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1 juillet 2007 7 01 /07 /juillet /2007 19:57

Cette critique est parue en 1918 dans La Forge, organe de la "ghilde Les Forgerons". Revue d'art et de littérature à tendance pacifiste, La Forge a une histoire tourmentée : fondée en 1911, elle disparaît en 1913 pour faire place à L'Action d'Art, éphémère puisque disparue avant le début de la guerre. Elle réapparaît début 1917, avec pour directeur de publication Luc Mériga (pseud. Gaston Léger). Parmi les collaborateurs, outre Han Ryner, on peut remarquer Paul Delesalle et Marcel Martinet.
Republication aux CAHR n°62, p.13 à 16.
Comme vous pourrez le lire, cet article contient une citation latine que Han Ryner se refuse à traduire. J'en ai tenté une traduction en note, qui me paraît cohérente, mais n'étant que fort peu latiniste, je ne suis pas très sûr du résultat. Si un lecteur ou une lectrice un peu plus savant-e que moi en la matière pouvait vérifier cette traduction et me faire part de ses remarques, je lui en serai très reconnaissant.
Et pour en savoir plus sur Fernand Fleuret et son oeuvre, je vous recommande d'aller faire un tour sur l'excellent site Les Excentriques.


UN BEAU LIVRE COURAGEUX. — Je viens de lire, avec toutes les joies que donnent le spectacle du courage civique, la force résolue de la pensée, la richesse à la fois vertigineuse et harmonieuse du style, un petit livre au long titre : Falourdin, macaronée satirique dédiée à André Mary, Bourguignon, par Fernand Fleuret, cavalier français, avec les remarques de Jacotus Brededin, Dr. ph. Deuxième édition, corrigée et considérablement diminuée (*).

Le hasard est quelquefois ingénieux ; l'histoire du petit livre au long titre n'est pas moins réjouissante que le texte, et les remarques.

Aux environs de l'an 2439, l'illustre docteur Brededin (Jacotus) fit l'acquisition d'un manuscrit qui ne payait pas de mine et qui se révéla précieux. Ce manuscrit échappé, on ne sait comme, « à l'incendie, au cours des terribles journées de 1920 », vient d'être publié pour l'instruction des ignorants et le divertissement des habiles.

Outre un poème français, écrit en des jours de verve singulière, par Fernand Fleuret, « l'an IVe du Délire de Lamachus » (1), le précieux manuscrit contient quelques notes d'un socialiste anonyme qui, n'aimant pas les journalistes, le leur dit en latin vigoureux. A ces scribas illiteratos, à ces histriones, le juste anonyme eût peut-être pardonné leur manque de lettres, la bassesse et la stupidité de leurs bouffonneries, leur jalousie (invidiæ), leur appétit d'argent (auri fames) et autres menus défauts, si ces ennemis du peuple (inimicos populi), traîtres à toutes les causes nobles (proditores nobilissimarum causarum), honte de la France (dedecus Franciæ) et opprobre du genre humain (opprobrium humani generis), s'étaient contentés — mais voici que je n'ose plus toujours traduire — de se manifester des lenones (2), des cinædi (3) et des hommes de fange (homines lutei). Mais il paraît que ces misérables, insatisfaits d'avilir en eux et en tous ceux dont ils parlaient la dignité humaine, insatisfaits même de semer les catastrophes individuelles et les malheurs particuliers, étaient encore des auteurs de guerre (auctores bellorum) et peut-être les principaux fauteurs du plus horrible des carnages (incitatores stragis horrendissimæ).

Les équitables et humaines sévérités latines de l'anonyme n'étaient-elles pas excitées d'ailleurs par l'indignation de Fernand Fleuret, cavalier français, au style aussi cavalier que français ? Lui non plus n'avait pas ménagé le journaliste,

Ce Frontin (4) parvenu, corrupteur de laquais,
Ce mercier jargonnant, colporteur de caquets,
Cet Argus (5) de serrure, où son regard furette,
Ce penseur à l'évent (6), grinçante girouette,
Ce pitre égosillé, qui se croit du Barreau,
Cet acolyte noir de Monsieur le Bourreau,
Qui respire si fort le vice et la rapine,
Que le valet parfois le pousse à la Machine,
Ce singe de Montaigne, ignare et solennel,
Qui, pour gloser sur tout, se croit universel,
Ce stupide éteignoir menaçant le Génie,
Ce perroquet dressé chez Dame Calomnie,
Et, pour choisir encor parmi ses plus beaux traits,
Ce faiseur de papiers qu'on met dans les retraits !

