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14 mai 2008 3 14 /05 /mai /2008 18:54

Daspres se rappela toujours cette délicieuse fin de soirée. Le poète dit, en quelques mots simples et souriants, le sujet de son livre. Puis il se mit à réciter, doux, candide. Peu à peu il se grisait de ses rythmes et de ses évocations : sa voix se solennisait ou s'enthousiasmait ; elle donnait des ailes aux beaux vers qui tantôt s'élançaient en vol tourbillonnant, tantôt planaient d'une noblesse souveraine, le plus souvent glissaient, tels des cygnes harmonieux. Pierre, ivre de veille inaccoutumée, bercé par le chant des vers, entrait en un songe heureux, les voyait réellement ces oiseaux impalpables aux couleurs d'aurore, aux couleurs de brume, aux couleurs de nuit, aux nuances d'arc-en-ciel. Des visions peuplaient pour lui le salon transformé à chaque instant en décor de vague féerie. Les douces violences des fantômes élargissaient la pièce étroite jusqu'à lui faire contenir l'infini de la nature et du rêve ; leurs gestes d'harmonie supprimaient sans bruit le plafond bas, mettaient sur les têtes la beauté sereine du ciel, la splendeur horrible des orages ou l'agitation bruissante de la forêt. Et des brises passaient en caresses où des touffeurs pesaient asphyxiantes.

Il n'assistait pas seulement à un spectacle merveilleux : il traversait aussi des émotions diverses et profondes. Désolé, comme le poète, par l'agonie du jour et par l'abandon de je ne sais quelle joie, il le suivait

Dans sa chambre déserte où survit le Passé.

Bientôt la Nuit victorieuse s'apaise et, avec une voix de charme, console le poète et Pierre. Daspres sent, à la douceur calmante des mots, s'endormir une douleur inconnue.

Je suis la reine au profil sombre ;
Je verse le sommeil bienfaisant aux humains,
Sur la ville qui dort j'étends mes ailes d'ombre
Et je ferme les yeux sans nombre
Sous le repos béni de mes célestes mains.

A ceux qui souffrent, elle envoie son messager, le Songe

Dont les pâles regards sont des lys inéclos.

Autour de cet enfant de dix-huit ans, tout le réel, en effet, se transforme en songes de bonheur entre lesquels il hésite.

Des yeux de velours d'O. Le Tigre, il flotte au sourire lumineux de Mme Ramel, au regard franc et assuré de Camille. Il sent en son coeur les trouble d'une éclosion. Une question l'inquiète, informulée encore : « Laquelle est-ce que je vais aimer ? »

Cependant le discours de la Nuit continue, de plus en plus prometteur d'apaisements et de joies :

La vierge apprend de moi les mots les plus troublants,
      Je console son infortune :
C'est par moi que fleurit l'ivresse de ses flancs
Et mes doigts caresseurs entr'ouvrent les lits blancs
      Aux rayons bleus du clair de lune.

Simultanés, des rêves hallucinent Pierre. Il se voit lui-même dans les trois cadres d'un triptyque. A droite, les yeux profonds et la bouche violente de Tigre l'invitent à des perversités. A gauche, le sourire minaudier des lèvres et du regard de Mme Ramel l'appelle : « Viens à moi ! Je suis tout ce qu'il y a de bon dans la vie : je suis le plaisir simple et qui se répète, toujours pareil à lui-même. Plonge-toi dans ma grâce illusoire, mais dont l'illusion à chaque instant recommencée vaut une vérité éternelle. » Au centre, plus précis que dans les deux autres divisions, il se voit entouré d'une caresse et d'un soutien par les bras solides de Camille. Et elle lui dit, tranquille et forte : « Tu m'aimes et je t'aimerai. Ne va pas aux erreurs, méprise le mensonge du plaisir et le mensonge plus décevant de la perversité. »

Vers toutes sortes de buts vagues, des puissances de vie le soulèvent ; car, par la voix du poète, toujours la Nuit

Clamait vers l'infini l'ivresse de renaître.

Mais voici que se tait la Nuit, cette entremetteuse. Le poète est sorti. Il marche vaillamment ; ses fermes et chastes paroles dispersent le vol des promesses qui rendent lâche :

De nos vains préjugés répudiant l'approche,
Joyeux de devenir pour tous un étranger,
Tu resteras pensif sur la plus haute roche.

Où est-elle, la plus haute roche ? s'inquiète Daspres. Où est l'idée assez noble pour valoir qu'on s'isole ? Existe-t-elle seulement ? Le poète semble deviner son angoisse. Il lui répond :

Sache bannir le doute et ses conseils funèbres
Et réchauffe ton Ame au soleil de la Foi.

Pierre comprend et espère. Il est dans la période de crise et d'hésitation. Mais les nuits ne sont pas éternelles et demain le soleil se lèvera. Quel sera ce soleil ? Quelle foi nouvelle et virile l'arrachera à l'écrasement du doute, l'aidera à surgir à l'air libre au-dessus des croyances effondrées de son enfance? Son aspiration est double. Son esprit appelle une idée qui refasse son unité dispersée par l'étude des philosophes. Son cœur veut un amour. Il se replie sur lui-même en une méditation de douleur et d'espérance, tout entier au désir des deux choses qui lui manquent. Il entend, seulement comme une musique exquise mais dont le sens n'arrive plus à lui, les paroles caresseuses dela Volupté dressée, obstacle de joie, devant les pas du poète.

