l'annonce fantastiquement invraisemblable :

— Monsieur est un enfant trouvé.

Quand enfin Pierre Mortaly, colonel en retraite, officier de la Légion d'Honneur, président de la fabrique de la paroisse Notre-Dame-des-Nues, eut compris, il se dressa, réveil magnifique, statue roide de l'honneur offensé. Et, montrant la porte d'un doigt vengeur :

— Enfant trouvé !... Fille de colonel !... Mériteriez conseil de guerre, sale pékin, et douze balles dans la peau, sale pékin.

Le père Diogène montra, en cette occasion, qu'un enfant trouvé peut devenir un homme instruit, non un homme bien élevé. Sans respect pour la dignité des personnes présentes ou pour la propreté méticuleuse du parquet ciré, il cracha dans la direction du noble colonel. Et, haussant ses puissantes épaules, il cria :

— Trio d'imbéciles !

Il sortit en fermant la porte d'une façon si brutale que la maison trembla. Madame Mortaly dut entourer de gros bras suppliants et calmeurs certain colonel-marguillier qui voulait poursuivre une fuite vraiment trop insolente.


Prochain extrait : le chapitre X, où l'on apprend que, parfois, il est d'étranges capucins qui "foutent l'argent à l'eau"...

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14 octobre 2007 7 14 /10 /octobre /2007 10:49

Nous donnerons dans les jours qui viennent trois ou quatre extraits du Père Diogène, roman qui narre les tribulations, dans la France du début du XXe siècle, d'un imitateur des Cyniques antiques.

Voici donc le premier chapitre. Contrairement à ce qui a été fait pour Les Pacifiques, nous ne publierons pas un long extrait suivi, mais quelques chapitres remarquables. Pour en lire plus, il faudra se procurer ce livre aux éditions Premières Pierres, qui ont eu l'excellente initiative de le rééditer, précédé d'une belle préface d'Alain Pengam (cf. ce billet). On peut lire aussi sur ce blog une "préface volante" à ce roman, par Han Ryner lui-même.


Le Père Diogène

Chapitre Premier

L'Université de Platanople possédait, voici quelques années, un professeur de Littérature Etrangère qui passait pour singulier. Un corps de jeune géant, formidable et rudimentaire ; des traits grands, irréguliers, comme violents ; une physionomie passionnée, tantôt allégée de malice ou soulevée de lyrisme, tantôt lourde de gravité réfléchie ; des cheveux bruns, longs, embroussaillés et hérissés ; une barbe abondante et hirsute qui les rejoignait ; des yeux noirs, pétillants, profondément enfoncés sous de broussailleux sourcils ; une bouche large comme le rire ou comme l'éloquence n'étaient pas ce qui, chez lui, surprenait le plus fortement et le plus durablement.

Vêtu de façon à peine décente, il habitait, au faubourg ouvrier, une chambre qu'aurait dédaignée un étudiant pauvre. Pas un tableau le long des murs, pas une gravure, pas même une carte postale ou une photographie. Aucun bibelot nulle part. Un étroit lit de fer ; une immense table de cuisine couverte de papiers qui, écartés, auraient laissé voir de nombreuses taches d'encre ; trois chaises de paille sans dossier. Pourtant les rares visiteurs admis dans ce que l'occupant appelait « le tonneau de Diogène » remarquaient certains luxes particuliers. Ils ne s'étonnaient pas de rencontrer chez un professeur beaucoup de livres, et dont plusieurs étaient rares. Mais, richesse étrange ici par sa banalité même et son caractère bourgeois, une armoire à glace étalait sa froide et plate lumière. Tout en haut un large écriteau portait, conseil ou ironie, la devise socratique : Γνωθι σεαυτον.

Le jeune professeur qui se recommandait en grec de se connaître lui-même prenait, sur un coin de la table rustique, des nourritures communes et peu abondantes. Sa batterie de cuisine et son service de table, le plus souvent relégués et comme bousculés au fond de l'armoire, comprenaient une marmite, une cruche, une boîte au sel, un couteau, une cuiller et une fourchette. Pas de verre. Le jeune professeur ne buvait que de l'eau et il buvait à même la cruche. Il soutenait son vaste corps avec du fromage, des charcuteries à bon marché, quelques légumes qu'il faisait bouillir sans autre assaisonnement que du sel.

