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16 avril 2013 2 16 /04 /avril /2013 18:19

IV
Écritures

Si l’on excepte deux ou trois contes parus en revue, les fictions écrites par Henri Ner étaient des romans réalistes, à dominante psychologique. Le Crime d’obéir subvertit quelque peu le genre, mais on est encore loin de la fable philosophique développée dans L’Homme-Fourmi, où le narrateur, par un coup de baguette magique, échange pour un an sa peau humaine contre la cuticule d’une fourmi. Ce livre, écrit en 1899 – donc par Han Ryner – et publié en 1901 marque là encore une rupture, cette fois-ci dans l’oeuvre, qui s’écarte de l’ici et du maintenant pour prendre une tournure beaucoup plus philosophique et symbolique, explorant à cet effet les champs ouverts de l’ailleurs, du passé et de l’imaginaire pur.

En 1901, c’est la genèse du Sphinx rouge, sorte de Crime d’obéir un peu plus mûr, où s’accentue la tendance conjecturale. En 1902 est inventé le personnage de Psychodore, philosophe cynique, sorte de double antique de son auteur, qui sera l’acteur d’une vingtaine de Voyages, et l’orateur d’une cinquantaine de Paraboles (27). Sur cet axe prolongeant d’une certaine manière le merveilleux de L’Homme-Fourmi, on trouvera notamment Les Pacifiques (1914), peut-être la plus étonnante (28) des utopies anarchistes jamais écrites, ainsi qu’un très curieux livre de fantasy philosophique, Les Surhommes (1929).

En 1903 enfin, Ryner écrit des dialogues mettant en scène Épictète et des représentants des différentes écoles antiques, publiés en 1906 sous le titre Les Chrétiens et les philosophes, et qui inaugurent la voie féconde d’une sorte de reconstruction fictionnelle et personnelle de l’histoire de la pensée. Ryner va mettre en scène un nombre considérable de personnages historiques, des penseurs pour la plupart, dans des romans ou de courts récits. La part belle est faite aux antiques : Épictète, Socrate, Dion Chrysostome, Pythagore, Othon, Cléanthe, Pérégrinus font l’objet d’ouvrages entiers ; les morts de Bias, Thalès, Anaxagore, Platon, Épicure, Thraséas, Zénon, Phocion, sont relatées dans les recueils Crépuscules (1930) et Dans le mortier (1932) ; Ryner imagine les Songes perdus (1929) de Xénophane, Antisthène, Chrysippe, Carnéade, Hypathie, parmi bien d’autres ; le Juif errant s’entretient avec, entre autres, Sénèque et Marc Aurèle dans Les Apparitions d’Ahasvérus (1920)…

On pourrait au premier abord être tenté de parler de fictions historiques ou de biographies romancées. Mais je crois que l’objectif est moins ici de présenter de manière littéraire ce que l’on croit percevoir d’une réalité historique, que d’investir un récit de vie comme support exemplaire d’expression d’un choix d’existence et du discours philosophique qui l’accompagne. Les personnes réelles puisées au réservoir des siècles passés deviennent des incarnations de tendances philosophiques, et l’on peut sans doute parler de « personnages conceptuels », pour reprendre un terme de Gilles Deleuze (29). Pour qualifier ces écrits de Ryner, Vittorio Frigerio a quant à lui judicieusement utilisé le terme de « paraboles historiques (30) ».

Mais on n’est pas non plus très loin du genre de l’hagiographie (au sens premier du terme), du récit édifiant des vies exemplaires de saints. Il faut se rappeler ici que Ryner était très fortement imprégné, sans doute davantage encore que bien de ses contemporains qui l’étaient pourtant de manière considérable, de culture chrétienne – sa scolarité s’est faite dans des établissements religieux, et il sembla longtemps destiné à la prêtrise ou à la vie monacale. Par la suite, ayant rompu avec la religion et prenant sa part dans le combat anticlérical, sa langue continuera de se colorer fréquemment d’expressions et de tournures empruntées au registre de la ferveur religieuse. On doit également signaler qu’il garda toute sa vie une certaine tendresse pour Jésus, dont il opéra une remarquable réécriture de la vie dans Le Cinquième évangile (1910). Tout cela l’a d’ailleurs certainement desservi auprès des dogmatiques de tous bords, y compris dans les rangs des libres-penseurs, qui pouvaient le soupçonner de crypto-religiosité.

Les récits de Ryner se distinguent pourtant des récits de vie des saints en ceci qu’ils ne signent jamais la manifestation d’une puissance surnaturelle à laquelle toute chose sur terre serait soumise et qui s’exprimerait notamment par les actes de quelques personnalités exemplaires, mais affirment au contraire la souveraineté de l’individu sur lui-même, face aux aléas souvent douloureux d’un monde où « l’hypothèse Dieu » s’avère inutile, et aux horreurs engendrées par ce que tout groupement, a fortiori toute société, a d’odieux.

