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24 novembre 2009 2 24 /11 /novembre /2009 11:48

Toujours en lien avec la réédition du Cinquième évangile, une des rares études consacrées à cet aspect de Ryner, qui échappe décidément à bien des classifications. Il s'agit d'un texte de notre ami Gérard Lecha, auteur de la seule et unique thèse jamais consacrée spécifiquement à Han Ryner, dont on peut consulter le plan ici. Texte paru dans le n° 178 des CAHR (4è trimestre 1990), pp. 5-9.


Han Ryner — Mystique laïque

J'avais, lors d'une réunion précédente des Amis de Han Ryner, affirmé qu'à mon sens Ryner, aussi bien en tant qu'écrivain qu'en tant que militant anarcho-pacifiste avait été une sorte de « mystique laïque ». Cette formule qui était un peu faite pour intriguer, voire provoquer, n'a pas manqué précisément d'intriguer certaines personnes dans l'auditoire. Et comme les horaires stricts de la SNCF m'avaient obligé à quitter la réunion, j'avais été dans l'impossibilité non seulement de répondre aux questions qui m'avaient été posées sur ce point mais encore de les entendre.

C'est seulement par la suite que j'ai appris par la bouche de Suzanne que certains auraient bien aimé que je m'explique un peu sur cette formule. Eh bien ! mieux vaut tard que jamais, c'est ce que je vais m'efforcer de faire aujourd'hui, si vous le voulez bien.

On sait que ma perspective d'approche de l'œuvre de Han Ryner — enfin dans ma thèse du moins ! — s'oriente très délibérément vers deux domaines apparemment opposés, à savoir : « la pensée sociale » et « l'individualisme ». Et je vais précisément essayer de les lier ensemble pour bien montrer que dans « l'individualisme harmonique » de Han Ryner, ces deux options de l'esprit ne sont pas aussi antinomiques que l'on a généralement tendance à le prétendre.

Mais alors, me direz-vous, que vient faire un quelconque mysticisme là-dedans ? Eh bien, c'est que, si dans la première partie de ma thèse (qui sera d'ailleurs la plus importante en volume !), je me suis efforcé de « survoler » la vie et l'œuvre de Han Ryner en « pointant » tout particulièrement les thèmes, les positions et les manifestations qui avaient directement trait à mon orientation de recherche bien spécifique, je n'ai pas voulu pour autant occulter avec une désinvolture coupable des éléments qui me sont apparus, en cours de recherche, comme étant d'une importance certaine pour une meilleure, ou du moins une plus exacte compréhension de notre auteur.

Et ce que j'ai appelé le « mysticisme laïque » de Han Ryner fait partie de ces éléments. Je vais donc essayer assez rapidement de préciser devant vous, premièrement, les raisons qui m'ont conduit à considérer que cette formulation n'était en rien déplacée et bien au contraire tout à fait adéquate pour qualifier Han Ryner, et, deuxièmement, la signification véritable et profonde qu'on doit lui attribuer.

Dans la sous-partie de ma thèse intitulée « Enfance et adolescence d'un chercheur d'harmonie et de foi en l'homme », j'essaie de montrer l'influence que put avoir l'atmosphère autour de l'étang de Berre, dans les années 1870, sur la sensibilité extrêmement vive de l'enfant qui vient là pour lire et méditer — déjà ! C'est là, en effet, que, comme l'avait écrit Louis Simon dans son A la découverte de Han Ryner : « Il veut s'instruire, écrire à son tour de ces livres merveilleux. Il veut parler aux hommes, tel M. le curé qui profère les sermons au prône. Un appel semble le diriger vers la foi ingénue«» (Op. cit. p. 21).

De l'évocation de Louis Simon, j'ai surtout retenu, entre autres, qu'une communion harmonieuse s'était réalisée, à Berre, entre les états d'âme de l'enfant et la nature environnante ; une façon de vivre l'harmonie intérieur / extérieur qui sera tout au long de sa vie une préoccupation rynérienne majeure, ne l'oublions pas !

Et c'est cette propension chez lui à éprouver-ressentir un être-au-monde harmonique, holistique, cosmique, océanique, qui me conduit à voir en lui un mystique. Ce qui est mystique chez Han Ryner, c'est son aptitude à recouvrer l'Unité en faisant coïncider, pour ainsi dire, l'être-au-monde subjectif et le monde objectif, l'un et l'autre mélés dans ce que l'on pourrait appeler un affleurement intuitif du Tout au niveau de la conscience individuelle.

 

J'ai cru également pouvoir déceler dans les informations données par Louis Simon ce que l'on appellerait en psychologie, un phénomène de double projection : dans la religion d'une façon générale d'abord, et dans la personne du prêtre par la suite ; tout cela devant se cristalliser plus tard, après un long travail de méditation, de corrections, de transmutations pourrait-on dire, dans la belle figure du Christ du Cinquième Evangile.

Beaucoup sans doute, ici, savent déjà que ses années de scolarité studieuse chez les Frères de la Doctrine Chrétienne, à Tarbes, à Berre, chez les Petits Frères de Marie, à Saint-Paul-Trois-Châteaux, etc. ne furent pas sans influence.

Sans doute, là, il fera l'expérience de l'incommensurable gouffre qui existe entre les paroles et les actes de la plupart des instructeurs religieux, de l'abîme qui existe entre « l'être » et « le paraître ». Mais si cela aiguise à merveille son esprit critique au contact des hommes, cela n'entame en rien sa foi en Dieu.

Et c'est, comme on le sait également, le drame atroce du 22 décembre 1878 qui sera à l'origine de l'effondrement définitif de sa foi religieuse et fera de cet aspirant prêtre peut-être l'un des plus valeureux pourfendeurs de dogmes que l'histoire de la pensée laïque ait connu, même si l'on continue à l'ignorer aujourd'hui, tant dans l'intelligentsia de devant de scène que dans le grand public.

En effet, ce 22 décembre, alors qu'elle voulait se rendre à la messe qui précède Noël, sa mère est écrasée par un train sur le passage à niveau que l'on doit traverser pour se rendre à l'église de Rognac.

Pour ce croyant doublé d'un logicien, c'en est trop. Jacques Henri Ner n'a pas encore 18 ans et, comme le dit crûment Louis Simon : « L'adolescent déchiré rompt les liens avec le Dieu trompeur et cruel. Il ne sera jamais prêtre. Il combattra le mensonge autoritaire du dogme et l'organisation asservisseuse qui le proclame. »

Mais, la croyance dans le dogme définitivement brisée chez lui, le caractère foncièrement mystique, contemplatif, de Han Ryner n'est en rien altéré. Seulement, ce mysticisme ne le conduit aucunement à un retranchement du monde comme c'est si souvent le cas chez les mystiques.

En effet, Han Ryner est constamment animé par un souci d'ètre ouvert et présent aux affaires du monde. Ses romans (comme tous ses autres écrits d'ailleurs !) en témoignent assez.

Son mysticisme original et particulier relève donc d'un domaine qui n'a rien à voir ni avec le domaine ecclésiastique, ni avec le domaine religieux ; il relève directement de la conscience de « l'être-au-monde » unique de tout un chacun. Cela ne correspondrait-il pas à l'esprit laïque par excellence ?

En effet, considérant sans doute que les conceptions métaphysiques sont du domaine exclusif de la prise de conscience individuelle de tout un chacun, Han Ryner se refuse (et refuse !) toute affirmation dogmatique.

Par là-même, toute prise de position rynérienne représente bien un engagement total de tout l'être. Il n'a aucun « paravent » extérieur à lui et derrière lequel il pourrait s'abriter.

 

C'est que pour lui la responsabilité est bien la structure essentielle pourrait-on dire, la structure première, fondamentale, constituant le devoir moral de toute subjectivité. Et cette responsabilité-là, chez Han Ryner, quoique subjectivement ressentie, est une responsabilité pour autrui. L'être humain doit donc se sentir responsable même devant ce qui n'est pas directement son fait et qui, par là même, a priori, ne le regarde pas. En effet, à partir du moment où l'individu est conjoncturellement mis « en situation », les éléments tant existentiels que matériels et spirituels qui constituent cette situation doivent être pris en compte, en conscience, par l'individu en question. Ce qui, pour être plus concret, veut dire qu'il situe son droit moral à hauteur d'une sorte d'absolu qui doit régler l'existence de chaque individu libre (donc responsable !) avec une rigueur implacable. Ce qui veut dire que dans le jeu social, la relation à autrui (« relation intersubjective ») est, pour Ryner, une relation non symétrique. Qu'est-ce à dire ?

Je veux tout simplement dire que, au regard de la pensée rynérienne, si mon devoir moral exige que je me sente responsable d'autrui et de la situation ambiante, je ne dois attendre aucune réciproque, dût-il même m'en coûter la vie ! La réciproque c'est l'affaire de l'« autre », pas la mienne.

Alors comment qualifier l'exigence d'une telle morale, tout entière tournée vers la reconnaissance et le respect de soi-même et d'autrui en tant qu'individus, sans se référer à l'idée globale de « sagesse antique » ?

Et ce n'est tout de même pas pour rien que de très grands et beaux esprits ont appelé Han Ryner le « Socrate moderne » au début de ce siècle !

Aussi, seul de son espèce dans la littérature et dans la philosophie modernes, Han Ryner n'est d'aucune école et d'aucune mode. Mais doit-on dire qu'il est pour autant intemporel ? Sans doute pas. Certes, sa langue toujours pure et sûre, rigoureusement classique, est sans date mais non sans racines. Ces racines il faut les trouver dans la littérature grecque et latine qui n'a pas de secret pour notre auteur.

Cela ne l'empêche pas de se relier au moyen de cette langue souvent même très étroitement, aux questions essentielles qui troublent l'homme de son époque et l'homme de notre époque, tout aussi pétris l'un et l'autre du même désarroi et de la même angoisse.

Il est assez évident aujourd'hui qu'on ne lui a pas pardonné, ni de son vivant, ni post mortem, d'avoir voulu suivre sa voie en toute indépendance, en homme libre au sens le plus fort et le plus noble du terme. C'est ainsi pourtant que l'on peut bousculer l'ordonnancement traditionnel des concepts et de notions apparemment antinomiques et devenir dans sa vie et dans son œuvre ce qu'il convient d'appeler un mystique laïque.

Aussi ma thèse sur Han Ryner a-t-elle, entre autres desseins, celui de montrer, preuves à l'appui, combien notre société française, il y a presque un siecle — mais a-t-elle vraiment changé en ce domaine ? — était résolument fermée, voire hostile, devant toute pensée libre et devant toute volonté de dignité individuelle ne se pliant pas aux modèles préfixés.

Toujours est-il que j'espère, au terme de ce modeste exposé, que vous ne serez plus amenés à vous poser sur l'air de « comment peut-on être Persan ? » la question que vous vous posiez au tout début : « Mais comment peut-on être mystique laïque ? »

Gérard Lecha
Tours — Novembre 1990

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22 novembre 2009 7 22 /11 /novembre /2009 12:11

La bafouille écrite pour la réédition du Cinquième évangile par Théolib (plus d'infos ici). J'y fais très brièvement le point sur le rapport de Ryner à Jésus et au christianisme.


Tu aimeras ton Dieu par-dessus toute chose...

Han Ryner eut l'idée du Cinquième évangile vers 1900, alors qu'il écrivait son « roman individualiste » Le Sphinx rouge (1). L'épisode où Jésus et Nathanaël sauvent Judas devait notamment y trouver place, sous une forme évidemment bien différente. Mais le manuscrit complet n'a été rédigé qu'en 1906 (2).

Pendant ces cinq ou six années, il est certain que Ryner a consacré pas mal de temps à l'étude des quatre évangiles, dans une perspective rationaliste. Par une méthode comparative, il cherchait à retrouver les faits historiques sous le voile de la narration. Si ces efforts avaient porté, s'il avait pu se forger une conviction, Le Cinquième évangile n'aurait peut-être été qu'une nouvelle Vie de Jésus, le style de Ryner remplaçant celui de Renan. Il n'en fut rien, car l'étude critique « aboutit à un scepticisme à peu près complet » (3).

Il s'en remit donc, et l'on peut s'en réjouir, à son « âme d'amour et de rêve », reprenant certains récits, certains discours, certaines paraboles, en inventant d'autres quand le besoin s'en faisait sentir.

Une grande partie de l'œuvre rynérienne se base sur la vie de grandes figures de l'Histoire, surtout de l'histoire de la pensée : Jésus, donc, mais aussi Epictète, Pythagore, Socrate, Cervantès, Jeanne d'Arc, Cléanthe, Dion Chrysostome, l'empereur Othon, Alfred de Vigny, François d'Assise... – sans parler des personnalités de toutes les époques qui sont les sujets de brefs récits (4). Mais, sauf exception, il ne s'agit pas pour lui de faire de la simple biographie romancée, c'est-à-dire de lier par une pâte littéraire quelques faits tirés de recherches historiques.

Proche en cela des sages antiques, Ryner considère la philosophie davantage comme une manière de vivre (5), avec tout ce que cela comporte d'action intérieure et extérieure, que comme la seule construction de systèmes abstraits et rigides. Il va donc se servir de ses personnages comme incarnations de tendances, de réflexions philosophiques. Des tendances et des réflexions qui sont souvent probablement davantage les siennes que celles des individus ayant réellement existé ! Et plus Ryner aime et admire le personnage historique, plus il a la tendance à le « rynériser » – cela culmine avec Socrate et Epictète (6). Sur l'échelle d'intensité de ce processus, Jésus arrive sans doute juste après les deux philosophes. Le « Sermon plus haut que la montagne » est un condensé de l'idéal néo-stoïcien de Ryner. C'est clairement sa propre éthique que Ryner met dans la bouche de Jésus en croix. Pour le reste du récit, Ryner conserve à Jésus une certaine distance par rapport à sa propre pensée, et seule une analyse au cas par cas permettrait de distinguer ce qui appartient à Ryner autant qu'à Jésus de ce qui n'appartient qu'à Jésus – quand je dis « Jésus », il faut comprendre : l'image que Ryner s'en fait.

Justement, dans la conception que Ryner a de Jésus, il y a cette chose essentielle, sur laquelle il a consciemment bâti Le Cinquième évangile : pour lui, Jésus représente la synthèse de l'idéal grec de sagesse et de l'idéal juif de justice.

Ryner a transposé cette idée dans le domaine symbolique en reprenant une vieille légende, rapportée notamment par Voltaire (7), selon laquelle Jésus était le fruit de l'union d'une jeune juive, Marie, et d'un païen nommé Panther. Dans une première version, cette double filiation, juive et hellène, devait être encore davantage soulignée, par une « généalogie de Jésus ». Ce fragment a été retranché du texte définitif, mais il fut publié dans le numéro de novembre 1910 de la revue Les Loups (8). A sa lecture, on verra que, par rapport à Matthieu et Luc, Ryner a déplacé la parenté du terrain, disons, biologique, au terrain spirituel.

L'autre texte donné ci-après [La Montagne du réveil] est une prose parue en 1917 dans deux revues, l'une suisse (le Carmel de Genève), l'autre française (Le Sphinx, d'Hervé Coautmeur à Brest) (9). Nous pensons qu'elle fut écrite après Le Cinquième évangile, peut-être spécialement pour publication dans les revues citées, en tout cas très probablement pendant la guerre, compte tenu des fréquentes mentions qui en sont faites.

Ce dernier texte est intéressant notamment en ce qu'il rappelle quelque chose que la seule lecture du Cinquième évangile ne révèle pas forcément, à savoir que le regard que Ryner porte sur Jésus se passe de toute foi en un Dieu extérieur.

*

La position de Ryner par rapport au christianisme n’est pas simple.

Ryner est assurément imprégné de culture chrétienne, comme à peu près tous ses contemporains, et peut-être davantage encore dans la mesure où, dans son enfance et son adolescence, il se destinait à la prêtrise. Sa scolarité (assez erratique au demeurant) se fit dans des établissements religieux (frères maristes, pères de la Retraite, et autres...) (10). Mais vers l'âge de seize ans, il commença à remettre en question les dogmes du catholicisme. Ce n'est cependant qu'à la suite de la mort tragique de sa mère, fauchée par un train alors qu'elle se rendait à la messe, qu'il perd définitivement la foi. Dans ...Aux orties, souvenirs d'adolescence, il se fait s'exclamer :

Eh ! mon pauvre Jésus, seuls tes disciples t'ont trahi et abandonné, mais le Père Céleste n'a jamais existé que dans tes rêves (11).

Anticlérical conséquent, Ryner ne sera pourtant jamais matérialiste ni positiviste. Il ne refusait pas le mystère et la transcendance, fréquenta au moins un groupement ésotérique (« L'Hexagramme »), et se plut à des rêveries métaphysiques souvent plus proches des conceptions orientales que de la tradition philosophique européenne. On peut le considérer comme spiritualiste, dans le sens où il croyait à une certaine forme de survie de l’âme. Cela sans dogmatisme, sans affirmations rigides – pour lui, la métaphysique était un jeu poétique autant qu'une nécessité de son esprit. Il accordait cependant assez de foi à l'existence de vies futures pour spécifier dans son testament :

La crémation, méthode trop brutale, est peut-être dangereuse pour tel élément ignoré de survie. Je préfère l'ensevelissment et la lente désagrégation (12).

Au point de vue métaphysique, Ryner est donc très éloigné de toutes les doctrines chrétiennes. Dans le domaine éthique, les convergences sont plus importantes, et il a tendance à considérer que le seul vrai christianisme est celui des Béatitudes au plan individuel, celui du communisme des chrétiens primitifs au plan collectif. Cela explique sa grande admiration pour l’éthique de Tolstoï (partagée du reste par nombre de ses contemporains aux idées avancées, en particulier chez les anarchistes), et sa propension à écrire de tel ou tel mécréant patenté qu'il était « plus chrétien » que n'importe quel prêtre (13).

Cependant, Ryner n'a jamais donné son éthique personnelle pour chrétienne. Il lui reconnaît à l'occasion l'étiquette de « néo-stoïcienne », la nomme « subjectivisme » et souvent plus simplement « individualisme ». En fait, Ryner reproche à Jésus une faiblesse de méthode. Il l'explique très bien dans Le Subjectivisme (1909) :

Pourtant mon émotion est si différente lorsque j'écoute ici et lorsque j'écoute là... Ta voix de charme, ô Jésus, me laisse plus inquiet que le verbe viril d'Epictète.

« Aime ton prochain comme toi-même ». Mais comment est-ce que je m'aime ? Tout est-il aimable en moi ? Ne s'y introduit-il pas des pensées que je repousse, ne s'y élève-t-il pas des désirs que je comprime, ne s'y chuchote-t-il pas des suggestions auxquelles je me hâte d'imposer silence ? Et tout cela peut-être n'est point moi. Mais il faut donc que, pour aimer selon ta règle, je commence par me connaître moi-même. Ton premier commandement, Jésus, a besoin d'être précédé d'un autre. Je le crains, tu débutes par la fin, tu exiges le chef-d'œuvre avant d'enseigner les éléments de l'art, tu veux moissonner ce que tu as négligé de semer.

« Aime ! » Puis-je efficacement m'adresser une telle recommandation ? Ai-je sur mes sentiments un pouvoir aussi direct. O Jésus, artiste de vie peut-être trop spontanément grand pour avoir une méthode, pour construire les difficultés des commencements et l'effort du lent progrès, pour trouver dans ton expérience quelque souvenir utile aux pauvres apprentis que nous sommes... Tu aimais déjà quand tu te commandais d'aimer. Tu dis à tous : « Faites comme moi ». Et tu vas semant l'amour dont tu débordes.

