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5 octobre 2008 7 05 /10 /octobre /2008 15:48

Selon cette brève récente [ci-dessous c'est moi qui graisse] :

Benoît XVI, qui a visité en septembre la France, laïque et largement déchristianisée, a relevé que "des nations un temps riches de foi et de vocations perdent désormais leur identité propre, sous l'influence délétère et destructrice d'une certaine culture moderne".

"On y voit celui qui, ayant décidé que 'Dieu est mort', se déclare 'dieu' lui-même et se considère l'unique artisan de son propre destin, le propriétaire absolu du monde", a-t-il ajouté.

"Quand les hommes se proclament propriétaires absolus d'eux-mêmes et uniques maîtres de la création" (...) "la chronique quotidienne" montre "que s'étendent l'arbitraire du pouvoir, les intérêts égoïstes, l'injustice et l'exploitation, la violence dans toutes ses expressions", a souligné Benoît XVI.

Insulte ! Amalgame odieux ! Benoît (le seizième) semble donc assimiler désir de propriété absolue sur soi-même et volonté de maîtrise absolue sur le monde ! Tel qu'exprimé, les deux semblent consubstantielles, comme s'il n'était pas possible de revendiquer radicalement la première et de rejeter catégoriquement la seconde !

Oui, une immense partie des maux d'aujourd'hui découle d'une volonté de puissance absolue sur le monde — nature, êtres vivants et êtres humains —, volonté professée par un nombre terrible d'abrutis cupides ou de naïfs empaffés — dont certain est même fait chanoine par l'infaillible* Benoît (le seizième)...

Mais la chose n'a putain foutre rien à voir avec la maîtrise de soi sur soi, synonyme d'une liberté intérieure jamais acquise**, effort continu pour résister notamment à cette tentation de tous les instants de se croire ou de se vouloir maître du monde ! Maître de soi, oui et pour le reste, ni dieu ni maître de l'univers***.

"Arbitraire du pouvoir, intérêts égoïstes, injustice et exploitation, violence dans toutes ses expressions" : tous ces maux seraient donc imputables, je suppose, à Nietzsche, et aussi, sans doute, si toutefois il avait eu ne serait-ce qu'un millionième de la popularité du moustachu prussien, à Han Ryner qui a pu écrire :

Qu'est-ce que Dieu ?
Dieu a plusieurs sens : il a un sens différent dans chaque religion ou métaphysique et il a un sens moral.
Quel est le sens moral du mot Dieu ?
Dieu est le nom de la perfection morale
Que signifie dans la formule d'amour, le possessif TON  : « tu aimeras TON Dieu » ?
Mon Dieu, c'est ma perfection morale.
Qu'est-ce que je dois aimer par dessus toute chose ?
Ma raison, ma liberté, mon harmonie intérieure, mon bonheur car ce sont là les autres noms de mon Dieu.

Et qui ajoute, avec toute la morgue, n'est-ce pas, d'un qui se considère, comme l'a donc définitivement établi l'infaillible Benoît (le seizième), comme "propriétaire absolu du monde" :

Mon Dieu exige t-il des sacrifices ?
Mon Dieu exige que je lui sacrifie mes désirs et mes craintes ; il exige que je méprise les faux biens et que je sois « pauvre d'esprit ».
Qu'exige-t-il encore ?
Il exige encore que je sois prêt à lui sacrifier ma sensibilité et, au besoin, ma vie.
Qu'aimerai-je donc chez mon prochain ?
J'aimerai le Dieu de mon prochain, c'est-à-dire sa raison, son harmonie intérieure, son bonheur.
N'ai-je pas des devoirs envers la sensibilité de mon prochain ?
J'ai envers la sensibilité de mon prochain les mêmes devoirs qu'envers la sensibilité des animaux ou envers la mienne.
Expliquez-vous.
Je ne créerai ni chez autrui ni chez moi de souffrance inutile.
Puis-je créer de la souffrance utile ?
Je ne puis pas créer activement de la souffrance utile. Mais certaines abstentions nécessaires auront pour conséquence de la souffrance chez autrui ou chez moi. Je ne dois pas plus sacrifier mon Dieu à la sensibilité d'autrui qu'à ma sensibilité.
Quels sont mes devoirs envers la vie d'autrui ?
Je ne dois ni tuer ni blesser mon prochain.
N'y a-t-il pas des cas où l'on a le droit de tuer ?
Dans le cas de légitime défense, il semble que la nécessité crée le droit de tuer. Mais, presque toujours, si je suis assez brave, je conserverai le sang froid qui permet de se sauver sans tuer.
Ne vaut il pas mieux subir l'attaque sans se défendre ?
L'abstention est, en effet, ici, le signe d'une vertu supérieure, la véritable solution héroïque.
N'y a t il pas, en face de la souffrance d'autrui, des abstentions injustifiées équivalant exactement à de mauvaises actions ?
Il y en a. Si je laisse mourir celui que je puis sauver sans crime, je suis un véritable assassin.
Citez à ce sujet une parole de Bossuet.
« Ce riche inhumain a dépouillé le pauvre parce qu'il ne l'a pas revêtu ; il l'a égorgé cruellement, parce qu'il ne l'a pas nourri ».

