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29 octobre 2008 3 29 /10 /octobre /2008 08:21

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Chapitre III

Amnistie. — Mort de mon père. — Maladie de Gabrielle. — Retour auprès de Gabrielle. — Sa tristesse. — Ses hésitations. — Le mariage.

A cause, sans doute, de ma grande jeunesse, j'avais été compris dans la première amnistie. Je m'abstins des fanfaronnades d'un refus, me contentai de regarder le changement de situation comme non-avenu. Je ne voulais pas rentrer en France avant la chute du Menteur ; j'avais d'ailleurs la naïveté de l'espérer prochaine. Mais mon mépris, très profond, n'éprouvait pas le besoin de s'exprimer à haute voix.

Par un proscrit qui revenait, je lis tenir une lettre à Gabrielle. Je lui demandais si elle consentirait à venir m'épouser à Jersey, à devenir ma compagne de proscription. L'exil auquel nous condamnait ma dignité était peu de chose, affirmais-je : nous sommes tous de véritables exilés sans rapports réels avec les voisins, isolés dans notre âme, n'en pouvant sortir que par l'effort triomphant de l'amour. Pour moi, je ne regrettais de la France que ma chère Gabrielle. Si, comme j'avais cru le voir, elle me rendait une affection égale, sa patrie était le pays où je vivais. Mon père, qui, depuis ma proscription, me marquait un commencement de tendresse émue, serait touché de son sacrifice. Je n'attendais que l'assentiment de la bien-aimée pour faire auprès de lui la démarche décisive.

Ce fut encore la mère de Gabrielle qui me répondit. Et quinze jours seulement après ma lettre, après quinze jours d'impatiences et de soupçons. Elle m'expliquait d'abord ce retard. Sa fille était allée en province visiter des parents ; elle y était tombée malade ; les médecins s'opposaient pour quelque temps encore à son retour. Il avait fallu lui communiquer ma lettre et attendre son avis.

Elle était très touchée de ma constance. Si elle devait choisir entre moi et son pays, elle n'hésiterait pas, accourrait vers moi en un irrésistible élan. Mais, maintenant que le retour dépendait de moi seul, pourquoi m'obstiner ? pourquoi dépayser et attrister notre bonheur ? Non, je serais raisonnable ; je reviendrais bientôt à Paris où elles m'attendraient affectueusement. Depuis mon départ, Gabrielle avait été demandée en mariage plusieurs fois, aurait pu accepter des partis fort convenables. Elle les avait refusés par amitié pour moi ; elle comptait que je reconnaîtrais sa fidélité en revenant, en ne la privant pas de son cher pays, du pays où son père était mort, où sa mère l'avait élevée, du pays où je l'avais aimée. Il serait vraiment cruel de l'arracher à tous ces biens familiers qu'elle allait chérir davantage, en convalescente attendrie.

Malgré les gentillesses de la forme, ce refus me causa quelque peine. Certes, mon amour, grandi par chaque jour d'absence, l'emportait facilement sur mon stoïcisme républicain. Mais j'étais affligé que Gabrielle ne sentît pas comme moi, ne fût pas, comme moi, prête à tous les sacrifices. Il me semblait que, lorsque l'affection est sincère des deux côtés, le désir qui s'exprime le premier ne doit point rencontrer d'obstacle. Et puis je comptais beaucoup sur cette preuve d'amour de Gabrielle pour décider mon père.

Je m'étais accordé vingt-quatre heures de réflexion. Je balançais entre deux partis. Le retour immédiat me déplaisait, détruisant mes anciens projets, diminuant les chances de succès auprès de mon père. Un nouvel appel à la bien-aimée offrait aussi des inconvénients : écouté, il devenait un acte de tyrannie, un manque de générosité ; repoussé, il m'amenait une trop vive marque d'indifférence, me blessait au coeur.

