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25 mars 2013 1 25 /03 /mars /2013 12:48

Dans la foulée de l'annonce de la prochaine réunion des Amis de Han Ryner le 27 avril prochain, je mets en ligne la préface commise pour L'Individualisme dans l'Antiquité aux éditions du Sandre. Première partie aujourd'hui.


L'Individualiste et l'Antiquité

Han Ryner (1861-1938)

En hommage trop tardif à Pierre Hadot,
dont la mort survint alors que je rédigeais ce texte.

I
Philosophe ?

On a sans doute, et pendant trop longtemps, accoutumé de considérer comme seuls véritables philosophes tous ces grands bâtisseurs de vastes édifices, fondés d’axiomes, murés de logique, et destinés à contenir quelque explication totalisante du monde. Mais les palais métaphysiques qu’ils construisirent nous apparaissent souvent comme suspendus dans les nuées, et ce qui semble le plus solide lorsqu’on y est installé, prend vite la consistance d’une buée dès que l’on s’en éloigne.

En ces châteaux, certes, on ne néglige pas l’être humain et sa conduite, et au fil des enchaînements logiques, de la métaphysique découle l’éthique. Du ciel des idées générales, on fait pleuvoir sur la glèbe du quotidien quantité de préceptes moraux… quant à savoir si l’ondée fera germer la graine et donnera à la vie sa charge de fleurs et de fruits, cela n’a guère d’importance – la construction théorique se suffit à elle-même.

On ne trouvera pas ce genre de gros oeuvre dans les écrits de Han Ryner. Pis, on le voit nier la solidité des matériaux les plus nobles, et sous sa plume, moellons et mortier semblent se volatiliser en vapeurs subtiles. La logique ? « un chapitre de l’esthétique (1) ». La définition ? légitime en mathématiques, illusoire partout ailleurs (2). Quant à la métaphysique elle- même, elle est ramenée à une rêverie poétique, mouvante et imprécise, qui se doit d’échapper à toute affirmation (3) – ce qui n’a d’ailleurs rien d’une déchéance : le songe et son évanescence ne sont-ils pas aussi nécessaires à la vie humaine que les nourritures terrestres ?

Ainsi Ryner n’a point bâti de système. Demeure une éthique, dont l’exposé théorique complet tient en un volume de trois cents pages, au contenu certes dense, mais pas précisément tassé du point de vue typographique (4).

S’il abandonne la métaphysique aux contrées brumeuses du songe, sur quoi peut bien se baser Ryner pour fonder son éthique ? Se tourne-t-il vers les sciences positives ? Certainement pas. Sur la biologie, sur la sociologie, dit-il, on peut espérer fonder une politique, non une éthique (5) . Ces disciplines s’intéressent à des ensembles, et l’étude du singulier n’y est matière qu’à généralisations. Là intervient le point de vue individualiste :

L’individualiste est un homme qui a le sentiment de la réalité de l’individu et de l’irréalité de tout ce qui n’est pas individuel et singulier (6).

La conduite de sa propre vie ne regarde donc que l’individu lui-même. Elle n’a pas à s’appuyer sur des connaissances extérieures. Ryner affirme hautement l’indépendance de l’éthique face aux autres disciplines.

Dès lors l’éthique qu’il conçoit n’apparaît plus fondée que sur la connaissance de soi-même, préconisée déjà par Socrate et les sophistes, et vue, non sur le mode platonicien, comme occasion de réminiscences d’« Idées » ayant on ne sait trop où une existence indépendante, mais tout simplement comme mise au clair par chaque individu de ses capacités et de ses volontés profondes :

Le « Connais-toi toi-même » socratique ne doit pas être entendu en un sens métaphysique et platonicien. Il signifie seulement : « Connais ce que tu veux et connais ce que tu peux. » (7)

Ce travail d’introspection n’a cependant rien d’évident, et Ryner le sait bien :

Oh ! mon effarement et mon recul au premier regard sur moi. Ce que j’appelle Moi, quel chaos fou ! Cette lourdeur faite de mille passivités dénouées, est- ce un vivant ? Cet enchevêtrement de mille contradictions actives, est-ce un seul vivant ? Où suis-je là-dedans ? Qu’est-ce qui est vraiment moi, qu’est-ce qui m’est étranger ? Ah ! le tri à faire, quelle oeuvre longue et difficile (8) !

Pour commencer ce tri, la première chose à faire est de ne plus écouter les paroles extérieures, de faire « taire les voix de [son] pays et de [son] siècle », de se considérer « sous l’aspect de l’éternité » (9) . On retrouve, d’une certaine manière, la grande opposition entre la Cité et la Nature si présente chez les philosophes antiques étudiés dans L’Individualisme dans l’ Antiquité : pour connaître ma Nature, je dois repousser les voix – les lois – de la Cité.

