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16 novembre 2008 7 16 /11 /novembre /2008 12:28

[Avant-Propos] [I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X] [XI] [XII] [XIII] [XIV] [XV] [XVI]


Chapitre VI

Tristesse de Gabrielle. — Interrogatoires indirects. — L'isolement qui rend fou. — En ville. — Succès au barreau. — Au Conseil municipal. — Brouille politique avec Bertrand. — On m'offre la candidature législative.

J'étais heureux et bon. Je n'étais pour Gabrielle que tendresse, douceur et prévenance. Et cependant sa tristesse persistait, grandissante. Comment l'effet vivait-il après la mort de la cause ? Il fallait qu'une cause nouvelle fût venue remplacer la première. Je voyais une seule explication. La visite de Bertrand avait réveillé l'ancien amour à demi oublié, avait rendu son absence plus sensible, plus pénible. L'idée que l'amant était si près et que pourtant on ne le voyait pas était insupportable à la passion de l'amante. Et mes soupçons recommençaient.

Ils ne retrouvaient pas leur force d'autrefois. Les phénomènes moraux, d'une notation si difficile et si douteuse, d'une interprétation si incertaine et si multiple, nous affectent toujours moins vivement que la moindre apparence de preuve matérielle.

Ils eurent pourtant le pouvoir, ces soupçons, de me faire étudier Gabrielle dans ses actes, dans son langage, dans ses gestes. Je ne pus jamais observer que discrétion exquise et délicates attentions. Ses paroles d'amour savaient, avec une grâce que je ne retrouvai à personne, enfermer la profondeur passionnée du sentiment dans la réserve de l'expression. Et ses mots les plus indifférents, par le sourire des lèvres et par l'ardeur du regard, devenaient des déclarations de tendresse.

Parfois je lui demandais :

— Qu'as-tu donc, ma grande chérie ? Pourquoi es-tu triste ?

Elle me répondait, très douce :

— Tu te trompes. Je ne suis point triste. De quoi serais-je triste, étant aimée de celui que j'aime ? Je souffre un peu, voilà tout. J'ai une grossesse pénible. Mais qu'importe ? Souffrance dont on prévoit la fin ne compte guère.

Une rage me prenait, que j'enfermais difficilement en moi. Quel était le but de ces plaintes continuelles ? Sans doute, elles ne se produisaient pas d'elles-mêmes, elles attendaient mes questions. Mais cette tristesse étalée, jouée peut-être, provoquait savamment mes interrogations. Et, dès que je touchais le ressort, les geigneries pleurnichaient, toujours les mêmes.

Avec la fureur de savoir qui était toute mon âme, j'insinuais, tendant un piège :

— Je crois que tu ferais bien de changer de médecin. Cet officier de santé de village ne comprend rien à ton état.

Et dans une angoisse j'attendais la réponse. Elle arrivait, toujours la même, elle aussi, régulière et rassurante :

— Mais non, mon ami. Les femmes n'aiment guère changer de médecin. Ce bon vieux ne manque pas d'expérience. D'ailleurs, il drogue peu, ne risque pas, au moins, d'augmenter mon mal.

Battu de ce côté, je revenais par un mouvement tournant recommencer l'attaque sur un point où une faible escarmouche fut livrée déjà, mais bien insuffisante.

— Ecoute, ma grande chérie, c'est mal de manquer de confiance en moi, de vouloir me cacher quelque chose. Tu n'es pas seulement fatiguée de corps. Tu es triste aussi, vraiment triste. Je le vois, je le sens, j'en suis sûr.

— Petit bourreau adoré, il faut donc te dire tout ? Eh ! bien, oui, je suis triste un peu de sentir en toi, sous tes paroles aimantes, un reste d'inquiétude muette... Oh ! mon ami, n'assombris pas ta figure. Je tremble de te faire de la peine. Tu vois bien que je suis discrète, que je n'osais pas parler, que tu as dû me forcer... Veux-tu-mon bien-aimé, venir m'embrasser, venir pleurer sur mon épaule, et me dire où tu as mal ? Il me semble que, si tu avais confiance en ta petite Gaby, je saurais te guérir et, en te guérissant, me guérir moi-même.

C'était alors mon tour de nier, de protéger mon infàme secret, d'opposer, comme des ouvrages de défense, protestations et rassurantes caresses. C'est moi qui mentais d'innombrables :

— Je n'ai rien. Je t'assure que je n'ai rien. C'est ta tristesse qui causait la mienne.

Elle riait. Elle disait :

— C'est une histoire très embrouillée. Alors le premier des deux qui fut triste avait cru voir l'autre triste. De qui est-ce la faute : du premier qui fut triste ou du premier qui parut triste ?... Ah ! tu sais, je ne m'y reconnais plus ; je ne suis pas avocat, moi.

