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3 juillet 2007 2 03 /07 /juillet /2007 19:11

Le Subjectivisme

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Notice

EN BREF : Les fondements de l'éthique rynérienne en 75 pages.

!§ Texte numérisé [1] [2] [3] [4] §!

Editions :

  • Paris. Gastein Serge, éditeur, 17, rue Fontaine. Collection "L'esprit du Temps". s.d. [1909].
  • Paris. Editions du Fauconnier. Gastein Serge, directeur, 74, rue Vasco de Gama. s.d. [1922]. 18,5 x 12. - 76 p. [couverture]

Traductions :

  • Castillan (Espagne) : El Subjectivismo. Valencia. Biblioteca Editorial Estudios, Apartado 158. s.d. [vers 1930]. 58 p. [couverture]

Etudes et critiques :

  • Gus BOFA, dans Le Crapouillot du 1er août 1922 (cf. CAHR n°39, p.3) [Lire]
  • Manuel DEVALDES, dans La Société Nouvelle (Mons) de janvier 1910 (cf. CAHR n°39, p.3) [Lire]

Présentation

Le Subjectivisme est un petit essai de philosophie éthique publié en 1909.

Ce n'est pas le premier, puisqu'en 1903, Han Ryner avait écrit et publié le Petit manuel individualiste. Cette petite brochure apportait des réponses précises sur un certain nombre de cas pratiques, mais n'analysait pas vraiment les bases sur lesquelles se fonde son éthique . C'est probablement pourquoi Ryner mit en chantier dès 1905 l'ouvrage qui s'intitulera La Sagesse qui rit. Contrairement à l'élaboration de la plupart de ses livres, qui s'étale habituellement sur un an ou deux, la maturation de La Sagesse qui rit sera très longue et ardue, puisqu'elle ne paraîtra qu'en 1928. Ce texte reprendra d'ailleurs, mais complétement remanié, le contenu du Subjectivisme.

Par ailleurs, c'est très probablement en 1907 que s'achève un cycle de conférences données par Ryner à La Coopération des Idées (université populaire parisienne) sur l'"Histoire de l'individualisme".

Difficulté à opérer une large synthèse de sa pensée propre et présence encore fraîche de celles des "individualistes" passés peuvent expliquer la rédaction en 1908 de ce petit livre, complémentaire au Petit manuel et d'étendue plus restreinte que La Sagesse qui rit.

*

Ce texte devait s'intituler au départ Le Néo-Stoïcisme (comme Ryner l'écrit dans une lettre à un correspondant italien, le Dr Assagioli). Effectivement, tout le cheminement parcouru dans Le Subjectivisme mène à une sagesse très proche du stoïcisme. Mais l'utilisation du terme "subjectivisme" se justifie amplement, compte-tenu du premier chapitre qui tourne autour de l'opposition objectif/subjectif.

Disons d'emblée que l'éthique rynérienne s'envisage d'abord comme un eudémonisme, une recherche des moyens pour accéder au bonheur.

Après un préliminaire sur le bon usage de la logique, où l'on voit pointer l'antidogmatisme bien caractéristique de la pensée rynérienne, tout le premier chapitre peut se ramener à une analyse de l'opposition entre subjectivité et objectivité, selon diverses modalités.

Le point de départ, le prétexte, est fourni par les deux grandes préoccupations des personnages de Rabelais : boire et rire. Han Ryner s'en empare sur le plan symbolique et les explicite. "Le boire, c'est la science", le savoir, la connaissance objective, la préoccupation de l'être humain pour le monde extérieur qui l'entoure. "Le rire, c'est la sagesse", la liberté intérieure, le pouvoir que l'individu a sur lui-même, qui va de pair avec la connaissance que chacun peut avoir de soi-même, de son monde intérieur, guère moins chaotique au départ que n'apparaît le monde extérieur.

"Rire" et "boire" peuvent s'harmoniser joyeusement. Néanmoins Ryner donne la prépondérance au rire dans la recherche du bonheur. Cela découle simplement du postulat qu'il pose que le bonheur est une affaire personnelle, subjective. A vouloir chercher les moyens pratiques du bonheur sur des bases objectives, on risque fort de ne jamais atteindre son but. Han Ryner compare cette tendance à celle des alchimistes, qui cherchaient à tranformer la matière sur la base de considérations métaphysiques au lieu de partir de situations observables.  Pour Ryner, le sage, celui qui désire agir avec efficace pour son bonheur, doit le chercher en partant de la connaissance de soi, de sa sujectivité. Ceux qui mêlent métaphysique ou connaissances objectives à cette recherche du bonheur, les alchimistes de l'éthique, ce sont les faiseurs de morales.

Le second chapitre est justement consacré à préciser ces deux catégories de l'éthique : morales et sagesses. Les morales sont rejetées, en amont pour la question de principe évoquée au paragraphe précédent, en aval pour leurs conséquences désastreuses. Han Ryner opère une distinction entre les morales d'obéissance, les "morales d'esclaves", qu'il nomme servilismes, et les morales de domination, les morales de maître, les dominismes. Ces morales sont d'ailleurs aussi complémentaires que les deux faces d'une pièce de monnaie et, qu'on regarde côté pile ou côté face, elles ne sont finalement qu'asservissement (car même le maître est "esclave" : il est "esclave de ses esclaves" - et n'est d'ailleurs généralement même pas maître de lui-même !).

