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25 octobre 2008 6 25 /10 /octobre /2008 08:18

[Avant-Propos] [I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X] [XI] [XII] [XIII] [XIV] [XV] [XVI]


Chapitre II

L'avis et les ordres de mon père. — Le coup d'État et le coup de fusil. — A Londres. —Lettre à Gabrielle. — Réponse de sa mère. — L'ennui sans nouvelles. — Je me rapproche de Gabrielle. — Sincérité de poète — Sincérité d'espion.

Je ne dis pas à Gabrielle la cause première de mon amour. Il me semblait qu'il y avait là un secret à renfermer en moi-même et que, si nos émotions doivent se voiler discrètement, leur source doit rester complètement ignorée : la jeune fille pouvait être blessée de cette connaissance ; elle pouvait aussi en être joyeuse, en parler à des instants où je désirerais en jouir ou en souffrir au fond de moi-même.

Je n'annonçai pas mon amour à mon père avant d'avoir passé brillamment mon dernier examen de licence. Mais alors, dès que les vacances me ramenèrent auprès de lui, je lui exposai que j'aimais depuis plus d'un an et que je désirais épouser celle qui avait mon coeur.

— Vous avez raison, concéda-t-il aussitôt. Tous nos actes et toutes nos paroles doivent être des mouvements de sincérité ; donc le mariage doit être un mouvement d'amour. Mais il faut d'abord être sûr que cet amour durera toute votre vie...

— J'en suis sûr, mon père. Ma tendresse grandit tous les jours et quinze mois me paraissent une garantie suffisante.

— Quinze mois de constance, à votre âge et dans votre grande pureté, ne sont pas une preuve absolue. D'ailleurs, avant que vous entriez par le mariage dans la vie d'homme, je désire que vous terminiez vos études d'enfant et que vous soyez docteur.

— Mais, mon père...

— Taisez-vous, mon fils, et écoutez. Cette attente vous sera utile comme épreuve de vos sentiments. Je vous demande peu, puisque vous aurez vingt ans, à l'heure où je consentirai sans objection, si vous me répétez vos paroles d' aujourd'hui .

— Merci d'avance, mon père, mais je suis bien sûr de moi.

— Raison de plus pour que vous attendiez.

Il allait se retirer. Je l'arrêtai timidement :

— Mon père, vous savez avec quelle docilité je vous obéirai toujours. Mais vous m'avez donné un absolu besoin de comprendre, et j'avoue que vos dernières paroles me sont obscures.

— Je vous les explique volontiers, Stanislas. Les jeunes gens sont peu observateurs et l'amour rend tout à fait aveugle. Vous ne connaissez guère, sans doute, celle que vous aimez. Or le bonheur ne peut résulter que d'une entière sincérité mutuelle entre les deux époux. Mlle Gabrielle est-elle aussi sincère que vous ? vous aime-t-elle comme vous l'aimez ?...

— Plus timidement, mon père, avec toutes les pudeurs d'une jeune fille ; mais elle m'aime.

— C'est possible, Stanislas. Vous êtes aimable, quoique je vous aie rendu peut-être trop raisonnable pour ce genre de bonheur. Mais enfin vous ne savez pas si vous êtes aimé.

— Malgré une grande timidité, elle a fait plus d'une fois l'effort de me le dire, toute rougissante.

Il sourit amèrement :

— Si vous avez pour preuve une parole de femme...

— Oh ! mon père, Gabrielle n'est pas une femme comme les autres.

— Naturellement, puisque vous l'aimez... Mais, mon fils, je dois vous demander de l'observer un peu pendant ces deux ans. Je n'irai pas à Paris avec vous pour vous aider à bien voir : l'expérience d'autrui irrite sans instruire et, sur ce point, vous ne croiriez pas votre père. Il faut donc, si elle vous trompe sur ses sentiments, que vous la pénétriez par vous-même.

— Elle ne me trompe pas, mon père.