Puis elle disait :

— C'est égal. Je crois bien que c'est toi qui as commencé.

— Mais non, c'est toi.

Et nous discutions gentiment, en amoureux qui s'amusent. Bientôt je ne mentais plus en affirmant mon calme, et mes rires disaient une vraie joie et mes caresses exprimaient une tendresse confiante. Je m'affirmais que, dans notre continuel isolement à deux, le mensonge ne parviendrait pas si longtemps à conserver ce naturel parfait, cette absolue candeur apparente. On ne peut pas faire mentir tous ses gestes, tous ses regards, et les paroles indifférentes, sans rapport direct avec notre cas, et qui pourtant le feraient deviner d'un observateur attentif. Je m'affirmais que peu d'honnêtetés, même des plus solides, résisteraient à mes interrogatoires indirects, à mes pièges, à mon espionnage incessant, à ma terrible analyse de tout. Et je me sentais noyé de bonheur. La vipère du soupçon, endormie, me semblait morte.

Elle ne tardait pas à se réveiller. Et mes tentatives recommençaient, toujours repoussées victorieusement, toujours créatrices d'une sécurité qui, hélas ! ne durait point.

Comme le ventre de Gabrielle grossissait je me mis à calculer la date avant laquelle l'enfant ne devait point venir. J'attendis, anxieux, l'arrivée de ce jour-là. Il arriva, il passa. J'eus, le lendemain, pour ma bien-aimée des caresses plus vives et plus tendres.

L'accouchement fut laborieux. Et elle me dit, ma pauvre chérie, en ces moments de souffrance où le mensonge doit être impossible., des mots adorables, des mots jaillis du profond de l'âme :

— Oh ! que je suis heureuse de souffrir pour toi, par toi.

Comme je me détournais pour cacher mes yeux humides et mes joues mouillées :

. — Veux-tu bien me regarder, méchant ! Elles sont à moi, ces larmes. Je veux les voir. Je suis si heureuse que tu pleures à cause de moi... J'ai soif de tes larmes. Donne-les moi, que je les boive. Et tes yeux avec elles.

Elle retenait ses gémissements. Le médecin et la sage-femme lui disaient :

— Criez. Ça vous soulagera.

Mais elle répondait, pâle, tordue par le mal :

— Non. J'ai du courage. Je ne souffre pas assez pour crier.

J'intervins :

— Crie donc, mon amie. Puisqu'elle est à moi, cette souffrance, je veux l'entendre.

Elle eut un sourire et un regard qui remercient. Et elle cria. Elle avait remarqué, la pauvre adorée, que ses plaintes autrefois m'irritaient ; et elle avait l'héroïsme de m'éviter un petit déplaisir à l'heure où elle était torturée affreusement.

Peut-être — car tout a deux sens, et cette pensée me poursuivit plus tard — peut-être y avait-il du remords dans cette grande tendresse, dans cette tendresse vraiment exagérée et maladive. Oh ! l'abominable rage de me tourmenter jusque avec mes joies...


Quelques semaines plus tard, quand elle fut remise du mal que lui avait fait son petit Stanislas, je lui demandai :

— Te plais-tu beaucoup dans ce château isolé, dis, ma pauvre chérie ?

— Je me plais partout où est mon grand Stanislas, partout où sera mon petit Stani.

— N'aimerais-tu pas mieux habiter la ville ?

— Ça m'est égal. Tout m'est égal, sauf le bonheur d'être avec mon mari et avec mon petit glouton.

— Je suis d'avis de quitter ce désert. La tristesse que tu remarquas en moi venait, sans doute, de mon inactivité. J'ai envie de me faire inscrire au barreau de... et de plaider.

— Fais ce qu'il te plaira, mon bien-aimé. Seulement, tu ne me laisseras pas trop seule, dis ?

— Je serai moins souvent près de toi. Mais tu pourras voir du monde, te distraire.

— Me distraire... de quoi ? De mon amour ? de mon bonheur ? Tu me crois donc bien bête.

Ma proposition de ce jour-là n'était pas un piège. Je ne tendais pas de piège dans cette heureuse période. J'étais rassuré. Ma femme ne pouvant pas m'appartenir, la continuité de ma vie avait été détruite. Il y avait un fossé entre maintenant et autrefois ; ma jalousie était restée de l'autre côté. Quand j'y pensais, elle me paraissait absurde, m'étonnait. Elle me semblait d'abord inexplicable. Puis j'avais trouvé dans l'isolement la cause de mes longues inquiétudes. C'est dans les solitudes que les maisons sont hantées du diable ou de l'idée fixe. Je m'étais enfermé dans ma folie comme dans une ville assiégée. Il fallait en sortir, me jeter au grand courant de la vie. D'ailleurs, depuis que mes tourments ne m'occupaient plus, je commençais à m'ennuyer.