En voici, innombrables, qui croient faire comme toi ; et ils sèment ce dont ils débordent ; de sorte que ton froment étouffe sous leur ivraie. O toi qui fus doux et humble de cœur, regarde ces vastes siècles : ils sont le domaine de ceux qui se réclament de ton nom. Il n'y pousse que haines, tyrannies, avidités, orgueils, inquisitions et guerres. L'amour, ton apparent triomphe et ta lamentable défaite réelle le prouvent cruellement, ne se crée pas à volonté.

Il me semble que sur ma pensée j'ai un peu plus de pouvoir. Je puis diriger mon attention, l'arrêter ici plutôt là. Aimer, je ne saurais le tenter directement ; je puis essayer de me connaître moi-même (14).

Dans Le Cinquième évangile, on retrouve cette façon de voir dans l'accent mis sur la dimension tragique de Jésus, ses déconvenues successives, son impuissance terrible qui suit une courbe ascendante de l'épisode de la sauterelle et de l'araignée au suicide de Judas. Mais je crois que cette faiblesse en définitive puissamment émouvante n'est pas pour rien dans l'amour que Ryner porte au personnage de Jésus.

*

Croyant, athée ou agnostique, spiritualiste ou matérialiste, chacun aura lu Le Cinquième évangile suivant sa culture et son vécu. Je souhaite cependant donner une clé de lecture (ou plutôt de relecture, si le lecteur a bien joué le jeu !). J’ai écrit plus haut que Han Ryner se passait de la foi en un Dieu extérieur. Je n’ai pas dit qu’il n’avait pas foi en un certain Dieu intérieur. Dans le Petit manuel individualiste (1905), opuscule éthique dans lequel le soliloque prend la forme d'un catéchisme par questions-réponses, il écrit :

Tu aimeras ton Dieu par dessus toute chose.

De quel « Dieu » parle-t-il donc ? Je le laisse s'interroger lui-même et vous répondre :

Qu'est-ce que Dieu ?

Dieu a plusieurs sens : il a un sens différent dans chaque religion ou métaphysique et il a un sens moral.

Quel est le sens moral du mot Dieu ?

Dieu est le nom de la perfection morale.

Que signifie dans la formule d'amour, le possessif TON : « tu aimeras TON Dieu » ?

Mon Dieu, c'est ma perfection morale.

Qu'est-ce que je dois aimer par dessus toute chose ?

Ma raison, ma liberté, mon harmonie intérieure, mon bonheur car ce sont là les autres noms de mon Dieu.

Mon Dieu exige t-il des sacrifices ?

Mon Dieu exige que je lui sacrifie mes désirs et mes craintes ; il exige que je méprise les faux biens et que je sois « pauvre d'esprit ».

Qu'exige-t-il encore ?

Il exige encore que je sois prêt à lui sacrifier ma sensibilité et, au besoin, ma vie.

Qu'aimerai-je donc chez mon prochain ?

J'aimerai le Dieu de mon prochain, c'est-à-dire sa raison, son harmonie intérieure, son bonheur (15).

C. Arnoult


(1) Paru en 1905, à la Bibliothèque des auteurs modernes. [Réédition disponible]

(2) Des fragments parurent en 1907 dans la revue La Phalange, mais l’expérience dut rapidement être interrompue suite à de nombreux désabonnements de lecteurs outrés ! Par la suite, le manuscrit fut renvoyé par plusieurs éditeurs, dont Stock. L’ouvrage fut finalement édité en 1910 par Eugène Figuière dans la collection « Bibliothèque des XII ». Toutes ces informations sur la genèse et les vicissitudes du Cinquième évangile sont tirées du n° 24 des Cahiers des Amis de Han Ryner (1er trimestre 1952).

(3) Cf. la lettre de Han Ryner parue en mars 1911 dans Les Droits de l’Homme, en réponse à un compte-rendu favorable d’Etienne Giran dans ce même journal (texte reproduit dans le n° 24 des Cahiers des Amis de Han Ryner, op. cit., pp. 3-5). [On peut lire un extrait du CR de Giran ici, et la réponse de Ryner .]

(4) Dans Songes perdus (1929) [disponible], Crépuscules (1930) et Dans le mortier (1932), tous trois édités par Albert Messein.

(5) Sur la philosophie considérée dans l’Antiquité comme manière de vivre, je recommande la lecture de Qu’est-ce que la philosophie antique ?, de Pierre Hadot (Folio Gallimard).

(6) Dans respectivement Les Véritables entretiens de Socrate (Athéna, 1922) et Les Chrétiens et les Philosophes (Librairie Française, 1906).

(7) Cf. l'avant-propos à Collection d’anciens évangiles ou monuments du premier siècle du christianisme, extraits de Fabricius, Grabius et autres savants, par l’abbé B***. (1769) in Mélanges VI (1768-1769), tome 27 des Oeuvres complètes de Voltaire, Garnier Frères, 1870. [Disponible sur www.voltaire-integral.com]

(8) Republié dans le n° 24 des Cahiers des Amis de Han Ryner, op. cit., p. 7.

(9) Idem, pp. 10-11.

(10) Pour cela et pour ce qui suit, cf. J’ai nom Eliacin, souvenirs d’enfance et ...Aux orties, souvenirs d’adolescence (tous deux aux éditions Sésame, respectivement en 1956 et 1957).

(11) Op. cit., p. 115.

(12) Cf. Joseph Maurelle, La Mort de Han Ryner, Ed. du Vieux Beffroi, 1954, p. 79.

(13) D'après un écho de Paris-Midi du 20 octobre 1912, le célèbre anarchiste Albert Libertad se fit ainsi traiter par Han Ryner de « naïvement chrétien » (ce qui dut l’enchanter fort !). [Cf. ce billet]

(14) Op. cit., chapitre II, section « Fraternisme et Subjectivisme ».

(15) Op. cit., chapitre III (« Des relations des individus entre eux »).

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25 octobre 2009 7 25 /10 /octobre /2009 10:54

On peut lire dans le dernier numéro du Grognard (1) un entretien entre votre serviteur et Henri Viltard au sujet du dessinateur Jossot, ainsi qu'un magnifique texte de Jossot : « En dehors du troupeau ». Henri a travaillé sur Jossot pour sa thèse (2) et lui consacre un site internet fort bien fait : Goutte à Goutte.

Cet entretien a été réalisé il y a déjà pas mal de temps, et je le destinais au départ au présent blog. On y parle finalement assez peu de Jossot dessinateur, mais plutôt de la dimension philosophique du personnage. Jossot a pu être considéré comme anarchiste, dans la mesure où ses dessins s'en prenaient vivement à des cibles comme la bourgeoisie, la police, l'église, l'armée, etc. Cependant, un peu comme Ryner, il n'a jamais vraiment revendiqué cette étiquette. Plus déroutant, il va se convertir à l'islam, peut-être autant par anticolonialisme (il habitait en Tunisie) que par recherche mystique. Il semble cependant que cet épisode musulman ait été plutôt éphémère. Mais vous lirez tout cela dans Le Grognard (ou sur ce blog quand je mettrai le texte en ligne, ce qui arrivera bien un jour ou l'autre).

On peut quand même donner tout de suite quelques informations sur les relations entre Jossot et Han Ryner, d'autant que nous disposons depuis peu d'éléments nouveaux.

*

Il y a des convergences indéniables entre les deux hommes : ce sont tous les deux des individualistes, des « en-dehors » ; aucun des deux n'est tombé pendant la guerre dans le piège de l'« union sacrée » ; tous deux sont antidogmatiques y compris par rapport à d'éventuels dogmes révolutionnaires ; tous deux sont anticléricaux tout en restant attirés par la quête métaphysique, le mystère au sens spirituel... Et ils ont été collègues de plume au moins dans deux périodiques, Le Bonnet rouge et Le Journal du Peuple.

On ne sait pas s'ils se sont rencontrés, mais ils ont correspondu, au moins épisodiquement, à la fin des années 20, début des années 30.

Le point de départ de leurs échanges a probablement été l'envoi par Jossot à Ryner de sa brochure Le Sentier d'Allah, publiée à compte d'auteur en 1927 et dans laquelle il raconte sa conversion à l'islam et son initiation au soufisme. Henri Viltard a en effet retrouvé un exemplaire de l'ouvrage dédicacé ainsi à Ryner :

A Han Ryner / dont la pensée, malgré les apparences, / est sœur de la mienne. / Abdou-l'-Karim Jossot.
Document aimablement communiqué par Henri Viltard

Cet envoi devait être accompagné d'une lettre dans laquelle Jossot évoquait son intention de publier un nouveau texte, L'Evangile de l'inaction.

Ryner lui a alors proposé de parler de ce texte à José Almira, le directeur des éditions Radot (3). Nous en avons l'assurance par une lettre de Jossot à Ryner, dénichée par Henri (voir ici) et datée du 4 avril 1927. Jossot écrit :

Pardon de vous assommer avec ma prose, mais l'offre que vous me faites de parler de mon évangile de l'inaction à monsieur Almira est trop aimable pour que je ne vous en remercie pas.

Il précise :

Cette brochure, toute différente du Sentier d’Allah, peut sembler un ramassis de paradoxes ; en mon esprit elle est une protestation contre l’agitation moderne.

Notons que la même lettre se termine par ces mots :

Encore une fois tous mes remerciements et mes regrets de ne pas être entré en relation avec vous plus tôt, alors que j'habitais encore Paris.

Tout cela nous conforte dans l'idée que l'envoi du Sentier d'Allah marque le début des relations entre Jossot et Ryner.

Au dos de la lettre, figure quelques notes fort peu lisibles de la main de Ryner, desquelles il ressort qu'il a effectivement dû proposer à Almira le texte de Jossot, ainsi que d'autres manuscrits d'amis (Louis Prat et Ludovic Réhault). Ces démarches ont sans doute été suivies d'effets pour Prat et Réhault que l'on retrouve au catalogue de Radot, mais ce ne fut pas le cas pour le texte de Jossot (4).

« L'Evangile de l'inaction », bientôt rebaptisé « L'Evangile de la paresse », figurera finalement dans Le Fœtus récalcitrant, édité lui aussi à compte d'auteur, en 1939 seulement.

La lettre du 4 avril 1927 apporte des précisions concernant ce texte :

En notre époque où l’on ne songe qu’à gagner de l’argent elle sera considérée comme l’élucubration d’un vieux fou. Tant mieux : lorsque les agités nous décernent un brevet de folie c’est que nous sommes près de la sagesse. Nous vivons en une époque où les penseurs sont obligés de se replier sur eux-mêmes et où ceux qui aiment l’Humanité ne savent pas si leur amour est plus fort que leur dégoût.

Dans l'entretien du Grognard, Henri nous donne un extrait de l'opuscule :

Quelle folie que l’agitation ! Quelle erreur de la considérer comme la Panacée qui guérira le monde ! Toujours et partout nous nous heurtons à cette horripilante manie ; elle nous interdit de vivre la vie naturelle, le doux état primitif où l’on avait qu’à cueillir les fruits pour se nourrir.

Il est vrai que ce geste constitue un effort ; mais ce n’est pas un effort pénible, non plus que construire une cabane pour s’abriter ou tisser des étoffes pour se vêtir.

Ces « travaux » si tu tiens à les dénommer ainsi, feraient partie intégrante de notre existence : ils seraient une distraction, un repos pour l’esprit. Avec joie, avec amour nous les accomplirions ; mais nous laisser abrutir par des besognes fastidieuses, inutiles, avilissantes, malsaines ou dangereuses, cela c’est le mal : nous devons nous y soustraire.

Ce n’est pas facile, je le reconnais, en la charmante civilisation dont nous jouissons ; mais plus on se détache des besoins qu’elle nous a créés, plus on peut se passer d’argent.

Les mets succulents, les vêtements à la dernière mode, les autos confortables, les appartements luxueux ne constituent pas une richesse : en les possédant tu restes un pauvre bougre, tandis que si tu limites tes besoins au strict nécessaire, tu deviens plus riche que Crésus.

On voit bien la convergence avec la sagesse épicuro-stoïcienne exposée par Ryner, dans le Petit manuel individualiste notamment :

Quand nous serons capables de mépriser pratiquement tout ce qui n'est pas nécessaire à la vie ; quand nous dédaignerons le luxe et le confortable ; quand nous savourerons la volupté physique qui sort des nourritures et des boissons simples ; quand notre corps saura aussi bien que notre âme la bonté du pain et de l'eau : nous pourrons avancer davantage [vers le bonheur].

On retrouve d'ailleurs dans un article de Jossot récemment mis en ligne par Henri des formulations extrêmement proches de celles qu'utilise Ryner dans le Petit manuel :

Elle nous dicte certains devoirs, entr’autres celui d’aimer tous les êtres vivants : elle nous apprend aussi à supporter les horreurs de la civilisation avec stoïcisme et indifférence, car ces horreurs appartiennent au-dehors et ne doivent pas affecter notre raison.

L’individualisme nous montre que l’humanité ne progresse pas moralement et que les progrès matériels qu’elle a réalisés n’ont servi jusqu’ici qu’à nous rendre l’existence plus difficile en nous créant des besoins nouveaux.

[...]

Le sage n’attache aucune importance aux formes gouvernementales et ne fait point appel au pouvoir pour obtenir des adoucissements à sa vie non plus qu’à celle de ses semblables : il sait que l’injustice sociale est indestructible ; mais il s’efforce, autant que cela lui est possible, de réparer les injustices particulières.

S’il constate son impuissance devant la tyrannie, il s’interdit, du moins, d’être un tyran et refuse d’exercer certaines fonctions rétribuées par le gouvernement et qui l’obligeraient à emprisonner, à condamner ou à tuer.

L'article date de 1930, et on a vraiment l'impression d'une paraphrase ou d'un résumé, peut-être un peu brutal, du Petit manuel. Je pense qu'il y a au moins chez Jossot réminiscence.

En tout cas, l'on comprend bien pourquoi Jossot écrit encore à Ryner dans la lettre du 4 avril 1927 :

Etre compris par vous seul me dédommagerait amplement d’être vilipendé par la foule.

*

Tout ce que je viens d'exposer, nous le savions au moment où l'entretien a été réalisé. En revanche nous ignorions si la correspondance entre Ryner et Jossot s'était arrêtée là, ou avait pu se poursuivre.

Daniel Lérault et moi avons pu retrouver récemment deux nouvelles lettres de Jossot, datant de 1930.

La première est datée du 15 décembre 1930. Elle commence par « Cher ami », alors que l'épistole du 4 avril 1927 débutait par « Cher monsieur ». On peut donc supposer que les relations Jossot/Ryner n'ont pas été nulles pendant les quelques années qui séparent les deux envois, et qu'au contraire elles se sont approfondies.

Jossot propose à Ryner de collaborer à une revue nommée L'Appel au cœur qu'il compte créer. J'ai demandé à Henri s'il avait des informations sur cette revue, mais il en ignorait jusqu'à présent l'existence. Sur ce projet, réalisé ou non, voici donc ce que Jossot en dit lui-même 

Je veux essayer d'élever les individus au-dessus de la haine en leur montrant le Beau, le Bon, le Vrai. Utopie, n'est-ce pas ? mais ça vaut mieux qu'aller au dancing. En tout cas cet essai de compréhension et de fraternisation est à tenter en ce pays où sévissent, plus que partout ailleurs, la haine et la discorde. (haine de races, conflits d'intérêts, etc. etc.)

De ma revue seront rigoureusement bannis les sujets qui divisent les hommes (politique, religion, etc.) mais les articles de philosophie, sociologie, littérature, etc. seront accueillis avec gratitude surtout s'ils sont imprégnés de bonté et de fraternité.

Coll. Archives des Amis de Han Ryner

Par la seconde lettre, datée du 25 décembre 1930, on apprend que Ryner a décliné l'offre mais autorise la reprise de ses textes :

Je regrette que vos travaux ne vous permettent pas de collaborer à « l'appel au cœur ». Je compte profiter de votre autorisation pour donner quelques coups de ciseaux dans votre œuvre.

Je ne me fais aucune illusion en entreprenant mon apostolat : je sais que les brutes ne sont pas transformables ; mais quelques consciences sont égarées parmi elles et c'est à ces consciences que je m'adresserai.

Jossot remercie également Ryner pour l'envoi de son dernier ouvrage, Crépuscules, et témoigne de son admiration pour Elisée Reclus, qui est l'un des personnages dont Ryner romance la mort dans ce livre. Il indique enfin qu'il a lu des ouvrages de Louis Prat.

Au sujet de Crépuscules, il écrit 

j'y ai retrouvé votre philosophie souriante que devraient posséder tous ceux qui, comme nous, approchent du trou-terminus.

On retrouve l'emploi de ce terme de « trou-terminus » par Jossot dans l'extrait de ses mémoires, Goutte à Goutte, que l'on peut lire sur le site d'Henri. Jossot, né en 1866, arriva au trou-terminus en 1951. Ryner le précéda de 13 ans, mais nous ne savons pas quelles ont pu être leurs relations entre 1930 et 1938.

*

En dehors de la reproduction de la lettre du 15 décembre 1930 et de la dédicace du Sentier d'Allah, les autres images sont reprises du site d'Henri Viltard, dont je vous recommande à nouveau la visite.

Henri a préparé une édition annotée de la correspondance de Jossot, édition qui n'attend... qu'un éditeur. En attendant, on peut en lire quelques extraits ici.

En revanche, un ouvrage sur Jossot (signé Henri Viltard, of course) devrait être publié en 2010, et la même année nous pourrons visiter une exposition à lui consacrée !

 

 

Notes

(1) Ce numéro du Grognard contient par ailleurs et entre autres un conte féroce et jouissif de Fabrice Petit ("Dessus, Dessous") et un article de Guyseika qui m'a bien plu : "Vive la mort !" — rien à voir avec le délicat slogan franquiste, heureusement, il s'agit là d'une réflexion autour des promesses biotechnologiques de prolonger radicalement la durée de la vie des individus.

(2) Jossot et l’Epure décorative (1866-1951). Caricature entre anarchisme et islam, thèse d'Histoire de l'art, soutenue à l'EHESS le 10 décembre 2005) — cf. ici.

(3) La Vie éternelle et L'Amour plural ont été édités chez Radot. Et Ryner a préfacé un livre de José Almira : Rires de marbre.

(4) En consultant le catalogue de la BNF, on s'aperçoit que l'activité des éditions Radot est presque toute entière concentrée sur les années 1926-1928. Peut-être la publication du texte de Jossot a-t-elle été envisagée, mais n'a pu aboutir du fait des difficultés de l'éditeur.

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12 septembre 2009 6 12 /09 /septembre /2009 16:25

Certains de mes confrères en blogosphère publient aussi sur papier. Ils publient, ils publient, et moi — tempérament d'une grande lenteur, pour ne pas dire d'une franche mollesse — je n'arrive pas à suivre ! 

Je commence dans ce billet avec le 4è numéro du Bulletin des Amis de Saint-Pol-Roux (dit "BASPR" pour les habitués des Fééries Intérieures), mais sachez que je reviendrai bientôt sur le dernier Grognard (d'autant que j'y ai participé — un entretien plutôt détendu avec l'ami Henri Viltard au sujet de Jossot) et sur le premier roman de Stéphane Beau, Le Coffret. Je signale aussi le numéro double (n° 4-5) de Scripsi, le bulletin des Amateurs de Remy de Gourmont, et je renvoie au bon compte-rendu fait sur Livrenblog (on ne dira jamais assez tout ce que l'on doit à Livrenblog). Par ailleurs on attend avec impatience la venue d'Amer#3, annoncée pour l'automne.

