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16 juillet 2007 1 16 /07 /juillet /2007 10:48

Je publie ici un chapitre du Massacre des Amazones, recueil d'études littéraires bien proche du pamphlet.
Je tiens cependant à préciser que je suis en net désaccord avec la donnée de base posée en principe par Han Ryner, qui est celle-ci : il y a une nature féminine (essentielle, immanente, éternelle) qui empêcheraient les femmes d'aborder avec efficace certains domaines dans l'écriture. Il en va de même pour les hommes avec la nature masculine. Principe qui, si on ne peut le considérer comme forcément misogyne, est assurément sexiste, selon la terminologie actuelle. On voit ici que, tout détaché qu'il fût des conventions de son temps, Ryner n'en est pas moins profondément influencé par son époque - mais certain-e-s diront peut-être que c'est moi qui sacrifie ici à l'air du temps... Sur le problème des sexes, je pense qu'il a d'ailleurs pas mal évolué au cours de son existence. Or ce livre date de 1899, et Ryner en était à l'exact mitan de sa vie. Je reviendrai sur ces questions plus en détail, et de manière plus nuancée, dans un prochain article ou dans une fiche consacrée à ce Massacre.
Ces réserves faites, je ne peux m'empêcher de trouver ce livre féroce remarquable de virtuosité formelle, et je l'apprécie pour cela. Ce chapitre VII m'apparaît l'un des plus savoureux.

On peut lire ailleurs le chapitre XI. Et aussi la table et l'index. Sur Scribd : le scan complet.



VII

Les Cantinières

Ah ! mille millions de tonnerres, c'en est !
(Paul Déroulède).

Tout ce qui exprime l'oubli de nos bas intérêts a sa beauté. La patrie, - quand on comprend sous ce vocable un grand Etat aggloméré par le hasard des conquêtes et des maquerellages royaux, limité par le hasard des défaites, - est une idée artificielle, à la fois trop étroite et trop large. Le patriotisme est pourtant respectable dès qu'il est sincère ; admirable, s'il devient héroïque. Je méprise d'autant plus les marchands de papier noirci qui se font de l'imitation de cet amour un moyen de succès et qui se déguisent en patriotes pour vendre des exemplaires ou pour gueuser un prix à l'Académie. Parce que j'aime tous les sentiments vrais, je soufflète avec joie les masques de noblesse. Mon admiration attendrie pour saint Vincent de Paul augmente mon désir de cracher au visage de Tartuffe. Polyeucte m'émeut trop profondément pour que je ne m'irrite point quand tel joli monsieur qui chercha la fortune dans le mariage prend la Samaritaine pour matière à mettre en vers français ou quand Armand Silvestre, avec des doigts qu'il vient de promener sur de grosses fesses toulousaines et qu'il a peut-être oublié de laver, manie les accessoires de la Passion et fait la quête au nom de Jésus.

La femme est naturellement l'amante de la paix. Lorsqu'elle chante la guerre, son accent est faux, ou sa bravoure apparente est une fleur ignoble nourrie du fumier de bas sentiments : dépit enfantin d'une vieille partie perdue et besoin animal de vengeance ou, comme ils disent, de revanche ; tout au moins cette admiration lâche de la force brutale et de ses symboles qui émeut la gigolette sous les menaces de son "petit homme", la cuisinière devant le pantalon rouge et la bourgeoise devant l'épaulette.

Pour ces diverses raisons, la plupart des cantinières de lettres que j'ai rencontrées m'ont paru méprisables : et celles qui m'offraient leur vin frelaté en chantant dans la langue de Déroulède qu'elles prennent pour la langue des dieux, et celles qui s'expliquèrent en prose académique ou soldatesque.