Le lendemain, au moment où je me déclarais avec énergie que je devais me décider, une lettre de mon père m'arriva, toute frémissante d'une émotion qui ne peut plus se contenir. Je regrette beaucoup de l'avoir brûlée avec tous mes papiers, il y a vingt ans. J'en retrouve le sens et un peu l'accent :

« Mon cher fils, disait-elle à peu près, je n'ai plus que quelques heures à vivre. Si vous partez sitôt cette lettre lue, j'espère que vous arriverez à temps pour recevoir mes derniers adieux. Je n'ose vous demander de revenir, ni vous le conseiller. Je vous indique seulement, le nouveau devoir qui combat votre devoir ancien. A votre conscience de juger lequel doit l'emporter ; je n'ose ajouter : à votre tendresse. Car j'ai tout fait pour vous rendre un homme, rien pour vous rendre un fils aimant. Si vous ne me revoyez pas, mon cher Stanislas, sachez que ma grande douleur est de ne pas vous avoir montré le fond adorateur de mon âme paternelle. Pardonnez-moi de vous avoir privé des trésors d'affection qui étaient en moi.

« J'ai encore un autre pardon à vous demander, mon pauvre et cher enfant. L'ignoble métier de juge d'instruction et de précoces malheurs m'avaient donné ce que je pourrais appeler la monomanie de la défiance. Peut-être les sévérités de l'éducation que je vous ai fait subir, et quelques mots que j'ai pu laisser échapper, et certaines de mes attitudes douloureusement roides, ont-ils jeté en vous le germe de cette horrible maladie du soupçon. Tâchez de guérir, mon ami. Sachez qu'il n'est point de bonheur sans confiance et qu'un jour vient où l'on se prend en horreur en songeant qu'on a empoisonné sa propre vie et torturé les autres, sans aucune raison peut-être. Il vaudrait mieux vraiment, mille fois mieux, être trompé que de juger d'après des signes équivoques et de condamner sur des présomptions.

« Mon cher fils, écoutez toujours votre cœur, imposez toujours silence à votre esprit : là est le secret de la vie heureuse et noble. Puisse la dernière leçon de votre père vous faire oublier ses précédentes leçons volontaires et involontaires.

« Je vous embrasse en grande tendresse. Je vous presse bien fort contre moi. Sentez-vous sur vos joues mes baisers et mes larmes ? Je m'abandonne enfin à mes sentiments vrais. Soyez étonné, mon fils, mais soyez ému heureusement. C'est de regret, c'est aussi de soulagement que je pleure en signant cette lettre : elle vous apprendra, du moins, que votre père vous aimait. »

Je télégraphiai : « Je pars en grande joie d'amour filial. Je vous embrasserai et vous vivrez. » Et je me hâtai.

J'arrivai trop tard. Mon père venait de rendre le dernier soupir. Il était étendu sur son lit en une pose calme de dormeur heureux. Son visage avait une douceur ineffable, une mélancolie humble et presque joyeuse. Sa main, à peine crispée, tenait sur ses lèvres un papier, ma dépêche, le seul mot de tendresse qui, depuis combien d'années ! lui eût dilaté le cœur ; le seul mot de tendresse que, depuis si longtemps, il n'eût pas repoussé, lui qui pourtant avait soif de tendresse. Pauvre, pauvre père ! si ton âme restait encore dans la chambre de mort, elle dut, toute cette veille, se désaltérer à mes larmes.

Combien je me sentis isolé après les funérailles, quand mon père fut séparé de moi par six pieds de terre et par la distance qui s'étend entre deux mondes, peut-être par la distance de l'être au néant. Comme je compris le sens terrible de ce mot : orphelin ! N'avais-je trouvé un père, dans ces quelques lignes bénies, que pour le perdre aussitôt ? et les joies sont-elles de trompeuses passagères qui se montrent seulement pour disparaître ? Les joies ne sont-elles donc que des aubes de douleur, des espoirs qui avorteront, des fleurs fanées sous un premier regard ?

Pendant trois mois, je vécus d'agenouillements désolés sur une tombe qui n'enferme qu'une chair périssable et d'où rien d'immortel peut-être ne s'est envolé. « Aie confiance ! » m'avait crié mon père mourant. Dans la petite église du village, dans le cimetière tout vivant de la vie profonde des émotions, j'essayai d'avoir confiance. J'obéis à mon père et à Pascal ; je fis comme si je croyais, je pris de l'eau bénite, je priai, j'appelai la foi à grands cris désespérés. Rien ne vint. D'ailleurs, mon père dont l'agonie me conseillait : « Aie confiance! » ne l'avait pas eue, cette confiance. Il avait refusé le prêtre ; pour éviter l'absolution qui l'eût fait sourire, il avait retenu l'aveu qui l'eût soulagé ; il avait repoussé le pain qu'il croyait creux et qui est peut-être un dieu nourrissant pour les coeurs. Son athéisme était demeuré calme, spirituellement dédaigneux, à ce qu'on me conta.