A une époque très ancienne, avant que, d'un geste symbolique, Emile de Girardin, représentant de la presse d'affaires, eût tué Armand Carrel, champion de la presse d'idées (7), certains journaux méritèrent peut-être des éloges mêlés. Mais, lorsqu'écrivait cavalièrement le cavalier Fernand Fleuret, les directeurs des grands quotidiens étaient, semble-t-il, les plus infâmes des mercantis, toujours prêts à trafiquer de l'honneur des particuliers, de la sûreté des nations, des intérêts de la civilisation et de l'humanité. Les écrivains indépendants étaient impuissants à lutter contre la force de ces usiniers millionnaires, grands fabricants d'inutilisable fumier. L'avilissement pestilentiel du journalisme dut être considéré comme irrémédiable du jour où les feuilles furent envahies — inondation de ténèbres et de boue — par une étrange société qu'on nommait, Platon étant hors d'état de protester, l'Académie (8). On prétend même que les plus cruels parmi les ennemis de notre pays et les plus lourds parmi les ironistes appelaient cette troupe bizarre l'Académie française ! Le docteur Brededin nous enseigne dans une de ses remarques les plus érudites que cette institution charentonnesque (9) « existait encore à l'époque » de ce malheureux Fernand Fleuret, « quoiqu'elle fût tombée dans la déchéance et le discrédit le plus complet ».

Il ajoute, savant historien et qui distingue subtilement les phases successives d'une évolution : « L'Académie fut à l'origine une compagnie instituée pour défendre la langue et la littérature. Elle se transforma en un cercle d'hommes d'épée, puis en une sorte de parlote politique et argotique qui recrutait ses adhérents parmi les ennemis des Lettres, des Arts et du sens commun, parmi les vieux sénateurs, les reporteurs, les polygraphes (10) et les rimeurs de monologues.
« Vers la première quinzaine du XXe siècle, elle s'occupait à la fois de philanthropie, d'agriculture, d'art militaire, et particulièrement de pompes funèbres. Elle était arrivée à mettre la main sur la Presse, le Parlement, l'Exécutif et autres institutions irresponsables. Elle décidait en maîtresse de la Guerre et de la Paix. Les chroniques du temps, que nos travaux ont permis de découvrir, témoignent de la profonde satisfaction qui fut ressentie, non seulement par les gens de lettres, mais dans toute la France, lorsqu'un décret, appelé par les vœux de tous les honnêtes gens, abolit enfin cette compagnie caduque, dont les dernières années avaient été si funestes. »

Entraîné à l'exemple corrupteur des antiques journalistes, le savant historien n'abuserait-il pas de notre crédule ignorance ? Celui qui travaille la matière noble ou infâme du temps passé ne s'accorde-t-il jamais le joyeux privilège du voyageur qui se dit : « A beau mentir qui vient de loin » ? Nous ne pouvons admettre, malgré toute la confiance que nous inspire Jacotus Brededin, que ce malheureux commencement du XXe siècle fût encombré de toutes les cauchemardantes institutions qu'il se plaît à nous décrire. A l'en croire, outre cette académie, qui fait songer en un recul de dégoût et d'horreur aux quarante plus hideuses gargouilles de nos cathédrales, il y aurait eu encore on ne sait quoi d'amorphe, de fuyant comme lâcheté et comme pourriture, de pestilentiel, qui se serait appelé l'Ecole Normale, « célèbre institut de la rue l'Ulm, où l'on enseignait toutes sortes de matières, excepté le respect de la langue et de la littérature... Elle produisait de préférence des politiciens, des journalistes, des facteurs de pianos, des marchands de tableaux ». Tout cela, à la rigueur, par admiration pour Brededin, nous consentirions à faire semblant de l'admettre. Mais notre sens du possible se révolte victorieusement quand l'historien ajoute qu'il sortit de ce puant local quelques « maîtres de l'enseignement public ». Non, Brededin, si effroyable que fût la stupidité passive de cet ignoble et infortuné XXsup>e siècle, nous ne croirons jamais qu'il fût tombé si bas aux profondeurs de l'abîme et eût oublié à tel point quel tendre respect on doit à l'enfance.