— Encore une fois, qu'en savez-vous ? La femme, mon fils, est naturellement trompeuse. Dans le cas particulier qui nous occupe, mes craintes sont grandes. Mlle Gabrielle, m'avez-vous dit tout à l'heure, est sans fortune. Le mariage lui est donc difficile et elle doit être heureuse de trouver « une situation »... J'ajoute que le besoin et la crainte rendent les pauvres gens hypocrites et timidement menteurs. Si vous déplaisiez à Mlle Gabrielle, en vous voyant bien habillé, bien causant, elle n'oserait pas vous le dire... Je trouve encore un motif d'inquiétude dans le fait que sa mère est marchande : l'art du commerce n'est que l'art de tromper. J'ai peur qu'on ne vous traite en client qui apporte une bonne affaire... Ces deux femmes savent-elles que vous serez riche ?

— J'avoue, mon père, que je n'ai pas cru devoir le leur cacher.

— Donc l'affaire doit leur paraître extrêmement brillante. Comprenez-vous maintenant que, sans vous aimer, la jeune fille pourrait feindre, par avidité naturelle ou pour obéir à des ordres, les sentiments qui vous attacheront à elle ?

— Mais elle peut aussi m'aimer de reconnaissance.

— Vous voulez dire : vous haïr de vous devoir quelque reconnaissance.

— Oh ! mon père... Elle peut m'aimer d'éblouissement, en face de ma supériorité de fortune et d'éducation.

— Vous voulez dire : vous haïr d'envie.

— Oh ! mon père... Ecoutez un mot, que je ne voulais pas dire et qui vous montrera combien vous jugez mal la pauvre enfant : Gabrielle ressemble à ma mère ; elle a les mêmes yeux sincères, la même voix de vérité.

Le sourire de mon père me parut se crisper d'amertume :

— Ah ! Mlle Gabrielle ressemble à votre mère : voilà, en effet, une raison sérieuse de croire à ses paroles.

Je rougissais sous l'ironie et un tremblement nerveux me secouait. Mon père se tut, mordant ses lèvres. Puis il reprit, modifiant peut-être le sens de paroles qui peut-être lui échappèrent :

— Mon fils, une ressemblance extérieure ne prouve pas une ressemblance intérieure. Bien des corps, bien des visages sont d'abominables menteurs et cachent l'âme au lieu de l'exprimer. Un de mes camarades avait le masque de Napoléon le Grand et était un imbécile et un lâche... Ah ! vous vous laissez piper aux ressemblances. Croyez-moi, il serait prudent d'aimer votre mère seulement en elle-même, seulement en fils qui se souvient.

Après un silence, il conclut :

— Enfin, Stanislas, vous savez mes volontés. Et vous n'avez plus rien à me dire à ce sujet avant d'être docteur.

Je ne devais jamais être docteur. Le coup d'état m'empêcherait d'obéir à mon père.


Depuis un mois, j'avais repris mes études et mes quotidiennes visites dans la froide arrière-boutique.

Un matin, en allant au cours, je vis des gens attroupés devant de grandes affiches blanches. La plupart lisaient silencieux, sans autre émotion qu'un chatouillement de curiosité, ou taisant le fond de leur âme. Le gros Bertrand était là, épanoui de joie. Il m'appela de loin :

— Viens donc voir, Stanislas. C'est un malin, le prince-président !

J'approchai, je lus et je dis à Bertrand :

— C'est une canaille et c'est un imbécile. Le mensonge aggravé de faux-serment soulèvera le dégoût et l'indignation dans toutes les consciences. Nous allons faire des barricades et recommencer la révolution du mépris.

Quelques personnes s'avançaient pour mieux m'entendre ; d'autres s'éloignaient de moi, comme si j'avais eu une maladie contagieuse. Bertrand éclata de rire :

— Es-tu naïf, mon pauvre Puceau ! (Mes camarades, qui n'avaient jamais pu m'entraîner à leurs grossières débauches, me donnaient parfois ce surnom qui leur semblait ridiculiser et salir ma propreté.) Es-tu naïf ! Ignores-tu donc qu'amour et politique ne sont que mensonges ; qu'il faut choisir entre rouler les autres ou se faire rouler soi-même ; que les foules sont des femmes qui désirent être prises par un mélange de protestations et de coups de force ? Moi, j'admire le premier Napoléon pour Brumaire plus que pour Austerlitz, et je trouve que le prince-président devient aujourd'hui aussi grand que son oncle, aussi grand que don Juan.

