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23 septembre 2008 2 23 /09 /septembre /2008 20:13

Un extrait des Voyages de Psychodore dédié aux honnêtes cambrioleurs*, et sans doute plus encore à tous les épouvantails faisant fonction.

Si vous êtes habitué-e de ce blog, vous pûtes déjà faire connaissance avec Psychodore à cet endroit-ci et à cet endroit-là. Les pérégrinations du cynique sont également disponibles en version (mauvais, hélas !) papier.

* On parle d'un cambrioleur non seulement honnête mais assez illustre dans un récent billet des Ames d'Atala, et aussi beaucoup plus en détail sur ce blog.


Chapitre XII

La fonction

Hostile aux passants, toute hérissée d'épines, une haie séparait le verger de la route. Psychodore avait faim et avait soif. Les fruits furent pour lui ce que sont pour un jeune homme des courtisanes qui appellent.

Il prit son élan et, s'aidant de son bâton, d'un bond il franchit la haie.

Tandis qu'il mangeait un délicieux raisin, il entendit une lamentation. On eût dit d'un chien qui pleure. Le philosophe regarda autour de lui, et il ne vit ni homme ni bête.

Il cueillit un nouveau fruit. La plainte se changea en un cri, menace violente et qui voudrait être une parole articulée et qui, n'y parvenant point, s'irrite de son impuissance.

Un mot, enfin, fut hurlé :

— Voleur !

Psychodore chercha quel propriétaire ou quel imbécile pouvait ainsi l'injurier. Il découvrit seulement un de ces épouvantails que les jardiniers perchent sur un arbre pour effrayer les oiseaux. Sous un manteau flottant à tous les vents, c'était la rigidité sèche d'une botte de paille. Pourtant des chiffons tassés faisaient au mannequin une tête rudimentaire et aussi d'énormes bras difformes qui tenaient maladroitement un arc armé de sa flèche.

Le manteau de l'épouvantail était vieux et troué. Mais il était de laine bise et depuis longtemps le cynique regrettait de n'avoir trouvé dans les ruines qu'une soie pourpre. Psychodore grimpa sur l'arbre et changea de vêtement avec la botte de paille qui par trois fois l'injuria :

— Voleur ! voleur ! voleur !

Mais le philosophe, assis sur une forte branche, mangea des fruits de l'arbre ; et, quand il fut rassasié, il fit à son ennemi ce discours souriant :

— Je te plains, apparence d'homme, pauvre être d'obéissance passive. Je te plains, ô naïf, ô inachevé, qui as pris au sérieux ta fonction. Voici que tu t'es créé parmi les tourments une âme servile. Si Socrate, jugeant les généraux des îles Arginuses, avait pris au sérieux sa fonction de juge — la fonction du juge, je le sais par de nombreuses expériences, c'est de condamner — Socrate, ce jour-là, n'eût pas valu mieux que toi.

L'épouvantail n'écoutait pas. Un gardien ne doit entendre que la voix de ses chefs. Le souvenir de leurs ordres doit bruire toujours présent à ses oreilles, les assourdir à toute parole venue d'ailleurs et construire l'unité rigide de sa conscience.

Sur la botte de paille, la boule de chiffons répétait, en cris de plus en plus aigus :

— Voleur ! voleur ! voleur !

Les bras informes frissonnaient, s'agitaient. Ils finirent même par lancer la flèche. Ils étaient maladroits : la flèche atteignit un fruit, qui tomba à terre avec un bruit mort.

Psychodore, descendu de l'arbre, allait quitter le verger, quand le propriétaire survint. Il aperçut le voleur et marcha furieux sur lui. Mais, comme il passait près de l'épouvantail, il s'entendit appeler. Il leva les yeux et vit le mannequin agiter ses bras. L'inattendu de cette vie gesticulée et parlée effraya l'homme, qui tomba évanoui.

*
*  *

Le lendemain, Psychodore revint au verger. Il salua l'épouvantail de ces mots railleurs :

— Réjouis-toi, ô homme ordinaire, ô animal social. Je viens voir si ta conscience et tes efforts t'ont donné enfin des jambes pour poursuivre ceux qui osent manger sans la permission de ton maître.

Pendant que, d'une voix plus nette que la veille, le mannequin criait : « Au voleur ! au voleur ! » Psychodore mangea.

Or le maître du verger entendit. Il vint en se cachant derrière la haie. Il lança une flèche qui atteignit la jambe de Psychodore et le fit tomber. Puis, aidé de gens qui passaient, il attacha les pieds et les mains du blessé et le porta devant le magistrat.

Le cynique fut condamné, naturellement, puisque, ne possédant rien, il avait l'audace de sentir la faim et de manger. Le procès fut banal et insignifiant. Toutefois un détail frappa le philosophe.

Le juge demandait au propriétaire :

— Vous ne fûtes pas étonné d'entendre parler ce tas de chiffons et de paille ?

L'autre eut un mot qui parut à Psychodore résumer toute l'orgueilleuse science humaine :

— Non, dit-il en haussant les épaules. Ça n'avait rien d'étonnant : ce n'était pas la première fois.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (contes)
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