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15 juin 2008 7 15 /06 /juin /2008 18:50

J'ai rendu compte, dans le billet précédent, du petit bouquin de Caroline Granier "Quitter son point de vue". Quelques utopies anarcho-littéraires d'il y a un siècle. (éd. du Monde Libertaire, 2007). Je suis heureux de pouvoir reproduire ci-dessous la partie consacrée aux Pacifiques de Han Ryner, dont on peut lire les dix premiers chapitres . En effet, comme souvent dans les publications anarchistes récentes, la reproduction est libre (en citant la source). Je vous invite quand même vivement à vous procurer cet ouvrage !

Caroline ne m'en voudra pas si je rectifie ici deux menues erreurs :
• Ryner n'a été franc-maçon que durant très peu de temps vers le milieu des années 1880 ; quant à son statut de "professeur", ce n'est valable que jusqu'en 1895 — par la suite il est répétiteur, ce qui est plus proche du pion que du prof.
Les Pacifiques a été édité à Paris non à Bruxelles, et chez Eugène Figuière & Cie.


Han Ryner : Les pacifiques ou le changement de point de vue

Les Pacifiques, écrit au début du vingtième siècle, est probablement l’un des romans les plus “actuels” de Han Ryner. De son vrai nom Henri Ner (1861-1938), ce professeur et franc-maçon individualiste collabore aux revues anarchistes, écrit des essais et des romans. Le Crime d’obéir, publié en 1898, est son premier ouvrage important où s’affirment ses idées anarchistes. Dans la France de la fin du siècle, comment rester libre, c'est-à-dire n’obéir à personne ? Pierre, le personnage principal, réfractaire à toute exploitation, est finalement enfermé comme fou pour avoir refusé de se prêter à la mascarade du service militaire, et meurt en prison, tandis que sa compagne refuse de mettre au monde l’enfant qu’elle porte en elle. Dans l’univers de Han Ryner, les personnages n’ont d’autre choix que de faire des compromis, ou d’être tués. Entre la trahison (la collaboration avec la société, c'est-à-dire la destruction de l’individu) et la mort, il n’y a pas d’issue. Sébastien, le pacifiste héros du Sphinx rouge (1905), sera lui aussi tué par une foule avide de sang, lors de la déclaration de guerre. Or, l'utopie des Pacifiques permet enfin aux personnages de Ryner de vivre. Le roman, écrit en 1904, est refusé pendant dix ans par les éditeurs, et paraît seulement en 1914, à Bruxelles, chez Eugène Faguière et Cie.

L’histoire, là encore, est simple et peu originale. Lors d’un naufrage, l’équipage d’un bateau se retrouve sur une île inconnue, l’Atlantide, recueilli par un peuple qui vit en anarchie : sans gouvernement, sans organisation sociale, sans nation, ne connaissant aucune discipline imposée ni hiérarchie. Ils vont tout nus, s’harnachent d’ailes qui leur permettent, grâce à une énergie nouvelle, de voler comme des oiseaux, et vivent en parfaite entente avec les animaux (exception faite des animaux sanguinaires qu’ils ont relégués dans une île voisine) — ils sont évidemment végétariens. L’argent leur est inconnu, mais ils rejettent l’échange : à chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins. Le savoir non plus ne se monnaie pas : là-bas, tout le monde est instituteur. Les Atlantes ne travaillent en moyenne que deux heures par jour, groupés en des sortes de coopératives autogérées. Ils ont délaissé les villes pour les campagnes, et sont fidèles à un principe : “Ne commandez jamais et n’obéissez jamais. Ne travaillez point pour celui qui ne fait rien”. Parmi eux, ni soldats, ni esclaves, ni salariés. Le roman nous apprend que cette manière de vivre s’est acquise par des luttes, par une longue évolution des mentalités. Mais une fois l’anarchie installée, qui pourra soumettre ce peuple ?

“Quand l’homme s’est délivré de toute avidité, quand il ne tremble plus pour des richesses volées à tous et que guettent les avidités dépouillées ; quand il n’est plus devant la souffrance et devant la mort une bête qui fuit et qui se cache ; quand il n’est plus devant le plaisir une bête qui avance en rampant et en bavant ; avec quoi lui feriez-vous encore de la crainte et de l’espérance ? Avec quoi le domestiqueriez-vous ?”

La nature est magnifique, et ne parvient à se “réaliser” pleinement qu’avec la coopération de l’homme. Loin d’être passif, l’homme agit sur la nature, mais il se garde bien de la contrarier, ou de la modifier, d’inventer de nouvelles espèces… Il lui suffit de l’aider à se perfectionner de façon à ce que chaque parcelle puisse donner le meilleur de ce qu’elle promet. Comme l’écrivait André Léo dans La Commune de Malenpis : “la terre n’est généreuse qu’avec ceux qui le sont pour elle, et elle fait bien ”. Les organismes génétiquement modifiés auraient certainement semblé une aberration aux yeux des Atlantes ! Pour eux, ce n’est pas la terre qui appartient à l’homme, mais l’homme à la terre. Ils ont cependant atteint un niveau impressionnant de technique : l’électricité, la “radio-activité”, la force solaire, c’est déjà du passé pour eux qui ont découvert d’autres formes d’énergie : la syndinamie, la pandynamie, et enfin “la force”.