Il ajouta, ignoble dans l'expression de son ignoble admiration :

— Songe donc, Puceau, il le met d'un coup à trente-six millions d'individus, hommes et femmes mêlés. En a-t-il, hein, celui-là !

Quelques-uns riaient, approbateurs, heureux d'être méprisés et déshonorés par le Menteur, émoustillés, les misérables ! à l'idée qu'on nous « le mettait » aussi à nous les dégoûtés et les récalcitrants.

Pourtant l'ignominie de tout un peuple ne fut pas acceptée sans protestation. J'eus le soulagement de tirer quelques coups de fusil du haut d'une barricade. Mais je n'ai pas besoin de me raconter cette histoire ni celle de mon départ pour l'exil. Je préfère relire tout cela dans Victor Hugo. Ma résistance et ma fuite ressemblent à celles de tant d'autres. Et, ici, j'aime mieux regarder l'attitude des autres que la mienne. Car le Menteur m'obligea, pour lui échapper, à m'abriter derrière le mensonge d'un ridicule déguisement, et j'aurais été arrêté sans des mensonges d'attitudes, de gestes, sans des mensonges même de paroles. Ah ! misérable, qui me forças de parer avec une épée de mensonge les coups de ton ignoble poignard de mensonge. Tu me réduisis à mettre des habits de Gabrielle ; tu me condamnas sous peine de mort — et j'eus la lâcheté de préférer la vie — à rendre grotesque cette robe que j'aurais voulu baiser à genoux, à la souiller de mon contact, à lui faire perdre sa chasteté adorable !

Bertrand m'accompagna, railleur et dévoué, jusqu'au delà de la frontière : nous étions de nouveaux mariés et, de temps en temps, devant les voyageurs souriants, il mettait sur mon front, sur mes yeux, jusque sur ma bouche, un baiser qui me dégoûtait, et qui me sauvait peut-être. Et je ne pouvais pas lui dire tout haut, comme l'autre : « Tu me déguises trop ! » Et mes reculs de répugnance amusaient nos grossiers compagnons comme les dernières résistances d'une pudeur qui s'en va. Quand le baiser de Bertrand s'égarait sur mes habits, il m'irritait davantage.

Je me réfugiai en Belgique, puis à Londres. A Mons, aussitôt débarrassé de Bertrand, je brûlai les vêtements souillés du contact de mon corps, du contact de ses lèvres. Puis j'écrivis à ma chère Gabrielle pour lui annoncer que j'étais sauvé, lui dire mon amour grandi, lui demander de ne point m'oublier pendant une absence qui pouvait être longue, la supplier d'avoir toujours en moi la plus absolue confiance. La réponse devait m'être adressée à Londres, où je me rendais.

J'y reçus bientôt une lettre, qui venait de Belgique. La mère de Gabrielle me priait de ne plus écrire : ma lettre était arrivée ouverte ; on avait perquisitionné chez elle ; elle profitait, pour m'avertir, du voyage d'un commerçant de ses amis que des affaires appelaient à l'étranger. Mais de telles occasions étaient rares et elles croyaient prudent de ne pas utiliser celles qui se présenteraient, car « on ne sait plus à qui se fier aujourd'hui. »

Ces quelques lignes, qui achevaient de m'isoler dans le triste désert de la vie, me rendirent sombre. Après quelques jours d'ennui à Londres, j'allai m'installer à Jersey, pour me rapprocher de Gabrielle, pour voir, du moins, les côtes de cette France où ma mère était morte, où ma bien-aimée vivait.

Pour me distraire un peu, je fréquentai les autres proscrits. Je comptais leur trouver des âmes semblables à la mienne. Hélas ! je fus bientôt obligé de le constater, dans ce petit jardin aussi l'intrigue et le mensonge fleurissaient. Le manque de sincérité de Victor Hugo, qui était alors mon Dieu, fit surtout beaucoup de mal à mon âme.