Il faut encore souligner à quel point Ryner insuffle sa propre pensée à ses personnages, et cela d’autant plus qu’il se sent proche d’eux. Dans Le Cinquième évangile, il va jusqu’à faire prononcer en un monologue intérieur à Jésus crucifié un « Discours plus haut que la montagne », dépassement stoïcien des Béatitudes, et credo purement rynérien. Les Véritables entretiens de Socrate monte sans doute encore d’un degré sur cette échelle de l’appropriation. Il s’agit d’une réécriture des dialogues socratiques, non plus du point de vue de Platon ou de Xénophon, mais de celui d’Antisthène le cynique. À quelques détails près, Ryner pourrait parfaitement assumer pour lui-même les paroles qu’il met dans la bouche de Socrate. Il assure par ailleurs qu’il a ainsi voulu « dresser, vivant, un Socrate vraisemblable ». Il le croyait sans doute, mais si je suis bien convaincu que Platon a fortement platonisé Socrate, je ne le suis pas moins que Ryner l’a à son tour peu ou prou rynérisé.

De ce point de vue, on pourrait également rapprocher les « paraboles historiques » rynériennes des « mythobiographies » écrites et théorisées en toute conscience par Claude Louis-Combet, dans lesquelles il s’agit pour l’auteur de s’appliquer à « dégager le sens de son histoire personnelle en associant ses propres fantasmes, sa mythologie individuelle, à la biographie d’un personnage historique ou légendaire qui lui sert de miroir, d’écran de projection (31) ». On est certes dans deux registres différents : celui d’une sorte d’autopsychanalyse chez Louis-Combet, celui de l’activité philosophique à l’antique, c’est-à-dire engageant le choix d’un mode d’existence, chez Ryner. Mais dans les deux cas, je crois que le processus de projection par l’écriture dans un personnage d’origine réelle vise paradoxalement à un renforcement de sa propre individualité.

Les écoles philosophiques antiques faisaient un large usage des « exercices spirituels », pratiques de pensée ou expériences mentales autoprovoquées destinées à fortifier l’individu dans son choix de vie. Il me semble que l’écriture chez Ryner peut ainsi être interprétée elle-même comme un exercice spirituel. Pierre Hadot cite d’ailleurs Plutarque qui écrit :

Le discours philosophique ne sculpte pas des statues immobiles, mais, tout ce qu’il touche, il veut le rendre actif, efficace et vivant, il inspire des élans moteurs, des jugements générateurs d’actes utiles, des choix en faveur du bien […] (32)

Et Hadot d’ajouter : « Dans cette perspective, on peut définir [le discours philosophique] comme un exercice spirituel, c’est-à-dire comme une pratique destinée à opérer un changement radical de l’être. » Notons que pour l’individualiste qu’est Ryner, si un « changement radical de l’être », une rénovation en profondeur de l’individu est certes nécessaire, il n’est sûrement pas destiné à le ravir à lui-même, mais au contraire à le faire devenir toujours davantage ce qu’il peut réellement et ce qu’il veut véritablement être.

Cette forme d’exercice spirituel, Ryner l’aura pratiquée avec la plus grande régularité chaque jour de sa vie d’adulte, dans des conditions pas forcément confortables, puisqu’il se consacrait ordinairement à l’écriture entre quatre et huit heures du matin, avant d’aller accomplir dans quelque lycée le labeur mercenaire qui lui permettait d’assurer la matérielle.


Notes

(27) Dans les contes des Voyages de Psychodore (1903) et des Paraboles cyniques (publié en 1912, mais écrit dès 1905).

(28) La société imaginée par Ryner est arrivée à l’anarchie par une véritable révolution non-violente. En 1904, l’année où le livre a été écrit, Gandhi n’avait pas encore mis en pratique le satyagraha, la désobéissance civile non-violente. Gandhi et Ryner ont tous deux été inspirés par Tolstoï.

(29) Je ne développerai pas davantage ce point, ma connaissance des textes de Deleuze étant plus que limitée, mais il y a manifestement là de très fructueuses perspectives.

(30) Cf. Vittorio Frigerio, « Han Ryner et les paraboles historiques », in Histoires littéraires, n° 30, 2007, p. 25-42.

(31) « Le coeur flamboyant, entretien avec Claude Louis-Combet », in Amer, revue finissante, troisième opération, 2009, p. 111.

(32) Plutarque, Le philosophe doit surtout s’entretenir avec les grands, 776 c-d, cité par Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ?, op. cit., p. 271.

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Published by C. Arnoult - dans Sur HR (études)
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