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31 mars 2009 2 31 /03 /mars /2009 13:43

[Avant-Propos] [I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X] [XI] [XII] [XIII] [XIV] [XV] [XVI]


Chapitre XII

Rupture avec Amélie. — L'ingénue. — Amour platonique. — Passion. — Assaut et capitulation. — Hésitation du vainqueur. — La nuit de Noël. — La surprise. — L'amour de Gabrielle.

Si passionné qu'il fût, l'amour d'Amélie ne m'intéressa plus guère. Gabrielle m'aimait autant, plus noblement, et c'est Gabrielle que j'aimais. J'avais pris Amélie pour avoir une vierge, uniquement. Si j'avais connu sa souillure, j'aurais méprisé ses avances, dédaigné de les apercevoir. Je me hâtai de lui expliquer que je ne l'aimais plus ; je lui indiquai même, en termes souriants, qu'elle devrait s'éloigner. Et je lui offris, pour le jour de son départ, une somme considérable. Elle s'indigna. Pendant quelques jours, elle multiplia les tentatives pour m'émouvoir et me reprendre. Quand elle fut bien certaine de leur inutilité, elle dit, la première :

— Il faut que je parte. Je souffre trop ici.

Elle ajouta, d'un ton de dépit :

— Et je ne vous fais même pas souffrir.

— Plus rien ne peut me faire souffrir, répondis-je.

— Oh ! si, allez. Une autre me vengera.

Elle se fit prier pour accepter l'argent. A l'instant où elle le prit, je vis dans ses yeux une lumière satisfaite. L'expression de cette lumière changea tout à coup. Il s'aiguisa, le regard abominable, me frappa comme une arme. Et la jeune fille dit :

— Je te hais !

Je répliquai souriant :

— Une nouvelle haine vous fera oublier celle-ci.

Je n'eus pas même besoin, moi, d'une nouvelle aventure pour oublier cette pauvre petite intrigue. Je n'ai jamais su ce qu'était devenue Amélie.


Après son départ, j'eus une période d'amour confiant pour Gabrielle. Les femmes avouaient facilement une faute ancienne : Amélie me l'avait prouvé. Non seulement ma femme n'avouait pas, mais encore, après une confession obtenue par la torture, elle était venue m'arracher vaillamment et douloureusement les aveux jaillis de sa souffrance. Comment douter de son innocence ?

Puis le soupçon, — telle une plante qui semble mourir chaque hiver et qui chaque printemps reverdit — reparut en moi, grandit, s'affirma certitude. Le détail physiologique qui me révèla la faute d'Amélie certifiait également le crime de Gabrielle. Elle niait, parce qu'elle était un caractère différent, plus ferme et plus fermé. Et aussi parce qu'elle était une intelligence supérieure. L'aveu ne réussissait guère : je venais d'en faire l'expérience. Ma femme était trop fine pour ne pas prévoir. Moi, j'étais un imbécile qui ne jugeait pas comme les autres celle qu'il aimait, qui fermait les yeux pour ne point voir ses laideurs.

Je n'eus, cette fois, ni colère ni violence. Il me semblait que le bonheur m'attendait quelque part, par là, caché comme une violette. Son parfum me le ferait découvrir. Et je saurais le cueillir. Mon amour-propre, satisfait par ma pauvre petite conquête, m'avait rendu confiance en moi-même et espérance. J'avais commencé un peu tard ma carrière amoureuse ; mais je me sentais jeune, malgré le mensonge de quelques cheveux blancs sur les tempes. Et maintenant, me glorifiais-je naïf, j'ai l'expérience et je suis prêt à faire à la première occasion, la difficile conquête de la vierge.


Bertrand venait d'acheter une grande ferme voisine de mon château. Il y avait installé sa famille : sa mère et sa jeune sœur. Lui vivait presque toujours à Paris, ne venait même pas aux vacances : toutes sortes d'affaires le retenaient aux alentours de la Bourse quand les sessions ne le retenaient plus à la buvette du Palais-Bourbon.