J'avais écrit des vers, assez mauvais, mais dans lesquels j'exprimais toute la ferveur de mon admiration pour le grand proscrit et pour le grand poète. Je les lui adressai, accompagnés d'une lettre qui était une tremblante déclaration d'amour. Je fus extrêmement flatté de recevoir une réponse de la main qui écrivit tant de chefs-d'oeuvre. « Mon cher Confrère — disait le Maître et, dès ce mot, mon coeur se gonfla de reconnaissance et ma tête tourna d'orgueil — vos beaux vers me charment et m'émeuvent. Je vous envoie le remerciement du poète au poète, le salut du proscrit au proscrit, la poignée de main de l'honnête homme à l'honnête homme. »

Le lendemain, je fus étourdi comme d'un coup de massue en trouvant dans mon sous-main mes pauvres rimes. J'avais oublié de les joindre à ma lettre. Et le Maître avait été ému et charmé par des vers qu'il n'avait point lus. Victor Hugo le Grand était aussi menteur que Napoléon le Petit. En un mouvement de colère, je jetai au feu mes tristes vers et l'autographe illustre.

Je vis le grand poète de près une seule fois. On avait découvert qu'un homme que nous nourrissions (médiocrement, il faut l'avouer) nous avait trahis, était devenu un espion. Dans une immense salle d'auberge, tous les proscrits de Jersey se réunirent de nuit pour le juger. La scène me parut d'un romantisme grotesque et les nombreux harangueurs furent des bavards solennels ou de braves gens très grossiers. Je préférais les derniers : du moins, ils disaient nettement leur âme médiocre ou violente. Hugo prononça un discours d'une rhétorique boursouflée qui me fit sourire d'abord, qui finit par m'empoigner comme les autres. Il sauva officiellement la vie à l'espion. Il me sembla que son triomphe avait quelque chose de factice. Quand il prit la parole, la majorité penchait déjà vers la solution légale, c'est-à-dire vers le rien-faire. Mais on n'osait s'avouer qu'on s'était rassemblé de nuit, en telle émotion, pour se croiser les bras. De grands mots étaient nécessaires à couvrir notre ridicule, et le poète nous fournit les haillons de pourpre.

Si j'écris une rapide allusion à ce souvenir, c'est à cause des réflexions que firent naître en moi l'attitude de l'accusé et une remarque du poète. Cet espion s'était défendu d'abord avec une indifférence d'honnête homme calomnié, qui sait bien que l'erreur se dissipera d'elle-même et qu'on n'a pas besoin d'aider le soleil à disperser les nuages. Puis, quand des preuves affreusement claires le condamnaient sans hésitation possible, il eut des indignations, des énergies, des révoltes d'innocent acculé par la meute des méchantes apparences.

Au sortir de l'absurde Sainte-Wehme, Hugo remarquait, avec une sorte d'effarement, cette sincérité d'accent chez ce menteur. Sa stupéfaction me fit réfléchir. Je me dis que le sublimé rhétoricien si persuasif, si émouvant, était naïf de s'étonner quand il trouvait chez le premier venu le germe des abominables qualités qui, poussées à l'extrême, composaient son génie. Je songeai que le poète dramatique et le romancier font parler avec une sincérité égale les passions les plus contraires. Je me rappelai le mot d'un critique sur Shakespeare « qui a dix mille âmes. » L'espion, parbleu ! avait deux âmes. Il avait fait taire celle de ces derniers mois, celle qui était coupable, donné la parole à celle d'avant, à son âme républicaine et honnête. Il avait laissé s'indigner contre nos soupçons le héros qu'il fut, celui qui, plusieurs fois, dans les premiers combats de la faim, triompha.

Peut-être une parole, pour être prononcée, pour être pensée même, a-t-elle toujours besoin d'être sincère à quelque degré. Sans doute, la mère de Gabrielle me disant : « Je ferai connaître votre démarche à ma fille » ne mentait pas tout à fait, retournait seulement en arrière, oubliait de dater sa déclaration, redevenait pour un instant celle qui, recevant ma lettre, s'était promis de ne pas la montrer à l'enfant, de ne pas troubler une innocence. Le mensonge est souvent de la vérité morte qui revit en notre mémoire, à l'incantation d'un intérêt.

Cette méditation m'assombrit, me fit conclure que mon père, derrière le rempart de son universelle défiance, s'était enfermé dans la triste, dans la désolante, dans la seule sagesse.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
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