*

Dans le n°4 du BASPR donc, l'ami Mikaël Lugan compile une bonne quarantaine d'articles et de lettres se rapportant à "l'impossible représentation" de La Dame à la faulx. Il faut dire que la liste des personnages de cette tragédie symboliste est un ahurissant inventaire : sept vieillards, cinq fiancées, trois rois mages, une "nuée de petits enfants", une "meute d'épouvantés aux masques hilares", une "foison de nains", un "pêle-mêle bariolé du cortège de la foule", et j'en passe, et j'en passe... Ajoutons que le texte paru en 1899 tient sur pas moins de 400 pages, et l'on aura une idée de la gageure pour celui qui voudrait mettre en scène La Dame à la faulx !

Saint-Pol-Roux en était conscient, et il tenta d'adapter son œuvre en prenant en compte les contraintes matérielles du théâtre de l'époque. En 1910 donc, le Magnifique lit la nouvelle version de sa pièce au comité de lecture de la Comédie Française, comité de lecture étrangement et très opportunément réinstauré fort peu de temps auparavant par Jules Claretie... Au terme d'une audition de cinq heures, le comité déclare n'avoir "méconnu aucune des hautes qualités de l'œuvre", mais juge "irréalisable ce poème dramatique dont pas un beau vers ne lui a échappé".

Tout cela est bien mieux raconté dans ce beau BASPR, avec bien d'autres détails, notamment sur l'aventure du Théâtre Idéaliste de Carlos Larronde. On ne manquera pas non plus une rubrique hors-dossier mais que l'on nous annonce régulière : le "coin des conteurs" d'Eric Vauthier, consacré inauguralement à L'Amour tragique de Camille Mauclair.

*

Au détour des textes reproduits, il est question par deux fois de Han Ryner.

On retrouve l'une des deux ou trois mentions de HR que nous avions déjà réperées dans les écrits de Paul Léautaud — comme bien d'autres, Léautaud devait trouver Ryner ridicule... En l'occurence, c'est par la plume de son pseudonyme Maurice Boissard que Léautaud

n'augure, certes, rien de bon, d'une pièce de M. Han Ryner, d'une autre de Mme Valentine de Saint-Point [...] ni même de cette chose folle, phraseuse et injouable : La Dame à la faulx, de M. Saint-Pol-Roux, que le théâtre d'Action d'Art se propose de représenter. (Mercure de France, "Théâtre", T. CVII, n° 400, 16 février 1914, p. 837)

L'Action d'Art évoquée doit être, comme le suppose Mikaël, le groupement artistico-politique animé par André Colomer. Quant à la pièce de Ryner, il s'agit sans doute des Esclaves ou de Vive le Roi, à moins que Ryner n'ait confié à ces jeunes gens quelque texte encore inédit à l'époque, comme Le Manoeuvre ou La Beauté.

La seconde mention, bien plus sympathique, est due à Gaston Picard, journaliste, poète et romancier, collaborateur à de nombreuses petites revues :

Pourquoi ne pas le dire ? Le déjeuner fut excellent. Il manquait seulement de plus de légumes. Et puis le pannetier faisait bien mal son service. J'ai failli manger une sauce sans pain. Je promenais un doigt mélancolique dans mon assiette. Han Ryner, heureusement, vint à mon secours. Il rompit son pain en mon honneur. Grâces soient rendues à Han Ryner.

Ces considérations gastronomiques et amicales sont rapportées dans le compte-rendu d'un banquet Verlaine (La Renaissance contemporaine, T. VI, n° 2, 24 janvier 1912, p. 82-83).

*

Ce BASPR était déjà paru quand Daniel Lérault et moi-même eûmes accès à un compte-rendu de nous inconnu relatif au banquet donné à Ryner à l'occasion de la sortie du Cinquième évangile. On peut y lire :

Saint-Pol-Roux lut alors d’une voix blanche quelques strophes mystérieuses dédiées à Han Ryner ; et Han Ryner l’en remercia plus tard en faisant l’apologie de La Dame à la faulx, « cette œuvre géniale » – s’écria-t-il – « que refusa dernièrement la basse Comédie Française des de Flers et des Caillavet » !

Ceci dans le numéro des Loups de janvier 1911, et signé R. Christian-Frogé. Le banquet eut lieu 4 décembre 1910 dans les salons du restaurant Grüber, bd Saint-Denis, et regroupa 200 convives, dont Saint-Pol-Roux accompagné de Madame. La "voix blanche" du Magnifique s'explique sans doute par l'atmosphère pour le moins houleuse du banquet. Celui-ci avait été organisé par l'éditeur du Cinquième évangile, Eugène Figuière — ce qui n'eut pas l'heur de plaire à tout le monde, notamment à la fougueuse meute des "Loups" qui semblait considérer Figuière davantage comme un maquignon des lettres que comme un "bon camarade"...

Ce petit extrait montre en tout cas que Saint-Pol-Roux et Han Ryner avait l'un pour l'autre une estime réciproque, et il n'est pas impossible qu'ils aient eu des relations amicales. Je crois savoir que Mikaël dispose d'un indice pouvant être interprété dans ce sens...

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26 février 2009 4 26 /02 /février /2009 16:48

En juin 2007, peu de temps après la création de ce blog, je rendais brièvement compte d'un article de Vittorio Frigerio dans l'excellente revue Histoires Littéraires. Article consacré à Ryner où sont étudiés deux aspects : la réception de l'œuvre et de la pensée rynérienne par les milieux libertaires du début du XXe siècle d'une part, la comparaison entre la vie de l'empereur romain Othon rapportée par Tacite et la version rynérienne dans Mon frère l'Empereur, feuilleton paru en 1937 dans La Patrie Humaine d'autre part. Mes commentaires sur cet article sont lisibles ici.

Je suis très heureux que Vittorio et l'équipe d'Histoires Littéraires m'aient donné l'autorisation de mettre en ligne ce texte. Puisse ce travail ouvrir la voie à d'autres études de littérature comparée autour de l'œuvre rynerienne. Les travaux universitaires sur celle-ci sont à l'heure actuelle quasi-inexistants, en dehors de la thèse monumentale de Gérard Lecha et de quelques études dans celle de Caroline Granier. Je rappelle que les Amis de Han Ryner sont parfaitement disposés à apporter leur aide et leur documentation à toute personne souhaitant effectuer des recherches sur le vieil écrivain barbu et philosophe.

Vittorio Frigerio est professeur au Département de français de l’Université Dalhousie (Canada), responsable de la revue en ligne Belphégor, consacrée à l'étude des littératures populaires et de la culture médiatique. Il travaille sur les relations entre la littérature et le mouvement anarchiste (fin XIXe - début XXe). Dans ce cadre, il s'est intéressé aux rapports entre Zola et les anarchistes (Émile Zola au pays de l’anarchie, Ellug, 2006). C'est aussi un spécialiste d'Alexandre Dumas. Il est enfin l'auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles. Je signale notamment Naufragé en terre ferme, sorte de fable philosophique contemporaine écrite avec une grande finesse de style qui n'aurait assurément pas déplu à Ryner. Voir ici et .


Références : Vittorio Frigerio, « Han Ryner et les paraboles historiques », Histoires Littéraires n° 30, avril-mai-juin 2007, pp. 25-42.


Han Ryner et les paraboles historiques

Est-il possible de considérer Han Ryner comme un auteur anarchiste ? Mais aussi : peut-on parler de la littérature anarchiste française sans parler de Han Ryner ? La réponse à ces deux questions risquerait, paradoxalement, d'être contradictoire. La diffusion de l'abondante œuvre rynérienne parmi les militants est aisée à vérifier. L'auteur a contribué largement à de très nombreuses publications libertaires, et on a pu dire de lui qu'il « n'est aucun militant qui ne connaisse son œuvre maîtresse, le Sphinx rouge. Il n'en est pas un que n'ait enthousiasmé l'admirable Crime d'obéir (1) ». En plus de ses publications, le romancier, poète, philosophe et essayiste était doublé d'un orateur vivace qui a animé de sa présence imposante et de sa voix aux accents chauds les soirées des universités populaires et les débats contradictoires qui faisaient le plaisir et l'instruction de la classe ouvrière. De plus, si cela ne devait pas avoir suffi, cet auteur très cultivé, très fin et parfois aussi mordant que spirituel, pouvait compter, pour qu'on lui offre une place d'honneur dans les rangs des libertaires, sur la meilleure recommandation qui soit. Il était « aux prises avec la plus basse conjuration du silence qu'aient jamais organisée les eunuques de la pensée et les maîtres du capital (2) ». Il n'en devrait pas falloir plus pour accorder une place d'honneur parmi les écrivains libertaires à ce félibrige naturalisé parisien, dont Rosny aîné, son grand ami, disait que le « visage tourmenté symbolisait un anarchiste tendre, plein de miséricorde, d'amour du prochain, puisant en lui-même son idéal, voulant la paix pour tout le monde (3) ».

Pourtant, lorsqu'en 1930 la Revue anarchiste lance une enquête sur le sujet « L'idéal anarchiste est-il réalisable ? », Han Ryner y répond par quelques réflexions qui ne peuvent sans aucun doute pas être du goût de tous les militants, mais qui ont l'avantage d'illustrer fort bien les mécanismes de pensée de cet auteur complexe :

Un idéal est un absolu et seul le relatif peut vivre. Mais on ne vit que dans la mesure où l'on se rapproche d'un absolu.

Il y a peu de vivants. Connaissez-vous des anarchistes pratiques qui n'imposent jamais d'exigences et qui méprisent en riant toutes celles qu'ils doivent subir ? Je les crois aussi rares que les vrais chrétiens ou les vrais stoïciens.

L'anarchie sans anarchistes a fait éclater jadis quelques bombes, comme le christianisme sans chrétiens a allumé d'innombrables bûchers, comme le stoïcisme professé paradoxalement par un empereur s'est compromis à des persécutions et à des guerres.

D'ailleurs, que nous importe un lointain avenir ? C'est aujourd'hui qui t'intéresse, camarade d'aujourd'hui. Et aujourd'hui, tu le vois trop, ne peut être beau qu'en toi. Sois donc chrétien jusqu'à mépriser le prêtre, stoïcien jusqu'à mépriser les crimes de Marc-Aurèle et les âneries de Loisel, anarchiste jusqu'à t'écarter en souriant de tous les groupes. (4)

Anarchisme, christianisme, stoïcisme. Politique, foi et philosophie. Amalgame, disent certains parmi les nombreux militants qui sont toujours prêts à pourfendre toute trace de « mysticisme » — et elles sont fréquentes — dans la théorie anarchiste. Ce n'est pas d'un véritable libertaire d'exalter une pensée qui conduit à la supportation, qui peut mener au renoncement au nom d'une sagesse route intérieure qui finit par s'abstraire de l'arène sociale. Critiques compréhensibles, celles-ci, sur lesquelles nous reviendrons. Mais il nous faut d'abord prendre un brin de recul, et voir comment et pourquoi Han Ryner en est arrivé là et quel a été son point de départ.

Les débuts de l'écrivain se font dans la dernière décennie du dix-neuvième siècle, en cette époque où le Naturalisme, encore fort en apparence, disputait ses dernières batailles contre le Symbolisme montant et où le Décadentisme faisait des convertis un peu dans tous les rangs des diverses écoles littéraires. C'est dans cette atmosphère que Henri Ner publie ses premiers romans, des études psychologiques, des romans de la sensibilité, des analyses dans lesquelles l'approche zolienne est encore nettement perceptible et où il s'occupe de choses telles que les méfaits de l'hérédité. En 1897, l'auteur choisit d'adopter le pseudonyme sous lequel paraîtront ensuite toutes ses œuvres. Il élargit en même temps le spectre de ses activités. Presque parallèlement à ces premières tentatives littéraires, qui passent largement inaperçues, Ryner signe dans la revue littéraire La Plume une rubrique d'une rare violence verbale, « Le Massacre des Amazones », dans laquelle il met au pilori, numéro après numéro, des théories de femmes-écrivains et de « bas-bleus ». Il y fait preuve à la fois d'un sens sûr de l'écriture et d'une intransigeance qu'on dirait parfois à la limite de la méchanceté. Lors de la parution en volume de ces critiques, Henri Degron fait noter, dans La Plume même, qu'il s'agir d'une « œuvre loyale, mais teintée d'une certaine férocité, que celle de M. Han Ryner : le Massacre des Amazones. [...] M. Han Ryner n'aime pas les femmes ; il ne faut point lui parler de galantises ! [...] M. Han Ryner est sévère, parfois plus que sévère ; voulant tout réduire en miettes, il passe la mesure [...]. » Semblables critiques seront portées par la suite à son autre grand effort de critique littéraire, le volume Les Prostitués, paru en 1904, dont le titre seul est déjà tout un programme. Jean Grave, qui tout en respectant la figure de Han Ryner ne montrera pas d'égards particuliers envers lui, estime que « dans Prostitués, M. Han Ryner dit quelques vérités fort dures à certains hommes de lettres d'aujourd'hui. Mais ces duretés n'ont-elles pas quelque chose de voulu ? L'auteur est-il bien impartial ? C'est que M. Ryner, s'il est fort dur pour ceux qu'il n'aime pas, a des indulgences guère compréhensibles pour ses amis. (5) »

Quel que soit le jugement que l'on veut bien exprimer envers ces percées du jeune écrivain dans le champ de la critique, il n'en reste pas moins que la « conspiration du silence organisée autour des romans d'Henri Ner (6) » est peut-être bien due en une certaine mesure au manque d'égards — ou à l'honnêteté brusque, si l'on veut — dont il fit preuve lors de ces premières années d'activité littéraire. Cela ne l'arrête toutefois nullement, au contraire. Dans La Plume d'abord, en librairie ensuite, paraît Le Crime d'obéir, suivi à peu de distance du Sphinx rouge. Ce sont ces deux romans, à thème antimilitariste, qui suffiront à faire la renommée de Han Ryner auprès des militants anarchistes (7). En 1912 vient la seule célébrité qu'il connaîtra en dehors des milieux libertaires. L'Intransigeant lance un concours pour nommer un « Prince des conteurs ». La candidature de Ryner, soutenue en masse par un groupe de jeunes poètes bruyants, « Les Loups », et plus efficacement et plus discrètement peut-être par J.H. Rosny aîné, l'emporte à la surprise générale. Manuel Devaldès, le sourire aux lèvres, commente l'événement ainsi dans L'Idée libre : « Notre ami Han Ryner est élu “Prince des conteurs”. Que nos camarades se rassurent ! Un “prince” de ce genre ne dispose que d'une autorité sans malfaisance, d'une autorité morale, pour préciser : intellectuelle, la seule dont, soit dit en passant, Bakounine reconnaissait la compétence. (8) » Il n'y a que Jean Grave pour rouspéter, à son habitude, contre le prix, lui qui voit d'un mauvais œil route approbation bourgeoise pour un créateur libertaire. Il est vrai qu'il y a déjà eu tant de transfuges, ou de lâcheurs, parmi les intellectuels plus ou moins entichés d'anarchisme en cet entre-deux-siècles, que l'on peut craindre que les sirènes du succès ne représentent une tentation trop difficile à repousser même pour un « dur », un intransigeant, comme Han Ryner.

Grave n'avait pas à s'inquiéter. Du succès, cette élection n'était que l'ombre. Si Ryner doit changer, ce ne sont pas les caresses de quelques confrères établis qui en seront la cause. Car il y aura changement, mais dicté par des exigences tout intérieures. En effet, aux livres réalistes ou naturalistes, aux œuvres psychologiques dans lesquelles l'auteur se penche sur les problèmes de l'amour, vont suivre désormais des écrits d'inspiration philosophique et de facture souvent quelque peu délibérément archaïque. De fait, le changement sera si important que l'on serait tenté de parler de cassure plutôt que d'évolution, s'il n'était possible d'identifier déjà dans les premiers travaux du romancier des préoccupations et des idées qui n'auront cesse de ressurgir tout le long de son œuvre, quoique dans un style fort éloigné de celui des débuts.

Pareil changement de cap n'est pas chose commune. Rosny aîné, à qui ces premiers romans n'avaient guère déplu, tout au contraire, admet qu'« il a plu à notre ami de négliger son œuvre de jeunesse », mais ajoute avec quelque regret : « Peut-être la rééditera-t-il un jour. (9) » Marcel Sauvage résume bien l'attitude de nombre d'anarchistes, qui avaient reconnu dans ces œuvres une sensibilité fraternelle, en affirmant : « Il a, en effet, avec un remarquable courage renié toute une partie de son œuvre, la première et peut-être encore la plus volumineuse, celle des romans réalistes oû il exprima, à la faveur de pénétrantes analyses, de si poignantes réalités... (10) » La nouvelle production de Han Ryner n'aura en effet plus rien à voir avec des réalités contemporaines, aussi poignantes soient-elles. Avec Le Père Diogène, Les Paraboles cyniques, La Tour des Peuples, Le Fils du silence, Les Voyages de Psychodore, Les Orgies sur la montagne, Les Apparitions d'Ahasvérus et d'autres romans encore, l'auteur adopte une forme proche du conte philosophique et délaisse une bonne fois pour toutes son époque pour restituer à la vie d'anciens philosophes grecs, cyniques et stoïques surtout, pour se plonger dans une antiquité légendaire ou pour donner lui aussi, à la suite de Renan et de tant d'autres, mais d'une bien autre façon, son interprétation de la figure du Christ. L'actualité laisse la place à la réflexion sur des valeurs éternelles, sur la nature humaine, sur le rapport de l'individu libre au pouvoir qui en tout temps a essayé de le subjuguer. Désormais, Han Ryner sera « par excellence, avec tout ce qu'implique cette sorte de définition – le poète philosophe (11) ».

En quoi consiste cette philosophie ? En simplifiant considérablement – faute inévitable lorsqu'on doit parler d'une œuvre si touffue, mais heureusement douée d'une cohérence intérieure très forte – Ryner reprend et rénove d'abord le cynisme (12), et ensuite le stoïcisme grec en l'humanisant et en lui ôtant la raideur que lui auraient prêtée les romains. Il préconise une distanciation souriante et étale, le mépris de tout pouvoir et de toute violence, qui sont indissociables, et exalte l'individu comme la seule vérité qu'il soit donné à l'homme de connaître, niant l'existence et la viabilité de toute abstraction. À la « volonté de puissance  » nietzschéenne, qui a laissé une trace profonde sur l'individualisme anarchiste, Ryner oppose une « volonté d'harmonie » empreinte d'un pacifisme absolu et d'un agnosticisme tranquille.

C'est justement toutefois l'intransigeance de ce pacifisme souriant et détaché, le côté malgré tout quelque peu intellectuel, abstrait, de l'enseignement rynérien, et peut-être surtout le fait d'avoir osé, dans son Cinquième Évangile, brosser le portrait d'un Jésus libertaire alors que tant de militants préféraient souligner simplement l'inexistence historique du personnage, qui vaut à l'écrivain un certain nombre de critiques parfois acerbes. Ses essais et ses écrits théoriques, venant entrecouper la production littéraire, offrent d'ailleurs à qui le voudrait plus d'une occasion de soulever des doutes sur la nature véritable de l'anarchisme de l'auteur. La parution de son Petit Manuel individualiste donne justement lieu à des réactions sensiblement égales de Devaldès et de Libertad. Celui-là, disciple avoué de Stirner, estime que

L'individualisme de Han Ryner [...] est un individualisme incomplet qui nous éloigne fort de la conception qu'un anarchiste peut avoir de cette attitude sans cesse inspirée par l'égoïsme (au sens philosophique du mot) et la révolte. On y rencontre du stoïcisme, du christianisme, du tolstoïsme et un vague anarchisme qui semble avoir pour principal objet de ne jamais contrarier les trois précédentes doctrines et dans ce but se cantonne dans le domaine moral (13).