Cet homme n'était pas un avare. Rien de plus commun que l'avare dans les petites villes et son vice n'y étonne personne. A la fin de chaque mois, notre original distribuait aux pauvres presque tout son traitement.

Cet original n'était pas un saint. Il n'entrait jamais dans une église et la rencontre d'un prêtre faisait monter à ses lèvres un sourire de mépris. Notre bizarre personnage ne plaçait son argent nulle part, même pas à la banque du bon Dieu pour qu'il lui fût rendu au centuple dans l'autre monde.

Le bizarre personnage n'était pas non plus ce qu'on appelle un philanthrope. Il se défendait d'éprouver aucun sentiment et ne parlait de la pitié qu'avec dédain :

— Une passion basse et molle, bonne pour les femmes ou pour tels êtres vils que l'indigence de leur nature condamne à choisir entre la douceur fade et la cruauté.

Protestants ou royalistes, socialistes ou francs-maçons, les fidèles de tous les cultes le déclaraient fou. Il n'était pas jugé plus favorablement par les hommes de parti, radicaux ou catholiques. Combien de Platanopolitains échappent aux divers troupeaux ? Ces rares indépendants, d'esprit un peu sceptique, suspendent volontiers leur jugement. Ils soupçonnaient, je crois, l'étrange universitaire de n'être pas beaucoup moins fou que ceux qui proclamaient sa folie. Mais sa démence leur paraissait plus intéressante, plus pittoresque et, si l'on ose dire, moins stupide. Ils l'observaient avec une curiosité inquiète et sympathique.

L'opinion publique juge au hasard. Le hasard mériterait-il encore son nom s'il se trompait toujours ? Il risquait, ici, de rencontrer juste.

Le jeune universitaire manifestait, en effet, quelques symptômes de folie. Ce n'étaient peut-être pas eux qui le faisaient accuser de démence.

Il avait du fou la manie de l'ostentation, le besoin d'expliquer à tout venant et de glorifier chacun de ses gestes. Il parlait volontiers de la nature et de la vie naturelle. Mais son naturel avait quelque chose d'emphatique.

Ses cours publics étaient très suivis. On ne pouvait leur refuser ni une érudition abondante, large et profonde, ni des vues aussi pénétrantes que personnelles. Souvent aux plus prévenus même et aux plus hostiles ils arrachaient des applaudissements, par un accent noble, entraînant et lyrique. Parfois, au contraire, ils amusaient, tout entiers en formules aiguës et en malices heureuses. L'éloquent et spirituel professeur était méprisé et admiré. On le méprisait un peu plus que si on n'avait pas été contraint de l'admirer.

Ses cours n'étaient point parfaits. Eclatants et tumultueux ou hérissés de pointes qui chatouillent jusqu'au rire, il leur manquait la grâce, la souplesse, et ils blessaient fréquemment le sens de la mesure et de l'équilibre. On leur reprochait de longues digressions, et peu justifiées. Le vieux doyen, qui depuis quarante ans enseignait aux générations successives la philosophie officielle, disait avec aigreur, malgré son indulgence coutumière : « Monsieur le Professeur de Littérature Etrangère marche un peu trop sur mes plates-bandes.  » A tout propos et hors de propos, Monsieur le Professeur de Littérature Etrangère oubliait, en effet, son titre et consacrait aux moralistes grecs des moitiés de leçons.

