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22 novembre 2007 4 22 /11 /novembre /2007 10:13

A la fin du premier chapitre (que l'on peut lire ici), Julien Lepère-Duchêne tombait amoureux d'une jolie étudiante. Les quatre chapitres suivants laissaient de belles espérances d'union matrimoniale. L'affaire va-t-elle être conclue ? [ou comment "feuilletonniser" un roman philosophique...!]


Le Père Diogène

Chapitre VI

Pour la demande officielle, M. Lepère-Duchêne portait la plus correcte des redingotes et la plus boutonnée. Ses mains, suant dans des gants très fins, soutenaient un magnifique huit-reflets.

Pierre Mortaly était, depuis quelques années, un homme somnolent. D'un demi-sommeil presque continuel il se réveillait pour bafouiller, en bouts de phrases, des manières de sermons à l'honneur de la Religion et de l'Armée, « grandes écoles de respect, » et pour crier des injures aux jeunes générations.

Quoique Marthe l'eût stylé de son mieux pour la dangereuse entrevue, elle crut nécessaire de se trouver auprès de lui. Même il lui sembla utile de garder Lucie dans le salon. Si le vieux marguillier laissait échapper quelque parole trop vive, un sourire de Lucie arrangerait les choses, calmerait M. Lepère-Duchêne, l'empêcherait de répondre sur le même ton.

Bientôt madame Mortaly regrettait cette dernière précaution. Tout se passait vraiment assez bien et il eût mieux valu s'en tenir aux habitudes, pouvoir dire en dilatoire conclusion :

— Nous en parlerons à notre fille.

Pierre Mortaly, colonel en retraite, officier de la légion d'honneur, président de la fabrique de l'église Notre-Dame-des-Nues, bafouillait avec conviction :

— Très honoré, Monsieur, très honoré... Université, corps très honorable, Monsieur, très honorable corps... Armée de l'intelligence... Clergé de la science profane... Honoré, Monsieur, comme si ma fille m'était demandée par... par un commandant, Monsieur, qui serait en même temps grand-vicaire.

Devant cette conception saugrenue, Marthe crut devoir expliquer :

— Monsieur Mortaly a souvent le mot pour rire.

Mais l'officier de la légion d'honneur, dans un haut-le-corps offensé :

— Jamais rire, Madame, des choses respectables... Professeur, officier, prêtre, rien de risible... Formé, Madame, par l'Armée et la Religion, grandes écoles de respect. Pas comme ces jeans-foutres de jeunes gens qui rient de tout, Madame... qui rient de tout... Ou plutôt non, ces messieurs rigolent... Parole, ça rigole... Parlent argot... Rigolent au nez de belle langue française et à sa barbe... Université, gardienne de belle langue française, Monsieur... Belle langue française, partie de la patrie... Positivement, partie de la patrie... Religion de belle langue française... Prêtre de cette grande religion, Monsieur... Tenir ferme, Monsieur, le drapeau de la grammaire.

Le correct Lepère-Duchêne ne souriait pas. Sa tête répétait gravement le signe qui approuve.

Pierre Mortaly piétinait :

— Très honoré, Monsieur, très honoré de votre demande... de votre demande si... si honorable, Monsieur.

Il revenait à une formule qui, décidément, plaisait à son esprit et que, d'ailleurs, il ne se rappelait pas avoir déjà employée :

— Comme si la main de ma fille m'était demandée par un commandant qui serait en même temps grand-vicaire... par un futur colonel-évêque... Galons et épaulettes sous un surplis... sur une soutane... Epée qui serait en même temps une crosse...

La voix tombait, murmure de plus en plus indistinct ; les yeux clignotaient ; la tête penchait sur la poitrine qu'ornait la rosette des braves.

Si les deux hommes s'étaient trouvés seuls, la conversation eût été un peu difficile à renouer.

Marthe sauva la situation :

— Comme vous le dit M. Mortaly, nous sommes très honorés de votre démarche. Nous tenons en haute estime votre esprit et votre talent. Nous avons confiance en votre avenir. Mais la surprise que nous cause votre demande...

Ces paroles que Pierre Mortaly, pour se les être entendu seriner, savait par cœur, réveillèrent légèrement son esprit et sa langue. Il dit, tête dodelinante:

— Surprise que nous cause, Monsieur, nous cause votre demande... demande inattendue, Monsieur...

Il n'en dit pas davantage. Sa tête, redressée un instant comme par un ressort, retomba, branlante, sur sa loyale poitrine.

— Vous comprendrez — reprenait Marthe — que M. Mortaly ne puisse vous donner une réponse immédiate. Revenez dans huit jours. D'ici là, M. Mortaly aura examiné les divers aspects de la question. Car les questions paraissent simples d'abord, mais, vues de près, elles sont toutes complexes.

C'était encore une partie de la leçon préparée pour un autre que récitait la grosse femme. Certains mots tombaient dans la somnolence du vieillard comme des cailloux dans une eau paisible. Ils faisaient dans son esprit des cercles grandissants. Un demi réveil releva la noble tête. Et le colonel-marguillier répéta solennellement les paroles que Marthe avait prononcées avec un aimable sourire :

— Paraissent simples, Monsieur, paraissent simples... et puis, et puis... sont complexes, Monsieur... complexes comme la formation d'un bon soldat... ou comme... comme le tonnerre de Dieu de mystère de la Très Sainte Trinité.