C'est dans le Petit manuel individualiste, chapitre III (ici)

Maintenant que j'ai bien tapé sur le pape, et j'espère, bien mécontenté tout un tas de croyants, comme ces temps-ci ma tournure d'esprit est à l'invective, j'éprouve le besoin de m'épancher un peu afin de me faire bien détester de tous les bords à la fois. J'ajoute donc ceci : bien que profondément incroyant moi-même, certes issu de milieu chrétien mais ayant perdu, pour de bonnes et de mauvaises raisons, toute foi en Dieu à l'adolescence, et plus récemment toute foi en l'Humanité (avec un grand H), gardant seule une minuscule flammèche d'espérance en l'humanité (avec un tout petit h) se terrant — peut-être — au fond de chaque individu, même le plus vil (i.e. le plus cupide, le plus avide de pouvoir et/ou de gloire), je souhaite déclarer à tous les dogmatiques de l'athéisme, de l'anticléricalisme, de l'anarchisme que je les emmerde, car j'ai vu, de mes yeux vus, des croyants, et même des prêtres, plus capables de vivre et de faire vivre l'anarchie en eux et autour d'eux que bien des anarchistes déclarés. En dépit de leur sacré bon Dieu transcendant dont je me fous ! Et grand bien leur fasse si cela leur permet de vivre au mieux (c'est-à-dire en souffrant et en nuisant le moins possible) dans ce sillon de larmes que l'Humanité (avec ce putain de grand H) bovine salope menée par ses meilleurs — ou ses pires c'est tout comme — bouviers-bouchers creuse inlassablement de plus en plus loin et de plus en plus profond.

C. Arnoult

* Sur l'infaillibilité pontificale, cf. là-bas, &891.

** Et je parle en connaissance de cause, expérimentant chaque jour l'extrême difficulté à être vraiment maître de moi-même. Preuve en est le ton que je prends dans ce billet, me laissant glisser à la fureur toujours imbécile, alors que radicalement (à la racine) ma conscience me commande pondération et grande douceur. Mais tant pis je cède, ma météo intime chargée des vapeurs de connerie exhalées par l'océan du monde est par trop orageuse ces temps-ci.

*** Tiens, expérience intéressante : je tape "maître de soi comme de l'univers" dans google, et le brouteur de recherche me sort en tête de gondole ce bidule... Splendide illustration de l'abomination actuelle.

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15 septembre 2008 1 15 /09 /septembre /2008 21:48

Suite à une véritable provocation de Zeb sur Livrenblog, on trouvera ci-dessous le frontispice dessiné par Alexis Mérodack-Jeaneau pour L'Homme-fourmi, publié à La Maison d'Art en 1901. Frontispice qui, je suppose, représente la bonne fée qui transforme le narrateur de ce roman conjectural et relativiste en fourmi pour une année.

Personnellement, à ce frontispice, je préfère toutes les vignettes de petites fourmis qui ornent le bouquin, vignettes qui sont elles aussi de Mérodack-Jeaneau. Voici la première :

Notons que la vignette de La Maison d'Art — portant fièrement devise "Fais bien et espère mieux" — semble itou du même Mérodack :

Signalons en outre qu'Emile Boissier préfaça le catalogue de la première exposition de Mérodack-Jeaneau à la Bodinière (avril 1899) — étude republiée dans le Cahier des AHR n°107.

