Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 mai 2008 4 01 /05 /mai /2008 19:12

On a pu lire récemment (ici et ), l'avis de Han Ryner sur les rapports entre éthique et sociologie, sociologie qu'il assimile — sans doute un peu rapidement — à la politique. Il y aura d'autres textes à publier sur ce sujet.

Mais pour aujourd'hui, je m'éloigne quelque peu de Ryner, tout en restant dans le domaine de la sociologie et du mouvement libertaire.

Les 40 ans de Mai 68 sont bien évidemment prétexte à un flot éditorial d'origines variées. Le fleuve indifféremment mêle eau des fontaines claires et débondages brenneux d'égouts. Ignorant tous les alchimerdistes voulant réduire les "événements" à leur — prétendue — unique dimension culturelle (partouze obsessionnelle-compulsive, libération de l'hubris comme prolégomène à l'hyperconsommation, substitution du père-tyran abruti par l'abruti enfant-roi, etc.), je mets en ligne ce texte signé par quatre anars de la fac de Nanterre, paru à la mi-mars 1968 : Pourquoi des sociologues ?

Texte qui reste d'une grande actualité, au-delà de toute commémorite aigüe : plus que jamais, l'on cherche à produire des "marchandises humaines sur mesure pour les besoins économiques du capitalisme organisé" ; plus que jamais, l'on nous prêche, avec une parfaite idolâtrie, "le rationalisme au service de la croissance contre l'anarchie irresponsable de ceux que le changement effraie".

J'ai numérisé ce document à partir du fac-similé (4 pages A4) reproduit dans l'indispensable ouvrage de Jean-Pierre Duteuil Nanterre 68, vers le mouvement du 22 mars. Duteuil annonce d'ailleurs Mai 68, un mouvement politique : "Mai 68 ouvre une période de « divorce entre la classe politique, les médias, les intellectuels d’un côté et la société civile de l’autre », comme ils disent. Eh bien tant mieux !" Les deux bouquins peuvent être commandés aux éditions Acratie. A signaler également : un DVD-Rom blindé de documents divers, édité par la CNT de Béthune (à prix libre).

Remarque : J'ai essayé de conserver à peu près l'apparence du tract, y compris l'orthographe. Les coquilles sont signalées par des [sic] en italique.


POURQUOI DES SOCIOLOGUES ?

La question des débouchés en sociologie (et en psychologie) revient assez souvent pour que l'on considère avec précision le problème.

Deux faits s'imposent tout de suite : les départements de sciences humaines sont surpeuplés relativement aux débouchés disponibles à l'heure actuelle et cela même en tenant compte des taux d'échecs élevés qui seront appliqués lors des examens. Cette incertitude des étudiants par rapport aux métiers futurs a pour symétrie l'incertitude théorique au niveau professoral où les invocations à la science ne font qu'éclairer, d'avantage par contraste, la confusion des doctrines diverses qui nous sont enseignées.

D'autre part, l'agitation universitaire s'est développée depuis 1960 à l'étranger comme en Franche [sic], chez les sociologues plus encore que chez les psychologues ou les philosophes (comme c'était le cas depuis 1945), tandis que les autres sections de lettres, sans parler des facultés scientifiques, se signalaient souvent par une passivité remarquable. Ainsi les problèmes de l'université, et même de la société globale, se trouvaient soulevés dans un département aux effectifs peu nombreux et de création très récente, tandis que non moins paradoxalement l'initiative de la réforme Fouchet provenait des scientifiques, beaucoup moins remuants.

Cela s'est observé aux Etats-Unis, en France, en Allemagne, mais aussi en Pologne et en Tchécoslovaquie.

Pourquoi dans tous ces pays le malaise s'exprime-t-il de préférence dans les sections de sciences sociales ?

Pourquoi s'agitent-elles ainsi tandis que les autres sections ne font au mieux que de suivre ?

Pourquoi cette incertitude théorique et pourquoi un tel problème quant aux débouchés ?

PETITE HISTOIRE DE LA SOCIOLOGIE...

Nous ne considérons ici que des tendances dominantes qu'une étude plus détaillée devra compléter : TOUS LES BOYCOTTAGES DE COURS A CE SUJET SERONT LES BIENVENUS.

Il faut reprendre le problème sous un angle historique. A cet égard, la date capitale est 1930 avec l'expérience de Mayo à Hawthorne aux U.S.A.

En montrant l'importance des phénomènes affectifs dans les groupes restreints et en suggérant de réguler les relations humaines pour améliorer la productivité des travailleurs, Mayo faisait bien plus que d'ouvrir un terrain neuf à la sociologie. Il fermait l'époque de la philosophie sociale et des systèmes spéculatifs sur la société globale en ouvrant l'ère glorieuse de l'empirisme et de la collecte « scientifique » des données.

