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13 octobre 2008 1 13 /10 /octobre /2008 19:34

L'un des derniers romans "première manière". Publié en 1900 à la librairie Anthony selon la couverture, chez Chamuel selon la page de titre. Pas le meilleur des bouquins de Ryner, mais très rare. Je pense en publier l'intégralité sur le blog, à un rythme indéterminé...


[Avant-Propos] [I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X] [XI] [XII] [XIII] [XIV] [XV] [XVI]


A PAUL REDONNEL

Parce qu'il est le hautain et mâle poète des Chansons éternelles ;

Parce qu'il est le plus sûr des amis ;

Parce qu'il aime toutes les franchises et déteste toutes les hypocrisies ;

Je dédie ce livre que j'ai voulu sans recherche ni timidité, insoucieux des triviales convenances, tragique et fangeux comme la vie, brutal et simple comme une étude médicale.

H. R.

Avis de l'Editeur

Depuis quelques mois que j'habitais la petite ville de L., je voyais sortir de ma maison toutes les après-midi, un vieillard très grand, mais déplorablement cassé qui, appuyé sur sa canne, se traînait, lent et douloureux, jusqu'à la promenade. Il partait toujours à deux heures, revenait toujours à quatre heures. On racontait sur lui des histoires dont la diversité prouvait qu'on ne savait rien. Les uns lui donnaient jusqu'à cent ans et le faisaient assister aux guerres de l'Empire : ce héros n'avait jamais été décoré, pour avoir montré sous tous les gouvernements, en des circonstances multiples et difficiles, une indépendance presque agressive. Pour d'autres, il était surtout vieilli de remords et de crimes : il n'avait guère que soixante ans, mais certaines de ses journées l'avaient chargé de tels forfaits que leur poids, à la longue, l'avait courbé, tout brisé.

Mon voisin vivait seul en très petit rentier. Personne n'entrait dans son appartement, pas même une femme de nténage ; pas même une blanchisseuse. Il se tenait très propre et se blanchissait lui-même. Il prenait ses repas chez lui, faisait lui-même sa cuisine sommaire. Il vivait de lait, de fruits, de quelques œufs, de très rares côtelettes.

Il se levait à cinq heures et, jusqu'à midi, s'occupait de son ménage de garçon. En mouvements lents, pénibles et qui paraissaient pourtant inconscients, il faisait son lit, balayait son appartement. Souvent il s'arrêtait, s'appuyait à un meuble ou s'asseyait sur une chaise et longuement rêvait. Tout à coup sa main passait sur son front dans le geste qui chasse les pensées, son bras avait un sursaut vaillant et son corps se levait, mécanique cassée que le ressort de la volonté redresse par petites secousses brusques.

Après déjeuner, sous le soleil ou sous la pluie, comme s'il ignorait le monde extérieur, il sortait. Aucune tempête ne l'eût arrêté, ne l'eût fait se lever de son banc ordinaire avant le quatrième coup de quatre heures. Alors, régulièrement, il revenait, s'enfermait dans sa bibliothèque et jusqu'à minuit lisait ou écrivait, interrompu quelquefois par de longues méditations qui s'emparaient de lui irrésistibles. Il se mettait à table une seule fois par jour, à midi, mais il avait toujours du lait auprès de lui et en buvait souvent, parfois sans le savoir, d'Un geste machinal comme l'habitude, dans une sorte de somnambulisme.

Les légendes qui couraient sur lui, son isolement farouche, ce que je voyais et ce que je devinais de ses habitudes régulières, de l'automatisme de ses mouvements, de son âme tout entière envahie par quelque idée fixe : tout ce mystère m'attirait, me faisait désirer très vivement de connaître mon voisin. Mais comment apprendre la vie de ce muet ? Déjà d'autres curieux lui avaient fait des avances : d'un geste dédaigneux et d'un sourire railleur, il les avait écartés de sa route. Quel moyen d'entrer dans cette âme murée comme une tombe et où dormait quelque souvenir horrible et intrigant ?

Un jour, à deux heures, j'étais assis, curieux et inquiet, sur le banc où le vieillard venait s'asseoir tous les jours. Avec ma canne, je faisais dans le sable des ronds et des triangles. J'avais l'air aussi indifférent au monde extérieur qu'Archimède pendant la prise de Syracuse. Mais je regardais le mystère ambulant approcher de son pauvre tremblement lourd. Je craignais de le voir dépasser le premier banc, aller jusqu'au second ; je craignais que mon indiscrétion servît seulement à imposer à ce misérable chancelant un irritant surcroît de fatigue.