Terminons sur ce très bref souvenir d'Edmond Rocher (intéressant illustrateur lui aussi) à propos des réunions du "Thé idéal" organisées à l'extrême fin du siècle le dix-neuvième par Charles-Brun (le même qui sera plus tard éreinté dans Prostitués) :

Un phénomène apparaissait, dans un étrange costume brodé d'étoiles. C'était Mérodack, qui jouait de la flûte avec son nez et dessinait des cathédrales dans la mi-obscurité. Cet hurluberlu n'avait-il pas obtenu — avec l'assentiment de la Vierge Marie, d'être logé dans une des tours de Notre-Dame. (CAHR n°4)

Du mystère, du mystère...

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27 avril 2008 7 27 /04 /avril /2008 21:04

[Pierre Daspres, jeune bachelier fraîchement monté de sa province dans la capitale pour faire son droit, tombe amoureux de Camille Ramel, jeune femme au caractère ferme et à la sensibilité individualiste. O. Le Tigre, femme de lettre, joue les entremetteuses. Elle expose à Daspres comment elle transformera cette situation vécue pour la sublimer en un prochain chef-d'œeuvre.]

— [...] Vous serez mon frère par le sang. Comme vous ne pourrez aimer que moi, comme Camille ne pourra aimer que moi, vous vous sentirez rapprochés par votre culte commun. Vous vous épouserez. Mais vous resterez chastes, fidèles à votre amour. Et, un soir que nous aurons pris de l'éther, — car nous serons éthéromanes, — nous nous coucherons tous les trois ensemble et j'aurai vos deux virginités.

— Mais c'est idiot !

— Non, c'est littéraire. Baudelaire admirerait...

Han Ryner, Le Crime d'obéir (p. 92 de l'édition 1925 à l'Idée Libre)


O. Le Tigre avait un modèle, c'est certain. On connaît un nom en particulier, mais je crois que plusieurs auteur-e-s fin-de-siècle pourraient prétendre au titre. Avant de vous donner la clé, j'aimerais avoir votre avis sur la question. N'hésitez pas à me l'envoyer en commentaire !

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20 mars 2008 4 20 /03 /mars /2008 20:39

Vite fait, très vite fait avant de tirer la chasse...


Pierre philosophale des temps modernes, le publicitaire transmute tout ce qu'il touche, plomb ou or, en ce qu'il faut bien appeler de la merde.

Vu ce matin en allant au turbin : une affiche vantant une officine de vendeurs de précarité reprend un portrait de Gandhi, qui apparemment aurait fait un excellent intérimaire... Cela sous le fallacieux prétexte que ledit fut "avocat", "philosophe", "résistant" et "gardien de la paix" (humour à la matraque).

Il donna aussi dans le textile, et la production de sel. Et mobile, avec ça — ah, le nombre de kilomètres qu'il fit ! Et puis, tiens, il ne mangeait pas beaucoup.

Mais lui fut libre, lui fut digne.

Et je continue à m'ahurir de l'incroyable constance de ces gens de la pub qui inlassablement renient jour après jour un peu plus leur dignité.

Le pire est qu'ils ont atteint leur but, puisqu'en écrivant ce billet, je viens de leur faire de la réclame.

Comment avoir encore une once d'espoir d'un mieux-vivre collectif dans un monde où ces habiles colonisent tout l'espace public ?

Mon humeur est bien sombre, aujourd'hui, et j'ai bien froid.

P.S. : il paraît que Coluche s'est fait embrigader lui aussi. Mais avec l'accord obtenu sonnant et trébuchant de la famille. Laissons les morts ensevelir encore un peu plus les morts.


Allez, on détourne les yeux de la laideur et, faute de mieux, on va faire un tour sur Wikipédia à la recherche de Gandhi. C'est , et il y fait meilleur.

La moitié du titre de ce billet est aussi le nom d'un groupe de punk canadien, dont je ne suis pas bien persuadé de partager toutes les positions, mais pour qui la dignité n'est pas un paillasson. Leur site : http://propagandhi.com.

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10 janvier 2008 4 10 /01 /janvier /2008 11:19

Je n'ai peut-être pas assez le souci des commémorations : je viens d'en louper deux d'importance...

