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9 décembre 2008 2 09 /12 /décembre /2008 17:30

[Avant-Propos] [I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X] [XI] [XII] [XIII] [XIV] [XV] [XVI]


Chapitre VIII

Guérison du corps. — La grosse Célina.— Interrogatoire direct.— Attitude de Gabrielle. — L'accent de la vérité. — La mort accusatrice.

Hélas ! je perdis bientôt tout espoir de mourir. Et voici que je me raccrochai à la vie, âprement, dans un besoin de savoir. Non pas une nécessité de connaître le fait de la trahison : en pouvais-je douter encore ? Mais une soif d'avaler goutte à goutte toute l'amertume fangeuse du détail.

Pendant ma longue convalescence, je fis taire mon âme. Je n'avais pas encore le courage de commencer l'affreux combat ; je ne me trouvais pas la force d'imposer la vérité à la menteuse.

Quand je fus guéri complètement, le désir me chatouilla de jouir de la vie facile. Je devrais me séparer de Gabrielle sans explication, éviter l'avilissement inutile d'une discussion. Puisque j'étais certain de son indignité, je n'avais, pour m'affranchir de la souffrance et de la honte, qu'à la renvoyer ou mieux à la laisser ici et à disparaître moi-même. Mes goûts modestes me permettaient de diviser mes revenus en trois parts égales, de laisser les deux tiers à mon enfant et à sa mère, de vivre en garçon très à son aise avec le reste. Qui sait si je n'aimerais pas de nouveau ; si, moi qui n'avais pu trouver l'épouse véritable, je ne rencontrerais pas une amante vierge, digne de mon cœur ? J'aurais la tristesse de ne plus apporter un passé intact à celle qui me donnerait la fraîche nouveauté de ses sensations. Mais les hommes qui n'aiment qu'une fois sont si rares. Tous mes camarades avaient perdu leur virginité avec des femmes mûres ou avec des courtisanes. Je leur ressemblais sur ce point ; une trahison avait rendu vains mes efforts vers l'absolue noblesse, m'avait empêché d'être une exception de beauté, m'avait rejeté dans la règle d'ignominie. Etait-ce de ma faute ? Sans doute, j'avais été naïf excessivement. Mais peut-on sortir de la naïveté autrement que par l'expérience ? J'avais cru éviter l'inévitable cercle. Je m'y trouvais enfermé, avec tous les hommes. Soit. Mais je voulais oublier le passé nécessaire et infàme, m'élancer vers l'avenir de joie et d'amour.

Je partis en prétextant un besoin de distraction et d'isolement. Je déclarai que j'ignorais but, itinéraire,date de retour. J'avais l'air si sombre, si fou mélancoliquement, que ma femme n'opposa aucune objection, retint même ses larmes.

J'allai à Paris. En chemin de fer je m'affirmai que, pour éviter une nouvelle erreur, il fallait, avant de chercher la perle rare, acquérir de l'expérience, traverser une période de « noce ». D'ailleurs — je l'avais lu quelque part — les. femmes les plus pures sont attirées vers les débauchés, peut-être par une inconsciente curiosité perverse, peut-être parce que le miracle d'une conversion leur paraît le grand triomphe de la beauté et de la vertu. Donc je deviendrais débauché pour augmenter mes chances de rencontrer l'amour chaste, pour donner la tentation de me convertir; je deviendrais débauché par amour de la pureté.

Certes, des répugnances me soulevaient quand ma résolution se traduisait en images physiques, quand je me voyais entre des bras qui s'étaient ouverts à tant d'autres hommes, buvant des lèvres que tant d'autres lèvres salirent. Mais je me répondais :

— Bah ! une putain ou beaucoup de putains, qu'importe ?


Le soir même de mon arrivée, je vaguais sur les grands boulevards, mélancolique chercheur d'ignominies. Toutes les filles rencontrées me semblaient trop laides. Je voulais que, du moins, la hideur de l'âme fût recouverte d'un corps et d'un visage admirables. Puisque je me contentais de la chair, j'exigeais tout son charme prenant ou toute sa splendeur terrassante. Je ne rencontrais, hélas ! ni éblouissement, ni attirance ; ni le langage persuasif de la grâce, ni l'irrésistible éloquence de la beauté.

Fatigué d'errer à chercher qui me dévorerait, j'entrai dans un café. Une femme y était, assise devant un bock vide. J'eus un petit frisson d'admiration devant sa parfaite beauté animale. Ses grands yeux souriants n'exprimaient que la joie naïve de vivre, de se bien porter, de ne plus peiner à gagner le pain quotidien, de donner seulement une nuit de temps en temps et d'être payée pour avoir consenti à des plaisirs. Ses chairs, presque surabondantes, étaient si blanches, paraissaient si fermes !... et sa chevelure rousse lui faisait un casque d'or merveilleux. Je la résumai de ce mot rapidement pensé : « Un Rubens presque sobre. » Je me sentis pénétré par le désir de me rouler sur cette opulente créature, d'étouffer dans toute cette blancheur mes souvenirs angoissants, de chercher sur la fermeté souple de ces chairs, comme en un canapé aux élastiques et solides ressorts, le bon sommeil d'oubli.

Je m'assis en face d'elle, avec un salut qu'elle me rendit. Et nous causâmes. Oh ! l'abondante sottise de ses paroles ! Elle m'expliqua qu'elle aimait l'Empire parce qu'aujourd'hui les affaires marchaient bien ; je louai ses sentiments de patriotique reconnaissance. Quelques instants, sa bêtise et mes ironies incomprises m'amusèrent. Bientôt, je songeai, malgré moi, à Gabrielle, si fine, si spirituelle. Et voici qu'en mes mains, en mes jambes, en mes lèvres, je sentis des frémissements de souvenirs ; comme un coffret sur un trésor, mes yeux se fermèrent sur la vision des lignes adorablement sobres, d'un dessin si pur et si noble. Le Rubens me parut lourd, matériel, bête de corps autant que d'esprit.

J'avais changé de place. J'étais près d'elle sur la banquette. Peut-être parce que je la voyais moins et que je la touchais, du dégoût lentement montait en moi. Et pourtant, sous les vêtements voyants comme une enseigne raccrocheuse, je les sentais fermes divinement, les chairs dont l'abondance me déplaisait. Nous étions seuls dans ce café où elle était entrée « se reposer un moment, sans compter le moins du monde rencontrer quelque chose à faire ». Elle s'assit sur mes genoux. Je me laissai envahir, désolé de son poids.

— Devine combien je pèse, interrogea-t-elle glorieusement.

— J'ai assez de sentir sans deviner.

— Ah ! mon petit, tu as beaucoup d'esprit, toi, et tu es tout plein joli. Tu dois être très riche ?

— Ton admirable logique ne te trompe pas.

Elle regarda mes yeux avec inquiétude :

— Je crois que tu te fous de moi..

Et, devant la réponse de mon sourire agrandi :

— Ça n'y fait rien, je te gobe.

Elle m'embrassa sur les lèvres.

— Et puis, conclut-elle, quand tu auras couché une fois avec moi, tu ne te foutras plus de ta grosse Célina.

De nouveau ses lèvres chaudes appuyaient sur mes lèvres.

La porte du café s'ouvrit. Célina se rassit sur la banquette, souriante ; dans ses yeux luisait une malice faite de confiance en soi. Nous nous tûmes un moment, ses regards de triomphe luttant avec la moquerie de mes regards. Puis :

— Si nous allions au dodo, mon petit ?

J'appelai le garçon pour payer, prêt à me lever en offrant le bras à « ma grosse Célina ». Mais elle se pencha à mon oreille :

— Tu sais, chançard, j'ai envie de jouir et tu vas trouver un pucelage de quinze jours.

Le dégoût fut trop fort. Elle me rappelait trop directement les autres hommes qui... Je répondis, ironique :

— Je suis trop fatigué pour tant de bonheur J'arrive de voyage. Demain, je serai sans doute plus dispos.

— Moi, j'ai envie de toi maintenant, et demain peut-être je ne te goberai plus.

Vaincu d'étonnement, je me laissai emmener. Plusieurs fois, en chemin, je fus tenté de me délivrer. Je m'objectai toujours que je ne trouverais pas mieux et que, puisque j'étais décidé... Je savais ce que je voulais, peut-être ! je n'étais plus un enfant. Ainsi l'amour-propre m'empêchait de me dédire,d'abandonner sans commencement d'exécution mes projets de débauche. Je m'affirmais d'ailleurs que le dégoût disparaîtrait bien vite. Je n'étais pas plus bête qu'un autre et je saurais jouir des biens que tous recherchent. Sans compter que j'étais fier parce que les passants se retournaient pour regarder l'admirable fille qui me donnait le bras. L'un d'eux mémo, un vieillard s'écria :

— Nom de Dieu, le beau Rubens !

Mais son compagnon, tout jeune, avec une moue à demi satisfaite :

— J'aime ce qui est complet. Pas assez opulente pour un Rubens, la belle Célina.

Elle me demanda :

— Qu'est-ce qu'ils ont tous à parler de Rubens en me regardant ? C'est-y une femme qui me ressemblait, Rubens ?

Je déclarai qu'elle avait deviné et j'admirai sa pénétration.

— Toi, dit-elle, on ne sait jamais si tu te fous du monde. Mais tu ne te foutras pas de mes caresses, c'est moi qui te l'assure.

Je songeais, avec les mots mêmes de Célina : « On ne sait jamais si la femme qu'on aime se fout du monde. Et pourtant on ne se fout pas de ses caresses. »

Car les souvenirs fourmillants de mes doigts, de mes seins, de mes jambes, irritaient en moi des désirs qui allaient bien loin, là-bas, vers Gabrielle. J'aurais voulu tenir le bras de Gabrielle, la mener au « dodo », la déshabiller de mes mains tremblantes, m'agenouiller devant sa nudité d'un si pur dessin, faire ramper devant elle des injures et des adorations : « Pardonne moi de savoir que tu es une putain. Je t'aime quand même. Et je ne puis aimer que toi. »

Quand je fus couché avec la grosse Célina, ses caresses m'ennuyèrent d'abord. Mais je fermai les yeux, et mes mains et mes seins, et mes cuisses furent contents, infidèles plus facilement que le regard. Et j'acceptai le baiser, le retins, le prolongeai, le rendis.

Tout à coup, dans la joie de mon corps, évocatrice de tant d'autres joies, je laissai échapper un cri heureux :

— Oh ! Gabrielle !

Mais j'ouvris les yeux. J'avais la joue brûlante d'un soufflet, et le corps d'où venait mon plaisir m'avait repoussé d'un brusque mouvement indigné. Et des mains me bousculaient, des paroles aussi :

— Va-t-en, cochon ... Pour qui me prends-tu ?...C'est trop se foutre du monde, à la fin !... Parce que je te gobais, tu m'en récompenses comme ça ... Allons, vite, hors du pieu, salaud.

Je me levai, m'habillait vivement. Prêt à partir, j'ouvris mon porte-monnaie.

— Non, je ne veux pas de ton argent, cochon. Fais un cadeau de ma part à ta putain deGabrielle.

Alors, j'eus envie, follement, de cette fille qui me repoussait, qui m'injuriait, qui m'injuriait dans la femme que j'adorais et que je haïssais :

— Je te veux, je t'aime... C'était pour voir ce que tu dirais ... Je t'ai dit le premier nom venu. Je ne connais personne qui s'appelle Gabrielle... Pardonne-moi cette mauvaise plaisanterie qui me montre que tu me gobes vraiment, qui fait que je t'aime tout à fait.

Je tremblais, comme si la conquête à refaire en eût valu la peine. Cette grosse personne avait de courtes colères, de promptes indulgences :

— Soit, reviens, vilain pierrot. Mais, si tu recommences, tu sais, je cogne, absolument comme si tu étais un sale républicain.

Je ne recommençai pas. Mes yeux restèrent ouverts, se donnèrent la joie âcre de l'infidélité à celle que mon mépris et ma haine ne pouvaient me faire cesser d'aimer. Je me dis que Célina valait mieux que Gabrielle. Avec la femme à tout le monde, au moins, je n'ignorais pas à qui j'avais affaire. Elle me donnait de la franchise. Je lui en étais reconnaissant. Et mon orgueil, humilié de l'infidélité de Gaby, se satisfaisait au caprice de la grosse Célina.

Moi, l'affamé de pureté, je laissai mon corps aimer toute cette nuit, aimer en toute passion, en tout élan, ce corps splendide et banal.


Le matin, je rentrai à l'hôtel, brisé de fatigue et de tristesse. Célina m'avait fait promettre de dîner chez elle. Mais j'étais bien résolu à ne plus la voir, à ne plus voir personne. Je m'enfermai dans ma chambre comme un moine en sa cellule. Pendant cinq jours, je ne sortis pas une seule fois. Puis j'envoyai chercher un cabriolet et je pris le chemin de la gare.

De mes sombres réflexions il résultait, en effet, que j'aimais irrésistiblement Gabrielle ; que toute jouissance du corps la rappelait douloureusement à mon imagination ; que d'ailleurs son moment d'oubli ne constituait pas une faute ; qu'elle avait eu raison de ne m'en rien dire, de me laisser dans le sommeil d'ignorance où elle me croyait ; qu'enfin je souffrirais épouvantablement loin d'elle. Sans doute, je souffrirais presque autant auprès d'elle fermée, revêtue de mensonge et de silence. Mais son aveu me soulagerait de tout cet écrasant passé lointain, me permettrait de l'aimer sans trouble dans le passé récent, dans le présent, dans l'avenir, nous unirait ineffablement par ma compréhension, par ma pitié et par sa confiance ; nous ferait communier en un regret commun, aussitôt effacé, raturé d'oubli, de se sentir partagé.

Certes, il resterait un poids sur mon bonheur. Mais ce couvercle de mélancolie l'empêcherait de s'évaporer, concentrerait notre joie.

Combien de ménages devaient ressembler au mien par l'erreur initiale, par le faux départ. Ils n'en laissaient rien paraître au dehors, s'apaisaient bientôt, sans doute, en l'acceptation de l'irréparable. Il ne faut pas s'acharner contre le fait accompli et, — si la cruelle imagination ne l'évoque pas à chaque instant, ne reconstruit pas un éternel cauchemar avec ce qui, sans elle, serait bien fini, — il n'est un obstacle ni à la vie harmonieuse, ni à la joie profonde, ni au plaisir léger. Le coup d'état m'empêchait-il de plaider devant les juges de Monsieur Bonaparte, de m'intéresser aux affaires de mes clients, de trouver des arguments qui m'amusaient et qui triomphaient ? Est-ce que je vivais hypnotisé par le massacre du boulevard Montmartre ? Pourquoi me préoccuperais-je davantage d'un événement sur lequel personne ne pouvait plus rien et qui n'avait d'importance que de préjugé ? Gabrielle m'aimait et je l'aimais : voilà les deux points intéressants. Que pouvait me faire la hardiesse triomphante de ce Bertrand qu'elle méprisait aujourd'hui, ou une faiblesse inexplicable pour elle-même et dont le souvenir lui était une torture ?

Je faisais effort pour sentir ainsi. Mais, sitôt l'aveu obtenu, il me semblait bien que ces sentiments seraient en moi naturels et spontanés. La fleur de pitié ne germait qu'avec peine en mon cœur refroidi de silence ; mais, que le soleil de sincérité vînt à briller, elle se dresserait, puissante, étouffant les herbes mauvaises.


Gabrielle montra de la joie de mon retour et de mon sourire. Quand nous eûmes pris ensemble un repas réconfortant, je l'entraînai, persuasif, dans la bibliothèque et je lui dis :

— Ma chérie, c'est un dialogue grave qui commence entre nous, une conversation d'où sortira notre bonheur... Ne m'interromps pas... Je sais que tu m'as trompé...

Un étonnement agrandit ses yeux. Elle répéta :

— Je t'ai trompé ?...

— Non, mon amie, je m'exprime mal. Tu ne m'as pas trompé, puisque ton « moment d'oubli » précéda notre mariage.

— Stanislas, est-ce que tu veux me rendre folle ?

Et ses yeux affirmaient qu'elle ne comprenait pas mes paroles, que leur sens littéral, impossible, l'ahurissait.

Je sentis que j'allais trop vite. Certaines choses, que je me proposais d'exposer après, devaient être dites avant. Je m'empressai :

— Ecoute, mon adorée, le mot qui dénouera ton angoisse. Ta faute est pardonnée depuis longtemps. Ou plutôt je n'ai pas eu a pardonner ; j'ai souffert avec toi. Et je viens te supplier aujourd'hui de m'aider à guérir notre commune souffrance.

Elle s'effarait de plus en plus.

— Stanislas, cria-t-elle, dis-moi vite que tu n'es pas fou.

— Je ne suis pas fou, tu le sais bien.

— Alors, que signifie cette absurde plaisanterie ?

— Je ne plaisante pas.

— Tant pis ! Faut-il donc que je t'écoute sérieusement ?

— Oui, et que vous me répondiez de même.

— Oh ! je vais répondre avant. Après, je n'aurais plus la force... Stanislas, par mon amour pour vous et sur la tête de notre petit Stani, je jure que j'ai toujours été digne de vous. Vous êtes mon seul amour...

—Je le sais, ma chérie.

— Et bien ! alors ? ...

— Une surprise de ton ignorance. Une stupeur paralysante devant la hardiesse d'un misérable. Une ignoble manœuvre de ta mère...

—Oh ! Stani...

Et elle fondit en larmes.

— Tu vois, dis-je, cruel, que je viens de toucher juste.

Elle sanglota :

— Mon pauvre ami, je te pardonne. Ou plutôt, pardonne-moi. Il y a, en effet, de ma faute. J'aurais dû te dire tout immédiatement, t'éviter la torture du soupçon. Car je comprends maintenant quel fut ton mal en ces jours où tu disais que tu n'avais rien. Je comprends que je suis coupable de ton duel, et de ta blessure, et de ta longue maladie. Je comprends combien mon silence t'a fait de mal.

Il me sembla que mon horrible soif commençait à s'apaiser à une eau bourbeuse. Courbé de pitié sur mon âme et sur la sienne, j'espérai l'étancher tout à fait, ma soif, assez pour l'oublier, elle et l'écœurant liquide nécessaire. Et je dis, très doux :

— Ne pleure pas sur moi, mon adorée, ni sur toi. Car nous nous aimons depuis toujours et pour toujours. Ta confession va enfin nous guérir du seul mal qui troublait notre joie. Ton aveu sera pour tous deux le grand soulagement. Il rejettera au bord de notre route le fardeau vite dépassé, vite oublié dans notre marche heureuse. Exprimer le passé suffira à le supprimer.

Elle reprit, tête basse, corps tremblant :

— Eh bien ! écoute, mon ami. Pendant que tu étais à Jersey, Bertrand,— qui avant toi m'avait fait la cour et que j'avais repoussé plutôt durement, car toujours il me déplut, — vint souvent à la maison. Il me parlait de toi, m'attendrissait, puis cherchait à m'effrayer en prétendant que tu m'oubliais certainement. Je répondais que j'étais sûre de mon cher Stanislas et que, si tu m'abandonnais, j'abriterais en un couvent les débris de mon cœur. Mais il riait, cherchait à me faire rire, affirmait qu'une belle fille avait toujours d'autres ressources que le couvent, que tous mes amoureux n'étaient pas en exil. Et ses protestations déplaisantes recommençaient. Ma mère disait comme lui.

Je criai :

— Ta mère disait comme lui !

— Ne te fâche pas, mon ami. Je vais te l'avouer toute, cette honte, que je n'ai pourtant pas le droit de dévoiler, peut-être. Ma mère, d'abord, disait toujours comme lui. Puis elle parla tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. Parfois ses yeux le regardaient avec de jalouses supplications, me regardaient avec une haine jalouse. Et je finis par deviner qu'elle était sa maîtresse. Ah ! si tu savais comme je pleurai quand je compris...

— Et puis ?...

— J'écrivis en cachette à mon grand-père que je serais heureuse d'aller passer quelque temps auprès de lui. Il s'empressa de m'inviter et je courus à Lyon. J'y reçus bientôt une lettre de Bertrand : il me déclarait un irrésistible amour et me priait de consentir à être sa femme. Des lignes de ma mère me conseillaient aussi de renoncer à un rêve précaire et d'accepter une réalité avantageuse. Le lendemain, nouvelle lettre de Bertrand, plus pressante que la première. Et le manège continua tous les jours pendant une semaine. J'écrivis « non » deux fois et laissai sans réponse les autres insistances. Je renvoyai la dernière enveloppe sans l'ouvrir. Alors m'arriva la lettre où vous me demandiez d'aller vous épouser à Jersey. Ma mère, en même temps, m'affirmait que vous étiez fou de montrer de telles exigences. Je répliquai : « J'aime M. Stanislas. Je n'ai d'autre volonté que la sienne. Invite-le à faire les formalités et à nous indiquer le jour où nous devrons arriver. »

— Ah !

— Je comprends ton étonnement, mon chéri : j'ai su depuis que ma mère, peut-être forcée par Bertrand, avait écrit tout autre chose. Je n'avais jamais osé t'avouer son mensonge. Seulement, en certains jours douloureux, je songeais que je n'avais ni le droit de t'épouser sans te dire tout ce qui concernait ma famille, ni le droit de dévoiler la honte de ma mère : la seule solution était de renoncer au monde et à l'amour, de m'enterrer vivante dans un couvent, d'offrir mon bonheur à Dieu en échange du salut de ma mère... Hélas ! je t'aimais trop, Stani. Je n'ai pas eu le courage. J'ai laissé faire la vie qui semblait vouloir me rendre heureuse. J'ai été làche. Je t'ai trompé. Me pardonnes-tu, mon adoré ?

Elle me prenait la main, la couvrait de baisers et de larmes. Et elle suppliait encore :

— Dis-moi que tu ne m'en veux plus.

Je demandai :

— Ce sont tous les aveux que tu as à faire ?

Elle eut de nouveau son regard admirablement agrandi d'étonnement :

— Que veux-tu qu'il y ait de plus ? C'est bien assez, c'est bien trop.

Et des sanglots éclatèrent.

— Ce n'est rien, repris-je. Dis le reste, ce qui est important, ce qui te concerne personnellement. Je pardonnerai tout ce que tu avoueras aujourd'hui, si grave que ce soit. Mais songe que je sais tout et que ce que tu essaierais de cacher en ce moment, je ne le pardonnerais jamais.

Elle se releva, les yeux secs subitement.

— Si tu savais, tu saurais qu'il n'y a rien de plus. Je veux ignorer les ignobles soupçons que semblent indiquer tes paroles. Je crains de les deviner et, si tu ne les étouffes pas sans les exprimer, j'ai peur de sentir mourir mon amour. Elle sortait, fière, droite, telle une reine offensée.

Je la regardai faire deux pas, songeant :

— Voilà, tout est fini. Elle s'enferme en son mensonge. Mon amour est mort.

Mais il se releva, celui dont j'affirmais la mort parce qu'un brusque choc l'avait renversé. Et il me souleva, me força à me dresser, me précipita vers la menteuse, me fit prendre sa main, la ramener dans cette pièce d'où elle ne devait sortir que justifiée par la confession. Elle me suivit, docile, avec un regard qui cherchait sur mon visage une marque de repentir et de confiance, avec des lèvres presque entr'ouvertes d'un sourire qui pardonne.