Mais non, le sauvage s'assit auprès de moi. Le muet me salua d'un : « Bonjour, Monsieur » plutôt aimable. Je l'interrogeai sur sa santé. Il me répondit : il se portait aussi bien qu'il pouvait encore le désirer. Puis, bienveillamment, il me demanda quels étaient mes projets d'avenir, — ou plutôt mes rêves, corrigea-t-il avec un sourire triste et désabusé. Je lui répondis, dans une gêne, à cause de ce sourire attristant et décourageant.

A quatre heures, quand le vieillard se leva, je lui offris mon bras, qu'il accepta.

Dès lors, tous les jours de beau temps, j'allai causer avec le vieillard, qui me resta pourtant énigmatique.

Au bout de deux mois, il m'invita à le visiter dans sa bibliothèque, qu'il mit aimablement à ma disposition. J'y passai de longues heures, lisant en face de lui, de l'autre côté d'une grande table noire.

Souvent, quand je prenais un livre, il me disait son opinion sur l'œuvre et sur l'auteur. Quelques mots seulement, mais très caractéristiques. Il s'irritait de ce que le livre ne ressemblait pas assez à celui qui l'écrivit, de ce qu'il n'était pas un simple miroir plan et bien net, reflétant une âme. Il n'aimait guère que Montaigne, et encore il lui reprochait d'avoir souvent menti et de n'avoir pas dit tout. D'ailleurs, si celui-là avait presque osé conter sa vie, c'est que, indifférent, simple curieux sans personnalité active, en réalité il n'avait point vécu. C'était un sage trop parfait et tranquille pour être un homme bien intéressant.

— Tous les livres sont des menteurs, s'écriait le vieux M. Stanislas. Tous voient la vie en beau ou en caricature, cachent les choses tristes ou les rendent ridicules.

J'objectais timidement :

— Pourtant il y a une littérature pessimiste.

Et le vieillard s'irritait :

— Ne voyez-vous pas que se dire pessimiste c'est déclarer qu'on ne regarde qu'un côté des choses, c'est s'imaginer qu'il y en a un autre ! Se dire pessimiste, affirmer le mal universel, c'est croire à la possibilité du bien. Se dire pessimiste, c'est être optimiste.

Il ajoutait, tout tremblant d'une colère étrange :

— Ah ! les pessimistes ! Ils se lamentent parce que la femme est infidèle, parce que la vie est une course d'obstacles. Les heureux imbéciles ! Ils voient le mal en dehors d'eux-mêmes. Et ils se croient des êtres supérieurs, ils se croient bons. Comprenez-vous cela, Monsieur, des pessimistes orgueilleux ? Et ils le sont tous. Ils sont fiers de leur pessimisme qui n'est que l'affirmation de l'infériorité et de l'injustice de tout ce qui les entoure.

Et il concluait :

— Ne parlons plus de ces égoïstes idiots.

Quelquefois je lui demandais :

— De quoi donc convient-il d'être triste ?

Des exclamations me répondaient :

— Ne voyez-vous pas que nous sommes d' admirables machines à souffrance ! Une vie, c'est un long frémissement douloureux. Et ce n'est pas le monde extérieur qui nous fait souffrir ; nous nous faisons souffrir nous-mêmes.

— Il y a bien pourtant des douleurs qui viennent du dehors.

— Demandez à Epicure et à Montaigne si le monde extérieur pouvait les blesser . Ah ! Monsieur, nous sommes presque tous des malheurs intérieurs. Est-ce le dehors qui me tuera. Non, n'est-ce pas? Puisque je suis né, je dois mourir : le monde extérieur me donnera peut-être un prétexte de mort, une raison de finir à tel moment plutôt qu'à tel autre : voilà tout. Mais c'est moi qui me tue à chaque instant par cela seul que je vis. Il en est de la souffrance comme de la mort. Etres et choses nous donnent parfois des prétextes de douleur comme des prétextes de mort. Mais c'est ma vie même qui est un principe de mort et de souffrance.

Cette étrange philosophie m'angoissait parce que je la sentais l'expression de toute une vie mystérieuse et douloureuse. Ma jeune vaillance me l'affirmait : le vieillard avait tort d'universaliser son cas. Mais ce qu'il affirmait de tous était vrai sûrement de lui.

Un jour, j'osai l'interroger :

— Le livre sincère que vous ne trouvez nulle part, vous devez l'avoir écrit.

Il sourit, me répondit évasivement :

— Je n'ai rien publié.

J'eus l'audace de pousser plus loin ma reconnaissance :

— Vous avez sûrement en manuscrit cette oeuvre profonde et vraie.

Toujours souriant, il repoussa la tentative indiscrète :

— Je n'ai rien écrit qui puisse intéresser les autres, déclara-t-il d'un ton ironique et sec.