Dans mes longues promenades à pied, un roman d'amour ou de métaphysique à la main, je rencontrais souvent les deux femmes. Nous passions, indifférents, comme des inconnus. Mais je sentais sur moi le regard de la fillette. Sans doute, on m'avait dépeint comme un monstre et ma monstruosité l'intéressait. L'attirance inquiète du mystère est puissante sur les jeunes esprits qui croient encore au mystère. Il y a des enfants qui appellent Croquemitaine, comme il y eut des hommes qui évoquèrent le diable.

Suzanne, la sœur de Bertrand, était le type même de l'ingénue. Seize ans. Des cheveux d'un blond doux, presque fade. De grands yeux bleus qui semblaient toujours exprimer la surprise. Des traits réguliers et même naifs. Une peau d'une blancheur extrême. Une taille mince, longue, souple. Un sourire continu creusait dans ses joues des fossettes d'une joliesse puérile.

Celle-là était sûrement la vierge. Mais pouvais-je même rêver sa conquête ?

Un jour, je la rencontrai seule. Elle allait comme j'allais moi-même, un livre à la main. Cette inconsciente imitation me fit plaisir. Quand j'eus dépassé la fillette, je me retournai. Au même instant elle se retournait. Elle rougit, et je souris. Je m'assis au bord de la route sur un mètre de pierres et mes yeux la suivirent. Sa marche avait une gaucherie : l'enfant était gênée de se sentir regardée. Bientôt elle ferma son livre, se mit à aller vite, la tête redressée en une vaillance voulue, les jambes emportées par une fuite que la volonté ralentit avec peine.

Le lendemain, je la rencontrai, seule de nouveau, au même point, à la même heure. Involontairement, je lui souris et la saluai. Elle me rendit mon salut, souriante aussi.

Une troisième rencontre eut lieu, puis une quatrième. Le cinquième jour, je m'arrêtai, et Capulet osa parler à la jeune Montaigu. Je lui demandai si sa mère était malade.

— Non, Monsieur — répondit une voix enfantine, légèrement zézayante. Mais la promenade à pied la fatigue trop. Comme elle m'est très recommandée, au contraire, on me permet de sortir seule, à condition que je ne dépasse pas nos propriétés. Je vais sur les routes qui les longent. Ce n'est pas désobéir, n'est-ce pas, Monsieur ?

Je louai son obéissance ingénieuse. Sa longue réponse prouvait un désir de causer avec moi. Sa question indiquait je ne sais quel vague besoin de complicité avec moi. C'est ainsi que doit commencer l'amour chez les toutes jeunes filles. Notre causerie se prolongea et j'y glissai quelques flatteries. L'enfant parut étonnée et reconnaissante d'apprendre qu'elle était belle.

Pendant trois jours, Suzanne manqua à notre tacite rendez-vous. Quand je la revis, elle n'était pas sur la route. Elle suivait, sans sortir du domaine des Bertrand, un sentier perpendiculaire. Au moment de mon passage, elle se trouva au bout, comme par hasard, séparée de moi seulement par un fossé. Une bonne, au loin, la surveillait. Suzanne me dit vivement :

— Ne vous arrêtez pas. On nous a trahis. Maman était dans une colère...

Elle me tourna le dos, courant et sautant, comme une gamine de dix ans, à la rencontre de la bonne.

Le jour suivant, je ne la vis que de loin. Mais elle paraissait seule. Elle posa un doigt sur ses lèvres et me fit signe de ne pas interrompre ma marche. Je lui montrai un papier et le laissai tomber négligemment dans le fossé sans eau.

Je lui écrivais, en phrases enfantines, que j'étais désolé de ne plus causer avec elle, que j'aimais beaucoup la voir me regarder, la voir me sourire, entendre sa voix et les jolies choses raisonnables qu'elle disait. Certes, à les lire, ma joie serait moindre, mais si grande encore. Elle serait bien, oh ! oui, bien gentille, de me faire un mot de réponse.