Mais ce n'était pas de honte repentante que je tremblais, c'était de colère.

— Ecoute, Gabrielle. Prends garde à ce que tu fais. Je sais — tu entends bien, n'est-ce pas ? — je sais que tu as été la maîtresse de Bertrand.

Elle demanda, très froide :

— Vous ne voulez pas me laisser retirer ?

Je lui serrai furieusement les poignets, je l'assis de force sur une chaise. Et je criai presque :

— Non, Madame. Pas encore. Bientôt. Quand j'aurai vu qu'il n'y a aucune sincérité à attendre de vous. Alors vous vous retirerez... Pour toujours.

Elle remua sur la chaise, comme si elle cherchait une position commode. Puis :

— C'est bien, Monsieur. Je resterai aussi longtemps que vous le désirerez. Je suis prête à subir tous vos outrages de paroles et de gestes.

Je m'agenouillai devant elle.

— Ah ! Gabrielle, pardon si je suis brutal. Je souffre tellement.

— Oui, dit-elle, je comprends que, si vous ne me croyez pas, vous devez souffrir.

— Oh ! ce n'est pas de ce que tu crois que je souffre. Je ne t'ai pas eue tout entière dans le passé ; nous n'y pouvons plus rien, je me résigne. Mais je souffre horriblement de ne point te posséder toute dans le présent. Donne-moi par ton aveu ce coin obscur de ton âme qui se refuse à moi.

Elle se tut, me retira la main que je lui avais prise. Je continuai.

— Je ne t'en veux de rien et je ne souffre de rien, que de ton silence et de ton mensonge. Tu me refuses quelque chose de toi, quelque chose que tu peux me donner, quelque chose que tu me dois. Et pour cela, depuis des années j'agonise, et pour cela, voici que j'ai peur de te haïr. Guéris ma haine naissante et ma longue douleur. Un mot suffit. Tu as été la maîtresse de Bertrand, n'est-ce pas ? Dis : oui.

Elle ne répondit point. Je repris.

— Tu ne peux pas le dire, parce que mes yeux, avides de ton âme, te regardent trop. Tiens, je ne te vois plus. Ma joue est contre ta joue et tes lèvres touchent mon oreille. Tout bas, vers celui qui t'aime, et qui ne verra point ta rougeur, et qui t'adorera davantage d'être sincère laisse échapper ce souffle : Oui.

Immobilité et silence.

— Le mot est trop difficile à sortir, ma pauvre petite. Va, je m'en veux beaucoup de te torturer. Mais je souffre trop. Il faut que je sache. Ou plutôt, je me trompe. Je sais. Il me faut ton aveu, qui t'absout. Ne dis rien. Donne-moi seulement un baiser qui voudra dire : Oui.

Son visage s'éloigna du mien.

Je me relevai :

— Ah ! menteuse, je te méprise. Je te méprise tellement que je n'oserai plus t'aimer, je l'espère.

A mon tour, je me dirigeai vers la porte.

A son tour, elle se leva, courut vers moi, me saisit la main, me ramena sur le théâtre de l'horrible combat. Et elle cria :

— Mais parle donc, grand fou qui t'obstines à te faire du mal et à me faire du mal. Regarde comme je pleure, et aie pitié de moi. Sens comme ils brûlent, tes yeux secs, et aie pitié de toi. Parle, parle.

Je dis, très froid :

— C'est à toi d'avoir pitié de nous. C'est à toi de parler.

Elle reprit, impérieuse :

— Parle. Explique ce qui te fait croire ces abominables folies, ce qui peu l'emporter sur ma parole. As-tu jamais remarqué un mensonge dans mes paroles ?

— Celui-ci suffit bien ?

— As-tu jamais remarqué dans ma conduite quelque chose d'obscur ou de secret ?... Parleras-tu ?

— Je te dis que je sais.

— Tu sais ! tu sais !... Vais-je me heurter longtemps à ce stupide « je sais » ? Comment veux-tu que je réponde à un « je sais » ?

— Et toi, pourquoi me laisses-tu me heurter et m'endolorir à ton stupide silence ?

— Moi, je me tais, parce que je n'ai rien à dire. Mais quelque chose a fait naître ton soupçon. Dis ce quelque chose. Je pourrai alors, sans doute, te montrer qu'il t'a trompé.

— C'est impossible. Je suis sûr... Et je ne suis pas ici pour discuter ma certitude qui est absolue. J'y suis pour attendre un aveu, — qui ne viendra pas, décidément. Adieu, Madame.

Elle me prit le bras.

— Tu ne sortiras pas comme ça. Ou bien je vais croire que tu regrettes d'avoir épousé une femme sans fortune.

Je m'indignai :

— Pourquoi dis-tu des choses que tu ne crois pas, que rien ne te donne le droit de croire ?

— C'est la question que je te pose depuis une heure.

Elle se reprit, attristée :

— Pas tout à fait, hélas ! Par malheur, je vois trop que tu crois. Quelque infâme calommie... Quel misérable a pu insinuer ?...

— Personne n'a rien eu à insinuer ni à affirmer. Je sais par moi-même.

— Que sais-tu ?

— Oh !... Assez, je vous prie. Vous le savez aussi bien que moi. Et je trouve cette conversation ridicule, puisque vous refusez d'avouer.

— Ah ! tu dis : ridicule. Moi, j'ai le droit de dire : odieuse. Et pourtant je ne m'indigne pas. Et je veux la continuer, l'horrible disecussion, la faire aboutir. Pour toi. S'il ne s'agissait que de moi, ma fierté m'enfermerait dans un silence de dédain, me défendrait de me justifier contre un lâche soupçon qui n'ose même pas se formuler, qui hésite et qui fuit à chacune de mes tentatives pour le prendre corps àcorps. Je m'éloignerais avec dégoût. Mais il s'agit de toi, mon pauvre ami, et je t'aime, et je veux tuer ta souffrance. Laisse-la sortir un instant, la bête ignoble qui te ronge le cœur. Qu'elle montre seulement la tête, et je l'aurai vite assommée.

Elle souriait légèrement, très sûre d'elle-même, maternelle comme lorsqu'elle disait à son fils : Fais voir ton bobo.

— Que veux-tu que je te dise ? Tu ne peux rien contre l'évidence. Je ne suis pas un imbécile, et je sais bien que tu n'étais plus vierge quand je t'ai épousée.

— Tu sais !... Qu'est-ce qui te fait croire ?...

— Tu m'irrites, à la fin. Je te dis que je sais, que ça se connaît... Mais suis-je naïf de te répondre ! Comme tu dois rire de moi !

— Si ça se connaît, tu sais que tu mens.

Je haussai les épaules :

— Voyons, assez. Tu sais mieux que moi que tu n'as pas eu le signe.

— Quel signe ?

— Le sang.

— Quel sang ?

— Oh ! mauvaise foi incarnée... Le sang que tu as perdu quand Bertrand t'a prise ; le sang qu'on perd toujours en perdant sa virginité.

Elle me regarda en un silence abattu. J'appuyai :

— Tu ne peux plus nier. Alors, pourquoi ne pas avouer ? Au reste, c'est toi que ça regarde. Avoue tout de suite, et je pardonne encore, malgré tes impudents mensonges. Mais dépêche-toi, ou tout est fini entre nous.

— Que veux-tu que j'avoue ? Je n'ai jamais connu d'autre homme que toi. Je ne comprends rien à tes paroles. Je ne sais pas. Tu dis que j'aurais dû perdre du sang. Je cherche à me rappeler si j'en ai perdu, en effet. Je ne trouve pas...

— Tu ne remontes pas assez haut dans tes souvenirs.

— ... Je me rappelle une souffrance vive; je ne sais plus s'il coula du sang.

— Je sais qu'il n'en coula pas avec moi et que, par conséquent, il en avait coulé avec un autre.

— Ah! tais-toi, tais-toi. Je t'en prie, tais-toi.

Et elle se prit à trembler, les yeux noyés toute secouée de sanglots.

— Tes larmes sont un aveu,dis-je, indulgent. Pour cet aveu, je te pardonne. C'est fini, nous n'en parlerons plus.

Et je voulus l'embrasser.

Mais elle me repoussa.

— Tu me crois coupable ? demanda-t-elle, comme quelqu'un qui s'effare devant une vision impossible.

— Oui, mais c'est fini.

— Non, ce n'est pas fini.

Elle s'agenouilla devant moi, me prit la main vite mouillée de ses larmes :

— Ecoute, mon grand Stani, je suis bien malheureuse. D'après ce que tu dis, je vois qu'une apparence serait contre moi. Et pourtant, encore une fois, sur notre amour, sur la tête de notre enfant, je te jure que je suis innocente. Dis que tu me crois, moi qui n'ai jamais menti, plutôt que cette apparence dont j'ignore la valeur ordinaire, mais qui, aujourd'hui, aussi vrai que je t'aime, aussi vrai que je suis chrétienne, ment.

Je voulus retirer ma main.

— Ah ! tu ne m'aimes pas, cria-t-elle, si tu n'as pas confiance en moi.

— Assez de comédie. Je te dis que la preuve est certaine, ne permet pas la moindre hésitation.

Elle se releva :

— Et mes paroles, permettent-elles d'hésiter ? Il me semble que ça se connaît, quelqu'un qui dit la vérité, et tu dois sentir que je ne mens pas... Tu as vu beaucoup de coupables. Y en a-t-il jamais eu un seul qui parlât comme moi ? Tu as vu des innocents accusés par de fausses apparences. N'est-ce point comme moi qu'ils parlaient ?... Ce n'est plus à ton amour ni à ta confiance que j'en appelle. C'est à ton expérience du Palais. Réponds, mon juge chéri.

Je me rappelai l'espion Hubert, et les protestations d'innocence de ce misérable, et leur épouvantable accent de sincérité, et la façon dont je m'étais expliqué cette sincérité réelle. Et je dis :

— Va, laisse parler ton âme d'autrefois.

Elle eut encore son vaste regard étonné. Je repris :

— Tous les coupable nient avec énergie. La torture avait raison. Elle seule peut arracher l'aveu.

Elle dit :

— Crois-tu que tu ne me tortures pas ?

Je continuais, pour moi-même, philosophant tout haut :

— Seulement, dès que la souffrance dépassait la force d'âme, l'innocent avouait comme le coupable. De sorte que la torture non plus ne parvenait pas à la preuve...Jamais un aveu ne prouve rien... L'aveu n'est pas un moyen de connaitre le vrai... C'est un premier châtiment à imposer au coupable ordinaire ; une purification qui permet de pardonner au coupable qu'on aime.

· · · · · · · · · · · · · · · ·

— Madame ! Madame !

Et de grands cris dans la maison, et des bruits affolés.

J'ouvre la porte :

— Qu'est-ce qu'il y a ?

La bonne, comme folle, .portait sur ses bras mon petit Stani.

Je regardais sans comprendre. Mais ma femme se précipitait.

— Qu'est ce donc ?... Tout mouillé... Mais il est mort !

— Ce n'est pas de ma faute, Madame.

Et la bonne commençait un récit justificatif.

Il m'échappa un mot qui était un cri d'affreuse douleur, cruelle, sans doute, mais inconsciente d'intensité.

— Vous aviez juré par sa vie, Madame.

Je m'acharnai à vouloir faire revivre le petit cadavre, à lui faire vomir l'eau qui l'asphyxia. Ma femme s'y efforçait aussi. Un médecin arriva bientôt, nous arracha à nos folles obstinations.

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24 novembre 2008 1 24 /11 /novembre /2008 12:29

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Chapitre VII

Un dîner politique. — Révélation du vieux docteur. — Je giffle Bertrand. — Duel. — Un mot de Gabrielle. — Mes folies. — Défaite électorale.

Le membre le plus influent de mon comité était un vieux médecin qui n'avait jamais exercé. Le docteur Albert (j'ai la précaution de ne livrer aux indiscrétions possibles que des prénoms) avait, par la publication de nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique, acquis une petite fortune. Le livre où j'avais trouvé la page de salut était de lui. Probablement à cause du service qu'il m'avait rendu sans le savoir, j'aimais cet homme, je recherchais sa société et sa. conversation. Ce qu'il disait était d'ailleurs très intéressant pour tout le monde, par la multitude des faits que sa vie de travail et d'observation lui avait fait connaître. J'aimais aussi beaucoup l'indubitable franchise de l'accent. On sentait que cet homme ne devait jamais avoir glissé au moindre mensonge. Il tutoyait tout le monde, prétendant que mettre le pluriel pour une seule personne était déjà un manque de sincérité.

Quelques jours avant les élections, mes amis du comité avaient dîné chez moi. L'avant-veille le docteur nous invita à son tour. Ce fut un joyeux repas de garçons. Nous ne comptions nullement sur la victoire ; mais rien de plus gai que de livrer sans espoir une lutte sans danger. Ce combat, où nous acceptions d'avance la défaite, nous amusait comme une mutinerie de collégiens. Notre journal disait, chaque jour, à M. Bertrand et à M. Bonaparte de dures vérités empapillotées de périphrases respectueuses qui nous égayaient comme des malices et comme des tours de force.

Après le champagne, quand nous fûmes tous « un peu partis », la conversation quitta la politique et, naturellement, on causa « femmes ».

— Docteur, affirma un jeune homme qui passait pour le don Juan de la ville, quoique vous en disiez dans un de vos livres, ce n'est pas seulement dans les grandes villes que la défloration sans effusion de sang est la plus commune. Ici même, dans ce petit patelin...

Le docteur éclata de rire :

— Ah ! tu crois ça, mon gars...Tu t'imagines, sans doute, qu'on en trouve tous les jours, des pucelles ! Eh bien ! il faut déchanter, mon petit. Y en a pas pour tout le monde. On n'a guère cette marchandise sans risquer la correctionnelle. Parce que, tu sais, faut les cueillir avant l'âge.

— Pourtant, docteur, je suis absolument sûr de ma maîtresse.

— Ah ! tu es sûr, absolument sûr. Tant mieux pour toi. Il y a des gens qui savent se contenter de peu. Heureux naturel !

— En tout cas, je n'ai aucune raison de la soupçonner.

— Tu dis que tu ne l'as pas ensanglantée ?

— Oui. Qu'est-ce que ça prouve ?

— Ça prouve tout, mon ami.

Une violente tentation me souleva de crier au docteur : « Pourtant, dans votre livre....»

Je me contins. Je ne pouvais pas parler librement. Ce n'est pas de ma maîtresse qu'il s'agissait. Je devais cacher l'intérêt trop grand que j'avais à la discussion, laisser les joueurs abattre leur jeu sans pleurer que j'avais parié ma vie sur tel tableau. Mon intervention était d'ailleurs inutile : sûrement l'objection serait faite. Je serais défendu sans que personne pût savoir que j'avais été attaqué inconsciemment.

En effet, les mots mêmes que j'avais dû retenir furent prononcés par le jeune homme :

— Pourtant, docteur, dans votre livre...

Oh ! le rire ignoble du docteur Albert.

— Mon bouquin, ah ! ah ! ah ! Elle est bien bonne, celle-là. Mais c'est de l'argent, mon bouquin. Ce n'est pas un livre. C'est ma meilleure ferme. J'ai choisi, pour l'y semer, la graine qui est de meilleur rapport.

— Je ne comprends pas.

— C'est pourtant facile à comprendre. J'ai donné à d'innombrables femmes le moyen de rouler leur mari ou leur amant. Avant ou après le soupçon, j'ai offert à ces pauvres calomniées la faculté de se justifier..... Demandez, mesdames, la paix des ménages et la réhabilitation des vertus féminines. Ça ne coûte que trois francs cinquante, mesdames et demoiselles. C'est donné, c'est pour rien. Il faudrait vraiment, mesdames et demoiselles, n'avoir plus de pain pour ne point se payer trois francs cinquante de virginité. En avant, la musique.

Le docteur avait pris le ton déclamatoire d'un charlatan. A peine le nuançait-il de gouaillerie. Et tout le monde riait de la parade amusante. Il reprit son accent naturel, pour dire, joyeux, se frottant les mains :

— Aussi je vous assure qu'il en est arrivé, des trois francs cinquante !

Quelqu'un protesta :

— Mais, docteur, le respect de la vérité... Le rire du docteur devint sournois :

— Ah ! oui. Tu as raison. J'oubliais que dans un comité politique nous devons garder l'air sérieux, même quand nous sommes saouls.

Il se leva. Et, sur le ton du discours, imitant ma voix et mes gestes de cour d'assises :

— Je vais donc m'efforcer, messieurs les jurés, d'être un augure qui vous regarde sans rire. L'honorable organe du ministère public croit m'embarrasser en m'opposant l'admirable rengaine dénommée respect de la vérité. Ne l'embarrasserai-je pas autant en lui opposant ces rengaines plus vénérables encore : le respect de la vie humaine, le respect de la souffrance humaine ? Savez-vous, messieurs les jurés, combien de meurtres a pu éviter notre innocent mensonge, qui eut en outre l'avantage de nous rapporter honneur et argent? Savez-vous combien de cœurs saignants il a pu guérir ? combien de cœurs il a empêché de saigner ? Dans notre jeunesse, messieurs les jurés, nous avions un ami qui répétait souvent ces mots : « Qu'est-ce que je demande ? Le bonheur du peuple et mille louis de rente. » Nous avons fait nôtre cette belle maxime et, comme le Christ, nous aurons passé en faisant le bien.

On l'applaudit bruyamment. Mais quelqu'un dit, très grave :

— Moi, je suis toujours pour la vérité.

— Moi, affirma le docteur, je suis pour le salut public. Je ne vous l'avouerais pas avant d'avoir bu. Car le peuple a besoin d'être trompé, mais ceux qui ont le devoir de le tromper doivent aussi se mettre habilement au-dessus du soupçon.

La discussion devint politique et violente. Le docteur Albert, qui m'avait tant plu, maintenant m'était odieux. Dès qu'il ne s'agit plus du sujet qui me touchait de trop près, j'attaquai tout ce qu'il dit.

— Ah ! ça, mais, sourit-il, tu as l'air de m'en vouloir, Stanislas ? Oui, oui, je comprends. Je me suis vanté tout à l'heure d'avoir empêché des meurtres : l'avocat d'assises ne me pardonne pas de lui avoir enlevé des clients intéressants. C'est bon, le crime passionnel ; tu fais toujours acquitter. Le crime passionnel, c'est le triomphe de l'avocat. Tu as raison; mon gars. Mais songe aussi que, sans mon joli mensonginet je serais peut-être condamné, pour vivre, à être préfet de cet infâme Bonaparte et à combattre ta candidature.

Quand nous prîmes congé de notre hôte, je l'entendis qui disait au jeune célibataire :

— Mon petit don Juan, faut le signe sanglant. Sinon, des blagues, tes pucelages à la douzaine.

Je savais maintenant le véritable avis de Diafoirus et que la naïveté de don Juan égalait la mienne.

Quelques membres du comité voulurent absolument m'accompagner jusque chez moi. Je marchais furieux, exaspéré de devoir cacher ma violence intérieure, de devoir parler sérieument de l'élection. Qu'est-ce que ça me faisait, l'élection !

D'un café qui fermait je vis sortir Bertrand avec cinq ou six amis. Un mouvement plus rapide que toute volonté, que toute pensée, me jeta sur lui. Je le gifflai, en lui criant dans la figure :

— Tiens, espèce de salaud !

Et je lui crachai au visage. Et je lui assénai des coups de poing. Après un instant d'effarement, des gens se précipitèrent entre nous; des mains me tirèrent en arrière ; d'autres éloignaient Bertrand. Il avait déjà le visage en sang.

J'entendis quelqu'un qui disait :

—Oh ! ces haines politiques.

Et un de mes compagnons s'étonnait : — Après une soirée si gaie....


Le lendemain, deux amis de Bertrand vinrent me demander une réparation. Je les renvoyai à mes témoins, choisis aussitôt après la scène de pugilat parmi les personnes qui m'accompagnaient. J'avais recommandé d'accepter sans objection toutes les conditions que désirerait « l'offensé ».

J'aurais voulu le tuer ou mourir.

Pendant la nuit, dans une enveloppe qui portait la formule classique

« Ceci est mon testament »

j'avais enfermé ces mots de fou :

« Je laisse la quotité disponible à ma putain de femme. »

Peu s'en fallut que cet étrange testament ne fût ouvert. Le duel eut lieu au fleuret démoucheté. J'eus contre moi ma maladresse (je touchais une épée pour la première fois) et ma fureur, et mon violent désir hésitant entre le meurtre et le suicide. Je fis rompre Bertrand plusieurs fois sous des attaques qui étaient folles à coup sûr, redoutables peut-être. A son premier mouvement de recul, il me sembla lire de la terreur dans ses yeux, et cette remarque me rendit comme enragé. Je bondissais sur lui, l'arme élancée ; je donnais sur son fer de grands coups du mien. Il avait quelque habitude de la salle, et toujours il parait. Jamais il n'attaquait; peut-être que je ne lui en laissais pas le temps. Enfin, je me jetai gauchement sur son épée qui s'enfonça dans ma poitrine.

On me transporta chez moi, fort mal en point. Ma femme se mit à pleurer, à s'arracher les cheveux. Parmi ses cris de douleur tragique, ce mot me frappa :

— Aussi, quelle rage as-tu de toujours combattre le gouvernement ?

Ainsi elle n'en voulait pas à Bertrand, mais à moi. C'est, sans doute, pour me punir de mon opposition au gouvernement que, pendant mon exil à Jersey... Ah ! ma fureur. Eh bien ! soit. Et, puisque j'avais combattu le gouvernement, elle pourrait bientôt épouser Bertrand, si elle en avait le courage, lui apporter ma fortune. Achève ton crime pensais-je. Et, sous les couvertures, je l'aidais, je défaisais le pansement, j'ouvrais les plaies par où coulerait peut-être, ô espoir, tout mon malheureux sang. Je finis par crier dans un demi délire :

— Du sang, du sang ! en voici, pour remplacer celui qui manqua.

Je m'évanouis.

Quand je revins à moi, j'étais trop faible pour avoir une volonté, trop faible même pour désirer la mort. Je laissai intact le pansement refermé.

Le lundi matin, je demandai des nouvelles de l'élection.

— Qu'est-ce que ça te fait ? dit ma femme qui me veillait.

Cette tentative pour écarter de ma souffrance l'émotion d'un petit chagrin prévu m'irrita. Cet effort pour rne cacher une vérité de plus m'indigna.

— Comment ! qu'est-ce que ça me fait ? J'ai soif de vérité et de malheur... Tu ne veux pas me répondre ? C'est donc que j'ai une minorité ridicule. Toutes mes défaites sont grotesques. Tant mieux. Tout pour ce noble Bertrand.

Je me soulevai à demi sur mon lit et, en une ironie qui me fut horriblement douloureuse, je criai :

— Vive Bertrand !

Mais je retombai épuisé. Vaincu de désespoir et de faiblesse, j'éclatai en sanglots.