*
*   *

Simone Arnaud choisit les plus impossibles et les plus raides parmi les héros cornéliens ; elle les exagère et les ankylose encore ; puis elle les habille en femmes. Mademoiselle du Vigean, quelques jours avant la Fronde, parle de la "patrie" en vieux romain. Eprise du grand Condé, elle lui conseille la lâcheté de la soumission au Mazarin plutôt que le geste orgueilleux d'une révolte que l'avenir pourrait appeler trahison. Or l'obéissance, devoir d'après les préjugés actuels, mais qui, pour un prince d'alors, était avilissante, est aussi l'abandon de leur amour. - Jahel est une mère comme l'autre est une amoureuse. Cette Israélite a perdu quatre fils dans une rébellion contre je ne sais quel Assuérus. A son petit dernier tombé entre les mains de l'ennemi, on offre, avec le trône de Judée, la princesse dont il est amoureux et aimé. Jahel repousse la honte de tels présents et recommande à l'enfant la gloire du martyre. Le jeune nigaud consent à s'empoisonner avec la bien-aimée pour ne point désobéir à maman et parce qu'Hernani mourut ainsi plutôt que de manquer à sa parole. Mais la brave princesse le sauve d'une imitation trop servile et, buvant toute la coupe, réduit le fils de Jahel à se précipiter. - La Jeanne d'Arc de Simone Arnaud est un peu moins fausse. Ici, l'héroïne est trop connue pour permettre ces ridicules inventions. L'histoire et la légende ont triomphé des réminiscences cornéliennes ou romantiques, ont empêché l'effort de se bander jusqu'à l'inhumain. Malheureusement le sujet est bien délicat pour un talent fait de mémoire et d'hyperboles. Simone Arnaud l'a-t-elle manqué plus que les Joseph Fabre et les Jules Barbier qui l'exploitent ? N'exigeons pas l'impossible de cette brave à trois poils ; elle a seulement réussi à faire aussi mal que les marchands de l'autre sexe, et je me demande pourquoi l'Académie a couronné de préférence sa machine. J'essaie une explication. L'Académie monthyonise toujours un peu, même quand elle s'efforce vers des choix littéraires, et ces cinq actes sont pavés de bonnes intentions. Monseigneur Perraud a dû être heureux en entendant un moine du XVe siècle se déclarer hardiment "citoyen", et les quarante ont sans doute frémi d'aise quand La Trémoïlle, grammairien bien connu, conseille à un interlocuteur : "Parlons sans hyperbole."

Simone Arnaud ne semble connaître que le Corneille vanté par Déroulède. Elle admire surtout ce jeune Horace, inhumain plus que surhumain, trop brute pour être un héros. Elle s'arrête à cet idéal inférieur du patriotisme auquel Corneille s'amusa un jour comme à une curiosité historique, mais qui ne l'empêcha point de dresser ensuite de vrais héros, de vrais individus conscients : celui qui peut dire :

Je suis maître de moi comme de l'univers,

et cet admirable Polyeucte "au-dessus de quoi il n'y a rien". Pourtant je sais gré à Simonette de sa bonne volonté héroïque et, tout en souriant de lui voir presque réussir du Bornier, je la loue d'avoir essayé de faire du Corneille.

*
*   *

Mme Blanche Sari-Flégier, cantinière premier empire, porte aussi d'autres déguisements. Bergère, elle convertit des élégantes et les fait s'écrier : "Vive la nature! Paris n'est qu'une grande citrouille !" Elle distingue les saisons à des signes ignorés des pauvres habitants de la grande citrouille. Si l'alouette

De sa patte menue a pris un roseau vert...
Et sur le fin tuyau de cette clarinette
Elle dit sa chanson...

Si le papillon déclare son amour à la pâquerette "en lui baisant la main", soyez sûrs que nous sommes au printemps. On discerne l'été à ce que "le papillon volage... va vers d'autres fleurs pour leur baiser la main." A l'automne, le papillon

Lui-même est mort pour avoir trop baisé de mains.

Décembre enfin est un mois bien triste. L'alouette

D'une patte glacée a pris sa clarinette
Et l'a jetée au nez tout rouge de l'hiver

 Cette bergère est une brave femme, et qui adore publiquement son époux, et qui lui prodigue en grands vers de petits noms plus gentils et plus originaux que des noms d'oiseaux. Il est "l'heureux Présent" ; il est surtout "le pur Ether où brille notre amour". Et cette bonne épouse est une fille tendre ; elle constate en rimes riches que sa maman

...s'appelait d'un joli nom : Thérèse

et qu'elle avait de beaux yeux

Que jamais ne ternit aucune syndérèse.