L'étrange universitaire qui faisait scandale de tant de façons (la folie n'est pas, dans l'Université, beaucoup moins scandaleuse que le talent) s'appelait, d'après l'Etat-Civil, Julien Duchêne. Mais il signait ordinairement Lepère-Duchêne. Même dans les actes officiels, il s'intitulait « Julien Duchêne dit Lepère-Duchêne. » On ignorait la raison de cette bizarrerie, derrière laquelle on soupçonnait quelque hardiesse aussi révolutionnaire qu'indécente. Dans ses diatribes contre Platon, qu'il traitait en ennemi personnel, il opposait volontiers à l'auteur des Lois Diogène de Sinope, « le plus grand homme de tous les temps et de tous les pays, si toutefois un vrai grand homme est d'un temps et appartient à un pays. » Amusés par son admiration pour le cynique et par ce qu'il y avait de cynisme dans ses mœurs, les étudiants le surnommèrent, malgré sa jeunesse, « le père Diogène. »

Il connut ce surnom familier et s'en montra fier : « Plaise à ce qui remplace peut-être les dieux que je mérite un jour une telle gloire ! »

Comme il arrive aux fous ostentatoires, l'opinion qu'on avait de lui contribuait à le modeler. Dès qu'il fut pour les autres le père Diogène, non seulement il se rapprocha davantage, par la conduite et le régime, des anciens cyniques mais il se mit à rêver de les imiter complètement. Si nulle force contraire ne l'arrêtait sur la pente, il devenait de plus en plus probable qu'il adopterait un jour la vie cynique.

Les vacances universitaires, qu'il passa au petit village de Saint-Julien-en-Beauchêne, furent pour lui une longue crise. « Encore un tel combat, et ma victoire sera complète. » Ces paroles intérieures signifiaient qu'il adopterait le manteau grec, les sandales, le lourd bâton, la besace, la vie errante et mendiante.

Une force contraire sembla se manifester. A son premier cours public, cette année, il remarqua une jeune fille dont la beauté lui parut simple et naturelle. Une blonde, grande, fine, d'une grâce souple, comme spirituelle. Les grands yeux bleus brillaient, intelligence et enthousiasme, quand l'orateur prononçait des paroles nobles ; les lèvres, délicates de dessin et de couleur, s'ouvraient, franches et sonores, s'il décochait une formule amusante. Toujours elle était la première à comprendre. N'entendait-elle pas déjà ce qui allait être dit ?... D'un mouvement spontané et qui n'hésite point, elle donnait, presque avant la fin de la phrase rieuse ou magnifique, le signal des rires ou des applaudissements.

Dès la seconde fois qu'il aperçut parmi les auditrices l'émouvante jeune fille, le jeune professeur ne parla plus que pour elle. Sa pensée lui dédiait, comme autant de madrigaux particuliers, ses épigrammes universelles de misanthrope qui s'amuse. C'est elle que ses élans lyriques invitaient à des envols fraternels loin des hommes, de leurs mensonges et de leurs misères.

Quelques jours, le père Diogène se contenta des rêves les plus vagues. Puis il éprouva le besoin de les fixer et de les préciser. Il s'informa. La jeune fille appartenait à ce que la Province appelle « une famille honorable. » Le père était triplement honoré comme colonel en retraite, comme officier de la légion d'honneur, comme marguillier en chef de sa paroisse. Heureuse rencontre et admirable équilibre, la mère était fille d'un honorable défunt qui exerçait, de son vivant, l'honorable profession de préfet républicain. Elle avait fait donner à sa fille, au sortir de Saint-Denis, tous les compléments de ce que Platanople nomme sans sourire « une éducation libérale. » Lucie jouait du piano, dessinait, lavait une aquarelle et elle possédait son brevet supérieur. Depuis deux ans, pour son plaisir et son perfectionnement, elle suivait les autres cours publics de la Faculté des Lettres. Cette année, malgré la mauvaise réputation de Julien Duchêne, on lui avait enfin permis d'assister, sous la conduite de sa grosse femme de mère, au cours de Littérature Etrangère.

L'émouvante jeune fille se nommait Lucie Mortaly. La pensée du père Diogène aimait parfois, comme celle des étudiants, à modifier légèrement les noms. En lui-même il appela celle qui lui paraissait maintenant la lumière de sa pensée Lux immortalis. Mais il ne confia à personne son calembour pédant et amoureux.


Une romance se dessine-t-elle ? Quelles espérances futures — ou quels regrets — attendent Julien Lepère-Duchêne ? Vous le saurez en lisant le chapitre VI du Père Diogène !

