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27 mars 2009 5 27 /03 /mars /2009 18:39

[Avant-Propos] [I] [II] [III] [IV] [V] [VI] [VII] [VIII] [IX] [X] [XI] [XII] [XIII] [XIV] [XV] [XVI]


Chapitre X

L'ivrogne et sa femme. — Le premier aveu. — Le lendemain du premier aveu.

Ma femme parut s'éveiller en sursaut quand j'entrai titubant. Dans la faible clarté de la veilleuse, je heurtai des meubles, me laissai presque tomber. Un effort de volonté me maintint debout. J'allai à la cheminée et, souriant de mon acte symbolique, lentement, d'une main qui tremblait, j'allumai toutes les bougies du sept-bras.

Puis je me déshabillai en déchirant mes vêtements trop longs à me quitter et je me couchai auprès de Gabrielle qui en une stupeur me regardait.

Je voulais l'aveu, je le voulais d'une irrésistible volonté de monomane et d'homme ivre. Je dis :

— Ecoute, tu vas avouer, et tout de suite encore.

Ma femme eut un sourire où, perspicace malgré mon état, je vis une gêne et une terreur. Mon regard dut être un triomphe. Elle implora :

— Mon ami, attendons demain pour causer, veux-tu ? Tu es fatigué, ce soir.

— Tu m'embêtes. Dis la vérité. Et ne me fais pas poser.

Je l'avais prise par le cou et je serrais furieusement.

— Stanislas, cria-t-elle, les yeux exorbités , aie du moins pitié de ton enfant : je suis enceinte !

Mes mains s'éloignèrent de son cou. Je gardai le silence un instant en songeant : « Elle est peut-être innocente, puisque l'enfant revient. » Et je revis, heureux, mon petit Stani qui sautait, qui courait parmi des herbes plus hautes que lui balancées dans un vent doux, sous du soleil. Mais voici que les images de joie s'éteignirent, et je fis tout haut ce raisonnement  :

— L'enfant, je m'en moque. Si c'est une fille, ça mentira ; si c'est un garçon, ça souffrira du mensonge féminin. Et puis, quoi  ? c'est à la mère à avoir pitié du petit, à ne pas me forcer à le tuer avec elle.

Et, d'une voix violente, je criai :

— Parle. Je le veux. C'est fini de se moquer de moi. Ah ! je te jure bien que tu vas dire la vérité.

Elle essaya de se lever. Je la saisis de nouveau par le cou, effrayée, immobilisée. Je hurlais :

— Parleras-tu, à la fin ? parleras-tu ?

Elle dit :

— Mon ami, je te jure par l'enfant qui doit venir...

Une de mes mains tomba sur sa bouche, enfonça la phrase à demi-sortie. Et je clamai :

— Je ne veux pas que tu en assassines deux !

Car je revoyais Stani sur les bras de la bonne, tout ruisselant, la tête renversée, les yeux chavirés, la bouche ouverte. Je criai encore :

— Puisque tu ne veux pas dire la vérité, tu vas mourir. D'ailleurs, tu le mérites.

La voix étranglée murmura :

— Lâche-moi, je dirai tout.

— Je te lâcherai quand tu auras parlé.

Et j'entendis ce soupir :

— Eh ! bien, oui, j'ai été sa maîtresse.

Est-ce par ma volonté, pour tenir ma promesse, que je laissai respirer la misérable ? ou mes mains furent-elle dénouées, comme sous un choc brusque, par un soudain abandon de toutes mes énergies ? Je ne sais. Mais je me revois à cet instant, affaissé comme un mort, anesthésié de souffrance et, ce qui est extraordinaire, stupéfié d'étonnement.

Après quelques minutes de non-existence effarée, je trouvai la force de prononcer :

— C'est bien, Madame ; vous partirez demain.

On me répondit :

— Comme vous voudrez.

Combien il reste d'enfantillage en nous jusque dans les situations les plus graves ! Après cette scène où il avait presque assassiné, voici que l'ivrogne dégrisé se préoccupa de sa « dignité » . Il ne se reconnut pas le droit de rester couché avec cette femme qui lui avait longtemps menti et qui fut d'abord à un autre.

Je me levai ; je gagnai ma chambre. Dans mon lit, je me mis à grelotter. La pensée glaciale m'empêchait de m'endormir. Je sonnai et j'ordonnai de faire du feu.

Il me semblait que je serais mieux hors du lit. En pantoufles et en robe de chambre, assis dans un fauteuil, je passai la nuit à tisonner. Il serait difficile de retrouver les pensées qui tournèrent, ronde puérile et affolante, dans mon pauvre cerveau.


