Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 avril 2009 4 02 /04 /avril /2009 12:45

[Avant-Propos] [I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X] [XI] [XII] [XIII] [XIV] [XV] [XVI]


Chapitre XIII

Départ de Suzanne. — Le chantage. — Interrogatoire de Suzanne.

Le surlendemain, mon valet de chambre me remit huit pages de cette terrible écrivassière de Suzanne. Le bruit de nos amours, m'apprenait-elle, devait s'être répandu dans le village. Les gens qu'elle rencontrait la regardaient de travers. Sa mère avait une inquiétude dans les yeux qui, à chaque instant, revenaient interroger son ventre. Elle jugeait prudent de partir et, à une adresse qu'elle m'indiquait, elle comptait recevoir prochainement une bonne lettre. Elle était désolée que par sa faute il se glissât dans ma vie quelque trouble et quelque ennui ; mais, si j'avais le courage d'aimer qui m'aimait, comme elle saurait me rendre toutes les joies !... Ce n'était pas un conseil qu'elle adressait à son Dieu, à celui qui lui paraissait tellement grand, tellement unique que jamais elle n'oserait lui exprimer une prière, qu'elle lui répéterait toujours : « Que votre volonté soit faite. » Comment pourrait-elle, après m'avoir rencontré, songer encore à elle-même ? Non, elle ne formait aucun souhait intéressé, elle s'oubliait comme elle oubliait les autres, ne rêvait jamais qu'à mon bonheur. Je pouvais l'abandonner : elle vivrait du souvenir de mes baisers, du parfum de mon âme ; toujours elle serait ma chose, prête à accourir joyeuse au premier signal, prête à ne jamais me rencontrer si je le préférais.

Je ne parviendrais pas à retrouver toutes les humilités et toutes les ardeurs de cette lettre, toutes ces adorations naïves ou habiles, tout ce charme d'amour qui s'affirme et de volonté qui se soumet, se cache, ne veut pas se laisser deviner. Et je songeais, en lisant, que seule cette enfant savait aimer, que seule elle pouvait donner le bonheur et méritait de le recevoir. Et la comparaison qui se commençait en moi, voici que tout à coup elle éclatait dans cette admirable lettre :

« Ah ! s'écriait Suzanne, si les rôles étaient renversés, si j'étais ta femme, je n'aurais pas eu l'autre nuit ces odieuses brutalités de propriétaire lésée. Puisque je t'aime, comment aurais-je lancé contre celle qui t'est chère des injures qui allaient peut-être jusqu'à toi ? Ose-t-on murmurer contre les grâces que Dieu accorde à autrui ? Je me serais jetée toute en larmes à tes pieds. Je t'aurais crié : « Moi aussi, je t'aime. As-tu jamais daigné lire dans mes yeux ? Alors tu sais que je t'aime plus que toutes et que je suis heureuse de te voir aimé. Je suis jalouse seulement de t'aimer le mieux ; mais je loue les autres dévotes qui viennent à l'autel du seul Dieu. » Et j'aurais imposé silence à ma douleur de voir que je n'étais point la préférée. Et j'aurais clamé ma joie de voir que des joies te venaient de partout ; j'aurais dit mon humilité heureuse de créature devant le Créateur, ma fierté de le voir connu, aimé et servi par d'autres... Enfin, les caractères sont différents, et il y a peut-être des femmes qui restent égoïstes jusque dans l'amour. »

Puis elle me remerciait avec effusion de l'avoir défendue généreusement à l'heure où elle me causait un ennui et peut-être un chagrin.

Et les protestations recommençaient. Cette lettre était d'une séduction lente mais sûre, à laquelle de moins en moins je résistais. Des insinuations que je ne voyais même pas éveillaient en moi une velléité vague, peu à peu la précisaient, l'affermissaient en volonté :

Non ! je n'aurais pas la naïveté de passer si près du bonheur sans le voir, sans m'y installer pour toujours. Je ne voulais plus vivre qu'en ce murmure berceur, endormeur des chagrins du passé, évocateur de tous les rêves radieux. J'accorderais quelques jours à des affaires urgentes et aux préparatifs secrets. Puis je m'évaderais de cette prison, l'amour violent et despotique de Gabrielle, vers cette joie d'azur libre, la tendresse soumise, attentive, de Suzanne. Et je m'expliquais la différence des deux sentiments : Suzanne était la jeune fille dont j'avais fait une femme ; elle adorait en moi « le Créateur  », comme elle disait ; Gabrielle me traitait en égal, parce que je ne lui avais rien révélé.