En ce qui concerne l’éthique, une entière liberté règle les comportements des Atlantes. Aucune loi ne préside aux ébats amoureux, aucune morale ne vient juger les comportements sexuels : “L’amour aussi connaît des sédentaires et des voyageurs”. Enfin, lorsqu’un être s’estime las de vivre, il se retire dans le refuge de “ceux qui meurent trop tard” (ceux qui en ont assez de vivre), jusqu’à ce que “l’euthanasie” soit achevée.

Et surtout, la grande idée qui se dégage de ce roman est le refus de la violence, combattue par la non-coopération qui sera plus tard incarnée par Gandhi. Un homme qui a tué n’est plus un homme : « on croit tuer au dehors, ah ! ah ! et on tue au dedans ». Les Atlantes conçoivent donc la non-violence comme une résistance, refusant la fuite tout autant que la trahison. L’intrigue romanesque leur donne l’occasion de mettre leurs idées en actes : face à des meurtriers (en l’occurrence, les Français naufragés qui cherchent à prendre le pouvoir), ils gardent une attitude pacifique, suivant l’idée qu’il n’est “jamais juste de tuer”. Les naufragés tuent ainsi des centaines d’Atlantes sans provoquer chez eux ni fuite, ni violence. Certains accourent même pour chercher la mort. Cela provoque vite la déroute des attaquants, qui manquent bientôt de munitions. Une fois la victoire des Atlantes obtenue, les assassins sont épargnés — non tant par pitié que pour ne pas cautionner leur violence : “le meurtrier qui pleure est vaincu. Mais le meurtrier qu’on tue est vainqueur : il a créé un autre meurtrier”.

C’est donc un peuple heureux, qui ne sait ni obéir ni commander et qui ne manque de rien, que les lecteurs vont découvrir par l’intermédiaire de Jacques, le narrateur.

Jacques ou le mâle (mal) français contemporain

Le génie de l’auteur est d’avoir inventé un narrateur étranger à l’île, à la fois insupportable et terriblement banal, pour nous parler des Atlantes. Jacques cumule toutes les tares du Français du début du dix-neuvième siècle. Il est patriote à l’excès, ne doutant pas de la supériorité de la civilisation française, réactionnaire sous des dehors progressistes, avant tout avide de pouvoir, anticlérical mais n’aimant pas qu’on médise de la religion, et évidemment machiste, n’imaginant pas d’autres relations avec les femmes que la violence ou le chantage à l’argent. Il est évidemment lâche, peu curieux, fermé aux autres, prétentieux... Et s’il se laisse par moments séduire par l'utopie des Atlantes, cela ne peut être durable, car “tout en lui proteste contre l’anarchie ; tout en lui réclame la joie enivrante de commander, la joie rassurante d’obéir”. Lorsqu’il rêve, il se voit de retour en Europe, où il peut être riche, honoré, jalousé, supérieur aux autres, et non perdu “dans la foule banale de tant de frères bêtement joyeux”. Un passage révélateur le montre complotant avec les naufragés pour prendre le pouvoir : rêvant qu’il possède tout, il apprécie chaque parcelle de son royaume et imagine ce qu’il pourra en faire... Ce qu’il en fera ? rien de plus, en fait, que maintenant. Le sentiment de pouvoir, dans une île où chacun possède tout, est purement imaginaire. Transposées dans l'utopie, les valeurs qu’on a inculquées à Jacques dans la France du début du vingtième siècle ne sont pas valables. Ainsi sa revendication d’une société hiérarchisée est-elle absurde dans ce contexte : “Nous voulons par-dessus tout une société organisée, une hiérarchie où ne connaissions notre place. Où il n’y a pas de classes, on est nécessairement ce qu’il y a de plus méprisable et de plus douloureux, un déclassé”, dit-il inconscient du non-sens qu’il profère (comment peut-on être un déclassé dans une société sans classes ?). Par de brefs instants tenté par le mode de vie des Atlantes (qui ne le serait pas ?), il ne peut se faire à cette société sans hiérarchie et maintient jusqu’à l’absurde la prééminence du système français.

Le narrateur, prisonnier des valeurs anciennes, ne comprend pas ses hôtes, faute d’avoir pu changer de point de vue. Aussi ne voit-il dans les Atlantes que des sauvages (ils sont nus, n’ont pas de religion, ignorent les convenances et la politesse française). Ce ne sont pas des “hommes”, car ils ne veulent pas tuer. Ce sont évidemment des lâches, puisqu’ils n’admettent pas la vengeance si on les attaque. Ils ignorent, les malheureux, notre “virile civilisation”, notre “vaillante patrie” !