Je repoussai faiblement les consolations de Gabrielle. Dans mon anéantissement, je me laissai même embrasser, farouche indifférent, par « cette femme ».

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16 novembre 2008 7 16 /11 /novembre /2008 12:28

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Chapitre VI

Tristesse de Gabrielle. — Interrogatoires indirects. — L'isolement qui rend fou. — En ville. — Succès au barreau. — Au Conseil municipal. — Brouille politique avec Bertrand. — On m'offre la candidature législative.

J'étais heureux et bon. Je n'étais pour Gabrielle que tendresse, douceur et prévenance. Et cependant sa tristesse persistait, grandissante. Comment l'effet vivait-il après la mort de la cause ? Il fallait qu'une cause nouvelle fût venue remplacer la première. Je voyais une seule explication. La visite de Bertrand avait réveillé l'ancien amour à demi oublié, avait rendu son absence plus sensible, plus pénible. L'idée que l'amant était si près et que pourtant on ne le voyait pas était insupportable à la passion de l'amante. Et mes soupçons recommençaient.

Ils ne retrouvaient pas leur force d'autrefois. Les phénomènes moraux, d'une notation si difficile et si douteuse, d'une interprétation si incertaine et si multiple, nous affectent toujours moins vivement que la moindre apparence de preuve matérielle.

Ils eurent pourtant le pouvoir, ces soupçons, de me faire étudier Gabrielle dans ses actes, dans son langage, dans ses gestes. Je ne pus jamais observer que discrétion exquise et délicates attentions. Ses paroles d'amour savaient, avec une grâce que je ne retrouvai à personne, enfermer la profondeur passionnée du sentiment dans la réserve de l'expression. Et ses mots les plus indifférents, par le sourire des lèvres et par l'ardeur du regard, devenaient des déclarations de tendresse.

Parfois je lui demandais :

— Qu'as-tu donc, ma grande chérie ? Pourquoi es-tu triste ?

Elle me répondait, très douce :

— Tu te trompes. Je ne suis point triste. De quoi serais-je triste, étant aimée de celui que j'aime ? Je souffre un peu, voilà tout. J'ai une grossesse pénible. Mais qu'importe ? Souffrance dont on prévoit la fin ne compte guère.

Une rage me prenait, que j'enfermais difficilement en moi. Quel était le but de ces plaintes continuelles ? Sans doute, elles ne se produisaient pas d'elles-mêmes, elles attendaient mes questions. Mais cette tristesse étalée, jouée peut-être, provoquait savamment mes interrogations. Et, dès que je touchais le ressort, les geigneries pleurnichaient, toujours les mêmes.

Avec la fureur de savoir qui était toute mon âme, j'insinuais, tendant un piège :

— Je crois que tu ferais bien de changer de médecin. Cet officier de santé de village ne comprend rien à ton état.

Et dans une angoisse j'attendais la réponse. Elle arrivait, toujours la même, elle aussi, régulière et rassurante :

— Mais non, mon ami. Les femmes n'aiment guère changer de médecin. Ce bon vieux ne manque pas d'expérience. D'ailleurs, il drogue peu, ne risque pas, au moins, d'augmenter mon mal.

Battu de ce côté, je revenais par un mouvement tournant recommencer l'attaque sur un point où une faible escarmouche fut livrée déjà, mais bien insuffisante.

— Ecoute, ma grande chérie, c'est mal de manquer de confiance en moi, de vouloir me cacher quelque chose. Tu n'es pas seulement fatiguée de corps. Tu es triste aussi, vraiment triste. Je le vois, je le sens, j'en suis sûr.

— Petit bourreau adoré, il faut donc te dire tout ? Eh ! bien, oui, je suis triste un peu de sentir en toi, sous tes paroles aimantes, un reste d'inquiétude muette... Oh ! mon ami, n'assombris pas ta figure. Je tremble de te faire de la peine. Tu vois bien que je suis discrète, que je n'osais pas parler, que tu as dû me forcer... Veux-tu-mon bien-aimé, venir m'embrasser, venir pleurer sur mon épaule, et me dire où tu as mal ? Il me semble que, si tu avais confiance en ta petite Gaby, je saurais te guérir et, en te guérissant, me guérir moi-même.

C'était alors mon tour de nier, de protéger mon infàme secret, d'opposer, comme des ouvrages de défense, protestations et rassurantes caresses. C'est moi qui mentais d'innombrables :

— Je n'ai rien. Je t'assure que je n'ai rien. C'est ta tristesse qui causait la mienne.

Elle riait. Elle disait :

— C'est une histoire très embrouillée. Alors le premier des deux qui fut triste avait cru voir l'autre triste. De qui est-ce la faute : du premier qui fut triste ou du premier qui parut triste ?... Ah ! tu sais, je ne m'y reconnais plus ; je ne suis pas avocat, moi.

Puis elle disait :

— C'est égal. Je crois bien que c'est toi qui as commencé.

— Mais non, c'est toi.

Et nous discutions gentiment, en amoureux qui s'amusent. Bientôt je ne mentais plus en affirmant mon calme, et mes rires disaient une vraie joie et mes caresses exprimaient une tendresse confiante. Je m'affirmais que, dans notre continuel isolement à deux, le mensonge ne parviendrait pas si longtemps à conserver ce naturel parfait, cette absolue candeur apparente. On ne peut pas faire mentir tous ses gestes, tous ses regards, et les paroles indifférentes, sans rapport direct avec notre cas, et qui pourtant le feraient deviner d'un observateur attentif. Je m'affirmais que peu d'honnêtetés, même des plus solides, résisteraient à mes interrogatoires indirects, à mes pièges, à mon espionnage incessant, à ma terrible analyse de tout. Et je me sentais noyé de bonheur. La vipère du soupçon, endormie, me semblait morte.

Elle ne tardait pas à se réveiller. Et mes tentatives recommençaient, toujours repoussées victorieusement, toujours créatrices d'une sécurité qui, hélas ! ne durait point.

Comme le ventre de Gabrielle grossissait je me mis à calculer la date avant laquelle l'enfant ne devait point venir. J'attendis, anxieux, l'arrivée de ce jour-là. Il arriva, il passa. J'eus, le lendemain, pour ma bien-aimée des caresses plus vives et plus tendres.

L'accouchement fut laborieux. Et elle me dit, ma pauvre chérie, en ces moments de souffrance où le mensonge doit être impossible., des mots adorables, des mots jaillis du profond de l'âme :

— Oh ! que je suis heureuse de souffrir pour toi, par toi.

Comme je me détournais pour cacher mes yeux humides et mes joues mouillées :

. — Veux-tu bien me regarder, méchant ! Elles sont à moi, ces larmes. Je veux les voir. Je suis si heureuse que tu pleures à cause de moi... J'ai soif de tes larmes. Donne-les moi, que je les boive. Et tes yeux avec elles.

Elle retenait ses gémissements. Le médecin et la sage-femme lui disaient :

— Criez. Ça vous soulagera.

Mais elle répondait, pâle, tordue par le mal :

— Non. J'ai du courage. Je ne souffre pas assez pour crier.

J'intervins :

— Crie donc, mon amie. Puisqu'elle est à moi, cette souffrance, je veux l'entendre.

Elle eut un sourire et un regard qui remercient. Et elle cria. Elle avait remarqué, la pauvre adorée, que ses plaintes autrefois m'irritaient ; et elle avait l'héroïsme de m'éviter un petit déplaisir à l'heure où elle était torturée affreusement.

Peut-être — car tout a deux sens, et cette pensée me poursuivit plus tard — peut-être y avait-il du remords dans cette grande tendresse, dans cette tendresse vraiment exagérée et maladive. Oh ! l'abominable rage de me tourmenter jusque avec mes joies...


Quelques semaines plus tard, quand elle fut remise du mal que lui avait fait son petit Stanislas, je lui demandai :

— Te plais-tu beaucoup dans ce château isolé, dis, ma pauvre chérie ?

— Je me plais partout où est mon grand Stanislas, partout où sera mon petit Stani.

— N'aimerais-tu pas mieux habiter la ville ?

— Ça m'est égal. Tout m'est égal, sauf le bonheur d'être avec mon mari et avec mon petit glouton.

— Je suis d'avis de quitter ce désert. La tristesse que tu remarquas en moi venait, sans doute, de mon inactivité. J'ai envie de me faire inscrire au barreau de... et de plaider.

— Fais ce qu'il te plaira, mon bien-aimé. Seulement, tu ne me laisseras pas trop seule, dis ?

— Je serai moins souvent près de toi. Mais tu pourras voir du monde, te distraire.

— Me distraire... de quoi ? De mon amour ? de mon bonheur ? Tu me crois donc bien bête.

Ma proposition de ce jour-là n'était pas un piège. Je ne tendais pas de piège dans cette heureuse période. J'étais rassuré. Ma femme ne pouvant pas m'appartenir, la continuité de ma vie avait été détruite. Il y avait un fossé entre maintenant et autrefois ; ma jalousie était restée de l'autre côté. Quand j'y pensais, elle me paraissait absurde, m'étonnait. Elle me semblait d'abord inexplicable. Puis j'avais trouvé dans l'isolement la cause de mes longues inquiétudes. C'est dans les solitudes que les maisons sont hantées du diable ou de l'idée fixe. Je m'étais enfermé dans ma folie comme dans une ville assiégée. Il fallait en sortir, me jeter au grand courant de la vie. D'ailleurs, depuis que mes tourments ne m'occupaient plus, je commençais à m'ennuyer.

Nous allâmes donc nous installer en ville. Bertrand vint quelquefois chez nous, sans m'apporter la moindre douleur. Il m'agaçait un peu par ses vulgarités, voilà tout. Le soupçon était mort ou très engourdi. La vipère avait disparu. Pour toujours, je le croyais. Pour un long hivernage en un trou profond, mais d'où elle sortirait ; je le sus quelques années plus tard.

J'ai peu de souvenirs sur cette époque de bonheur parfait. Jamais Gabrielle ne me donna une occasion de mécontentement. Ma vie d'ailleurs était fort occupée ; car j'avais obtenu de rapides succès au barreau de la petite ville. Je passais pour un bon avocat d'affaires, clair et précis, prévoyant les objections les plus éloignées et les réfutant de façon victorieuse. Chaque affaire, pour moi, formait un système solide, compact, un bloc, et j'étais sûr que mon client avait raison complètement.

Jusqu'après la plaidoirie. Le lendemain, le système, régulièrement, s'effondrait, et une construction contradictoire s'élevait sur ses ruines.

Cette expérience souvent renouvelée me rendit très sceptique. Rien n'était certain. Rien n'était vrai. Les choses dont je ne doutais pas étaient bien rares : mon bonheur ; l'amour et la vertu de Gaby ; la grâce câline de mon petit Stani. C'était tout.

En cour d'assises, mon succès fut encore plus grand qu'au civil. Là je m'abandonnais naïvement à ma nature embrouilleuse. Je montrais que le système de l'accusation était vrai, à condition d'admettre de nombreuses suppositions indémontrables. Les hypothèses nécessaires pour transformer le système de l'accusé en absolue certitude n'étaient pas plus difficiles à admettre. Je dressais à côté dix autres systèmes tout aussi vraisemblables. Il fallait une certaine audace et une certaine inconscience pour choisir entre ces romans. On ne savait rien, et on n'avait pas le droit de condamner par ignorance. Il y avait autant de raisons de décorer et d'acclamer le prévenu que de l'envoyer en prison ou à l'échafaud. Et c'était terrible de juger dans des conditions pareilles, de tuer sans savoir. Je faisais passer dans les jurés mon tremblement d'incertitude. Émus pathétiquement, non sur mon client, mais sur eux-mêmes qui étaient peut-être au bord d'un assassinat judiciaire, ils reculèrent presque toujours devant l'affreuse responsabilité. Je leur donnais pour quelques instants mon âme inquiète. Ils se reprenaient parfois le lendemain, trop tard, me disaient :

— Avec vous, on ne sait jamais rien. Vous embrouillez tout. Vous faites la nuit en plein jour.

Je répondais :

— Mais non. Je vous montre que tout est réellement embrouillé. Est-ce que personne a jamais su quelque chose de certain ? Voyez, par exemple, comme les dogmes du catholique sont absurdes pour le libre-penseur, et les certitudes négatives du libre-penseur absurdes pour le catholique.

Je songeais que rien, en effet, n'est sûr ; que tout nous trompe ; que nous nous trompons nous-mêmes. Je me rappelais l'accent sincère de l'espion de Jersey et mes paroles d'amitié le jour où j'acceptai Bertrand pour garçon d'honneur, ces paroles qui étaient à fois des mensonges du cœur et des vérités de l'esprit. Il y a du mensonge en toute vérité, de la vérité en tout mensonge.

Je devenais de plus en plus habile dans l'art de confondre les fantômes avec les êtres en chair et en os.

Des élections municipales arrivèrent. Je fus inscrit en tête de la liste d'opposition. Je passai, mais seul, sans aucun de mes coreligionnaires politiques. Bertrand, devenu chef du parti bonapartiste, arriva le premier de la liste officielle, et le gouvernement le choisit pour maire. Ma situation irritante d'unique opposant me poussa parfois à des mots agressifs. Ma résistance acharnée agaçait Bertrand, cassant et autoritaire. Nous fûmes bientôt brouillés par la vie politique et nous cessâmes de nous voir en dehors de la mairie où nous nous voyons pour nous combattre.

Quand les élections législatives approchèrent, mes succès au barreau et mon opposition au conseil municipal m'ayant mis en vue, le comité indépendant m'offrit la candidature, que j'acceptai. Bertrand était le candidat officiel.

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14 novembre 2008 5 14 /11 /novembre /2008 12:27

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Chapitre V

Je consulte un livre.— Retour de Bertrand.— Je consulte une femme.

Quand je voyais le regard candide de Gabrielle, quand j'entendais sa voix franche, j'étais rassuré, calmé, heureux. Dès que je me retrouvais seul, les fièvres du doute de nouveau m'envahissaient. Certes, toutes les preuves morales étaient favorables à la bien-aimée. Mais, malgré mon désir d'absoudre, pouvais-je oublier l'atroce preuve matérielle ? Ne serait-ce pas dépasser la naïveté et l'aveuglement célèbres des maris ? Rien ne pouvait détruire l'ignoble fait. Mon besoin de paix et de joie, par instants, fermait mes yeux. Mais alors je m'irritais. Le passé ne dépendait pas de ma volonté présente et mon cœur était lâche de vouloir me tromper. Non, je ne pouvais jouir d'un bonheur faux ; je ne pouvais me crever les yeux pour échapper au spectacle déplaisant. J'aurais le courage de rester une intelligence qui sait et qui comprend.

« Fais taire ton esprit ! » me criait mon père tous les jours, quand j'allais au crépuscule pleurer et songer sur sa tombe. Le vain conseil ! Pourrais-je, même s'il s'agissait de ma vie, croire un côté d'un triangle plus grand que la somme des deux autres côtés ? Non. J'aurais beau essayer d'assourdir ma pensée par l'affirmation répétée de l'erreur, toujours la démonstration ferait entendre sa voix meurtrière ; toujours, sous mes yeux clos ou ouverts, la macabre combinaison de lignes blanches me poursuivrait, moqueuse, sur un idéal tableau noir. Tel me poursuivait, m'affolait, l'implacable souvenir.

« Ne juge pas sur des signes équivoques ; ne condamne pas sur de simples présomptions ! » me recommandait encore mon père. Mais j'avais toujours entendu parler du signe sanglant comme d'une preuve indispensable.

Mon cœur, parfois, se révoltait, vaillant. Quel homme, demandait-il, a l'ait assez d'expériences, et entourées de suffisantes garanties ? Le sujet doit être bien mystérieux pour tous. Et, si l'affirmation qui me tue n'était qu'un préjugé, qu'une généralisation hâtive... Comment savoir ? Car il me faudrait savoir. Le doute m'est plus cruel que l'affreuse certitude. Ah ! interroger don Juan ! Mais où est-il, don Juan ? Et, si je le rencontrais, si j'osais lui poser ma question naïve, me jugerait-il digne d'une autre réponse qu'un éclat de rire ou un haussement d'épaules ?

Je me rappelai un de ces livres que j'avais parcourus avant le mariage, comme on étudie la grammaire d'une langue avant de voyager dans le pays. Il me sembla qu'il contenait un chapitre sur la virginité. Je ne retrouvais aucun souvenir précis, parce que le sujet ne m'intéressait pas autrefois ; peut-être même avais-je omis le passage comme inutilement déplaisant. Je cherchai l'ouvrage, je retrouvai les pages non coupées. J'interrogeai, avec une émotion profonde, avec un tremblement presque religieux, l'ignoble oracle qui allait peut-être confirmer mon bonheur, peut-être m'enfoncer irrémissiblement dans mon malheur.

La première phrase qui me frappa fut celle-ci : « Les peuples anciens renvoyaient la nouvelle mariée qui n'offrait pas le signe palpable de sa virginité. » Eh ! parbleu, ils avaient raison, les anciens, raison courageusement, comme des hommes qui n'aimaient pas, qui n'étaient pas les esclaves de cœurs absurdes. Mais, moi, renvoyer Gabrielle ! vivre sans Gabrielle ! Plutôt mourir vingt fois, plutôt mourir tous les jours. Je voulais savoir si elle était coupable ; mais, dès que je saurais, en échange d'un aveu, je lui donnerais mon pardon, ma pitié attendrie

Oui, ma pitié et une tendresse plus coupable ! Oh ! le mot mal choisi. La pauvre petite... Sa mère, pour attirer Bertrand ou pour le conserver, avait, sans doute, jeté l'enfant tremblante, désarmée d'ignorance, entre les bras du jouisseur. Quelle injustice d'accuser la victime. Au moment où elle subit le crime, j'étais loin, pour toujours peut-être, ne donnant nul signe de vie, nulle marque de souvenir. Elle avait pu me croire oublieux, intidèle. Qui sait si son abandon n'avait pas été un mouvement de dépit, d'amour pour moi ? En aucun cas, elle n'était blâmable d'avoir été prise aux ruses de sa mère, aux ruses et aux hardiesses et aux protestations menteuses de Bertrand.

Son unique faute était le manque de loyauté qui lui permit de m'épouser sans m'avertir. Mais, ici même, que de circonstances atténuantes. Son instinct de propreté ne devait-il pas la pousser à fuir sa mère et l'amant commun ? Où se réfugier, que dans mon amour ? Etait-elle sûre que son aveu ne me chasserait pas, que je ne l'abandonnerais point à l'ignominie asphyxiante ? Accuserez-vous le singe de la fable parce que, plutôt que de se noyer, il se laissait prendre par le dauphin pour un homme? Ou plutôt, non. Ses gestes avaient eu des ressorts plus généreux. Elle était trop certaine de mon amour obstiné ; elle savait qu'après la confession je l'aimerais et l'épouserais douloureusement au. lieu de l'aimer et de l'épouser dans la joie : elle avait reculé, très noble, devant la parole qui l'eût soulagée mais qui m'eût causé une souffrance inutile. Elle me connaissait un peu naïf, avait dû espérer que je ne devinerais jamais rien. C'est par pitié pour moi, non pour elle que son silence avait menti.

Bien des fois, je l'avais vue triste, hésitante sur la pente de l'aveu. Elle avait résisté à son besoin de sincérité ; elle avait héroïquement enfermé en elle le secret qui lui rongeait le cœur, pour sauvegarder mon bonheur. Ah ! la pauvre chérie. J'irais la délivrer. Je lui dirais : « Je devine tout. Pleure contre moi. Pleurons ensemble, et que nos larmes effacent le passé. Confesse-toi, toi que j'absous d'avance. Ton aveu te guérira de la faute et me guérira de la fièvre du doute. Jetons dans le fossé de l'oubli le fardeau trop lourd, et marchons en nous donnant la main, dans une joie sereine. »

Ainsi j'étais ému vers les miséricordes. Je voulais tout pardonner pour l'enfant qui allait venir, pour Gabrielle que j'aimais, pour moi, pour m'affranchir de l'écrasante pensée. il me semblait aussi, par je ne sais quelle idée mystique, que j'accomplirais un devoir dont mon père n'eut pas le temps, et que mon indulgence amoureuse délivrerait ma mère dans le passé.

Je continuai ma lecture, et voici que recommencèrent mes anxiétés. Que la faute ait été commise, soit, pourvu que je le sache. Mais s'enfoncer de nouveau dans l'horreur du problème qui redevient insoluble !...

« La prétendue membrane hymen — disait le livre — qui, de tout temps, a été regardée comme signe de la virginité, est cependant soumise à des irrégularités très nombreuses. Tantôt ce repli de la muqueuse vaginale acquiert un développement, de manière à simuler une membrane ; tantôt il est peu développé et laisse une large ouverture inférieure. Chez les filles vierges, mais sujettes à d'abondantes règles ou à des pertes blanches, ce repli vaginal est presque effacé ; les faits le prouvent tous les jours »

Justement Gaby se plaignait de continuelles pertes blanches. Voilà l'explication ! Voilà le salut !

« Une foule de controverses se sont élevées au sujet de cette fameuse membrane : beaucoup d'anatomistes nient son existence ; beaucoup d'autres, au contraire, l'admettent comme réelle. »

Parbleu ! les savants ne savent rien. C'est trop naturel. Et j'avais eu la sottise de me mettre martel en tête !

« Dans la classe ignorante de quelques peuples, l'effusion du sang au premier coït est regardée comme la preuve convaincante de la virginité. La jeune épouse qui ne fournirait point ce signe palpable de sa virginité serait renvoyée honteusement chez ses parents. Mais ce renvoi n'a presque jamais lieu, attendu que les mères ont soin de l'éviter par des précautions prises à l'avance. »

Tiens ! tiens ! Mais alors la mère de Gabrielle, qui est une « roublarde » , comme dit Bertrand, doit savoir ça. Si sa fille n'avait pas été vierge, elle aurait pris sûrement les précautions. Mais l'absence d'effusion de sang devient, dans ce cas particulier, la plus puissante preuve de virginité.

L'ouvrage indiquait ces précautions, bien faciles, en effet, même en voyage. Il continuait :

« En France et chez les autres nations civilisées, il existe encore quelques individus qui exigent ces preuves sanglantes, dont l'absence leur fait croire qu'ils ont épousé une femme déjà déflorée. Ce préjugé devient une source perpétuelle de malheurs dans le mariage. »

Je te crois, brave docteur.

« Cependant ces individus reconnaîtraient facilement leur tort, s'ils se donnaient la peine de réfléchir. »

Ça n'est pas bien sûr. Je crois que je suis de ceux qui se donnent trop « la peine de réfléchir ».

