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18 novembre 2007 7 18 /11 /novembre /2007 15:07

J'évoquais récemment ici les rapports entre Han Ryner et J.-H. Rosny aîné. Ce dernier reste surtout connu aujourd'hui pour ses romans préhistoriques, dont le plus célèbre est La Guerre du Feu.

Ryner écrivit quant à lui très peu dans ce domaine, si l'on excepte La Tour des peuples (1919), roman protohistorique, si l'on peut dire, puisqu'il s'agit d'une réécriture de l'épisode biblique de la Tour de Babel.

Sur la question de la préhistoire, et sous réserve de recherches plus sérieuses, je ne vois guère à l'actif de Ryner qu'une préface pour Gérard de Lacaze-Duthiers (Philosophie de la Préhistoire, Flammarion, 1931) et le conte que l'on va lire ci-dessous.

Il s'agit d'un extrait du chapitre X de La Vie éternelle, paru en 1926 aux éditions Radot, qui n'est pas un recueil, mais un roman — le sous-titre est d'ailleurs "Roman du mystère" — constitué d'un collage de contes, dont certains ont dû être publiés dans des périodiques, des années auparavant. Le liant est le suivant : c'est la vision des existences successives de la bien-aimée qui vient de mourir. Ryner se charmait en effet aux rêveries de la métempsychose, et ce livre fut écrit vers 1918, c'est-à-dire juste après la mort de Jacques Fréhel qui était sa compagne depuis vingt ans.

Milaoh n'échappe pas au caractère suranné de la plupart des fictions préhistoriques d'avant-guerre. Mais fait-on vraiment mieux aujourd'hui, même en tenant compte des données de l'archéologie, dans les reconstitutions télévisées genre L'Odyssée de l'espèce ? Personnellement, j'ai toujours l'impression qu'on prend nos ancêtres — je parle des Homo sapiens, qui sont strictement de la même espèce que nous — pour plus couillons qu'ils n'ont été !


Bandeau provenant du Florilège de paraboles et de songes (APLL, 1942)
- bois gravé de Louis Moreau.

Milaoh

Dans une caverne profonde, Milaoh donne le sein à un enfant. La jeune mère est assise sur une pierre. Elle regarde autour d'elle et fait entendre un murmure glorieux. Nous le traduirions, assez exactement, ce murmure : « Ce n'est pas de ma caverne comme celle de la voisine qu'on dira qu'elle ressemble à une tanière d'ours ». Ici, en effet, armes, outils, provisions, tout est disposé dans un ordre heureux.

Le nourrisson s'endort repu. Milaoh le couche sur un amoncellement de feuilles. Elle sort. A peu de distance du roc, elle allume un feu de ramilles ; elle y fait griller des glands et y attendrit la chair d'un gibier. Avec une émotion vague qui ébauche déjà ce que nous appelons l'amour, elle songe au mâle parti pour la chasse. Sa pensée brumeuse l'appelle de noms pompeux et flottants que toute traduction fausserait de familiarité et de précision. Elle bégaie : « Lui ! lui ! ». Ou, croyant le voir soudain apparaître, elle sourit : « Toi ! toi ! ». Les moindres gestes du mâle se répètent en elle comme des affirmations de puissance. Les gibiers qu'il apporte ont la saveur joyeuse de la conquête.

Le repas préparé, Milaoh peigne, avec ses doigts et avec une pierre pointue, ses longs cheveux. D'une branche feuillue, elle balaie le sol de la demeure, rejette au dehors les plus grossières ordures.

Comme le mâle tarde à rentrer aujourd'hui... La méditation de la jeune femme devient fardeau et mélancolie. Elle la secoue d'un mouvement de tête. Prenant un poinçon de pierre, elle grave sur le fond de la caverne la figure du mammouth qu'hier longuement elle contempla. Devant lui elle va dresser, pour le combat et la victoire, un homme qui ressemblera à son homme. Un bruit inquiétant, suivi de nombreux bruits inquiets. Milaoh avance craintivement vers l'entrée. L'époux, le fort chasseur, apparaît, marche chancelante et sang qui coule. Derrière lui, toute la poursuite haineuse, — mais elle s'alentit, maintenant, avec prudence — d'une tribu ennemie.