À mesure que l’individu prend conscience de ce qu’il peut réellement, de ce qu’il veut véritablement, et s’il tient à rester cohérent avec lui-même, il modifie la conduite de sa vie, la raffine, l’harmonise, comme le sculpteur dégage la statue de sa gangue. La connaissance de soi-même et l’action sur soi-même se mêlent, et c’est là que se situe chez Ryner l’activité philosophique, qui n’est plus limitée à la seule production de discours théorique, mais prend les dimensions d’un art de vivre. Le discours théorique accompagne et soutient la « sculpture de soi », cet accomplissement de soi-même dans son existence, mais sans lui préexister.

Cela me semble très proche de ce que pointe Pierre Hadot dans Qu’est-ce que la philosophie antique ? :

[…] au moins depuis Socrate, l’option pour un mode de vie ne se situe pas à la fin du processus de l’activité philosophique, comme une sorte d’appendice accessoire, mais bien au contraire, à l’origine, dans une complexe interaction entre la réaction critique à d’autres attitudes existentielles, la vision globale d’une certaine manière de vivre et de voir le monde, et la décision volontaire elle-même ; et cette option détermine ainsi jusqu’à un certain point la doctrine elle-même et le mode d’enseignement de cette doctrine. Le discours philosophique prend donc son origine dans un choix de vie et une option existentielle et non l’inverse (10) .

Ce qu’écrit Hadot des philosophes antiques rend ainsi à Ryner la plénitude de sa condition de philosophe, et son étonnante spécificité pour un homme du début du XX e siècle : il nous apparaît non seulement comme quelqu’un qui connaît bien la pensée des philosophes antiques et « les [a pris] au sérieux au point d’en faire usage (11) », mais encore et véritablement comme l’un des leurs, partageant un mode particulier d’existence, par-delà les siècles.

Dans le lumineux exposé des Diverses sortes d’ Individualisme, que fait-il d’autre qu’établir une classification – parmi bien d’autres, sans doute – des « options existentielles » possibles ?

*

Ryner fut surnommé en son temps « le Socrate contemporain ». La comparaison est à mon sens inadéquate (12). Il n’en reste pas moins que depuis l’Antiquité, nul n’a réinvesti de manière aussi surprenante la figure du sage antique.


Notes

(1) Le Subjectivisme, éd. du Fauconnier, 1922, p. 11.

(2) Cf. Des diverses sortes d’ Individualisme, p. 123-128 de la présente édition.

(3) Cf. La Sagesse qui rit, in Un Art de Vivre, Les éditions du Pavillon, 1968, p. 32.

(4) La sagesse qui rit et Le Rire du sage, ouvrages rassemblés sous le titre Un Art de Vivre, op. cit.

(5) Cf. Un Art de Vivre, op. cit., p. 39.

(6) Des divers sortes d’Individualisme, p. 123de la présente édition.

(7) L’individualisme dans l’Antiquité, p. 70 de la présente édition.

(8) Le Subjectivisme, op. cit., p. 59.

(9) Ibid., p. 60 et 61.

(10) Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Folio essais, 2005, p. 17-18.

(11) J’emprunte l’expression à Bernard Pautrat qui l’emploie dans « Un sage turbulent », postface au Petit manuel individualiste, Allia, 2010, p. 72.

(12) Je crois qu’il manque à Ryner la pratique de la maïeutique, qui ne peut se réaliser en un livre, ni même en une conférence : la maïeutique nécessite le questionnement dans le rapport interpersonnel du dialogue. Les occasions ne manquèrent pourtant pas dans sa vie personnelle puisqu’il était très loin de vivre en reclus, mais, pour ce que nous en savons, il ne semble pas qu’il ait pratiqué cette technique socratique. Cela n’ empêche pas que la conversation, la lecture de son oeuvre et / ou l’entretien d’une correspondance aient pu grandement contribuer à aider certains à « accoucher » d’une pensée véritablement personnelle. Je pense notamment à Hem Day, fameux anarchiste belge, qui reconnut Ryner pour son « père spirituel », précisément parce que son commerce lui avait permis de dégager sa pensée propre. Il convient de distinguer un tel cheminement de celui d’éventuels admirateurs versés dans le psittacisme, voire dans l’idolâtrie – dont je crains que malheureusement Ryner eut sa part, tout particulièrement dans les années 1920.

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Published by C. Arnoult - dans Sur HR (études)
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La Fille manquée
http://www.theolib.com/images/lulu/sphinx.jpgLe Sphinx rouge
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