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14 octobre 2007 7 14 /10 /octobre /2007 10:49

Nous donnerons dans les jours qui viennent trois ou quatre extraits du Père Diogène, roman qui narre les tribulations, dans la France du début du XXe siècle, d'un imitateur des Cyniques antiques.

Voici donc le premier chapitre. Contrairement à ce qui a été fait pour Les Pacifiques, nous ne publierons pas un long extrait suivi, mais quelques chapitres remarquables. Pour en lire plus, il faudra se procurer ce livre aux éditions Premières Pierres, qui ont eu l'excellente initiative de le rééditer, précédé d'une belle préface d'Alain Pengam (cf. ce billet). On peut lire aussi sur ce blog une "préface volante" à ce roman, par Han Ryner lui-même.


Le Père Diogène

Chapitre Premier

L'Université de Platanople possédait, voici quelques années, un professeur de Littérature Etrangère qui passait pour singulier. Un corps de jeune géant, formidable et rudimentaire ; des traits grands, irréguliers, comme violents ; une physionomie passionnée, tantôt allégée de malice ou soulevée de lyrisme, tantôt lourde de gravité réfléchie ; des cheveux bruns, longs, embroussaillés et hérissés ; une barbe abondante et hirsute qui les rejoignait ; des yeux noirs, pétillants, profondément enfoncés sous de broussailleux sourcils ; une bouche large comme le rire ou comme l'éloquence n'étaient pas ce qui, chez lui, surprenait le plus fortement et le plus durablement.

Vêtu de façon à peine décente, il habitait, au faubourg ouvrier, une chambre qu'aurait dédaignée un étudiant pauvre. Pas un tableau le long des murs, pas une gravure, pas même une carte postale ou une photographie. Aucun bibelot nulle part. Un étroit lit de fer ; une immense table de cuisine couverte de papiers qui, écartés, auraient laissé voir de nombreuses taches d'encre ; trois chaises de paille sans dossier. Pourtant les rares visiteurs admis dans ce que l'occupant appelait « le tonneau de Diogène » remarquaient certains luxes particuliers. Ils ne s'étonnaient pas de rencontrer chez un professeur beaucoup de livres, et dont plusieurs étaient rares. Mais, richesse étrange ici par sa banalité même et son caractère bourgeois, une armoire à glace étalait sa froide et plate lumière. Tout en haut un large écriteau portait, conseil ou ironie, la devise socratique : Γνωθι σεαυτον.

Le jeune professeur qui se recommandait en grec de se connaître lui-même prenait, sur un coin de la table rustique, des nourritures communes et peu abondantes. Sa batterie de cuisine et son service de table, le plus souvent relégués et comme bousculés au fond de l'armoire, comprenaient une marmite, une cruche, une boîte au sel, un couteau, une cuiller et une fourchette. Pas de verre. Le jeune professeur ne buvait que de l'eau et il buvait à même la cruche. Il soutenait son vaste corps avec du fromage, des charcuteries à bon marché, quelques légumes qu'il faisait bouillir sans autre assaisonnement que du sel.

Cet homme n'était pas un avare. Rien de plus commun que l'avare dans les petites villes et son vice n'y étonne personne. A la fin de chaque mois, notre original distribuait aux pauvres presque tout son traitement.

Cet original n'était pas un saint. Il n'entrait jamais dans une église et la rencontre d'un prêtre faisait monter à ses lèvres un sourire de mépris. Notre bizarre personnage ne plaçait son argent nulle part, même pas à la banque du bon Dieu pour qu'il lui fût rendu au centuple dans l'autre monde.

Le bizarre personnage n'était pas non plus ce qu'on appelle un philanthrope. Il se défendait d'éprouver aucun sentiment et ne parlait de la pitié qu'avec dédain :

— Une passion basse et molle, bonne pour les femmes ou pour tels êtres vils que l'indigence de leur nature condamne à choisir entre la douceur fade et la cruauté.

Protestants ou royalistes, socialistes ou francs-maçons, les fidèles de tous les cultes le déclaraient fou. Il n'était pas jugé plus favorablement par les hommes de parti, radicaux ou catholiques. Combien de Platanopolitains échappent aux divers troupeaux ? Ces rares indépendants, d'esprit un peu sceptique, suspendent volontiers leur jugement. Ils soupçonnaient, je crois, l'étrange universitaire de n'être pas beaucoup moins fou que ceux qui proclamaient sa folie. Mais sa démence leur paraissait plus intéressante, plus pittoresque et, si l'on ose dire, moins stupide. Ils l'observaient avec une curiosité inquiète et sympathique.

L'opinion publique juge au hasard. Le hasard mériterait-il encore son nom s'il se trompait toujours ? Il risquait, ici, de rencontrer juste.

Le jeune universitaire manifestait, en effet, quelques symptômes de folie. Ce n'étaient peut-être pas eux qui le faisaient accuser de démence.

Il avait du fou la manie de l'ostentation, le besoin d'expliquer à tout venant et de glorifier chacun de ses gestes. Il parlait volontiers de la nature et de la vie naturelle. Mais son naturel avait quelque chose d'emphatique.

Ses cours publics étaient très suivis. On ne pouvait leur refuser ni une érudition abondante, large et profonde, ni des vues aussi pénétrantes que personnelles. Souvent aux plus prévenus même et aux plus hostiles ils arrachaient des applaudissements, par un accent noble, entraînant et lyrique. Parfois, au contraire, ils amusaient, tout entiers en formules aiguës et en malices heureuses. L'éloquent et spirituel professeur était méprisé et admiré. On le méprisait un peu plus que si on n'avait pas été contraint de l'admirer.