La lettre que je ramassai le lendemain dans l'herbe du fossé affirmait qu'on ne pouvait pas me répondre. Ce serait mal de désobéir « tant que ça ». Mais c'était bien dommage, parce qu'on s'ennuyait et que c'est très amusant d'écrire des lettres et d'en recevoir.

Cette étrange correspondance continua quelques jours, régulière, toujours naïve de forme. Puis nos rapports furent facilités par la corruption peu onéreuse de la bonne, qui consentit à nous servir de facteur. Au bout d'un mois, j'obtins un rendez-vous. La nuit, « pour qu'on ne nous voie pas. »

A ce rendez-vous, je hasardai une déclaration. Je tenais la main de Suzanne. La pauvre ingénue ne la retira point. Elle demanda :

— Vous m'aimiez... comment ? Comme vous aimiez votre maman ?

— Non. Comme j'aurais aimé une petite sœur.

Et je mis un baiser sur ses cheveux blonds si doux, si puérils.

En la quittant, je mendiai :

— Voulez-vous embrasser votre grand frère ? Vous lui feriez tant plaisir...

Elle m'embrassa, à la bonne franquette, sur les deux joues.

L'œuvre de séduction continuait, lente mais sûre. Je m'étais fait d'abord quelques reproches. Mais je les avais bien vite écartés. Le jour où Suzanne serait à moi, je quitterais Gabrielle, je partirais avec l'adorable enfant pour une grande ville où nous changerions de nom, où nul ne nous connaîtrait, où tout le monde la prendrait pour ma femme. Quelle différence y avait-il entre la vie que je lui ferais et celle que pourrait lui donner un mari ? La vieille mère souffrirait, sans doute, mais d'une douleur déraisonnable et négligeable, puisque je rendrais sa fille heureuse. Il me semblait aussi que je me devais cette revanche sur Bertrand. Et je repoussais les scrupules avec un sourire, comme des niaiseries vraiment excessives.

Le jour — ou plutôt la nuit — où j'avouai à Suzanne que je l'aimais beaucoup plus qu'une sœur, comme on aime une femme, elle eut de l'étonnement, à peine. Elle interrogea :

— Eh, bien ! et la vôtre, de femme ?

— Elle n'est pas gentille. Je ne l'aimais plus depuis longtemps. Et puis, quand on vous a vue, comment pourrait-on en aimer une autre ?

— Oh ! alors... dit-elle, rêveuse.

Après un silence, elle déclara :

— Moi, si je me laissais aimer par quelqu'un, c'est que je l'aimerais beaucoup ; mais je serais très exigeante quand même.

Les enfants sont étranges. Les lettres de Suzanne devinrent passionnées, sans cesser d'être naïves. Dans une de mes épîtres, entre de nombreux « vous » je glissai deux ou trois « tu » timides ; la jeune fille me tutoya tendrement tout le long de la réponse. Encouragé, je montrai quelque hardiesse dans l'expression de mes désirs. Elle céda : « Je ferai tout ce que tu voudras. Puisque tu m'aimes et que je t'aime, ça se doit, n'est-ce pas ? Mais, toi non plus, tu ne me refuseras jamais rien, jamais, dis, Stanislas ? »

Certes, non, je ne lui aurais rien refusé. L'audace ingénue de son amour me livrait à elle, comme paralysé par le choc du bonheur.

Et voici que j'eus pitié de la fillette. Je pris peur et honte de mon œuvre. Je lui écrivis qu'il fallait ne plus nous voir, ne plus nous écrire ; que c'était mal, ce que nous faisions ; que je lui en demandais pardon.

Ah ! sa lettre de passion furieuse. « Tant pis si c'est mal. Tu me le dis trop tard. C'est toi qui as voulu que je t'aime. Maintenant je t'aime. Pour toujours. Continue de m'aimer, toi aussi. Ou je me tue. Tu avais l'air, l'autre jour, de vouloir encore quelque chose de moi. Aujourd'hui, tu dis que ce serait mal. Je ne sais pas ce que c'est ; j'imagine des cauchemars horribles et terribles. Mais ce que tu voulais, je le veux. Je veux, entends-tu ? je veux faire pour toi quelque chose de mal. Il ne fallait pas me rendre folle, si tu ne devais pas rester fou... Ce soir, à onze heures, dans la tonnelle. Si tu ne viens pas, demain, aussi vrai que je t'adore, je serai morte. »

J'allai dans la tonnelle, tout frémissant de désir et de peur de mon désir. J'étais enivré par cette passion intense et ignorante. J'avais passé la journée à lire et relire ces lignes maladives, à m'affoller au contact de cette folie de vierge.