Normaliens, académiciens et autres folliculaires (11) de cette sombre époque sont ensevelis dans un tel gouffre d'oubli que le savant Brededin ne réussit pas à identifier ceux-mêmes que Fernand Fleuret nous présente comme les plus illustres. Lacune à jamais regrettable. Combien nous aimerions, par exemple, mettre un nom sous le portrait, d'une truculence si précise, de certain « grand baguenaudier » (12) :

Pareil à ces dadais des bancs de rhétorique,
Il flottait dans les plis d'une sombre tunique,
Et ce qui davantage ajoutait à son deuil,
C'étaient de noirs cheveux qui lui pendaient sur l'œil ;
Enfin sa voix en mue et trois poils de moustache,
Autant que son costume annonçaient un potache.
...Ce premier lauréat du jeu de bilboquet
Dansa comme un peau-rouge ou comme un cannibale.
En dansant, il jonglait d'une urne électorale,
D'une trompette en fer, d'un espadon (13) de bois,
D'une tête de mort et d'une Rose-Croix (14),
Et, la bouche baveuse ainsi qu'une limace,
Hurlait tantôt : Fouchtra ! tantôt : Vive l'Alsace !

L'érudit Jacotus éclaire ce passage d'une seule remarque. Encore n'ose-t-il l'écrire en français et voici qu'à mon tour je recule devant la hardiesse de traduire. Il s'agit du jeu de bilboquet, «jocus nequissimus. Quæritur scilicet de masturbatione cui aud pauci alumni indulgere solent, quod est sua ratio parendæ religionis nuncupatæ "culte du moi" » (15).

Mais ce Falourdin, qui donne son nom au passionnant petit volume, qu'est-il donc ? Un géant qui, à la manière de ceux de Rabelais, symbolise une puissance. La plus dégoûtante, la plus écrasante, la plus malfaisante des puissances qui couvraient de nuit, de sang et de boue l'époque folle et à jamais déplorable où vécut le talentueux et infortuné Fernand Fleuret : la Presse. La couverture du petit livre nous présente le sale et stupide géant sous une forme telle qu'il nous semble entendre à la fois

.....Grogner un porc et braire dans les cieux.
.....C'est un groin de porc au zénith élevé,
De deux oreilles d'âne, il est enjolivé. (16)

Sur la tête hybride, repoussante et formidable, se déploie cette claire légende : Stercore vescor (17). De quelles ordures se nourrit Falourdin, cherchez-le dans le petit livre rare et précieux qui doit être lu et médité par tout honnête homme. Lisons et relisons pour notre instruction autant que nour notre joie, pour notre joie autant que pour notre instruction. Brededin nous dispense la lumière comme un sourire entr'ouvert et un œil qui cligne. Fernand Fleuret la précipite comme un torrent ; souvent elle devient flamme et, sur les Gomorrhes et les Sodomes, course d'incendie. Le contraste de cette lente et presque sournoise ironie avec cette généreuse indignation qui trépide et qui trépigne forme un régal singulier. Ceux qui aiment les souplesses nuancées de notre langue seront charmés par le docteur en philologie ; ceux que passionnent ses âpres énergies suivront le galop vertigineux du cavalier français. Mais ceux qui, fuyant les académiques masturbations des Maurice Barrès, les académiques diarrhées des Frédéric Masson, les académiques flueurs (18) des René Bazin, les académiques avortements des Marcel Prévost (19), chercheront joie et dilection dans ce petit livre sont sans doute capables de tous les ravissements où nous emporte un beau style et se charment à toutes les puissances de notre riche et ondoyante langue française.

Pour moi, le petit livre au long titre me ravit à tel point que je recule devant toute chicane de critique ou de pédant. Je ne demande même pas au subtil linguiste qu'est son auteur pourquoi il nomme « macaronée satirique » une satire où, même lorsqu'il parle latin, on ne découvre rien de macaronique (20). On l'a constaté aux larges citations que j'ai tenu à faire, la force ici se déploie et la malice s'insinue en une langue presque aussi facile que verveuse. L'opulence diverse d'un vocabulaire emprunté à plusieurs siècles s'harmonise dans la puissance irrésistible du mouvement et les couleurs composites s'unifient dans la netteté précise d'un dessin vigoureux.