Les leçons de sa vie et l'exemple de sa mort me dominaient : je restai douloureusement incrédule, suspendu entre un besoin de croire et l'impossibilité de croire, voulant obéir à mon coeur avide et vaincu par mon esprit paralysant, privé par mon père qui était sous la terre du père qui est peut-être dans les cieux.


En cet universel abandon, un seul refuge me restait, l'amour. Longtemps je me reprochai d'y songer ; je m'injuriai d'entendre, si près de la mort, l'appel de la vie.

Mais enfin je me déclarai qu'écouter mon coeur était remplir un devoir envers mon père même, obéir à sa dernière recommandation.

Il me sembla d'abord que ma chère Gabrielle, celle que tout me faisait aimer, celle vers qui m'appelaient et ma mère revivant en elle et mon père mourant dans ce cri : « confiance ! » ne me revoyait pas avec une suffisante joie. Mais j'imposai le silence intérieur à mon mécontentement : elle était triste, naturellement, de la fatigue de sa maladie. Je m'affirmai que je lui devais une reconnaissance attendrie : elle était triste, l'adorable enfant, de ma propre tristesse, se sentait un peu orpheline de mon deuil. Elle méritait par là d'être aimée davantage, cette soeur tendrement mélancolique.

Une autre remarque me chagrina. Bertrand venait bien souvent chez Gabrielle ; je fus d'abord offusqué de son assiduité. Mais il parlait peu à ma bien-aimée toujours dolente, riait plus volontiers avec la mère, bonne gaillarde joviale. Certains regards entre lui et celle que j'appelais en mon esprit « la vieille » m'étonnèrent et me soulagèrent. Car alors, pour la première fois, j'examinai cette femme avec intérêt et je m'aperçus que « la vieille » avait encore « de beaux restes » et que ses formes opulentes lourdement pouvaient plaire au jeune débauché. Je me souvins d'un éloge des femmes mûres entendu de la bouche de Bertrand. Je me rappelai le seul vers qu'il citât :

Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise.

Je finis par conclure que Bertrand avait cette femme pour maîtresse. Je fus choqué et tranquillisé.

Pour ne plus voir ces amants qui dégoûtaient ma naïveté virginale, je hâtai le mariage. Pourquoi Gabrielle parut-elle vouloir attendre, tandis que sa mère la poussait, la bousculait dans mes bras ? Si sa résistance fut réelle, elle peut d'ailleurs s'expliquer : il était naturel qu'elle désirât guérir plus complètement, avant d'entrer en une nouvelle vie. Peut-être aussi que je me trompe, qu'elle accepta avec joie ce qu'elle me paraît avoir subi avec répugnance. Pourtant il me semble bien qu'elle eut de sourdes révoltes, que telle fut alors mon impression d'en dessous, si je puis dire. Hélas ! on voit si mal le présent, et qui sait quelles idées nouvelles viennent teindre le passé de couleurs qu'il n'eut jamais qu'en notre esprit de maintenant ? Oh ! la grande obscurité de tout !

Quand je croyais apercevoir quelque signe inquiétant, je m'assourdissais l'esprit avec le dernier mot de mon père : « confiance ! confiance ! » Et je fermais les yeux pour courir, sans me laisser détourner par rien, au bonheur.

Encore un détail qui m'ennuya : je fus obligé de prendre Bertrand pour garçon d'honneur. C'est lui qui s'offrit. Je répondis, tout rougissant, que je n'avais jamais pensé qu'à lui et que son aimable proposition me prévenait d'un jour : le lendemain même, je devais lui demander de me faire cet honneur.

— Oh ! un honneur, dit-il dans un rire.

Je repris :

— Cette amitié.