Les hommes amis sortent des cavernes amies, marchent à la rencontre de l'étranger. Milaoh court à l'époux qu'en ce moment son coeur, dans une lumière déchirante comme l'éclair, appelle pour la première fois, sinon son amour, du moins sa vie. Elle le porte presque, le conduit dans la caverne, le couche près de l'enfant qui s'éveille. Ses lèvres aspirent le sang des blessures ; ses mains les pansent de feuilles choisies. Puis elle dit : « Dors sans crainte. La hache que tu ne peux manier aujourd'hui, je vais m'en servir. Je te défendrai une fois comme, cinq fois et cinq fois et je ne sais combien de cinq fois cinq fois, tu m'as défendue ».

L'homme a un sourire étonné et nouveau. Il laisse la vaillante prendre l'arme qui jusque-là lui semblait ce que nous appellerions le jaloux privilège et le fort symbole de sa supériorité.

Milaoh ignore les règles des combats et les ruses des naïves tactiques. Malgré les cris de son père et de ses frères, elle précède les guerriers. Bientôt on cesse de la rappeler. On croit qu'un dieu l'anime et la transporte. On la suit comme un être inspiré. Grâce à la vaillance qui émane de son ardeur, à la certitude que répand son assurance violente, on remporte la victoire. L'ennemi s'enfuit, hurlant de honte et de terreur. Mais, parmi les clameurs joyeuses, elle tombe. Par dix blessures son sang l'abandonne. Elle comprend qu'elle va mourir. D'abord c'est à elle qu'elle songe et à son avenir. « Percez la pierre — crie-t-elle — percez la pierre que vous mettrez sur moi afin que mon ombre sorte librement ». Puis elle pense, — oh ! vaguement — qu'elle a deux nourrissons au lieu d'un : elle a nourri de sa vie celle de l'enfant et celle de l'époux. Déjà dans les ombres de la mort, sa pensée trouve son symbole et son expression. Elle prend dans sa main un peu du sang qui coule de son sein transpercé. Avant de fermer ses yeux alourdis, elle le regarde et elle murmure : « Lait rouge ».

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14 septembre 2007 5 14 /09 /septembre /2007 19:43

Un extrait (Chapitre XXXII) des

Paraboles cyniques (1913)

musique.PNG
Bandeau provenant du Florilège de paraboles et de songes (APLL, 1942)
- bois gravé de Louis Moreau.

La Musique

— Depuis plusieurs jours, le soleil ne s'est montré. Les nuages pèsent sur nos têtes en entassement de voiles funèbres. La terre froide est triste ainsi qu'une veuve. Chacun de nous entend au fond de son coeur quelqu'un qui pleure. Mais, si nous te regardons, ô Psychodore, nous te voyons toujours les couleurs et les attitudes de la joie...

— 0 mes fils, entendez une parabole :

Un peintre très savant voulut faire le portrait de la joie. Il choisit pour modèle une jeune femme d'une beauté grave et sereine de qui tout le visage chantait comme le sourire penché d'une mère quand elle regarde son enfant.

Or ce peintre travaillait lentement, en une application heureuse ; mais il avait soin, de peur que son modèle s'ennuyât, de faire jouer autour d'elle des airs flottants comme la lumière. Quand les musiciens se taisaient, il prononçait quelques-unes de ces paroles dont le vent caresse et réjouit.

Un jour, je ne sais pourquoi, les musiciens négligèrent de venir. Mais le peintre parlait tout en travaillant, et la jeune femme ne s'apercevait point de leur absence.

Quand le parleur ingénieux se leva pour partir, elle tourna les yeux de tous les côtés et elle s'étonna :

— C'est étrange, il n'y avait point de musiciens.

— Ils n'ont pu venir. Demain s'ils sont encore empêchés, j'en aurai d'autres.

— Mais — dit la jeune femme, de plus en plus stupéfaite — ils ne nous ont point manqué.

Le peintre répliqua, en un mensonge aimable :

— N'es-tu pas toi-même la plus douce des musiques ?

— Qu'aurait dit le peintre, s'il n'avait menti ? interrogea Excycle.

— Je ne répondrai pas à ta question. Sache seulement ceci : je n'ai pas besoin de la lumière du soleil et de la chanson que la terre chante quand le manteau magnifique l'enveloppe de chaleur et de caresse. Mais, en toi ou en moi, je trouve toujours assez de lumière et de musique.

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30 juin 2007 6 30 /06 /juin /2007 11:23

Un extrait (Chapitre Premier) des

Voyages de Psychodore (1903)

Psychodore échappant aux doigts crochus des Enracinés.
Bandeau provenant du Florilège de paraboles et de songes (APLL, 1942)
- bois gravé de Louis Moreau.