De même en louant ses services à la direction d'une entreprise, il initiait le temps de la collaboration à grande échelle des sociologues avec tous les pouvoirs du monde bourgeois, en mal de rationaliser un système capitaliste fortement ébranlé par la crise de 1929.

LE PASSAGE D'UNE SOCIOLOGIE ACADEMIQUE, VASSALE DE LA PHILOSOPHIE, A UNE SOCIOLOGIE INDEPENDANTE, A PRETENTIONS SCIENTIFIQUES, CORRESPOND AU PASSAGE DU CAPITALISME CONCURRENTIEL AU CAPITALISME ORGANISE.

Désormais, l'essor de la sociologie sera toujours plus lié à la demande sociale d'une pratique rationaliste au service des fins bourgeoises : argent, profit, maintien de l'ordre.

Les preuves abondent : la sociologie industrielle recherche avant tout l'adaptation du travailleur à son travail : la perspective inverse est très limitée puisque le sociologue salarié de la direction doit respecter le but du système économique : produire le plus possible pour faire le plus d'argent possible. La sociologie politique préconise de vastes enquêtes, le plus souvent mystificatrices, qui présupposent que le choix électoral est aujourd'hui le lieu de la politique, sans jamais se demander si elle ne se situerait pas ailleurs que sur ce terrain. Stouffer étudie les meilleures conditions de « moral » du soldat américain sans poser les problèmes structurels du rôle de l'armée dans la société où il vit. On retrouve les sociologues dans la publicité, les mille formes de conditionnement du consommateur, dans l'étude expérimentale des média, là aussi sans chercher à critiquer la fonction sociale de ces média, etc.

D'autre parts, quelle est la conception des sociologues U.S. sur le problème central des classes sociales ? Le concept de classe et celui de discontinuité (lutte de classes) sont éliminés et remplacés par les notions de classes et de strates dotées de statut, de pouvoir et de prestige. Il y aurait une échelle continue où à chaque échelon correspondrait une quantité définie de pouvoir et de prestige suivant des degrés croissants à mesure qu'on se rapproche du sommet. Bien entendu, chaque individu aurait au départ les mêmes chances de grimper la pyramide, puisque nous sommes (comme partout) en démocratie.

A côté des réfutations théoriques de Mills et de L. Riesmann, les réfutations pratiques du sous-prolétariat américain (minorités ethniques) et celles de certains groupes ouvriers contre leurs appareils syndicaux suffisent à balayer le rêve d'une intégration achevée.

Tout récemment, les émeutes des Noirs américains ont créé une telle frayeur que des crédits supplémentaires ont été votés aux sociologues pour qu'ils étudient les mouvements des foules et fournissent des recettes à la répression (cité dans Le Monde).

Enfin, amère ironie, quand le ministère de la Défense lançait un projet anti-subversif en Amérique latine (le fameux projet Camelot) en cherchant à le cacher, il n'imaginait rien de mieux que de le déguiser comme projet d'étude « sociologique »...

Et en France ?

La rationalisation du capitalisme débuta certes après la guerre (création du plan), mais ne devint effective qu'avec le gaullisme et ses structures autoritaires. Or ce n'est pas un hasard si la licence de sociologie est instituée en 1958. L'inégale développement du capitalisme français par rapport au capitalisme U.S. se retrouve sur le plan des idées : toute notre sociologie actuelle est importée d'outre-Atlantique, avec quelques années de retard ; chacun sait que les sociologues les plus cotés sont ceux qui suivent les publications américaines le plus attentivement.

LA « THEORIE » SOCIOLOGIQUE

On a vu son lien étroit avec la demande sociale. La pratique d'organisation du capitalisme suscite une foule de contradictions et, pour chaque cas particulier, un sociologue est mis à la tâche. L'un étudiera la délinquance juvénile, l'autre le racisme, le troisième les « slums ». Chacun cherchera une explication à son problème partiel et élaborera une doctrine proposant des solutions au conflit limité qu'il étudie. Tout en faisant office de chien de garde, notre sociologue contribuera du même coup à la « mosaïque » des « théories » sociologiques.

La confusion des sciences sociales qui a sa source ici se manifeste dans l'interdisciplarité [sic] si à la mode aujourd'hui (cf. Althusser). L'incertitude de chaque spécialiste, en se confrontant aux incertitudes d'autres spécialistes, ne peut donner que de grandes platitudes.