Elle fut presque à moi, l'ingénue. Elle se livrait avec l'absolue impudeur de l'innocence. Je ne la pris pas. Je reculai devant l'irréparable. Je fus son amant à côté. J'avais dit :

— Tu Veux ? Tant pis pour toi. Je n'ai pas la force de ne pas vouloir mon seul désir. Mais je vais te faire mal, ma pauvre amie.

Quand je me retirai, elle dit :

— Tu ne m'as pas fait mal du tout, tu sais.

Je souris, sans étonnement.

Quelques semaines après, les lettres de Suzanne devinrent d'interminables lamentations. Elle était malade. Elle avait des vomissements. Qu'était-ce donc ?

Comme je ne répondais pas à la question anxieuse, elle écrivit  : « J'ai bien peur d'être enceinte. Que faire ? Conseille-moi, toi qui es mon Dieu. »

Je la rassurai, lui affirmai qu'elle n'était pas enceinte. Mais elle répliquait : « Comment peux-tu le savoir ? J'ai cherché dans les livres de mon frère. J'ai tous les symptômes. Je te dis que je suis enceinte. J'en suis sûre. Oh ! quelle honte, quand maman le saura... Elle ne le saura pas. Je ne veux pas qu'elle le sache. Avant que ça se connaisse, je mourrai ou je partirai d'ici. Ah ! si tu m'aimais bien, si tu m'aimais comme je t'aime, quelle joie ! nous partirions ensemble. »

Je lisais, souriant de ces craintes absurdes, ému par cette puissance d'une imagination exaltée.

J'écrivis, pauvre fou, une lettre raisonnable. Je rassurais Suzanne. Elle ne risquait nullement d'être enceinte, puisqu'elle n'avait pas été ma maîtresse. Ma tendresse, victorieuse de ma passion, avait respecté la bien-aimée. J'avais reculé devant le crime de prendre sa vie quand je ne pouvais lui donner la mienne. Si elle se mariait demain, son mari la trouverait vierge. Et n'est-ce pas ce qu'elle devait faire, se marier ? Sans doute, elle aimerait honnêtement celui qu'elle devrait aimer, elle m'oublierait, elle échapperait au danger créé par notre passion sans issue.

L'étrange réponse qui m'arriva ! Quel mélange affolant : remerciements de mes timidités qui étaient « la preuve d'amour la plus inattendue etla plus grande » ? colère contre mes conseils : « Pour qui me prends-tu ? Je n'aimerai jamais que toi ; tu le sais, et tu me demandes d'en épouser un autre. Je ne suis pas femme à aimer deux hommes, ni femme à me donner sans amour ». Et d'autres reproches, parce que je m'étais moqué de son ignorance. Et des ironies sur mon amour tremblant et honteux comme une émotion de femme : « Je ne puis pourtant pas t'enseigner ce que j'ignore, te donner de force ce je ne sais quoi que tu désires et que tu ne prends pas. Prends et donne tout l'amour, toi qui sais. Cueille la fleur, comme tu disais. Dans une de tes lettres, tu méprises ceux qui aiment “à la hussarde”. Eh ! bien, si je savais, je t'aimerais à la hussarde, ma chère. » Et des hardiesses qui s'étonnent, à peine : « Je crois bien qu'il serait convenable d'avoir honte de ce que j'écris. Mais, moi, je n'ai jamais honte de ce que je fais, puisque je ne peux pas faire autrement. Je n'ai pas eu honte de me donner à celui que j'aime. Je n'ai pas honte de reprocher à celui qui ne m'aime pas assez de ne point m'avoir prise. Quel mépris soudain as-tu éprouvé pour ce que tu appelais “le trésor convoité”. Pourquoi as-tu hésité à “entrer en paradis” ? Je répète tes mots, comme on parlerait une langue étrangère. Comment exprimerais-je cette chose mystérieuse que tu veux et que tu ne veux pas : que tu veux, parce que tu m'aimes un peu ; que tu ne veux pas, parce que tu ne m'aimes guère ? »

