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6 avril 2009 1 06 /04 /avril /2009 18:47

[Avant-Propos] [I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X] [XI] [XII] [XIII] [XIV] [XV] [XVI]


Chapitre XIV

Folie érotique et manie d'avilissement. — Gabrielle-Suzanne et Stanislas-Bertrand. — Le second aveu. — Les détails. — Le crucifix brisé. — La religion de ma femme.

Je revins au château, et je fus plus lâche encore que je ne le craignais : la résolution d'imiter l'attitude digne de mon père ne tint pas longtemps. Je n'avais pas, comme lui, la distraction d'une éducation à faire ; j'étais plus passionné ou de caractère moins ferme. J'étais de ceux qui recommencent toujours les inutiles combats ; de ceux qui, sans espérer la victoire, reviennent obstinément chercher de nouvelles blessures.

Je retrouverais difficilement, à distance, les sentiments qui m'exaspérèrent à cette époque. Il y a beaucoup d'inexplicable dans une âme.

Comment analyser l'épouvantable mélange d'amour et de haine qui me jetait sur Gabrielle pour le baiser et la torture ? Je n'ai jamais su, je ne saurai jamais si elle était sincère. Mais moi, qui n'étais qu'horreur du mensonge, je devins un menteur. Pour la tourmenter ou par je ne sais quelle mauvaise honte, je n'avouai point ma dernière déception.

Ah ! les horribles jours et les plus horribles nuits ! Gabrielle vivait dans le continuel souvenir de mon infidélité, dans la crainte constante de me voir revenir à la jeune fille. Elle ne pouvait s'empêcher de me parler d'elle, de demander si je l'aimais encore. Je répondais par de violentes et raffinées cruautés : je ne pouvais oublier le corps de ma femme dont les sobres perfections me poursuivaient jusque dans les bras d'une autre, mais j'adorais l'âme et l'amour de Suzanne. J'avais la lâcheté de rester là à me rouler sur le corps affolant ; mais je méprisais mon manque de courage. Je disais encore que mon âme était morte : je n'étais plus qu'un ignoble voluptueux et de la femme dont le baiser était préféré j'exigeais cependant qu'elle fût pour moi toutes les femmes. J'avouais mes infidélités précédentes, et que ce n'était pas Gabrielle seule que j'aimais en Gabrielle. Ses baisers, avec une saveur propre, ma rappelaient le goût de tous les baisers qui me réjouirent. Pour moi, maintenant, pour mon ignoble corps amoureux, elle s'appelait Célina-Amélie-Suzanne-Gabrielle. Et je lui donnais, dans le spasme, tous ces noms. Celui de Suzanne, qui la blessait davantage, revenait plus souvent dans mes protestations de joie et d'amour.

Quelle étrange mécanique que l'homme ! Je dis « l'homme » en général. Car j'ai besoin de croire que toutes les vies cachent d'abominables secrets semblables à mes secrets. J'étais en proie à je ne sais quelle folie bizarre et complexe manie érotique, folie de haine, folie d'avilissement. Je voulais salir et abaisser celle que j'avais le désespoir d'aimer malgré moi ; je voulais me salir moi-même. Quelquefois, quand j'appelais ma femme Suzanne, j'ordonnais : « Appelle-moi Bertrand. Je le veux. Dépêche-toi. » Elle refusait.

Un jour, elle obéit. Dans l'espoir, peut-être, que je tairais désormais le nom détesté. Peut-être pour me faire souffrir. Peut-être aussi parce qu'un vieux souvenir mort ressuscita en elle. Nous ne savons jamais rien et les plus affreuses expériences nous embrouillent davantage.

L'infâme période que cette période de sadisme ! Les sens de Gabrielle s'exaspéraient comme les miens et son amour devenait violemment brutal. Je l'accusais en moi-même de m'avoir caché jusque-là sa nature vraie. D'autres fois, je l'accusais de jouer la comédie de la passion pour me faire oublier la passionnée Suzanne.