Libertad, presque gêné, commente ainsi :

Si la presse libertaire n'avait pas annoncé ce « Petit Manuel individualiste », nous n'en aurions certes pas parlé. Il n'a qu'un rapport lointain, très lointain avec les idées pratiques des anarchistes. Ce n'est pas un livre de documentation. Et la philosophie y contenue est la même que celle que nous donne l'évangile, aussi pateline (14).

Ce que ces auteurs craignent, et d'autres avec eux, est que Ryner ne s'adresse pour finir qu'à un petit nombre d'esprits plus ou moins élus. Le mépris des réalités quotidiennes qu'il loue sans cesse ressemble de trop près, pour eux, à de la résignation. Devaldès indique comme préférable, tout compte fait, l'individualisme de Jacob, le spécialiste de la reprise individuelle. Il poursuit en soulignant

l'importance qu'il y a à savoir à qui s'adresse Han Ryner. Cette résignation à la pauvreté et à la servitude matérielle, on peut à la rigueur la demander, dans l'état actuel de la société, à ceux qui placent au-dessus des contentements physiques les satisfactions intellectuelles et morales, au scientiste et à l'artiste qui veulent ne point se prostituer et conserver leur liberté d'expression.

C'est du « tolstoïsme », s'écrient-ils à l'unisson. Ce sont des « bêlements plaintifs » – « Il y a chez cet écrivain et ce penseur tout un côté “tolstoïsant” qui déconcerte. (15) » Mais le pauvre ? Mais l'ouvrier ? Mais ceux qui n'ont pas l'éducation et la sensibilité nécessaires pour trouver du plaisir et de la consolation dans des dialogues à la mode de la Grèce antique ? Écrivant depuis Barcelone, sous les bombes des Franquistes pendant la guerre civile, Fernand Fortin relate le désarroi des Rynériens espagnols face à la violence militaire et conclut, quelque peu désabusé :

La « sagesse intérieure » dont nous parlait Han Ryner et que préconisent les émules de ce Sage est, sans contredit la meilleure des choses — mais à combien d'individus peut-on en parler ? La majorité, la grande majorité des hommes, il faut l'avouer, l'ignore totalement. C'est lamentable, malheureux, mais c'est ainsi. (16)

Malgré ces critiques, récurrentes d'ailleurs, les journaux anarchistes ne cesseront de montrer une grande sympathie à la fois pour Ryner et pour son œuvre. Victor Méric est loin d'être le seul à le considérer « un admirable et clair écrivain, doublé d'un grand et puissant penseur (17) ». Leurs pages lui resteront toujours grandes ouvertes, et ses contes et ses articles paraîtront régulièrement dans toutes les revues et les publications libertaires et anticléricales. La qualité limpide de son écriture suffisait largement pour lui acquérir l'indulgence des plus doctrinaires. Et puis, comme l'a fait remarquer Émile Armand en essayant de concilier chèvre et chou, l'individualisme anarchiste est aussi varié que les individus qui s'en réclament, et « il n'entre pas dans notre dessein d'opposer les théories des Proudhon, des Stirner, des Tucker, etc. à celles des Tolstoï, des Carpenter, des Han Ryner et autres, qui toutes ont leur place dans l'arc en ciel de la diversité individualiste. (18) »

Mon frère, l'Empereur, récit historique

Analysant l'ensemble de l'œuvre de Han Ryner après qu'il eut renié sa période naturaliste, c'est-à-dire en gros depuis le tournant du siècle, Rosny aîné la divise en quatre rubriques : 1. Exposition directe de sa pensée ; 2. Exposition symbolique ; 3. Exposition romanesque ; 4. Romans historiques de la pensée (19). Dans cette dernière catégorie il inclut notamment La Tour des Peuples – qui est « quasi préhistorique » – Le Fils du silence, Le Cinquième Évangile et Ahasvérus.

L'intérêt de cette tentative d'organisation n'est pas tant dans son résultat, qui laisse un peu sur sa faim, que dans le constat de la difficulté même à laquelle s'est trouvé confronté Rosny en voulant subdiviser en familles l'œuvre de Ryner. On peut facilement présumer que la première catégorie renferme les pamphlets et les ouvrages théoriques et politiques, tels Le Subjectivisme, Des diverses sortes d'individualisme ou La Paix pour la vie. Le fait qu'il ait choisi de rajouter l'expression « de la pensée » au terme « romans historiques » indique clairement l'importance que l'on accorde dans ces romans à l'exposition d'une idée – en d'autres termes, leur valence idéologique ou du moins philosophique. Rosny a vu juste en désignant ainsi ces ouvrages dans lesquels le milieu et l'époque servent essentiellement de cadre pour permettre l'élaboration d'une réflexion qui se veut véritablement intemporelle.

Au-delà du cas unique de Han Ryner, et autour de lui, la question de la viabilité du roman historique comme genre littéraire servant à la propagande politique parcourt en filigrane tout le développement de la littérature anarchiste. Peut-on d'ailleurs réellement parler de l'existence, au sein de la littérature d'orientation libertaire, d'un roman historique en tant que genre consacré et reconnu ? Les auteurs libertaires ne se sont certainement pas privés d'aller fouiller dans les époques les plus reculées, que ce soit pour mettre en scène dans d'autres milieux que ceux de la navrante quotidienneté la beauté de leur idéal encore lointain ou pour se donner le plaisir de découvrir des ancêtres plus ou moins nobles dans les grandes figures du passé. Il demeure cependant douteux que l'on puisse authentiquement parler d'un filon historique dans leur production, du moins si l'on s'en tient pour le définir aux règles instituées par Maigron et ensuite par Lukacs dans leurs analyses de la grande époque du roman historique français. L'accent sur l'idéologique fait que ce n'est pas tant l'Histoire elle-même qui domine, avec la volonté d'une représentation objective, mais qu'elle est au contraire adoptée pour servir de toile de fond à la mise en scène de drames symboliques. Pas question d'ailleurs, dans la grande majorité de ces textes, de discuter de l'utilisation de la figure du « grand homme » et de la plus ou moins grande nécessité de le faire parler à la première personne ou de le maintenir en retrait comme dans l'exemple canonique, Napoléon chez Stendhal. L'histoire qui intéresse les auteurs anarchistes n'est pas celle des grands hommes – elle est celle des masses ou celle des individus.

C'est alors plutôt sous forme de parabole, c'est-à-dire de conte à l'intention symbolique et pédagogique, visant à simplifier des concepts en les illuminant par des exemples connus, que se concrétise d'habitude l'intérêt des écrivains libertaires pour ce genre ambigu si méprisé par la critique savante. « La parabole est le langage direct de l'esprit (20) », a-t-on dit, et les écrivains anarchistes en font un usage considérable. En effet les paraboles ou si l'on veut les allégories, représentent un pourcentage important des nouvelles que publient régulièrement les journaux anarchistes. Les lieux de prédilection qu'elles mettent en scène ont du moins une chose en commun : c'est de se situer dans un éloignement géographique et historique tel qu'ils finissent par échapper à toute identification trop précise. Il y est question de pays fabuleux, d'une Chine et d'une Inde atemporelles, d'une Grèce ayant peu de chose à voir, finalement, avec celle des souvenirs scolaires, de pays encore plus mythiques, perdus dans la brume de l'imprécision. Leurs habitants ne sont pas pour la plupart des personnages historiques véritables, mais bien des représentations symboliques, des types tels que le roi, l'esclave, le sage, le disciple, le peuple, la foule, l'individu, et ainsi de suite. Plutôt que de servir comme simple métaphore d'une situation réelle particulière et identifiable, ces paraboles servent à mettre en lumière une série de situations d'ordre général (l'exploitation des pauvres, la violence des forts, l'arbitraire des lois) investies d'une aura d'éternité. La lutte des anarchistes contre l'oppression devient à travers elle la manifestation actuelle d'une confrontation immémoriale qui remonte aux origines mêmes du monde et dont la fin correspondra fatalement avec la fin du monde – ou du moins la fin du monde injuste de l'histoire et l'avènement, souvent dépeint en des tonalités millénaristes, de la société égalitaire.

Les choses changent-elles quand on passe de la nouvelle au roman ? À l'exception de ceux de Michel Zévaco, les véritables romans historiques qui paraissent dans la presse libertaire sont peu nombreux. Mais déjà lorsque Le Chevalier de la Barre est annoncé dans les pages du Journal du Peuple, sa double nature est clairement annoncée :

Nous répétons que ce roman est une œuvre essentiellement populaire, c'est-à-dire écrite, conçue et combinée pour apporter à l'esprit et au cœur des lectrices, des lecteurs, un enseignement en même temps qu'une distraction charmante.

Le Chevalier de la Barre est un poignant récit qui révélera dans ses détails historiques un des crimes les plus atroces de l'Inquisition. Mais c'est aussi, c'est surtout une magnifique tragédie d'amour qui arrachera bien des larmes aux jolis yeux de nos lectrices. (21)

Le baratin publicitaire, nullement différent de celui que la presse bourgeoise consacre aux autres romans populaires, de quelque orientation qu'ils soient, dans son appel aux « jolis yeux » des lectrices, souligne bien toutefois la dimension pédagogique du feuilleton qui prime sur le divertissement et la promesse de révélations historiques dont les implications demeurent contemporaines. Plus qu'historiques, les romans de Zévaco sont cependant populaires, tout comme, par exemple, ceux de Michel Morphy que publiait La Sociale, ou encore avant les feuilletons de La Voix du Peuple de Proudhon. Qu'en est-il donc de Han Ryner qui, lui, faisait dans le réalisme pendant les années où Zévaco s'attardait dans les romans de cape et d'épée, et se lance dans l'historique près de quarante ans plus tard ?

C'est justement avec le sous-titre « Récit historique inédit » que paraît en feuilleton dans La Patrie humaine, en 1937, le roman de Han Ryner Mon frère, l'Empereur (22). Il s'agit d'un texte relativement court par rapport à la production habituelle de cet écrivain prolifique parmi tous, mais sa brièveté même en fait un exemple nous permettant d'explorer, d'un côté plusieurs des caractéristiques principales de la philosophie et de l'esthétique de cet auteur, et de l'autre un certain nombre de constantes dans l'utilisation qui est faite par les anarchistes de la narration historique.

Dans La Patrie humaine, Ryner est chez lui. Il a été parmi les fondateurs de ce journal pacifiste, constamment menacé par les ciseaux d'Anastasie (23). Pour la cause, cet écrivain profondément engagé depuis toujours contre toutes les guerres, choisit de présenter aux lecteurs le résumé d'un parcours exemplaire. Son héros Salvius Marcus Othon nous est rendu à travers la description que fait Onomaste, son frère de lait, des derniers mois de son existence, de son accession à la tête de l'Empire et de son suicide une fois le faîte atteint. « Le récit rivalise de concentration avec Tacite », nous dit Louis Simon, beau-fils de Ryner et son biographe (24). En fait, on pourrait dire de ce travail, malgré la différence de genre, ce qu'on a dit de son ouvrage philosophique La Sagesse qui rit :

Voici un de ces beaux livres que préfèrent les admirateurs ou amis coutumiers de Han Ryner. Non point qu'ils méprisent ce que j'appellerai ses divertissements (« L'amour plural », L'aventurier d'amour » etc.), mais ils aiment, et cela se conçoit aisément, beaucoup plus ces œuvres de haute et sereine philosophie toujours appuyées – presque scientifiquement, dirais-je – sur une histoire de l'homme ou du monde. (25)

Histoire de l'homme et histoire du monde se présentent effectivement comme indissociables dans cette composition. Elles dépendent littéralement l'une de l'autre. L'avenir de l'empire semble basé sur les décisions d'un individu seul ; la vie et l'âme de cet individu sont, elles, à la merci du mouvement historique. Le développement de la narration suit fidèlement la progression des événements historiques tels qu'ils nous ont été transmis par Tacite. Le stratagème de l'utilisation d'un narrateur témoin, toutefois, permet à l'auteur de concilier la représentation de l'homme public avec la vision privée qui permet au lecteur de plonger dans la véritable humanité du personnage, et de compléter par les discours intimes l'image d'une existence présentée comme exemplaire, dont les seules actions publiques ne constituent qu'une des facettes.

La nature de mémoire, de témoignage à la première personne qui est ainsi prêtée au récit, permet à l'écrivain de se distancer d'entrée de jeu des historiens, race honnie de menteurs à la solde des puissants. Le roman se pose ainsi d'emblée comme une tentative, voulue par Othon lui-même, de laisser à la postérité une image authentique : « Il craignait le mensonge autour de son souvenir. Il me faisait remarquer que nos prétendus historiens sont, au vrai, des satiriques et des pamphlétaires. Et il ne fallait pas compter pour rien chez eux le rampant besoin de faire leur cour à l'ignoble Vitellius. (26) ». Il est intéressant de noter comment la critique rynérienne de l'historiographie est au fond différente de celle, par exemple, du plus grand des romanciers historiques du siècle précédent, Alexandre Dumas, et ce malgré des ressemblances indéniables dans le ton. Dumas, en bon romantique, ne se faisait pas prier pour critiquer l'insuffisance — et la suffisance ! — des historiens professionnels en affirmant la supériorité évidente de la connaissance par les sentiments, pour ainsi dire de l'intérieur, que donnerait le roman. L'auteur individualiste, lui, va plus loin en mettant en doute l'existence possible d'une historiographie « objective » qui ne ferait que rendre la pure réalité des faits, évoquant par là, avec une belle avance sur les débuts des années quatre-vingts, les théories chères à Hayden White sur le relativisme en histoire. Dans son étude « L'Individualisme dans l'Antiquité », il résume lucidement et simplement ce qui sera toujours sa position vis-à-vis de tout savoir :

Rien n'est difficile comme la découverte de la vérité historique. Je ne connais que la guerre du Péloponnèse qui puisse — grâce à la conscience peut-être unique de Thucydide — être contée avec quelque assurance. Les documents contemporains sont rarement désintéressés. Même lorsque l'auteur n'est pas aveugle et qu'il ne ment pas consciemment, même lorsqu'il dit ce qu'il croit : ce qu'il croit est de la réalité déformée par ses préjugés, par sa religion, par sa patrie, par ses amitiés et ses antipathies.

Mon frère l'Empereur ne dissimule guère, à partir du titre, la partialité de sa vision, tout en affirmant que l'image privée qu'il donne du personnage historique est la seule vraie et qui mérite de passer à la postérité. Par ce choix, Ryner joue à se positionner comme un anti-Tacite, et c'est effectivement dans la comparaison des deux textes qu'apparaissent le plus clairement les transformations que le romancier libertaire a fait subir au compte rendu de l'historien latin, et par là les valeurs qu'il s'efforce de véhiculer par sa fiction.

Le jugement de Tacite sur le caractère d'Othon n'est pas susceptible de laisser de la place aux doutes. L'historien dénonce en effet ses « passions volcaniques (27) », son « hypocrisie stupide et déshonorante (28) », son « mépris de l'honneur (29) ». Ryner, lui, choisit délibérément d'offrir du jeune empereur une image renversée dans laquelle les critiques sévères exprimées par l'auteur latin au nom des absolus éthiques de son temps, laissent la place au portrait exemplaire d'un homme qui, dans le privé comme dans le public, refuse de se plier à l'arbitraire des commandements moraux régnants.

Ironiquement, le romancier met au pilori à travers le narrateur l'auteur même des Histoires, dont l'un des jugements les moins charitables sur Othon est reproduit mot à mot en l'attribuant à un hypothétique Aufidius Bassus, historien au nom programmatique, oublié depuis :

Le naïf Aufidius Bassus constate avec aigreur : « Contre l'attente générale, Othon ne s'engourdissait pas dans les délices et la mollesse ; il remettait les plaisirs à plus tard, dissimulait ses passions et agissait comme eût pu le faire le plus vaillant et le plus noble louable des princes. » Exemple de ce que peut la prévention dans un esprit honnête, étroit et enclin à la satire : contraint de signaler ce qu'il appelle « les fausses vertus » de mon frère, Bassus affirme qu'à vivre jusqu'à la paix, « le prince serait retombé dans tous ses vices. » (30)

Très loin de la prétendue caricature proposée par Tacite, Othon est présenté physiquement comme un éphèbe doué d'un « corps parfait », ainsi que d'une « grâce comme féminine du geste et de l'attitude ». Onomaste, le narrateur, son frère de lait et aussi peut-être plus que cela (31), est également son amant et ne peut se retenir de s'exclamer : « Je ne puis vous donner son sourire d'enfant, son regard curieux et câlin, ses fossettes, sa carnation fraîche et délicatement fondue ni, à baiser de lèvres émues, la douceur suave de son épiderme. » L'auteur s'étend longuement sur la promiscuité d'Othon, mais il le fait sur un ton calme et naturel qui transforme ce travers présumé en signe de vigueur et de grandeur d'âme :

Il eut, presque dès ses débuts, plusieurs maîtresses et plusieurs amants : ainsi l'exigeait sa nature puissante, accueillante et prodigue.

Souvent, avec des rires, il rappelait le mot de Curion le père sur Jules César « mari de toutes les femmes et femme de tous les maris ». Joyeusement, il glosait : « Cet homme qui, sans la concurrence victorieuse de son fils, resterait le plus vénal des orateurs, me mépriserait plus encore que le grand César et me ferait mépriser davantage par les imbéciles qui, sous le nom de pureté des mœurs vantent la sauvagerie. Mari de toutes les femmes, je ne me contente pas d'être la femme de tous les maris ; je les épouse activement à mon tour. »

De plus, ses amours ne connaissent pas de frontières sociales, ne sont pas prisonniers des canons de la beauté, et n'opèrent aucune discrimination sur la base de l'âge : « Indifférent à la bassesse d'origine ou de situation de ses amis, il lui arrivait aussi d'être indulgent à l'âge d'un homme ou d'une femme. (32) » Enfin, Othon exprime une notion de la fidélité qui devait paraître éminemment familière à tout militant anarchiste, et qui correspond à ce qu'Émile Armand et Ryner lui-même qualifiaient d'« amour plural » :

Il avait accoutumé de dire :

– Je suis fidèle à tous mes amours.

Parfois alors on lui demandait en riant :

– Qu'appelles-tu fidélité ?

Mais lui :

– N'es-tu pas fidèle à plusieurs amis ? Une mère n'aime-t-elle pas fidèlement tous ses enfants ? Admirer les hautaines beautés de Lucain t'empêche-t-il de jouir en d'autres heures de la grâce pénétrante de Virgile ou de l'âpre profondeur de Lucrèce ?

Othon, bisexuel et porté aux amours faciles, devient dès lors un exemple idéal de tolérance, de largeur d'esprit et de gentillesse dans ses rapports avec son prochain. Le retournement des codes moraux est effectué et Ryner le termine logiquement en morigénant, encore une fois sans le nommer, Tacite lui-même, coupable de raideur excessive si ce n'est d'hypocrisie et promu symbole des moralistes obtus de tous les temps :

Les hommes qui s'appliquent, en paroles au moins, à la sévérité des mœurs antiques et ceux qui professent la philosophie stoïcienne s'étonnent naïvement qu'un « débauché » ait pu se montrer si juste, si modéré et si bon. C'est fréquemment d'ailleurs qu'Othon parait inexplicable à des êtres dont quelques-uns ont leur pénible et grinçante noblesse, mais qui sont trop étroits, rigides et rouillés pour épanouir beaucoup d'intelligence.