Derrière cette confusion il y a une absence, jamais soulignée, de statut théorique pour la sociologie et les sciences humaines. Leur seul point commun est finalement qu'elles constituent « en majorité des techniques méthodiques d'adaptation et de réadaptation sociale », sans compter la réintégration de toutes les contestations : la majorité de tous nos sociologues sont « marxistes ». Mentionnons à l'appui de cette thèse le caractère conservateur des concepts utilisés actuellement : hiérarchie, rituel, intégration, fonction sociale, contrôle social, équilibre, etc...

Les « théoriciens » doivent expliquer des conflits localisés sans référence à la totalité sociale qui les avait provoqués.

Cette démarche prétendue objective implique des perspectives partielles et partiales où les phénomènes ne sont pas reliés entre eux (or le racisme, le chômage, la délinquance, les slums constituent une unité) et où la rationalité du système économique est une donnée. Le mot profit étant devenu choquant, on parle de croissance, d'adaptation à un changement hypostasié. Mais où va ce changement, de quoi procède-t-il, qui l'organise, à qui profite-t-il ? Ces questions sont-elles trop spéculatives pour intéresser la science ?

Ces considérations nous amènent à conclure simplement que le malaise des étudiants en sociologie ne peut se comprendre qu'en interrogeant la sociologie sur sa fonction sociale. Il est apparu que, dans les conflits actuels, les sociologues ont choisi leur camp, celui des directions d'entreprise et de l'Etat qui les assiste. Que signifie dans ces conditions la défense de la sociologie préconisée par certains ?

LE CAS DE NANTERRE

L'analyse générale qui précède éclaire le cas particulier de Nanterre. Là aussi : Crise en sociologie, inquiétude sur les débouchés, confusion dans l'enseignement dispensé et importation des doctrines made in U.S.A. Ceux qui restent hors du courant positiviste-empiriste sont amenés à se replier dans une critique verbale, qui a le mérite d'éviter une totale « uni-dimensionnalisation », mais qui entérine l'isolement et l'inneficacité.

Chez les « espoirs » de la sociologie française le jargon parsonien et le culte des statistiques (enfin un terrain scientifique !) sont la clé de tous les problèmes. L'étude de la société a réussi ce tour de force de dépolitiser tout l'enseignement... c'est-à-dire de légaliser la politique existante. Et tout cela joint à une collaboration fructueuse avec les ministères et technocrates cherchant à former leurs cadres, etc... Nos professeurs passent volontiers pour des « gauchistes » comparés aux nostalgiques des temps anciens qui fleurissent dans les autres départements. C'est que ceux-ci quittent avec regret le mandarinat de l'université mis en place par le capitalisme libéral, tandis que les sociologues ont vu où va le « changement » : organisation, rationalisation, production de marchandises humaines sur mesure pour les besoins économiques du capitalisme organisé.

Il est nécessaire ici de réfuter des conceptions défendues par M. Crozier (Esprit janv. 67) et A. Touraine (articles du Monde) sur les débats qui nous occupent.

Pour Crozier le malaise américain ne réside pas, comme quelques naïfs le croyaient, dans la violence des Noirs poussés à bout par leurs conditions de vie, ou dans l'horreur de la guerre impérialiste du Vietnam (cet «  accident », cette « folie », comme l'écrit Crozier qu'on croyait plus attaché à l'explication scientifique qu'aux mots magiques). Il ne réside pas non plus dans l'effondrement de toutes les valeurs cédant la place à la valeur d'échange, à l'argent. Non, cela existe mais c'est une apparence. La violente [sic] a toujours existé aux U.S.A. Ce qui est neuf, nous dit Crozier, c'est l'envahissement du rationalisme. C'est le changement des mentalités nécessaire pour se familiariser avec le « monde du raisonnement abstrait ». L'histoire actuelle n'est pas lutte réelle entre groupes sociaux combattant pour des intérêts matériels et des priorités socio-économiques différentes. Elle est le lieu où deux entités fantasmagoriques s'affrontent : le rationalisme au service de la croissance contre l'anarchie irresponsable de ceux que le changement effraie. Cette vision «  sociologique » ne vaut la peine d'une réfutation que par l'éventuelle portée idéologique qu'elle pourrait revêtir, puisqu'aussi bien Crozier conseille aux Noirs non pas les revendications de pouvoir mais « une mutation intellectuelle » (sic !) et que tout cela aboutit à la Grande célébration du Mode de Vie Américain, lequel produit aujourd'hui de nouvelles indvidualités [sic] novatrices et dynamiques.