J'allais répondre à l'adorée, la prier de m'attendre, lui affirmer qu'elle ne m'attendrait pas longtemps. On m'annonça un certain Bernard, être grossier, mais « la franchise même », à ce qu'il disait et à ce qu'on répétait. Un vieux républicain qui avait toujours combattu l'Empire. Je ne pouvais guère refuser de recevoir ce brave homme qui se fit mettre en prison jadis pour avoir soutenu trop vivement ma candidature.

Après quelques vagues politesses :

— Tenez, Monsieur, déclara-t-il brusquement, vous savez que je suis la franchise même et que je n'y vais jamais par quatre chemins. Eh bien ! tout le village raconte que Mademoiselle Suzanne est partie enceinte de vos œuvres.

J'eus un geste et un cri de protestation. Le bonhomme ne se laissa pas arrêter :

— Je vous dis ce qu'on dit, Monsieur. Moi, n'est-ce pas ? je vous connais, et je sais bien que c'est une calomnie. Seulement, il est bon que vous sachiez les mauvais bruits qui courent. D'ailleurs, cette Suzanne, c'est une garce peu ordinaire.

Je le priai de parler plus poliment des jeunes filles. Imperturbable, il objecta :

— Qu'est-ce que ça vous fait, puisque vous ne la connaissez pour ainsi dire pas et puisqu'elle est la sœur de votre mortel ennemi ?

J'essayai d'expliquer qu'il faut être juste envers ses ennemis ; que, d'ailleurs, on ne fait pas la guerre aux femmes et aux enfants.

— Avec ça qu'on se gêne pour frapper « nos fils et nos compagnes. » Ah ! les monstres, ne les épargnons pas non plus... Tenez, Monsieur, lisez cette lettre.

Il me tendait un papier. La fine écriture bien connue m'attira. Je pris le papier. Mon regard courut rapide, ému par certains mots qui semblaient venir au-devant de lui : « amour », « passion humble et dévouée », « mon Créateur », « mon Dieu », « le parfum de ton âme ». Et je ne pus m'empêcher de lire.

— Regardez d'abord la signature, car vous ne connaissez pas cette écriture, vous, — disait « la franchise même », avec une naïveté qui n'eût point paru malicieuse à un témoin.

Pendant que je lisais cet acte d'adoration ; pendant que je me déchirais à des mots et à des phrases qui tout à l'heure me caressèrent, le vieux Bernard continuait :

— C'est à mon gars que la lettre est adressée. Je me suis dit que ça pourrait vous être utile de montrer que cette Sainte-Nitouche y touchait parfaitement. Alors, pour vous être agréable... Et puis, Monsieur, vous avez toujours été si bon pour moi. Mon pauvre fiston vient de tirer un mauvais numéro, et ça ne vous gênerait guère de lui payer un homme. Je ne parle pas de ma reconnaissance : je puis dire que je l'ai montrée avant le bienfait.

Je fis remarquer :

— Vous n'avez pas le droit de vendre cette lettre ; je n'ai pas le droit de l'acheter. Si nous connaissions l'adresse de Mademoiselle Suzanne, nous la lui renverrions. Dans notre ignorance, je crois que nous devons la brûler.

Je jetai au feu le papier deux fois infâme ; je me dressai à demi, prêt à repousser l'homme qui, sans doute, allait se précipiter pour sauver son bien. Il ne bougea pas. Il sourit :

— Je craignais votre premier mouvement. Nous sommes toujours trop généreux, nous autres, vieux républicains. Je vous avais confié la moins compromettante des vingt-trois lettres que j'ai en ma possession. Les voulez-vous, Monsieur, et payez-vous un homme à mon fils ? Dites « oui », et vous avez tous les papiers dans une heure. Votre parole me suffit.

Je hochai la tête :

— Ces papiers n'ont aucun intérêt pour moi. Si vous désirez les vendre, pourquoi ne vous adressez-vous pas à Bertrand ?

L'homme se redressa, indigné :

— Rendre un service à ce vil sicaire de la tyrannie ! Et lui demander un service ! Moi, un républicain ! Vous n'y pensez pas, Monsieur ?

— Mais si, j'y pense. Faites-vous bonapartiste. Il ne me paraît guère plus difficile d'admirer le coup d'état que de vendre l'honneur d'une jeune fille.

L'homme se retira. A la porte il se retourna et, la voix secouée par des indignations et par des larmes, me débita ces belles phrases embrouillées de réunion publique :

— Monsieur,je regrette que vous ne compreniez pas mieux mon caractère et que vous confondiez avec un marché qui serait ignoble, en effet, un échange de services comme on peut et comme on doit s'en rendre entre coreligionnaires politiques. Aussi bien, Monsieur,il y a longtemps que je vous considérais comme un républicain tiède et douteux. Aujourd'hui je sais à quoi m'en tenir sur la fermeté de vos convictions et sur votre reconnaissance à l'égard des citoyens qui souffrirent pour une cause dont vous avez essayé de vous faire un marchepied et à qui vous gardez rancune d'un échec qu'elle vous doit plus que vous ne le lui devez.

