Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 mai 2008 2 13 /05 /mai /2008 19:58

Quand Daspres arriva avec Toser, il n'y avait encore chez Le Tigre que les dames Ramel et le jeune poète Paulin Giglé. Giglé causait avec madame Ramel. Toser se précipita sur O. Le Tigre, la confisqua « pour une grave communication ». Daspres fut donc forcé de s'asseoir auprès de Camille, malgré sa répugnance pour cette forte personne railleuse. Leur conversation était plutôt morne. Pierre n'osait rien dire, et Mlle Ramel ne daignait guère lui parler : elle le supposait tout à fait quelconque, trop jeune pour être intéressant. Heureusement, Bernard Fauvel et Émile Bonnier arrivèrent bientôt ensemble. Dans un sourire, elle dit à demi-voix :

— Tous les deux ! Nous sommes gâtés, ce soir.

Et s'adressant à son voisin :

— Ceux-là ont du talent et ne posent pas trop.

Son mouvement pour leur tendre la main eut quelque chose d'accueillant et d'amical.

— Vous ne vous moquez donc pas de tout le monde ? dit Daspres étonné.

Elle vit dans ces paroles une malice injuste qui n'y était sûrement pas. Elle répondit, presque méprisante :

— Vous observez déjà, monsieur ? Si jeune...

Elle reprit avec une ironie moins âpre :

— Pardon, vous observez encore. Après cinq ou six jours de Paris !...

Pierre, tout rouge, se sentait soulevé par un désir de se sauver loin de la méchante. Pourtant il resta, immobile, proie paralysée par le premier coup.

D'autres arrivèrent. Toser délivra Daspres, l'appela pour présenter au peintre Jouviol, son ami « le cordonnier bachelier ». Pierre s'attarda dans un coin avec celui que Camille appelait la « brute splendide ». Il approuvait, sans trop les écouter, les paroles ineptes du peintre. Il aurait voulu, maintenant, entendre la conversation de Camille et de Fauvel. « Ce qu'ils doivent blaguer tout le monde. C'est peut-être de moi qu'elle rit en ce moment. » Il admettait que Bernard par son talent, par ses oeuvres, avait gagné le droit de railler les imbéciles. « Mais ce dragon en jupons, en quoi est-il supérieur à ceux dont il se moque, et ne mérite-t-il pas d'être bafoué ? » Il se surprenait à préparer des répliques dures et spirituelles pour le cas où la « géante » lui dirait ceci, pour le cas où elle lui dirait cela.

— Camille, implore Tigre, voulez-vous m'aider à offrir le thé à ces messieurs ?

Daspres sent la sueur couler de son front quand la jeune fille vient à lui, lui présente une tasse, lui demande s'il veut de la crème.

Il répond tout ému :

— Comme vous voudrez, mademoiselle.

Elle a fini de servir le thé. Pierre s'effare de la voir revenir vers lui. Elle dit à Jouviol :

— Vous permettez que je vous enlève M. Daspres ?

Elle emmène l'enfant tremblant.

— Faites semblant de causer avec moi, lui recommande-t-elle. Ne laissez pas voir votre trouble. Si Le Tigre s'aperçoit que vous l'aimez, elle jouera de vous et vous souffrirez trop pour votre âge.

Il proteste :

— Moi ? Je n'aime personne.

— Je vous assure que si. Vous ne le savez pas encore nettement. Vous comprendrez dès que vous serez seul.

Il s'irrite contre la curieuse, contre la hardie. C'est elle, sans doute, qui veut se moquer de lui.

 

O. Le Tigre est allée chercher les épreuves de son roman, Perverse, pour en lire un fragment. On se range comme on peut dans la pièce trop étroite, sur les sièges trop rares. Bonnier et Fauvel restent debout, appuyés au piano. Jouviol, sur le tabouret tournant, dessine des quarts de cercle de droite à gauehe, de gauche à droite. Sous le Bouddha qui orne un bout de la cheminée, Toser, accroupi sur un petit banc, les mains aux genoux, se dandine d'un mouvement lent : il semble une parodie immonde du dieu exotique. A l'autre extrémité de la cheminée faisant pendant à ces deux expressions du calme endormant, Clémence Isaure, des papiers à la main, se redresse en une pose inspirée que le bas-bleu imite inconsciemment, et caricature.