Sœur aimante, elle fait de la musique pour plaire à son frère, le Flégier des stances ; elle décore d'un sonnet tout compositeur illustre et mort ; elle vante même un vivant, Camille Saint-Saëns, "le Beethoven français".

Les sentiments de ce noble cœur se hiérarchisent comme il convient. Le plus aimé de tous ces aimés, c'est l'époux, "le pur Ether". Il est officier, et elle a encore plus d'enthousiasmes militaires que d'admirations musicales. Elle s'émerveille dès que nos fusils à longue portée tuent courageusement quelques sauvages. Nos exploits malgaches lui inspirent une dithyrambe :

Car bientôt, parmi nous, notre héroïque armée,
Viendra baiser ton front, ô France bien-aimée,
Et le couronnera du laurier des vainqueurs !

Comme "le pur Ether" a vu le jour au pays des Bonapartes, des adjudants et des garde-chiourmes, elle met le premier Napoléon en dix-huit sonnets. Elle veille sur le Corse illustre dès avant sa naissance, dès le jour où Dieu, causant avec l'Aigle,

... prit une plume à l'oiseau
Et la mit en sa griffe...

pour lui permettre d'écrire "l'histoire du plus Grand d'entre tous". Dès lors, l'Aigle et Mme Sari-Flégier suivent partout "le Génie invincible" ; ils contemplent successivement "l'Enfant", le "Grand Vainqueur", le "Grand Proscrit", et n'abandonnent le Grand Mort qu'en 1840, après avoir bordé son lit à l'hôtel des Invalides. Parfois l'Aigle se permet de donner au "plus Grand des Grands" des avertissements utiles et, un matin que l'amoureux s'oublie entre les bras de Joséphine,

Son aile bat la vitre et l'arrache à sa fièvre...,
Glorieuse Alouette éveillant Roméo !

*
*   *

En 1863, Mlle Ernestine Drouet publia un recueil intitulé Caritas. Puis elle devint Mme William Mitchel, fut longtemps absorbée par les devoirs de famille et par je ne sais quelles occupations officielles, inutiles et lucratives. En 1897, veuve, en retraite, sa fille mariée, elle a donné un second volume, l'Ame Française. La poésie s'est vengée de trente-cinq ans d'infidélité et les vers de Mme William Mitchel sont très inférieurs à ceux d'Ernestine Drouet.

Caritas contient trois sortes de pièces. S'avancent d'abord, graves et lourds, des poèmes commandés par l'Académie, des traductions, je ne sais quels autres automates indifférents, parfois un peu ridicules d'avoir été à la mode et de ne plus l'être. D'une allure aisée en sa lenteur, défilent ensuite, tantôt noblement droites, tantôt frêles et penchées, de mélancoliques méditations. Leur vêtement comme leur démarche hésite entre deux modes ; la coupe lamartinienne et la façon premier empire. L'auteur s'adresse aux sommets :

L'homme vit soixante ans, l'arbre vit cent années :
Vous en comptez six mille et vous durez encor !

Vous usez les forêts, les hommes, la verdure,
Comme une sentinelle userait son manteau
Immobile à son poste ; - et seuls dans la nature
Vous n'avez ici-bas ni berceau ni tombeau.

Lamartine est autrement pénétrant et profond ; mais ces lieux communs éloquents valent les meilleurs solennités de Chênedollé, et je ne les trouve pas plus superficiels que les dorures brutalement aveuglantes que fait sonner José-Maria de Hérédia, rastaquouère de la poésie, ou que les raides symétries dessinées par Henri de Régnier.

Par le sourire pincé, par la tristesse jolie et légère, par la précision spirituelle et un peu sèche, tels octosyllabes d'Ernestine Drouet rappellent les plus aimables pièces d'Arnault.