Et il sortit, très digne.


Étendu sur un canapé, je pleurais à chaudes larmes. Je pleurais de honte, de m'être laissé tromper par cette gamine perverse. Je pleurais de désespoir : décidément elle était introuvable, cette vierge sans laquelle je ne concevais point de bonheur.

Mais toutes les raisons qui plaidaient la cause de ma femme me parlèrent, doucement persuasives et consolantes. Une faute ne pouvait se cacher longtemps, j'en avais une nouvelle preuve. Si Gabrielle était coupable, j'aurais trouvé un jour ou l'autre un indice. D'ailleurs, la femme, être lâche, cache ses torts aussi longtemps qu'elle les croit ignorés mais avoue en tremblant dès qu'elle se voit découverte. Amélie avait avoué ; Suzanne avouerait, si elle était là, en face de l'homme détrompé. Et, cet argument grandissant, la question se posa, s'imposa : « Avouerait-elle,cette habile Suzanne ? » Au doute qui s'insinuait je répondis rageusement : « Oui, elle avouerait. Oui, elle avouera. Et bientôt. »

A pied, sans bagages, je partis pour la gare. Dans la cour du château, Gabrielle se promenait pensive, la tête basse. Au bruit de mes pas, elle se retourna, me lança un regard suppliant. J'allai à elle, avec un bon sourire. D'un élan, elle sauta à mon cou. Elle demanda :

— Tu m'aimes, n'est-ce pas, Stani ?

Je répondis :

— En ce moment, je ne sais pas. Mais demain je t'aimerai, demain j'aurai tué le soupçon.

Ses bras découragés s'ouvrirent, me délivrèrent, tombèrent le long de son corps.

— Où vas-tu ? questionna-t-elle, machinale.

— Je vais sauver notre amour qui se noyait.

Elle ne dit plus rien. Elle semblait assommée par les derniers événements, anesthésiée à force de souffrance. Elle se laissa tomber sur le grand banc qui était là, me regarda m'éloigner avec des yeux si douloureux qu'ils paraissaient vagues, indifférents.


Je fus bientôt dans la grande ville choisie par Suzanne, dans l'hôtel où était descendue Mme Stanislas (c'est le nom qu'elle avait pris.) Lorsque j'entrai dans sa chambre, elle était assise. Dressée par un ressort de joie, elle courut vers mon baiser. Un geste froidement impérieux l'arrêta.

— Pourquoi m'avez-vous trompé ? demandai-je.

Ses yeux furent plus interrogateurs que ma question. Et sa voix rit et pleura tout ensemble :

— Je t'ai trompé, moi ?... Que veux-tu dire, cher roi de mon âme, et quelle est cette épreuve ?

Elle ajouta, en une ferveur :

— Oh ! oui, fais-moi souffrir. C'est bon, les souffrances qui viennent de toi. Si tu ne veux pas m'accorder des baisers, laisse-moi te mendier des tortures.

La tête basse, le dos courbé, les mains suppliantes, elle dit encore :

— Frappe-le, ton bon chien qui aime tes coups presque autant que tes caresses.

Je répliquai, amer :

— Assez de comédie. Dis-moi plutôt le nom de ton premier amant.

Elle se laissa aller sur moi et, la tête pressée contre ma poitrine, cachée comme dans une grande honte :

— Mon premier amant ? souffla-t-elle. Je n'ose pas te le dire. C'est un méchant adoré qui s'appelait Stanislas.

— Tu oublies le fils de Bernard.

Elle parut chercher :

— Le fils de Bernard ?... Quel Bernard ?

Je redoublai, rendu cruel par la résistance trop habile.

— Ce n'est pas lui le premier ?... Il vient après un autre ?... après plusieurs autres peut-être ?

Elle gémit, d'une voix qui roucoule et qui se meurt :

— 0 mon bien-aimé, ne la fais pas cesser encore, l'affreuse et délicieuse épreuve. Ah ! comme je souffre. Et comme je suis heureuse et fière de sentir mon amour grandir sous la douleur. Égratigne-moi, déchire-moi, toujours, toujours. Je suis une souris heureuse, puisque j'aime le chat qui joue de mon agonie.

— Vous ne comprenez donc pas que je sais, que toutes vos protestations ne servent qu'à vous attirer mon mépris ?