Madame Ramel vient auprès de sa fille. Toute sourire, elle demande à Pierre :

— Cette méchante gamine vous a-t-elle beaucoup taquiné ?

Immédiatement il se sent à son aise. Il s'affirme que la libératrice est charmante. Il la regarde, regarde Camille, trouve la mère bien mieux, plus jolie, de traits plus fins. La comparaison se formule en lui : « On dirait d'un enfant gentil, tandis que la fille ressemble à un homme désagréable ».

O. Le Tigre lit avec une emphase grande et des gestes multipliés de ses longs bras simiesques. Le passage choisi est un éloge du « flirt ». Elle dit les joies des marivaudages d'abord, puis les plaisirs des frôlements timides ; elle vante les baisers reçus et rendus, et les rencontres des mains, et les audaces des doigts virils, et les délices des chatouillements.

Sa prose peu évocatrice évoque pourtant ici des souvenir familiers. On échange des regards, des sourires. A peine le bas-bleu a-t-il fini que les exclamations de Toser se précipitent :

— C'est admirable, c'est merveilleux, c'est inouï... Stupéfiante, cette science du cœur humain chez une si jeune fille ! Et quels mots voluptueusement mariés en phrases caressantes !

Mais Camille, malicieuse :

— Ça n'est pas mal, en effet, seulement il y a quelque chose qui m'étonne.

— Quoi donc, s'il vous plaît ? demande Tigre en une attitude hostile, déjà prête à défendre « son enfant ».

Camille réplique :

— Je ne suis forte ni en français, ni en anglais. Mais il me semble bien que ce n'est pas le flirt que vous avez décrit.

— Qu'est-ce que c'est alors ? réclame le bas-bleu en une hargne grandissante.

Camille sourit :

— Je n'ai pas assez la science du cœur humain et des mots qui l'expriment pour vous répondre. Mais, n'est-ce pas, monsieur Fauvel, que le flirt ne va pas tout à fait aussi loin ? Comment appelleriez-vous donc ces frôlements, ces attouchements, ces chatouillements que notre amie décrit si voluptueusement ?

— Entre hommes, répond Fauvel d'un air nonchalant, nous appelons ça le pelotage.

La conversation se divisa. Par instinct de coquette, O. Le Tigre était allée vers Bernard. Elle lui adressait des compliments et des sourires, s'efforçait à son impossible conquête. Un groupe s'était formé autour d'eux. D'autres écoutaient le poète Paulin Giglé expliquer la recette des cigarettes au géranium : « Vous prenez un paquet de tabac très fin, du Richmond de préférence. Vous versez dessus un flacon d'extrait de géranium et vous laissez sécher à l'ombre pendant trois jours. C'est cher pour la bourse, mais c'est exquis. »

Daspres causait avec les dames Ramel. Déjà les minauderies caressantes de la mère ne lui cachaient plus qu'à moitié le vide de cette pauvre nature. Les brusques franchises de Camille le blessaient toujours parce qu'elles heurtaient son idéal conventionnel de la femme. Il songeait : « Quel dommage qu'elle ne soit pas un homme. Je l'admirerais et l'aimerais autant que Fauvel. »

Toser se rapproche d'eux.

— Très intéressant, ce Giglé, affirme-t-il. Ses raffinements et ses paradoxes me troublent plus que les brutalités de Fauvel. C'est un véritable artiste.

— Si vous étiez femme, remarque Camille, vous aimeriez la joliesse des garçons coiffeurs.

Toser battit en retraite avec un compliment quelconque. Camille et Pierre parlèrent du paradoxe. Ils s'accordaient à le trouver banal comme toute originalité artificielle. Camille formula son opinion :

— On doit penser par soi-même, sans jamais se préoccuper de savoir si on pense comme le voisin ou autrement.

Daspres refusait d'aller aussi loin :

— J'aime mieux me rencontrer avec les autres, c'est une marque de vérité.

— Monsieur a raison, approuva la vieille minaudière. On doit toujours parler et faire comme tout le monde.

Dans le jeune esprit de Pierre des idées contraires luttaient chaotiquement. Sans s'apercevoir que son malaise contredisait sa théorie, il s'inquiéta d'être d'accord avec un esprit méprisable : il devait être bien banal pour plaire à celle-là ! Il chercha donc à son sentiment des raisons qui pussent paraître profondes.

