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4 décembre 2007 2 04 /12 /décembre /2007 18:38

Je lis en ce moment L'Age d'homme de Michel Leiris. Confession et autoanalyse, L'Age d'homme explore les origines et les manifestations d'un érotisme placé sous la double autorité symbolique de Lucrèce la romaine outragée et de Judith la fatale biblique.

Au chapitre "La tête d'Holopherne", Leiris raconte un souvenir d'enfance pour le moins douloureux : une opération sans anesthésie des végétations.

« Cela se déroula, point pour point, ainsi qu'un coup monté et j'eus le sentiment qu'on m'avait attiré dans un abominable guet-apens. Voici comment les choses se passèrent : laissant mes parents dans le salon d'attente, le vieux médecin m'amena jusqu'au chirurgien, qui se tenait dans une autre pièce en grande barbe noire et blouse blanche (telle est, du moins, l'image d'ogre que j'en ai gardée) ; j'aperçus des instruments tranchants et, sans doute, eus-je l'air effrayé car, me prenant sur ses genoux, le vieux médecin dit pour me rassurer : "Viens, mon petit coco ! On va jouer à faire la cuisine." A partir de ce moment je ne me souviens de rien, sinon de l'attaque soudaine du chirurgien qui plongea un outil dans ma gorge, de la douleur que je ressentis et du cri de bête qu'on éventre que je poussai. »

Vous l'aurez compris, on avait trompé l'enfant pour lui éviter la peur — ce genre de bonne intention dont on pave allégrement l'enfer.

Cela m'a fait penser à un autre souvenir d'enfance, relatée par Han Ryner dans son autobiographie J'ai nom Eliacin (pages 40-41) :

« [Le petit Ner — quatre ans — s'est cassé la jambe.] Vint un chirurgien. Assis contre mon lit, il tâtait doucement. "N'aie pas peur, mon petit." "— Z'ai zamais peur. — Je ne te ferai pas de mal." On devine comment il tint sa promesse. Surprise et souffrance m'arrachèrent un cri. S'il dura, il était à la fin plus rageur et dépité que douloureux. Et le chirurgien recevait de ma menotte une gifle. "Tu as raison, mon petit homme, soulage-toi." Mais moi : "Fallait dire que tu ferais mal ; z'aurais pas crié. Ze te bats parce que tu m'as fait crier." »

Deux réactions très différentes : Ryner flanque une baffe au toubib, Leiris reste 24h sans pouvoir parler et reste traumatisée par ce qu'il appelle une "agression". Pourquoi ?

Pour la gloire de Ryner, il faudrait sans doute pointer son stoïcisme précoce, son sursaut d'orgeuil qui permet la résilience, face à la faiblesse du petit Leiris qui a subi. Ce serait bien sûr complètement idiot, puisque la raison profonde de la divergence des conséquences psychologiques sur les deux gamins tient surtout à la nature de l'opération.

Dans un cas, le redressement d'une fracture, opération superficielle si l'on peut dire, et qui présente, du point de vue de la douleur, l'avantage de la brieveté. Dans l'autre cas, la pénétration d'un instrument dans le corps, suivi d'un raclage méthodique des tissus. L'intégrité corporelle respectée contre ce qui s'apparente à un viol.

Le jeune Ner n'a été blessé que dans son orgueil d'apprenti-stoïcien, le jeune Leiris a été atteint dans sa dignité même.

Reste dans les deux cas la duplicité des adultes.

Leiris conclut :

« Ce souvenir est, je crois, le plus pénible de mes souvenirs d'enfance. Non seulement je ne comprenais pas que l'on m'aût fait si mal, mais j'avais la notion d'une duperie, d'un piège, d'une perfidie atroce de la part des adultes, qui ne m'avaient amadoué que pour se livrer sur ma personne à la plus sauvage agression. Toute ma représentation de la vie en est restée marquée : le monde, plein de chausse-trapes, n'est qu'une vaste prison ou salle de chirurgie ; je ne suis sur terre que pour devenir chair à médecins, chair à canons, chair à cercueil  comme la promesse fallacieuse de m'emmener au cirque ou de jouer à faire la cuisine, tout ce qui peut m'arriver d'agréable en attendant n'est qu'un leurre, une façon de me dorer la pilule pour me conduire plus sûrement à l'abattoir où, tôt ou tard, je dois être mené. »

Si la vision rynérienne de l'existence est elle aussi fort pessimiste, à sa manière obsédée par la mort et la douleur, il n'y a pas cette focalisation sur la chair meurtrie. Précisément parce que, comme pour la jambe cassée, le problème n'est pas d'avoir mal dans sa chair, ou de la voir se corrompre, mais de risquer de s'abandonner à la douleur ou à la contemplation de la corruption — dans l'abandon réside l'indignité — faute de s'y être préparé.


Notons que Ryner a utilisé son souvenir dans L'Autodidacte. Je possède ce livre, mais uniquement dans sa traduction espagnole (Biblioteca de la Revista Blanca, trad. J. Elizalde). Voici l'épisode, en castillan donc :

— No tengas miedo, hombrecito.

— Nunca tengo miedo.

Pero su cuerpecito se resistía en no sabe qué aprensión adivinadora.

— No tengas miedo, te digo. Te prometo que no te haré daño.

Entonces el cuerpo se abandonó lacio, quisiera decir  sonriente.

Bruscamente, en la pierna manoseada, rugío el dolor. Y la boca del niño dejó escapar un grito. Casi al mismo tiempo, su manecita abofeteó la mejilla del verdugo.

El joven tuvo un movimiento de sorpresa, al momenta calmado, y continuó su trabajo. El niño, que se mordía los labios, contuvo desde entonces los gritos y los suspiros.

Cuando hubo terminado, el señor Gibal preguntó :

— ¿ Te he hecho mucho daño entonces, pobre amiguito ?

— Sí, me has hecho mucho daño.

La mirada de Nicolás era sombría ; su acento indignado y vindicativo.

— Has hecho bien al pegarme para aliviarte.

— No te he pegado porque me has hecho daño.

— ¿ No ?... ¿ Por qué, pues ?, vamos a ver.

— Porque me has dicho una mentira. Me has dicho, malvado, que no me harías daño.

— ¡ Bah ! Esto lo decimos siempre.

— A mí no se me tienen que decir estos embustes. Si lo hubiese sabido no habría gritado. No te perdonaré nunca el que me hayas hecho gritar.

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Published by C.A. - dans Vite fait !
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