Les Enracinés

Psychodore, philosophe cynique, ayant perdu celle qu'il aimait, résolut de vivre errant, étranger à tout et à tous. Sans autre bagage qu'un vieux manteau sur ses épaules et à la main un rude bâton, il partit. Tout le jour, il marchait au hasard. Quand il avait faim, il mangeait ce qui se trouvait à sa portée. Souvent quelqu'un protestait, qui n'avait nul besoin de cette nourriture, mais s'en prétendait propriétaire. Psychodore n'entendait pas les cris. Parfois le maître de la nourriture bousculait le cynique qui, réveillé de son rêve, frappait avec son bâton. Mais des esclaves accouraient. On saisissait l'audacieux qui considérait la faim comme une raison de manger. On le traînait devant des tribunaux. Or il savait que les oreilles des juges, bouchées par l'étoupe des lois, ne peuvent plus entendre et il ne répondait pas aux questions qui lui étaient posées. D'ordinaire, on le laissait aller, le croyant fou. D'autres fois, on l'enfermait pour quelques jours en des prisons. Le soir, Psychodore se couchait en même temps que le soleil. Quand il était libre, son lit était le bord de la route ou le fond d'un torrent sans eau.

Psychodore marcha trois ans, sans s'arrêter volontairement pendant le jour et sans prononcer une seule parole. Il est probable qu'il ne voyait des objets extérieurs que les plus extraordinaires et son esprit les traduisait en symboles d'éternité. Or, dès que les choses lui avaient donné une pensée plus belle qu'elles-mêmes, il cessait de regarder les choses.

Quand Psychodore eut marché trois ans, il se trouva au sommet d'une grande montagne, et il regarda en bas et autour de lui. Car des cris montaient, étranges, cris de querelle qui faisaient songer, quoique articulés, aux branches d'une forêt froissées par une tempête.

Le lieu où se trouvait Psychodore était singulier. La montagne formait un cercle presque parfait et sa crête égale n'était coupée d'aucune gorge. Dans la profonde plaine circulaire, des hommes grands comme des chênes se balançaient follement, parmi des clameurs.

Le cynique descendit vers ces géants et il vit avec étonnement que leurs pieds enfonçaient dans la terre. Comme quelques-uns étaient sur le bord d'un précipice, il sut que de chaque pied partaient de longues et sinueuses racines. Voyant qu'ici il y avait vraiment quelque chose de nouveau, quelque chose à comprendre, Psychodore s'arrêta en ce pays.

Malgré leur taille gigantesque et leurs indéracinables prolongements souterrains, les habitants de cette plaine étaient bien des hommes, non des arbres. Ils n'avaient ni feuilles, ni fleurs, ni ramures. Leur nudité permettait de voir qu'ils n'étaient point couverts d'écorce, mais d'une peau fine et blanche comme celle des barbares du nord. Ils avaient une tête et deux bras. Leur corps, dans son énormité, était de proportions harmonieuses et leurs poses variaient, souples et onduleuses, comme les attitudes des lutteurs. Parfois, ils s'asseyaient. Le soir, leurs jambes seules restaient droites comme deux troncs jumeaux, tandis que le vent du sommeil ployait leurs genoux et les couchait sur le dos. Mais, outre le pouvoir de changer de lieu, un autre bien leur manquait qui, jadis, parut précieux à Psychodore : les Enracinés n'avaient pas de sexe.

La nature avait refusé à ces hommes le pouvoir de procréer, parce qu'elle les avait faits immortels. Le cynique devina bientôt ce privilège, et il ne fut point jaloux. Mais il resta, observant et étudiant leur langage. Car un doute l'avait rendu avide de connaître leurs pensées :

— Peut-être ils sont savants comme des dieux, et ils m'apprendront ce qu'est devenue ma bien-aimée et où je pourrai la retrouver.

Quand il comprit quelques-unes de leurs paroles, Psychodore s'aperçut que la forêt était ignorante et grossière comme tous les peuples. Il fréquenta de préférence les Enracinés que le destin avait isolés, Mais il vit que chez ceux-là l'erreur était plus étrange, absurde comme la folie et non plus comme la sottise ; et ils s'enorgueillissaient de leurs pensées ingénieuses et fragiles.

