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11 février 2009 3 11 /02 /février /2009 19:43

On a déjà pu lire ici un "songe de La Bruyère" extrait d'un des meilleurs bouquins de Han Ryner : Songes perdus (toujours disponible — le stock prend la poussière).

Remontons un peu dans le temps et voyons rêver Diogène de Sinope, Diogène le Cynique, celui que le Père Diogène voulut prendre pour modèle. A propos de Diogène, allez faire un tour dans le Cabinet de Curiosités de Eric Poindron, une catégorie lui est consacrée ! Et sur la philosophique cynique en général, de bien belles choses sur le site du G.R.O.M.E.C.K. ...

Quant à l'apologue que vous allez lire, je me garderai bien d'en donner mon interprétation, mais vous trouverez à la suite du texte quelques indications sur les références antiques employées par HR.


Les Filles de Thespius, huile sur toile
de Gustave Moreau (commencé en 1853) — détail.

VII

Un Songe de Diogène

Diogène avait demandé à Platon un cotyle de vin ; Platon lui envoya une amphore, soixante-douze fois sa demande. Diogène, ayant descellé le vase, but le peu de vin qu'il désirait. Puis, à l'heure où les disciples étaient nombreux dans les jardins d'Akadémos, il rapporta l'amphore presque pleine.

— O Platon — dit-il — si quelqu'un te demandait combien font deux et deux, tu répondrais, je crois, qu'ils font cent. Tu réponds et tu donnes toujours plus qu'on ne veut. Celui qui accepte tes présents ou tes paroles devient ivre et incapable de marcher ou de parler en homme.

Platon levait la main dans le geste qui annonce la réplique. Et il souriait des yeux et des lèvres. Mais Diogène ajouta, parmi des pas de fuite et la tête seule tournée vers l'ennemi :

— Laisse, ô torrent, que j'évite les débordements d'une réponse généreuse qui, prétendant me rafraîchir, me noierait dans son abondance.

Tous rirent. Le bruit des rires ne permettant pas à Platon de se faire entendre, il feignit de rire aussi longtemps que les autres. Tard et pour un absent il dit enfin :

— Mes présents sont trop grands, en effet, pour des enfants sans raison ; mes dons sont démesurés dès qu'ils s'adressent au fou qui ne sait pas être sa propre mesure.

Le propos fut rapporté à Diogène. Il admira que Platon eût su, cette fois, être précis et concis comme un cynique. Et, la nuit qui suivit, il fut visité d'un songe :

*
*  *

Socrate parlait devant de nombreux jeunes gens. Parmi les auditeurs, se trouvait Antisthène, futur maître de Diogène.

Or Socrate, ivre du bruit d'on ne sait quels corybantes intérieurs, prononçait un long discours tantôt plaisant, tantôt enthousiaste et lyrique.

Antisthène essayait parfois de l'interrompre. Les autres, charmés d'une éloquence où alternaient les noblesses tragiques et les familiarités satyriques, faisaient taire Antisthène avant que Socrate eût remarqué son impatience.

Quand enfin le vieillard s'arrêta, Antisthène dit :

— O maître du court parler, tu as oublié ton art aujourd'hui, et la brachylogie, et les questions nettes, et les réponses précises.

— C'est peut-être que les neuf Muses se pressaient autour de mes lèvres, envieuses d'avoir chacune sa place dans mon discours caressant et dans mon baiser.

— Neuf pucelles à la fois, c'est beaucoup — dit Antisthène. Que ne renvoyais-tu les plus exigeantes ?...

Mais Socrate :

— Blâmeras-tu ton patron Héraklès qui, la même nuit, engrossa cinquante vierges ? Pour moi, je suis faible à l'ordinaire et stérile comme une sage-femme. C'est pourquoi, les jours où je me laisse entraîner, j'ai à dépenser beaucoup d'économies de chasteté ; ma vieillesse ressemble à un torrent de jeunesse et je n'ose repousser aucune des amoureuses qui se présentent.

Aristippe était là. Il dit, tout sourire :

— Tu as raison, ô Socrate. Pâris, qui eut la lâcheté de choisir entre trois déesses, attira sur sa patrie et sur lui-même des maux terribles. Quant â toi, Antisthène, si jamais tu diriges ton désir vers l'une des muses, elle fuira ton amour grossier. Les muses ne sont pas des ignorantes ; elles savent que les choix d'Eros injurient l'élue autant que les délaissées. Qui n'accueille pas toutes les joies se rend incapable de comparer et de savoir combien chaque joie reste unique, combien le présent est toujours supérieur à tout passé et à tout avenir. Mais chaque passé fut un présent éminent et chaque avenir montera sur le sommet glorieux qui s'appelle Présent.