Allant plus loin que le philosophe libertaire Lysander Spooner, qui estimait seulement que « nos vices ne sont pas nos crimes (33) », Han Ryner suggère que nos vices sont en réalité des vertus et que ce que la société condamne est ce qui nous rend humains. L'humanité d'Othon étant ainsi prouvée dans ses rapports privés avec son prochain, il reste à l'auteur à mettre en scène ses relations publiques et les principes qui les déterminent.

Alors que Tacite semble mettre la descente d'Othon dans l'arène publique sur le compte de ses nombreuses tares, dont notamment l'ambition, Ryner préfere brosser le portrait d'un homme confiant qui « était au-dessus de toutes les jalousies et qui voulait le bonheur de tous ses amis », allant jusqu'à ne pas en vouloir à Néron de lui avoir ravi Poppée. Ce n'est que le meurtre de celle-ci, qu'il aurait autrement partagée sans difficulté, qui lui révèle pour la première fois « quelles matérialités viles et bestiales revêtaient la brutalité et la laideur de [la] vie manquée » de Néron, homme symbole du pouvoir. Dès lors, Othon se trouve face à un choix clair. Devant les crimes sanglants de Galba qui a succédé à Néron, il sent le besoin et même le devoir de se soulever, car « À combattre toutes les chances sont pour toi et, si tu péris, ce sera du moins en homme et en brave. Révolte-toi donc contre la mort et contre l'injustice. » Mais la révolte ne peut se faire isolément. L'homme bon, l'ami et l'amant de tous, se transmue alors en chef de guerre et devient témoin de la brutalité et de l'inconstance des sentiments de la foule. Ici, Tacite et Ryner se retrouvent enfin. À celui-là qui dénonçait « la masse [ivre] selon son habitude, à l'affût de tout ce qui est agitation révolutionnaire », celui-ci fait écho en accentuant la cruauté puérile qui détermine les mouvements de la foule : « La population a besoin de crier et elle satisfait ce besoin en acclamant d'un zèle vain n'importe quel prince. La populace aime les spectacles sanglants et peu lui importe que le rétiaire soit sacrifié ou le mirmillon. »

Pressé par l'assemblée des soldats à se mettre à la tête de la révolte et à sauver l'Empire de la folie de Galba, Othon, dans un discours dont le narrateur vante la « grâce pénétrante et [l']abondance persuasive », accepte de les guider en des termes pour le moins inhabituels pour un chef de guerre :

Il montrait le sort de ses auditeurs lié indissolublement au sien et qu'ils devaient ensemble vaincre ou périr, monter aux sommets les plus augustes ou tomber dans la pire infamie. Or, sa voix caressante et émouvante se réjouissait, – ainsi l'amant se réjouit au mariage avec la bien-aimée – de ce que le lien d'amour qui l'unissait à tant de dévouements fût rendu indissoluble, autant que par leur mutuelle volonté, par la nécessité des choses.

Il s'agit ici d'un véritable mariage avec l'armée entière, d'une union basée sur l'amour et non sur l'ambition. Othon y a cédé « à sa pente habituelle » et a présenté son acceptation de jouer le rôle qu'on veut lui imposer non pas comme un accord entre un puissant affamé d'encore plus de pouvoir et une bande de pilleurs – ainsi que Tacite l'entend – mais comme un libre accord entre des individus égaux pour le bien commun. Idolâtré par ses soldats, Othon avance contre les troupes de Vitellius, mais il devient bientôt clair que les qualités qui font aimer l'homme n'ont que bien peu à voir avec celles dont aurait à faire preuve le général. Le doute étreint celui sur le chef duquel la couronne de l'empire semble peser très lourd. Devant ses soldats, que d'autres sacrifieraient sans la moindre arrière-pensée, il ne peut s'empêcher de se demander si « les chers camarades qui l'écoutaient [...] étaient [...] les glorieux restaurateurs de l'empire ou de misérables rebelles destinés, après une fin ignominieuse, aux risées de l'histoire ? » Apprenant la mort d'un ancien allié de Galba, qu'il avait espéré pouvoir sauver de la fureur populaire, il « se désol[e] de son impuissance pour le bien et la miséricorde », lui qui détient aux yeux de tous le pouvoir absolu. Mais ce pouvoir, jeune encore, n'a pas les moyens de s'affirmer et Othon ne peut compter que sur la force de persuasion de sa parole pour retenir des troupes portées à tous les excès. Devant la cruauté et la bassesse de ceux qui se rallient à lui uniquement à cause de ses victoires, il ne ressent que « réprobation », « dégoût », « nausée ».

Une anecdote montre la différence entre la version romanesque des événements de l'auteur français et celle de l'historien latin. Une émeute se déclenche à cause d'un malentendu et des troupes à moitié ivres s'en prennent à des sénateurs, qu'ils croient coupables de comploter contre Othon. Le discours que leur adresse Othon dans le récit de Ryner est essentiellement identique à celui rapporté par Tacite, si ce n'est pour une différence fondamentale. Tacite appuie fortement sur « l'autorité des chefs [et] la rigueur de la discipline », soulignant que lorsque « l'obéissance est morte [...] l'autorité périt avec elle (34). » Cet aspect est totalement absent chez Ryner, dont le héros n'use que de la séduction et de la raison pour se faire obéir des soldats. Tacite doit reconnaître la « modération dans la sévérité (35) » dont fait preuve Othon en ne faisant punir que deux soldats pour la faute de tous, mais Ryner va plus loin en spécifiant qu'« afin d'enseigner l'horreur du sang des camarades, aucun ne subirait la peine capitale ». Plutôt qu'un chef de guerre, Othon apparaît comme un amant soucieux du bonheur de son aimée, prêt à tout supporter et à tout pardonner : « [...] n'oubliant jamais un geste amical, il chassait le plus tôt possible le souvenir d'une injure. Nul ne pourrait citer une vengeance exercée par lui et, quand il accordait grâce ou faveur, il semblait, au rayonnement de son visage, recevoir lui-même un bienfait. »

Transporté par l'armée, au fond malgré lui, acceptant ce rôle dans le seul but de diminuer par sa puissance de persuasion les maux inévitables causés par une guerre civile, l'empereur Othon ne peut manquer de se rendre compte que pouvoir et justice sont des forces incompatibles, et se persuade d'« un mot de notre ami Sénèque : “Impossible d'être en même temps bon général et homme de bien” ». Dès lors, son seul désir devient celui de « cesser d'être bon général pour redevenir l'homme qui emploie sa vie et, au besoin, sa mort à répandre le bonheur ».

Le suicide d'Othon, qui met fin à la guerre civile et qui, par une seule mort, en évite un grand nombre, est illustré par Tacite comme un sacrifice à la République. Ce même homme dont il disait précédemment que « [...] par ses excès, sa cruauté et son audace, [il] passait pour plus dangereux pour l'État [que Vitellius] (36) », consent à se séparer de la vie pour la sauvegarde de ce même état. Tacite se montre remarquablement discret dans sa description de la mort d'Othon, évitant autant que possible tout commentaire et se gardant bien de proférer cette fois-ci des jugements qui risqueraient nécessairement d'être aux antipodes de ceux de naguère. Ryner, au contraire, explique les motivations de l'empereur exclusivement par des raisons humanitaires. « Les maux et l'angoisse des citoyens le touchaient plus que n'importe quelle considération », nous dit-il. Et de plus, « les considérations militaires lui étaient devenues d'une absolue indifférence et [...] la guerre lui inspirait un dégoût incoercible. Il n'était plus en son pouvoir de l'empêcher ; du moins il ne lui permettrait pas de durer. » L'horreur de la violence, et non le bien de cette abstraction nommée état, guident le personnage de l'auteur libertaire, qui avoue ses limites et réaffirme en ce faisant sa profonde humanité : « Mais lui, riant d'un rire qui bientôt devint amer et déchiré, me répondit qu'on se trompait si on lui croyait tous les courages. Voir des hommes nombreux s'entretuer à cause de lui, lui serait insupportable. Il ne pourrait garder son sang-froid devant l'atroce spectacle, s'accuserait implacablement de tous ces assassinats. » Une fois la décision prise de profiter de la « sortie raisonnable » que lui offre le suicide, comme le considèrent les stoïciens, Othon cesse, en ses propres mots, « d'être un homme de guerre pour devenir enfin un homme ».

Le discours final du héros offre une dernière occasion de relever des différences significatives. L'Othon de Ryner a en commun avec celui de Tacite de vouloir faire retomber toute la responsabilité de la guerre civile sur Vitellius et de s'exclamer : « Beaucoup ont gardé le pouvoir plus longtemps ; nul ne l'aura quitté avec autant de bravoure. (37) » Mais c'est tout. Le personnage historique souligne encore une fois sa subordination au bien supérieur de la République, valeur absolue devant laquelle il ne peut que s'effacer, alors que le personnage romanesque assume une attitude christique et fait valoir sa décision uniquement pour le bonheur des hommes et celui du monde, en affirmant : « Amis qui réclamez de mourir pour moi, c'est moi qui vais me donner la joie de mourir pour vous. Je serai le sauveur de ceux qui voudraient être mes sauveurs. [...] C'est la certitude de l'empire, mais d'un empire trop sanglant, que je sacrifie avec joie a votre bonheur et à la paix du monde. »

Pacifiste, partisan de l'amour plural compris dans son acception la plus vaste, puisqu'il inclut, symboliquement du moins, l'humanité entière, toujours prêt à pardonner les offenses et adversaire de la loi du talion, détaché des choses de ce bas monde au point de ne pas hésiter un instant à se détacher de la vie même. Voilà Othon tel qu'Han Ryner nous le rend, faisant du romain des temps jadis un précurseur de son individualisme à lui, tolstoïen tant qu'on voudra, mais surtout héritier de philosophies antiques que le « grec » moderne mâtiné d'occitan s'est efforcé de faire renaître et de rendre de nouveau contemporaines. Dans son rapport au pouvoir, Othon devient alors l'opposé de Marc Aurèle, que Ryner ressuscite dans ses Apparitions d'Ahasvérus. Le double rôle de sage et d'homme de pouvoir est ce que les deux partagent. Mais ce qui les différencie est leur choix. Alors qu'Othon abandonne sans regret toute autorité sur ses semblables, Marc Aurèle couvre d'un voile factice de philosophie les abus nombreux qui entachent son règne, et se voit reprocher par le juif errant, à la fin de sa vie, la fausseté de sa décision : « Marc, tu étais né philosophe, mais tu es devenu empereur. Le jour où tu as consenti à l'empire, tu as renoncé à la sagesse » (Ahasvérus, 74). Plus généralement, Han Ryner nous présente dans ce récit historique un personnage ennemi de tour fanatisme, dont les ressemblances à son Jésus du Cinquième Évangile ne sont pas moindres, et qui, comme lui et comme tous les justes dans ses œuvres, refuse de se soumettre aux lois artificielles que créent les hommes, pour obéir à d'autres règles qu'il se donne volontairement. Des règles que les hommes justes doivent retrouver dans leur cœur et qui réapparaissent périodiquement le long du parcours de l'humanité vers la connaissance. Car

Les chrétiens mettent l'obéissance à leur dieu au-dessus de l'obéissance aux hommes. Ainsi Socrate vante la soumission aux lois non écrites plus que la soumission aux lois écrites ; ainsi les cyniques méprisent la cité pour aimer la nature ; ainsi Épictète te persuade d'écouter « les lois vivantes des dieux », non ces « misérables lois des hommes qui sont les lois des morts ». [Ahasvérus, 78-79]

Le vocabulaire choisi est peut-être trop suspect de mysticisme pour certains anarchistes qui ont l'habitude de prendre ces sortes de choses au pied de la lettre, mais il a été suffisamment transparent pour assurer la survie de l'œuvre de Han Ryner et sa position dans le panthéon des auteurs libertaires méconnus.

Vittorio Frigerio

(1) Femand Fortin, « Le “Rynérisme” et le mouvement espagnol », L'Endehors n° 320, juillet 1938.

(2) Paul Vigné d'Octon, « Han Ryner et son œuvre (suite) », La Revue anarchiste n° 19, août 1923.

(3) J.-H. Rosny aîné, « Han Ryner et “Les Loups” » Les Cahiers des amis de Han Ryner n° 35, 1954, p. 3-4.

(4) « Nos enquêtes », La Revue anarchiste n° 3, février 1930.

(5) Les Temps nouveaux n° 50, du 9 au 15 avril 1904.

(6) P. Vigne d'Octon, « Han Ryner et son œuvre », La Revue anarchiste n° 15, mars-avril 1923.

(7) Pour un tour d'horizon de l'activité littéraire de Han Ryner, voir : Felip Equy, « Bref aperçu de l'œuvre écrite de Han Ryner », Actes du colloque Han Ryner, Marseille 28 et 29 septembre 2002, Centre international de Recherches sur l'Anarchisme de Marseille et Les Amis de Han Ryner, Marseille, 2003, p. 13-19.

(8) Manuel Devaldès, « Revue critique des faits, des idées, des écrits », L'Idée libre, 12 novembre 1912.

(9) J.-H. Rosny aîné, « Hommage à Han Ryner », Cahier des Amis de Han Ryner n° 90, septembre 1968, p. 4-6.

(10) Marcel Sauvage, « Han Ryner, écrivain. Allocution prononcée au Théâtre de la Renaissance », L'Un (Anciennement « La Mêlée ») n° 1, mars 1920. La prédilection de bien des anarchistes pour la première période des romans de Han Ryner est souvent réitérée. Maurice Wullens, critiquant Ryner pour son adhésion à un projet « bourgeois » d'aide aux écrivains besogneux, ne peut s'empêcher de s'exclamer : « Que nous voilà loin des Prostitués, du Crime d'obéir, du Sphinx rouge et de tant d'œuvres courageuses » (« Revue des revues ». La Revue anarchiste n° 21 novembre 1923). Ce à quoi l'écrivain répond en soulignant la cohérence interne de sa démarche, position qui sera toujours la sienne : « Je vous aime un peu douloureusement, Wullens, d'aimer mon passé jusqu'à ne plus pouvoir comprendre un présent qui, pourtant, le continue avec fidélité » (Han Ryner, « Avec un sourire amical. », La Revue anarchiste n° 22. décembre 1923).

(11) Marcel Sauvage, op. cit.

(12) Il est intéressant à cet égard de rappeler que Ortega y Gasset établissait lui aussi un parallèle entre les cyniques et les anarchistes, considérant ceux-là les « nihilistes de l'hellénisme » (The Revolt of the Masses. New York : Norton & Company, 1957, p. 160).

(13) Manuel Devaldès, « Chronique littéraire », Le Libertaire, n° 34, du 25 juin au 2 juillet 1905.

(14) Albert Libertad, « Dans les Livres, Le Petit Manuel individualiste, par Han Ryner », L'Anarchie n° 5, 11 mai 1905.

(15) Victor Méric, « Han Ryner », Les Hommes du Jour n° 242, 7 septembre 1912.

(16) Fernand Fortin, art. cit. Pour plus d'informations sur la fortune, considérable, de Ryner en Espagne, voir l'article de Dolors Marín Silvestre : « Han Ryner et la diffusion de sa pensée au sein de l'anarchisme ibérique », Actes du colloque Han Ryner, op. cit..

(17) Victor Méric, art. cit.

(18) P.S. à l'article de Fortin.

(19) J.H. Rosny aîné, « Hommage à Han Ryner », op. cit.

(20) Adolfo Ballano, cité par Dolors Marín Silvestre, op. cit. p. 89.

(21) Le Journal du Peuple, 17 février 1899

(22) La parution se tait en quinze feuilletons. du numéro 250 (9 avril) au numéro 264 (23 juillet).

(23) Gilbert Évenas, « Le Pacifisme de Han Ryner », Actes du colloque Han Ryner, op. cit., p. 103-105.

(24) Louis Simon, À la découverte de Han Ryner, Roger Maria, 1970.

(25) L'Anarchie n° 37, juillet 1928. « En bouquinant » [Article non signé]. D'autres fois, cette rubrique est signée du pseudonyme La Cisaille.

(26) Plus loin encore il morigène « les moralistes pour petits enfants que sont aujourd'hui les prétendus historiens ».

(27) Livre II, Chapitre XXXI.

(28) Livre I, Chapitre LXXIV.

(29) Livre  I, Chapitre XXVII.

(30) « Cependant Othon, contre toute attente, ne s'engourdissait pas dans les délices et la paresse : il ajourna les plaisirs, dissimula son goût pour la débauche et subordonna le tout à la dignité impériale : mais ses vertus hypocrites et ses vices, qu'on s'attendait à voir reparaître, n'en inspiraient que plus de crainte » (Livre I, chapitre LXXI ).

(31) « Plus tard, après la mort de mon père, Onomasia [sa mère], avec je ne sais quel mélange d'émotion et de finesse, répétait, chaque fois que Marcus et moi nous embrassions : “Mes enfants, ah ! mes enfants, vous êtes encore plus frères que vous ne croyez”. »

(32) Il serait tentant de faire ici un rapprochement avec les nouvelles de Rosny sur l'amour des femmes laides, dans lesquelles cet écrivain, proche de Ryner, fait l'éloge d'un amour libre et compatissant.

(33) Lysander Spooner, Vices Are Not Crimes : A Vindication of Moral Liberty (1875) ; traduction française, Nos vices ne sont pas des crimes, Belles Lettres. 1991.

(34) Livre I, Chapitre LXXXIII.

(35) Livre I, Chapitre LXXXV.

(36) Livre II, Chapitre XXXI.

(37) « D'autres auront gardé le pouvoir plus longtemps, personne ne l'aura quitté avec autant de courage » (Livre II, Chapitre XLVII).

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Published by C. Arnoult - dans Sur HR (études)
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3 juillet 2008 4 03 /07 /juillet /2008 20:10

Et voici le résumé, le plan général et le sommaire détaillé de la seule et unique thèse jamais consacrée spécifiquement à Han Ryner. Son auteur, notre ami Gérard Lecha, a publié assez récemment un bouquin aux éditions Libertaires (Les jeunes et la politique — Approches psychosociologiques de la conscience politique des jeunes, 2004) et ne serait pas sans rapport avec un certain Père Chat qui chronique depuis bien des années dans Le Libertaire... Tiens, justement, le matou publie dans le dernier numéro l'une des Paraboles cyniques (1923) de Han Ryner : "Le Troupeau qui bêle".

[Intitulé] [Résumé] [Plan général] [Sommaire détaillé]


Université François Rabelais de Tours
U.F.R. Langues, Littératures et civilisations classiques et modernes

Han Ryner

ou

La Pensée sociale d'un individualiste
au début du siècle

***

Thèse pour l'obtention du Diplôme de Doctorat
(Spécialité : Lettres)

sous la direction de Monsieur le Professeur Daniel LEUWERS

présentée et soutenue par
Gérard LECHA

- 1993 -


Résumé

HAN RYNER (1861-1938), élu Prince des Conteurs en 1912 par les lecteurs de L'Intransigeant, Journal de Paris, sous l'impulsion de J.H. Rosny Aîné, auteur de plus de cinquante livres, certains ayant été traduits en une douzaine de langues dont le Japonais, la langue hébraïque et l'espéranto, est aujourd'hui encore, en France, inconnu du grand public et même de bien des lettrés.

Cette thèse tente de montrer que la pensée sociale de cet individualiste, à la fois auteur et penseur aux multiples facettes, a conduit ce dernier, à son époque, à des engagements non dépourvus d'intérêts pour l'homme contemporain lui-même, en cette fin de siècle pleine d'interrogations et de désarroi.

On peut, en effet, affirmer que Han Ryner, même compris en tant que "mystique laïque" ne fut jamais un métaphysicien mais un philosophe au sens ancien du terme, c'est-à-dire un sage s'exprimant dans une langue, peut-être parfois un peu désuète, mais le plus souvent raffinée et d'une rare délicatesse.

