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24 novembre 2008 1 24 /11 /novembre /2008 12:29

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Chapitre VII

Un dîner politique. — Révélation du vieux docteur. — Je giffle Bertrand. — Duel. — Un mot de Gabrielle. — Mes folies. — Défaite électorale.

Le membre le plus influent de mon comité était un vieux médecin qui n'avait jamais exercé. Le docteur Albert (j'ai la précaution de ne livrer aux indiscrétions possibles que des prénoms) avait, par la publication de nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique, acquis une petite fortune. Le livre où j'avais trouvé la page de salut était de lui. Probablement à cause du service qu'il m'avait rendu sans le savoir, j'aimais cet homme, je recherchais sa société et sa. conversation. Ce qu'il disait était d'ailleurs très intéressant pour tout le monde, par la multitude des faits que sa vie de travail et d'observation lui avait fait connaître. J'aimais aussi beaucoup l'indubitable franchise de l'accent. On sentait que cet homme ne devait jamais avoir glissé au moindre mensonge. Il tutoyait tout le monde, prétendant que mettre le pluriel pour une seule personne était déjà un manque de sincérité.

Quelques jours avant les élections, mes amis du comité avaient dîné chez moi. L'avant-veille le docteur nous invita à son tour. Ce fut un joyeux repas de garçons. Nous ne comptions nullement sur la victoire ; mais rien de plus gai que de livrer sans espoir une lutte sans danger. Ce combat, où nous acceptions d'avance la défaite, nous amusait comme une mutinerie de collégiens. Notre journal disait, chaque jour, à M. Bertrand et à M. Bonaparte de dures vérités empapillotées de périphrases respectueuses qui nous égayaient comme des malices et comme des tours de force.

Après le champagne, quand nous fûmes tous « un peu partis », la conversation quitta la politique et, naturellement, on causa « femmes ».

— Docteur, affirma un jeune homme qui passait pour le don Juan de la ville, quoique vous en disiez dans un de vos livres, ce n'est pas seulement dans les grandes villes que la défloration sans effusion de sang est la plus commune. Ici même, dans ce petit patelin...

Le docteur éclata de rire :

— Ah ! tu crois ça, mon gars...Tu t'imagines, sans doute, qu'on en trouve tous les jours, des pucelles ! Eh bien ! il faut déchanter, mon petit. Y en a pas pour tout le monde. On n'a guère cette marchandise sans risquer la correctionnelle. Parce que, tu sais, faut les cueillir avant l'âge.

— Pourtant, docteur, je suis absolument sûr de ma maîtresse.

— Ah ! tu es sûr, absolument sûr. Tant mieux pour toi. Il y a des gens qui savent se contenter de peu. Heureux naturel !

— En tout cas, je n'ai aucune raison de la soupçonner.

— Tu dis que tu ne l'as pas ensanglantée ?

— Oui. Qu'est-ce que ça prouve ?

— Ça prouve tout, mon ami.

Une violente tentation me souleva de crier au docteur : « Pourtant, dans votre livre....»

Je me contins. Je ne pouvais pas parler librement. Ce n'est pas de ma maîtresse qu'il s'agissait. Je devais cacher l'intérêt trop grand que j'avais à la discussion, laisser les joueurs abattre leur jeu sans pleurer que j'avais parié ma vie sur tel tableau. Mon intervention était d'ailleurs inutile : sûrement l'objection serait faite. Je serais défendu sans que personne pût savoir que j'avais été attaqué inconsciemment.

En effet, les mots mêmes que j'avais dû retenir furent prononcés par le jeune homme :

— Pourtant, docteur, dans votre livre...

Oh ! le rire ignoble du docteur Albert.

— Mon bouquin, ah ! ah ! ah ! Elle est bien bonne, celle-là. Mais c'est de l'argent, mon bouquin. Ce n'est pas un livre. C'est ma meilleure ferme. J'ai choisi, pour l'y semer, la graine qui est de meilleur rapport.

— Je ne comprends pas.