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12 septembre 2007 3 12 /09 /septembre /2007 16:14

Les dix premiers chapitres
[I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X]
et la couverture


X

Une ombre multiple et gracieuse passa au-dessus de ma tête, telle une troupe de grands oiseaux ; puis, parmi des rires frais et des babils argentins, un vol d'enfants descendit vers nous. Petits et grands, filles et garçons, ils étaient bien une trentaine.

- Qu'est ceci, Makima ?

- Jacques, ce sont mes élèves.

- Tu es instituteur ?

- Comme tout le monde.

- Comment ! comme tout le monde ?

- I1 y a deux joies, Jacques : donner et recevoir.

- C'est possible, mais quel rapport ?...

- Les choses matérielles appartiennent à tous. Quiconque a faim peut manger les fruits qui sont un peu mon œuvre et beaucoup l'œuvre de la terre. Si j'ai besoin d'une ceinture neuve, je ne me préoccupe pas de savoir qui l'a tissée de coton et de caoutchouc et qui l'a imprégnée de force.

- Je t'avais posé une question précise, Makima.

- Les réponses les plus directes ne sont pas toujours les meilleures, Jacques.

- Je crois que tu te moques de moi.

- Je ne me suis jamais moqué de personne, mon fils. Je me suis moqué quelquefois de l'impatience de quelqu'un.

- Je serai patient, - dis-je avec un sourire légèrement crispé. Dessine à ta fantaisie les méandres de ta réponse.

- Tu fais bien, mon enfant, de laisser le ruisseau suivre sa pente... Les choses matérielles appartenant à quiconque en a besoin, je n'ai qu'un bien à donner : moi ; je n'ai qu'un bien à recevoir : les autres.

- Comment te donnes-tu et comment les reçois-tu ?

- Dans l'enfance, je ne puis guère que recevoir. La jeunesse se dépense en baisers et en travaux qui chantent. Aujourd'hui, mes primes ardeurs diminuées, je sème moins de baisers et le mouvement de mes mains devient, chaque jour, une harmonie plus lente et qui produit moins. En revanche, la parole des vieillards est intarissable, et ma science, qui s'étale joyeusement, baigne et féconde ceux qui m'entourent comme les eaux d'un large fleuve rafraîchissent ses rives.

- De quelle science parles-tu ? Est-ce de ta connaissance des fleurs et des fruits ?

- Oui. Et aussi des faciles secrets que m'enseignèrent des vieillards ou la vie et que ces enfants ignorent encore.

- A qui donnes-tu ces biens ? Est-ce à tous ceux qui les désirent ?

- Sans doute ! Le baiser et la science sont, comme toutes les joies, des générosités, j'allais dire des envahissements. Je donne, heureux, à quiconque m'aime assez pour me demander.

- Ainsi tous ces enfants seront des horticulteurs ?

- Tous ces enfants ont l'amour de la terre. Mais la plupart écoutent en eux des appels multiples. Les Atlantes qui se passionnent comme moi pour un seul travail sont peu nombreux. Je suis un esprit étroit, Jacques. Mais je ne regrette rien : la part que j'ai choisie, d'un amour trop exclusif peut-être, est si belle ! Figure-toi, Jacques : il y a un fruit que j'ai perfectionné et, depuis que le blanc-manger est un peu l'œuvre de Makima, des amis prétendent que c'est le meilleur des fruits.

- Tu as atteint la gloire, heureux Makima, et les races futures te garderont la reconnaissance du ventre.

- Ris à ton appétit, mon fils. Le rire sans méchanceté est un fruit supérieur même au blanc-manger.

Makima commença la leçon. Il s'était assis sur un arbre. Devant lui, les enfants, sur une branche souple que courbait et balançait leur poids aérien, dessinaient, plus belle et plus vivante que tout le reste, une merveilleuse guirlande fauve. C'était le sourire suprême et mouvant de la nature en fête. Parfois le vieillard me traduisait ce qu'il venait de dire ; d'ordinaire, je regardais la troupe gracieuse et j'écoutais le gazouillis incompris comme j'aurais regardé et écouté des oiseaux roux au chant léger et aux formes élégantes. Bientôt cependant une gêne me vint : les enfants se retournaient trop souvent vers moi avec, me semblait-il, une physionomie de pitié.