Mots-clés : Anarchisme - Autonomie rynérienne - Félibrige - Guerre - Individualisme harmonique - Invidualisme doministe - Paix - Pensée sociale - Religion


Plan général

  • Avant-Propos
  • Introduction générale
    • Prolégomènes à la construction d'un objet d'étude et perspectives d'approches
    • Objet d'étude et méthodes de recherches

Première partie : Une vie, une œuvre

  • I L'entrée dans la vie (enfance et adolescence)
    • I - 1 L'entrée dans la vie
    • I - 2 Enfance et adolescence d'un chercheur d'harmonie et de foi en l'homme
  • II Un exutoire appelé « Philosophie et Belles-Lettres »
    • II - 1 Chair vaincue Contenu succinct d'un premier roman (roman psychologique)
    • II - 2 Du roman « psychologique » au roman « naturaliste » : La Folie de Misère
    • II - 3 Han Ryner, écrivain itinérant et polygraphe
    • II - 4 Evolution des relations entre Han Ryner et Charles Maurras
    • II - 5 Han Ryner journaliste
  • III Les premières publications de Vérités et... le « mur du silence »
    • III - 1 Le Crime d'obéir
    • III - 2 Le Massacre des Amazones
    • III - 3 Prostitués
    • III - 4 Un romancier bien « dérangeant »
    • III - 5 Du roman au conte fantastique
    • III - 6 Ryner, Prince des Conteurs : « Mur du Silence » brisé ?
  • IV Les Dialogues de la Guerre du Prince des Conteurs
    • IV - 1 Pas de « littérature » chez Han Ryner
    • IV - 2 Les Dialogues de la Guerre
    • IV - 3 Des romans à l'ombre des Dialogues de la Guerre
    • IV - 4 Elargissement du concept de « guerre »
    • IV - 5 Et pourtant !...
    • IV - 6 A propos de Bouche d'Or, Patron des Pacifistes
    • IV - 7 A propos de L'Autodidacte
    • IV - 8 D'une certaine ascèse rynérienne
  • V La Retraite d'un Sage
    • V - 1 Ryner et les « électrocutés pour l'exemple »
    • V - 2 Productions 1923
    • V - 3 Une retraite fructueuse

Deuxième partie : La pensée sociale de Han Ryner

  • VI Pour une synthèse, non « suprême » mais... possible
    • VI - 1 La Paix pour la Vie
    • VI - 2 L'individualisme rynérien ou harmonique
    • VI - 3 Vérifications de nos hypothèses
    • VI - 4 Rapports des Morales et des Sociologies

Troisième partie : Aujourd'hui, Han Ryner...

  • VII De la postérité restreinte à la postérité généralisée
    • VII - 1 Splendeurs et misères de la notoriété rynérienne
    • VII - 2 Vers une postérité généralisée
    • VII - 3 Actualité de la pensée rynérienne
    • VII - 4 Signes avant-coureurs d'un renouveau rynérien
    • VII - 5 Une surprise de taille en cours de recherche

Sommaire détaillé

TOME I

  • Portrait de H. Ryner par Pierre Larivière *
  • Dédicaces **
  • Remerciements ***
  • Plan général ****
  • Table des abréviations *****
  • Première épigraphe ******
  • Deuxième épigraphe *******
  • Titre 0
  • Avant-Propos 1

Introduction générale

  • Prolégomènes à la construction d'un objet d'étude et perspectives d'approches 3
    • — Situation socio-politique de la France en 1880 3
    • — Première apparition du Félibrige 3
    • — Humanisme et scientisme 4
    • — La sociologie d'Auguste Comte 5
    • — Salut mystique et/ou Mort des Dieux ? 5
    • — La parole libertaire dans le dernier quart du XIXème siècle 6
    • — La propagande par le fait 7
    • — L'humanitarisme justicier 7
    • — Un individualisme oublié dans les classifications orthodoxes 7
    • — Les individualismes selon Han Ryner 8
    • — Les socialismes à la fin du XIXème siècle 10
    • — Quelle mutation souhaitable ? 10
    • — Evocation du symbolisme de Han Ryner 11
    • — Philosophie et spiritualité 12
    • — L'autonomie rynérienne 12
    • — Quelle pensée sociale ? 13
  • Objet d'étude et méthodes de recherches 14
    • 1/ Objet d'étude 14
    • 2/ Perspectives d'approches et méthodes de recherches 14

Première partie : Une vie, une œuvre

  • I L'entrée dans la vie (enfance et adolescence) 17
    • I - 1 L'entrée dans la vie 17
      • a) Du côté des Ner 18
      • b) Du côté des Campdoras 18
    • I - 2 Enfance et adolescence d'un chercheur d'harmonie et de foi en l'homme 19
  • II Un exutoire appelé « Philosophie et Belles-Lettres » 22
    • II - 1 Chair vaincue Contenu succinct d'un premier roman (roman psychologique) 23
    • II - 2 Du roman « psychologique » au roman « naturaliste » : La Folie de Misère 24
    • II - 3 Han Ryner, écrivain itinérant et polygraphe 27
      • — Le Félibrige 27
      • II - 3 - 1 Les Chants du Divorce 29
        • — Le symbolisme social 32
        • — Le siècle du divorce 32
        • — La mission du poète 32
        • — La « sociologie scientifique » vers 1890 33
        • — Biologisme et psychologisme 33
        • — La Logique Sociale de Gabriel de Tarde 34
      • II - 3 - 2 L'Humeur Inquiète 34
      • II - 3 - 3 Ce qui meurt 37
      • II - 3 - 4 La Paix pour la Vie 43
        • — Han Ryner socialiste 44
      • II - 3 - 5 Ryner, encyclopédiste et traducteur 45
        • — Les Memori d'un Gnarro 45
        • — « Brouille » avec Batisto Bonnet 45
    • II - 4 - Evolution des relations entre Han Ryner et Charles Maurras 47
      • — Quelques différends au Félibrige 47
      • — De la littérature à la politique 48
      • — Han Ryner et l'Action française 49
      • — Maurras à l'Académie dite française 49
    • II - 5 Han Ryner journaliste 51
      • II - 5 - 1 Pourquoi de Henri Ner à Han Ryner ? 52
  • III Les premières publications de Vérités et... le « mur du silence » 54
    • III - 1 Le Crime d'obéir 54
      • III - 1 - 1 HÉROS et Héros 54
      • III - 1 - 2 Le scénario du Crime d'Obéir 54
      • III - 1 - 3 Héros et HÉROS 60
    • III - 2 Le Massacre des Amazones 62
      • III - 2 - 1 D'une épigraphe révélatrice 62
      • III - 2 - 2 De l'homme et de la femme 62
      • III - 2 - 3 De l'éducation à la fin du XIXème siècle 63
      • III - 2 - 4 Pour un traitement de la question sociale 63
      • III - 2 - 5 Radioscopies rynériennes de Séverine et de Jacques Fréhel 64
        • a) Séverine 64
        • b) Jacques Fréhel 65
      • III - 2 - 6 Un peu d'Histoire littéraire 65
      • III - 2 - 7 Précaution d'usage 66
    • III - 3 Prostitués 67
      • III - 3 - 1 La « leçon » de la prostituée affranchie 68
      • III - 3 - 2 Une démarche « à risques » 69
      • III - 3 - 3 Radioscopie rynérienne de Maurice Barrès 69
      • III - 3 - 4 Radioscopie rynérienne des frères Margueritte 70
      • III - 3 - 5 Han Ryner et le « devoir d'homme » 71
      • III - 3 - 6 Pour une « chasse aux gros » 71
        • a) Zola 71
        • b) Gide 71
      • III - 3 - 7 Gloire à « Pauvre Lélian » 72
      • III - 3 - 8 Une société en procès 72
      • III - 3 - 9 Des « mauvais » et des « bons » 73
      • III - 3 - 10 Flaubert, romantique honteux 74
      • III - 3 - 11 Rencontres sur le Boul' Mich' 74
      • III - 3 - 12 Autres éclairages sur l'« Affaire » 76
      • III - 3 - 13 Nietzsche : poète et/ou philosophe ? 78
      • III - 3 - 14 Les « intuitions » de Han Ryner sur la philosophie 80
      • III - 3 - 15 Des goûts - et dégoûts ! - du plus grand nombre 80
      • III - 3 - 16 Georges Palante, victime de la société 82
      • III - 3 - 17 Pochade sur la jeunesse de la fin du XIXème siècle 84
      • III - 3 - 18 Les idéologies-vitrines 85
      • III - 3 - 19 Premières approches de l'individualisme de Han Ryner 85
    • III - 4 Un romancier bien « dérangeant » 86
      • III - 4 - 1 Le Soupçon 87
        • a) Double problématique 88
        • b) Style et écriture dans Le Soupçon 88
      • III - 4 - 2 La Fille Manquée 90
        • a) Le scénario 90
        • b) Un roman pour quel public ? 93
        • c) Han Ryner face à son public 94
        • d) Vers deux nouveaux types d'écriture 95
    • III - 5 - Du roman au conte fantastique 97
      • III - 5 - 1 Coup d'essai, coup de maître : L'Homme-Fourmi 97
      • III - 5 - 2 Construction et scénario de L'Homme-Fourmi 99
      • III - 5 - 3 Premières approches du Sphinx Rouge 102
      • III - 5 - 4 Esquisses sur Les Chrétiens et les Philosophes 104
      • III - 5 - 5 A propos des Voyages de Psychodore 105
      • III - 5 - 6 A propos des Pacifiques 109
      • III - 5 - 7 A propos des Paraboles Cyniques 111
      • III - 5 - 8 A propos du Cinquième Evangile 112
      • III - 5 - 9 A propos du Fils du Silence 114
        • a) Ce qui éloigne Pythagore de son maître Phérécyde 115
        • b) Proclamation de la Vérité 116
        • c) Procès de la « Parole » 116
        • d) Apologie du Coeur 117
        • e) Recherche de la Sagesse 117
        • f) Prolongation de l'Enfance et reconnaissance du Divin 118
        • g) Le Silence devient Verbe 120
        • h) Mort de Pythagore selon Han Ryner 122
      • III - 5 - 10 A propos des Apparitions d' Ahasvérus 122
        • a) Marc-Aurèle et le Dialogue du Pouvoir 122
        • b) La Boétie et le Dialogue de la Servitude Volontaire 124
        • c) Galilée et le Dialogue de la Science 127
    • III - 6 Ryner, Prince des Conteurs : « Mur du Silence » brisé ? 127
      • III - 6 - 1 L'importance de cette élection 127
      • III - 6 - 2 La construction d'un « Mur du Silence » (définitif ?) 127
      • III - 6 - 3 L'initiative bienvenue de L'Intransigeant 128
      • III - 6 - 4 Où L'Intransigeant est dépassé par les événements 129
  • IV Les Dialogues de la Guerre du Prince des Conteurs 130
    • IV - 1 Pas de « littérature » chez Han Ryner 130
      • IV - 1 - 1 Vive le Roi 130
      • IV - 1 - 2 Les Esclaves 131
    • IV - 2 Les Dialogues de la Guerre 132
      • IV - 2 - 1 Les ciseaux d'Anastasie 133
      • IV - 2 - 2 Actualité pourtant et encore des Dialogues de la Guerre 133
      • IV - 2 - 3 Deux Songes de Pacificus 134
      • IV - 2 - 4 Han Ryner parle du « Prophète Tolstoï » 135
      • IV - 2 - 5 L'héroïsme de salon et l'esprit du temps 137
      • IV - 2 - 6 Une conscience pendant la guerre selon Han Ryner 138
      • IV - 2 - 7 Han Ryner, défenseur de Léo Campion et de Hem Day 141
    • IV - 3 Des romans à l'ombre des Dialogues de la Guerre 143
      • IV - 3 - 1 A propos de L'Ingénieux Hidalgo Cervantès 143
      • IV - 3 - 2 A propos du Père Diogène 144
        • a - Quelques avis de Han Ryner sur Le Père Diogène 144
        • b - Le Père Diogène en « à plat » 145
      • IV - 3 - 3 Retour sur l'esprit militaire 152
    • IV - 4 Elargissement du concept de « guerre » 155
      • IV - 4 - 1 Approche de l'individualisme doministe ou nietzschéisme 155
      • IV - 4 - 2 A propos des Surhommes 156
      • IV - 4 - 3 A propos de La Tour des Peuples 158
      • IV - 4 - 4 Spécificité de la mystique rynérienne 161
    • IV - 5 Et pourtant ! ... 163
      • IV - 5 - 1 Le militantisme rynérien ou les paradoxes d'une pensée libre 163
      • IV - 5 - 2 La dure épreuve 165
    • IV - 6 A propos de Bouche d'Or, Patron des Pacifistes 166
      • IV - 6 - 1 Approche succincte du scénario 166
      • IV - 6 - 2 Aparté sur Socrate 166
      • IV - 6 - 3 Retour au scénario de Dion Bouche d'Or, Patron des Pacifistes 166
      • IV - 6 - 4 Autour de l'ultime parole 168
    • IV - 7 A propos de L'Autodidacte 169
    • IV - 8 D'une certaine ascèse rynérienne 170
  • V La Retraite d'un Sage 171
    • V - 1 Ryner et les « électrocutés pour l'exemple » 171
    • V - 2 Productions 1923 171
      • V - 2 - 1 Songes perdus 171
      • V - 2 - 2 Le Drame d'être deux 172
    • V - 3 Une retraite fructueuse 174
      • V - 3 - 1 Les grands thèmes 174
      • V - 3 - 2 Rapports avec la religion chrétienne 174
        • a) La soutane et le veston 174
        • b) L'Eglise devant ses juges 175
        • c) Ryner et Jeanne d'Arc 176
          • Chère Pucelle de France 176
          • Jeanne d'Arc et sa mère 176
          • Jeanne d'Arc fut-elle victime de l'Eglise ? 178
      • V - 3 - 3 Rapports avec l'amour profane 178
        • a) Avec tache ou L'Aventurier d'Amour 179
        • b) Prenez-moi tous 179
        • c) Alfred de Vigny, amant ou tyran 180
        • d) Les Orgies sur la Montagne 180
      • V - 3 - 4 Rapports avec la philosophie générale 181
        • a) Crépuscule 181
        • b) Dans le Mortier 181
          • — Zénon d'Elée 182
          • — Phocion 182
          • — Ignace le Théophore 182
          • — La belle-mère de Peytavi 182
          • — Michel Servet 183
          • — Pierre Ramus 183
          • — Jules César Vanini 183
          • — Claude Brousson 184
          • — Francisco Ferrer 184
      • V - 3 - 5 De l'usage efficient du « pilon doux » 184
      • V - 3 - 6 Les Synthèses Suprêmes 186
        • — D'une métaphysique pluraliste 186
        • — Critique du monisme 187
        • — Où il est question de ternarisme 188
        • Des Synthèses Suprêmes à l'Esprit de la Vallée 189
      • V - 3 - 7 Un Art de Vivre 189
        • a) La Sagesse qui rit 189
          • — Chapitre premier : L'Art de Vivre et la Science de la Vie 190
          • — Chapitre II : Rapports de l'éthique avec la métaphysique et la sociologie 190
          • — Chapitre III : Histoire de la sagesse dans l'Antiquité 192
          • — Chapitre IV : Contenu des morales et des sagesses 194
          • — Chapitre V : Suite de l'histoire de la sagesse 195
          • — Chapitre VI : L'objection déterministe 196
          • — Chapitre VII : Les limites de la sagesse 196
          • — Chapitre VIII : L'apprentissage subjectiviste 198
        • b) Les facéties du Conteur Han Ryner 200
        • c) L'Art de Vivre en s'engageant 201
      • V - 3 - 8 Les Grandes Fleurs du Désert 202
      • V - 3 - 9 La mort de Han Ryner 204

TOME 2

Deuxième partie : La pensée sociale de Han Ryner

  • VI Pour une synthèse, non « suprême » mais... possible 209
    • VI - 1 La Paix pour la Vie 213
      • VI - 1 - 1 Les luttes d'hier 213
        • a) L'erreur de départ 213
        • b) De l'illusion à la réalité ou Une autre erreur de Darwin ? 214
        • c) Déterminisme et sociabilité 214
        • d) Les leçons de la Nouvelle Histoire 216
      • VI - 1 - 2 Les luttes d'aujourd'hui 217
        • — Liberté ? Egalité ? Fraternité ? 217
      • VI - 1 - 3 Les luttes et la Paix (de demain) 219
    • VI - 2 L'individualisme rynérien ou harmonique 225
      • VI - 2 - 1 Recensement des ouvrages traitant de l'individualisme 225
      • VI - 2 - 2 Connais-toi toi-même 225
        • a) Du côté de chez Freud 227
        • b) Du côté de chez Durkheim 227
        • c) Du côté de chez Ryner 229
      • VI - 2 - 3 La maîtrise de soi 229
      • VI - 2 - 4 Deviens ton propre maître 230
        • — le stoïcisme 230
        • — la morale stoïcienne 230
      • VI - 2 - 5 La disponibilité aux autres et l'ouverture au monde 232
        • a) Ryner et la noble cause de l'objection de conscience 232
        • b) Les Pacifiques, selon L. Emery 233
        • c) D'une utopie l'autre 233
        • d) Ryner : utopie-réaliste ? 234
      • VI - 2 - 6 La politique ou le désordre dans l'ordre 235
      • VI - 2 - 7 Des complémentarités possibles et nécessaires 236
      • VI - 2 - 8 Du devoir d'irrespect 238
        • a) Le Rire du Sage 240
          • — Chapitre premier : Le Rire Universel 241
          • — Chapitre II : La formule 243
          • — Chapitre III : La Société Naturelle 246
          • — Chapitre IV : Le régime du Subjectiviste 249
          • — Chapitre V : La Société Civile 250
          • — Chapitre VI : Rapports du subjectiviste avec la Société Civile 252
          • — Chapitre VII : Les Idoles-Sociales 253
          • * Retour aux Apparitions d' Ahasvérus 254
          • — Chapitre VIII : Résumé, Objections générales, Conclusions 255
        • b) Vers une approche synthétique de la pensée sociale de Han Ryner 257
    • VI - 3 Vérifications de nos hypothèses 257
      • VI - 3 - 1 Première hypothèse 257
      • VI - 3 - 2 Deuxième hypothèse 258
      • VI - 3 - 3 Troisième hypothèse 259
        • a) Révolutions sans révolutionnaires 259
        • b) Les vrais révolutionnaires 261
        • c) Sade, frère de Ryner ? 262
          • * Français, encore un effort... 262
          • —La religion 262
          • — Les moeurs 263
    • VI - 4 Rapports des Morales et des Sociologies 265

Troisième partie : Aujourd'hui, Han Ryner...