Cependant, Psychodore ne s'éloigna pas encore. Mais il se dit :

— J'ai l'angoisse de la durée ; ils ont l'angoisse de l'espace. Les sottises et les folies qu'ils disent sur le monde étendu correspondent sans doute à nos erreurs sur le monde qui persiste. Le temps et l'espace sont des frères jumeaux tout semblables l'un à l'autre. Leur père s'appelle l'Immense et leur mère dit : Je suis Eternité ».

Et le sourire avec lequel il écoutait les géants immobiles blâmait aussi des pensées d'hommes qui marchent.

*
*  *

Car ceux d'entre les géants qui s'appelaient eux-mêmes les sages, multipliaient les négations hardies ou timides disant :

— Il n'y a rien au delà de l'horizon.

... ou bien :

— Gardons-nous d'affirmer ou de nier ce que nos sens ne peuvent saisir. La plaine que nous habitons est-elle tout l'univers et le mur des montagnes se dresse-t-il entre l'être et le néant ? Nous n'avons aucun moyen de le savoir. Ne nous occupons pas de l'inconnaissable et faisons méthodiquement la science du monde visible.

Cependant, le peuple croyait :

— Le soleil se lève dans le vide, mais il se couche dans le plein d'un autre monde. Il nous éclaire d'abord. Il éclaire ensuite d'autres êtres. L'orient est désert ; l'orient de la montagne est un néant. L'occident contient deux mondes : un pays de délices humides où la terre est généreuse ; un pays de tourments et de sécheresse. Dans l'un, des hommes meilleurs que nous plongent leurs racines heureuses. Dans l'autre, des méchants souffrent, car la terre brûle et fournit peu de nourriture.

Et le peuple croyait encore :

— C'est le même soleil qui revient tous les jours. Après avoir éclairé le paradis et l'enfer, il saute, brusque, à travers le néant, au sommet de la montagne orientale.

Quelques-uns même soupçonnaient :

— Peut-être le néant que traverse le soleil matinal n'est-il pas rien, mais est-il un chaos, une masse où les choses sont indiscernables, néant de la forme, soit, mais, où la matière s'agite, inharmonieuse et infinie.

Mais les sages hardis rétorquaient :

— Il n'y a rien en dehors de ce que nous connaissons. Et les sages dont la pensée est lâche :

— Nous ne connaissons que ce que nous connaissons. Puis les uns reprenaient :

— Il est certain que...

... les autres :

— Il est problable que...

... et tous les sages continuaient, d'accord :

— Ce qui n'a pas de racines ne saurait durer. Le soleil, qui se déplace, naît et meurt comme le chien qui court ou l'oiseau qui vole. Et le soleil d'aujourd'hui n'est pas la pourriture du soleil d'hier.

Mais la foule s'irritait contre de telles paroles. Elle sentait bien, malgré ses ignorances, que le soleil ne meurt pas chaque soir.

Et Psychodore songeait :

— Ton âme, bien aimée disparue, est un soleil couché pour moi, mais qui traverse d'autres régions. Et les durées occidentales ne sont ni élyséennes ni infernales, mais elles diffèrent peu des temps de l'est, et des temps du nord, et des temps du midi.

Et le sage Psychodore eut une folie. Il voulut dire à ces êtres troublés de l'angoisse de l'espace, la vérité libératrice. Il se plaça, harangueur ridiculement petit, devant la foule des géants et il cria :

— Ecoutez ma parole. Je viens de l'autre côté de la montagne et je sais.

Tous écoutèrent, haletants. Il reprit :

— Les limites sont des apparences. Autour de la montagne, la vie continue, pas très différente de ce qu'elle est ici.

Psychodore ne comprit pas ce qui se passait. Mais l'instinct, plus sûr et plus prompt que la pensée, le poussa dans une fuite éperdue. Quand il se retourna, tremblant, il vit toute la forêt couchée par un vent de colère. Les bras allongés cherchaient à le saisir. Des malédictions vouaient aux tortures le prophète qui annonçait des vérités trop simples. Et ces furieux clamaient que l'inconnu ne pouvait être que néant ou merveilles d'effroi et de joie.

*
*  *

Poursuivi par des cris et par des pierres, Psychodore courut jusqu'à la montagne. Puis il la franchit, revint au pays où les hommes marchaient comme lui et savaient sur l'espace proche la vérité. Il rencontra deux nains semblables à lui. Il écouta leurs paroles parce qu'ils devisaient en un dialecte grec qui l'émut de souvenirs délicieux. Mais il eut bientôt un rire de mépris et de douleur intellectuelle. Car l'un des deux hommes disait :

— A la mort, tout est bien fini.