Certains jours, elle avait des pitiés sur nous deux. Elle me plaignait et se plaignait, prétendait qu'après quelques mois de cette vie il faudrait nous enfermer en une maison d'aliénés. Elle me demandait le moyen de me guérir. J'affirmais qu'il y en avait un : l'aveu. Quand elle ne serait plus un secret qui se refuse, je l'aimerais en une paix confiante.

— Je ne puis pourtant pas mentir ! soupirait-elle. Ah ! tu me fais regretter de n'être pas coupable. Oui, je voudrais avoir commis la faute : il y a longtemps que tu saurais et que tu aurais oublié.

D'autres fois elle disait :

— Faudra-t-il donc que je me décide à mentir pour apaiser ta folie et ta douleur ?

Alors je m'irritais davantage. Je criais :

— Tais-toi, double menteuse qui supprimes la vérité avant de la dire, qui retires l'aveu avant de le faire !

Une nuit que j'étais particulièrement agité, elle demanda  :

— Est-ce bien vrai que l'aveu te guérirait, qu'il ne te rendrait pas plus malade ?

— Tu sais bien que je t'aime, que je t'aime malgré ton long mensonge, que tu es pardonnée d'avance, que tu seras plus adorée d'avoir eu confiance. Parle, parle. Je sens déjà que je t'aime davantage parce que tu vas parler.

Alors elle laissa tomber ces mots :

— Eh ! bien, oui, j'ai été sa maîtresse.

Oh ! l'horrible soif de boire, de boire encore, de boire toujours à la coupe infâme. J'interrogeai, tout tremblant :

— Combien de fois ?

— Une fois.

Une colère me souleva :

— Misérable, qui ment jusque dans l'aveu ; qui le réduit à ce que je sais ; qui se confesse sans rien dire !

Et un besoin fou m'envahissait de préciser les détails, de reconstituer la scène, de transformer ce passé en un présent que mes yeux verraient. Je multipliai les questions :

— Où ? comment ?

Elle prétendit que l'événement s'était produit dans l'arrière-boutique et qu'ils étaient debout. Je me fâchai, soutenant que c'était impossible. Alors, elle dit qu'ils étaient assis sur unechaise. Mais je m'affolai de colère devant l'invraisemblance  :

— Ce n'est pas la première fois, ce que tu me racontes. La première fois, c'est trop difficile. C'est dans ta chambre, sur ton lit, devant quelque crucifix.

— Non, jamais il n'est entré dans ma chambre. C'est dans l'arrière-boutique, je te dis. Qu'est-ce que ça me ferait de dire autrement ?

Je ne pus tirer autre chose d'elle. Les détails invraisemblables et le souvenir de ces mots : « Faudra-t-il que je me décide à mentir pour apaiser ta folie ? » me firent croire que l'aveu était faux, — pauvre et adorable mensonge d'amour accordé à ma santé morale et physique, un de ces mensonges comme on en fait aux enfants et aux fous pour éviter d'entendre leur fureur torrentueuse gronder contre la digue d'une résistance.

Mais non, je me trompais, ou plutôt elle me trompait. Si elle avait eu cette pitié, elle aurait inventé des circonstances vraisemblables. Tandis qu'elle avait tout arrangé pour me faire croire le contraire de ce qu'elle dirait. J'étais, une fois de plus, dupe d'une comédie bien combinée.

Qui sait pourtant ? Depuis trois mois, depuis qu'une autre n'avait pas avoué, je ne doutais plus de la culpabilité de Gabrielle. Maintenant elle avait avoué, elle ; un changement s'était produit qui devait rendre complète ma certitude mais qui, sur le moment, n'était qu'un changement, une agitation, une rupture d'équilibre. Et voici que des doutes m'agitaient. Un argument nouveau vint combattre pour celle qui abandonnait le combat. Je me dis que l'absence de sang était, en l'espèce, sans signification, puisque, sans doute, j'avais dévirginisé Gabrielle avec mes doigts. Mais bientôt l'accusation répondit, victorieuse  : Pourquoi tes doigts ne furent-il pas sanglants ?