- C'est de moi que tu leur parles, Makima ?

- Je profite de ta présence pour leur apprendre combien ton pays est pauvre en fleurs et en fruits. Je leur indique aussi un peu les raisons de votre pauvreté persistante.

- Et quelles sont-elles, à ton avis, ces raisons ?

- Je les attriste - mais il est des tristesses salutaires - en leur disant que vous êtes tombés au-dessous des animaux. Je voudrais leur faire comprendre - mais de telles folies sont vraiment difficiles à expliquer - ce que c'est qu'une organisation sociale, ce que c'est qu'une nation, ce que c'est qu'un gouvernement. Je leur dis ce que c'est qu'une guerre et que vous occupez certaines saisons à vous entretuer. Je leur dis ce que c'est qu'une armée et que vos années de fierté, d'initiative, d'ouverture d'esprit, vous les perdez à apprendre l'art de tuer vos semblables et l'art d'obéir à vos égaux. Ils ne veulent pas comprendre ce que c'est qu'un soldat. Ils ne veulent pas non plus comprendre ce que c'est qu'un ouvrier. En vain je cherche les termes les plus clairs pour leur dire comment les biens sont distribués chez vous, non point selon les besoins et la loi d'amour et de civilisation, non point même selon l'effort donné et la règle barbare de la justice ; mais suivant des prescriptions compliquées comme la fraude et la démence. Ils ne veulent pas croire que les fruits du travail n'appartiennent ni à qui en a besoin, ni à qui les produit, mais aux ennemis du travailleur, à je ne sais quels parasites orgueilleux et gaspilleurs. Ils secouent la tête comme si je me moquais d'eux quand j'affirme que celui qui fait pousser le blé manque parfois de pain, et qu'après avoir bâti toute sa vie, le maçon peut se trouver sans abri dans sa vieillesse. Je ne parviens pas à leur expliquer comment votre folle avidité pour les richesses vous appauvrit et comment, au lieu de lutter en frères contre la nature hostile ou d'aider en une joie commune la nature amie, vous ne songez qu'à vous dépouiller mutuellement et à vous combattre par mille moyens dont plusieurs portent en votre langue le nom de pacifiques... Vois comme ceux-ci secouent la tête : ils entendent le français, et mes paroles les stupéfient. Réponds, Jacques, est-ce que je dis vrai ?

Qui dira la puissance affolante du présent; qui dira comment les réalités qui nous entourent et les paroles qui leur donnent une voix nous troublent d'ivresse et déforment nos pensées et nos sentiments ? Le milieu m'envahissait par tous les sens, faisait de moi une sorte d'Atlante. Sans discuter, - ah ! comme je rougis en écrivant cet aveu, - sans discuter, je déclarai :

- Makima ne dit que la vérité.

- Pauvre Jacques ! - s'écrièrent les enfants.

D'un mouvement délicieux, tous m'entourèrent, plusieurs vinrent me caresser. Ils semblaient vouloir me faire oublier une vie malheureuse.

Une petite fille se laissa tomber à genoux devant moi et elle dit, pleurant presque :

- Pardon, Jacques, pardon ! ...

- Que fais-tu, mon enfant ?

Elle se releva en une émotion grandie. Les larmes crevèrent ses yeux. Cependant elle réfléchissait, un instant, étonnée elle-même de son action. Enfin elle expliqua, d'une voix attristée, hésitante un peu :

- Il me semble que des hommes ne peuvent pas être malheureux sans que ce soit la faute de tout le monde.

- La nôtre aussi, Télo ? - interrogea Makima.

- Sans doute ! Pourquoi n'allons-nous pas leur enseigner la vérité ?

- Ils ne nous écouteraient point, mais ils nous persécuteraient et nous mettraient à mort,

- Ce ne sont pas des raisons, - dit l'enfant en secouant la tête. - Le devoir ne cesse pas d'être le devoir parce qu'il devient dangereux.

- Hélas ! Télo, nos paroles seraient dangereuses pour eux plus encore que pour nous. Quelques-uns prétendraient qu'ils les aiment, et ils les répèteraient sans comprendre. Nos appels de paix et d'amour, ils les traduiraient en cris de guerre. Nous ne réussirions qu'à ajouter à toutes leurs causes de discorde une nouvelle cause de discorde.