Han Ryner infléchit ici le schéma plus traditionnel du récit utopique, qui montre un voyageur revenant d’une île, séduit par ce qu’il a vu, et portant un nouveau regard sur la société dans laquelle il vit. Ici, l’utopie des Atlantes est bien une satire sociale et politique de la France de l’époque, mais cette satire n’est pas portée par le narrateur. Ce sont les lecteurs qui, voyant d’une part le bonheur qui règne chez les Atlantes, et les motivations douteuses (l’amour du pouvoir) qui animent le narrateur, établissent la comparaison entre les deux types de société.

Les mots de l'utopie

Il était difficile à Han Ryner de parler à partir du point de vue des Atlantes, car ceux-ci n’ont pas les mêmes modes de parler que nous (bien que certains parlent parfaitement le français). Les Atlantes refusent tous les dogmes, et se méfient des mots : condition sine qua non pour ne pas se laisser manipuler par les belles idées parfois dangereuses qui se cachent sous les termes séduisants. Ainsi parle un Atlante au narrateur : “Les mots, dans ta langue surtout [le français], sont des naïfs qui affirment toujours. Celui qui parle de choses nobles parle au delà des mots”. Rien ne doit donc les tenir captifs, même pas le langage, qui a aussi ses limites : “Dans la prison des mots, toutes les sagesses deviennent des folies”. Pour dire “homme”, “ami”, “frère”, un seul mot existe dans la langue des Atlantes. Ce n’est donc pas seulement un autre lieu qui est évoqué dans le roman, mais véritablement un autre langage, qui influe sur la réalité — car on tue certainement plus facilement un étranger qu’un ami-frère.

Ce peuple vivant en anarchie nous montre, en acte, une autre manière de vivre, et soulève aussi la question de la responsabilité. Une enfant Atlante pleure en apprenant comment vivent les Français : “Il me semble que des hommes ne peuvent pas être malheureux sans que ce soit la faute de tout le monde”. C’est pourquoi se pose nettement la question de la propagande. Les Atlantes imaginent de projeter dans le ciel européen de “claires images totales de l’Atlantide et sur les murs de vos maisons des scènes partielles de notre bonheur” : ce spectacle ne modifierait-il pas les mentalités ? Mais les Atlantes se méfie des usages qui peuvent être faits de la science, et ne veulent pas faire partager leurs découvertes à la terre entière : chez “des peuples injustes”, le progrès “multiplie la puissante écrasante de quelques uns, alourdit la servitude de la foule”. On voit là, et c’est assez rare dans les utopies littéraires, la méfiance de l’auteur envers la science. Conscients que tout progrès matériel peut être utilisé à des fins de pouvoir, les Atlantes jugent encore trop grand le danger qu’il y aurait à propager leurs connaissances.

On voit donc que cette utopie ne se limite pas aux contours d’une île privilégiée, mais cherche aussi à représenter une autre manière de penser : peut-on rêver d’une civilisation où personne “ne comprend les mots qui ordonnent et personne ne connaît l’attitude qui soumet” ?

Le narrateur, réfractaire à toute évolution, qui se fait un devoir d’aimer son pays et son époque, proclame à son retour en France : “Désormais, je serai le sage qui regarde toutes choses de chez lui, qui refuse de quitter son point de vue solide de français et d’homme du vingtième siècle...”. Et si cela commençait ainsi… L'utopie comme un déplacement du point de vue ? Ou un retournement  : Jean Aicard, dans sa préface à Chair vaincue, un roman de Han Ryner paru en 1889, lui écrivait : “vous êtes l’un des plus inquiétants retourneurs d’idées et de mots que je connaisse. L’envers des mots et des idées vous apparaît quelquefois avant l’endroit”. Toute utopie est d’abord un éloge du retournement, du déracinement.

Référence : Caroline GRANIER : "Quitter son point de vue". Quelques utopies anarcho-littéraires d'il y a un siècle. Introduction & conclusion de Michel Anthony. Editions du Monde Libertaire, 2007, 117 p. Pas de ©. Reproduction libre en citant la source [voilà qui est fait !]. L'extrait reproduit ici : pp.44-49.

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Published by C. Arnoult - dans Sur HR (études)
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L'Homme-Fourmi
La Fille manquée
http://www.theolib.com/images/lulu/sphinx.jpgLe Sphinx rouge
Les Paraboles cyniques
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Comment te bats-tu ?
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Le Cinquième évangile
Couverture de la réédition du Le Père Diogène
Pour les germanistes... Nelti

Sur Han Ryner :

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4è plat de couverture du n°3 d'Amer, revue finissanteUn conte d'HR
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