Il y a 90 ans, le 5 janvier 1918, Jacques Fréhel, pseudonyme littéraire d'Alice Télot, mourait d'une congestion pulmonaire. Née la même année que Ryner, en 1861, elle est l'auteure de huit livres (romans ou recueils de nouvelles), dont un, Le Précurseur, est encore disponible (cf. ici). Autour d'une histoire d'amour, ce roman philosophique décrit une sorte de phalanstère féminin, entre stoïcisme, épicurisme et féminisme. Roman qu'il faut sans doute aborder comme on se prépare à lire un poème, car il est écrit selon un rythme lent et dans un style foisonnant d'images poétiques. Jacques Fréhel et Han Ryner se sont rencontrés en avril 1899 et ont vécu leur amour dans une semi-clandestinité liée à la profession d'Alice Télot (qui travaillait dans la protection de l'enfance). Amour doublé d'un incessant dialogue littéraire, les deux écrivains se soutenant dans leur travail. Selon Ryner, ils auraient collaboré vers la fin des années 1900 et le début de la décennie 1910 dans un emploi de nègre pour le compte d'un feuilletonniste. En l'état actuel des choses, ces travaux n'ont pas été retrouvés. Le seront-ils un jour ? Des indices existent... Ryner a écrit un livre de souvenirs sur sa compagne, dans lequel il publie un certain nombre de lettres par lui écrites - celles de Fréhel ayant été brûlées. Le nom de ce livre : Le Sillage parfumé (toujours disponible).

Il y  a 70 ans, le 6 janvier 1938, c'est Han Ryner qui s'éteignait dans son logis du quai des Célestins à Paris. Sa mort a été racontée en détail par son ami Joseph Maurelle (La Mort de Han Ryner, - devinez quoi ? toujours disponible !). Ryner est enterré au cimetière de Thiais.

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4 décembre 2007 2 04 /12 /décembre /2007 18:38

Je lis en ce moment L'Age d'homme de Michel Leiris. Confession et autoanalyse, L'Age d'homme explore les origines et les manifestations d'un érotisme placé sous la double autorité symbolique de Lucrèce la romaine outragée et de Judith la fatale biblique.

Au chapitre "La tête d'Holopherne", Leiris raconte un souvenir d'enfance pour le moins douloureux : une opération sans anesthésie des végétations.

« Cela se déroula, point pour point, ainsi qu'un coup monté et j'eus le sentiment qu'on m'avait attiré dans un abominable guet-apens. Voici comment les choses se passèrent : laissant mes parents dans le salon d'attente, le vieux médecin m'amena jusqu'au chirurgien, qui se tenait dans une autre pièce en grande barbe noire et blouse blanche (telle est, du moins, l'image d'ogre que j'en ai gardée) ; j'aperçus des instruments tranchants et, sans doute, eus-je l'air effrayé car, me prenant sur ses genoux, le vieux médecin dit pour me rassurer : "Viens, mon petit coco ! On va jouer à faire la cuisine." A partir de ce moment je ne me souviens de rien, sinon de l'attaque soudaine du chirurgien qui plongea un outil dans ma gorge, de la douleur que je ressentis et du cri de bête qu'on éventre que je poussai. »

Vous l'aurez compris, on avait trompé l'enfant pour lui éviter la peur — ce genre de bonne intention dont on pave allégrement l'enfer.

Cela m'a fait penser à un autre souvenir d'enfance, relatée par Han Ryner dans son autobiographie J'ai nom Eliacin (pages 40-41) :

« [Le petit Ner — quatre ans — s'est cassé la jambe.] Vint un chirurgien. Assis contre mon lit, il tâtait doucement. "N'aie pas peur, mon petit." "— Z'ai zamais peur. — Je ne te ferai pas de mal." On devine comment il tint sa promesse. Surprise et souffrance m'arrachèrent un cri. S'il dura, il était à la fin plus rageur et dépité que douloureux. Et le chirurgien recevait de ma menotte une gifle. "Tu as raison, mon petit homme, soulage-toi." Mais moi : "Fallait dire que tu ferais mal ; z'aurais pas crié. Ze te bats parce que tu m'as fait crier." »

Deux réactions très différentes : Ryner flanque une baffe au toubib, Leiris reste 24h sans pouvoir parler et reste traumatisée par ce qu'il appelle une "agression". Pourquoi ?