La lettre continuait, très longue, répétant de mille façons le mécontentement de Suzanne. La déception l'irritait d'autant plus que l'occasion serait longue peut-être à revenir. Elle se sentait surveillée. Il fallait suspendre quelque temps nos rendez-vous.

Sans compter qu'il commençait à faire froid dans le jardin et que, si elle avait tous les courages pour elle-même, elle ne voulait pas risquer la précieuse santé du cher ami qui aimait « en petite fille » .

Il y en avait dix pages aussi passionnément naïves ; dix pages de cette prière curieuse à l'inconnu, de ce désir de la révélation. Et, pendant deux mois, je ne vis pas une seule fois la bien-aimée ; et, pendant deux mois, chaque jour, mes scrupules furent dispersés et mes désirs exaspérés par des lignes aussi folles et vibrantes.

Puis, un jour, un billet, très court, mais flambant de passion et impérieux comme un ordre. « Demain, maman va à la messe de minuit. Moi aussi, censé, jusqu'au dernier moment. Mais, à dix heures, j'aurai la migraine. Surveille le départ de la voiture. Je serai seule dans la maison, avec la bonne. Elle sera au premier avec son amant. Viens aussi, et sois mon amant, toi qui seras toujours mon seul aimé. »

Je vécus dans une attente fiévreuse du bonheur. Sûrement, je ne le repousserais plus. Cette nuit de Noël commencerait pour moi une vie nouvelle. Elle serait ma maîtresse, la divine amoureuse. Et, bientôt, si elle le voulait toujours, nous partirions pour la grande foule où dans l'indifférence universelle se cacherait notre joie.

Pourtant, à l'heure décisive, je sentis les mêmes défaillances morales qui déjà m'arrêtèrent. J'hésitai. Je décidai que je n'irais pas. Il pleuvait et, sans doute, la mère, croyant sa fille indisposée, resterait auprès d'elle. Je fus désolé quand j'entendis une voiture passer sur la route devant le château et quand, à la fenêtre, je reconnus dans la lueur pâle de la lanterne les chevaux de Bertrand. En un effort de volonté et de pitié, je commençai à me déshabiller. Mais, au moment où j'allais me glisser dans mon lit, une sorte d'automatisme s'empara de mon corps, me fit remettre malgré moi mes vêtements, me jeta sans parapluie sur la route, me fit courir jusqu'à la ferme.

Je fus touché au plus profond du cœur quand je vis, à mon approche, la porte s'entr'ouvrir dans le mur de clôture et Suzanne, en chemise et en jupon blanc, les pieds dans des pantoufles, les cheveux dénoués, les bras nus ruisselants sous l'ondée, m'attendre vaillante.

Je la pris contre moi, la portai jusqu'à l'entrée de la maison. Je couvrais de baisers reconnaissants ses pauvres bras mouillés. Et je reprochais doucement à l'admirable enfant cette imprudence dont j'étais touché jusqu'aux larmes. Ah ! elle savait aimer celle-là. Elle me disait :

— Tu viens bien tard ?

— Et, s'il m'avait été impossible de venir ?...

— J'aurais eu la joie de me mouiller pour toi jusqu'à ce que j'entende le retour de la voiture.

Ce grand amour m'agitait de contradictoires émotions. Le désir et la pitié luttaient en moi. Comme une fois déjà, ils se contentèrent ensemble. La jeune fille, immobile, les yeux agrandis d'une extase qui attend, la bouche entr'ouverte d'espoir curieux, les bras me possédant, me rivant à elle, subit mon illusoire étreinte. Mais quand, mon désir satisfait et trompé, je voulus m'éloigner du corps affolant, les bras me retinrent, me pressèrent davantage, deux larmes jaillirent des yeux et l'enfant dit :

— Méchant, tu te moques encore de moi. Je veux que tu sois mon amant.