A ces méditations où la poésie et le convenu se mêlent à doses diverses, je préfère les effusions personnelles : elles disent une âme simplement charmante, et les sourires d'une jeunesse pauvre, qui ne méprise pas les biens extérieurs, mais qui ignore la plainte, qui est habile à jouir de tout et douce à peu près. Ah ! l'âme gracieuse, jeune et point puérile, tendre, résignée, sans envie. Voici comment elle parle d'une amie plus heureuse :

Je dois à son bonheur un peu de mon courage.
Je ne pouvais pleurer lorsque chantait sa voix ;
Il est si consolant de sentir que l'orage
N'éclate pas du moins en tous lieux à la fois.
                    Il est si bon, si salutaire
A qui marche avec peine en son chemin pierreux
De voir qu'il pousse encor des fleurs sur notre terre
                   Pour embellir les fronts heureux.

Oui, sa joie et sa grâce avec sa vie écloses
Sont à mes yeux amis comme un bouquet de roses
Qui sur un frais buisson riant au voyageur,
Rafraîchit sa pensée et parfume son cœur.

Il est pénible de quitter les joliesses simples et souples de Caritas pour lire l'Ame Française. Quelle marche désagréable maintenant, à chaque instant blessée par des gaucheries et des laideurs ! La facile précision s'est évanouie. On rencontre à chaque pas d'odieux prosaïsmes, des inversions hargneuses et des vers que d'inexcusables suppressions d'articles font grinçants comme des machines non huilées :

Malgré paternelle indulgence,
Gardant juste sévérité,
C'est s'exposer à la vengeance
Qu'exercer une autorité.

Ou encore :

                                        ... Et leur corps j'ai suivi
Et j'ai sur leurs blessés mes serments assouvi.

Je suis désolé d'indiquer tant de défauts chez celle dont les vers de jeunesse me charmèrent. Pourtant, malgré patriotique indulgence, Déroulède même trouvera-t-il pratique cette façon d'aller à la victoire :

Le clairon - à sac ou besace
Indiquant l'heure et les chemins -
Nous fera reprendre l'Alsace
Dût-on y marcher sur les mains !

Il y a des indignations que je ne réussis pas à partager, et ces misérables Prussiens ont commis certains crimes qui m'irritent médiocrement. Ainsi,

Ils ont demandé du champagne
Même à l'évêque d'Orléans.

Le poète a beau ajouter en note cet alexandrin vengeur :

Monseigneur Dupanloup, évêque des plus sobres,

il ne parvient pas à m'émouvoir. Voici même, - j'en suis vraiment confus, - que j'ai envie de rire lorsque la cantinière adresse au champagne cette apostrophe hardie :

Si jamais défaites pareilles
Chez nous ramenaient l'Etranger,
Vin, fais sauter tes bouteilles
Et sois perdu pour nous venger !

Tout n'est pas ridicule dans l'Ame Française. Le vers ne retrouve jamais sa grâce fraîche de 1860 ; mais il exprime parfois des sentiments sincères et intéressants. Je suis touché quand Mme William Mitchel reproche à la défaite, plus que nos biens pillés "et notre honneur terni", de nous apprendre la haine et de nous induire à prêcher la vengeance aux enfants que nous voulions autrefois généreux et doux. - Malgré la pauvreté anguleuse de la forme, la méditation est noble où, devant un tumulus qui recouvre des Allemands, elle plaint ces vainqueurs que leur victoire même entraîna pour le dernier sommeil loin de toute affection et coucha dans le froid inhospitalier d'une terre ennemie. - Pendant la guerre, on interroge des officiers prussiens :

                                    ... "C'est l'Empire et sa gloire
Que vous vengez ?" - Mais eux : "C'est le Palatinat."

Une inquiétude s'empare du poète et ne tarde pas à étreindre le lecteur.

Que de grandes leçons nous passons sous silence,
Depuis ce "Vae Victis" dit à Rome à genoux
Qui, s'il jeta d'un brenn l'épée en la balance,
Par le fer de César est retombé sur nous !