Pour la gloire de Ryner, il faudrait sans doute pointer son stoïcisme précoce, son sursaut d'orgeuil qui permet la résilience, face à la faiblesse du petit Leiris qui a subi. Ce serait bien sûr complètement idiot, puisque la raison profonde de la divergence des conséquences psychologiques sur les deux gamins tient surtout à la nature de l'opération.

Dans un cas, le redressement d'une fracture, opération superficielle si l'on peut dire, et qui présente, du point de vue de la douleur, l'avantage de la brieveté. Dans l'autre cas, la pénétration d'un instrument dans le corps, suivi d'un raclage méthodique des tissus. L'intégrité corporelle respectée contre ce qui s'apparente à un viol.

Le jeune Ner n'a été blessé que dans son orgueil d'apprenti-stoïcien, le jeune Leiris a été atteint dans sa dignité même.

Reste dans les deux cas la duplicité des adultes.

Leiris conclut :

« Ce souvenir est, je crois, le plus pénible de mes souvenirs d'enfance. Non seulement je ne comprenais pas que l'on m'aût fait si mal, mais j'avais la notion d'une duperie, d'un piège, d'une perfidie atroce de la part des adultes, qui ne m'avaient amadoué que pour se livrer sur ma personne à la plus sauvage agression. Toute ma représentation de la vie en est restée marquée : le monde, plein de chausse-trapes, n'est qu'une vaste prison ou salle de chirurgie ; je ne suis sur terre que pour devenir chair à médecins, chair à canons, chair à cercueil  comme la promesse fallacieuse de m'emmener au cirque ou de jouer à faire la cuisine, tout ce qui peut m'arriver d'agréable en attendant n'est qu'un leurre, une façon de me dorer la pilule pour me conduire plus sûrement à l'abattoir où, tôt ou tard, je dois être mené. »

Si la vision rynérienne de l'existence est elle aussi fort pessimiste, à sa manière obsédée par la mort et la douleur, il n'y a pas cette focalisation sur la chair meurtrie. Précisément parce que, comme pour la jambe cassée, le problème n'est pas d'avoir mal dans sa chair, ou de la voir se corrompre, mais de risquer de s'abandonner à la douleur ou à la contemplation de la corruption — dans l'abandon réside l'indignité — faute de s'y être préparé.


Notons que Ryner a utilisé son souvenir dans L'Autodidacte. Je possède ce livre, mais uniquement dans sa traduction espagnole (Biblioteca de la Revista Blanca, trad. J. Elizalde). Voici l'épisode, en castillan donc :

— No tengas miedo, hombrecito.

— Nunca tengo miedo.

Pero su cuerpecito se resistía en no sabe qué aprensión adivinadora.

— No tengas miedo, te digo. Te prometo que no te haré daño.

Entonces el cuerpo se abandonó lacio, quisiera decir  sonriente.

Bruscamente, en la pierna manoseada, rugío el dolor. Y la boca del niño dejó escapar un grito. Casi al mismo tiempo, su manecita abofeteó la mejilla del verdugo.

El joven tuvo un movimiento de sorpresa, al momenta calmado, y continuó su trabajo. El niño, que se mordía los labios, contuvo desde entonces los gritos y los suspiros.

Cuando hubo terminado, el señor Gibal preguntó :

— ¿ Te he hecho mucho daño entonces, pobre amiguito ?

— Sí, me has hecho mucho daño.

La mirada de Nicolás era sombría ; su acento indignado y vindicativo.

— Has hecho bien al pegarme para aliviarte.

— No te he pegado porque me has hecho daño.

— ¿ No ?... ¿ Por qué, pues ?, vamos a ver.

— Porque me has dicho una mentira. Me has dicho, malvado, que no me harías daño.

— ¡ Bah ! Esto lo decimos siempre.

— A mí no se me tienen que decir estos embustes. Si lo hubiese sabido no habría gritado. No te perdonaré nunca el que me hayas hecho gritar.

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5 novembre 2007 1 05 /11 /novembre /2007 17:48

Je viens de me rendre compte que passait hier soir sur Arte le film de J.-J. Annaud La Guerre du Feu. On sait qu'il s'agit de l'adaptation ciné d'un roman de J.-H. Rosny aîné. J'ai loupé le film, je n'ai d'ailleurs même pas lu le livre dont il est inspiré, mais il se trouve que je suis plongé en ce moment dans d'autres récits de Rosny aîné.