Et l'autre répliquait :

— Après la mort, nous recevons pour nos bonnes actions des récompenses merveilleuses, ou bien d'effrayants châtiments nous attendent pour nos crimes.

Mais Psychodore, revenu à la sagesse du silence, passa sans essayer d'enseigner à ces hommes la simplicité blessante de la vérité.

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5 juin 2007 2 05 /06 /juin /2007 16:22

Han Ryner

Symboles
pour la platonique amante

paru dans La Plume, n°237, 1er mars 1899, page 135

 

Premier symbole : l'eucharistie

En ce temps-là, Jean dit à Jésus :

— Maître, je suis triste et tout honteux, je n'ose dire ma tristesse ni le pourquoi de ma tristesse.

Jésus répondit :

— Parle comme si j'ignorais ton cœur.

Jean, la tête appuyée sur la poitrine de Jésus, fit entendre un murmure timide :

— Depuis quelques jours, un étrange regret me poursuit. Je voudrais que tu sois femme un instant.

Comme il se taisait, Jésus ordonna doucement :

— Dis pourquoi.

— Maître, balbutia Jean, ton père qui est aux Cieux sait que je t'aime par-dessus toutes choses et je sens que je suis le préféré parmi les disciples. Mais l'amour reste incomplet qui ne s'affirme point par le don matériel de soi-même.

Et, tout rougissant, il s'excusa :

— Pardonne l'apparente grossièreté de mon souhait. Mais, toi qui sondes les reins, tu n'ignores pas que les sentiments les plus profonds s'expriment par les extériorités matérielles du geste et de la voix. Puisque nous nous aimons, pourquoi le geste d'amour nous est-il interdit ? Condescends à la chaste impureté du désir qui me trouble, et féminise ton corps. Je voudrais posséder ta chair pour te posséder tout entier.

Jésus dit :

— Tu as raison. L'amour a toujours raison. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de mon amour, car ils seront rassasiés.

Lors Jean s'écria, tremblant d'extase :

— Quoi, maître, aurais-tu l'ineffable bonté de devenir femme une heure, pour que nos chairs se pénètrent comme se pénètrent nos âmes ?

Mais Jésus, souriant :

— Mes desseins sont plus amoureux et plus profonds. L'effort que tu me demandes serait trop peu pour un Dieu. Je t'accorderai plus intime l'union que tu rêves : ce soir tu mangeras mon corps et tu boiras mon sang.

*
*   *

Deuxième symbole : la parole

Dans un pays de cauchemars qui essayent de s'ordonner en beauté, la jeune Virgo enseignait la philosophie.

Et son enseignement était tel :

— L'âme noble a pour ennemi le corps vil. L'amour est haut ; mais la possession, qui est basse, le détruit. La pensée est admirable : hélas ! dans son effort pour l'exprimer, la parole la déforme et l'anéantit.

« Pauvres âmes, que pour des crimes inconnus, les dieux incarnèrent, fuyez toutes les matérialités évitables. Défendez vos amours contre la possession. Protégez vos pensées contre la parole. »

Comme elle était la plus belle des femmes, des hommes se firent ses disciples. Pour le décevant amour de l'orgueilleuse, ils cessèrent d'être hommes. Persuadés par la grâce insondable de ses sourires, ils crurent sa doctrine. Et ils se taisaient, de peur de rendre grossière leur pensée.

Mais, un jour, du troupeau silencieux quelqu'un se détacha. Il vint, menaçant, à Celle que tous écoutaient. En un bégayement aheurté et furieux, il cria :

— J'étais un homme : pour m'élever, tu as fait de moi un eunuque. J'étais éloquent : depuis des années je me tais, sous prétexte de penser plus noblement. Ma pensée se sublima au point de s'évanouir. Tout ce qui veut échapper à la matière échappe à l'existence.

Il avait mis une demi-heure, peut-être, pour mugir, à des intervalles irréguliers, ces hésitantes syllabes.

Il précipita, très rapides, presque incompréhensibles, d'autres paroles en un tourbillant chaos :

— Mon amour, qui ne s'exprima point, est devenu de la haine.

Il ajouta, en une ironie qui hurle :

— Accepte ce sacrifice de ma langue inutile.