Je ne résistai pas à l'ordre passionné, je ne résistai pas au réveil violent du désir. J'entrai , brutal, irrésistible, dans la place et l'ingénue se pâma, soupirante.

La résistance des chairs virginales avait été nulle. La femme publique avait eu raison de me le dire, un jour : j'étais né pour dépuceler sans douleur. Dans le repos adorable qui suivit notre premier baiser complet, j'essayai de voir. Aucune tache de sang ne souillait l'innocence du jupon blanc. Décidément, c'est quand il parlait, non quand il écrivait, que le docteur Albert était un menteur.

D'où vient que je n'enlevai pas Suzanne comme je me l'étais promis ? Le même phénomène psychologique qui s'était produit lors de mon intrigue avec Amélie se répéta. De nouveau, je fus sûr de ma femme et je l'aimai ; de nouveau, les baisers de l'une me donnaient soif des baisers de l'autre. Malgré l'ennui des précautions à prendre, et le continuel qui-vive, et tous les tracas d'un amour en partie double, je fus heureux quelques mois.

Peu à peu, Suzanne s'enhardit. Nous nous sentions protégés par l'invraisemblance même de notre amour et de nos audaces. Plusieurs nuits, — courtes d'ailleurs, commencées à onze heures quand tout dormait, interrompues à trois heures avant que personne s'éveillât — l'adorable téméraire, qui faisait vraiment l'amour à la hussarde depuis qu'elle savait, vint chez moi, dans ma chambre, dans mon lit. Je lui reprochais ces folies, mais elles créaient en mon âme de paradoxales joies. Je songeais, en une irritation souriante du désir, à mes deux femmes si près l'une de l'autre. Tout à l'heure, quand cette chérie serait partie, j'irais trouver l'autre chérie ; je me plaindrais d'insomnies, j'accuserais l'image de Gaby de me poursuivre dans la solitude. Une caresse tendre succéderait à des baisers fougueux. Puis, sur l'épaule de la bonne femme confiante, je reposerais ma tête vide, toute bourdonnante d'un mélange d'ivresses ; et mes jambes amollies par les âpres exigences de la gaminette, brisées encore par le gentil consentement de la grande, se délasseraient délicieusement entre les jambes depuis si longtemps connues et aimées.

Nous étions d'une imprudence vraiment excessive. Nous ne fermions même pas la porte de ma chambre. Il semblait qu'il n'y eût aucun danger. On ne pouvait s'étonner de me voir de la lumière : on savait mon habitude de lire et d'écrire la nuit. On ne pouvait s'étonner des légers bruits qu'on eût entendus : on savait que parfois je monologuais en marchant et que souvent je lisais tout haut. D'ailleurs ma chambre était à l'extrémité du château, assez loin de toutes les autres et, sans doute, personne ne voyait rien, n'entendait rien.

Une nuit, nous eûmes une alerte. Suzanne, tout à coup dressée sur son coude, d'une voix basse souffla :

— As-tu entendu ?

— Oui, quelque rat. Ne le dérangeons pas plus qu'il ne nous dérange.

Mais elle demanda, yeux terrifiés :

— Et, si ta femme nous surprenait ?...

Je ris :

— Ma femme ?... Va, il n'y a rien à craindre.

— Pourtant, si ça arrivait ?... insista Suzanne en secouant la tête.

— Je la prierais d'imiter les honnêtes gens qui, à cette heure, sont couchés. Et demain nous partirions bien loin, toi et moi.

— Ah ! si tu prends les choses comme ça ... dit-elle, insouciante.

La chère enfant mit ses lèvres sur les miennes et, couleuvre, elle se glissa sur moi, m'enveloppa de son petit corps qui, je ne sais comment, à de certaines minutes, parvenait à toucher tout mon corps, à donner une joie à chacune de mes papilles nerveuses.