— Je vous remercie du fond du coeur — dit Lepère-Duchêne — du bienveillant accueil que vous me faites, je vous remercie de l'espérance que vous voulez bien me donner. Mais, avant d'aller plus loin, je dois, en honnête homme, vous dire exactement ce que je suis.

Pierre, cette fois, dormait complètement. Marthe prit une attitude encourageante et attentive. Lucie souriait un sourire de rêve ; ses lèvres incertaines semblaient dire : « Je vis moins dans le présent que dans l'avenir. »

La méthode d'exposition choisie par le prétendant fut bizarre. Il parla d'abord de sa situation actuelle. Puis, comme on monte une côte pénible, il recula lentement vers le passé. Lentement et, eût-on dit, avec un embarras de plus en plus lourd.

Il expliquait que son vrai nom était Julien Duchêne. Il signait Lepère-Duchêne par reconnaissance pour de braves gens, le ménage Lepère, petits rentiers de son village qui l'avaient comme adopté, lui avaient permis de faire ses études.

— C'est un noble sentiment que la reconnaissance, — approuvait Marthe.

Elle parlait un peu plus haut qu'il ne semblait nécessaire. Et son coude habile, sans être vu, inquiétait le sommeil du colonel.

Il entendit, dans son sursaut, le dernier mot. Bravement, il chargea :

— La reconnaissance, Monsieur, il n'y a que ça... Avec la Religion, Monsieur, et avec l'Armée... Etre reconnaissant au soldat, Monsieur... au soldat qui défend nos foyers... au prêtre, Monsieur, qui défend... qui défend la pureté... la pureté, Monsieur, de nos foyers.

Julien semblait arrivé au point critique de son récit :

— Car je suis d'une origine très humble.

— Moi aussi, Monsieur... Mon pères boucher à Carpentras... Fils de mes oeuvres, Monsieur... Aime les fils... les fils de leurs oeuvres.

La narration de M. Lepère-Duchêne devenait obscure et enchevêtrée, amas de ronces ou début de roman populaire. Il approchait parfois des formules claires ; il reculait aussitôt comme si la moindre lumière lui eût été flamme et brûlure. Il aurait fallu savoir d'avance pour donner un sens à ses périphrases et à ses allusions. Quand il espérait avoir suffisamment expliqué, le silence indifférent ou frémissant des auditrices lui prouvait qu'il ne s'était pas encore fait comprendre. De nouveau il se perdait aux broussailles aveugles, se déchirait aux épines entrelacées.

Cet homme, d'ordinaire si hardi, trouvait impossible de dire nettement que son nom de Duchêne lui venait de l'arbre sous lequel on l'avait trouvé aux abords du village de Saint-Julien-en-Beauchêne et que l'Etat-Civil le déclarait fils de père et de mère inconnus.

Les clartés timides disséminées dans son récit se rapprochaient peu à peu pour l'attention inquiète de Lucie, pour l'attention guetteuse de Marthe : elles finiraient bien par former, doux rayon de soleil ou éclair orageux, un faisceau de lumière.

— Mais, si je ne comprends pas de travers — dit enfin Marthe, tremblante statue de gélatine — vous seriez, vous seriez un enfant trouvé ?

— Précisément, Madame.

Elle leva toutes ses lourdeurs, dressées par un ressort d'indignation :

— Et vous portez l'audace jusqu'à aspirer à la main de ma fille... La fille d'un colonel ! la petite fille d'un préfet républicain !... Ah ! monsieur, je ne vous pardonnerai jamais une telle injure.

Lucie se levait aussi :

— Monsieur, je ne comprends pas que vous ayez osé vous présenter dans une maison honorable.

Elle sortait, plus dédaigneuse qu'une reine outragée.

Madame Mortaly secouait son mari que le récit diffus et obscur avait endormi tout à fait et qui ronflait dans une nuit aux murmures berceurs.

— Pierre! Pierre ! — disait la voix indignée.

— Qu'y a-t-il, général ? Est-ce l'ennemi ?...

— Il y a, il y a, écoute, Pierre, il y a que Monsieur est un enfant trouvé.

La chose était trop extraordinaire pour être comprise du premier coup, au sortir de quelque songe héroïque, par le brave colonel. Il bégayait :

— Tu dis ?... tu dis ?...

Elle dut répéter trois fois l'annonce fantastiquement invraisemblable :

— Monsieur est un enfant trouvé.

Quand enfin Pierre Mortaly, colonel en retraite, officier de la Légion d'Honneur, président de la fabrique de la paroisse Notre-Dame-des-Nues, eut compris, il se dressa, réveil magnifique, statue roide de l'honneur offensé. Et, montrant la porte d'un doigt vengeur :

— Enfant trouvé !... Fille de colonel !... Mériteriez conseil de guerre, sale pékin, et douze balles dans la peau, sale pékin.

Le père Diogène montra, en cette occasion, qu'un enfant trouvé peut devenir un homme instruit, non un homme bien élevé. Sans respect pour la dignité des personnes présentes ou pour la propreté méticuleuse du parquet ciré, il cracha dans la direction du noble colonel. Et, haussant ses puissantes épaules, il cria :

— Trio d'imbéciles !

Il sortit en fermant la porte d'une façon si brutale que la maison trembla. Madame Mortaly dut entourer de gros bras suppliants et calmeurs certain colonel-marguillier qui voulait poursuivre une fuite vraiment trop insolente.


Prochain extrait : le chapitre X, où l'on apprend que, parfois, il est d'étranges capucins qui "foutent l'argent à l'eau"...

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