— C'est pourtant facile à comprendre. J'ai donné à d'innombrables femmes le moyen de rouler leur mari ou leur amant. Avant ou après le soupçon, j'ai offert à ces pauvres calomniées la faculté de se justifier..... Demandez, mesdames, la paix des ménages et la réhabilitation des vertus féminines. Ça ne coûte que trois francs cinquante, mesdames et demoiselles. C'est donné, c'est pour rien. Il faudrait vraiment, mesdames et demoiselles, n'avoir plus de pain pour ne point se payer trois francs cinquante de virginité. En avant, la musique.

Le docteur avait pris le ton déclamatoire d'un charlatan. A peine le nuançait-il de gouaillerie. Et tout le monde riait de la parade amusante. Il reprit son accent naturel, pour dire, joyeux, se frottant les mains :

— Aussi je vous assure qu'il en est arrivé, des trois francs cinquante !

Quelqu'un protesta :

— Mais, docteur, le respect de la vérité... Le rire du docteur devint sournois :

— Ah ! oui. Tu as raison. J'oubliais que dans un comité politique nous devons garder l'air sérieux, même quand nous sommes saouls.

Il se leva. Et, sur le ton du discours, imitant ma voix et mes gestes de cour d'assises :

— Je vais donc m'efforcer, messieurs les jurés, d'être un augure qui vous regarde sans rire. L'honorable organe du ministère public croit m'embarrasser en m'opposant l'admirable rengaine dénommée respect de la vérité. Ne l'embarrasserai-je pas autant en lui opposant ces rengaines plus vénérables encore : le respect de la vie humaine, le respect de la souffrance humaine ? Savez-vous, messieurs les jurés, combien de meurtres a pu éviter notre innocent mensonge, qui eut en outre l'avantage de nous rapporter honneur et argent? Savez-vous combien de cœurs saignants il a pu guérir ? combien de cœurs il a empêché de saigner ? Dans notre jeunesse, messieurs les jurés, nous avions un ami qui répétait souvent ces mots : « Qu'est-ce que je demande ? Le bonheur du peuple et mille louis de rente. » Nous avons fait nôtre cette belle maxime et, comme le Christ, nous aurons passé en faisant le bien.

On l'applaudit bruyamment. Mais quelqu'un dit, très grave :

— Moi, je suis toujours pour la vérité.

— Moi, affirma le docteur, je suis pour le salut public. Je ne vous l'avouerais pas avant d'avoir bu. Car le peuple a besoin d'être trompé, mais ceux qui ont le devoir de le tromper doivent aussi se mettre habilement au-dessus du soupçon.

La discussion devint politique et violente. Le docteur Albert, qui m'avait tant plu, maintenant m'était odieux. Dès qu'il ne s'agit plus du sujet qui me touchait de trop près, j'attaquai tout ce qu'il dit.

— Ah ! ça, mais, sourit-il, tu as l'air de m'en vouloir, Stanislas ? Oui, oui, je comprends. Je me suis vanté tout à l'heure d'avoir empêché des meurtres : l'avocat d'assises ne me pardonne pas de lui avoir enlevé des clients intéressants. C'est bon, le crime passionnel ; tu fais toujours acquitter. Le crime passionnel, c'est le triomphe de l'avocat. Tu as raison; mon gars. Mais songe aussi que, sans mon joli mensonginet je serais peut-être condamné, pour vivre, à être préfet de cet infâme Bonaparte et à combattre ta candidature.

Quand nous prîmes congé de notre hôte, je l'entendis qui disait au jeune célibataire :

— Mon petit don Juan, faut le signe sanglant. Sinon, des blagues, tes pucelages à la douzaine.

Je savais maintenant le véritable avis de Diafoirus et que la naïveté de don Juan égalait la mienne.

Quelques membres du comité voulurent absolument m'accompagner jusque chez moi. Je marchais furieux, exaspéré de devoir cacher ma violence intérieure, de devoir parler sérieument de l'élection. Qu'est-ce que ça me faisait, l'élection !