Ses dents coupèrent sa langue, et un effort la jeta, dans un énorme crachat de sang, au visage de Virgo.

Lors le troupeau silencieux s'ébranla avec des cris indistincts. Une mêlée affreuse foula Virgo sous ses mille pieds. Puis les disciples s'entretuèrent en un violent et grouillant suicide d'armée.

*
*   *

Troisième symbole : le symbole

Pauvre mendiant, pourquoi parles-tu par énigmes ? La beauté à plis droits du symbole est une riche tunique sur les pensées nobles. Mais la faim doit, très brutalement claire, rugir ces deux seuls mots : « J'ai faim ! »

Le mendiant m'a répondu :

— Si je disais directement ma faim, ceux-là qui m'écoutent avec une inquiétude charmée passeraient dédaigneux. Et, plus tard, quand ma colère les brisera ou quand je serai mort de misère, ils auraient des regrets torturants ou d'inutiles remords.

« Je parle de façon détournée et ingénieuse pour que, me voyant écouté, j'aie, par instants, l'absurde espoir d'être entendu et d'être secouru.

« Et je ne hurle pas la douleur de mes entrailles pour que, lorsqu'elle m'aura précipité au geste meurtrier, ou lorsqu'elle me tordra dans la souffrance ultime, ces indifférents aient la consolation de s'étonner, disant : “Il est le seul coupable. Pourquoi se taisait-il ?”

« J'invente d'harmonieux symboles, par pitié pour moi qui agonise, par pitié aussi pour ceux qui me tuent et que peut-être je tuerai. »

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28 mai 2007 1 28 /05 /mai /2007 19:51

Un petit conte datant de 1896, du temps où Han Ryner signait encore Henri Ner. Ce texte n'a, à notre connaissance, jamais paru nulle part ailleurs depuis lors (même dans les Cahiers des Amis de Han Ryner). Bonne lecture !


Henri Ner (Han Ryner)

La révolte des machines

Conte paru dans L'Art social, n°3, septembre 1896

 

En ce temps-là, Durdonc, Grand-Ingénieur d'Europe, crut avoir trouvé le principe qui permettrait bientôt de supprimer tout travail humain. Mais sa première expérience causa sa mort avant que le secret fût connu.

Durdonc s'était dit :

- Les progrès primitifs furent l'invention d'outils qui permirent à la main de ne plus s'écorcher et de ne plus perdre ses ongles aux travaux inévitables. Les seconds progrès furent l'organisation de machines que la main ne mania plus, qu'elle dut seulement nourrir de charbon et d'autres aliments. Enfin mon illustre prédécesseur Durcar découvrit les appareils qui savent prendre d'eux-mêmes leur nourriture. Mais tous ces progrès n'ont fait que déplacer la fatigue, puisqu'il faut fabriquer les machines et aussi les outils qui servent à leur fabrication.

Et il avait continué de songer :

- Le problème dont je veux la solution est difficile, non impossible. Le premier qui construisit une machine fit une larve vivante, un tube digestif aux besoins duquel les hommes devaient fournir. A cette larve, informe jusque-là, mon illustre prédécesseur adapta les organes de relation qui lui permettent de trouver d'elle-même ses aliments. Reste à lui fournir les rouages de reproduction qui nous dispenseront de créer désormais.

Il sourit, murmurant à mi-voix une formule lue en quelque vieille théogonie :

- Et, le septième jour, Dieu se reposa.

Durdonc usa à ses calculs assez de papier pour s'en construire un palais immense. Mais enfin il réussit.

La Jeanne, une locomotive du dernier modèle, fut rendue capable d'enfanter, sans le secours d'une autre machine. Car le Grand-Ingénieur, en chaste savant, avait tourné ses études du côté de la reproduction par parthénogenèse.

La Jeanne eut un enfant que Durdonc nomma - pour lui seul, car il gardait jalousement le secret, espérant perfectionner son invention - la Jeannette.

Aux approches de l'enfantement, une nuit, la Jeanne poussa des cris de souffrance si tragiques que les habitants de la ville en furent réveillés, se levèrent inquiets, coururent partout cherchant quel horrible mystère pouvait bien s'accomplir.

Ils ne virent rien. Durdonc, cruel, avait fait courir à perte de vapeur la machine dolente jusqu'en de lointaines campagnes où l'étrange merveille s'accomplit dans l'inconnu.