Le matin, je fis appeler Amélie. Je la priai de ne raconter son amour. Ce récit m'intéressa comme une découverte. C'était de la vie saignante. Banale assurément, cette pauvre histoire d'abandon. Mais sa vérité la rendait bien supérieure à tous les romans absurdes dont j'amusai autrefois ma souffrance. Et puis les yeux qui pleuraient presque me semblaient vraiment beaux, et la petite bouche naïve mais tordue parfois d'ironie, me faisait rêver à la fois je ne sais quelle noblesse de tragédie finissante, et je ne sais quelle grâce puérile d'idylle qui hésite encore à commencer.

Amélie, pourtant, ne me donna pas tout ce que j'avais espéré d'elle. Ma femme devait partir aujourd'hui et j'avais cru qu'une communion de douleurs me rendrait amoureux de la jeune fille, me jetterait en ses bras, hypnotisé d'avenir, détaché du passé. Le résultat ne fut pas obtenu. Les paroles d'amour ou de haine évoquaient Gabrielle, m'irritaient contre elle. Peu à peu devenait conscient mon besoin de ne point la laisser s'éloigner sans les injures méritées. Je dis enfin à la femme de chambre  :

— Envoyez-moi Madame.

Et, en une rage qui attend, je me mis à me promener de long en large.


Elle arriva, celle qui m'avait torturé des années. Je la frappai d'abord d'un regard de haine. Mais elle avait l'air si fatigué, la ruine d'une citadelle ennemie. Ma fureur tombait, à regarder ses yeux de tristesse. Dans le négligé du matin, sa grossesse, que je n'avais pas encore remarquée, était visible et émouvante. Mon regard remonta au visage, aux yeux de larmes, à la bouche crispée qui s'entr'ouvrait péniblement ; il me sembla voir ma mère sur le point de m'adresser quelque affectueux reproche.

Elle dit, et j'entendis la voix de ma mère :

— Pourquoi m'as-tu fait appeler ? Il me semble qu'il valait mieux éviter les attendrissements ou les colères des adieux.

La chère ressemblance maternelle ! Allais-je donc en être privé pour toujours ? Oserais-je juger ma mère, la condamner, l'exiler et m'exiler d'elle ? Le petit innocent qui allait venir, qui était mon fils, le priverais-je de son père ; et la joie du premier regard dont le saluerait sa mère serait-elle, par ma faute, noyée dans les larmes ?

Une pitié me frôla, m'entoura, me pénétra. Mon âme pleura sur Gabrielle, sur le petit, sur ma mère, sur moi-même. Non, je n'aurais pas l'abominable force d'être dur à tous ceux que j'aimais, de frapper les adorés et de me frapper avec eux. Que deviendrait leur vie après ma sentence de juge irrité ? et que deviendrait ma pauvre vie ?

Je dis, d'une voix qui déjà implorait autant qu'elle accordait :

— Gabrielle, tu as assez souffert ; je te pardonne.

J'ajoutai, après une hésitation :

— Je te prie de me pardonner aussi, car la douleur me rendit follement cruel.

Sa tristesse s'éclaira d'un sourire dont la beauté réjouit ma tristesse, dont le sens me fut d'abord énigmatique. Et elle répondit :

— Je n'ai rien à te pardonner, puisque tu souffrais. D'ailleurs, je ne puis t'en vouloir de rien, puisque je t'aime.

— Moi aussi je t'aime.

Elle reprit :

— Mais je ne veux point de ton pardon ; j'exige ta confiance. Si tu ne croyais pas en moi, ma présence te serait trop douloureuse. Cette nuit, j'ai eu peur de mourir : une lâcheté m'a fait mentir. Je n'ai jamais été qu'à toi.

Je la regardais en un étonnement grandissant. Elle conclut  :

— Dis-moi que tu crois les vérités du jour, les vérités sorties de ma bouche libre, plutôt que mon mensonge de nuit et de terreur.

Comment ! Elle revenait sur l'aveu ! Après le pardon ! Pourquoi ?...

Elle devrait être heureuse, délivrée, soulagée. On n'essaie pas, après l'amputation, de regreffer au corps le membre gangrené. Mais, alors ?... Serait-elle innocente, innocente comme ma mère dont elle avait l'accent de sincérité et de tendresse, — dont la voix, décidément, ne pouvait mentir ?

Et elle frappait ce dernier coup, trop audacieux pour venir d'une coupable :

— C'est seulement si tu me crois que je puis consentir à rester avec toi.

J'ouvris la bouche. Un mauvais amour-propre allait me dicter quelque objection, m'empêcher de me rendre immédiatement à l'évidence, me faire résister en une lente reculade à la force irrésistible. Elle devina. Elle leva ses mains émouvantes, me fit taire ; puis, la droite tendue en un beau geste solennel, la gauche sur son ventre où s'agitait de l'avenir :

— Crois la femme qui t'aime ; crois la mère malheureuse qui recommence à espérer. Je ne fus jamais qu'à toi : sur notre amour et sur la vie de notre enfant, je le jure.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (romans)
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