— L'homme, déclara-t-il, est sociable. Toute communauté de vues est productrice de joies.

Mais Camille réfuta :

— La partie sociable de l'homme, c'est le cœur. L'esprit est un animal farouche et solitaire. Penser d'après un autre, ce n'est plus penser ; et je refuse de prendre les échos pour des voix.

— Pédante ! s'écria la mère, une jeune fille n'a pas le droit de parler si bien sur des choses si difficiles.

Camille sourit, vaillante :

— Dans ce cas, je refuse d'être une jeune fille. Quand je parle, c'est pour dire ce que je pense même au risque de paraître prétentieuse.

— Une femme, minauda et roucoula Mme Ramel, doit parler pour faire plaisir. Elle approuve ou elle soulève de ces objections faciles qui excitent au lieu de rebuter. Tu feras une mauvaise maîtresse de maison, mon enfant ; tu n'as pas le moins du monde l'art de la conversation.

Pierre vit avec peine la jeune fille hausser les épaules aux conseils de sa mère. Celle-ci continuait :

— Tu penses comme un homme : ça n'est pas gracieux. Et tu es méchante par-dessus le marché. Sais-tu ce que me disait tout à l'heure M. Giglé, qui a beaucoup d'esprit, que tu le veuilles ou non ? Il me disait : « Vous, madame, quand votre sourire aimable découvre vos dents, on admire leur beauté. Il me serait impossible, au contraire, de dire si les dents de Mlle Camille sont belles : quand on les aperçoit on est trop préoccupé de se demander qui elle va mordre. »

Mme Ramel riait, montrait la blancheur de son ratelier perfectionné.

Elle concluait :

— Il ne faut pas qu'on s'intéresse trop à ce que nous disons. On oublie alors qu'on est devant une femme et on ne voit plus qu'elle est jolie. Il faut laisser les prétentions intellectuelles aux laides et aux bossues.

Elle se tait, peut-être parce qu'elle a fini son copieux sermon, peut-être seulement parce que le poète Brun-Servile réclame le silence et commence à réciter un sonnet.

Il vante la maison hospitalière oit il se trouve, décerne « la palme du talent » à O. Le Tigre, met dans la main de Mme Ramel « la pomme de beauté », fait porter fièrement par Camille « le sceptre de l'esprit ». Il termine par ce vers à double détente :

Elle parle aussi bien qu'un livre d'O. Le Tigre.

— Quel charmant garçon ! gazouille Mme Ramel.

Elle va vers lui pour le féliciter et le remercier. Cependant la bossue, avec un geste convaincu de ses longs bras, proclame :

— Quand même je n'y serais pas intéressée, je déclarerais ce sonnet un pur chef-d'œuvre.

— C'est un bijou, c'est un joyau ! susurre Mme Ramel.

Mais Brun-Servile a aperçu une moue de Mme Briger. Il s'arrache aux compliments qui s'accrochent à lui, se précipite vers la grande blonde aux yeux loucheurs :

— Madame, lui dit-il, je ne vous ai pas nommée parce que je me propose de ciseler tout un quatorzain à votre los et gloire.

Elle sourit et, dans le langage grossier qu'elle affectionne, surtout quand elle parle pour un seul :

— Vous avez raison, je n'aime pas le partage et je vaux bien le coup.

C'est à Giglé de dire des vers : assemblés en une syntaxe sinueuse et lente comme son geste, des mots bizarres nous enseignent que

Le paradoxe vert du ciel qui n'est plus bleu
Allicie à ascendre au vert des décadences
En nous démémorant le bleu bleu des enfances.

— Quelle finesse! applaudit Mme Ramel.

— L'adorable perversité, murmure Tigre, les yeux mi-clos.

Toser, sans ironie voulue, vante « la simplicité puissante » du morceau. Il continue :

— Ah ! la simplicité. Il n'y a que cela de beau. Je le dis sous une forme que je crois définitive, impérissable, dans l'Art poétique qui couronnera mon Palais des Songes.

Et nous nous efforcerons d'être clairs,
Voulant être compris même par les enfants.

Et Toser profita de l'occasion pour déclamer, en grand nombre, de ces vers de clarté. Tantôt il nous montrait une jeune fille laide qui, pour aller à la messe, traversait un grand verger. Il y avait des pommiers, des orangers, des grenadiers, des oliviers ; et tous ces arbres étaient si chargés que, d'après le poète étourdi,

On n'y voyait que des olives vertes.