« En effet, s'il arrive qu'une femme vierge, bien portante, à chairs fermes, à bassin étroit, soit déchirée et ensanglantée par un homme doué d'un gros membre, il arrive aussi, et peut-être plus fréquemment, surtout dans les grandes villes, qu'une jeune femme, authentiquement vierge, mais faible, délicate ou affligée de flueurs blanches, mariée à un homme ayant un membre mince et petit, n'éprouve ni déchirure ni écoulement de sang. Et Parent-Duchâtel a prouvé d'une manière irrécusable que beaucoup de prostituées, après avoir quitté leur honteux commerce et s'être mariées, ont donné le signe sanglant, tandis que des jeunes filles, livrées à la prostitution avant l'âge de puberté, ont perdu leur virginité sans effusion de sang. »

Quel bien me firent ces lignes ! Et comme la conduite de Gabrielle vierge s'expliquait mieux. Gaby m'avait toujours aimé. Sa tristesse à mon retour venait, comme je l'avais compris d'abord, avant d'être aveuglé par l'abominable erreur, de sa maladie, de ma propre mélancolie, de ce qu'elle devinait des infâmes rapports entre sa mère et Bertrand. Ses hésitations ? L'adorable, la loyale enfant se reprochait de me donner une telle belle-mère, de me faire entrer dans une famille sans honneur. Et elle m'avait laissé le temps d'apercevoir ce qu'elle ne pouvait dire. Ah ! chère, chère amie, quelles délicates fleurs de scrupule dressent en le jardin de ton âme leur candeur rosissante.

Honteux de moi-même, fier de la bien-aimée, heureux comme un prisonnier délivré, je courus embrasser ma pure Gabrielle que j'avais eu l'ignominie de soupçonner.


Qui dira l'horrible et sourde persistance du soupçon et combien il est difficile d'en extirper les dernières racines quand la plante mauvaise a envahi notre être ? Après quelques jours de bonheur confiant, comment l'ignoble inquiétude revint-elle me troubler ? Je ne sais plus. Une petite circonstance extérieure lui rendit-elle sa force de torturer ou le temps suffisait-il et, dès que j'oubliais pendant quelques jours de sarcler le terrain, les affreux ravages recommençaient-ils d'eux-mêmes, par je ne sais quelle puissance de vie jamais complètement détruite ?

J'eus souvent besoin de relire la page libératrice. A force d'employer le remède, sa vertu diminua. Des mots m'arrêtèrent. De quel droit le prétendu savant parlait-il de jeunes filles « authentiquement vierges », si le signe le plus probant ne prouvait lui-même rien ? Et puis ces lignes avaient un accent agressif de plaidoirie. Pourquoi l'auteur nous appelait-il : ignorants, individus ? Pour plaire aux belles lectrices peut-être? Et qui sait si la théorie elle-même n'était pas là pour attirer la clientèle féminine, pour faire acheter le livre à toutes celles qui avaient besoin d'endormir les soupçons d'un amant ou d'un mari ?

Mais, quand cette objection se formula en moi, je m'irritai contre moi-même. Je me déclarai que c'était moi l'avocat, un avocat imbécile plaidant contre lui-même, employant toutes les ressources sophistiques de son esprit en faveur de je ne sais quelle manie de souffrir et de faire souffrir. J'étais un abominable bourreau, charmé de la douleur d'autrui et de la mienne. Quelle âme basse avais-je donc, pour m'obstiner a croire au mal, malgré toutes les preuves.

Un détail ignoble et ridicule qui, je crois bien, n'eût pas arrêté longtemps un ancien interne de lycée ou de jésuitière, m'intrigua fort. Ce que disait le livre de la grosseur du « membre » augmentant les chances de déchirure me paraissait très vraisemblable. Mais, grâce à mon éducation solitaire, je me connaissais seul et, par conséquent, je ne me connaissais pas. Tout est relatif, et je n'avais aucun point de comparaison. Comment deviner ? Je penchais, hélas ! à me croire « doué d'un gros membre » plutôt qu'a me contenter « d'un membre mince et petit », sans doute parce que les termes de l'auteur semblaient m'accorder plus d'estime dans le premier cas. Mais, heureusement, ma vanité pouvait me tromper. Je résolus de m'informer.

Vers cette époque, Bertrand, reçu docteur, vint s'établir dans la ville voisine, son pays natal. Il ne tarda guère à me rendre visite. Après une journée où ma femme me parut un peu trop aimable pour lui (mais ne faisait-elle pas un effort, pour m'être agréable ? — ne pouvait-elle pas aussi, sans crime, lui être reconnaissante de rompre la monotonie de notre solitude ?) je partis avec lui. Je déclarai un voyage d'une semaine. J'avais un double but. D'abordj e reviendrais brusquement surprendre les deux amants qui ne voudraient pas perdre une minute de la joie retrouvée après une si longue privation. Je voulais encore... Allons ! courage. Je puis tout m'avouer, sans rire trop cruel, dans ces pages écrites pour moi seul. Et d'ailleurs le cauchemar de ma vie ne fut-il pas tout entier grotesque et répugnant ? ... Suivant la résolution prise depuis quelque temps, j'allais « m'informer. »

Bertrand m'accompagna jusqu'à la gare de la sous-préfecture qu'il habitait maintenant. Devant lui, je pris mon billet pour une grande ville assez éloignée. Mais, à la première petite ville de garnison, je descendis. Je me laissai transporter avec ma valise pans le premier hôtel venu.

A dîner, je bus des vins généreux pour me donner du courage. Et je partis au hasard, n'osant pas interroger, cherchant seul la maison de tolérance. Je la trouvai presque immédiatement. J'hésitai avant de frapper à la porte massive et ignoble. Je finis par me déclarer que l'inspection était moins dégoûtante que celle que me fit subir M. Bonaparte sous prétexte de conseil de révision. La pauvre femme qui verrait une partie de mon corps était sûrement moins vile que le médecin militaire, suppôt du tyran, qui m'avait examiné tout entier, avait promené sur moi ses mains salies de précédents contacts.

Il était de bonne heure. « Toutes ces dames » étaient à ma disposition. La porteuse de clefs qui me fit cette affriolante confidence me demanda s'il fallait les appeler « au choix ».

— Non. Je désire voir la plus ancienne.

Elle ne parut pas s'étonner, appela du bas de l'escalier :

— Irma !

Irma descendit, ignoblement lourde et grasse, les seins ballants. Elle me conduisit dans une chambre et, la porte à peine refermée, voulut m'embrasser.

Je la repoussai :

— Ce n'est pas ça que je veux. Je veux seulement que vous me disiez comment je suis.

Tout rougissant, comme le jour où je me déshabillai pour le médecin militaire de M. Bonaparte, je me préparais à l'examen.

Elle répondit, regardant mon visage :

— Tu es très bien, très bien, très bien.

— Vous ne comprenez pas, je veux savoir comment je suis.... comme homme.... je veux savoir si.. Vous comprenez enfin ?

Mon geste expliquait, plus clair que mes balbutiements.

Elle me regardait, ahurie. Enfin, elle éclata de rire :

— Non, mais, tu es très drôle, tu sais... Ah ! ce qu'elle est bonne, celle-là ! On ne me l'a jamais faite.

Elle ajouta, en une admiration convaincue et joyeuse :

— Toi, au moins, tu as de l'esprit. Ça me change de tous les imbéciles de ce sale patelin. Tu dois être voyageur de commerce, dis, mon loup ?

Un mensonge ne me parut pas grave ici :

— Oui. Mais pourquoi ne répondez-vous pas ?

Elle répliqua, toute secouée de rires :

— J'attends de savoir.

— Comment ?

Elle vint, caresseuse ignoblement. Et elle parlait à mon sexe avec des câlineries grotesques, comme elle eût parlé à un enfant.

Le comique de la scène prit toute mon attention, me fit oublier mon dégoût. Je ris, moi aussi. Elle triompha :

— Hein ! je le savais, que tu ne pourrais pas garder ton sérieux !

Chose étrange ! pendant que je riais, je n'apercevais plus l'infâme laideur lourde de la fille, et les sales caresses réveillaient mon sommeil.

Voici qu'elle s'agenouille comme en une adoration qui s'amuse. Et, avec des mots de caserne qui blessent toutes mes délicatesses de surface, elle proclame le détail sauveur. A travers des puanteurs pires que toutes celles rencontrées jusque là, j'arrivais enfin à la joie saine de l'air libre. J'étais né, paraît-il, pour initier les vierges « sans leur faire de mal ».

Brusquement, je me reboutonnai, fouillai dans ma poche, jetai de l'argent. Et je m'enfuis, écœuré et guéri.

— Ah ! tu sais, dit-elle, elle est très bonne Mais je ne vais pas te poursuivre. Je n'aime pas courir, moi, et je sais bien que tu n'iras pas loin.

J'étais dehors, qu'elle riait encore, la trouvant « très bonne ».

Je repartis immédiatement en une voiture louée que je fis arrêter à cinq cents pas de chez moi. Il devait être deux heures du matin. Je trouvai ma chère Gabrielle couchée, un livre à la main, en une tranquillité adorable. J'eus une des grandes joies de ma vie.

— Tu es gentil d'être revenu. Je n'avais rien dit, mais j'étais bien triste.... Je ne sais plus dormir sans toi.

J'admirai longuement sa calme beauté royale. Je me sentis soulagé, heureux, comme quelqu'un qui sort d'un bourbier et se plonge en un bain parfumé. Et j'eus ce cri, auquel elle ne dut rien comprendre :

— Que c'est beau, que c'est donc beau, une honnête femme !

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Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
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2 novembre 2008 7 02 /11 /novembre /2008 08:22

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Chapitre IV

L'obstacle. — Les inutiles assauts. — La consultation. — La décevante victoire.

J'arrive au moment terrible où fut semée la souffrance qui devait grandir en mon être comme un arbre étouffant. Combien de fois ma pensée a fouillé les jours que je vais me raconter, s'est efforcée de bien voir les racines méchantes qui me déchiraient le coeur, leur a demandé le secret de leur affreuse vie souterraine. Combien de mes réflexions sont venues heurter la preuve matérielle de la culpabilité de Gabrielle, l'effriter victorieusement parfois ! Combien sont revenues la reconstruire âprement, la solidifier assez pour que tous les signes moraux de vertu ne pussent triompher de ce fait, de ce détail ignoble et écrasant !

Mais, si mon esprit est revenu souvent se déchirer aux arêtes de ce roc, a cru souvent l'avoir brisé et, à peine éloigné, l'a vu surgir de nouveau, railleur et éternel, à l'horizon, je ne dois pas m'imaginer pour cela que je connais la campagne environnante. Ces jours, auxquels j'ai trop pensé, ont peut-être été modifiés par l'effort même de ma pensée. Dans le composé actuel, distinguerai-je les faits d'où naquit le soupçon, le doute, l'affreuse certitude de telles heures, des faits qui naquirent du système vainqueur en moi ? Dans le grouillement de l'ignoble famille comment établir la généalogie des souvenirs, et celle des inductions ou des hypothèses qui peu à peu purent se fortifier en images, devenir toutes semblables aux remenbrances ?

Je vais faire un effort plus consciencieux que jamais, et plus calme peut-être, pour voir la vérité, que je ne verrai pas. Il vient bien tard, cet effort où l'anxiété de faire souffrir l'innocente et de me torturer moi-même dans le présent ne troublera plus ma vision ; mais où l'angoisse du remords, le désir aussi de me condamner et d'absoudre la martyre, vont m'aveugler comme toujours.


Tâchons, du moins, de classer dans leur ordre chronologique les faits et les sentiments.

La petite ville où nous passâmes notre nuit de noces, la petite ville que mon espoir nommait « la station de la joie », ne fut même pas la station du malheur.

Quand nous arrivâmes à l'hôtel, mon impatience d'amour était un peu tombée. Je me rappelais je ne sais quels récits de brutalités de maris qui effarouchèrent leur pauvre femme et je me promettais d'être la douceur et la temporisation mêmes.

Il faisait froid. Je fis allumer un grand feu dans notre chambre ; je fis apporter de quoi manger, malgré les protestations de Gabrielle qui n'avait pas faim, quoique je n'éprouvasse moi-même aucune sollicitation d'appétit. Je voulais retarder le moment où nous serions couchés ensemble, l'un contre l'autre, le moment d'où, paraît-il, dépendrait notre futur bonheur et auquel l'adorée ne me semblait pas préparée suffisamment. Je n'étais pas non plus sans quelque défiance de moi : si je me glorifiais d'être vierge, si j'étais heureux d'apporter à la bien-aimée une pureté digne de la sienne, j'appréhendais que mes ignorances pratiques ne me fissent commettre quelque maladresse, ne rendissent plus douloureuse pour celle à qui j'aurais voulu épargner le moindre froissement la sanglante entrée dans le bonheur.

Comme tous les timides, j'avais essayé de remplacer la pratique par la théorie. En divers livres d'anatomie j'avais étudié, malgré un peu de dégoût, l'organe de la femme. Je tremblais quand même d'être un novice trop insuffisant.

D'ailleurs, peuvent-elles jamais aller sans quelque terreur, les joies d'initiation ? Combien elles étaient vives, mes anxiétés d'initiateur non initié. J'avais les émotions de l'époux et celles de la jeune épousée. J'avais l'effroi de deux virginités.

Je fis bonne contenance pendant notre semblant de repas. Je fus câlin. Je fis taire la partie passionnée de mon être, laissai parler ma seule tendresse. Mes appels inquiets étaient presque de pudiques aveux de femme. Dans cet état de crainte et d'attention à mes moindres gestes, à mes moindres paroles, à mes moindres soupirs, comment pourrais-je avoir remarqué la nuance des préoccupations de Gabrielle ? Et puis quel point de comparaison m'eût permis d'établir un jugement sur la nature et la cause réelles de son émotion, à une heure où toutes les femmes sont émues ?

Elle arriva enfin, la crise désirée et redoutée. J'aidai Gaby toute rougissante à quitter ses premiers vêtements ; mais elle me pria bientôt, dans un baiser, de la laisser achever sa toilette de nuit sans la regarder. L'appartement était composé d'une seule pièce. Je m'assis auprès du feu, tournant le dos à ma femme, m'occupant à tisonner. Mais, comme je relevai les yeux, je la vis tout entière dans une glace qui ornait la cheminée. Je considérai un instant la grâce de ses mouvements. Son bas qu'elle tirait laissa voir une ligne de peau blanche et rose : je fermai les yeux, trop ému, me reprochant mon espionnage comme une lâcheté et une trahison.

Pendant un temps qui me parut infini comme le bonheur et infini comme l'attente, sous mes yeux fermés frissonna le petit coin de peau rose et blanche qui s'élargissait, envahissait toute la jambe fine, un peu mince, d'une beauté florentine. De petits bruits que je ne pouvais éviter d'entendre dirigeaient ma vision. Maintenant je voyais les deux jambes nues ; et leur noble élancement et leur marmoréenne blancheur à peine rosée me les faisaient appeler les colonnes du temple d'amour. Mais voici qu'elles marchaient, les jambes fines, et, sous le flottement de la chemise, j'apercevais, tout à coup apparues, tout à coup disparues, de fermes ronleurs qui irritaient mon désir.

Un glissement entre les draps et mon nom soufflé à voix si basse :

— Stanislas !

J'obéis au tendre appel. Mes yeux s'ouvrent. Mon corps se dresse brusque sous l'effort d'un ressort longtemps comprimé, bondit vers le lit que je nommais tout à l'heure le lit de l'épreuve, que de nouveau je nomme le lit de la joie. Oh ! combien la tête, horizontale, en les dentelles de l'oreiller, en les jolis cheveux blonds mal retenus par l'enlacement blanc d'un filet au crochet, me parut embellie !

Je souris à l'idée que j'avais pu imaginer quelque ressemblance entre ce visage et celui de ma mère. Quelle beauté égale, mais différente, faite celle-ci pour être regardée d'en haut, pour être baisée sur la bouche légèrement et énigmatiquement souriante, sur les yeux qui regardaient, incompréhensibles, paraissant exprimer terreur et désir, et je ne sais quelle tendre ironie, et je ne sais quelle tendre anxiété.

Sur les yeux d'abord, puis sur la bouche, mon baiser appuya, fou, ardent, brutal, oublieux de toutes les prudences. Mais bientôt je me rejetai en arrière et j'interrogeai, éperdu :

— Je ne t'ai pas fait mal, au moins ?...

— Non, mon ami, dit-elle très douce...

Je l'embrassai de nouveau, puis, me sauvant derrière les rideaux, je me déshabillai en une hâte maladroite qui arracha un bouton. Je ne souris même pas en entendant le bruit métallique du choc sur le plancher.

Pudique, n'osant remuer ma quasi-nudité, j'éteignis de loin la bougie qui brûlait sur la cheminée et je me glissai près de Gabrielle. Elle se recula :

— Tu as froid !

Elle conseilla raisonnable :

— Tu devrais aller te chauffer devant le feu.

Pouvais-je me lever, m'éloigner d'elle ? Etais-je capable de ce long mouvement ? Il me semblait que j'allais m'évanouir de joie : ma poitrine avait senti sous la chemise la petite éminence ferme des seins et une de mes mains jouissait de la courbe adorable de la cuisse.

Cependant, à son mot raisonnable :

— Tu devrais aller te chauffer devant le feu,

..... il me sembla que ma poitrine et ma main, — les vilaines jouisseuses ! — étaient trop pressées et que des câlineries de paroles, des frôlements de phrases devaient précéder et préparer le contact de nos chairs. Je songeai que les oiseaux chantent pour implorer l'amante. Et je commençai mes naïfs gazouillis d'amour, en contemplant la beauté fantastique de Gabrielle, différente de tout, supérieure à tout, dans la lueur tremblante du foyer, dans la lumière tremblante de mon émotion.

Quand elle eut, dans cette clarté mouvante, un sourire, mes lèvres vinrent boire ses lèvres et mes seins tendus se pressèrent contre la joie qui venait de la fermeté ronde de ses seins, et mes mains, toutes deux, jouirent de la beauté sobre des courbes. Puis elles passèrent derrière les reins frémissants, mes mains toutes tremblantes, mes mains que j'aimais en ce moment; elles serrèrent la taille mince qui leur échappa : « Non, tu me chatouilles ! » remontèrent un sillon émouvant au milieu du dos qui frémissait comme une chatte caressée, arrivèrent aux épaules rondes, attirèrent de nouveau le corps vers mon corps avide. Lors ma bouche souffla :

— Tu veux bien être ma femme ?

— Je veux tout ce que tu veux, soupira l'adorable enfant.

Mes mains ne soutinrent plus le corps que j'avais attiré sur le côté ; mon corps pesa. Je me trouvai sur la chérie, immobile, hésitant, tremblant.

Et voici que je me mis à pleurer.

Elle demanda :

— Pourquoi pleures-tu, Stanislas ?

— Ah ! chérie, je voudrais que tu sois ma femme, et je n'ose pas.

Elle ne répondit rien. Après la gêne d'un silence, je repris :

— Il paraît qu'on fait du mal à celle qu'on aime... C'est terrible.

Elle dit :

— Ne me fais pas peur. Je n'ai déjà guère de courage.

Je fus sur le point de m'éloigner, n'ayant pas plus de courage qu'elle. Pourtant je fis un effort et j'implorai :

— Voyons, chérie, puisqu'il le faut, pour jouir ensuite de tout le bonheur, de tout l'amour.... Veux-tu, dis, que je te fasse ce mal, bien léger sans doute, qui nous ouvrira la porte de la joie ?

Elle gémit d'une voix poltronne :

— Fais ce que tu voudras, mon ami.

Et son corps, instinctif, sous mon corps essayait de fuir.

Je regrettai :

— Quel malheur que ce ne soit pas moi qui doive souffrir. Je serais si heureux de cette souffrance.

Alors elle arrêta son involontaire mouvement de fuite, s'abandonna d'avance à mon baiser.

Un instant encore j'hésitai. Puis la griserie qui venait du contact prolongé me donna une vaillance. Je cherchai le passage et, brusque, craignant de ne plus oser si je ne réussissais pas du premier coup, j'essayai de le forcer d'un vif élan.

— Oh ! que tu me fais mal, pleura-t-elle.

Et son corps reculait, fuyant la douleur ; et ses mains me repoussaient. Je me rejetai loin d'elle, sanglotant :

— Pardonne-moi, mon amie. Je suis un méchant, un brutal.

Sa main me caressa la joue, indulgente et tendre. Et la jolie voix dit :

— C'est moi qui te demande pardon de ne pas être plus raisonnable.

Je m'attendris.

— Oh ! jamais je n'oserai, m'écriai-je.

Pourtant, en une honte, je recommençai deux autres tentatives. Mais, au premier cri, je m'arrêtais, me retirais.

Dans un entr'acte, les yeux de Gabrielle se fermèrent. Je la regardai dormir, en une extase d'être couché auprès d'elle, de la voir si adorablement belle ; en une confusion de n'en n'avoir pas fini avec la douleur nécessaire ; en une appréhension de la nuit prochaine.

À la lumière diminuée du foyer, je voyais sur les lèvres adorées un sourire énigmatique et beau, un sourire que je n'avais jamais vu, d'une profondeur inquiétante. Bientôt je ne vis plus rien, car je m'endormis, moi aussi.

Je me réveillai le premier. Elle avait une de ses mains contre mon cou, une de ses jambes si fines entre mes jambes. Le filet au crochet qui devait retenir ses cheveux s'était détaché et les admirables cheveux blonds entouraient le visage d'une auréole de douceur et d'innocence. Son sourire, le même peut-être qu'hier soir, dans la pureté du matin était naïf et confiant. Est-ce que toute cette beauté vue et touchée ne suffisait pas à mon bonheur ? Quelle absurdité d'avoir de plus grandes exigences ! Je songeai :

— Pourquoi pas toujours comme cela, frère ému auprès d'une petite soeur ?


Les deux nuits qui suivirent n'apportèrent aucun changement à la situation, et par conséquent l'aggravèrent : plus l'effort décisif était retardé, plus je devenais timide, plus aussi la pauvre enfant semblait appréhender la douleur. Je me reprochais vivement d'avoir manqué de courage au premier combat, et je me démoralisais davantage pour la prochaine bataille.

Je m'attristais d'avoir imposé à l'adorée tant de peines inutiles. Oh ! l'abominable dentiste, qui s'y:reprend à tant de fois pour arracher une dent, et dont la main tremble davantage à chaque tentative !

Puis une idée passa qui m'excusait, à laquelle je m'accrochai vigoureusement. Non, toutes les femmes ne devaient pas souffrir à ce point, car alors nul amoureux n'aurait la cruauté d'infliger de telles douleurs à la bien-aimée. Si je m'arrêtais, hésitant, si je reculais, c'est qu'ici sans doute le passage était plus difficile et plus douloureux. Sans compter que ma pauvre femme était une convalescente, une demi-malade. J'avais le devoir de ne pas agir inconsidérément, de ne négliger aucune précaution utile.

Cette idée que je me trouvais en présence d'un cas particulièrement ardu acheva de me paralyser. Toute une nuit, je fus un frère caressant. Le matin, je dis à la pauvre petite soeur :

— Ecoute, Gaby, tu souffres sans doute plus que les autres. Tu es peut-être faite autrement. Enfin, je ne sais pas ; mais le passage, d'habitude, doit être plus facile. Il faudrait, je crois, consulter un médecin.

— Oh ! non, s'écria-t-elle.

— Pourtant, ma chérie, nous ne pouvons pas rester comme nous sommes.

— Eh bien ! aie du courage pour deux. Tu es l'homme. Laisse-moi crier sans t'émouvoir de mes cris.