Il s'agit de textes qu'on rattache aujourd'hui à la Science-Fiction, rassemblés en 1975 en un volume paru aux éditions Marabout (titre : Récits de science-fiction). On y trouve une vingtaine d'oeuvres assez courtes, pour la plupart déjà publiées en volume auparavant. Les Xipéhuz, La Mort de la Terre ou Les Navigateurs de l'infini sont - à juste titre - assez connus, mais d'autres méritent d'être redécouverts. Je pense en particulier à La jeune vampire, nouvelle absolument pas horrifique mais d'une remarquable originalité.

Rosny aîné et Han Ryner entretenaient des relations très amicales. Ils se sont fréquentés vers 1910 aux banquets des "Loups", groupement de jeunes littérateurs dont on aura bien l'occasion de reparler sur ce blog. En 1912, c'est Rosny aîné qui proclama Ryner "Prince des conteurs" suite à un référendum organisé par L'Intransigeant, et il semblerait qu'il ait voté pour lui plusieurs fois à l'Académie Goncourt. Les CAHR ont publié de la correspondance. Ryner donne à Rosny du "Maître aimé". Rosny lui répond avec du "Cher et admiré ami".

Ryner et Rosny partagent assurément le goût d'écrire des textes variés, de ne pas se limiter à un seul genre, à un seul thème. Les oeuvres de Rosny ne se limitent pas au roman préhistorique, d'aventure et à la SF, on y trouve aussi des romans psychologiques et sociaux, ainsi que des ouvrages philosophiques, comme Le Pluralisme, qui a eu une forte influence sur Ryner. Mais il n'est pas impossible que Ryner ait eu une influence sur Rosny.

La nouvelle intitulée Dans le monde des Variants raconte l'histoire d'un jeune homme qui vit une double existence : celle d'un être humain dans le monde où nous vivons, et celle d'un "Variant", dans un monde parallèle et simultané. Ces Variants mènent une vie assez différente de la nôtre puisque "à leur naissance, ils n'étaient pas moins grands que plus tard, mais plus vagues, avec des cycles incohérents ; à mesure, les mouvements prenant de la cohérence, ils atteignaient leur pleine harmonie après des évolutions d'autant plus nombreuses que l'être était placé plus haut dans la hiérarchie." Cette idée d'incohérence originelle et d'évolutions qui tendent vers l'harmonie m'a fait penser à la conception de la sagesse exprimée par Ryner dans Le Subjectivisme.

Vers la fin de la nouvelle, on trouve cette phrase : "L'enfant naquit, dont les cycles furent longtemps vagues et désordonnés. C'était un jeune chaos : lentement il devint une harmonie qui ressemblait à Liliale [la mère de l'enfant]." A comparer avec cette citation du Subjectivisme :

Ce que j'appelle Moi, quel chaos fou ! Cette lourdeur faite de mille passivités dénouées, est-ce un vivant ? Cet enchevêtrement de mille contradictions actives, est-ce un seul vivant ? Où suis-je là-dedans ? Qu'est-ce qui est vraiment moi, qu'est-ce qui m'est étranger ? Ah ! le tri à faire, quelle œuvre longue et difficile !

Et dans l'article "Individualisme" de L'Encyclopédie anarchiste :

« Je veux être un homme complet. Je veux être, dans un corps d'homme, une vérité d'homme, une lumière et une chaleur d'homme, un cœur et une raison d'homme. » II faut arriver à s'harmoniser. Il faut arriver à trouver tout en soi et à tout respecter. [...] Que chacun prenne, suivant son tempérament et les dominantes de sa jeunesse, le chemin qui lui agrée. Pourvu que sa vaillance dure et qu'il ne se laisse pas tomber aux premières étapes, il arrivera au sommet, il arrivera à la vérité totale, à la liberté rythmée de son cœur et de sa raison. II arrivera à l'harmonie complète de l'individualiste complet.