.............................................................................
O sauvage désir de vengeance farouche !
Si, punis aujourd'hui, demain voulant punir,
Le venin dans le cœur et l'écume à la bouche,
Sur eux nous nous ruons... - C'est à ne plus finir !

Guerre sur guerre encor, - revanche de revanche !
Et toujours morts pour morts, sac pour sac, feu pour feu,
Massacre à tout jamais, en tout siècle, en tout lieu !
C'est de l'égorgement la roulante avalanche!

Prise entre le devoir de patriotisme qu'on lui enseigna et les sentiments humains qui s'élèvent du profond de son âme, la pauvre femme s'agite sans "sortir de ce cruel dilemme", et, impuissante à conclure, va et revient dans les mêmes pensées alternées, comme affolée d'angoisse.

On voit que ce livre dit assez souvent des états d'âme noblement douloureux et que telles réflexions sont poignantes comme des cris de souffrance intellectuelle. Mais il est rare que l'expression ne soit pas faible ou incertaine et aucune pièce ne pourrait être citée jusqu'au bout sans attirer le sourire moqueur. Je crois, au contraire, que les futures anthologies pourront cueillir dans Caritas deux ou trois fleurs simples et parfumées. Il convient d'aimer Ernestine Drouet pour sa grâce jeune et souple et, par sympathie pour la beauté persistante de son âme, d'adresser des condoléances à Mme William Mitchel qui a laissé mourir des dons aimables.

*
*   *

Mme Astié de Valsayre est plus connue comme "homme d'action" et comme duelliste que comme écrivain. Elle est secrétaire de cette Ligue de l'Affranchissement des Femmes qui pétitionna pour la "liberté du costume". Le couturier Worth appuyait la revendication et proposait, avec approbation de la Ligue, un "costume mixte, genre cantinière et oriental".

J'ai lu de Mme Astié de Valsayre des vers signés Jean Misère et de la prose signée Fernand Marceau : tout ça m'a paru genre cantinière plutôt que genre oriental.

Le Retour de l'Exilé, récit dramatique dit par Mounet-Sully, n'est ni plus ni moins bête que la plupart des monologues, et Déroulède ne réussit pas tous les jours à être plus grotesque.

Haine à ceux qui tuaient sans pitié nos héros
Et traînaient en exil nos vaillantes phalanges !

Car jamais Français n'a tué un ennemi ou fait un prisonnier : nous sommes trop généreux pour des forfaits si noirs.

Le Secret d'Hermione est un petit feuilleton très sombre, très patriotique, très révolutionnaire et très empoignant. Il y a là, figurez-vous ! un salaud de prince allemand, - marié, s'il vous plaît ! - qui, sous un faux nom, vient nous espionner et promettre le mariage à un ange féminin et français et lui foutre un gosse dans le ventre. Acte inouï et bien particulièrement prussien. Mais il y a un brave amiral, brutal et sympathique, qui arrange un peu les choses. Il faut l'entendre, ce "vieil amphibie embouché comme un matelot", ordonner à sa maîtresse, - une sale femme complice du prussien, - de "rengainer sa langue", et s'écrier, si elle n'obéit pas assez vite : "Je pourrais oublier que vous êtes femme et vous écraser comme le reptile immonde que vous êtes." L'immonde femme reptile m'a fort effrayé, surtout quand j'ai mieux regardé "son ensemble de hyène" ou quand "se mouvant avec une grâce féline en ondulations de panthère, c'était bien Mathilde prête à distiller son venin". Je me suis vite sauvé loin de ce venin de panthère. Mais j'ai été doucement payé de mes émotions violentes, car le traître est puni par où il a péché. Irrémédiablement amoureux, le misérable teuton, et irrémédiablement séparé de l'ange français et féminin ! Aussi "une larme mouille sa paupière, larme de remords, larme de honte, larme de prince enfin !" Cette analyse chimique des larmes de prince me paraît définitive.

*
*   *

Notre armée actuelle n'est peut-être pas poétique. C'est en prose que les cantinières modernes parlent du régiment. J'ai l'honneur de vous présenter deux de ces braves femmes : Marguerite Belin, dite Jean Rolland, cantinière académique, et Marie Quivogne de Montifaud, dite Paul Erasme, qui, avant de servir Nos Sous-officiers, passa peut-être par les halles.