— J'aime jusqu'à ton mépris.

— Tu n'aimerais pas mieux par ta sincérité mériter mon estime.

— Est-ce que je sais ? J'aime tout de toi... Estime, c'est indifférence. Mépris, c'est haine. Et il me semble que c'est un peu mêlé d'amour... Tu vois, tu me fais dire des bétises. T'amusent-elles, au moins ?

— La vérité seule m'intéresse.

— Prends mon cœur entre tes mains et lis. Sous tes yeux, le livre s'ouvre comme un sourire.

L'ignoble discussion physiologique que j'eus autrefois, si souvent, avec ma femme, recommença avec Suzanne. De savantes naïvetés, d'habiles ignorances m'irritèrent, me forcèrent aux explications les plus répugnantes. Enfin, l'ingénue daigna comprendre. Et elle me conta, les yeux perdus dans le lointain, je ne sais quelle histoire de chute sur une pierre coupante. Elle avait huit ans, alors, avait souffert d'une longue maladie ; on avait bien cru la perdre. Serait-ce ce caillou méchant, son premier amant ?

Je repris l'attaque sur un autre point. Je parlai de la lettre que j'avais vue, ou plutôt, rendu menteur par la lutte infâme contre le mensonge, j'affirmai avoir lu les vingt-trois lettres avec le plaisir piquant de retrouver presque la correspondance qui me fut adressée. Suzanne secoua la tête, s'étonna, nia, s'obstina :

— Je ne sais pas ce que tu veux dire... Quelles lettres ?... Les gens sont tellement méchants : on aura imité mon écriture... Ou bien, qui sait ? ce sont les lettres que je t'ai écrites et qu'on t'a volées pour un moment... Ça doit être un coup de ta femme. Ah ! mon Dieu, mais c'est qu'on les aura remises en place avant ton retour.

Et les suppositions saugrenues se multipliaient. Et elles étaient précédées, suivies, entremêlées de protestations d'amour  :

— Comment veux-tu que j'aie aimé quelqu'un qui n'était pas toi  ?... Il n'y a pas deux bon Dieu ... Je n'ai pas deux cœurs à donner...

Puis, tout à coup, cet étrange cri de reconnaissance :

— Ah ! je comprends. Tu es obligé de me sacrifier à ta femme, et tu veux me faire souffrir une bonne fois en me quittant, pour que je n'aie pas l'interminable souffrance des regrets. Ah ! que ta bonté me fait de bien et me fait de mal.

Je revins bredouille de la chasse à l'aveu. J'étais triste horriblement, condamné sans appel. Maintenant, l'accent pénétré de Gabrielle et la persistance de ses « non » avaient perdu toute leur force. J'en étais bien sûr, je n'avais jamais rencontré ni corps vierge ni âme sincère. La sagesse ne serait-elle pas de mourir ? Aurais-je la lâcheté de rentrer chez moi pour y vivre la vie horriblement repliée, renfermée, la vie de mon père, muette, tragique comme une tombe ?

Partager cet article

Repost 0
Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
commenter cet article

commentaires

Que trouver ici ?

Des textes et documents de, sur et autour de Han Ryner (pseudonyme de Henri Ner), écrivain et philosophe individualiste, pacifiste et libertaire. Plus de détails ici.

Recherche

A signaler

⇓ A télécharger :
# une table des Cahiers des Amis de Han Ryner.
# les brochures du Blog Han Ryner.
# un roman "tragique et fangeux comme la vie" : Le Soupçon.

ƒ A écouter :
l'enregistrement d'une conférence de Han Ryner.

 Bientôt dans votre bibliothèque ?

De Han Ryner :

L'Homme-Fourmi
La Fille manquée
http://www.theolib.com/images/lulu/sphinx.jpgLe Sphinx rouge
Les Paraboles cyniques
L'Individualisme dans l'Antiquité
Comment te bats-tu ?
1905-pmi-2010Petit manuel individualiste
Le Cinquième évangile
Couverture de la réédition du Le Père Diogène
Pour les germanistes... Nelti

Sur Han Ryner :

Le colloque de Marseille

Autour de HR :

4è plat de couverture du n°3 d'Amer, revue finissanteUn conte d'HR
dans Amer, revue finissante
Couverture du Ryner et Jossot
dans Le Grognard...
Couverture des Un livre de Louis Prat
Couverture d'une anthologie de poèmes d'Emile BoissierDes poèmes d'Emile Boissier
HR parmi les
Briseurs de formules

Contact

Ecrire aux Amis de HR
Ecrire à l'entoileur

Qui contacter pour quoi et comment...
Certains livres de Han Ryner sont encore disponibles → voir ici.