Socrate allait peut-être blâmer Antisthène ensemble et Aristippe. Mais celui-ci dit encore :

— Les femmes de Sparte ont raison, qui aiment les seuls débauchés. L'homme qui ne s'est pas exercé avec beaucoup, comment en satisferait-il une et lui paraîtrait-il, à chaque baiser, un homme nouveau ?...

Comme Diogène devant Platon, Aristippe s'enfuit devant Socrate et devant Antisthène. Mais il lançait, dans sa fuite, ce dernier trait :

— Une est plus exigeante que toutes.

*
*  *

Diogène, à demi réveillé, se rappelait encore à demi son rêve. Diogène, à demi ensommeillé, se rappelait déjà à demi sa querelle avec Platon. Dans un haussement d'épaules qui rejeta le songe, léger fardeau, il demanda, dédaigneux :

— Quel rapport y a-t-il entre toutes ces choses ?

Ses yeux se refermèrent une seconde. Dans un soleil soudain, il vit, qui se balançait, un de ces filandres qui charment l'atmosphère d'automne. Et une voix prononça, lointaine, tombante, qui ne veut être entendue d'aucune oreille vulgaire, qui veut être à peine devinée par les plus subtils :

— Les Muses aiment les liens qui flottent dans une flottante lumière.


Notes :

L'anecdote du vin envoyé à Diogène par Platon est tirée de Vies et doctrines des Philosophes illustres par Diogène Laërce, au livre VI, § 25. En voici la traduction par Marie-Odile Goulet-Cazé dans l'incontournable édition de La Pochothèque (1999) :

Un jour Diogène demanda à Platon du vin, et en même temps aussi des figues sèches. Platon lui envoya un plein vase de vin. Diogène lui dit : « Toi si on te demandait combien font deux et deux, répondrais-tu vingt ? Ainsi, tu ne donnes pas en fonction de ce qui t'est demandé, pas plus que tu ne réponds à la question qui t'est posée. ». De surcroît il se moquait de Platon sous prétexte que c'était un intarissable bavard.

On voit que le sens est peut-être un peu plus large que celui retenu par Ryner. Diogène critiquerait la parole de Platon autant sur sa nature que sur son abondance, puisque Platon fournit le vin mais pas les figues. Non seulement il ne répond pas à la demande de son interlocuteur mais il l'enivre en le faisant boire à jeun ! De toute façon Ryner ne retient pas l'histoire des figues et s'en tient à la boisson.

On peut consulter des traductions de Diogène Laërce sur deux sites pléthoriques pour ce qui est des textes antiques : ceux de Philippe Remacle et de Ugo Bratelli.

La "brachylogie" peut désigner une figure de rhétorique précise (une variété d'ellipse), mais Ryner utilise sans doute ce mot comme la transposition directe du grec βραχυλογια (attesté notamment chez Platon), c'est-à-dire la concision dans le discours ou le style.

Les neuf Muses dans l'Antiquité grecque sont très agréablement présentées sur le site pédagogique Musagora.

Les cinquante vierges engrossées par Héraklès le furent avant que celui-ci n'entame ses douze travaux. Il s'agit des filles du roi Thespios qui hébergea gracieusement le demi-dieu durant cinquante nuits. Ryner donne à Hercule une solidité de reins qui n'est pas attesté par tous les récits. En effet, d'aucuns ramènent la mesure à une demoiselle par nuit. On trouvera d'autres détails, et notamment les noms de la progéniture, sur le site Mythologica.fr. On a en outre pu constater plus haut que l'épisode inspira Gustave Moreau (réclame gratuite offerte par le blog HR : « Un séjour dans la capitale ? Ne manquez pas le musée Gustave Moreau, 14 rue de La Rochefoucauld, Paris IX ! »).

Le mot d'Aristippe est lui aussi tiré de Diogène Laërce (livre II, § 67). Traduction (toujours par M.-O. Goulet-Cazé à la Pochothèque) :

Un jour que Denys lui avait demandé de choisir une courtisane parmi trois qui étaient là, il les emmena les trois en disant : « Ce ne fut pas un avantage pour Pâris d'en préférer une seule ».

On se souvient que Pâris, désignant Aphrodite comme la plus belle des déesses, au détriment d'Héra et Athéna, déclencha la guerre de Troie.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (contes)
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