Dès lors j'étais certain qu'il composait ses mémoires.

Mais, jusqu'au jour de sa mort, je connus l'appartement et les extériorités de la vie actuelle du vieillard, je connus son esprit puissant et âpre, son âme violemment triste; j'ignorai le passé, tragique sans doute, que son âme avait créé, d'après sa théorie, qui, me semblait-il plutôt, avait dû déterminer la tristesse farouche de son âme.

Un voyage m'éloigna quelque temps de ce problème. Plusieurs fois, pendant cette absence, je pensai au vieillard ; mais celui qui de près m'intéressait comme une énigme tragique, me parut de loin une grotesque et indifférente charade.

Je rentrais chez moi à la tombée de la nuit. Fatigué par dix heures de chemin de fer, j'allais me coucher, lorsqu'on vint m'appeler de la part de M. Stanislas : il était à l'agonie et désirait me voir avant de mourir. Emu par le voisinage de la mort, j'accourus. Le malade, très maigre, eut, à mon arrivée, un sourire des yeux plus que des lèvres et demanda qu'on nous laissât tous les deux seuls. D'une voix râlante et sifflante, me dit que j'étais son exécuteur testamentaire.

Les creux et les bosses que son corps desséché et tordu dessinaient sur le drap s'agitèrent en d'horribles efforts. Sous son chevet, le vieillard prit une clef, la souleva péniblement entre deux doigts ; et il essaya de parler, n'y parvint point.

Son visage exprima une grande anxiété. Devinerais-je ce qu'il ne pouvait dire ? Je pris la clef ; son regard eut une lueur contente et se dirigea, suppliant, vers le secrétaire.

J'ouvris le meuble. Dans les yeux du mourant, de nouveau fleurit une fleur de joie.

Il fit un nouvel effort pour se soulever, pour parler. Son râle ne put s'articuler, son corps refusa tout mouvement et les muscles de son visage se détendirent en un découragement.

Le secrétaire était encombré d'un amas de papiers dont l'ordre secret ne m'apparaissait pas, fouillis inextricable pour tout étranger.

J'aperçus enfoui sous ce monceau le dos verdâtre d'un énorme registre. Je le tirai de son enfouissement. Les yeux inquiets sourirent encore.

Sur le registre étaient écrites ces lettres :

ΛΕ ΣΟΥΠΣΟΝ

Le gros cahier à la main, j'approchai du vieillard qui, visiblement, s'irritait en efforts inutiles pour me parler. Je mis l'oreille contre les lèvres sèches et brûlantes. Deux souffles vagues me parurent être ces deux syllabes étranges : « brû-blier ».

Et le vieillard se tut pour toujours.

Les deux syllabes, mal entendues peut-être, me tourmentèrent longtemps. Je finis par les traduire comme la première du mot « brûler » et la dernière du mot « publier ». Je crus que le vieillard, à une seconde d'intervalle, m'avait donné deux ordres contradictoires ; que l'agonisant avait eu presque simultanément les deux volontés qui luttaient en lui vivant.

Le testament ne faisait aucune mention du manuscrit.

En publiant ce livre, j'exécute peut-être la dernière volonté d'un mourant. Si je me trompe, quelqu'un osera-t-il me blâmer ?


Avant de quitter le lecteur, je dois l'informer que je ne me suis permis aucun changement au texte du vieux Stanislas. On trouvera ici, comme dans tout journal intime, quelques phrases négligées. Le Soupçon est une étude horriblement et naïvement sincère ; on dirait-des notes d'un médecin prises pour lui seul sur sa propre maladie. Il y a des mots écrits en entier dont généralement nous n'imprimons, pudibonds, que la première lettre, suivie de points que les hésitants pourront compter. Il y a des termes qui seraient hardis s'ils n'étaient aussi tranquillement écrits : un auteur s'adressant au public les eût amortis en périphrases ou eût remplacé la matérialité grossière des mots propres par l'ombre légère des métaphores. Je ne prends pas la responsabilité de ces inconvenances.

M. Stanislas ne doit peut-être pas la porter non plus. S'il s'était décidé plus tôt à publier ce manuscrit, il aurait sans doute fait aux pudeurs extérieures du lecteur les concessions ordinaires.

Mais le travail qu'il n'a pas eu le temps de commencer, je n' avais pas le droit de l'essayer.

Ma part de collaboration à ce livre est faible et toute matérielle, analogue à celle du compositeur : je me suis borné à traduire en lettres latines les caractères grecs qui protégeaient ces mémoires contre les indiscrétions prématurées de quelque ignorant.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
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