Ses cours n'étaient point parfaits. Eclatants et tumultueux ou hérissés de pointes qui chatouillent jusqu'au rire, il leur manquait la grâce, la souplesse, et ils blessaient fréquemment le sens de la mesure et de l'équilibre. On leur reprochait de longues digressions, et peu justifiées. Le vieux doyen, qui depuis quarante ans enseignait aux générations successives la philosophie officielle, disait avec aigreur, malgré son indulgence coutumière : « Monsieur le Professeur de Littérature Etrangère marche un peu trop sur mes plates-bandes.  » A tout propos et hors de propos, Monsieur le Professeur de Littérature Etrangère oubliait, en effet, son titre et consacrait aux moralistes grecs des moitiés de leçons.

L'étrange universitaire qui faisait scandale de tant de façons (la folie n'est pas, dans l'Université, beaucoup moins scandaleuse que le talent) s'appelait, d'après l'Etat-Civil, Julien Duchêne. Mais il signait ordinairement Lepère-Duchêne. Même dans les actes officiels, il s'intitulait « Julien Duchêne dit Lepère-Duchêne. » On ignorait la raison de cette bizarrerie, derrière laquelle on soupçonnait quelque hardiesse aussi révolutionnaire qu'indécente. Dans ses diatribes contre Platon, qu'il traitait en ennemi personnel, il opposait volontiers à l'auteur des Lois Diogène de Sinope, « le plus grand homme de tous les temps et de tous les pays, si toutefois un vrai grand homme est d'un temps et appartient à un pays. » Amusés par son admiration pour le cynique et par ce qu'il y avait de cynisme dans ses mœurs, les étudiants le surnommèrent, malgré sa jeunesse, « le père Diogène. »

Il connut ce surnom familier et s'en montra fier : « Plaise à ce qui remplace peut-être les dieux que je mérite un jour une telle gloire ! »

Comme il arrive aux fous ostentatoires, l'opinion qu'on avait de lui contribuait à le modeler. Dès qu'il fut pour les autres le père Diogène, non seulement il se rapprocha davantage, par la conduite et le régime, des anciens cyniques mais il se mit à rêver de les imiter complètement. Si nulle force contraire ne l'arrêtait sur la pente, il devenait de plus en plus probable qu'il adopterait un jour la vie cynique.

Les vacances universitaires, qu'il passa au petit village de Saint-Julien-en-Beauchêne, furent pour lui une longue crise. « Encore un tel combat, et ma victoire sera complète. » Ces paroles intérieures signifiaient qu'il adopterait le manteau grec, les sandales, le lourd bâton, la besace, la vie errante et mendiante.

Une force contraire sembla se manifester. A son premier cours public, cette année, il remarqua une jeune fille dont la beauté lui parut simple et naturelle. Une blonde, grande, fine, d'une grâce souple, comme spirituelle. Les grands yeux bleus brillaient, intelligence et enthousiasme, quand l'orateur prononçait des paroles nobles ; les lèvres, délicates de dessin et de couleur, s'ouvraient, franches et sonores, s'il décochait une formule amusante. Toujours elle était la première à comprendre. N'entendait-elle pas déjà ce qui allait être dit ?... D'un mouvement spontané et qui n'hésite point, elle donnait, presque avant la fin de la phrase rieuse ou magnifique, le signal des rires ou des applaudissements.

Dès la seconde fois qu'il aperçut parmi les auditrices l'émouvante jeune fille, le jeune professeur ne parla plus que pour elle. Sa pensée lui dédiait, comme autant de madrigaux particuliers, ses épigrammes universelles de misanthrope qui s'amuse. C'est elle que ses élans lyriques invitaient à des envols fraternels loin des hommes, de leurs mensonges et de leurs misères.

Quelques jours, le père Diogène se contenta des rêves les plus vagues. Puis il éprouva le besoin de les fixer et de les préciser. Il s'informa. La jeune fille appartenait à ce que la Province appelle « une famille honorable. » Le père était triplement honoré comme colonel en retraite, comme officier de la légion d'honneur, comme marguillier en chef de sa paroisse. Heureuse rencontre et admirable équilibre, la mère était fille d'un honorable défunt qui exerçait, de son vivant, l'honorable profession de préfet républicain. Elle avait fait donner à sa fille, au sortir de Saint-Denis, tous les compléments de ce que Platanople nomme sans sourire « une éducation libérale. » Lucie jouait du piano, dessinait, lavait une aquarelle et elle possédait son brevet supérieur. Depuis deux ans, pour son plaisir et son perfectionnement, elle suivait les autres cours publics de la Faculté des Lettres. Cette année, malgré la mauvaise réputation de Julien Duchêne, on lui avait enfin permis d'assister, sous la conduite de sa grosse femme de mère, au cours de Littérature Etrangère.

L'émouvante jeune fille se nommait Lucie Mortaly. La pensée du père Diogène aimait parfois, comme celle des étudiants, à modifier légèrement les noms. En lui-même il appela celle qui lui paraissait maintenant la lumière de sa pensée Lux immortalis. Mais il ne confia à personne son calembour pédant et amoureux.


Une romance se dessine-t-elle ? Quelles espérances futures — ou quels regrets — attendent Julien Lepère-Duchêne ? Vous le saurez en lisant le chapitre VI du Père Diogène !

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