— Je ne pourrai jamais. Et si je t'estropiais ! Est-ce que je sais, moi, les dangers que tu peux courir..... Tu vois bien qu'il n'y aura pas moyen sans des précautions, des préparations, des choses que je ne peux pas deviner, qu'un médecin seul nous indiquera.

Elle sourit :

— Eh bien ! va le voir, ton médecin, si ça t'amuse. Va vite. Je t'attends.

— Il faut m'accompagner, ma Gaby aimée. Tu comprends, sans te voir, il ne pourra rien rne dire.

Elle rougit, se cacha le visage dans les mains. Et elle pleura :

— Oh ! le méchant, il voudrait me montrer à un autre homme... Il ne m'aime pas.

A genoux devant elle, écartant ses mains de son visage où un sourire moqueur maintenant se mêlait aux larmes :

— Mais, mon amie, qu'est-ce que ça peut nous faire ? Ce n'est pas un homme pour nous, ce médecin d'une ville où nous sommes depuis hier, où nous ne serons plus demain ; ce docteur qui verra une fois une cliente de passage, ignorera toujours son nom.....

Alors elle se fâcha :

— Comment ! tu insistes ?... C'est sérieusement que tu parles ?... Mais c'est abominable. Vrai, si tu t'imagines que je pourrais, tu ne connais pas du tout ce que c'est qu'un coeur de femme.

Je sentais moi-même de bien vives répugnances pour ce que je proposais ; j'étais heureux du refus. Je pouvais aller consulter seul. Si l'examen de ma femme était indispensable, on serait toujours à temps de s'y soumettre.

J'allai donc, sans Gabrielle, chez un médecin.


Dès que je fus introduit devant ce petit vieux au gros ventre qui, dans le regard souriant, dans la bouche ignoblement grasse et moqueuse, me parut avoir quelque ressemblance avec Bertrand, je fus bien heureux d'être venu seul.

Je restai muet, un instant, considérant cet homme qui me dégoûtait.

— Qu'avez-vous, Monsieur ? me demanda-t-il.

Je dis, embarrassé déjà et la figure brûlante :

— Oh ! rien. Je ne suis pas malade. Je viens pour ma femme.

— Ah ! Et qu'est-ce quelle a, votre femme ?

J'expliquai naïvement et gauchement, me heurtant à des détours de phrases, m'embarrassant à des mots qui m'arrêtaient, m'accrochaient, tels des ronciers. Je finis par faire comprendre qu'après cinq jours de mariage je n'étais pas encore marié. J'ajoutai :

— Il faut qu'il y ait quelque chose là-dessous. Ma femme ne doit pas être comme les autres.

Le vieux médecin marmotta, presque ironique :

— Mauvaise conformation ?.... Croyez ? Possible, après tout... Arrive... Mais tellement rare... Pourquoi n'avez-vous pas amené ?...

— Il a été impossible de la décider.

— Ah ! que voulez-vous ? Peux rien dire... sans voir.

Cependant il me posa quelques questions. Je ne retrouve plus les détails qu'il demanda. Je me souviens seulement que je rougissais de honte et de jalousie presque autant que si Gaby eût été là, sa nudité farouche livrée à l'ignoble regard. Enfin il dit :

— Un peu hésitants, vos renseignements... Observés sans méthode... Pourtant semble établi... femme bien conformée... Pas cause physique... non, pas de cause physique....

— Alors quoi ?

— Cause morale, Monsieur.... Répugnance pour le mari... ou pour l'homme en général... Crainte peut-être... Est-ce que je sais, moi ?...

Ses yeux me pénétrèrent comme des poignards.

— Pardon, Monsieur... Obligé tout dire... Peut-être timidité excessive, maladresse singulière du mari... Avez-vous expérience de la femme, Monsieur ? Oh ! faut me dire tout... Médecin, confesseur...

Je répliquai, honteux et glorieux, presque agressif :

— J'ai eu l'honnêteté de me marier vierge, Monsieur.

— Ah !

Il me sembla qu'il faisait des efforts pour ne pas éclater de rire. Il marmonna, se parlant à lui-même :

— S'explique... Tous les deux... Daphnis et Chloé... Ou peut-être... Mais, alors, s'expliquerait encore mieux...

Il se tut un moment. Puis, ses petits yeux gris, ses petits yeux de porc, bridés d'un sourire :

— Oui, Monsieur, c'est cela... Initiateur pas initié... Peur de faire mal... Femme douillette... Un peu étroite aussi, si ça vous fait plaisir... Alors, du courage... Danton a composé l'ordonnance : « De l'audace, de l'audace, encore... » Mais savez mieux que moi.

J'eus une audace qui m'étonna. Malgré ce que je souffrais du ton du misérable, j'implorai :

— Mais, Monsieur, ne voyez-vous pas un moyen de... de rendre plus facile, de diminuer la douleur, de... ?

—Oui, dit-il... Spéculum... Seriez trop maladroit...

Il sourit plus vilainement que jamais.

— Regardez bien mes mains, Monsieur.

Il tenait la main gauche ouverte, légèrement recourbée, le pouce fortement appliqué à l'extrémité contre l'index mais laissant entre lui et la paume de la main un étroit hiatus. Il approcha sa main droite, l'index et le majeur allongés et réunis, les introduisit à plat dans l'étroit hiatus puis les retourna, toujours collés l'un à l'autre, dans l'ouverture que leur effort élargit.

— Tout ce que je puis vous conseiller, conclut-il. Si pas de résultat, indispensable amener votre femme. Je suivis le conseil du médecin et, après six jours de ce traitement bizarre, j'entrai enfin en vainqueur dans la place. Mais avais-je triomphé d'un obstacle naturel ou d'une résistance volontaire? J'eus la tristesse d'être persuadé de la dernière alternative. Car j'avais pénétré dans la ville sans effusion de sang, après une capitulation plutôt que dans un assaut.

Je ne dis rien à la menteuse. Je m'enfonçai en de sombres réflexions. Une lumière infâme m'éclairait toute la vie de Gabrielle. Elle avait été la maîtresse de Bertrand, tout comme sa mère. Sa maladie, — qui sait ? — était peut-être un avortement, peut-être un accouchement. En tout cas, elle n'était point vierge. Je comprenais pourquoi ma dernière lettre de Jersey était restée si longtemps sans réponse : Gabrielle avait, pendant quinze jours, multiplié les efforts pour se faire épouser de son amant ; après l'échec définitif seulement, elle avait accepté le pis-aller que j'étais. Et encore en me donnant une occasion de rompre. Je m'expliquais bien, maintenant, ses hésitations et ses répugnances : dernières révoltes d'une loyauté aux abois, terreurs des conséquences possibles d'un tel mariage. Je comprenais la longue résistance à mon baiser : chaste défense contre un homme qui n'était pas le premier ; crainte de la découverte que, peut-être, j'allais faire ; calcul que cette difficulté et ces retards seraient pour moi des preuves de virginité ou plutôt empêcheraient la naissance même du soupçon.

Je passai une horrible nuit de fièvre, tantôt prostré, anéanti, comme anesthésié par l'excès même de la douleur, me déclarant que je me moquais de tout ; tantôt furieux, âprement tenté d'étrangler la misérable et de mourir après elle.

Le lendemain, j'interrompis brusquement le voyage de noces, que j'avais annoncé d'un mois. Je courus nous enfermer dans le triste château où mon père et ma mère étouffèrent leur horrible vie silencieuse.

J'étais farouche et muet, comme un animal qui se meurt lentement. C'est à peine si je parlais à ma femme. Quand elle venait me dire, avec la voix des souvenirs, avec cette voix qui me torturait et dans le présent et dans le passé, avec cette voix de coupable qui souillait et condamnait ma mère :

— Qu'as-tu, mon chéri ?

— Rien, répondais-je.

Elle insistait :

— Tu n'as pas l'air heureux ?

J'écartais la question, en y répondant à demi :

— Je sais trop de choses pour être heureux, je sais que la vie est bêtement méchante. J'ai l'esprit noir, le caractère mélancolique, et on m'irrite quand on me fait parler.

Et je partais. Ou bien mon geste excédé la repoussait, la jetait peu à peu dans une sauvagerie semblable à la mienne. Bientôt, nous n'échangeâmes plus un mot. L'histoire de mon père et de ma mère recommença.

Hélas ! oui, elle recommençait, complète, avec un témoin qui souffrirait comme j'avais souffert ; qui, dans quelques années, sans doute, se tourmenterait de ne pas comprendre, se tourmenterait de croire deviner. Le ventre de Gabrielle grossissait.

— Vous êtes enceinte ? demandai-je.

Seulement quand les mots furent prononcés, je m'aperçus que j'avais oublié le tendre tutoiement de jadis.

— Oui, mon ami, répondit-elle, très douce.

Elle ajouta :

—J'en suis heureuse. J'aurai quelqu'un à aimer. Et, peut-être, vous-même, votre enfant parviendra-t-il à vous rendre le sourire.

Elle vint à moi, m'embrassa. Ses pauvres joues étaient amaigries. Elle ressemblait tout à fait à ma mère, maintenant. Je songeai que des douleurs venant de moi avaient achevé la fatale ressemblance avec celle qui souffrit tant.

Elle interrogea, enhardie, revenant au tutoiement des onze jours d'amour.

— Tu l'aimeras, dis, quoique tu n'aimes plus sa mère, ton pauvre petit Stanislas ?

Un flot de larmes monta, victorieux, de mon coeur repentant. Et, les yeux noyés, je criai :

— Mais je t'aime ! je t'aime !

Et je tombai à genoux en demandant pardon.

Elle l'avait eue tellement la voix de ma mère en disant ces deux mots : « petit Stanislas » ! Sûrement elle était, innocente. Le signe sur lequel je l'avais déclarée coupable ne pouvait pas être infaillible. Il avait menti, lui, et non point cette voix de candeur et, d'amour. Je ne les aurais pas tardifs et torturants, les regrets de mon père. Il criait en moi, à temps pour nous sauver, le conseil du mourant : « Aie confiance ! » Je n'aurais point l'horrible remords de juger sans appel d'après d'équivoques apparences et de condamner à perpétuité sur des présomptions. J'aimerais mieux être trompé, oh ! oui, mille fois mieux, que de punir injustement.

Elle était bien finie, mon injustice. Par combien d'amour, par combien de prévenances et de tendresses, je la ferais oublier à celle que j'avais torturée et qui ne m'en aimait pas moins ; à celle qu'après mes cruautés, je retrouvais maternelle et indulgente, s'oubliant elle-méme pour avoir pitié de mes souffrances dont j'étais le seul coupable...

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29 octobre 2008 3 29 /10 /octobre /2008 08:21

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Chapitre III

Amnistie. — Mort de mon père. — Maladie de Gabrielle. — Retour auprès de Gabrielle. — Sa tristesse. — Ses hésitations. — Le mariage.

A cause, sans doute, de ma grande jeunesse, j'avais été compris dans la première amnistie. Je m'abstins des fanfaronnades d'un refus, me contentai de regarder le changement de situation comme non-avenu. Je ne voulais pas rentrer en France avant la chute du Menteur ; j'avais d'ailleurs la naïveté de l'espérer prochaine. Mais mon mépris, très profond, n'éprouvait pas le besoin de s'exprimer à haute voix.

Par un proscrit qui revenait, je lis tenir une lettre à Gabrielle. Je lui demandais si elle consentirait à venir m'épouser à Jersey, à devenir ma compagne de proscription. L'exil auquel nous condamnait ma dignité était peu de chose, affirmais-je : nous sommes tous de véritables exilés sans rapports réels avec les voisins, isolés dans notre âme, n'en pouvant sortir que par l'effort triomphant de l'amour. Pour moi, je ne regrettais de la France que ma chère Gabrielle. Si, comme j'avais cru le voir, elle me rendait une affection égale, sa patrie était le pays où je vivais. Mon père, qui, depuis ma proscription, me marquait un commencement de tendresse émue, serait touché de son sacrifice. Je n'attendais que l'assentiment de la bien-aimée pour faire auprès de lui la démarche décisive.

Ce fut encore la mère de Gabrielle qui me répondit. Et quinze jours seulement après ma lettre, après quinze jours d'impatiences et de soupçons. Elle m'expliquait d'abord ce retard. Sa fille était allée en province visiter des parents ; elle y était tombée malade ; les médecins s'opposaient pour quelque temps encore à son retour. Il avait fallu lui communiquer ma lettre et attendre son avis.

Elle était très touchée de ma constance. Si elle devait choisir entre moi et son pays, elle n'hésiterait pas, accourrait vers moi en un irrésistible élan. Mais, maintenant que le retour dépendait de moi seul, pourquoi m'obstiner ? pourquoi dépayser et attrister notre bonheur ? Non, je serais raisonnable ; je reviendrais bientôt à Paris où elles m'attendraient affectueusement. Depuis mon départ, Gabrielle avait été demandée en mariage plusieurs fois, aurait pu accepter des partis fort convenables. Elle les avait refusés par amitié pour moi ; elle comptait que je reconnaîtrais sa fidélité en revenant, en ne la privant pas de son cher pays, du pays où son père était mort, où sa mère l'avait élevée, du pays où je l'avais aimée. Il serait vraiment cruel de l'arracher à tous ces biens familiers qu'elle allait chérir davantage, en convalescente attendrie.

Malgré les gentillesses de la forme, ce refus me causa quelque peine. Certes, mon amour, grandi par chaque jour d'absence, l'emportait facilement sur mon stoïcisme républicain. Mais j'étais affligé que Gabrielle ne sentît pas comme moi, ne fût pas, comme moi, prête à tous les sacrifices. Il me semblait que, lorsque l'affection est sincère des deux côtés, le désir qui s'exprime le premier ne doit point rencontrer d'obstacle. Et puis je comptais beaucoup sur cette preuve d'amour de Gabrielle pour décider mon père.

Je m'étais accordé vingt-quatre heures de réflexion. Je balançais entre deux partis. Le retour immédiat me déplaisait, détruisant mes anciens projets, diminuant les chances de succès auprès de mon père. Un nouvel appel à la bien-aimée offrait aussi des inconvénients : écouté, il devenait un acte de tyrannie, un manque de générosité ; repoussé, il m'amenait une trop vive marque d'indifférence, me blessait au coeur.

Le lendemain, au moment où je me déclarais avec énergie que je devais me décider, une lettre de mon père m'arriva, toute frémissante d'une émotion qui ne peut plus se contenir. Je regrette beaucoup de l'avoir brûlée avec tous mes papiers, il y a vingt ans. J'en retrouve le sens et un peu l'accent :

« Mon cher fils, disait-elle à peu près, je n'ai plus que quelques heures à vivre. Si vous partez sitôt cette lettre lue, j'espère que vous arriverez à temps pour recevoir mes derniers adieux. Je n'ose vous demander de revenir, ni vous le conseiller. Je vous indique seulement, le nouveau devoir qui combat votre devoir ancien. A votre conscience de juger lequel doit l'emporter ; je n'ose ajouter : à votre tendresse. Car j'ai tout fait pour vous rendre un homme, rien pour vous rendre un fils aimant. Si vous ne me revoyez pas, mon cher Stanislas, sachez que ma grande douleur est de ne pas vous avoir montré le fond adorateur de mon âme paternelle. Pardonnez-moi de vous avoir privé des trésors d'affection qui étaient en moi.

« J'ai encore un autre pardon à vous demander, mon pauvre et cher enfant. L'ignoble métier de juge d'instruction et de précoces malheurs m'avaient donné ce que je pourrais appeler la monomanie de la défiance. Peut-être les sévérités de l'éducation que je vous ai fait subir, et quelques mots que j'ai pu laisser échapper, et certaines de mes attitudes douloureusement roides, ont-ils jeté en vous le germe de cette horrible maladie du soupçon. Tâchez de guérir, mon ami. Sachez qu'il n'est point de bonheur sans confiance et qu'un jour vient où l'on se prend en horreur en songeant qu'on a empoisonné sa propre vie et torturé les autres, sans aucune raison peut-être. Il vaudrait mieux vraiment, mille fois mieux, être trompé que de juger d'après des signes équivoques et de condamner sur des présomptions.

« Mon cher fils, écoutez toujours votre cœur, imposez toujours silence à votre esprit : là est le secret de la vie heureuse et noble. Puisse la dernière leçon de votre père vous faire oublier ses précédentes leçons volontaires et involontaires.

« Je vous embrasse en grande tendresse. Je vous presse bien fort contre moi. Sentez-vous sur vos joues mes baisers et mes larmes ? Je m'abandonne enfin à mes sentiments vrais. Soyez étonné, mon fils, mais soyez ému heureusement. C'est de regret, c'est aussi de soulagement que je pleure en signant cette lettre : elle vous apprendra, du moins, que votre père vous aimait. »

Je télégraphiai : « Je pars en grande joie d'amour filial. Je vous embrasserai et vous vivrez. » Et je me hâtai.

J'arrivai trop tard. Mon père venait de rendre le dernier soupir. Il était étendu sur son lit en une pose calme de dormeur heureux. Son visage avait une douceur ineffable, une mélancolie humble et presque joyeuse. Sa main, à peine crispée, tenait sur ses lèvres un papier, ma dépêche, le seul mot de tendresse qui, depuis combien d'années ! lui eût dilaté le cœur ; le seul mot de tendresse que, depuis si longtemps, il n'eût pas repoussé, lui qui pourtant avait soif de tendresse. Pauvre, pauvre père ! si ton âme restait encore dans la chambre de mort, elle dut, toute cette veille, se désaltérer à mes larmes.

Combien je me sentis isolé après les funérailles, quand mon père fut séparé de moi par six pieds de terre et par la distance qui s'étend entre deux mondes, peut-être par la distance de l'être au néant. Comme je compris le sens terrible de ce mot : orphelin ! N'avais-je trouvé un père, dans ces quelques lignes bénies, que pour le perdre aussitôt ? et les joies sont-elles de trompeuses passagères qui se montrent seulement pour disparaître ? Les joies ne sont-elles donc que des aubes de douleur, des espoirs qui avorteront, des fleurs fanées sous un premier regard ?

Pendant trois mois, je vécus d'agenouillements désolés sur une tombe qui n'enferme qu'une chair périssable et d'où rien d'immortel peut-être ne s'est envolé. « Aie confiance ! » m'avait crié mon père mourant. Dans la petite église du village, dans le cimetière tout vivant de la vie profonde des émotions, j'essayai d'avoir confiance. J'obéis à mon père et à Pascal ; je fis comme si je croyais, je pris de l'eau bénite, je priai, j'appelai la foi à grands cris désespérés. Rien ne vint. D'ailleurs, mon père dont l'agonie me conseillait : « Aie confiance! » ne l'avait pas eue, cette confiance. Il avait refusé le prêtre ; pour éviter l'absolution qui l'eût fait sourire, il avait retenu l'aveu qui l'eût soulagé ; il avait repoussé le pain qu'il croyait creux et qui est peut-être un dieu nourrissant pour les coeurs. Son athéisme était demeuré calme, spirituellement dédaigneux, à ce qu'on me conta.

Les leçons de sa vie et l'exemple de sa mort me dominaient : je restai douloureusement incrédule, suspendu entre un besoin de croire et l'impossibilité de croire, voulant obéir à mon coeur avide et vaincu par mon esprit paralysant, privé par mon père qui était sous la terre du père qui est peut-être dans les cieux.


En cet universel abandon, un seul refuge me restait, l'amour. Longtemps je me reprochai d'y songer ; je m'injuriai d'entendre, si près de la mort, l'appel de la vie.

Mais enfin je me déclarai qu'écouter mon coeur était remplir un devoir envers mon père même, obéir à sa dernière recommandation.

Il me sembla d'abord que ma chère Gabrielle, celle que tout me faisait aimer, celle vers qui m'appelaient et ma mère revivant en elle et mon père mourant dans ce cri : « confiance ! » ne me revoyait pas avec une suffisante joie. Mais j'imposai le silence intérieur à mon mécontentement : elle était triste, naturellement, de la fatigue de sa maladie. Je m'affirmai que je lui devais une reconnaissance attendrie : elle était triste, l'adorable enfant, de ma propre tristesse, se sentait un peu orpheline de mon deuil. Elle méritait par là d'être aimée davantage, cette soeur tendrement mélancolique.

Une autre remarque me chagrina. Bertrand venait bien souvent chez Gabrielle ; je fus d'abord offusqué de son assiduité. Mais il parlait peu à ma bien-aimée toujours dolente, riait plus volontiers avec la mère, bonne gaillarde joviale. Certains regards entre lui et celle que j'appelais en mon esprit « la vieille » m'étonnèrent et me soulagèrent. Car alors, pour la première fois, j'examinai cette femme avec intérêt et je m'aperçus que « la vieille » avait encore « de beaux restes » et que ses formes opulentes lourdement pouvaient plaire au jeune débauché. Je me souvins d'un éloge des femmes mûres entendu de la bouche de Bertrand. Je me rappelai le seul vers qu'il citât :

Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise.

Je finis par conclure que Bertrand avait cette femme pour maîtresse. Je fus choqué et tranquillisé.

Pour ne plus voir ces amants qui dégoûtaient ma naïveté virginale, je hâtai le mariage. Pourquoi Gabrielle parut-elle vouloir attendre, tandis que sa mère la poussait, la bousculait dans mes bras ? Si sa résistance fut réelle, elle peut d'ailleurs s'expliquer : il était naturel qu'elle désirât guérir plus complètement, avant d'entrer en une nouvelle vie. Peut-être aussi que je me trompe, qu'elle accepta avec joie ce qu'elle me paraît avoir subi avec répugnance. Pourtant il me semble bien qu'elle eut de sourdes révoltes, que telle fut alors mon impression d'en dessous, si je puis dire. Hélas ! on voit si mal le présent, et qui sait quelles idées nouvelles viennent teindre le passé de couleurs qu'il n'eut jamais qu'en notre esprit de maintenant ? Oh ! la grande obscurité de tout !

Quand je croyais apercevoir quelque signe inquiétant, je m'assourdissais l'esprit avec le dernier mot de mon père : « confiance ! confiance ! » Et je fermais les yeux pour courir, sans me laisser détourner par rien, au bonheur.

Encore un détail qui m'ennuya : je fus obligé de prendre Bertrand pour garçon d'honneur. C'est lui qui s'offrit. Je répondis, tout rougissant, que je n'avais jamais pensé qu'à lui et que son aimable proposition me prévenait d'un jour : le lendemain même, je devais lui demander de me faire cet honneur.

— Oh ! un honneur, dit-il dans un rire.

Je repris :

— Cette amitié.

Et, m'accusant d'ingratitude, je me forçai à des expressions de reconnaissance pour ce garçon, qui m'avait sauvé la vie, après tout. Je me reprochais l'antipathie qu'il m'inspirait. Pourquoi me déplaisait-il ? Etait-il obligé d'avoir le même caractère que moi ? J'étais un monstre et lui un brave homme.

Je songeais aussi, tout honteux, aux deux êtres qui étaient en moi. Je me trouvais sincère à peu près comme l'espion de Jersey. Puisque les choses raisonnables que mon esprit m'imposait de dire, je m'efforçais de les exprimer avec un accent qui parût venir du coeur, tandis que mon coeur, mon coeur absurde, était soulevé d'un instinctif, d'un criminel, mais d'un irrésistible dégoût.