La jeune fille comprenait la poésie de ces choses et que les regarder est la meilleure prière. Elle manquait la messe. Elle en était vite récompensée : le miroir d'un lac voisin lui renvoyait son image, belle maintenant, belle de poésie et d'intelligence.

Ailleurs, c'était une histoire de farandole où l'on voyait

Et les gamins et les fillettes
Courir en tenant leurs brayettes.

Enfin, dans une nuit sans lune et sans étoiles, un gueux très laid causait avec le poète. Il félicitait la nuit équitable de cacher ce qui est difforme et de rendre tous les êtres égaux en beauté. Toutefois il allait à Rome se plaindre au Saint-Père de devoir coucher sur le chemin rugueux et, sans se laisser éblouir aux magnificences de ses habits, lui rappeler

Que Jésus dans une étable
De Marie est né tout nu.

Giglé interrompait par des gloussements d'admiration.

— Sentez-vous quelle beauté paradoxale revêt à la fois ce petit Jésus et la simplicité merveilleuse des vers de Toser ?

Minuit sonne. Quelques-uns se retirent.

 

Mes amis, dit Le Tigre, nous ferons du spiritisme la prochaine fois. Le bon poète Emile Bonnier, qui vient de terminer son Chemin de l'Irréel, veut bien nous donner la primeur de ce poème (*)

Toser se lève, prétextant un article pressé à écrire avant le jour. Il demande à Daspres :

— Viens-tu ?

Mais Camille à demi-voix :

— Restez. Vous avez entendu assez de vers idiots ; écoutez donc le seul poète qui vienne ici.

Toser se retourne, voit l'hésitation de Pierre et que Camille a l'air de le retenir :

— Reste, mon vieux, reste. Tu as la chance rare de plaire à Mlle Ramel. Dépêche-toi d'en profiter.


(*) Quand ce roman parut pour la première fois, en 1900, quelques critiques voulurent y voir un livre à clef. C'est le métier des critiques de se tromper.
Au Crime d'obéir, plus d'un détail est observé. Nul personnage n'est un portrait. Ce qui n'est pas invention est transformé par les nécessités esthétiques.
Le personnage le plus voisin d'un être rencontré est le poète Emile Bonnier. Il ressemble beaucoup à mon ami Emile Boissier, mort jeune et inconnu après, au moins, deux chefs-d'œuvre : Le Chemin de l'Irréel et Le Chemin de la Douleur.
L'analyse et les citations du Chemin de l'Irréel, qui ornent les pages suivantes, sont minutieusement exactes. [Note de la seconde édition (L'Idée Libre, 1925)]

Partager cet article

Repost 0
Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
commenter cet article

commentaires

Que trouver ici ?

Des textes et documents de, sur et autour de Han Ryner (pseudonyme de Henri Ner), écrivain et philosophe individualiste, pacifiste et libertaire. Plus de détails ici.

Recherche

A signaler

⇓ A télécharger :
# une table des Cahiers des Amis de Han Ryner.
# les brochures du Blog Han Ryner.
# un roman "tragique et fangeux comme la vie" : Le Soupçon.

ƒ A écouter :
l'enregistrement d'une conférence de Han Ryner.

 Bientôt dans votre bibliothèque ?

De Han Ryner :

L'Homme-Fourmi
La Fille manquée
http://www.theolib.com/images/lulu/sphinx.jpgLe Sphinx rouge
Les Paraboles cyniques
L'Individualisme dans l'Antiquité
Comment te bats-tu ?
1905-pmi-2010Petit manuel individualiste
Le Cinquième évangile
Couverture de la réédition du Le Père Diogène
Pour les germanistes... Nelti

Sur Han Ryner :

Le colloque de Marseille

Autour de HR :

4è plat de couverture du n°3 d'Amer, revue finissanteUn conte d'HR
dans Amer, revue finissante
Couverture du Ryner et Jossot
dans Le Grognard...
Couverture des Un livre de Louis Prat
Couverture d'une anthologie de poèmes d'Emile BoissierDes poèmes d'Emile Boissier
HR parmi les
Briseurs de formules

Contact

Ecrire aux Amis de HR
Ecrire à l'entoileur

Qui contacter pour quoi et comment...
Certains livres de Han Ryner sont encore disponibles → voir ici.