- Tu les méprises trop, Makima : tu parles d'eux comme s'ils étaient fous.

- Ah ! Télo, - m'écriai-je, - Makima a raison; nous sommes de pauvres fous.

Elle me regarda avec une tendresse singulière; elle sourit parmi ses pleurs et elle dit :

- Si tu étais fou, tu ne le saurais pas.

- Je le sais ici, généreuse Télo. Je le sais au milieu de vous, quand je me laisse pénétrer par la sagesse simple qui émane de ce que vous dites et de ce que vous faites. Revenu dans mon pays, je le saurais peut-être quelquefois, le soir, dans le silence et la solitude. Mais, le jour, je ferais comme les autres, et c'est leur folie contagieuse que j'appellerais sagesse. Si mon cœur, un instant, se souvenait de vous et me criait vos paroles comme des remords, je lui imposerais silence. « Tais-toi, mon cœur, - lui dirais-je avec force, - être bon parmi les méchants, c'est vouloir périr. Tais-toi, mon coeur ; l'adaptation au milieu est la première nécessité vitale. Tais-toi, mon cœur, laisse-moi rester un homme semblable aux autres ; ne me transforme pas en un apôtre qui parle au désert d'une foule inattentive, railleuse ou hostile ; ne me transforme pas en un de ces martyrs, insociables après tout et criminels, puisque leur obstination ne réussit qu'à imposer à leurs frères un crime de plus. Tais-toi, mon cœur, tu n'es pas ici dans ton pays ; tu es au pays de mon esprit froid qui calcule, au pays de mes mains cruelles et sages qui ne reculent pas devant l'inévitable. »

J'agitais les gestes, sans doute incohérents, de celui qui voudrait exprimer en même temps les deux hommes qui sont en lui. Les enfants s'écartaient, effarés, effrayés peut-être. L'un d'eux s'écria :

- Mais ils sont tout à fait insensés, les Cruels.

Télo, effarouchée aussi par mes paroles, pleurait à l'écart. Elle dessinait, tête basse, une attitude de vaincue. Mais bientôt elle releva son front d'amour et d'obstination.

- Pourtant, - insistait-elle, - en le leur disant bien, toujours, toujours, et en les aimant beaucoup, beaucoup...

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9 septembre 2007 7 09 /09 /septembre /2007 16:12

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et la couverture


IX

Je divaguais ainsi  :

- Makima, ce jardin est un paradis. Mais toute joie calme désire se caresser à la connaissance d'épreuves voisines. Mon bonheur reste diffus ; je voudrais le préciser par des comparaisons. La terre est plus belle quand le bleu de la mer la définit et la dessine ; et la mer, qui entoura longtemps le marin d'imprécision et d'ennui, redevient aimable dès que la terre est en vue. Je voudrais dessiner ma joie, comprends-tu ? Je voudrais sentir sa limite, sentir autre chose qu'elle, afin de la sentir mieux. Lucrèce l'a dit, ô Makima : Suave mari magno... Mais peut-être tu ne sais pas le latin ?

- Non, mon enfant. La science des fleurs et des fruits passionna trop ma vie. A l'exception du français, j'ignore toutes les langues cruelles.

- Je viens de dire des choses folles, Makima.

Le vieillard sourit :

- Tu as dit seulement que tu voudrais lire un journal.

- Tu m'as compris mieux que moi-même, subtil Makima, et ta traduction est plus claire que mon texte. Es-tu abonné au Moniteur de l'lle ? Car nous sommes dans une île, je crois ?

- Nous sommes dans une île où l'on dédaigne de faire des gazettes.

Heureux de me découvrir une supériorité, je dis, en hochant la tête :

- En ce moment, Makima, tu ressembles au renard d'une fable que je suis trop poli pour te réciter. Tu dédaignes ce que tu ne peux atteindre, et, sans doute, vous ignorez, toi et tes compatriotes, l'art sublime d'imprimer.

Le sauvage interrogea avec douceur :

- Tu n'as pas regardé la bibliothèque de ta chambre ?