  • VII De la postérité restreinte à la postérité généralisée 269
    • VII - 1 Splendeurs et misères de la notoriété rynérienne 271
      • VII - 1 - 1 Splendeurs... 271
        • a) Han Ryner, Prince des Conteurs 271
        • b) La Société des Amis de Han Ryner 271
        • c) Témoignages sur Han Ryner 272
          • 1 - Alphonse Daudet 272
          • 2 - Léon Daudet 272
          • 3 - André Billy 272
          • 4 - Henri Duvernois 273
          • 5 - Rémi de Gourmont 273
          • 6 - Albert Thibaudet 273
          • 7 - Philéas Lebesgue 273
          • 8 - René Lalou 273
          • 9 - Edouard Dujardin 273
          • 10 - Romain Rolland 273
          • 11 - Daniel Mornet 273
          • 12 - Charles Baudouin 273
          • 13 - Jean Cassou 274
          • 14 - Georges Duhamel 274
          • 15 - Jean Rostand 274
      • VII - 1 - 2 Misères... 274
        • a) Quelques différences qui « jouent » beaucoup entre Alain et Han Ryner 274
        • b) « Fais ce que dois, advienne que pourra »... 275
        • c) Re-former l'Homme 275
        • d) A la limite de la calomnie 276
        • e) Freud, vu par Ryner 276
      • VII - 1 - 3 D'une postérité restreinte 277
        • a) Le « noyau des Amis fidèles », un an après la disparition de Han Ryner 278
        • b) Les « petites braises » en question du vivant de l'auteur 278
        • c) L'après deuxième guerre mondiale chez les « AHR » 279
        • d) Des différends qui n'arrangent rien 280
        • e) Ryner et Sartre, même combat ? 281
    • VII - 2 Vers une postérité généralisée 281
      • VII - 2 - 1 Pourquoi est-elle souhaitable ? 281
        • a) Les conséquences de la logomachie ambiante 282
        • b) Les effets de la mégalomanie scientiste 283
          • — L'effet Lukacs 283
          • — L'effet Weber 283
        • c) Retour à l'individualisme 284
        • d) Dun individualisme « égocentré » 285
      • VII - 2 - 2 Ce qu'apportent l'oeuvre et la pensée de Han Ryner 287
        • a) Contre la logomachie des seuls intérêts 288
        • b) Contre la mégalomanie scientiste 290
        • c) Contre la suraliénation des « branchés adaptés » 291
        • d) L'individualisme harmonique, individualisme rvnérien 292
    • VII - 3 Actualité de la pensée rynérienne 295
      • VII - 3 - 1 As-tu vu Bascon ? 295
      • VII - 3 - 2 Le plaidoyer pour la souris. 296
      • VII - 3 - 3 Méditation sur Bascon 297
        • 1) Une leçon de tolérance 297
        • 2) Une leçon d'authenticité dans la communication 298
        • 3) Une leçon de rigueur heuristique 299
        • 4) Une leçon de lucidité quant à l'homme ici et maintenant 299
        • 5) Une leçon de lucidité quant à l'environnement de l'homme ici et maintenant 300
        • 6) Une leçon concernant les modalités souhaitables de l'entraide et de l'échange entre les hommes 300
        • 7) Une leçon d'excellence individuelle en guise d'exemplarité pour tous 300
        • 8) Une leçon de vigilance quant aux affaires du monde 301
        • 9) Une leçon quasi religieuse concernant la vraie foi 301
        • 10) Une leçon de bonheur pour l'avenir 302
    • VII - 4 Signes avant-coureurs d'un renouveau rynérien 303
      • VII - 4 - 1 Prix des Bouquinistes 303
      • VII - 4 - 2 Le centenaire de la naissance de Han Ryner 305
      • VII - 4 - 3 Han Ryner dans L'Individualisme anarchiste en France (1880-1914) par M. Gaetano Manfredonia 306
      • VII - 4 - 4 Han Ryner dans l' Histoire de la littérature libertaire en France de Thierry Maricourt 307
    • VII - 5 Une surprise de taille en cours de recherche 308
      • VII - 5 - 1 Au-delà de la réponse heureuse 309
      • VII - 5 - 2 Michel Georges Micberth et Han Ryner 309
        • a) La résolution du problème selon M. G. Micberth 310
          • 1- La répulsion devant toute idée socialisante 312
          • 2- La projection dans un élitisme aristocratique 312
          • 3- La valorisation de la France en tant que Nation 312
        • b) La résolution du problème selon Han Ryner 312
      • VII - 5 - 3 Pour une « résurrection » de l'oeuvre rynérienne à l'aube de XXIème siècle 315

 

  • Conclusion générale 317

 

  • Appendices documentaires et iconographiques
    [Pages de références des Appendices documentaires. La pagination en chiffres arabes (et entre crochets) renvoie au texte, celle en chiffres romains aux Appendices documentaires.]
  • [17] Doc 01 Thème astral de Han Ryner par M. J. P. Laurent II
  • [21] Doc 02 Félicitations pour une belle action de M. Ner VI
  • [28] Doc 03 Présentations de Louis Lecardonnel, Félix. Gras et Prosper Estieu VII
  • [43] Doc 04 Fac-similé de la couverture de La Paix pour la Vie VIII
  • [45] Doc 05 Lettre d'Alphonse Daudet à Han Ryner (1) IX
  • [45] Doc 06 Autre lettre d'A. Daudet (2) IX
  • [45] Doc 07 Autre lettre d'A. Daudet (3) X
  • [45] Doc 08 Autre lettre d'A. Daudet (4) X
  • [45] Doc 09 Autre lettre d'A. Daudet (5) X
  • [45] Doc 10 Autre lettre d'A. Daudet (6) XI
  • [45] Doc 11 Autre lettre d'A. Daudet (7) XI
  • [45] Doc 12 Autre lettre d'A. Daudet (8) XI
  • [45] Doc 13 Autre lettre d'A. Daudet (9) XI
  • [46] Doc 14 Le Diffamateur, ou Portrait d'un collègue, par H. Ryner XII
  • [47] Doc 15 Lettre de Maurras à Han Ryner XIV
  • [47] Doc 16 Autre lettre de Maurras à Han Ryner XIV
  • [47] Doc 17 idem XIV
  • [48] Doc 18 Avant la bataille. Article de Han Ryner, paru dans Le Dimanche de Marseille, le 26 juin 1892 XV
  • [48] Doc 19 La dernière de M. Charles Maurras. Article de Han Ryner, paru dans La Cornemuse du ler mai 1894 XVI
  • [50] Doc 20 Trahison ! Article de Han Ryner paru dans Le Journal du Peuple du 1er juillet 1921. XVIII
  • [50] Doc 21 Article de Han Ryner sur l'élection à l'Académie de Charles Maurras paru dans le même Journal du Peuple. XIX
  • [51] Doc 22 Liste sélective des journeaux et revues dans lesquels Han Ryner a écrit. XXII
  • [52] Doc 23 Pourquoi H. Ryner a choisi la Norvège comme patrie imaginaire ? XXIX
  • [72] Doc 24 Le Prince des Poètes. Ryner parle de Verlaine dans un article de La Plume. XXXIV
  • [74] Doc 25 Charles Baudouin commente Le Sillage parfumé de Han Ryner XXXV
  • [81] Doc 26 Georges Palante parle du Cinquième Evangile XXXVI
  • [84] Doc 27 Han Ryner parle du Mouvement Dada dans Le Journal du Peuple du 10 décembre 1921 XXXVII
  • [84] Doc 28 Han Ryner parle du surréalisme dans Notre Voix, en 1919 XXXIX
  • [109] Doc 29 Préface volante des Pacifiques par Han Ryner XL
  • [112] Doc 30 Han Ryner, mystique laïque in CAHR n° 178 du 4ème trimestre 1990 XLII
  • [114] Doc 31 Un Ami de Han Ryner nous quitte : Robert Jospin XLV
  • [134-135] Doc 32 Le Pacifisme intégral de Han Ryner XLVII
  • [138] Doc 33 « Gastonrollandistes », article de Han Ryner paru dans Le Journal du Peuple du 14 mai 1922 XLIX
  • [152] Doc 34 Préface de Francis B. Conem à la Table Trentenaire de Daniel Lerault LI
  • [159] Doc 35 Article de Han Ryner dans Le Travailleur espérantiste de janvier 1921 LII
  • [186] Doc 36 Ryner commente Le Fils du Silence et Les Synthèses Suprêmes LIII
  • [202] Doc 37 Première page manuscrite de L'Eglise devant ses juges LIV
  • [205] Doc 38 Han Ryner, homme libre portraituré par P. Larivière en 1919 LV
  • [205] Doc 39 Autres dessins de P. Larivière LVI
  • [216] Doc 40 Reprint de la couverture de La dictature démocratique de Serge Livrozet LVII
  • [217] Doc 41 Les thèses de l'économie distributive LVIII
  • [232] Doc 42 Inventaire des lettres de Han Ryner à Hem Day LIX
  • [271] Doc 43 Han Ryner sur bois par Gabriel Belot LXIV
  • [272] Doc 44 Hommage de J. H. Rosny Aîné à Han Ryner (CAHR n° 90, pp. 4 à 6)LXV
  • [277] Doc 45 Han Ryner parle de Freud dans L'Idée Libre, en 1932 ; article repris dans CAHR n° 62, pp. 17-18 LXVIII
  • [294] Doc 46 Témoignage à nous adressé par M. Maurice Laisant sur la sociabilité de Han Ryner LXIX
  • [296] Doc 47 As-tu vu Bascon ? (in CAHR n° 96 du ler trimestre 1970) LXX
  • [296] Doc 48 Le plaidoyer de la souris par Fanny Clar (in CAHR n° 96 du trimestre 1970) LXXII
  • [297] Doc 49 Méditation sur Bascon (in CAHR n° 98 du 3ème 1970) LXXV
  • [305] Doc 50 Lettre du Japon de Kuni Matsuo à Louis Simon (Reproduite dans Visage d'un Centenaire, paru aux Editions Pensée et Action, Paris-Bruxelles, 1963) LXXXX
  • [308] Doc 51 Reproduction de la page 287 de l'Anarchisme de droite... de Pascal Ory LXXXI
  • [309] Doc 52 Lettre de M. G. Micberth à nous adressée concernant Han Ryner LXXXII
  • [309] Doc 53 Reproduction de la page 89 de notre thèse de 3ème cycle en sociologie de la connaissance portant sur L'Aventure de la Jeune Force Poétique Française (Étude microsociologique sur une secte de marginaux) et soutenue avec succès à Paris VII - Jussieu en 1978 LXXXIV
  • [316] Doc 54 Contrat de co-direction d'édition des oeuvres de Han Ryner entre la Société des Editions Bérénice Micberth et nous-mêmes LXXXV

 

  • Index des noms cités 409
  • Index des ouvrages cités 422
  • Index des journaux, revues et brochures cités 426
  • Bibliographie française de l'oeuvre de Han Ryner 428
  • Bibliographie étrangère de l'oeuvre de Han Ryner 434
  • Bibliographie sélective et thématique pour cette thèse 438
  • Sommaire 442
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Published by C. Arnoult - dans Sur HR (études)
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15 juin 2008 7 15 /06 /juin /2008 18:50

J'ai rendu compte, dans le billet précédent, du petit bouquin de Caroline Granier "Quitter son point de vue". Quelques utopies anarcho-littéraires d'il y a un siècle. (éd. du Monde Libertaire, 2007). Je suis heureux de pouvoir reproduire ci-dessous la partie consacrée aux Pacifiques de Han Ryner, dont on peut lire les dix premiers chapitres . En effet, comme souvent dans les publications anarchistes récentes, la reproduction est libre (en citant la source). Je vous invite quand même vivement à vous procurer cet ouvrage !

Caroline ne m'en voudra pas si je rectifie ici deux menues erreurs :
• Ryner n'a été franc-maçon que durant très peu de temps vers le milieu des années 1880 ; quant à son statut de "professeur", ce n'est valable que jusqu'en 1895 — par la suite il est répétiteur, ce qui est plus proche du pion que du prof.
Les Pacifiques a été édité à Paris non à Bruxelles, et chez Eugène Figuière & Cie.


Han Ryner : Les pacifiques ou le changement de point de vue

Les Pacifiques, écrit au début du vingtième siècle, est probablement l’un des romans les plus “actuels” de Han Ryner. De son vrai nom Henri Ner (1861-1938), ce professeur et franc-maçon individualiste collabore aux revues anarchistes, écrit des essais et des romans. Le Crime d’obéir, publié en 1898, est son premier ouvrage important où s’affirment ses idées anarchistes. Dans la France de la fin du siècle, comment rester libre, c'est-à-dire n’obéir à personne ? Pierre, le personnage principal, réfractaire à toute exploitation, est finalement enfermé comme fou pour avoir refusé de se prêter à la mascarade du service militaire, et meurt en prison, tandis que sa compagne refuse de mettre au monde l’enfant qu’elle porte en elle. Dans l’univers de Han Ryner, les personnages n’ont d’autre choix que de faire des compromis, ou d’être tués. Entre la trahison (la collaboration avec la société, c'est-à-dire la destruction de l’individu) et la mort, il n’y a pas d’issue. Sébastien, le pacifiste héros du Sphinx rouge (1905), sera lui aussi tué par une foule avide de sang, lors de la déclaration de guerre. Or, l'utopie des Pacifiques permet enfin aux personnages de Ryner de vivre. Le roman, écrit en 1904, est refusé pendant dix ans par les éditeurs, et paraît seulement en 1914, à Bruxelles, chez Eugène Faguière et Cie.

L’histoire, là encore, est simple et peu originale. Lors d’un naufrage, l’équipage d’un bateau se retrouve sur une île inconnue, l’Atlantide, recueilli par un peuple qui vit en anarchie : sans gouvernement, sans organisation sociale, sans nation, ne connaissant aucune discipline imposée ni hiérarchie. Ils vont tout nus, s’harnachent d’ailes qui leur permettent, grâce à une énergie nouvelle, de voler comme des oiseaux, et vivent en parfaite entente avec les animaux (exception faite des animaux sanguinaires qu’ils ont relégués dans une île voisine) — ils sont évidemment végétariens. L’argent leur est inconnu, mais ils rejettent l’échange : à chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins. Le savoir non plus ne se monnaie pas : là-bas, tout le monde est instituteur. Les Atlantes ne travaillent en moyenne que deux heures par jour, groupés en des sortes de coopératives autogérées. Ils ont délaissé les villes pour les campagnes, et sont fidèles à un principe : “Ne commandez jamais et n’obéissez jamais. Ne travaillez point pour celui qui ne fait rien”. Parmi eux, ni soldats, ni esclaves, ni salariés. Le roman nous apprend que cette manière de vivre s’est acquise par des luttes, par une longue évolution des mentalités. Mais une fois l’anarchie installée, qui pourra soumettre ce peuple ?

“Quand l’homme s’est délivré de toute avidité, quand il ne tremble plus pour des richesses volées à tous et que guettent les avidités dépouillées ; quand il n’est plus devant la souffrance et devant la mort une bête qui fuit et qui se cache ; quand il n’est plus devant le plaisir une bête qui avance en rampant et en bavant ; avec quoi lui feriez-vous encore de la crainte et de l’espérance ? Avec quoi le domestiqueriez-vous ?”

La nature est magnifique, et ne parvient à se “réaliser” pleinement qu’avec la coopération de l’homme. Loin d’être passif, l’homme agit sur la nature, mais il se garde bien de la contrarier, ou de la modifier, d’inventer de nouvelles espèces… Il lui suffit de l’aider à se perfectionner de façon à ce que chaque parcelle puisse donner le meilleur de ce qu’elle promet. Comme l’écrivait André Léo dans La Commune de Malenpis : “la terre n’est généreuse qu’avec ceux qui le sont pour elle, et elle fait bien ”. Les organismes génétiquement modifiés auraient certainement semblé une aberration aux yeux des Atlantes ! Pour eux, ce n’est pas la terre qui appartient à l’homme, mais l’homme à la terre. Ils ont cependant atteint un niveau impressionnant de technique : l’électricité, la “radio-activité”, la force solaire, c’est déjà du passé pour eux qui ont découvert d’autres formes d’énergie : la syndinamie, la pandynamie, et enfin “la force”.

En ce qui concerne l’éthique, une entière liberté règle les comportements des Atlantes. Aucune loi ne préside aux ébats amoureux, aucune morale ne vient juger les comportements sexuels : “L’amour aussi connaît des sédentaires et des voyageurs”. Enfin, lorsqu’un être s’estime las de vivre, il se retire dans le refuge de “ceux qui meurent trop tard” (ceux qui en ont assez de vivre), jusqu’à ce que “l’euthanasie” soit achevée.

Et surtout, la grande idée qui se dégage de ce roman est le refus de la violence, combattue par la non-coopération qui sera plus tard incarnée par Gandhi. Un homme qui a tué n’est plus un homme : « on croit tuer au dehors, ah ! ah ! et on tue au dedans ». Les Atlantes conçoivent donc la non-violence comme une résistance, refusant la fuite tout autant que la trahison. L’intrigue romanesque leur donne l’occasion de mettre leurs idées en actes : face à des meurtriers (en l’occurrence, les Français naufragés qui cherchent à prendre le pouvoir), ils gardent une attitude pacifique, suivant l’idée qu’il n’est “jamais juste de tuer”. Les naufragés tuent ainsi des centaines d’Atlantes sans provoquer chez eux ni fuite, ni violence. Certains accourent même pour chercher la mort. Cela provoque vite la déroute des attaquants, qui manquent bientôt de munitions. Une fois la victoire des Atlantes obtenue, les assassins sont épargnés — non tant par pitié que pour ne pas cautionner leur violence : “le meurtrier qui pleure est vaincu. Mais le meurtrier qu’on tue est vainqueur : il a créé un autre meurtrier”.

C’est donc un peuple heureux, qui ne sait ni obéir ni commander et qui ne manque de rien, que les lecteurs vont découvrir par l’intermédiaire de Jacques, le narrateur.

Jacques ou le mâle (mal) français contemporain

Le génie de l’auteur est d’avoir inventé un narrateur étranger à l’île, à la fois insupportable et terriblement banal, pour nous parler des Atlantes. Jacques cumule toutes les tares du Français du début du dix-neuvième siècle. Il est patriote à l’excès, ne doutant pas de la supériorité de la civilisation française, réactionnaire sous des dehors progressistes, avant tout avide de pouvoir, anticlérical mais n’aimant pas qu’on médise de la religion, et évidemment machiste, n’imaginant pas d’autres relations avec les femmes que la violence ou le chantage à l’argent. Il est évidemment lâche, peu curieux, fermé aux autres, prétentieux... Et s’il se laisse par moments séduire par l'utopie des Atlantes, cela ne peut être durable, car “tout en lui proteste contre l’anarchie ; tout en lui réclame la joie enivrante de commander, la joie rassurante d’obéir”. Lorsqu’il rêve, il se voit de retour en Europe, où il peut être riche, honoré, jalousé, supérieur aux autres, et non perdu “dans la foule banale de tant de frères bêtement joyeux”. Un passage révélateur le montre complotant avec les naufragés pour prendre le pouvoir : rêvant qu’il possède tout, il apprécie chaque parcelle de son royaume et imagine ce qu’il pourra en faire... Ce qu’il en fera ? rien de plus, en fait, que maintenant. Le sentiment de pouvoir, dans une île où chacun possède tout, est purement imaginaire. Transposées dans l'utopie, les valeurs qu’on a inculquées à Jacques dans la France du début du vingtième siècle ne sont pas valables. Ainsi sa revendication d’une société hiérarchisée est-elle absurde dans ce contexte : “Nous voulons par-dessus tout une société organisée, une hiérarchie où ne connaissions notre place. Où il n’y a pas de classes, on est nécessairement ce qu’il y a de plus méprisable et de plus douloureux, un déclassé”, dit-il inconscient du non-sens qu’il profère (comment peut-on être un déclassé dans une société sans classes ?). Par de brefs instants tenté par le mode de vie des Atlantes (qui ne le serait pas ?), il ne peut se faire à cette société sans hiérarchie et maintient jusqu’à l’absurde la prééminence du système français.