Dans ses récents articles, Touraine a présenté la conception suivante : il y a un système universitaire dont la fonction est de produire le savoir au service de la croissance (encore !) et ce système contient une contradiction féconde pour son changement entre étudiants et professeurs. L'université est analogue par ses conflits et par sa fonction sociale essentielle à l'entreprise du 19e siècle. Cette opposition 19e-20e est fallacieuse. Il n'est pas vrai « que la connaissance et le progrès technique sont les moteurs de la société nouvelle ». Connaissance et progrès technique y sont subordonnés aux luttes entre les firmes pour le profit (ou ce qui revient au même pour l'hégémonie monopoliste) et à l'affrontement militaire et économique entre pays de l'Est et l'Ouest. Les savants ne sont pas les innocents entrepreneurs que l'on veut nous présenter, ni la science cette glorieuse activité autonome qui ne viserait que sont [sic] développement propre.

L'unité de référence : l'université, n'est pas viable. Les contradictions ont lieu au niveau de la société globale et l'université y prend part presque en bloc. La majorité des professeurs et des étudiants sont liés à la conservation de l'ordre et seule une minorité peut prendre part à la contestation qui se déroule dans les métropoles et dans les pays exploités. La récente motion de groupes d'étudiants ici à Nanterre se solidarisant, sans dégoût devant sa servilité, avec l'administration et la majorité du corps enseignant, en a été la preuve la plus récente.

POSSIBILITES ET LIMITES DE LA CONTESTATION ETUDIANTE

Il faut dissiper l'illusion des mots d'ordre stalino-tourainiens sur un mouvement étudiant de masse aux intérêts convergents. Par leur origine sociale comme par leur acceptation de devenir des salariés de différents appareils autoritaires (Etat, entreprise, firme publicitaire, etc...), la majorité des étudiants sont déjà conservateurs.

Seule une minorité d'étudiants et professeurs (surtout assistants) peut choisir, et choisit de fait, une autre orientation. Quelles sont alors les possibilités d'action de cette minorité ?

En milieu universitaire les perspectives sont limitées : Il s'agit essentiellement d'éclairer les étudiants sur la fonction sociale de l'université. En particulier en sociologie, il faut démasquer les fausses contestations, éclairer la signification généralement repressive [sic] du métier de sociologue, et dissiper à ce sujet les illusions.

L'hypocrisie de l'objectivité (voir Bourricaud, la conscience culturelle du ministère de l'E.N.) de l'apolitisme, de l'étude inocente est beaucoup plus criante dans les sciences humaines qu'ailleurs et doit être exploitée.

Une minorité intellectuelle demeure totalement inefficace si elle subit ou même se complaît dans le ghetto qu'on lui a ménagé.

En attendant d'autres actions nous porterons ce débat à la conférence de « défense » des sociologues qui doit avoir lieu avant Pâques.

à suivre...

Dany Cohn-Bendit
Jean-Pierre Duteuil
Bertrand Gérard
Bernard Granautier


Note : Le tract porte en outre la mention :

Imp. La Ruche Ouvrière. Paris. 10. rue Montmorency (3°)

Partager cet article

Repost 0
Published by C. Arnoult - dans Autour de HR
commenter cet article

commentaires

Que trouver ici ?

Des textes et documents de, sur et autour de Han Ryner (pseudonyme de Henri Ner), écrivain et philosophe individualiste, pacifiste et libertaire. Plus de détails ici.

Recherche

A signaler

⇓ A télécharger :
# une table des Cahiers des Amis de Han Ryner.
# les brochures du Blog Han Ryner.
# un roman "tragique et fangeux comme la vie" : Le Soupçon.

ƒ A écouter :
l'enregistrement d'une conférence de Han Ryner.

 Bientôt dans votre bibliothèque ?

De Han Ryner :

L'Homme-Fourmi
La Fille manquée
http://www.theolib.com/images/lulu/sphinx.jpgLe Sphinx rouge
Les Paraboles cyniques
L'Individualisme dans l'Antiquité
Comment te bats-tu ?
1905-pmi-2010Petit manuel individualiste
Le Cinquième évangile
Couverture de la réédition du Le Père Diogène
Pour les germanistes... Nelti

Sur Han Ryner :

Le colloque de Marseille

Autour de HR :

4è plat de couverture du n°3 d'Amer, revue finissanteUn conte d'HR
dans Amer, revue finissante
Couverture du Ryner et Jossot
dans Le Grognard...
Couverture des Un livre de Louis Prat
Couverture d'une anthologie de poèmes d'Emile BoissierDes poèmes d'Emile Boissier
HR parmi les
Briseurs de formules

Contact

Ecrire aux Amis de HR
Ecrire à l'entoileur

Qui contacter pour quoi et comment...
Certains livres de Han Ryner sont encore disponibles → voir ici.