Mais le poète a écarté la seconde vision rencontrée au chemin des chimères. Il continue sa marche vers l'Idéal. Une troisième courtisane se lève devant lui, essaye les paroles lentes qui entourent peu à peu d'un filet indénouable. C'est la Mort, « la fiancée aux yeux calmes » dont le baiser donne les définitifs oublis. O. Le Tigre semble émue de son éloquence berceuse ; elle approuve par des hochements de tète persuadés :

Je suis Celle qui vient à l'heure solennelle,
La grande soeur clémente au geste de pardon.

Le Bouddha, au visage de paix, aux mains de bénédiction éternelle, semble heureux aussi des louanges que se donne la Princesse du Néant ou du Mystère :

      Je suis la bonne mère
Qui berce dans ses bras ses enfants endormis.
Un languissant parfum voltige sur ma bouche
      Où tremble le baiser
Et j'offre à ton désir de partager ma couche
Où ta soif d'Infini pourra se reposer.

Pierre s'attriste maintenant. Il songe que toute idée a des limites qui l'anéantissent ; que toute lumière est entourée, annihilée par l'infini des ténèbres. Combien de nuits interplanétaires nient le soleil ! Chaque pensée est fausse de la vérité de toutes les autres pensées, de la réalité aussi de tout ce qui reste inconscient. Et l'amour ne trompe pas moins que la pensée ou que le plaisir. Il le sent bien, lui qui fut entraîné tout à l'heure vers trois femmes à la fois. L'effort d'aimer ou de penser restera toujours vain : toujours l'unité, sans laquelle il n'est ni amour, ni pensée, tuera la multiplicité qui est la vie ou sera tuée par elle. Pourquoi s'attarder à un rêve humain ? pourquoi ne pas rendre ses éléments à la nature en lui disant : « J'ignore l'œuvre que tu voulus de moi. Reprends les matériaux dont tu me formas, et emploie-les suivant ton nouveau caprice. »

Mais la voix du poète chasse les pensées d'abandon. Il répond, très brave, à la Mort :

                        Je veux vivre.
Car celui qui renonce avant d'avoir souffert,
Celui qui ne va pas vers l'Idéal offert,
Abdique lâchement...

Et il conclut, glorieux d'espérance :

Vois, le Passé n'est plus et voici les Demains
Qui sacreront en moi l'apôtre de l'Idée.

Les vaillances de Daspres se relèvent victorieuses, mais cherchent, en une inquiétude, la cause à défendre, l'idée à faire triompher. « Oui, disent-elles, nous avons la force d'une longue route. De quel côté faut-il marcher ? Où est le but ? »

Emile Bonnier se taisait et, dans la surprise qui secoue devant les beautés véritables, chacun, oublieux de ses petites jalousies et de ses petites prétentions, vantait ces vers limpides et chatoyants comme des perles. Camille et Fauvel, ceux qui étaient sans envie et dont l'admiration persisterait à s'avouer, avaient proclamé immédiatement la supériorité de l'oeuvre. Les autres avaient suivi. O Le Tigre même, qui d'ordinaire n'admettait les éloges que pour elle, confessait son émotion. Sa jalousie et son admiration s'exprimaient à la fois par ce mot naïf :

— C'est beau comme si c'était d'un poète mort !

 

Chez le bas-bleu, les frissons littéraires étaient une déformation des émois sexuels. Incapable de tout ce qui est complet et de tout ce qui reste naturel, elle achevait les uns par les autres les pauvres demi-amours de sa vie et les demi-expressions des petits songes de ses livres. Une belle lecture ou quelques pages écrites la faisait rêver de tête à tète. Quand elle pouvait se faire dire des phrases passionnées, elle préférait cet excitant à l'alcool, au café, même au haschich. Rien, mieux que les déclarations et les tentatives hardies, ne la précipitait au rut d'écrire. Elle calcula qu'éperonnée par les vers d'Émile Bonnier, elle travaillerait en une verve pendant quelques heures. Puis elle dormirait une partie de la journée. Pour sa littérature de la nuit suivante, elle songea à se préparer un autre stimulant.

Au moment du départ, elle vint à Daspres, lui dit à demi-voix :

— Que faites-vous demain soir ?

— Rien d'intéressant, Mademoiselle.

— Voulez-vous revenir ici ? Nous causerions à notre aise, seuls.

Oh ! la lumière de ses yeux où brillaient toutes les fièvres ! Oh! l'ardeur sanglante de sa bouche !

Pierre la vit belle : une émotion de joie et d'orgueil lui fit croire son intelligence supérieure. Tout palpitant, il promit :

— A demain !

Il passa, ébloui de bonheur, dans la chambre où l'on jetait pêle-mêle, sur le lit, chapeaux et pardessus. Camille piquait l'épingle de son chapeau. Elle s'approcha et :

— Je parie que vous venez demain? dit-elle.

Daspres surpris ne répondait pas. Elle ajouta :

— Prenez garde. Ne vous laissez pas griser. On vous ferait souffrir.

Pierre s'irritait : « Mais elle est jalouse, mais elle est méchante ! » Il aurait voulu pouvoir la battre. Il lança, du moins, un mot qui lui parut blessant :

— Est-ce que vous faites ces recommandations à tout le monde ?

Elle sentit l'intention mauvaise, répliqua dans un rire :

— Ça me donnerait trop d'occupation.

Et elle reprit :

— Ne soyez pas fat du privilège, Monsieur. C'est surtout des enfants qu'on a pitié.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
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