Tout à coup, la porte s'ouvre. Dans le cadre du chambranle, Gabrielle en chemise et en jupon blanc, les pieds glissés nus dans des pantoufles, à la main une bougie qui s'éteint et qui fume. Elle arrivait en ennemie, en espion : jem'irritai contre elle. Et elle semblait la caricature de mon adorable Suzanne attendant, à demi-nue, sous l'ondée, le premier baiser. En ce moment, je ne doutai plus de sa culpabilité et je me promis de bien faire mon devoir, de défendre vaillament ma petite maîtresse.

Je repoussai Suzanne dans la ruelle et je me dressai à demi, attendant. Ma femme ouvrit la bouche, mais je n'entendis aucun son. Elle porta la main à sa gorge, comme si elle étouffait. Puis elle parvint à parler, d'une voix rauque, douloureuse et encolérée. Et elle marcha sur nous en éructant des injures. Je me levai et je dis impérieux :

— Tais-toi, je te prie.

Elle suffoqua :

— Comment ! que je me taise...

Et elle cria :

— C'est bien, Monsieur. Je partirai demain.

Je répliquai, tremblant et ironique :

Tu partiras, si tu veux. Mais il y a des chances pour que tu ne veuilles plus. Et, si tu as fait trop de bruit, j'aurai le regret de te mettre à la porte. Tâche de ne pas te faire entendre des domestiques, si tu veux garder le droit de choisir.

Elle se remit à crier. Et elle voulut s'élancer sur la jeune fille enfoncée sous les couvertures. Alors, je saisis ma femme par le bras et, l'entraînant, j'allai fermer la porte qu'elle avait laissée ouverte.

Elle cherchait à m'échapper. Et elle hurlait s'adressant à ma maîtresse :

— Ah ! vous avez beau vous cacher, vous ! Je vous connais. Il y a longtemps que je me doutais de quelque chose. J'étais sotte. Je chassais mes soupçons. Je les déclarais absurdes : « Une jeune fille et un homme marié, c'est impossible ! »... Et jusque chez moi...

Comme sa voix s'élevait de plus en plus, je l'interrompis par je ne sais quelles paroles.

Elle leva sa main libre, ordonna :

— Toi, tais-toi !

Je saisis son poignet et je dis des mots ridicules :

— Taisons-nous tous les deux, si tu veux ; mais tu ne parleras pas seule.

De nouveau, elle se tournait vers Suzanne :

— Ah ! tenez, vous ne valez pas mieux que votre frère.

Trop de souvenirs irritants me soulevèrent.

Et je dis :

— Quel dommage qu'il ne soit pas là. Vous lui feriez les reproches que vous lui devez depuis si longtemps. Et il y aurait peut-être moyen d'arranger une partie carrée.

Ses yeux flambèrent :

— Misérable ! dit-elle.

Ma fureur s'allumait à la sienne. Je la secouai brutalement :

— Assez ! Ou tu me ferais dire tout. Taisons-nous tous les deux, ça vaudra mieux.

Je la poussai, l'assis dans un fauteuil.

Elle cria encore :

— Vous lèverez-vous et partirez-vous bientôt, vous, là-bas, sale garce qui venez me voler mon mari ?

Je répliquai :

— Tu n'as pas la prétention qu'elle se lève et s'habille devant toi. Viens, laissons-la.

J'entraînai ma femme jusque dans sa chambre. Elle s'assit sur le plancher contre la porte ouverte. Elle voulait entendre le départ de sa rivale. Aucun bruit n'arrivait.


Un quart d'heure peut-être, nous restâmes silencieux, immobiles, nous regardant avec des yeux de colère. Enfin Gabrielle, brusquement, se lève :

— Ah ! ça, elle ne partira donc pas ?

Et elle court à ma chambre, à travers le corridor qu'éclaire la lueur pâle de l'aube. Je la suivais.

Suzanne, habillée, cirait soigneusement ses souliers. (Où diable avait-elle trouvé des brosses ?)