Se détournant des morales, Han Ryner regardent du côté des sagesses, dont il distingue deux catégories : le fraternisme et le subjectivisme. Le fraternisme (dont il donne ici comme exemple le christianisme - il faudrait préciser qu'il s'agit surtout ici de l'esprit fraternel prôné dans les Evangiles, non de la foi chrétienne, encore moins de la religion) est la sagesse qui invitesans préalable à l'amour des autres, au don de soi. Ryner ne l'écarte pas brutalement, mais lui reproche d'être une voie trop directe, et par là-même trop dangereuse. A vouloir se donner généreusement sans méditation sur soi-même, on peut certes donner le meilleur de soi, mais on risque aussi de donner le pire. Ainsi peuvent s'expliquer certaines horreurs commises par les chrétiens à travers les âges (1). Ryner adopte donc le "subjectivisme" comme sagesse la plus adaptée à la recherche du bonheur. Partant du "Connais-toi toi-même", l'individu peut progressivement ordonner son chaos intérieur, et écarter ce qui est laid pour se sculpter en une belle harmonie intérieure. Alors, débarrassé de ses scories, il pourra converger sans danger vers le fraternisme et l'amour des autres individus.

Le dernier chapitre s'intéresse à la pratique du subjectivisme, qui passe par le détachement des choses matérielles. Ryner y reconstitue son cheminement personnel (peut-être plus idéal que réel) et le met en parallèle avec celui des philosophes antiques : de la recherche du plaisir nécessitant la maîtrise de soi (les Cyrénaïques) à celle de l'absence de douleur (les Epicuriens), du mépris de la douleur qui peut dévier en mépris des autres (les Cyniques) à l'acceptation stoïcienne de la douleur dans le respect de chacun, il met l'accent final sur une vertu prônée par les Stoïciens, dont peut-être les gens à tempérament militant feraient bien de s'inspirer : l'oïkonomia, qu'il traduit par discrétion, et auquel il donne le sens de "faisceau de clarté, de sourire et d'affectueuse réserve qui permet de voir quelle quantité de vérité chacun supportera et de ne jamais jeter sur les épaules des faibles une charge trop lourde."

*

La composition du Subjectivisme est intéressante : Han Ryner joue sur plusieurs registres pour rendre l'expression de sa pensée plus vivante. Cela ne réussira pas forcément, puisque Gus Bofa, par exemple, trouvera le petit livre "ennuyeux" (2).

Ainsi les Préliminaires rassemblent quelques brèves notes, presque des maximes, qu'aucune tournure ne vient relier explicitement, tandis que le premier chapitre est un texte théorique dans un style argumentatif classique où Ryner expose sa pensée en son nom propre. Mais le chapitre II change de ton : il introduit un personnage, jeune homme lecteur de Rabelais, dont le chapitre I pourrait très bien constituer la rêverie raisonnée. Et ce personnage se voit tourmenté de voix intérieures, ce qui permet à l'auteur de rebondir sur un dialogue comme il les aime. Dialogue vif puis apaisé qui se termine par une sorte de sermon intérieur, à la fin du chapitre. Le dernier chapitre, nettement plus court, voit Ryner reprendre la main dans la même veine qu'au premier chapitre.

*

(1) Cf. à ce sujet son point de vue très original sur les inquisitions et le supplice de Jeanne d'Arc en particulier, dans la brochure Jeanne d'Arc fut-elle victime de l'Eglise ?

(2) Cf. CAHR n°39, p.3.


Table commentée :

Préliminaires. - Des bons et mauvais usages de la logique
La logique comme :
- "chapitre de l'esthétique"
- "instrument de découverte" pour la science
Mais... admettre le "principe apparent" ne doit pas forcer à admettre la "conséquence apparente". Nécessité "d'enlever aux mots tout venin d'affirmation", au raisonnement toute "brutalité tyrannique".

Chapitre Premier :
Qu'est-ce qui est le plus important : rire ou boire ?

I. - Rire ou boire ? (science et sagesse)
La symbolique rabelaisienne dans Gargantua :
- "le rire, c'est la sagesse" : "certaine gayeté d'esprit confite en mépris des choses fortuites" (citation de Rabelais)
- "le boire, c'est la science" : "je dy boire vin bon et frais" car "de vin divin on devient" (Rabelais).
Le problème du choix entre rire et boire, liberté et science. Comment ces deux termes se complètent. Référence aux penseurs antiques.