HAN RYNER.

(*) Se trouve à la Libraire d'action d'Art de la Ghilde « les Forgerons » (éditeur) et chez les rares libraires qui ne sont pas hostiles à la littérature française.


Notes :

(1) Lamachus : Lamachos, général athénien, partisan d'une politique agressive contre Syracuse. Caricaturé dans les Acharniens d'Aristophane, où il incarne l'archétype du fanfaron belliqueux.

(2) lenones : souteneurs, proxénètes.

(3) cinaedi : gitons, prostitués.

(4) Frontin : Sextus Julius Frontinus, haut-fonctionnaire et écrivain militaire romain du Ier siècle ap. JC.

(5) Argus : Dans la mythologie grecque, Argos Panoptes ("qui voit tout") est le Géant aux cent yeux, à qui Héra avait confié la garde d'Io.

(6) penseur à l'évent : "à l'évent" : à l'air libre, d'où "tête à l'évent" : personne légère, étourdie.

(7) Girardin / Carrel : E. de Girardin, directeur de La Presse, tua en duel A. Carrel, directeur du National, à la suite d'une vive querelle autour de l'introduction d'encarts publicitaires par Girardin dans son journal - Carrel accusant Girardin de concurrence déloyale. C'était en 1836.

(8) Platon / L'Académie : l'Académie est le nom de l'école philosophique fondée par Platon.

(9) charentonnesque : référence à Charenton-le-Pont, où se situait un asile d'aliénés.

(10) polygraphe : auteur qui écrit sur des sujets variés (avec le risque d'être superficiel...).

(11) folliculaire : journaliste (péjoratif).

(12) On va voir qu'il s'agit de Maurice Barrès.

(13) espadon : grande épée que l'on tient à deux mains.

(14) Rose-Croix : Barrès a, comme beaucoup d'autres écrivains de l'époque, été lié à des mouvements ésotériques - l'un de ceux-ci étant la Rose-Croix. "Trompette de fer", "espadon" et "tête de mort" se rapportent peut-être à du symbolisme ésotérique, mais je n'ai pas le courage d'aller explorer le fatras des occultistes (en revanche, j'accueillerais avec gratitude toute remarque éclairante !).

(15) Je donne le texte tel qu'il est transcrit dans les CAHR, mais je pense que "aud" doit être remplacé par "haud". A la compréhension, sacrifions la pudeur et traduisons quand même :

Il s'agit du jeu de bilboquet, « jeu qui ne vaut rien du tout. Il est évidemment question ici de masturbation, manie à laquelle bien peu d'élèves ne s'abandonnent pas, et qui est leur manière à eux d'obéir à la religion appelée "culte du moi" ».
Je ne suis pas très sûr de la traduction - si des latinistes émérites pouvaient la vérifier, je leur en serais reconnaissant !

 (16) Et voici le portrait du monstre (bois gravé de Raoul Dufy) !falourdin.png Cf. sur le site Les Excentriques à cette adresse : http://www.excentriques.com/fleuret/fleuret_3c.html.

(17) "Stercore vescor" : "Vivre d'excréments" ("vivre" au sens de "tirer sa subsistance de"). Le thème du journaliste stercoraire apparaît déjà dans un article d'Henri Ner du 17/11/1895 dans le Républicain de Nogent-le-Rotrou, intitulé "Le Diffamateur" : « Certains animaux ne se nourrissent que d'excréments. On cite au premier rang le journaliste qui vit de diffamation. Il arrive à ce stercoraire d'être très gros et très gras. » (cf. CAHR 87, p.13).

(18) flueurs : menstrues.

(19) Barrès / Masson / Bazin / Prévost : pour en savoir plus sur ces immortels disparus, il y a... le site de l'Académie Française. Il existe aussi un petit site pas mal fait sur René Bazin.

(20) macaronique : se dit d'un genre de poésie burlesque, où des mots du langage vulgaire sont latinisés.

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Published by C.A. - dans De HR (CR)
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