Nous allâmes donc nous installer en ville. Bertrand vint quelquefois chez nous, sans m'apporter la moindre douleur. Il m'agaçait un peu par ses vulgarités, voilà tout. Le soupçon était mort ou très engourdi. La vipère avait disparu. Pour toujours, je le croyais. Pour un long hivernage en un trou profond, mais d'où elle sortirait ; je le sus quelques années plus tard.

J'ai peu de souvenirs sur cette époque de bonheur parfait. Jamais Gabrielle ne me donna une occasion de mécontentement. Ma vie d'ailleurs était fort occupée ; car j'avais obtenu de rapides succès au barreau de la petite ville. Je passais pour un bon avocat d'affaires, clair et précis, prévoyant les objections les plus éloignées et les réfutant de façon victorieuse. Chaque affaire, pour moi, formait un système solide, compact, un bloc, et j'étais sûr que mon client avait raison complètement.

Jusqu'après la plaidoirie. Le lendemain, le système, régulièrement, s'effondrait, et une construction contradictoire s'élevait sur ses ruines.

Cette expérience souvent renouvelée me rendit très sceptique. Rien n'était certain. Rien n'était vrai. Les choses dont je ne doutais pas étaient bien rares : mon bonheur ; l'amour et la vertu de Gaby ; la grâce câline de mon petit Stani. C'était tout.

En cour d'assises, mon succès fut encore plus grand qu'au civil. Là je m'abandonnais naïvement à ma nature embrouilleuse. Je montrais que le système de l'accusation était vrai, à condition d'admettre de nombreuses suppositions indémontrables. Les hypothèses nécessaires pour transformer le système de l'accusé en absolue certitude n'étaient pas plus difficiles à admettre. Je dressais à côté dix autres systèmes tout aussi vraisemblables. Il fallait une certaine audace et une certaine inconscience pour choisir entre ces romans. On ne savait rien, et on n'avait pas le droit de condamner par ignorance. Il y avait autant de raisons de décorer et d'acclamer le prévenu que de l'envoyer en prison ou à l'échafaud. Et c'était terrible de juger dans des conditions pareilles, de tuer sans savoir. Je faisais passer dans les jurés mon tremblement d'incertitude. Émus pathétiquement, non sur mon client, mais sur eux-mêmes qui étaient peut-être au bord d'un assassinat judiciaire, ils reculèrent presque toujours devant l'affreuse responsabilité. Je leur donnais pour quelques instants mon âme inquiète. Ils se reprenaient parfois le lendemain, trop tard, me disaient :

— Avec vous, on ne sait jamais rien. Vous embrouillez tout. Vous faites la nuit en plein jour.

Je répondais :

— Mais non. Je vous montre que tout est réellement embrouillé. Est-ce que personne a jamais su quelque chose de certain ? Voyez, par exemple, comme les dogmes du catholique sont absurdes pour le libre-penseur, et les certitudes négatives du libre-penseur absurdes pour le catholique.

Je songeais que rien, en effet, n'est sûr ; que tout nous trompe ; que nous nous trompons nous-mêmes. Je me rappelais l'accent sincère de l'espion de Jersey et mes paroles d'amitié le jour où j'acceptai Bertrand pour garçon d'honneur, ces paroles qui étaient à fois des mensonges du cœur et des vérités de l'esprit. Il y a du mensonge en toute vérité, de la vérité en tout mensonge.

Je devenais de plus en plus habile dans l'art de confondre les fantômes avec les êtres en chair et en os.

Des élections municipales arrivèrent. Je fus inscrit en tête de la liste d'opposition. Je passai, mais seul, sans aucun de mes coreligionnaires politiques. Bertrand, devenu chef du parti bonapartiste, arriva le premier de la liste officielle, et le gouvernement le choisit pour maire. Ma situation irritante d'unique opposant me poussa parfois à des mots agressifs. Ma résistance acharnée agaçait Bertrand, cassant et autoritaire. Nous fûmes bientôt brouillés par la vie politique et nous cessâmes de nous voir en dehors de la mairie où nous nous voyons pour nous combattre.

Quand les élections législatives approchèrent, mes succès au barreau et mon opposition au conseil municipal m'ayant mis en vue, le comité indépendant m'offrit la candidature, que j'acceptai. Bertrand était le candidat officiel.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
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