Ma femme dit entre ses dents :

— Allez-vous-en ! C'est un conseil que je vous donne. Allez-vous-en, allez-vous-en... allez vous-en donc !

La jeune fille n'abandonna pas sa besogne. Surprenante de tranquillité, elle déclara :

— Il pleuvait quand je suis venue. Il fait beau ce matin. Mes souliers doivent être propres, pour qu'on ne soupçonne pas mon escapade.

J'admirais sa tranquillité. Et pourtant j'étais agacé de lui voir prolonger la scène pénible et ridicule.

Gabrielle tourna sur elle-même, saisit un tabouret et, les yeux hors de l'orbite, la bouche tordue, levant son bras armé, elle se jetait sur la jeune fille :

— Vous ne voyez donc pas que je vais vous tuer !

L'autre ne recula pas, n'interrompit point son travail paisible et obstiné. Pas un muscle de son visage ne bougea. Et elle dit, avec un calme terrible :

— Il faut vous contenter, Madame.

Le tabouret allait tomber sur la jolie et frêle tête blonde, si je ne l'avais arraché des mains de ma femme, jeté dans un coin. Et je pris Gabrielle, la portai, l'assis de force et, les mains sur ses épaules, je la maintins. Je m'imposais de ne rien dire de désagréable à Suzanne. Mais je lui criais intérieurement :

— Dépêche-toi donc ! mais dépêche-toi donc.

Maintenant elle se chaussait. Lentement, méthodiquement, en petite fille soigneuse, sans omettre un seul trou, elle laçait ses brodequins. Où prenait-elle tant de calme dans cette horrible scène, l'enfant si passionnée, si vibrante d'hystéries ?

Quand elle fut prête, elle sortit, disant :

— Adieu, Madame. Au revoir, Stanislas. Et merci de m'avoir défendue.

Je fis un pas pour l'accompagner. Ma femme bondit sur moi, me saisit, m'emporta presque, sans un mot. Assis en face d'elle, j'écoutais décroître le bruit des petits pas. Je songeais que nous avions fait beaucoup de tapage, que tous les domestiques devaient guetter.

Je grelottais. Quand je sentis que je n'aurais plus à protéger la jeune fille, je me glissai dans mon lit. Ma femme, au coin de la cheminée, essayait de rallumer le feu. Ses mouvements énervés, maladroits, n'y parvenaient pas. Je la regardais avec un vague sourire, sans pensée, brisé d'émotions, alourdi d'un grand besoin de dormir, irrité par le sentiment que le sommeil refuserait de venir.

Enfin, Gabrielle abandonne sa tentative. Elle vient à moi. Brusquement, ses mains prennent ma tête, ses yeux plongent dans mes yeux :

— Tu ne m'aimes donc plus du tout ?... demande-t-elle.

— Je n'en sais rien, dis-je en essayant de me dégager.

Mais elle, plus pressante :

— Qu'a-t-elle donc de plus que moi, cette fade gamine ?

— J'ai eu sa virginité.

Ma femme s'éloigne d'un pas.

— Toujours la même folie ! dit-elle... Je souffre beaucoup en ce moment ; eh ! bien, malgré toutes mes douleurs, c'est encore toi que je plains le plus.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
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De Han Ryner :

L'Homme-Fourmi
La Fille manquée
http://www.theolib.com/images/lulu/sphinx.jpgLe Sphinx rouge
Les Paraboles cyniques
L'Individualisme dans l'Antiquité
Comment te bats-tu ?
1905-pmi-2010Petit manuel individualiste
Le Cinquième évangile
Couverture de la réédition du Le Père Diogène
Pour les germanistes... Nelti

Sur Han Ryner :

Le colloque de Marseille

Autour de HR :

4è plat de couverture du n°3 d'Amer, revue finissanteUn conte d'HR
dans Amer, revue finissante
Couverture du Ryner et Jossot
dans Le Grognard...
Couverture des Un livre de Louis Prat
Couverture d'une anthologie de poèmes d'Emile BoissierDes poèmes d'Emile Boissier
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