- Ma foi, je n'y ai vu que des livres français.

- Et tu as supposé qu'ils étaient venus par le paquebot ?

- Tu as raison. Comment diable sont-ils ici ?

Mais le malicieux vieillard, au lieu de répondre :

- Quel journal désires-tu ?

- Le plus frais que tu pourras m'offrir.

- O le plus méfiant des hôtes, me crois-tu donc capable de te faire lire un journal d'hier ?... Tu n'as pas voulu comprendre ma question. Te donnerai-je le Petit Journal, le Figaro, ou bien encore ?...

- Peu m'importe. Je n'ai plus la naïveté d'une préférence entre des mensonges pareils et des sottises égales.

Makima rattachait un bouton de sa ceinture, s'élevait, entrait par la fenêtre dans l'étage supérieur de la pyramide.

Dix minutes après, il reparaissait et me donnait la Petite République, le Temps et la Libre Parole.

M'efforçant de cacher mon étonnement, je parcourais d'un oeil distrait les nouvelles de la guerre ou le compte rendu des Chambres. Les armées russes et japonaises, rapprochées, allaient entamer enfin la lutte décisive. L'habile Kouropatkine avait reçu des renforts suffisants et il s'apprêtait à écraser les Nippons sous le poids du « poing russe ». Jaurès avait prononcé un discours, chanté une chanson qu'il croyait peut-être nouvelle en l'honneur de « la noble discipline réfléchie qui doit être celle d'une démocratie ». J'avais lu tout cela, le matin de mon embarquement. Je souriais avant d'éclater de rire : car, j'en étais de plus en plus certain, Makima m'avait remis de vieux journaux. Pourtant la date... Un instant, j'hésitai, me demandant si mes yeux me trompaient. Je relus avec plus d'attention. Je m'aperçus que le poing russe se fermait plus au Nord que, l'autre jour. Et Jaurès soutenait la même loi qu'à mon départ ; mais, cette fois, elle revenait du Sénat. Ces différences me semblèrent émouvantes.

Je laissai tomber les feuilles et ma bouche s'ouvrit en un bâillement.

- Makima, les journaux deviennent de plus en plus ennuyeux.

- Les journaux restent les mêmes, mon fils. C'est toi qui deviens difficile.

- Makima, lis-tu beaucoup de journaux ?

- Cette curiosité me prend une ou deux fois par an.

- Makima, tu es un sage.

- Non, Jacques, je suis un Atlante. Le mot me secoua.

- Un Atlante... C'est donc bien vrai ?... C'est réellement ici l'Atlantide ? Un ami m'avait conté la vieille histoire de ton pays. Mais il affirmait que, depuis onze mille ans, l'île avait disparu... Ah ! je comprends : après des siècles, elle a émargé de nouveau et des gens de race rouge sont revenus la peupler. Est-ce du Pérou que vous venez, Makima, est-ce du Mexique, ou bien ?...

- Nous ne venons de nulle part. Les Atlantes sont autochtones.

- Par exemple !...

- L'île n'a jamais disparu tout entière. La dernière débâcle polaire a submergé, avec la Gadirique, province la plus voisine de l'Europe, les basses terres des autres côtes.

- D'où vient l'erreur des prêtres d'Egypte et de Platon ?

- L'Océan ayant cessé d'être navigable et l'île diminuée s'étant comme éloignée de votre vue, vous nous avez crus anéantis.

- Mais depuis ?...

- La mer des Sargasses nous protège contre vos dangereuses curiosités.

- Le fait est qu'elle n'est pas commode, ta mer des Sargasses !... Mais y a-t-il longtemps que vous vivez dans cet effroyable isolement, misérablement séparés du reste du monde, tristement exilés de tout commerce avec les nations ?

- Nous sommes, - dit le vieillard, et sa voix devenait tout ensemble joyeuse et grave, prenait je ne sais quoi de profond et de religieux, - nous sommes en l'an onze mille cent cinquante-sept de la Séparation Heureuse.

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L'Individualisme dans l'Antiquité
Comment te bats-tu ?
1905-pmi-2010Petit manuel individualiste
Le Cinquième évangile
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