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21 février 2008 4 21 /02 /février /2008 10:43

Résumé des épisodes précédents : au chapitre VI, Julien Lepère-Duchêne se voit refuser la main de la douce Lucie Mortalis. C'est la goutte d'eau qui met le feu au chameau : il se confectionne un costume de Cynique antique — manteau, sandale, besace et bâton — et décide de partir vivre par les chemins la vie selon la Nature. Auparavant, il va faire son coming-out philosophique dans l'amphitéâtre de son Université. Tout Platanople accourt. Les réactions sont vives et le néo-Cynique manque de se faire lyncher. Les forces de l'ordre doivent intervenir et le père Diogène « fait son entrée dans la vie libre entre deux gendarmes »...


Le Père Diogène

Chapitre X

Les gendarmes ont conduit le père Diogène jusqu'à sa porte. Chez lui, il lave le sang dont son visage est couvert, il mange un morceau de pain, boit un verre d'eau et se couche.

Il se dit qu'il doit, la veille de son départ, se manifester à lui-même son calme en dormant aussi profondément que dorment, aux veilles de leurs premières batailles, les généraux d'oraisons funèbres. Mais le père Diogène est un homme à insomnies et nul raisonnement n'a pour lui de vertu dormitive.

Ce ne sont pas les légères démangeaisons de son front meurtri et de sa joue déchirée qui le tiennent éveillé. C'est l'abondance des pensées, la soudaineté de l'arrivée de quelques-unes, la fuite coquette de quelques autres, la façon brusque dont elles apparaissent et disparaissent, la danse de vertige dans laquelle elles se joignent, se mêlent et se confondent.

Le cynique entend sonner toutes les heures à tous les clochers de Platanople.

— Pourtant, — s'affirme-t-il, — il est impossible d'être plus calme que je ne le suis. Ma résolution, depuis qu'elle est prise nettement, ne me trouble plus.

Il hausse les épaules devant l'image d'Alexandre et de Condé endormis :

— Si faible que fût leur pensée, ils sentaient bien que, victoire ou défaite, l'événement du lendemain changerait peu de chose à la marche de l'humanité. Mais moi qui viens, tout simplement, renouveler l'âme humaine...

Et il revoit Jésus au Jardin des Olives. Il ne dort pas, celui-là. Il tremble et il supplie parmi la sueur de sang et d'eau.

— Ce n'est pas, — songe le père Diogène avec sa modestie coutumière — que je veuille comparer le facile courage de monter au Calvaire et de mourir en quelques heures avec la vaillance de vivre, cinquante années peut-ètre, de la vie naturelle. Héros et martyrs sont bien petits garçons auprès d'un cynique.

Sur le matin, il finit pourtant par s'endormir. Il avait entendu sonner plusieurs fois les cinq coups de cinq heures. Il n'entendit pas la demie.

Quand il s'éveilla, de pâles rayons, par la fenêtre toujours ouverte, pénétraient dans la chambre.

Il leur sourit comme à des amis.

— Tu te mets en fête, généreuse Nature, pour célébrer mon entrée dans la vie naturelle.

Après une rapide toilette, il revêtit ce que Platanople appelait un costume de capucin. Il rangea soigneusement dans sa besace tout ce qu'il voulait emporter. La poche de derrière contenait du pain, des oignons et des olives. Dans la poche de devant il disposa, en riant de deux façons bien différentes, une petite lampe électrique et les pièces de monnaie qui lui restaient. Il prit aussi une minuscule boussole, un solide couteau à plusieurs lames, différents papiers et un paquet de grosse ficelle.

Il s'éloigna de la ville en remontant le cours de la rivière. Près du premier village, les gamins, libérés par le jeudi, l'entourèrent.

Il leur sourit, fouilla dans la besace, chercha l'argent qu'il avait emporté. Il dit au plus grand des enfants :

— Si tu réussis un beau ricochet avec cette pièce de cinq francs, je te donne ce sou.

— Les pierres plates ne manquent pas — dit l'enfant effaré et hésitant — pour faire des ricochets.

— Rien, mon petit ami, n'est aussi plat que l'argent.

Le cynique commença à faire glisser et bondir sur l'eau les pièces de monnaie.

Le geste eut pour les enfants on ne sait quoi de redoutable. Un homme qui jette de l'argent dans une rivière parut à leur conscience obscure capable de tous les crimes. Les uns, cachés derrière les arbustes, regardaient avec angoisse. Les autres fuyaient. Et ils criaient :

— Il y a un capucin qui fout l'argent à l'eau !

Une partie du village revint bientôt avec les enfants. Maintenant le père Diogène — décidément il était capable de tout ! — se montrait nu comme le nouveau-né que la société, sous les espèces et apparences d'une sage-femme, n'a pas encore eu le temps de revêtir de sa première livrée. Vêtements et besace, roulés en paquet, étaient attachés sur sa tête. Il dit aux arrivants :

— J'ai appris à vos enfants à quoi peut servir l'argent.

Et il entra dans l'eau glaciale. Il nagea puissamment, aborda sur l'autre rive, se roula sur l'herbe pour s'essuyer. Puis il se coula dans son costume et, longtemps suivi par des regards ébaubis, il continua sa marche.

Quand la belle saison fut venue, plusieurs villageois, se rappelant les récits éblouis des enfants, plongèrent dans la rivière, cherchèrent parmi les cailloux du fond. Personne n'a rien trouvé, jamais. Pourtant, à la veillée, on raconte, de plus en plus ample, ornée de détails de plus en plus précis, l'histoire du capucin qui jeta dans la rivière le trésor du couvent pour que la République ne puisse pas s'en servir.


Dans le prochain billet, au chat-pitre XV, vous pourrez lire l'une des tribulations du Père Diogène — dans la panière d'un chat, oui, d'un chat-fourré...

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