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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 18:19

Pour saluer la réédition des Paraboles cyniques, voici la préface de Ryner à son recueil.


Les Paraboles cyniques

Préface

La vérité, nuage multiple aux métamorphoses de caprice, le dogmatique la voit comme un système de blocs que ses mains croient saisir. Lueurs flottantes et ombres qui dansent, tout ce joyeux écoulement, il s'imagine le disposer dans un ordre immuable et l'asseoir en consruction d'éternité et de nécessité. A l'entendre, il ne laisse jamais derrière lui le moindre déséquilibre, le plus léger branlement, mais son mortier de logique lie des pierres solides sur quoi disciples et successeurs monteront sans danger et bâtiront encore.

Sans peine, la critique montre de l'une quelconque des prétendues pierres qu'elle est brume ou néant : symbole lointain de l'intangible et ineffable Réalité ou rêve maladif et pesanteur vide de cauchemar. Le prétentieux édifice n'a même pas assez de consistance pour crouler ; nulle ruine n'encombre la place où l'on crut le dresser et n'empêche qu'on ne tente d'y construire des monuments successifs ; et le vent qui, l'un après l'autre, les emporte ne s'alourdit pas toujours d'un souvenir... Un philosophe l'a dit : « Rien de plus facile et rien de plus inutile que de réfuter un philosophe. »

Ainsi le dogmatisme apparaît d'abord naïveté et affirmation. A le regarder de plus près, ne devient-il pas négation et pauvreté ? La ligne, pour se purifier de toute largeur, s'y évanouit ; la surface, pour se délivrer de toute épaisseur, s'y disperse ; la pensée, pour fuir toute contradiction, y perd toute vie. Ah ! les vrais riches savent mieux jouir de la Réalité changeante. Ils ne choisissent point entre les songes merveilleux des choses. Plusieurs, pour notre joie, font flotter, aux flux et reflux du dialogue, leurs émerveillements voyageurs et leurs sourires alternés.

Mais voici les sages. Le mirage qui attire aujourd'hui les émeut du même rire que les mirages où le passé croyait se rafraîchir. Autant que les scolastiques désuètes ils méprisent la scolastique nouvelle, celle à qui leur temps donne un nom de confiance et de gloire : gnose, révélation, orthodoxie, doctrine ou science. L'armure logique qui cède à chaque épreuve et que Don Quichotte s'obstine à rapiécer et à revêtir, si elle arrête un instant leur regard, c'est comme un objet de musée bon à égayer les yeux. Mais, sous l'un ou l'autre de ses aspects sans nombre, ils aperçoivent en eux-mêmes, indéniable sauf par amusement philosophique, la montagne de l'Être qui s'affirme. Pour eux, nature, sagesse, amour, vertu, détachement, liberté, harmonie, ne sont pas, comme pour les autres hommes, des noms éblouissants ou de vains bruits ; ce sont, émus et tendus, des doigts qui indiquent les pentes du Bonheur.

Trop certaine de rester impuissante aux pays des folies prétentieuses, leur miséricorde se détourne des professionnels déformés qui, dans une gloire de lumiere railleuse, portent leurs tumeurs de doctrine, leurs bosses d'érudition, leurs callosités dociles, leurs goîtres de souvenirs mal avalés. Tournés vers le vulgaire dont l'ignorance, tant qu'elle n'est point soulevée en tempête par la haine des officiels, reste hésitante, moins agressive, parfois confiante, et dont la sottise, dans la grâce matinale, paraît curable, les sages parlent. Leur grande — mais combien rare ! — victoire, c'est de faire monter un simple à la connaissance de soi-même, à cette noble science socratique qui, d'un mot, écarte le dehors inutile et inaccessible : « Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien. » Soit pour affirmer ses certitudes pratiques, soit pour chanter le flottement de rêves que demain clergés et universités enlaidiront et paralyseront en systèmes, le sage conte volontiers, — action précise comme un beau corps de femme mais pensée dont sous un voile les traits s'estompent, les yeux brillent et le sourire s'indéfinise, — la parabole.

Dans quelque siècle, dans quelque région que vive le sage, il semble que toujours ce parfum doive émaner de lui.

Desnombreux écrits des philosophes cyniques les titres restent seuls : plusieurs indiquent nettement des recueils de paraboles. Les gestes cyniques que la légende nous a transmis, que sont-ils que des paraboles en action ? Et les mots cyniques qui nous sont parvenus, dès qu'on les considère comme des conclusions de paraboles, voici qu'ils s'éclairent d'une neuve et heureuse lumière. Son génie comique inspire à Diogène des symboles aussi frappants et presque aussi grossiers que ceux inspirés à Ezékhiel par Iahvé.

Blâmé de fréquenter les pécheurs et les publicains, Jésus répond, dans l'Evangile : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les malades, qui ont besoin de médecins. » Au même reproche Antisthène avait répliqué, d'après Diogène Laërce : « C'est chez les malades que vont les médecins. » Dans un cas semblable, Diogène de Sinope riposte : « Le soleil entre dans les latrines, et il ne se salit point. »

Il serait téméraire d'affirmer que l'une ou l'autre des trois réponses fut faite directement à des adversaires dans les circonstances que rapportent les crédules biographes. Pour l'audace d'une telle certitude, il faudrait oublier les lois de la légende et les directions familières à sa puissance transformatrice. La légende est une poésie qui dramatise. Elle fait volontiers, avec les paroles, des actions ; d'après ses livres ou ses discours elle se figure les gestes et les attitudes de l'écrivain et de l'orateur. Tel récit, sorti de la bouche d'un diseur de paraboles, devient pour elle une anecdote vécue par lui ; et les racontars sur le fabuliste Esope ne sont-ils pas un amusant recueil de fables ? Chacune des réponses qu'on vient de lire fut peut-être, non un projectile lancé à l'ennemi présent et qui attaque, mais, sur un récit qui sourit et marche harmonieux, la lueur soudaine d'une conclusion et d'une couronne.

Sans doute, d'autres paroles, présentées nues par Mathieu, par Luc ou par le VIe livre de Diogène Laërce, furent d'abord le centre et le corps de paraboles dont les vêtements bariolés, devant des yeux qui s'amusent et qui se souviendront, lentement tombent. Parmi les œuvres écrites, pour oublier quarante titres significatifs d'Antisthène et de Diogène, ne semblera-t-il pas que des paraboles vivaient dans ces Lettres amusantes où Ménippe « avait introduit des dieux comme personnages ? » Et que pouvaient être, sinon recueils de paraboles, ces ouvrages de Monime où « des inventions plaisantes enveloppaient un sens sérieux ? »

Les chrétiens qui, tantôt par indifférence tantôt par système, ont détruit un si grand nombre de livres anciens, n'ont laissé debout aucun monument de la sagesse cynique. Hardie et continue apologie de la nature et de l'individualisme, dérision de la Cité, de la Religion et de toutes les docilités qui font marcher, têtes basses, le troupeau, cette littérature devait blesser au cœur les tenants d'Antiphysie, les organisateurs de l'autorité, les professeurs de respect. Mais le fond n'était pas ici le seul scandale et plus d'un fanatique s'irrita de ce que, cinq siècles avant l'Evangile, tant de paraboles avaient été prononcées d'une signification trop évangélique pour être orthodoxe.

Quoi qu'il en soit, quand j'ai essayé de restituer la noblesse de la pensée cynique, une forme s'est imposée à moi et Psychodore, disciple de Diogène, m'a paru ne pouvoir parler qu'en paraboles.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (contes)
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