Jean Rolland a débuté par des romans villageois. Un paysan n'y peut rencontrer une femme seule sans se précipiter sur elle pour la violer (il parait qu'ils aiment ça à la Revue des Deux-Mondes). Au milieu des plus jolis récits champêtres, le patriotisme exigeant de cette femme d'officier jette toujours quelque mélodramatique épisode d'invasion. Mais parfois, surtout quand elle conte des enfances, son écriture est souriante et vivante.

Ses romans militaires sont de la besogne bien faite, de bonnes plaidoiries éloquentes et ineptes, dignes des honoraires que leur prodigue l'Académie. On y trouve trop de négligences abstraites, trop de lapsus aussi, comme ce "bercail" qui est un "perchoir". Mais des chapitres entiers sont corrects et habiles, irritants de métier littéraire, de talent oratoire et insincère. Me Jean Rolland nous assure sans rire que, dans l'armée "de bas en haut, ce qui s'affirme à tous les rangs de la hiérarchie, c'est un désintéressement absolu, l'abnégation de soi-même poussée jusqu'à la démarcation (?) de l'individu, le sacrifice de l'intérêt personnel atteignant la limite où l'héroïsme côtoie la folie." Baissez la tête, Lucien Descaves, Adolphe Retté, Georges Darien, Henri Rainaldy, et vous aussi, Emile Zola, dernier calomniateur de "la grande muette" ! Pourtant le héros de Sous les galons vous inspirerait peut-être plus de pitié que d'admiration. Ce pauvre officier pauvre geint bien souvent sur l'insuffisance de la solde et se montre plutôt lâche dans la vie et dans l'amour. Un dénouement providentiel, romanesque et ridicule lui apporte la forte somme et avec, espérons-le, "l'aplomb LEGITIME de la fortune et de la naissance". Me Jean Rolland est fécond en ces petits mots de snob imbécile ou d'avocat qui nous croit vraiment trop bêtes. Avec une jolie inconscience apparente, il appelle fierté la soumission et courage l'obéissance tremblante. "Incapable de se plier à une discipline quelconque, l'ancien déserteur était POURTANT brave pour son propre compte." Passez, muscade !

*
*   *

Paul Erasme fait toutes sortes de métiers qu'elle affirme littéraires. Elle a publié quarante volumes et elle s'imagine que là-dedans il y a des romans, des drames, des vers et de la critique. Trop riche, elle renie à moitié des Nouvelles drôlatiques "qu'on s'acharne à me jeter à la tête et qui ne sont qu'un incident dans ma vie, - question de métier et de pain quotidien". Elle me recommande particulièrement deux de ses livres : Nos Sous-officiers et un volume de critique. Mais la même lettre parle de ses "débuts dans la littérature dramatique qui n'a commencé qu'avec Nos Sous-officiers, en 1890" ; et j'ai eu peur de la hardiesse de ses opinions littéraires. J'ai peut-être eu tort. En lisant le roman d'où est tirée la pièce avec laquelle "la littérature dramatique... a commencé", je me suis aperçu que quarante volumes d'exercices furent impuissants à apprendre à Erasme les premiers éléments de la langue française. Je n'insiste pas : Mme de Montifaud m'accuserait de m'attarder à "une question oisive". Je signale seulement ce beau livre où sont traités avec un mépris légitime "des cadets, profitant de ce qu'ils ont un frère sous les drapeaux, ou qu'ils sont fils unique de veuve, pour se dérober au service militaire."

Je cite encore quelques lignes qui me semblent expliquer suffisamment nos désastres de 1870. Tout au moins, elles consoleront les vrais patriotes. Elles stigmatisent, en effet, "ces gueux sinistres, dont le nom national de Prussiens caractérisera toujours les parties basses de notre individu, puisque jusqu'alors ils ne nous en avaient montré que cet endroit de leur personne sur nos champs de bataille".

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