II. - La métaphysique et les sagesses positives
Le bonheur est affaire subjective, non objective. Pourtant les moralistes veulent bâtir le bonheur sur des connaissances objectives. Cherchant ainsi à relier deux domaines disjoints, ils se comportent comme des alchimistes cherchant à transformer la matière à partir d'hypothèses métaphysiques. Le sage est un positiviste du bonheur : "je me détourne de l'alchimie du bonheur, de celle qu'on nomme morale, vers l'humble chimie que quelques anciens appelèrent sagesse." Et son instrument n'est pas le boire, mais le rire : "Boire, oui, toutes les fois que nous le pouvons. C'est le grand luxe humain. Mais rire et mépriser les fortuits, toujours. C'est la grande nécessité humaine."

III. - Le déterminisme et la liberté
Liberté et déterminisme semblent irrémédiablement opposés, et pourtant toute action humaine affirme simultanément l'un et l'autre des contraires. Ne tranchons pas ce "nœud gordien", laissons aux métaphysiciens la tâche de "rêver à leur accord profond". Préférons "l'harmonie complémentaire" : déterminisme, liberté, "ne séparez jamais dans mon esprit votre noble et souple enlacement. Car je veux me connaître moi-même, matière et objet de science ; car je veux me réaliser moi-même, forme, harmonie et objet d'amour."

Chapitre Second :
Maintenant que nous sommes sûrs que "rire est le propre de l'homme", demandons conseil aux joyeux rires des sagesses anciennes et évitons les fausses pistes indiquées par les tristes ricanements des morales.

I. - Rires divers
Premières tentations : asservissement à la dualité récompenses/punitions, recherche vulgaire du succès à tout prix.

II. - Les morales : Servilisme et dominisme
Condamnation des "morales d'esclaves" - les "infâmes servilismes" -, et des morales de maître ("esclave de ses esclaves") - les "dominismes brutaux" - y compris de l'individualisme nietzschéen de la puissance.

III. - Les sagesses : Fraternisme et subjectivisme
"Salut, vous entre qui un homme peut hésiter, Amour et Sagesse, fraternisme et subjectivisme ; ou, si vous préférez des noms anciens, salut, christianisme et stoïcisme ; ou, si vous aimez mieux des noms d'hommes, salut, Jésus et Epictète." Mais la préférence se porte sur le subjectivisme. Pourquoi ? Le grand conseil du fraternisme est d'aimer, mais "ais-je sur mes sentiments un pouvoir aussi direct ?" Or, "il me semble que sur ma pensée j'ai un peu plus de pouvoir." Et quand je me connaîtrai, quand j'aurai ordonné "le chaos fou" de ce que j'appelle "Moi", alors je pourrai aimer et me donner : "plus tu deviens toi-même et ta réalité, plus aussi tu aimes chez autrui la réalité que les superficiels ne soupçonneront point."

Chapitre Troisième :
Quel chemin emprunter qui nous conduise à la sagesse ? Comment, pratiquement, bien rire ?

I. - Les étapes du Bon Rire
Le chemin qui mène à la sagesse passe par la route ardue du détachement : ne pas s'inquiéter des biens matériels. "Détachez-vous du froid des choses si vous voulez d'un amour véritable aimer la chaleur des cœurs."

II. - ... ou les étapes de la Sagesse
Une randonnée parmi les philosophies antiques :
- comme Socrate, je cherche à me connaître : "qu'est-ce que je veux ? qu'est-ce que je puis ?"
- "Je veux le bonheur." Est-ce le plaisir ? Pourquoi pas. Mais à condition d'une certaine maîtrise de soi. Convergence avec Aristippe le cyrénaïque.
- plus que le plaisir positif, l'absence de douleur suffit. Promenade au jardin, en compagnie d'Epicure.
- "Mais la douleur n'est pas toujours évitable". Dès lors, "je me suis tourné tout entier vers la philosophie de la force défensive" qui peut s'enlaidir de "mépris agressif". "Sur la pente dure" montaient aussi Antisthène et Diogène le cynique.
- "Par un progrès nouveau, je me suis dépouillé de toute hostilité." Pour "ne pas blesser les hommes avec des paroles dures et qui leur restent fermées", il est une vertu à laquelle les stoïciens ont donné le nom d'oïkonomia, la discrétion, compris dans sa plus grande plénitude : "ce faisceau de clarté, de sourire et d'affectueuse réserve qui permet de voir quelle quantité de vérité chacun supportera et de ne jamais jeter sur les épaules des faibles une charge trop lourde."


Prolongements

Autres essais éthiques :

  • Petit manuel individualiste
  • La Sagesse qui rit et Le Rire du sage, réunis sous le titre Un Art de vivre.

Dans l'Encyclopédie Anarchiste :

Articles : Subjectif, Subjectiviste, Subjectivisme, p. 2673.

Sur Rabelais : 

  • de Han Ryner : une mort de Rabelais dans Crépuscules
  • de Hem Day : Du pantagruélisme au subjectivisme : Rabelais - Han Ryner.

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L'Homme-Fourmi
La Fille manquée
http://www.theolib.com/images/lulu/sphinx.jpgLe Sphinx rouge
Les Paraboles cyniques
L'Individualisme dans l'Antiquité
Comment te bats-tu ?
1905-pmi-2010Petit manuel individualiste
Le Cinquième évangile
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Pour les germanistes... Nelti

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