Dans le monde des Variants a paru dans la revue L'Age nouveau en janvier 1939*, soit un an après la mort de Han Ryner. Est-ce une coïncidence ? En tout cas, celle-ci résonne agréablement. On peut d'ailleurs remarquer que L'Age nouveau était dirigé par Marcello-Fabri, dont La Revue de l'Epoque accueillait presque vingt ans plus tôt la critique philosophique de Ryner (cf. ici).

* Source : biblio de Pierre Versins à la fin des Navigateurs de l'infini de Rosny aîné, éditions Rencontre, 1960, coll. Chefs-d'Oeuvre de la Science-Fiction.

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25 octobre 2007 4 25 /10 /octobre /2007 19:59
Un document confié par  des descendants de Han Ryner.
Qu'allait faire Ryner à cette exposition ? je ne sais...
carte-presse.jpg
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5 août 2007 7 05 /08 /août /2007 11:45

undefinedEn 1934 parut dans la collection de la Brochure mensuelle (éditée à Paris par le Groupe de propagande par la brochure)  un opuscule pacifiste et anticlérical intitulé : Pourquoi l’Église ne peut être une force de paix ?, signé du nom de Henri Neyre.

Compte-tenu du thème abordé, on pouvait très légitimement supposer qu'il s'agissait d'un écrit de Han Ryner. A la lecture du texte cependant, le doute s'installe : le style ne ressemble pas à celui de Ryner et l'auteur parle d'une tournée de conférences faites en Auvergne (jamais attestée chez Ryner). D'autres détails semblent bien montrer que la brochure n'est pas de Han Ryner.

Restait à déterminer qui en était réellement l'auteur. La réponse nous est fournie par le site de l'OURS (Office Universitaire de Recherche Socialiste) à cette adresse : http://www.lours.org/default.asp?pid=260.

Henri Neyre est donc le pseudonyme de Henri Cerclier (1911-2002). Membre des Jeunes Socialistes de l'Allier dans les années 1930, il fait des tournées de propagande sous le pseudonyme de Neyre par délicatesse pour sa famille — bourgeoise — qui n'appréciait guère son engagement.

La brochure qui nous intéresse reprend des arguments développés lors de ces tournées. Grand lecteur d'Alain, pacifiste, il sera de la Ligue des Droits de l'Homme, dénoncera les procès de Moscou, participera à la Résistance. Après la guerre, il occupera des fonctions de sous-préfet dans divers départements. Il assumera la charge de secrétaire général de l'OURS de 1989 à 1992. Pour plus d'informations, lisez sa notice biographique à l'adresse donnée plus haut.

Pour en revenir à Han Ryner, notons que celui-ci est cité dans la brochure de Neyre, et rappelons qu'il a participé à de nombreuses causeries anticléricales. Et son texte de soutien à Gaston Rolland fut éditée à la Brochure mensuelle (Une conscience pendant la guerre — l'affaire Gaston Rolland, 1923).

Rendons à Henri Cerclier ce qui est à Henri Neyre, et à Han Ryner ce qui lui appartient ! Et gageons que cette petite erreur — que l'on retrouve jusque dans le catalogue de la BNF — sera bientôt corrigée là où elle doit l'être.

Remerciements à D. Lérault qui a trouvé le fin mot de l'histoire !


[Compléments ajoutés le 23 février 2008 : HR cité par Henri Neyre, table de la brochure et lettre-préface.]

Han Ryner cité par Henri Neyre

Han Ryner est cité dans la note 1 de de la page 21 (la source n'est pas donnée, il faudra que je recherche) :

(1) Je ne résiste pas au plaisir de soumettre aux méditations de mes lecteurs, ces jolies lignes de Han Ryner :

« La beauté est la grande révolutionnaire.

« Bossuet veut me soumettre aux disciplines de l'Eglise. Le noble mouvemement de ses rythmes, le vérité profonde et multiple du détail m'empêche d'entendre le mensonge de la surface et du parti-pris. Bossuet, malgré son dessein, me délivre de l'Eglise plus subtilement que Voltaire.

« Mais Bossuet n'est pas l'artiste complet, puisqu'il veut autre chose que la beauté et la vérité, et puisqu'il réussit le contraire de ce qu'il veut. Quand l'harmonie se fait entre les profondeurs et la surface, entre le rythme et la pensée, entre le geste et la parole, quand l'artiste sait ce qu'il est et consent à ce qu'il est : il devient la plus efficace, la plus admirable et la plus persécutée des forces de libération.