A propos de la cérémonie, j'eus avec Gabrielle et sa mère une petite discussion qui tourna à mon désavantage. Je manifestai le désir de me marier sans passer par l'église, sans me soumettre à un mensonge d'attitude. Gabrielle se tut d'abord boudeuse, cependant que la mère déclarait que ce que je demandais n'était pas « convenable ». Comme je riais à l'objection, Gabrielle se mit à rire aussi, avouant que les convenances lui importaient peu. Mais, ajouta-t-elle, elle ne pouvait consentir à devenir ma maîtresse et, sans le sacrement, on n'était pas une épouse. J'insistai. La mère passa, conciliante, à mon parti. Mon opininon me déplut dans la bouche de cette femme, dont je sentais la conversion faite de calcul. Un mot de Gabrielle triompha de mes hésitations dernières. Je lui disais :

— Vous ne m'aimez guère, si vous êtes incapable de me sacrifier un préjugé.

Elle me répondit :

— Il y a des sacrifices que je pourrais faire à mon amour si vous étiez pauvre comme moi et que j'ai le devoir de refuser au millionnaire que vous êtes.

Je fus en admiration devant cette parole qui marquait si nettement la distance entre l'âme noble que j'aimais et l'esprit vénal de la mère. Depuis, il y a eu des jours où j'ai cru que l'enfant avait essayé de me blesser, de me pousser à la rupture. Mais je n'en sais rien, et c'est peut-être ma première impression qui fut la vraie.

Je m'écriai :

— Chérie, je vous aime davantage pour votre fierté. Je ferai ce que vous voudrez. J'aime encore mieux votre sincérité que la mienne.

Sous les yeux indulgents de la mère, j'embrassai le beau front pur et, voyant deux larmes couler des yeux bleus, je les bus longuement, en une extase.

Que voulaient-elles dire, ces larmes ? était-ce des perles de joie ? exprimaient-elles douleur et découragement après l'inutile effort pour éloigner un calice d'amertume ? disaient-elles l'attendrissement des regrets ou celui des espérances ? Pauvres larmes énigmatiques, j'ai souvent songé à vous depuis, j'ai senti bien des fois votre goût revivre sur mes lèvres. Et, quand mes rêves vous ont rendues présentes, pauvres larmes de jadis, quand la vivacité de mes souvenirs m'a permis de vous boire de nouveau, d'où vient que parfois vous m'avez semblé si douces, d'où vient que parfois je vous ai trouvées si amères ?

Je dus être incapable de rien observer le jour du mariage. Je dus le traverser en un éblouissement, le porche de lumière par lequel j'entrais en la noire demeure. Quand je m'efforce de gravir la pente des remembrances, il me semble que Gabrielle fut sombre et sa mère radieuse. Bertrand et sa maîtresse échangeaient des regards et des sourires qui me faisaient mal. Mais je savais combien les êtres grossiers sont amusés et ricaneurs en face du mystère d'amour ; et je feignis de ne pas entendre certaines plaisanteries du camarade aux dehors si vulgaires mais dont un jour je connus le dévouement.

Seulement, je frémissais d'impatience et, sous prétexte de voyage de noces, le soir même, j'emportai ma femme comme une proie. Oh ! le grandissement de ma joie tremblante, à mesure que nous approchions de la ville où nos deux virginités allaient s'étreindre, se donner l'une à l'autre dans un même élan !

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25 octobre 2008 6 25 /10 /octobre /2008 08:18

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Chapitre II

L'avis et les ordres de mon père. — Le coup d'État et le coup de fusil. — A Londres. —Lettre à Gabrielle. — Réponse de sa mère. — L'ennui sans nouvelles. — Je me rapproche de Gabrielle. — Sincérité de poète — Sincérité d'espion.

Je ne dis pas à Gabrielle la cause première de mon amour. Il me semblait qu'il y avait là un secret à renfermer en moi-même et que, si nos émotions doivent se voiler discrètement, leur source doit rester complètement ignorée : la jeune fille pouvait être blessée de cette connaissance ; elle pouvait aussi en être joyeuse, en parler à des instants où je désirerais en jouir ou en souffrir au fond de moi-même.

Je n'annonçai pas mon amour à mon père avant d'avoir passé brillamment mon dernier examen de licence. Mais alors, dès que les vacances me ramenèrent auprès de lui, je lui exposai que j'aimais depuis plus d'un an et que je désirais épouser celle qui avait mon coeur.

— Vous avez raison, concéda-t-il aussitôt. Tous nos actes et toutes nos paroles doivent être des mouvements de sincérité ; donc le mariage doit être un mouvement d'amour. Mais il faut d'abord être sûr que cet amour durera toute votre vie...

— J'en suis sûr, mon père. Ma tendresse grandit tous les jours et quinze mois me paraissent une garantie suffisante.

— Quinze mois de constance, à votre âge et dans votre grande pureté, ne sont pas une preuve absolue. D'ailleurs, avant que vous entriez par le mariage dans la vie d'homme, je désire que vous terminiez vos études d'enfant et que vous soyez docteur.

— Mais, mon père...

— Taisez-vous, mon fils, et écoutez. Cette attente vous sera utile comme épreuve de vos sentiments. Je vous demande peu, puisque vous aurez vingt ans, à l'heure où je consentirai sans objection, si vous me répétez vos paroles d' aujourd'hui .

— Merci d'avance, mon père, mais je suis bien sûr de moi.

— Raison de plus pour que vous attendiez.

Il allait se retirer. Je l'arrêtai timidement :

— Mon père, vous savez avec quelle docilité je vous obéirai toujours. Mais vous m'avez donné un absolu besoin de comprendre, et j'avoue que vos dernières paroles me sont obscures.

— Je vous les explique volontiers, Stanislas. Les jeunes gens sont peu observateurs et l'amour rend tout à fait aveugle. Vous ne connaissez guère, sans doute, celle que vous aimez. Or le bonheur ne peut résulter que d'une entière sincérité mutuelle entre les deux époux. Mlle Gabrielle est-elle aussi sincère que vous ? vous aime-t-elle comme vous l'aimez ?...

— Plus timidement, mon père, avec toutes les pudeurs d'une jeune fille ; mais elle m'aime.

— C'est possible, Stanislas. Vous êtes aimable, quoique je vous aie rendu peut-être trop raisonnable pour ce genre de bonheur. Mais enfin vous ne savez pas si vous êtes aimé.

— Malgré une grande timidité, elle a fait plus d'une fois l'effort de me le dire, toute rougissante.

Il sourit amèrement :

— Si vous avez pour preuve une parole de femme...

— Oh ! mon père, Gabrielle n'est pas une femme comme les autres.

— Naturellement, puisque vous l'aimez... Mais, mon fils, je dois vous demander de l'observer un peu pendant ces deux ans. Je n'irai pas à Paris avec vous pour vous aider à bien voir : l'expérience d'autrui irrite sans instruire et, sur ce point, vous ne croiriez pas votre père. Il faut donc, si elle vous trompe sur ses sentiments, que vous la pénétriez par vous-même.

— Elle ne me trompe pas, mon père.

— Encore une fois, qu'en savez-vous ? La femme, mon fils, est naturellement trompeuse. Dans le cas particulier qui nous occupe, mes craintes sont grandes. Mlle Gabrielle, m'avez-vous dit tout à l'heure, est sans fortune. Le mariage lui est donc difficile et elle doit être heureuse de trouver « une situation »... J'ajoute que le besoin et la crainte rendent les pauvres gens hypocrites et timidement menteurs. Si vous déplaisiez à Mlle Gabrielle, en vous voyant bien habillé, bien causant, elle n'oserait pas vous le dire... Je trouve encore un motif d'inquiétude dans le fait que sa mère est marchande : l'art du commerce n'est que l'art de tromper. J'ai peur qu'on ne vous traite en client qui apporte une bonne affaire... Ces deux femmes savent-elles que vous serez riche ?

— J'avoue, mon père, que je n'ai pas cru devoir le leur cacher.

— Donc l'affaire doit leur paraître extrêmement brillante. Comprenez-vous maintenant que, sans vous aimer, la jeune fille pourrait feindre, par avidité naturelle ou pour obéir à des ordres, les sentiments qui vous attacheront à elle ?

— Mais elle peut aussi m'aimer de reconnaissance.

— Vous voulez dire : vous haïr de vous devoir quelque reconnaissance.

— Oh ! mon père... Elle peut m'aimer d'éblouissement, en face de ma supériorité de fortune et d'éducation.

— Vous voulez dire : vous haïr d'envie.

— Oh ! mon père... Ecoutez un mot, que je ne voulais pas dire et qui vous montrera combien vous jugez mal la pauvre enfant : Gabrielle ressemble à ma mère ; elle a les mêmes yeux sincères, la même voix de vérité.

Le sourire de mon père me parut se crisper d'amertume :

— Ah ! Mlle Gabrielle ressemble à votre mère : voilà, en effet, une raison sérieuse de croire à ses paroles.

Je rougissais sous l'ironie et un tremblement nerveux me secouait. Mon père se tut, mordant ses lèvres. Puis il reprit, modifiant peut-être le sens de paroles qui peut-être lui échappèrent :

— Mon fils, une ressemblance extérieure ne prouve pas une ressemblance intérieure. Bien des corps, bien des visages sont d'abominables menteurs et cachent l'âme au lieu de l'exprimer. Un de mes camarades avait le masque de Napoléon le Grand et était un imbécile et un lâche... Ah ! vous vous laissez piper aux ressemblances. Croyez-moi, il serait prudent d'aimer votre mère seulement en elle-même, seulement en fils qui se souvient.

Après un silence, il conclut :

— Enfin, Stanislas, vous savez mes volontés. Et vous n'avez plus rien à me dire à ce sujet avant d'être docteur.

Je ne devais jamais être docteur. Le coup d'état m'empêcherait d'obéir à mon père.


Depuis un mois, j'avais repris mes études et mes quotidiennes visites dans la froide arrière-boutique.

Un matin, en allant au cours, je vis des gens attroupés devant de grandes affiches blanches. La plupart lisaient silencieux, sans autre émotion qu'un chatouillement de curiosité, ou taisant le fond de leur âme. Le gros Bertrand était là, épanoui de joie. Il m'appela de loin :

— Viens donc voir, Stanislas. C'est un malin, le prince-président !

J'approchai, je lus et je dis à Bertrand :

— C'est une canaille et c'est un imbécile. Le mensonge aggravé de faux-serment soulèvera le dégoût et l'indignation dans toutes les consciences. Nous allons faire des barricades et recommencer la révolution du mépris.

Quelques personnes s'avançaient pour mieux m'entendre ; d'autres s'éloignaient de moi, comme si j'avais eu une maladie contagieuse. Bertrand éclata de rire :

— Es-tu naïf, mon pauvre Puceau ! (Mes camarades, qui n'avaient jamais pu m'entraîner à leurs grossières débauches, me donnaient parfois ce surnom qui leur semblait ridiculiser et salir ma propreté.) Es-tu naïf ! Ignores-tu donc qu'amour et politique ne sont que mensonges ; qu'il faut choisir entre rouler les autres ou se faire rouler soi-même ; que les foules sont des femmes qui désirent être prises par un mélange de protestations et de coups de force ? Moi, j'admire le premier Napoléon pour Brumaire plus que pour Austerlitz, et je trouve que le prince-président devient aujourd'hui aussi grand que son oncle, aussi grand que don Juan.

Il ajouta, ignoble dans l'expression de son ignoble admiration :

— Songe donc, Puceau, il le met d'un coup à trente-six millions d'individus, hommes et femmes mêlés. En a-t-il, hein, celui-là !

Quelques-uns riaient, approbateurs, heureux d'être méprisés et déshonorés par le Menteur, émoustillés, les misérables ! à l'idée qu'on nous « le mettait » aussi à nous les dégoûtés et les récalcitrants.

Pourtant l'ignominie de tout un peuple ne fut pas acceptée sans protestation. J'eus le soulagement de tirer quelques coups de fusil du haut d'une barricade. Mais je n'ai pas besoin de me raconter cette histoire ni celle de mon départ pour l'exil. Je préfère relire tout cela dans Victor Hugo. Ma résistance et ma fuite ressemblent à celles de tant d'autres. Et, ici, j'aime mieux regarder l'attitude des autres que la mienne. Car le Menteur m'obligea, pour lui échapper, à m'abriter derrière le mensonge d'un ridicule déguisement, et j'aurais été arrêté sans des mensonges d'attitudes, de gestes, sans des mensonges même de paroles. Ah ! misérable, qui me forças de parer avec une épée de mensonge les coups de ton ignoble poignard de mensonge. Tu me réduisis à mettre des habits de Gabrielle ; tu me condamnas sous peine de mort — et j'eus la lâcheté de préférer la vie — à rendre grotesque cette robe que j'aurais voulu baiser à genoux, à la souiller de mon contact, à lui faire perdre sa chasteté adorable !

Bertrand m'accompagna, railleur et dévoué, jusqu'au delà de la frontière : nous étions de nouveaux mariés et, de temps en temps, devant les voyageurs souriants, il mettait sur mon front, sur mes yeux, jusque sur ma bouche, un baiser qui me dégoûtait, et qui me sauvait peut-être. Et je ne pouvais pas lui dire tout haut, comme l'autre : « Tu me déguises trop ! » Et mes reculs de répugnance amusaient nos grossiers compagnons comme les dernières résistances d'une pudeur qui s'en va. Quand le baiser de Bertrand s'égarait sur mes habits, il m'irritait davantage.

Je me réfugiai en Belgique, puis à Londres. A Mons, aussitôt débarrassé de Bertrand, je brûlai les vêtements souillés du contact de mon corps, du contact de ses lèvres. Puis j'écrivis à ma chère Gabrielle pour lui annoncer que j'étais sauvé, lui dire mon amour grandi, lui demander de ne point m'oublier pendant une absence qui pouvait être longue, la supplier d'avoir toujours en moi la plus absolue confiance. La réponse devait m'être adressée à Londres, où je me rendais.

J'y reçus bientôt une lettre, qui venait de Belgique. La mère de Gabrielle me priait de ne plus écrire : ma lettre était arrivée ouverte ; on avait perquisitionné chez elle ; elle profitait, pour m'avertir, du voyage d'un commerçant de ses amis que des affaires appelaient à l'étranger. Mais de telles occasions étaient rares et elles croyaient prudent de ne pas utiliser celles qui se présenteraient, car « on ne sait plus à qui se fier aujourd'hui. »

Ces quelques lignes, qui achevaient de m'isoler dans le triste désert de la vie, me rendirent sombre. Après quelques jours d'ennui à Londres, j'allai m'installer à Jersey, pour me rapprocher de Gabrielle, pour voir, du moins, les côtes de cette France où ma mère était morte, où ma bien-aimée vivait.

Pour me distraire un peu, je fréquentai les autres proscrits. Je comptais leur trouver des âmes semblables à la mienne. Hélas ! je fus bientôt obligé de le constater, dans ce petit jardin aussi l'intrigue et le mensonge fleurissaient. Le manque de sincérité de Victor Hugo, qui était alors mon Dieu, fit surtout beaucoup de mal à mon âme.

J'avais écrit des vers, assez mauvais, mais dans lesquels j'exprimais toute la ferveur de mon admiration pour le grand proscrit et pour le grand poète. Je les lui adressai, accompagnés d'une lettre qui était une tremblante déclaration d'amour. Je fus extrêmement flatté de recevoir une réponse de la main qui écrivit tant de chefs-d'oeuvre. « Mon cher Confrère — disait le Maître et, dès ce mot, mon coeur se gonfla de reconnaissance et ma tête tourna d'orgueil — vos beaux vers me charment et m'émeuvent. Je vous envoie le remerciement du poète au poète, le salut du proscrit au proscrit, la poignée de main de l'honnête homme à l'honnête homme. »

Le lendemain, je fus étourdi comme d'un coup de massue en trouvant dans mon sous-main mes pauvres rimes. J'avais oublié de les joindre à ma lettre. Et le Maître avait été ému et charmé par des vers qu'il n'avait point lus. Victor Hugo le Grand était aussi menteur que Napoléon le Petit. En un mouvement de colère, je jetai au feu mes tristes vers et l'autographe illustre.

Je vis le grand poète de près une seule fois. On avait découvert qu'un homme que nous nourrissions (médiocrement, il faut l'avouer) nous avait trahis, était devenu un espion. Dans une immense salle d'auberge, tous les proscrits de Jersey se réunirent de nuit pour le juger. La scène me parut d'un romantisme grotesque et les nombreux harangueurs furent des bavards solennels ou de braves gens très grossiers. Je préférais les derniers : du moins, ils disaient nettement leur âme médiocre ou violente. Hugo prononça un discours d'une rhétorique boursouflée qui me fit sourire d'abord, qui finit par m'empoigner comme les autres. Il sauva officiellement la vie à l'espion. Il me sembla que son triomphe avait quelque chose de factice. Quand il prit la parole, la majorité penchait déjà vers la solution légale, c'est-à-dire vers le rien-faire. Mais on n'osait s'avouer qu'on s'était rassemblé de nuit, en telle émotion, pour se croiser les bras. De grands mots étaient nécessaires à couvrir notre ridicule, et le poète nous fournit les haillons de pourpre.

Si j'écris une rapide allusion à ce souvenir, c'est à cause des réflexions que firent naître en moi l'attitude de l'accusé et une remarque du poète. Cet espion s'était défendu d'abord avec une indifférence d'honnête homme calomnié, qui sait bien que l'erreur se dissipera d'elle-même et qu'on n'a pas besoin d'aider le soleil à disperser les nuages. Puis, quand des preuves affreusement claires le condamnaient sans hésitation possible, il eut des indignations, des énergies, des révoltes d'innocent acculé par la meute des méchantes apparences.

Au sortir de l'absurde Sainte-Wehme, Hugo remarquait, avec une sorte d'effarement, cette sincérité d'accent chez ce menteur. Sa stupéfaction me fit réfléchir. Je me dis que le sublimé rhétoricien si persuasif, si émouvant, était naïf de s'étonner quand il trouvait chez le premier venu le germe des abominables qualités qui, poussées à l'extrême, composaient son génie. Je songeai que le poète dramatique et le romancier font parler avec une sincérité égale les passions les plus contraires. Je me rappelai le mot d'un critique sur Shakespeare « qui a dix mille âmes. » L'espion, parbleu ! avait deux âmes. Il avait fait taire celle de ces derniers mois, celle qui était coupable, donné la parole à celle d'avant, à son âme républicaine et honnête. Il avait laissé s'indigner contre nos soupçons le héros qu'il fut, celui qui, plusieurs fois, dans les premiers combats de la faim, triompha.

Peut-être une parole, pour être prononcée, pour être pensée même, a-t-elle toujours besoin d'être sincère à quelque degré. Sans doute, la mère de Gabrielle me disant : « Je ferai connaître votre démarche à ma fille » ne mentait pas tout à fait, retournait seulement en arrière, oubliait de dater sa déclaration, redevenait pour un instant celle qui, recevant ma lettre, s'était promis de ne pas la montrer à l'enfant, de ne pas troubler une innocence. Le mensonge est souvent de la vérité morte qui revit en notre mémoire, à l'incantation d'un intérêt.

Cette méditation m'assombrit, me fit conclure que mon père, derrière le rempart de son universelle défiance, s'était enfermé dans la triste, dans la désolante, dans la seule sagesse.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
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16 octobre 2008 4 16 /10 /octobre /2008 21:16

L'avant-propos (fictif) de l'éditeur se trouve au billet précédent.

Ci-dessous la très curieuse couverture signée Edmond Rocher (dont une citation sur Mérodack-Jeaneau nous intrigua ici), avec ce qui doit représenter les démons de la jalousie, splendidement crêtus et barbus !


[Avant-Propos] [I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X] [XI] [XII] [XIII] [XIV] [XV] [XVI]


Le Soupçon

Chapitre premier

Cause et nature de ces confessions. — Ma naissance, mon enfance. — Mon premier caractère. — Mort de ma mère. — Rencontre de Gabrielle. — Émotion amoureuse. — Ma déclaration. — Mutuelles promesses d'amour éternel.

Les pages que je vais écrire ne ressemblent à rien d'écrit. Ce sont des confessions, d'une sincérité introuvable ailleurs. Jean-Jacques Rousseau a fait son apologie : le besoin de s'admirer en ses vertus et en ses vices, le besoin de reprocher les uns et les autres à la Société ont faussé tout ce qu'il dit de sa vie intérieure. Sairt Augustin a retourné son orgueil de jeunesse en humilité. Il a fait par écrit la confession publique des premiers chrétiens : on ne raconte pas avec une exactitude qui me satisfasse des actes qu'on réprouve ; on ne se fait pas connaître en se reniant. Il faut s'exprimer soi-même sans repentir et sans complaisance, sans étonnement tardif, se revivre naïvement, laisser se teindre chaque récit des sentiments éprouvés à l'heure de l'acte.

Cette candeur n'est pas possible quand les aveux sont destinés à être lus par d'autres. Moi qui écris ceci pour le brûler aussitôt terminé, je ne m'en ferai pas accroire à moi-même. Mais pourquoi est-ce que j'entreprends cette oeuvre vaine ?

Je veux revivre une bonne fois, en son entier, en son développement continu, ma vie passée dont les fragments reviennent me troubler à chaque heure du jour. Je fais un paquet bien en ordre de tout ce que je fus, pour le jeter, me délivrer de cette hantise. Je sourirai de mon effort heureux pour m'exprimer ; je ne sourirai pas moins de mon effort malheureux. La vanité d'écrire me soulagera de la vanité de me souvenir. Et puis le spectre regardé en face, courageusement, immobilisé devant mes yeux, mensuré suivant la méthode de M. Bertillon, ne résistera peut-être pas à cette épreuve. Tout au moins, lorsqu'il sera debout sous la toise, je verrai qu'il n'occupe pas tout l'espace, qu'il reste l'Infini à sa droite comme à sa gauche et au-dessus de lui et sous ses pieds cruels ; je le raillerai et me raillerai du peu de chose qu'est mon bourreau ; je changerai ma souffrance qui ne pleure même plus en souffrance qui éclate de rire. Et, si je parviens à le résoudre en chiffres, en lois, en quelque chose d'abstrait, ne sera-ce pas une façon de l'anéantir ? Essayons de transformer la chose sensible et pénible en idée indifférente, amusante à regarder.

... Mais quelle étrange fantaisie, de justifier un geste humain, de chercher les raisons qui nous poussent à telle folie active, plutôt qu'à telle autre !


J'ai aujourd'hui soixante-deux ans. Je suis né dans un château, à une demi-lieue d'un petit village, le 7 juillet 1833. Mon père, magistrat démissionnaire, avait pris dans sa courte carrière un grand dégoût des hommes et s'était enfui loin d'eux dans la paix et la sérénité de la campagne. Extérieurement, il n'avait rien du misanthrope ; d'ordinaire, même, on ne lui trouvait pas la raideur d'un juge, mais plutôt un air de bienveillance presque indifférente, un sourire d'indulgence un peu railleur.