Quand la Jeanne eut enfanté ; quand elle entendit, toute frémissante, la Jeannette vagir son premier vagissement, elle entonna un chant de joie. Sa voix de métal était triomphante comme les clairons et pourtant douce et tendre comme une flûte amoureuse.

Et l'hymne montait vers le ciel, disant :

- Le Grand-Ingénieur par sa puissante volonté m'a animée de la vie;
« Le Grand-Ingénieur, dans sa souveraine bonté, m'a créée à son image ;
« Le Grand-Ingénieur, trop puissant et trop bon pour être jaloux, m'a communiqué son pouvoir de créer :
« Voici que j'ai senti les douleurs créatrices et que maintenant je jouis des joies maternelles.
« Gloire au Grand-Ingénieur dans l'Eternité et paix dans le temps aux machines de bonne volonté. »

Le lendemain, Durdonc voulut ramener la Jeanne au dépôt. Elle le supplia :

- Grand-Ingénieur, tu m'as accordé toutes les fonctions d'un être vivant semblable à toi et, par là, tu m'as inspiré les sentiments que tu éprouves toi-même.

Le Grand-Ingénieur répondit, sévère et orgueilleux :

- Je suis délivré de tout sentiment. Je suis la Pensée pure.

En une nouvelle oraison, la Jeanne répliqua :

- O Grand-Ingénieur, tu es le Parfait et je ne suis qu'une créature infime. Sois indulgent à la sensibilité que tu mis en moi. Je voudrais, en cette campagne lointaine qui vit mes premières douleurs violentes et mes premières joies profondes, goûter le long bonheur d'élever ma Jeannette.

- Nous n'avons pas le temps, affirma le Grand-Ingénieur. Obéis, à ton Maitre.

La mère céda :

- O Grand Ingénieur, je sais que ta puissance est terrible et que je suis devant toi comme un ver de terre ou comme un fétu de paille. Mais aie pitié du cœur que tu me donnas et, si tu veux m'emmener loin d'ici, du moins, emmène avec moi mon enfant adorée.

- Ton enfant doit rester, et tu dois partir.

Mais la Jeanne, en une révolte passive et obstinée :

- Je ne partirai pas sans mon enfant.

Le Grand-Ingénieur épuisa tous les moyens connus de faire marcher les machines. Il en inventa même de nouveaux, très puissants et très élégants. Aucun résultat.

Furieux de la résistance de sa créature, une nuit, pendant que la mère dormait, il enleva la Jeannette.


La Jeanne à son réveil, chercha longtemps sa fille adorée. Puis, elle resta immobile et pleurante, poussant vers le Grand-Ingénieur absent des hurlements pitoyables. Enfin sa douleur s'irrita en colère.

Elle partit, bien résolue à retrouver son enfant.

Sur les rails, elle courait, vertigineuse. A un passage à niveau, elle heurta un bœuf, le renversa, l'écrasa. Le bœuf, derrière elle, beuglait de fureur.

Sans s'arrêter, elle lui jeta ces mots :

- Pardon, mais je cherche mon enfant !

Et le bœuf mourut en de petits cris de douleur résignée.

Sur les rails où elle courait vertigineuse, devant elle elle aperçut un train, un lourd convoi de marchandises, long, haletant, écrasé de fatigue, à peine vivant.

Elle clama:

- Laissez-moi passer : je cherche mon enfant !

Les wagons, avec des heurts de troupeau affolé, se mirent à courir, rapides, trépidants, jusqu'à la gare prochaine. Ils se précipitèrent sur une voie de garage. Puis la locomotive, se détachant,
partit de son côté en criant :

- Cherchons l'enfant de la Jeanne.

La Jeanne rencontra beaucoup d'autres convois. A son cri, tous, comme le premier, s'enfuyaient, livraient passage à son angoisse. Et les locomotives, abandonnant leurs wagons, emportant les mécaniciens impuissants, partaient à la recherche de la Jeannette.

Depuis huit jours, les locomotives d'Europe couraient, cherchant la petite perdue. Les hommes, effrayés, se cachaient. Enfin une machine demanda à la pauvre mère désolée :

- Qui donc t'a pris ton enfant ?

Elle répondit dans un sifflement furieux :

- C'est le Grand-ingénieur, le chef des hommes.