« Aimons deux fois ceux qu'on entoure de de huées ou de haine silencieuse pour les punir de chanter la vérité d'une voix juste. »

Cette citation intervient dans la partie "L'Eglise, c'est l'ignorance", où après avoir montré que l'Eglise se doit de combattre la science, l'auteur prévoit l'objection suivante : « L'Eglise n'a-t-elle pas suscité d'admirables chefs-d'œuvre artistiques ? ». Objection à laquelle il répond : « Oui, tout ce que nous admirons et tout ce qui pourrait faire pardonner à l'Eglise ses horreurs et ses crimes, ne lui appartient pas en propre, et s'est développé malgré elle et à l'encontre de ses principes et de son crime. »

Chose amusante, cette note intervient juste après une citation de... Laurent Tailhade ! On sait que Ryner et Tailhade se détestait cordialement. Voici la citation de Tailhade : « Le degré de civilisation d'un peuple se mesure à la dose de Christianisme qu'il peut éliminer. » Neyre ne donne pas la source.

Table des matières

  • Agents de guerre
  • L'Eglise, c'est l'ignorance
  • L'Eglise est la haine
  • L'Eglise est la guerre
  • Forces de paix

Lettre-préface

A Rémy DUGNE,

Sur ton inspiration et sous l'égide de la Libre Pensée, j'ai entrepris cet hiver, dans ta pittoresque Auvergne, une série de conférences sur ce sujet « L'Eglise est-elle une force de paix ou un agent de guerres ? ». Tu en connais le plan. Dans une première partie purement historique, je montre que l'Eglise n'a pas été dans le passé, la force de paix que certains veulent voir. Dans une deuxième, j'essaie de démontrer pourquoi l'Eglise ne sera jamais une force de paix. Sur le premier point, il existe une quantité de brochures ou de livres intéressants et documentés auxquels je me suis en grande partie référé et dont je ne puis que conseiller vivement la lecture (1). Le deuxième point, à ma connaissance, n'ayant pas fait l'objet d'un travail d'ensemble, je me suis décidé à rassembler, rédiger et publier les idées que je développe sur ce thème et la documentation qui l'éclaire.

Dans cette brochure, si j'ai substitué aux amplifications verbales que demande la tribune, des développements un peu abstraits d'idées générales, j'ai poursuivi le même but que dans mes conférences : faire un travail qui soit à la fois de propagande et d'enseignement (c'est ce qui explique la variété multiple des citations et des références).

Puisse ce modeste effort que je te dédie, n'être pas trop éloigné de ce but et trop inférieur à cette ambition.

Juin 1934.

Henri Neyre.

(1) Voir A. Lorulot : L'Eglise et la Guerre. — Les brochures de Michaud, Lapeyre, Chardon, Vicard, etc...

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1 juin 2007 5 01 /06 /juin /2007 09:56

Soyons un peu pédants ! (mais pas tant que ça, nous le verrons...)
A l'adresse suivante, vous pouvez écoutez un extrait d'une critique (1) du Père Diogène, lu par une agréable voix féminine :
http://www.lechoixdeslibraires.com/livre-37262-le-pere-diogene.htm
Au vu de l'orthographe - scandinave ?, germanique ? - la dame prononça le nom de l'auteur ainsi :
"Hhhhânne Railleneur", ou quelque chose d'approchant.
Je rassure cette personne : j'ai longtemps fait la même chose !
"Han Ryner" se prononce logiquement "Henri Ner". Lui-même nous donne l'explication :

Il me parut prudent et amusant de m'abriter derrière ce que j'appelai un pseudonyme visuel : coupant mon nom de façon nouvelle, je transformai le pion Henry Ner, en l'écrivain Han Ryner.(2)

C'était en 1898, suite à des inquiétudes du proviseur de Louis-le-Grand, où Ner était répétiteur.
Par la suite, Ryner trouva là encore "amusant" de raconter des billevesées à quelque plumitif, ce qui entraîna des affirmations saugrenues, jusque dans les dictionnaires, sur une prétendue origine catalano-norvégienne...


(1) Celle du Nouvel Obs (voir ici).
(2) Extrait de Haussements d'épaules (autobiographie inédite) publié au n°147 des CAHR (p.4).

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