D'un café qui fermait je vis sortir Bertrand avec cinq ou six amis. Un mouvement plus rapide que toute volonté, que toute pensée, me jeta sur lui. Je le gifflai, en lui criant dans la figure :

— Tiens, espèce de salaud !

Et je lui crachai au visage. Et je lui assénai des coups de poing. Après un instant d'effarement, des gens se précipitèrent entre nous; des mains me tirèrent en arrière ; d'autres éloignaient Bertrand. Il avait déjà le visage en sang.

J'entendis quelqu'un qui disait :

—Oh ! ces haines politiques.

Et un de mes compagnons s'étonnait : — Après une soirée si gaie....


Le lendemain, deux amis de Bertrand vinrent me demander une réparation. Je les renvoyai à mes témoins, choisis aussitôt après la scène de pugilat parmi les personnes qui m'accompagnaient. J'avais recommandé d'accepter sans objection toutes les conditions que désirerait « l'offensé ».

J'aurais voulu le tuer ou mourir.

Pendant la nuit, dans une enveloppe qui portait la formule classique

« Ceci est mon testament »

j'avais enfermé ces mots de fou :

« Je laisse la quotité disponible à ma putain de femme. »

Peu s'en fallut que cet étrange testament ne fût ouvert. Le duel eut lieu au fleuret démoucheté. J'eus contre moi ma maladresse (je touchais une épée pour la première fois) et ma fureur, et mon violent désir hésitant entre le meurtre et le suicide. Je fis rompre Bertrand plusieurs fois sous des attaques qui étaient folles à coup sûr, redoutables peut-être. A son premier mouvement de recul, il me sembla lire de la terreur dans ses yeux, et cette remarque me rendit comme enragé. Je bondissais sur lui, l'arme élancée ; je donnais sur son fer de grands coups du mien. Il avait quelque habitude de la salle, et toujours il parait. Jamais il n'attaquait; peut-être que je ne lui en laissais pas le temps. Enfin, je me jetai gauchement sur son épée qui s'enfonça dans ma poitrine.

On me transporta chez moi, fort mal en point. Ma femme se mit à pleurer, à s'arracher les cheveux. Parmi ses cris de douleur tragique, ce mot me frappa :

— Aussi, quelle rage as-tu de toujours combattre le gouvernement ?

Ainsi elle n'en voulait pas à Bertrand, mais à moi. C'est, sans doute, pour me punir de mon opposition au gouvernement que, pendant mon exil à Jersey... Ah ! ma fureur. Eh bien ! soit. Et, puisque j'avais combattu le gouvernement, elle pourrait bientôt épouser Bertrand, si elle en avait le courage, lui apporter ma fortune. Achève ton crime pensais-je. Et, sous les couvertures, je l'aidais, je défaisais le pansement, j'ouvrais les plaies par où coulerait peut-être, ô espoir, tout mon malheureux sang. Je finis par crier dans un demi délire :

— Du sang, du sang ! en voici, pour remplacer celui qui manqua.

Je m'évanouis.

Quand je revins à moi, j'étais trop faible pour avoir une volonté, trop faible même pour désirer la mort. Je laissai intact le pansement refermé.

Le lundi matin, je demandai des nouvelles de l'élection.

— Qu'est-ce que ça te fait ? dit ma femme qui me veillait.

Cette tentative pour écarter de ma souffrance l'émotion d'un petit chagrin prévu m'irrita. Cet effort pour rne cacher une vérité de plus m'indigna.

— Comment ! qu'est-ce que ça me fait ? J'ai soif de vérité et de malheur... Tu ne veux pas me répondre ? C'est donc que j'ai une minorité ridicule. Toutes mes défaites sont grotesques. Tant mieux. Tout pour ce noble Bertrand.

Je me soulevai à demi sur mon lit et, en une ironie qui me fut horriblement douloureuse, je criai :

— Vive Bertrand !

Mais je retombai épuisé. Vaincu de désespoir et de faiblesse, j'éclatai en sanglots.

Je repoussai faiblement les consolations de Gabrielle. Dans mon anéantissement, je me laissai même embrasser, farouche indifférent, par « cette femme ».

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Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
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