C'est lui qui m'apprit à lire et à écrire. Puis il me mit au latin, qu'il savait bien, et au grec, qu'il ignorait presque autant qu'un professeur de l'Université, mais qu'il eut la conscience d'apprendre pour me l'enseigner. Il y joignit un peu de mathématiques et me fit beaucoup lire les écrivains français du XVIIe et du XVIIIe siècles.

Il était le plus doucement patient, le plus dévoué, mais aussi le plus froid des précepteurs. Je me sentais toujours gêné près de lui. Je ne pouvais pas m'exprimer la cause de mon malaise, qui restait vague. Aujourd'hui, je me rends compte que, fort paternel pour un maître, il n'était pas assez expansif et familier pour un père. Il me donnait son esprit charmant et solide, mais ne me laissait pas voir son âme : des sourires presque toujours, jamais de caresses. J'étais le plus docile des élèves, et le plus respectueux, et le plus tremblant d'admiration devant le Maître ; mais mon coeur se fût desséché au contact exclusif de cet homme sec ou réservé.

Une fois, je ne sais plus pourquoi, je négligeai de faire un devoir qu'il m'avait donné : peut-être, par extraordinaire, l'exercice était-il peu proportionné à mes connaissances et à mon ouverture d'intelligence de ce moment ; peut-être m'étais-je trouvé mal disposé ce jour-là. Mon père se contenta de sourire avec dédain et de dire :

— Aujourd'hui, Stanislas, vous ne méritez pas qu'on s'occupe de vous. Retirez-vous. Faites ce qu'il vous plaira. Quand vous vous croirez digne des attentions de quelqu'un, vous me le ferez savoir.

Je sortis tout en larmes. Je passai une heure à pleurer, à étouffer des cris et des sanglots. Puis je me mis au travail avec une rage d'orgueil. Quand j'eus quatorze ans, mon père me lut le programme du baccalauréat.

— Vous savez tout cela, me dit-il. Mais il nous faut une année pour mettre de l'ordre dans vos connaissances. Vous vous présenterez l'an prochain.

Je me présentai, en effet, avec une dispense d'âge, et j'obtins la mention très bien.

Je crois que mon père, qui avait si parfaitement réussi à m'instruire, eût été un éducateur excellent pour tout autre que pour un fils. Mais, comme il était celui qui me devait le plus d'affection et comme jamais il ne me fit entendre un mot du coeur, il me pénétrait de cette idée que les tendresses sont honteuses chez un homme, et sa direction exclusive m'eût roidi le caractère en un orgueil de stoïcien et en une timidité farouche de jeune fille.

Parmi les sentiments profonds qu'il m'inspira, je dois indiquer la haine du mensonge. Je ne me rappelle plus quelle petite demi-vérité je m'étais permise, en garçon tremblant qui n'ose avouer une faute minuscule. Mon père me fit cet étrange sermon :

— Certes, Stanislas, le mouvement de la parole ne doit pas traduire tous les mouvements intérieurs de notre être : si nous souffrons, par exemple, nous ne devons imposer à personne l'ennui de connaître notre souffrance ; si nous avons un bonheur, soyons assez indulgents pour éviter au voisin l'envie pénible. Mais le mouvement de la parole ne doit traduire que des mouvements qui sont réellement en nous. Chercher à deviner le visage caché sous le masque ou la vérité cachée sous le mensonge, c'est l'horrible métier d'un juge d'instruction, ou l'enfantillage d'un imbécile. Vous venez de mentir, Stanislas. De quinze jours, je ne vous adresserai la parole. Si vous retombiez dans la même faute, je ne vous parlerais plus jamais. C'est compris ?... Allez, faites ce qu'il vous plaira et revenez prendre votre leçon dans quinze jours.

Ce fut une des douleurs les plus déprimantes de mon enfance. Un peu plus tard, je remarquai avec terreur que mon père ne parlait jamais à ma mère et j'eus à repousser souvent un rapprochement qui revenait, obstiné, ronger le bord de mon esprit, comme le flot revient éternellement ronger le rivage.

Combien le vague soupçon était douloureux à mon amour profond pour ma mère, pour ma mère dont l'âme valait l'esprit de mon père ! Je ne veux pas me dire tout haut ses mérites. Il me semblerait commettre une impiété : louer, c'est se croire le droit de juger. Comme j'admirais en un tremblement l'intelligence claire et ornée de mon père, j'admirais ma mère en un attendrissement souriant, mais voisin des larmes et qui parfois y tomba. Elle, m'aimait uniquement, et, quand elle m'en avait donné toutes les preuves possibles, quand elle était au bout des paroles tendres et des tendres caresses, quand elle me pressait contre elle, au point de presque me faire mal, quand je pleurais de bonheur, des larmes aussi quelquefois jaillissaient de ses yeux. Je lui demandais :

— Pourquoi pleurez-vous, maman ?

— Je pleure de me sentir impuissante à m'exprimer tout entière. Je pleure parce qu'on ne parvient jamais à dire à ceux qu'on aime combien on les aime.

— Ne pleurez plus, mère. Je sais combien vous m'aimez. Vous m'aimez comme je vous aime.

— Non, mon petit Stani, Vous m'aimez autant que peut aimer un enfant. Moi, je t'adore autant que peut adorer une femme, autant que peut sentir une mère !

Ma pauvre maman, mon seul souvenir presque pur, qu'un mot, mal compris sans doute, de mon père me fit presque soupçonner, oh ! si jamais tu as menti, c'est que le mensonge peut être chose sainte. Mais non, tu n'as point menti : mon père s'est trompé, ou son éloignement pour toi avait quelque autre cause. C'est plutôt lui qui était coupable, coupable d'une faute sans conséquence entre deux êtres moins purs que vous ; mais qui te torturait, ô jalouse adoratrice de ceux que tu aimais ! et qui l'éloignait, l'isolait dans son orgueil, dans sa terreur des attendrissements. Pardonnez mes pensées, père roidi dans un refus de pardon, ou dans un refus de comprendre, ou dans un refus d'être pardonné. Je suis vieux maintenant : je sais qu'il n'y a pas de fautes humaines ; je sais qu'une fatalité intérieure est la cause unique de tous les malheurs et, si parfois j'ai la naïveté d'essayer de deviner, je n'ai plus jamais la folie de juger.

Ma mère mourut presque subitement, trois semaines après mon succès au baccalauréat, et ma première pauvre petite joie d'orgueil fut éteinte par le vent de ma première grande douleur.

En cette circonstance affreuse, mon père me donna une preuve d'amour de la sincérité dont la minutie me blessa.

Ma mère, depuis le jour de ma première communion, paraissait avoir renoncé à toute religion. Quelques heures avant sa mort, mon père rompit son silence tragique, pour lui dire :

— C'est de vous qu'il s'agit, Madame, non de moi. Malgré mes opinions personnelles, si vous désirez un prêtre, je vous prie de le dire : votre volonté sera faite.

Elle répondit, la bouche crispée d'un sourire douloureux :

— Non, Monsieur. Je n'ai rien à confesser.

Puis elle s'adressa à moi :

— Stanislas, asseyez-vous là, tout près. Donnez-moi la main. Quand je serai sur le point de mourir, si je ne puis plus parler, entendez l'appel de mes yeux et mettez vos lèvres sur ma pauvre joue. Je veux partir dans le baiser de mon fils. C'est le seul viatique dont j'aie besoin.

Quand elle fut morte dans ma caresse, dans mes larmes, mon père sortit, sans doute pour donner les ordres nécessaires.

Le lendemain matin, arrivèrent de la ville voisine les lettres de faire-part. Mon père, dans la chambre mortuaire, en lut une à haute voix. Rencontrant la mention « munie des sacrements de l'Église » :

— C'est faux, dit-il. Pas de mensonge !

D'un coup d'ongle, il raya ces mots.

La vulgaire recommandation : « Priez pour elle » l'irrita aussi :

— Pas de formule inutile !

Il alla vers le petit bureau de ma mère, où se trouvaient un encrier et une plume. Patiemment, méthodiquement, sur chaque exemplaire, il effaça le mensonge et la formule inutile. Je le regardais avec un étonnement qui était presque une indignation. Pour le justifier, je m'expliquai que, sous le coup de la douleur, ses facultés volontaires anéanties, il agissait comme un somnambule, guidé par des habitudes. Hélas ! je ne suis pas sûr que mon explication soit la bonne.

Je revis ma mère, vivante, dans mes rêves, toutes les nuits, pendant bien longtemps, jusqu'à ma première rencontre avec Gabrielle.


Le jour où, pendant ma deuxième année de droit, j'aperçus devant moi Gabrielle, marchant harmonieuse et grave, je courus presque pour regarder son visage. Son allure me rappelait si vivement tous mes souvenirs heureux que j'avais envie d'appeler : « Maman ! » Le visage, sauf la nuance bleu tendre des yeux, me parut tout à fait différent, détruisit le charme, me désola sur mon rêve anéanti. Mais, à la réflexion, je retrouvai des ressemblances et, dès les songes de ma première nuit, lés deux femmes se mêlaient, se confondaient. Puis, peu à peu, le visage de Gabrielle m'empêcha de revoir celui de ma mère, et je m'affirmai que c'était tout à fait le même. Cette impression a toujours grandi en moi. Mais, quand je m'interroge bien sincèrement, je crois que la demi-ressemblance fit naître l'émotion qui brouilla tout et acheva pour mes yeux la similitude, incomplète en réalité. Ce qui est certain, c'est que Gabrielle avait la taille, la démarche, les attitudes de ma mère. Elle avait aussi son abondante chevelure blond cendré et le sourire profond de son regard. Elle avait surtout sa voix, cette voix si douce que je ne pouvais l'entendre sans éprouver le besoin de pleurer de joie. Pour les traits du visage, franchement, je ne sais plus. C'est là le premier mystère de Gabrielle.

Pendant quelques jours, je m'irritai contre la jeune fille et contre moi. Une femme se permettait de ressembler à ma mère, d'avoir presque sa beauté, presque son charme ! Ou bien une surprise de mon émotion jeune créait de toutes pièces cette ressemblance ! Parfois je l'accusais, cette pauvre enfant, comme si elle avait commis un vol ; parfois j'étais honteux comme d'un sacrilège.

Pourtant je repassai tous les jours devant le petit magasin où j'avais vu entrer Gabrielle. Bientôt même, je restai de longues heures chez un marchand de vin, de l'autre côté de la rue étroite : à la main un journal que je ne lisais guère, j'écoutais délicieusement et timidement battre mon coeur et je regardais l'adorable ressemblance. La jeune fille, là-bas, derrière la glace claire, cousait tout en causant avec sa mère qui attendait les rares clients.

Seules, mes douleurs, malgré leur ignominie, me sont encore chères. Les joies mortes font trop de mal et je ne veux pas les revivre, même en une fièvre qui se hâte, mes jours d'espoir avant le premier mot, avant l'aveu. D'ailleurs comment exprimer le vague du bonheur ? Il faudrait traduire des sentiments jolis et indécis, en pensées nettes et précises. L'esprit est un miroir caricatural, il ne reflète le coeur qu'en le déformant. Je suis trop respectueux de ces émotions pour fixer leur mouvement; je n'aurai pas la naïveté de demander à la feuille sèche, conservée en ce vieil herbier qu'est mon cerveau, le parfum de la fleur.

L'amour, le terrible dominateur, allait entrer en moi comme en une ville conquise. Les jolies rêveries traîtresses se préparaient à lui livrer la place et déjà son avant-garde de jalousies brutales commençait l'assaut.

La première fois que je vis le regard d'un passant s'égarer vers la jeune fille, une violence s'empara de mon être, une hâte de me jeter sur cette proie, de la marquer mienne, de dire à tous : « Ceci m'appartient. Malheur à qui essaierait d'y toucher ! »

Sans doute, Gabrielle était belle pour tout le monde, car beaucoup de regards renouvelèrent en moi ce tremblement de fureur et de désir.

De jalousies brusquement jaillies, longtemps prolongées, et du besoin de retrouver des genoux de mère sur lesquels pleurer mes joies et mes douleurs, se forma un amour étrange, enfantin à la fois et violent.

Entre temps, j'avais appris, malgré ma timidité, tout ce qui concernait la bien-aimée. Elle vivait avec sa mère veuve, dans une gêne qui, aux veilles d'échéances, devenait parfois une affreuse inquiétude. Elle ne pouvait voir en moi qu'un très bon parti, un parti inespéré, invraisemblable.

Pourtant, je n'osai pas me déclarer de vive voix. Je fis connaître mon amour par une lettre adressée à la mère et contenant pour la fille une déclaration non cachetée. Toute une semaine, j'attendis en vain la réponse.

Je m'irritai d'abord de ce silence. Puis j'en fus heureux, compris que les convenances l'exigeaient. J'écrivis une seconde lettre annonçant ma visite pour le lendemain, trois heures de l'après-midi.

Je trouvai la mère seule. Mais j'eus l'impression que Gabrielle devait être quelque part, par là, dans l'arrière-boutique, cachée et me voyant. C'est en tremblant bien fort que j'avais ouvert la porte ; c'est en tremblant davantage que je dis :

— Bonjour, Madame. Je suis le jeune homme qui vous a écrit hier pour la deuxième fois.

La bonne femme me regardait avec défiance et avec avidité. Elle secoua enfin la tête :

— Vous avez l'air bien jeune, Monsieur. Quel âge avez-vous donc ?

— Dix-sept ans, Madame.

— Et ma fille a quinze ans, à peine. Vous comprenez bien que ni elle ni vous ne pouvez vous marier de longtemps. Si vous persistez dans votre projet, je lui en parlerai plus tard.

Je rougis très fort, parce que cette femme mentait. Elle avait lu mes lettres à sa fille, avait causé avec elle de ma proposition : je ne sais d'où venait ma certitude, mais j'aurais parié une fortune que Gabrielle était au courant. Et je souffrais horriblement parce que le mensonge me paraissait déshonorer la bien-aimée presque autant que sa mère. Je voulus me retirer en déclarant, ironique :

— Vous avez raison, Madame. Je reviendrai plus tard, — dans quelques années, n'est-ce pas ?

Mais mes genoux tremblaient et sur une chaise qui était près de moi je me laissai tomber sans force.

Oubliant la leçon de mon père, je continuai la conversation avec la menteuse. Je réfutai, d'une voix câline :

— Nous pouvons nous marier dans un an, Madame. Votre fille aura seize ans, plus que l'âge nécessaire ; moi, j'aurai dix-huit ans, et c'est tout ce qu'exige la loi.

— Pardon, Monsieur, mais votre première lettre m'apprend que vous êtes étudiant en droit. Ce n'est pas encore une position, cela.

En général nerveux, je fis donner toutes mes troupes.

— Sans doute, Madame. Mais je finis mon droit l'an prochain..... D'ailleurs, mon père est millionnaire, et je suis fils unique.

La pauvre boutiquière eut un battement de cils qui m'apprit une émotion égale à la mienne. Et j'eus l'impression que, là-bas, dans l'arrière-boutique, le visage qui ressemblait à celui de ma mère était enlaidi du même clignotement de paupières éblouies. J'en fus heureux d'espérance, triste de mépris.

— Mais, Monsieur, reprenait la mère sous l'étourdissement du coup ; mais, Monsieur, Monsieur votre père ne vous laissera jamais épouser une pauvre fille sans dot comme ma Gabrielle... Et vous-même, quand votre passionnette diminuera.....

Je me précipitai au milieu de cette phrase absurde, injurieuse pour moi et pour la bien-aimée :

— Madame, ce que vous appelez ma passionnette est un amour éternel, j'en suis sûr...

Elle m'interrompit à son tour et, avec un scepticisme indulgent :

— Oui, on croit d'abord ces choses-là ; puis...

— Je crois cela, Madame, parce que c'est vrai. Mon amour n'est pas un amour ordinaire. Les circonstances qui l'ont fait naître...

Cette fois, je m'arrêtai, de moi-même, rougissant, ne voulant pas prononcer le nom de ma mère devant cette femme qui avait menti. Je repris :

— Quant à mon père, il n'a qu'un seul amour, celui de la sincérité ; il ne refusera rien à la puissance sincère de mon sentiment.

— Je ne demande pas mieux que de vous croire, Monsieur. Mais, en attendant, vous comprendrez vous-même que vous ne pouvez pas faire la cour à ma fille pendant toute une année. Les voisins jaseraient.

Je protestai. Ma cour serait si respectueuse !... Personne n'aurait l'occasion de jaser. Et puis qu'importait, puisque Mlle Gabrielle serait ma femme ?

La mère sentait le danger d'une longue absence, qui pourrait amener l'oubli. Elle céda :

— Eh bien ! Monsieur, j'en parlerai ce soir même à rna fille, et vous pourrez venir chercher une réponse dans le courant de la semaine.

L'émotion de cette femme avait fini par me mettre tout à fait à mon aise. Je me levai, souriant, voulant montrer qu'on ne me trompait pas. Je répliquai :

— Pourquoi pas tout de suite, Madame ?

Et, très haut, en gamin qui se sent le maître de par la puissance du million, j'appelai :

— Mlle Gabrielle !

Le passage si doux du nom sur mes lèvres me fit un bouleversement intérieur et, de nouveau, je me rassis tremblant, cependant que la vieille applaudissait :

— Ah ! vous êtes un malin, vous.

..... et appelait à son tour :

— Viens donc, Gabrielle.

L'enfant parut, adorablement émue, oiseau frémissant dans la main de l'oiseleur. A mes questions elle répondit, les yeux baissés, qu'elle ferait ce que voudrait sa maman.

J'obtins de la mère la permission de revenir, rarement, une fois par semaine tout au plus. Je revins tous les jours, et jamais on ne s'en plaignit. Gabrielle me souriait du sourire de ma mère, moins profond sans doute, mais rajeuni. Plus d'une fois, je me reprochai, comme un crime, de le trouver plus beau.

Pour que je fusse moins aperçu des voisins jaseurs, nous nous retirions tous les trois dans l'arrière-boutique. Je restais seul avec la jeune fille, quand la sonnette appelait la mère, disait la porte ouverte par un client. Une après-midi, la vieille resta assez longtemps au magasin : un jeune homme choisissait une canne trop grande pour sa taille, la faisait raccourcir. Tandis que le grincement de la lime m'agaçait, je songeais que je connaissais la voix de l'acheteur, je cherchais dans mes souvenirs. Parbleu ! m'expliquai-je tout à coup, c'est mon compatriote Bertrand, l'étudiant en médecine. Je ne sais pourquoi, cette idée que le camarade Bertrand était là, si près de celle que j'aimais, me fut pénible, me poussa, moi timide, à exiger de Gabrielle l'aveu immédiat. Je tombai à genoux et, la main de l'enfant entre mes mains de fièvre :

— M'aimez-vous un peu ? demandai-le, haletant.

Elle ferma à demi les yeux, murmura :

— Ai-je besoin de vous le dire ?

Oh ! ces yeux baissés, oui, ils furent plus beaux que les yeux dévorateurs de ma mère. Oh ! cet aveu discret, oui, il me fut plus doux que les anciens mots de passion qui disaient la tendresse, plus caressant que les baisers ardemment, avidement maternels. Et la main de Gabrielle sentit des lèvres qui brûlent et qui n'osent pas appuyer, sentit une larme qui tombe.

Je ne me relevai pas encore. J'implorai :

— Vous m'aimerez toujours, n'est-ce pas ?

Fémininement, elle répondit en retournant vers moi la question :

— Et vous ?

Oh ! son sein qui soulevait son pauvre corsage d'indienne...

— Moi, m'écriai-je à voix basse, pouvez-vous le demander ? Je vous aime. Aimer, c'est aimer pour toujours. Un amour ne finit pas, ou bien il fut menteur.

— Alors, dit-elle, souriante, quelle question me posez-vous ?

Elle ajouta :

— Relevez-vous, mon ami. Maman va revenir.

J'obéis. Debout, je mis sur son front le premier baiser. Tandis que son front se pressait légèrement, involontairement, contre mes lèvres, puis les fuyait d'un recul insuffisant, je songeai au mensonge de la mère, m'affirmant que cette adorable jeune fille n'en fut point complice. Mais je songeai à ma mère, qui eut avant Gabrielle ces yeux de pureté, cette voix de tendresse naïve, à qui pourtant mon père ne parlait plus. Et je dis, exprimant tout haut et repoussant une inquiétude :

— Vous ne mentez jamais, vous, n'est-ce pas ?

Navré de mes paroles, j'écartai mon visage. Je sentais qu'il devait être tout bouleversé.

Et mes regards devaient être étranges, aiguisés de soupçon, de volonté de savoir, humides de la crainte d'avoir blessé, à la fois méchants et suppliants.

Elle baissa la tête :

— Oh ! le vilain ! gémit-elle. Qu'est-ce qu'il me dit, et comme il me regarde !

J'entendis se refermer la porte du magasin. Je m'assis vivement. La mère me trouva souriant, cachant mon émoi, honteux de ne pas être devant cette femme comme en son absence, me disant que mon air calme était aussi un mensonge.

Ma honte dura jusqu'à mon départ. Alors je l'exorcisai, en me répétant à plusieurs reprises la phrase de mon père : « Certes, Stanislas, le mouvement de la parole ne doit pas traduire tous les mouvements intérieurs de notre être. »

Puis je me rappelai ce mot de la mère : « C'était Monsieur Bertrand, le meilleur de nos clients. » Et je me revoyais dans la chambre du gros garçon, en face d'une extraordinaire collection de cannes où les rotins se heurtaient à des joncs, où de gros bâtons noueux blessaient de minces badines lisses et flexibles, où de larges courbes de corne entouraient des pommes d'or ou d'argent pour aller baiser des poignées d'ivoire presque droites, à la sinuosité délicate et comme vivante d'une vie féminine.

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13 octobre 2008 1 13 /10 /octobre /2008 19:34

L'un des derniers romans "première manière". Publié en 1900 à la librairie Anthony selon la couverture, chez Chamuel selon la page de titre. Pas le meilleur des bouquins de Ryner, mais très rare. Je pense en publier l'intégralité sur le blog, à un rythme indéterminé...


[Avant-Propos] [I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X] [XI] [XII] [XIII] [XIV] [XV] [XVI]


A PAUL REDONNEL

Parce qu'il est le hautain et mâle poète des Chansons éternelles ;

Parce qu'il est le plus sûr des amis ;

Parce qu'il aime toutes les franchises et déteste toutes les hypocrisies ;

Je dédie ce livre que j'ai voulu sans recherche ni timidité, insoucieux des triviales convenances, tragique et fangeux comme la vie, brutal et simple comme une étude médicale.

H. R.

Avis de l'Editeur

Depuis quelques mois que j'habitais la petite ville de L., je voyais sortir de ma maison toutes les après-midi, un vieillard très grand, mais déplorablement cassé qui, appuyé sur sa canne, se traînait, lent et douloureux, jusqu'à la promenade. Il partait toujours à deux heures, revenait toujours à quatre heures. On racontait sur lui des histoires dont la diversité prouvait qu'on ne savait rien. Les uns lui donnaient jusqu'à cent ans et le faisaient assister aux guerres de l'Empire : ce héros n'avait jamais été décoré, pour avoir montré sous tous les gouvernements, en des circonstances multiples et difficiles, une indépendance presque agressive. Pour d'autres, il était surtout vieilli de remords et de crimes : il n'avait guère que soixante ans, mais certaines de ses journées l'avaient chargé de tels forfaits que leur poids, à la longue, l'avait courbé, tout brisé.