Et le doute favorable peu à peu se dissipa. L'infâme certitude redevint absolue, sans apporter aucun apaisement : peut-être parce que mon espoir d'apaisement par l'aveu était absurde ; peut-être parce que l'aveu arrivait trop tard ; peut-être parce que je sentais du mensonge jusqu'en cette confession ridiculement parcimonieuse.

Je me détournai, feignant le sommeil. Ma femme aussi fit semblant de dormir. Je sentais le mensonge de son immobilité ; mon attitude ne la trompait pas non plus. Mais l'horrible fatigue de ce dernier combat où nous étions battus l'un et l'autre nous faisait respecter cette pauvre trêve agitée.

Les pensées de Gabrielle étaient-elles aussi tristes que les miennes ? Je songeais à toute cette longue vie infâme, à ces treize années de malheur et d'ignominie. Et je n'avais pas le courage de m'évader. Je me sentis si faible, écrasé sous l'ignoble fardeau. Pourtant une lueur d'espoir frémissait, lointaine et vague, apparence peut-être vaine dans l'immensité opaque de la nuit. Maintenant je vais plus calme, quoique non moins douloureux. L'aveu marquait une crise de la maladie. L'abattement succéderait à la fièvre. Je mépriserais ce corps que je verrais toujours entre les bras du misérable. Avec mes forces physiques, avec l'apaisement de mes nerfs, je reprenais sans doute quelque énergie morale. Ne finirais-je point par trouver la force de la séparation nécessaire ?

Je me levai de bonne heure, sans un mot à Gabrielle. J'allai m'étendre sur un canapé où je sommeillai quelques heures.

De toute la journée, nous nous vîmes seulement aux repas. Je n'adressais point la parole à ma femme. Elle, silencieuse aussi, me suivait d'un regard inquiet. Deux ou trois fois pourtant, elle essaya d'engager la conversation :

— Qu'as-tu ? Es-tu malade ?

Mais, d'un ton agacé, je répondais :

— Je n'ai rien.

Après dîner, je montai à la chambre de Gabrielle. Je regardai longtemps le lit honteux, m'affirmant que je n'y coucherais plus jamais, sentant que je m'y enliserais cette nuit même. Mes yeux rencontrèrent, au chevet, le crucifix surmonté d'une branche de buis bénit. Je parlai au christ. Je ricanai :

— Nous t'en avons fait voir de drôles, hein !

Voici qu'une rage me prit contre ma femme et contre sa religion. Je saisis le crucifix, le jetai violemment sur le parquet, piétinai ses débris. Ma femme entra :

— Oh ! mon ami... reprocha-t-elle.

Mais je criai :

— Tais-toi. Tu ne vas pas me parler de tes sentiments religieux, n'est-ce pas ? Ils sont beaux, ils sont nobles, tes sentiments religieux ! Ils te permettent tous les mensonges... Tu as voulu te marier à l'église. Tu es allée te confesser, avant. Tu as reçu le sacrement en état de grâce. Qu'est-ce donc que ce prêtre qui t'a donné l'absolution quand tu lui disais : « J'ai un amant. Ce n'est point lui que j'épouse. Celui que j'épouse est un bon naïf qui ne sait rien, qui ne saura jamais rien... » Car tu as dit cela, ou bien tu as menti en confession. Tu as pris ton Dieu pour dupe ou pour complice. D'une façon, ou de l'autre, elle est propre, la religion de ma femme. Et comme je comprends ton besoin d'avoir un christ au chevet de ce lit si chaste...

J'aurais continué longtemps. Mais Gabrielle s'était jetée à mes pieds et elle sanglotait :

— Mon ami, mon ami, je te le demande à genoux, que faut-il donc pour te guérir ?

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Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
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