Et, m'accusant d'ingratitude, je me forçai à des expressions de reconnaissance pour ce garçon, qui m'avait sauvé la vie, après tout. Je me reprochais l'antipathie qu'il m'inspirait. Pourquoi me déplaisait-il ? Etait-il obligé d'avoir le même caractère que moi ? J'étais un monstre et lui un brave homme.

Je songeais aussi, tout honteux, aux deux êtres qui étaient en moi. Je me trouvais sincère à peu près comme l'espion de Jersey. Puisque les choses raisonnables que mon esprit m'imposait de dire, je m'efforçais de les exprimer avec un accent qui parût venir du coeur, tandis que mon coeur, mon coeur absurde, était soulevé d'un instinctif, d'un criminel, mais d'un irrésistible dégoût.

A propos de la cérémonie, j'eus avec Gabrielle et sa mère une petite discussion qui tourna à mon désavantage. Je manifestai le désir de me marier sans passer par l'église, sans me soumettre à un mensonge d'attitude. Gabrielle se tut d'abord boudeuse, cependant que la mère déclarait que ce que je demandais n'était pas « convenable ». Comme je riais à l'objection, Gabrielle se mit à rire aussi, avouant que les convenances lui importaient peu. Mais, ajouta-t-elle, elle ne pouvait consentir à devenir ma maîtresse et, sans le sacrement, on n'était pas une épouse. J'insistai. La mère passa, conciliante, à mon parti. Mon opininon me déplut dans la bouche de cette femme, dont je sentais la conversion faite de calcul. Un mot de Gabrielle triompha de mes hésitations dernières. Je lui disais :

— Vous ne m'aimez guère, si vous êtes incapable de me sacrifier un préjugé.

Elle me répondit :

— Il y a des sacrifices que je pourrais faire à mon amour si vous étiez pauvre comme moi et que j'ai le devoir de refuser au millionnaire que vous êtes.

Je fus en admiration devant cette parole qui marquait si nettement la distance entre l'âme noble que j'aimais et l'esprit vénal de la mère. Depuis, il y a eu des jours où j'ai cru que l'enfant avait essayé de me blesser, de me pousser à la rupture. Mais je n'en sais rien, et c'est peut-être ma première impression qui fut la vraie.

Je m'écriai :

— Chérie, je vous aime davantage pour votre fierté. Je ferai ce que vous voudrez. J'aime encore mieux votre sincérité que la mienne.

Sous les yeux indulgents de la mère, j'embrassai le beau front pur et, voyant deux larmes couler des yeux bleus, je les bus longuement, en une extase.

Que voulaient-elles dire, ces larmes ? était-ce des perles de joie ? exprimaient-elles douleur et découragement après l'inutile effort pour éloigner un calice d'amertume ? disaient-elles l'attendrissement des regrets ou celui des espérances ? Pauvres larmes énigmatiques, j'ai souvent songé à vous depuis, j'ai senti bien des fois votre goût revivre sur mes lèvres. Et, quand mes rêves vous ont rendues présentes, pauvres larmes de jadis, quand la vivacité de mes souvenirs m'a permis de vous boire de nouveau, d'où vient que parfois vous m'avez semblé si douces, d'où vient que parfois je vous ai trouvées si amères ?

Je dus être incapable de rien observer le jour du mariage. Je dus le traverser en un éblouissement, le porche de lumière par lequel j'entrais en la noire demeure. Quand je m'efforce de gravir la pente des remembrances, il me semble que Gabrielle fut sombre et sa mère radieuse. Bertrand et sa maîtresse échangeaient des regards et des sourires qui me faisaient mal. Mais je savais combien les êtres grossiers sont amusés et ricaneurs en face du mystère d'amour ; et je feignis de ne pas entendre certaines plaisanteries du camarade aux dehors si vulgaires mais dont un jour je connus le dévouement.

Seulement, je frémissais d'impatience et, sous prétexte de voyage de noces, le soir même, j'emportai ma femme comme une proie. Oh ! le grandissement de ma joie tremblante, à mesure que nous approchions de la ville où nos deux virginités allaient s'étreindre, se donner l'une à l'autre dans un même élan !

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Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
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