Mon voisin vivait seul en très petit rentier. Personne n'entrait dans son appartement, pas même une femme de nténage ; pas même une blanchisseuse. Il se tenait très propre et se blanchissait lui-même. Il prenait ses repas chez lui, faisait lui-même sa cuisine sommaire. Il vivait de lait, de fruits, de quelques œufs, de très rares côtelettes.

Il se levait à cinq heures et, jusqu'à midi, s'occupait de son ménage de garçon. En mouvements lents, pénibles et qui paraissaient pourtant inconscients, il faisait son lit, balayait son appartement. Souvent il s'arrêtait, s'appuyait à un meuble ou s'asseyait sur une chaise et longuement rêvait. Tout à coup sa main passait sur son front dans le geste qui chasse les pensées, son bras avait un sursaut vaillant et son corps se levait, mécanique cassée que le ressort de la volonté redresse par petites secousses brusques.

Après déjeuner, sous le soleil ou sous la pluie, comme s'il ignorait le monde extérieur, il sortait. Aucune tempête ne l'eût arrêté, ne l'eût fait se lever de son banc ordinaire avant le quatrième coup de quatre heures. Alors, régulièrement, il revenait, s'enfermait dans sa bibliothèque et jusqu'à minuit lisait ou écrivait, interrompu quelquefois par de longues méditations qui s'emparaient de lui irrésistibles. Il se mettait à table une seule fois par jour, à midi, mais il avait toujours du lait auprès de lui et en buvait souvent, parfois sans le savoir, d'Un geste machinal comme l'habitude, dans une sorte de somnambulisme.

Les légendes qui couraient sur lui, son isolement farouche, ce que je voyais et ce que je devinais de ses habitudes régulières, de l'automatisme de ses mouvements, de son âme tout entière envahie par quelque idée fixe : tout ce mystère m'attirait, me faisait désirer très vivement de connaître mon voisin. Mais comment apprendre la vie de ce muet ? Déjà d'autres curieux lui avaient fait des avances : d'un geste dédaigneux et d'un sourire railleur, il les avait écartés de sa route. Quel moyen d'entrer dans cette âme murée comme une tombe et où dormait quelque souvenir horrible et intrigant ?

Un jour, à deux heures, j'étais assis, curieux et inquiet, sur le banc où le vieillard venait s'asseoir tous les jours. Avec ma canne, je faisais dans le sable des ronds et des triangles. J'avais l'air aussi indifférent au monde extérieur qu'Archimède pendant la prise de Syracuse. Mais je regardais le mystère ambulant approcher de son pauvre tremblement lourd. Je craignais de le voir dépasser le premier banc, aller jusqu'au second ; je craignais que mon indiscrétion servît seulement à imposer à ce misérable chancelant un irritant surcroît de fatigue.

Mais non, le sauvage s'assit auprès de moi. Le muet me salua d'un : « Bonjour, Monsieur » plutôt aimable. Je l'interrogeai sur sa santé. Il me répondit : il se portait aussi bien qu'il pouvait encore le désirer. Puis, bienveillamment, il me demanda quels étaient mes projets d'avenir, — ou plutôt mes rêves, corrigea-t-il avec un sourire triste et désabusé. Je lui répondis, dans une gêne, à cause de ce sourire attristant et décourageant.

A quatre heures, quand le vieillard se leva, je lui offris mon bras, qu'il accepta.

Dès lors, tous les jours de beau temps, j'allai causer avec le vieillard, qui me resta pourtant énigmatique.

Au bout de deux mois, il m'invita à le visiter dans sa bibliothèque, qu'il mit aimablement à ma disposition. J'y passai de longues heures, lisant en face de lui, de l'autre côté d'une grande table noire.

Souvent, quand je prenais un livre, il me disait son opinion sur l'œuvre et sur l'auteur. Quelques mots seulement, mais très caractéristiques. Il s'irritait de ce que le livre ne ressemblait pas assez à celui qui l'écrivit, de ce qu'il n'était pas un simple miroir plan et bien net, reflétant une âme. Il n'aimait guère que Montaigne, et encore il lui reprochait d'avoir souvent menti et de n'avoir pas dit tout. D'ailleurs, si celui-là avait presque osé conter sa vie, c'est que, indifférent, simple curieux sans personnalité active, en réalité il n'avait point vécu. C'était un sage trop parfait et tranquille pour être un homme bien intéressant.

— Tous les livres sont des menteurs, s'écriait le vieux M. Stanislas. Tous voient la vie en beau ou en caricature, cachent les choses tristes ou les rendent ridicules.

J'objectais timidement :

— Pourtant il y a une littérature pessimiste.

Et le vieillard s'irritait :

— Ne voyez-vous pas que se dire pessimiste c'est déclarer qu'on ne regarde qu'un côté des choses, c'est s'imaginer qu'il y en a un autre ! Se dire pessimiste, affirmer le mal universel, c'est croire à la possibilité du bien. Se dire pessimiste, c'est être optimiste.

Il ajoutait, tout tremblant d'une colère étrange :

— Ah ! les pessimistes ! Ils se lamentent parce que la femme est infidèle, parce que la vie est une course d'obstacles. Les heureux imbéciles ! Ils voient le mal en dehors d'eux-mêmes. Et ils se croient des êtres supérieurs, ils se croient bons. Comprenez-vous cela, Monsieur, des pessimistes orgueilleux ? Et ils le sont tous. Ils sont fiers de leur pessimisme qui n'est que l'affirmation de l'infériorité et de l'injustice de tout ce qui les entoure.

Et il concluait :

— Ne parlons plus de ces égoïstes idiots.

Quelquefois je lui demandais :

— De quoi donc convient-il d'être triste ?

Des exclamations me répondaient :

— Ne voyez-vous pas que nous sommes d' admirables machines à souffrance ! Une vie, c'est un long frémissement douloureux. Et ce n'est pas le monde extérieur qui nous fait souffrir ; nous nous faisons souffrir nous-mêmes.

— Il y a bien pourtant des douleurs qui viennent du dehors.

— Demandez à Epicure et à Montaigne si le monde extérieur pouvait les blesser . Ah ! Monsieur, nous sommes presque tous des malheurs intérieurs. Est-ce le dehors qui me tuera. Non, n'est-ce pas? Puisque je suis né, je dois mourir : le monde extérieur me donnera peut-être un prétexte de mort, une raison de finir à tel moment plutôt qu'à tel autre : voilà tout. Mais c'est moi qui me tue à chaque instant par cela seul que je vis. Il en est de la souffrance comme de la mort. Etres et choses nous donnent parfois des prétextes de douleur comme des prétextes de mort. Mais c'est ma vie même qui est un principe de mort et de souffrance.

Cette étrange philosophie m'angoissait parce que je la sentais l'expression de toute une vie mystérieuse et douloureuse. Ma jeune vaillance me l'affirmait : le vieillard avait tort d'universaliser son cas. Mais ce qu'il affirmait de tous était vrai sûrement de lui.

Un jour, j'osai l'interroger :

— Le livre sincère que vous ne trouvez nulle part, vous devez l'avoir écrit.

Il sourit, me répondit évasivement :

— Je n'ai rien publié.

J'eus l'audace de pousser plus loin ma reconnaissance :

— Vous avez sûrement en manuscrit cette oeuvre profonde et vraie.

Toujours souriant, il repoussa la tentative indiscrète :

— Je n'ai rien écrit qui puisse intéresser les autres, déclara-t-il d'un ton ironique et sec.

Dès lors j'étais certain qu'il composait ses mémoires.

Mais, jusqu'au jour de sa mort, je connus l'appartement et les extériorités de la vie actuelle du vieillard, je connus son esprit puissant et âpre, son âme violemment triste; j'ignorai le passé, tragique sans doute, que son âme avait créé, d'après sa théorie, qui, me semblait-il plutôt, avait dû déterminer la tristesse farouche de son âme.

Un voyage m'éloigna quelque temps de ce problème. Plusieurs fois, pendant cette absence, je pensai au vieillard ; mais celui qui de près m'intéressait comme une énigme tragique, me parut de loin une grotesque et indifférente charade.

Je rentrais chez moi à la tombée de la nuit. Fatigué par dix heures de chemin de fer, j'allais me coucher, lorsqu'on vint m'appeler de la part de M. Stanislas : il était à l'agonie et désirait me voir avant de mourir. Emu par le voisinage de la mort, j'accourus. Le malade, très maigre, eut, à mon arrivée, un sourire des yeux plus que des lèvres et demanda qu'on nous laissât tous les deux seuls. D'une voix râlante et sifflante, me dit que j'étais son exécuteur testamentaire.

Les creux et les bosses que son corps desséché et tordu dessinaient sur le drap s'agitèrent en d'horribles efforts. Sous son chevet, le vieillard prit une clef, la souleva péniblement entre deux doigts ; et il essaya de parler, n'y parvint point.

Son visage exprima une grande anxiété. Devinerais-je ce qu'il ne pouvait dire ? Je pris la clef ; son regard eut une lueur contente et se dirigea, suppliant, vers le secrétaire.

J'ouvris le meuble. Dans les yeux du mourant, de nouveau fleurit une fleur de joie.

Il fit un nouvel effort pour se soulever, pour parler. Son râle ne put s'articuler, son corps refusa tout mouvement et les muscles de son visage se détendirent en un découragement.

Le secrétaire était encombré d'un amas de papiers dont l'ordre secret ne m'apparaissait pas, fouillis inextricable pour tout étranger.

J'aperçus enfoui sous ce monceau le dos verdâtre d'un énorme registre. Je le tirai de son enfouissement. Les yeux inquiets sourirent encore.

Sur le registre étaient écrites ces lettres :

ΛΕ ΣΟΥΠΣΟΝ

Le gros cahier à la main, j'approchai du vieillard qui, visiblement, s'irritait en efforts inutiles pour me parler. Je mis l'oreille contre les lèvres sèches et brûlantes. Deux souffles vagues me parurent être ces deux syllabes étranges : « brû-blier ».

Et le vieillard se tut pour toujours.

Les deux syllabes, mal entendues peut-être, me tourmentèrent longtemps. Je finis par les traduire comme la première du mot « brûler » et la dernière du mot « publier ». Je crus que le vieillard, à une seconde d'intervalle, m'avait donné deux ordres contradictoires ; que l'agonisant avait eu presque simultanément les deux volontés qui luttaient en lui vivant.

Le testament ne faisait aucune mention du manuscrit.

En publiant ce livre, j'exécute peut-être la dernière volonté d'un mourant. Si je me trompe, quelqu'un osera-t-il me blâmer ?


Avant de quitter le lecteur, je dois l'informer que je ne me suis permis aucun changement au texte du vieux Stanislas. On trouvera ici, comme dans tout journal intime, quelques phrases négligées. Le Soupçon est une étude horriblement et naïvement sincère ; on dirait-des notes d'un médecin prises pour lui seul sur sa propre maladie. Il y a des mots écrits en entier dont généralement nous n'imprimons, pudibonds, que la première lettre, suivie de points que les hésitants pourront compter. Il y a des termes qui seraient hardis s'ils n'étaient aussi tranquillement écrits : un auteur s'adressant au public les eût amortis en périphrases ou eût remplacé la matérialité grossière des mots propres par l'ombre légère des métaphores. Je ne prends pas la responsabilité de ces inconvenances.

M. Stanislas ne doit peut-être pas la porter non plus. S'il s'était décidé plus tôt à publier ce manuscrit, il aurait sans doute fait aux pudeurs extérieures du lecteur les concessions ordinaires.

Mais le travail qu'il n'a pas eu le temps de commencer, je n' avais pas le droit de l'essayer.

Ma part de collaboration à ce livre est faible et toute matérielle, analogue à celle du compositeur : je me suis borné à traduire en lettres latines les caractères grecs qui protégeaient ces mémoires contre les indiscrétions prématurées de quelque ignorant.

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15 mai 2008 4 15 /05 /mai /2008 18:33

Un autre chapitre du Crime d'obéir où apparaît le personnage d'Emile Bonnier, dont le modèle avoué est le poète Emile Boissier (cf. ici). Une nouvelle soirée chez O. Le Tigre, et une hilarante séance de spiritisme...

On notera au passage ces fortes paroles : "Nous pouvons nuire au développement d'un autre. Nous ne pouvons jamais l'aider. C'est en soi-même qu'on doit trouver sa loi."


XI

— Voyons, M. Toser, M. Giglé, ne partez pas. Puisque le Mage est arrivé, nous allons faire un peu de spiritisme.

Dans le passage d'une pièce à l'autre, Pierre réussit à parler à Camille. L'approbation accordée à sa déclaration de l'album lui a donné du courage. Il demande :

— Pourquoi ne pouvons-nous rien être l'un pour l'autre ? Est-ce que je vous déplais particulièrement ?

Elle répond, très franche :

— Non, vous êtes le meilleur ici.

C'est en lui prenant la main affectueusement qu'elle ajoute :

— Je ne puis rien être pour personne. D'ailleurs, songez donc, je suis une vieille fille ; quatre ans de plus que vous...

— S'il n'y a que cela !... dit Pierre.

Ils se sont attardés, sont restés les derniers au salon. Madame Ramel appelle :

— Camille !

« La vieille fille » dit à l'amoureux :

— Ne pensez qu'à vous, à devenir cette chose rare, cette chose qui n'exista peut-être pas depuis des siècles : un homme. Et soyez certain que votre succès réjouira mon cœur.

Elle veut se sauver. Il retient sa main.

— Aidez-moi ! implore-t-il.

— Nous pouvons nuire au développement d'un autre. Nous ne pouvons jamais l'aider. C'est en soi-même qu'on doit trouver sa loi.

Cherchant à se dégager, sans violence, sans grand effort, elle dit encore :

— Laissez-moi donc. Ma mère s'impatiente.

Lui, presse la main davantage, la porte à ses lèvres ; et, en une lamentation :

— Je vous aime ! je vous aime !

Elle s'enfuit. A la porte, elle se retourne souriante :

— Devenez un homme, et je vous aimerai.

 

Autour du guéridon, sont assis Bonnier, Giglé, Brun-Servile, madame Ramel, madame Briger. Quoique le cercle ne soit pas fermé, des mains sont sur la table déjà. Celle de madame Briger serre les doigts fluets de Brun-Servile ; celle de madame Ramel s'abandonne a l'étreinte de Giglé.

— Camille, asseyez-vous, dit Tigre. Tenez, là, à côté du Mage.

La bossue s'assied elle-même auprès de la grande fille virile, veut mettre sa petite main sèche, nerveuse, sur la main calme et belle. Camille s'écarte, dit à Pierre :

— M. Daspres, il y a encore une place ici.

Toser a refusé de s'asseoir, mais il reste dans la pièce. Fauvel et deux ou trois autres reviennent causer au salon. Un instant de tranquillité. Puis quelqu'un qui rentre dans la chambre, prend chapeau et pardessus, file à l'anglaise.

— Mon Dieu, gémit Le Tigre, que c'est ennuyeux, tous ces dérangements !

Elle vient de demander si son livre aura un grand succès ; et la table, — distraite, sans doute, par tout ce bruit de portes qui s'ouvrent et se ferment, — a frappé plus de vingt-quatre coups, a fait une réponse qui n'a aucun sens.

Bonnier déclare :

— C'est de votre faute. Pourquoi parlez-vous vous-même à l'Esprit ? Puisque c'est moi qui fais l'office de médium... D'ailleurs, vous procédez sans méthode. Nous ne savons même pas à qui nous avons affaire.

Et il interroge :

— Y a-t-il un esprit dans cette table ?... Un coup pour oui, deux coups pour non.

La table frappe un coup.

— Comment s'appelle-t-il ? Un coup pour a, deux coups pour b,... vingt-quatre coups pour z.

Des coups multipliés avec des arrêts irréguliers. La table dit : Baudelaire.

— Désirez-vous parler à l'un de nous?

— Oui, déclare-t-elle.

On lui demande à qui. Elle répond :

— A Daspres.

Qu'est-ce que Baudelaire peut avoir à dire à Pierre ? La table réplique :

— Amour.

Camille sent un frémissement à la main de Pierre. L'amoureux, naïvement, s'émeut, attend quelque révélation. Mais elle se penche vers Bonnier et, à voix basse :

— Pas de mauvaise plaisanterie, je vous prie.

Alors, le guéridon s'affole, donne des coups répétés, rapides, innombrables.

Bonnier, d'une voix très grave, inquiète un peu :

— Il se passe quelque chose d'insolite.

Et il questionne :

— Est-ce toujours Baudelaire qui est dans cette table ?

Deux coups violents répondent :

— Non.

— Qui est-ce ?

— Ravachol.

— Que nous veut-il ?

On compte religieusement : a, b, c, d,... m. La deuxième lettre est un e ; la troisième, un r ; la quatrième, un d. Mais Mme Ramel minaude :

— C'est abominable !... Faites venir un esprit de meilleure compagnie.

Bonnier prend un ton d'autorité et, après des formules bizarres :

— Au nom de la puissance magique dont je suis revêtu, va-t'en et envoie-nous un esprit mieux élevé.

Ravachol se révolte contre cet ordre. Le guéridon, violent, brutal, se soulève, bondit, grimpe sur le canapé, donne des coups de pied aux gens. Et on entend des cris aigus, des supplications à voix basse :

— Ne rompez pas la chaîne ! ne rompez pas la chaîne ! Nous serions perdus !

Enfin la table retombe, calmée, et, sur des questions nouvelles, se déclare habitée par saint Louis de Gonzague. Elle recommande doucement, par des coups lents et discrets, comme ouatés, d'éviter le péché, surtout le péché de luxure.

De tous côtés des prières arrivent à Bonnier :

— Demandez ceci ! demandez cela !

Mais le Mage d'un air inspiré :

— Il y a ici des incrédules. Pourriez-vous leur démontrer votre présence autrement que par des coups frappés ?

— Oui.

— Comment ? Par des apports d'objets ?

— Oui.

— Eh bien ! allez.

Une longue attente vide. Décidément ça ne va pas. Enfin Bonnier :

— Qu'attendez-vous ? Qu'est-ce qui vous empêche de tenir votre promesse ?

La table dit :

— Lumière.

— La lampe vous gêne ?

— Oui.

— Eteignez la lampe, ordonne le médium.

L'ordre à peine exécuté, chapeaux, pardessus, manteaux se mettent à pleuvoir sur le guéridon et sur ceux qui l'entourent.

On entend quelque chose rouler sur le parquet. Giglé gémit à demi-voix :

— Dégoûtant, ce Toser ! Je lui ai pourtant assez. recommandé de respecter le mien.

Il veut se lever, courir au secours de son chapeau. Sa voisine le retient toute tremblante :

— Ne rompez pas la chaîne ! C'est trop dangereux !

La fumisterie continue. Bonnier et Giglé ont, entre les doigts, des lueurs phosphorescentes qui effrayent Mme Ramel et Mme Briger. Malgré ce succès, Giglé, de temps à autre, se lamente sur le sort de son chapeau.

— Qui sait où il est ? si on ne marchera pas dessus ?

Émile devient exigeant :

— Pourriez-vous produire quelque autre phénomène, une matérialisation, par exemple ?

— Oui.

— Faites.

Mme Ramel s'effraie :

— Je ne veux pas qu'il m'emprunte la matière astrale. Demandez-lui à qui il la prendra.

Bonnier fait la question désirée. Saint Louis de Gonzague, avec une malice qu'on ne devait pas attendre de lui, répond :

— Ramel.

Je ne veux pas ! je ne veux pas !

Paulin serre la main de la pauvre femme apeurée et, à voix basse, avec une conviction profonde :

— Ne rompez pas la chaîne. Il vous arriverait malheur.

— Mais, mon ami, je suis en danger.

— Non. Je ne vois pas saint Louis de Gonzague empruntant du fluide à une veuve. C'est à Mlle Camille qu'il en veut.

— Vous croyez ? hésite-t-elle à demi rassurée.

Lui, à haute voix, s'adressant à l'esprit :

— Vous voulez dire Mlle Ramel, n'est-ce pas ?

La table frappe un coup net. Puis, frémissante, elle semble vouloir se relever de nouveau du côté de Bonnier. Mais Giglé ne veut pas et, après une lutte d'une seconde, saint Louis de Gonzague cède, s'immobilise.

La matérialisation ne se produit point. Bon-nier se fâche parce que Daspres a dit un mot :

— Vous venez de disperser le fluide qui déjà s'était rapproché. Le silence le plus absolu, je vous prie, et toutes les volontés tendues vers ce but unique, la matérialisation à obtenir.

Toser, accroupi auprès de la cheminée, devant le feu éteint, remue silencieusement les cendres. Il découvre une braise, la tourne, la retourne, trouve le moyen d'envoyer le reflet sur l'armoire à glace.

Giglé s'écrie :

— Voyez, voyez ! La lueur, là, à gauche. C'est saint Louis de Gonzague.

Mme Ramel voit. Elle tremble de tout son corps :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! c'est à moi qu'il vole le fluide. Je le sens. Monsieur Bonnier, je vous en prie, faites cesser ce phénomène terrible.

Bonnier crie à voix basse :

— Chut ! chut ! ne dispersez pas ! C'est très beau, c'est très intéressant.

Mme Ramel pleure :

— Oh ! mon Dieu, je vais mourir, je vais mourir !

Mais Giglé :

— Ne craignez rien. Prenez la main d'O. Le Tigre pour ne pas rompre la chaîne. Et ayez confiance en moi : je vais vous sauver.

Il se lève, très brave, marche droit à la lueur :

— Au nom du Dieu tout-puissant et de la divine pitié, je t'ordonne, esprit de lumière, de rendre à Mme Ramel le fluide que tu lui as pris.

La lueur continue, paraît grandir. La voix de Giglé s'irrite :

— Disperse-toi, larve méprisable qui volas le nom d'un esprit de lumière.

Il se place sur le chemin du rayon, supprime le reflet. Il reste un instant immobile, les yeux fixés sur la petite braise, la voit blanchir, noircir, s'éteindre.

Alors, par un détour qui semble une cérémonie de plus, qui, en réalité, lui permet de ramasser son chapeau et de le mettre à l'abri des nouvelles fantaisies de saint Louis de Gonzague, il revient en prononçant des conjurations. Il se rassied et, avec la simplicité des gens très courageux :

— C'est bien facile ; il n'y a qu'à ne pas avoir peur.

— Ah ! Monsieur, s'écrie Mme Ramel, quelle reconnaissance je vous dois ! Vous m'avez sauvé la vie. Comment vous payer jamais un tel service ?

Lui, à voix basse :

— Reflétez seulement sur moi la moitié de l'amour que j'émets sur vous.

Les mains silencieusement s'étreignent, prometteuses d'étreintes plus complètes.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
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