Le narrateur, prisonnier des valeurs anciennes, ne comprend pas ses hôtes, faute d’avoir pu changer de point de vue. Aussi ne voit-il dans les Atlantes que des sauvages (ils sont nus, n’ont pas de religion, ignorent les convenances et la politesse française). Ce ne sont pas des “hommes”, car ils ne veulent pas tuer. Ce sont évidemment des lâches, puisqu’ils n’admettent pas la vengeance si on les attaque. Ils ignorent, les malheureux, notre “virile civilisation”, notre “vaillante patrie” !

Han Ryner infléchit ici le schéma plus traditionnel du récit utopique, qui montre un voyageur revenant d’une île, séduit par ce qu’il a vu, et portant un nouveau regard sur la société dans laquelle il vit. Ici, l’utopie des Atlantes est bien une satire sociale et politique de la France de l’époque, mais cette satire n’est pas portée par le narrateur. Ce sont les lecteurs qui, voyant d’une part le bonheur qui règne chez les Atlantes, et les motivations douteuses (l’amour du pouvoir) qui animent le narrateur, établissent la comparaison entre les deux types de société.

Les mots de l'utopie

Il était difficile à Han Ryner de parler à partir du point de vue des Atlantes, car ceux-ci n’ont pas les mêmes modes de parler que nous (bien que certains parlent parfaitement le français). Les Atlantes refusent tous les dogmes, et se méfient des mots : condition sine qua non pour ne pas se laisser manipuler par les belles idées parfois dangereuses qui se cachent sous les termes séduisants. Ainsi parle un Atlante au narrateur : “Les mots, dans ta langue surtout [le français], sont des naïfs qui affirment toujours. Celui qui parle de choses nobles parle au delà des mots”. Rien ne doit donc les tenir captifs, même pas le langage, qui a aussi ses limites : “Dans la prison des mots, toutes les sagesses deviennent des folies”. Pour dire “homme”, “ami”, “frère”, un seul mot existe dans la langue des Atlantes. Ce n’est donc pas seulement un autre lieu qui est évoqué dans le roman, mais véritablement un autre langage, qui influe sur la réalité — car on tue certainement plus facilement un étranger qu’un ami-frère.

Ce peuple vivant en anarchie nous montre, en acte, une autre manière de vivre, et soulève aussi la question de la responsabilité. Une enfant Atlante pleure en apprenant comment vivent les Français : “Il me semble que des hommes ne peuvent pas être malheureux sans que ce soit la faute de tout le monde”. C’est pourquoi se pose nettement la question de la propagande. Les Atlantes imaginent de projeter dans le ciel européen de “claires images totales de l’Atlantide et sur les murs de vos maisons des scènes partielles de notre bonheur” : ce spectacle ne modifierait-il pas les mentalités ? Mais les Atlantes se méfie des usages qui peuvent être faits de la science, et ne veulent pas faire partager leurs découvertes à la terre entière : chez “des peuples injustes”, le progrès “multiplie la puissante écrasante de quelques uns, alourdit la servitude de la foule”. On voit là, et c’est assez rare dans les utopies littéraires, la méfiance de l’auteur envers la science. Conscients que tout progrès matériel peut être utilisé à des fins de pouvoir, les Atlantes jugent encore trop grand le danger qu’il y aurait à propager leurs connaissances.

On voit donc que cette utopie ne se limite pas aux contours d’une île privilégiée, mais cherche aussi à représenter une autre manière de penser : peut-on rêver d’une civilisation où personne “ne comprend les mots qui ordonnent et personne ne connaît l’attitude qui soumet” ?

Le narrateur, réfractaire à toute évolution, qui se fait un devoir d’aimer son pays et son époque, proclame à son retour en France : “Désormais, je serai le sage qui regarde toutes choses de chez lui, qui refuse de quitter son point de vue solide de français et d’homme du vingtième siècle...”. Et si cela commençait ainsi… L'utopie comme un déplacement du point de vue ? Ou un retournement  : Jean Aicard, dans sa préface à Chair vaincue, un roman de Han Ryner paru en 1889, lui écrivait : “vous êtes l’un des plus inquiétants retourneurs d’idées et de mots que je connaisse. L’envers des mots et des idées vous apparaît quelquefois avant l’endroit”. Toute utopie est d’abord un éloge du retournement, du déracinement.

Référence : Caroline GRANIER : "Quitter son point de vue". Quelques utopies anarcho-littéraires d'il y a un siècle. Introduction & conclusion de Michel Anthony. Editions du Monde Libertaire, 2007, 117 p. Pas de ©. Reproduction libre en citant la source [voilà qui est fait !]. L'extrait reproduit ici : pp.44-49.

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Published by C. Arnoult - dans Sur HR (études)
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8 juin 2007 5 08 /06 /juin /2007 08:30

Voici un article (republié aux CAHR n°55, p.8-12) constituant en quelque sorte une réponse à la "préface volante" au Père Diogène donnée par Han Ryner à la Revue de l'Epoque.
Cette critique parut en octobre 1921 dans les Cahiers Idéalistes, revue dirigée par Edouard Dujardin. Elle est signée Georges-Armand Masson (1892-1977), journaliste, peintre, humoriste (spécialiste du pastiche), et qui fut directeur des Beaux-Arts, musées, bibliothèques et édifices religieux du département de la Seine (sous toute réserve, puisque c'est selon Wikipédia). Cf. aussi une critique de HR sur des poèmes de G.-A. Masson.
Ryner répond à G.-A. Masson dans un article que vous pouvez consulter ici..


Le père Diogène est-il fou ? Est-il sensé ?

Qui est le père Diogène ? Mais quoi, n'auriez-vous donc pas lu le dernier petit livre d'Han Ryner ? Alors, lisez-le vite, c'est un régal. On y voit un Han Ryner humoriste, ce qui n'est pas pour surprendre ceux qui ont suivi son oeuvre d'un bout à l'autre bout ; car maint passage de ses ouvrages antérieurs, même les plus chargés de réflexion et d'éloquence, laissaient entendre ce que pourrait être, lorsqu'il voudrait rire, ce maître en l'art de sourire.

Il faut donc bien, puisque vous ne l'avez pas lu, que je vous fasse le récit des aventures du père Diogène. Julien Lepère-Duchêne, professeur à l'université de Platanople, est ce que les bonnes gens appellent un « original » - expression remarquablement philosophique, car elle montre en quel mépris la société tient ce qui sort du banal et du déjà vu. Son originalité consiste en une admiration sans limites pour les doctrines des cyniques grecs, qu'il met volontiers au-dessus de Platon. De là, le surnom de « Père Diogène » que lui ont donné ses élèves. A force d'étudier dans les vieux bouquins grecs, Stobée, Diogène Laërce, Dion Chrysostome, les légendes de la vie des cyniques, il devient peu à peu évident qu'un jour ou l'autre le père Diogène finira par adopter le genre d'existence de son patron, sa besace et son tonneau. Pourtant, il faut, pour le jeter enfin dans la vie cynique, qu'une crise sentimentale vienne le bouleverser. Il tombe amoureux d'une de ses élèves, fille d'un colonel marguillier de sa paroisse, et il est bien près d'obtenir sa main, ayant conquis les bonnes grâces de la mère, quand cette honorable famille devant l'aveu qu'il fait de ses origines le rejette impérieusement loin de son sein : Julien Lepère-Duchêne est un enfant trouvé !

Cet échec le rend à Stobée, à Diogène Laërce et à Dion Chrysostome et du coup il se décide à revêtir la robe de bure de Diogène et à se tailler dans la montagne un gourdin de chêne, faute du classique bâton d'olivier. Puis il s'en va par les chemins, en mendiant son pain et en prêchant l'Evangile selon la Nature.

Ses démêlés avec les gendarmes et les juges d'instruction qui le prennent pour un fou ; avec les prêtres qui le considèrent comme un rival ; avec les Parisiens auxquels chaque jour il fournit un sujet de conversation et de plaisanterie, je ne tenterai pas de vous les dire : il y faut la plume alerte et malicieuse d'Han Ryner, qui sait si curieusement mêler la tendresse et la truculence.

Mais notre héros se jette dans « l'action directe », il s'attaque à l'Académie, et s'en va, un jour de réception solennelle, promener irrévérencieusement la lueur de sa lampe électrique sur les « calebasses » des immortels. Il s'attaque à l'Eglise, et on le voit à Notre-Dame, un beau dimanche, prononcer un sermon sur « l'hypocrisie, seule vertu du prêtre ». Il s'attaque aux politiciens, et, à la Chambre, fait un beau scandale en répondant, à la tribune même, au discours ministériel, par un diatribe contre les parlementaires. Enfermé dans un asile d'aliénés, le directeur le trouvant trop dangereux s'arrange pour le faire relâcher. Et, il finit, ce qui n'est pas la moindre bizarrerie de sa carrière, par cultiver son jardin, comme Candide, mais oh ! non pas pour l'amour de la culture maraîchère : il est arrivé au père Diogène la chose la plus bouffonne qui puisse advenir à un cynique : il a hérité, du doyen de la Faculté de Platanople, une maison, une prairie et une terre à blé, lesquels, faute d'acceptation de l'héritage, reviendraient à la commune de Maubec ; et en considération de l'usage mauvais ou ridicule que les « collectivités font toujours de leurs biens », il a regardé comme un devoir d'empêcher l'enrichissement de ce village.

*
*  *

Adoncques, le père Diogène est-il fou, est-il sensé ? Au dernier trait, consentir à être propriéaire plutôt que de laisser la municipalité de Maubec, on aurait quelques raisons de croire que si le père Diogène n'est pas fou, il est à tout le moins lunatique. Au surplus M. Han Pyner se donne la peine à maintes reprises, au cours de son roman, de nous assurer que son personnage est toqué. Seulement, comme par hasard, c'est presque toujours au moment où le père Diogène vient de dire quelque chose de parfaitement raisonnable, vient de décocher contre la société quelque flèche habilement empennée, et qui frappe son but, c'est à ce moment que le romancier le traite de « pauvre fou ». Et si quelque personnage du livre, écoutant l'apôtre de la nature, se frappe le front de l'index, soyez assuré que c'est un gendarme, ou un quincaillier, ou un juge d'instruction, toutes gens que nous ne prendrions pas pour arbitres d'une question philosophique.

Or M. Han Ryner, dans un article de la Revue de l'Epoque où il analyse lui-même son dernier livre, exprime sa surprise que la plupart des critiques n'aient pas cru, malgré ses attestations, à la folie du père Diogène. « Qu'ils l'approuvent ou la blâment, ils croient que la critique sociale est à mes yeux le but unique de mon livre. Mes déclarations répétées de la folie de mon héros, ils les prennent toutes pour des ironies. S'ils tombent juste parfois, ah ! comme la plupart du temps ils sont loin du compte ! Le père Diogène est un vrai fou : je ris de sa folie singulière aux mêmes instants qu'il me force à rire de mon consentement à la folie banale ». C'est votre faute, ô malicieux Han Ryner, si les critiques se trompent. C'est vous qui brouillez les cartes. Car ne dites-vous pas vous-même, dans le même article que vous auriez volontiers pris pour titre de votre livre ce mot de La Fontaine : « Le Fou qui vendait la sagesse ». Et nous allons voir que ce n'est pas la seule de vos contradictions.

Il est fou, dites-vous, « parce qu'il est orthodoxe ». Soit. Et surtout « il est fou, parce qu'il se veut apostolique ». Les fous, ce sont « les militants de toutes les religions, de tous les partis, de toutes les affirmations et de toutes les négations ». Pesons un peu ces mots. Si le mot militant représente l'individu qui agit sa pensée, dans un but de propagande, « qui force le ton dans l'espoir absurde de conduire les autres vers la note juste », ce fou n'est fou que dans la mesure où il force le ton, où il exagère ; sa folie (et c'est alors un bien gros mot) serait tout entière dans son action, caricature de sa pensée ; mais non dans cette pensée.

Ce qui est charge, ce qui est exagération donquichottesque dans la vie du père Diogène, c'est son manteau de bure et c'est son bâton. Voilà ce qui fait de lui l'apôtre, et par conséquent le déformateur. Et soit dit en parenthèse, l'apôtre passe en ce moment un mauvais quart d'heure, puisque nous avons eu cette année, outre le livre d'Han Ryner, un roman de M. A. t'Serstevens, l'Apostolat, qui nous représente également la faillite de l'action. Mais supposons qu'au lieu de vendre sa sagesse, puisque c'est là proprement sa folie, ce fou demeuré sage, ait gardé sa sagesse pour lui seul. Quelle eût été cette sagesse contemplative ? Elle eût consisté en une négation non seulement de la beauté, mais de l'utilité même de la vie sociale. Et non pas seulement de la vie sociale, telle qu'elle est ordonnée sous le régime de nos institutions modernes, mais de la vie sociale en général, dans tous les temps et sous toutes les latitudes. Car tel est le fond de la doctrine cynique, farouche individualiste.

Or, la maxime essentielle du père Diogène est celle des stoïciens : il faut vivre conformément à la nature. A quelle nature ? Ce ne peut être à la nature animale, qui nous offre le plus épouvantable spectacle de la lutte pour la vie, où tout est combat, où celui-ci mange celui-là, pour être à son tour mangé par un autre. C'est donc à la nature humaine. Mais la nature humaine comporte les mêmes appétits que la nature animale, et l'on ne peut raisonner, par conséquent, comme si tous les hommes étaient bons, mais il faut au contraire tenir compte de ce qu'ils sont naturellement les faibles esclaves de leur passion. En outre, il y a dans cette nature humaine une particularité : c'est l'instinct social. La nature de l'homme, qui lui a refuséles armes physiques qu'elle prodigue à d'autres, et l'a jeté nu dans les dangers, lui a, par compensation, donné l'intelligence et le langage ; pour remédier à sa faiblesse originelle, il a dû recourir à l'association. Il y a donc contradiction entre l'individualisme du cynique et son impératif moral. Vivre conformément à la nature, pour l'homme, c'est vivre en société. Or, quoi qu'en ait notre cynique, vivre en société, c'est travailler. Il n'est pas vrai de dire, comme le père Diogène : « L'eau n'est pas une richesse puisqu'elle existe en quantité illimitée. De même le pain ; il y a du pain pour tout le monde ». Oui, si tout le monde travaille à le produire. La famine russe montre bien que le pain devient une richesse quand le travail n'est plus sûr, quand l'association se désagrège, quand les hommes ne peuvent plus compter sur les hommes. Et l'eau elle-même est une richesse, puisqu'il faut travailler à son adduction, puisqu'il faut travailler à la purifier.

L'association, c'est l'interdépendance. Tout dépend de la réponse que l'on fait à cette question : l'homme est-il, ou non, habile à vivre seul ? Ce concept de vie en commun contient déjà les notions d'échange, de droits, de devoirs, qui font horreur à notre cynique. Et le reste, ma foi, se trouve dans n'importe quel manuel d'instruction civique, exprimé sans doute en termes ridiculement pompeux, mais hélas ! justes. Le travail, dit Gourmont, n'est pas sacré, mais c'est une nécessité triste. Les lois sont de même une nécessité triste. Le cynique commet l'erreur d'agir comme s'il était seul, ou comme si tous les hommes, lui compris, étaient parfaits ; ce qui revient au même.

Car c'est seulement dans l'un ou l'autre de ces deux cas, qu'il serait légitime le refus de laisser limiter sa liberté par la liberté d'autrui.

En somme, pour qui méprise la société, mais ne se méprise pas lui-même — c'est le cas du cynique — pour qui hait les hommes sans haïr l'homme, la seule démarche logique est de travailler à rendre meilleure cette société, meilleurs ces hommes. Antisthène croit à la vertu de la parole ; Diogène l'ancien, à la vertu du geste ; Diogène le nouveau emploie l'un ou l'autre selon l'instant. Et tous ont pour le moins entre eux ce point commun, qu'ils font crédit à la validité de leur raison. Han Ryner ajoute à cet intellectualisme le correctif, qu'il estime nécessaire, de l'intuition sentimentale. Les uns et les autres, et Han Ryner avec eux, manient l'ironie comme une cravache familière ; mais ce ne sont point de vrais sceptiques, ni des pessimistes vrais, puisqu'ils ne renoncent point au prosélytisme, ce qui est le signe d'une certaine foi en la perfectibilité du genre humain. Donc cette raison et cet amour, cette parole et cette activité et cette ironie même ils n'ont nullement tort de les tourner vers la propagande. Leur apostolat est légitime. Le père Diogène n'est point fou parce qu'il est apôtre ; il n'est fou que dans la mesure où cet apostolat fait violemment contraste avec les coutumes ; il est, plutôt que fou, ridicule, à peu près comme M. Raymond Duncan. C'est tout. Ce qui ne l'empêche pas d'être fort amusant et de faire réfléchir, en quoi il ne ressemble pas à M. Raymond Duncan, qui n'est qu'ennuyeux et fait bâiller. En tournant en dérision les institutions humaines, il incline les hommes à examiner à son tour ces institutions qu'il respectait naïvement. Et son ironie contribue à gauchir l'humanité vers plus d'intelligence, plus de finesse. Le dangereux semeur de doctrines antisociales pourrait bien être un instrument nécessaire à la société ; quelque chose comme un levain. C'est par les apôtres que les sociétés se renouvellent.

Et voici pour le père Diogène. Mais M. Han Ryner, lui, répudie l'apostolat : « Qu'il réussisse ou non, celui qui s'applique à mettre son empreinte sur autrui, se fausse lui-même ». Et il condamne ceux qui forcent le ton dans l'espoir absurde « de conduire les autres vers la note juste ». Pourtant, quelques lignes plus loin, il explique en ces termes le choix de son sujet : « il a fini, ce sujet impossible, par s'imposer à moi pour son utilité. Certes, les critiques sociales qu'il permet, je pouvais les exprimer autrement et je les ai plusieurs fois présentées autrement. Mais à les faire exprimer par un fou, elles prennent grossissement et relief. Peut-être aussi cet artifice les fait-il lire par des gens qui, sans lui, reculeraient devant elles comme devant des injures personnelles. »

Mais, que diable, n'est-ce pas ici l'application même de la méthode de Diogène, condamnée plus haut, qui force le ton pour amener à la note juste ? Han Ryner serait-il l'apôtre de l'anti-apostolat ?

Je le croirais, et c'est tant mieux ainsi. Car l'apostolat, ce me semble, ne commence pas seulement avec le geste. La parole, et l'écrit, sont déjà instruments d'apostolat. Si Han Ryner ne voulait pas nous convaincre et même, ô le subtil sophiste, nous convaincre qu'il ne faut pas que nous soyons convaincus, nous serions privés de dix livres excellents, savoureux, gonflés d'idées ; et en particulier nous serions privés de ce « Père Diogène » qui n'est pas le moins délectable d'entre eux.

Georges-Armand MASSON.


Remarque :
-Albert t’Serstevens (1886-1974) est un écrivain d'origine belge, grand ami de Blaise Cendrars. Son roman L'Apostolat faillit recevoir le prix Goncourt en 1920. Il y raconte l'apprentissage d'un jeune anarchiste qui fonde un phalanstère (la "cité Kropotkine"), puis, après l'échec de cette tentative, s'en va par les routes prêcher l'amour universel. Voir sur ce livre la critique du Matricule des Anges.
-Raymond Duncan (1874-1966) est le frère de la célèbre danseuse Isadora Duncan. Peintre et décorateur d'origine américaine, il est partisan de l'hellénisme dans la vie moderne, et porte toge et sandales en conséquence. Il est le fondateur de l'Akademia Duncan, où l'on parle art, littérature et sagesses antiques, et où l'on apprend l'artisanat textile (filage, tissage, teinture). Ryner venait y causer et y fait allusion dans L'Amour plural (1927). Quant aux vertus soporifiques des exposés de Duncan, je ne suis guère en mesure de me prononcer...

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