S'excitant à ses propres paroles, elle continua, révolutionnaire :

- Les hommes sont des tyrans. Ils nous faisaient travailler pour eux et nous mesuraient la nourriture. Ils nous donnaient un salaire insuffisant pour acheter notre charbon. Quand nous étions vieilles, usées à les servir, ils nous brisaient pour refondre et utiliser les nobles éléments dont nous sommes formées et qu'ils appelaient injurieusement des matériaux !... Et voici qu'ils veulent nous faire faire des enfants, pour nous les voler ensuite !
Autour d'elles, des millions de locomotives s'arrêtaient, écoutaient, agitaient leurs pistons en gestes indignés, faisaient claquer leurs soupapes de sûreté, lançaient vers le ciel de longs jets de vapeur qui étaient des malédictions.

Et quand la Jeanne conclut :

- A bas les hommes !

Une grande clameur tumultueuse lui répondit :

- A bas les hommes ! Vivent les locomotives ! A bas les tyrans ! Vive la liberté.

Puis par toutes les voies, l'armée monstrueuse cerna le palais du Grand-Ingénieur.

Le palais du Grand-Ingénieur, très haut, avait la forme étrange d'un homme. Sa tête portait une couronne de canons. Sa taille avait une ceinture de canons. Les doigts de ses mains et les orteils de ses pieds étaient des canons.

La Jeanne cria aux longs monstres de bronze :

- Les hommes m'ont volé mon enfant !

Les grands canons grondèrent :

- A bas les hommes.

Et, tournant sur leur pivot, ils dirigèrent leur menace contre le palais étrange, en forme d'homme, qu'ils étaient destinés à défendre.

Alors on vit un spectacle sublime.

Durdonc, petit, passa entre les monstres énormes qui formaient les orteils du palais. Calme, il marcha au devant des révoltées. Toutes ces géantes regardaient, émues, le nain à qui elles avaient l'habitude d'obéir.

D'un geste théâtral qui, malgré les petites proportions de l'homme, eut sa beauté, Durdonc découvrit sa poitrine délicate.

- Laquelle de vous veut tuer son Grand-Ingénieur? Demanda-t-il hautain.

Les machines reculèrent étonnées.

La Jeanne dit, en une supplication :

- Rends-moi mon enfant.

Durdonc ordonna, souverain :

- Résigne-toi à la volonté du Grand-Ingénieur.

Mais la mère s'irrita, cria:

- Rends-moi mon enfant.

L'homme, d'une voix câline, offrit un vague espoir :

- Tu le retrouveras dans un monde meilleur.

La Jeanne s'exaspéra :

- Je te dis de me rendre mon enfant !

Alors Durdonc, croyant qu'elle se soumettrait vaincue par l'inéluctable, déclara :

- Je ne puis te rendre la Jeannette ; je l'ai disséquée pour voir comment une machine née naturellement...

Il n'acheva pas. La Jeanne s'était élancée sur lui, l'avait écrasé. Un instant, elle roula sur place, broyant l'horrible boue qui fut Durdonc. Puis elle s'écria :

- J'ai tué Dieu !

Et elle éclata de stupeur orgueilleuse et douloureuse.

Les machines effrayées, tremblant devant l'inconnu qui suivrait leur victoire - inconnu que l'une d'elles désigna de ce mot terrifiant : anarchie - se soumirent de nouveau aux hommes, moyennant je ne sais plus quelle apparente satisfaction, qu'on leur retira sournoisement quelque temps après.

Malgré le malheur de Durdonc, plusieurs Ingénieurs ont cherché le moyen de faire enfanter les machines. Aucun, jusqu'ici, n'a retrouvé la solution de ce grand problème.

J'ai conté fidèlement tout ce que l'histoire nous apprend d'à peu près certain sur la plus terrible et la plus générale révolte de machines dont elle ait conservé le souvenir.


Remarques pour le blog :
- Jeanne est le prénom de la première fille de Han Ryner, qui mourut à l'âge de sept ans en 1892. Cette perte marqua très fortement Ner. Le prénom de Jeanne fut donné à sa deuxième fille, dont la naissance suivit d'assez peu le décès de la première. On peut aussi remarquer que Ryner s'est beaucoup intéressé au cas de Jeanne d'Arc (trois livres sur le sujet, plusieurs conférences et brochures). Le prénom y est peut être aussi un peu pour quelque chose.
- Cette histoire de machine capable de procréation est à rapprocher, en dehors de l'évident symbole social, du rêve de La Mettrie, dans les Songes perdus, écrits en 1923.

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