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23 juillet 2007 1 23 /07 /juillet /2007 20:46

Ce compte-rendu est tiré de La Société Nouvelle, de Mons, du mois de janvier 1910. La première édition du Subjectivisme date en effet de 1909.
Manuel Devaldès (pseudonyme de Ernest-Edmond Lohy), né à Evreux en 1875, mort à Paris en 1956, était un anarchiste individualiste, pacifiste néo-malthusien. A 20 ans, il fonde une Revue rouge qui n'aura que huit numéros, mais s'honorera des signatures de Tailhade, Verlaine, Zo d'Axa, Steinlein... Objecteur de conscience pendant la Première Guerre Mondiale, il passe en Angleterre pour ne pas avoir à participer à la grande boucherie. Il est l'auteur de poèmes, d'essais et des Contes d'un rebelle (couverture), préfacé par Han Ryner. Pour en savoir plus, on peut lire, sur le site du groupe Maurice Joyeux, ses Réflexions sur l'individualisme (dans l'édition numérisée, cet essai est précédé d'une bien utile préface biographique par M. Larralde).
Devaldès consacra plusieurs articles à des livres de Ryner, ainsi qu'une plus vaste étude sur Han Ryner et le problème de la violence (L'Idée Libre, 1927 - couverture). Devaldès est loin d'être un "disciple" de Ryner : il admire la forme, partage certaines idées sur le fond mais quand il n'est pas d'accord, il l'expose nettement - et c'est tant mieux.
Cet article est numérisé à partir de la republication aux CAHR n°39, p. 3 à 7.
Quant au Subjectivisme, on peut le lire sur ce site à partir d'ici. La partie qui est principalement discutée par Devaldès est celle consacrée au déterminisme et à la liberté (accès direct). Un point de vue moins amène est donné par Gus Bofa - on peut le lire ici.


 

Voilà un titre rébarbatif au seuil d'un beau jardin intellectuel. Bien que la grille n'en soit pas attirante, pénètres-y, lecteur, tu ne le regretteras point : de l'imprévu t'y est réservé, car le jardinier ne l'aménagea pas selon cette ennuyeuse symétrie qui lasse l'œil et l'esprit ; au contraire, il y voulut une sorte de laisser-aller, d'abandon naturel d'où naquit une émouvante et neuve harmonie. Il n'est d'ailleurs pas de plus agréable compagnon que M. Han Ryner dans une promenade philosophique. Son inépuisable fantaisie dispense de joyeuses surprises : aphorismes lapidaires, images d'une transparence aérienne, paraboles subtiles, traits de magistrale ironie, dont la pensée profonde se répercute en échos prolongés dans les cerveaux qu'elle frappe. Son style est une musique inoubliable. Enfin, nul plus que lui n'a souci de la personnalité d'autrui. C'est dans cet esprit qu'après avoir avec humour défini la logique, il écrit dans ce chapitre charmant de moqueuse bonhomie qui a pour titre Des bons et mauvais usages de la Logique : « Je mets de l'ordre dans mes pensées pour que le lecteur ou l'auditeur puisse me suivre, — non pour qu'il doive me suivre » et ceci : « Je trace une route. Il y a déjà d'autres routes. Et on peut en construire à l'infini. Pour être entré dans mon chemin, nul n'est obligé de le suivre jusqu'au bout » et encore : « Quand je parle à quelqu'un, je m'efforce d'enlever aux mots que j'emploie tout venin d'affirmation. Et s'il m'arrive de raisonner, j'aime que mon raisonnement évite toute brutalité tyrannique. A ces précautions, je gagne la joie de me faire injurier par tous les faibles, lâches qui désirent s'appuyer sur autrui, ou pauvres surhommes qui, au moins au pays de la pensée, me demandent de leur fournir des instruments de règne. »

D'abord, se demande M. Han Ryner, l'homme ayant pour substratum sa personnalité morale, dans quelle atmosphère la réalisera-t-il le plus harmonieusement ? Aimera-t-il plus que toutes choses le « rire » ou préfèrera-t-il le « boire », pour employer deux termes de la symbolique rabelaisienne ? Le rire, c'est « certaine gayeté d'esprit confite en mépris des choses fortuites », c'est la sagesse, c'est aussi la liberté morale. Le boire, c'est la science. Certains philosophes affirment que « boire est la seule façon d'arriver à rire », d'autres prétendent que « le grand prix du rire, c'est qu'il conduit au boire ». M. Han Ryner, lui, donne la primauté au rire: « Boire, oui, toutes les fois que nous le pouvons. C'est le grand luxe humain. Mais rire et mépriser les fortuits, toujours. C'est la grande nécessité humaine. C'est la marque même de l'homme. Ce n'est pas au boire et à ses chances incertaines que nous demanderons l'indispensable rire. » Que M. Han Ryner place le rire avant la science n'a peut-être qu'une importance secondaire, d'autant plus qu'il admet, en somme, l'une et l'autre comme de nobles buts de l'activité humaine. Cependant, persuadé que la science est la source du rire, je me range parmi ceux qui, « d'un noeud indissoluble, prétendent lier les deux joies supérieures ». Car la sagesse, la liberté morale, le scepticisme ne naissent pas spontanément. De quel pouvoir tiendrons-nous ces richesses, sinon de la science, qui seul à nous donner des certitudes, nous permet seule de rire des fantômes et des mirages qu'imbéciles et canailles voudraient nous faire prendre pour des réalités ?

Puis voici M. Han Ryner devant l'antinomie du déterminisme et de la liberté. Il ne s'efforce pas de la résoudre. Il la nie en affirmant l'existence simultanée, en l'homme, de ces deux principes. Solution élégante, peut-être, mais qui laisse sûrement l'esprit insatisfait. Solution de « philosophe-poète », dirait M. Le Dantec. « J'évoque, écrit M. Han Ryner, ce que les génies et les nigauds ont dit sur la question, j'examine chacune de leurs paroles. Trouverai-je en quelqu'une d'elles un commencement de démonstration de l'universelle nécessité, ou de la liberté humaine, ou de l'universelle liberté ? Rien qui y ressemble. Regardés en face, les prétendus arguments reculent, balbutient, finissent par mendier humblement le déterminisme comme un postulat de la science, la liberté comme un postulat de l'action. Je veux vivre harmonieux et je ne me refuse pas au savoir : je suis tenté de tout accorder, ici comme là, sans trop m'émouvoir de la contradiction. Apparente ou réelle, insoluble ou faite d'une brume inconsistante, la contradiction, après tout, se produit aux profondeurs métaphysiques, joyeux domaine des antinomies. Bientôt je souris, amusé : mon attitude contradictoire, je viens de m'en apercevoir, est celle de tous les hommes. Leurs négations verbales sont faites d'inconscience. Chacun de leurs gestes est un acte de foi au déterminisme et ensemble un hymne à la liberté. »

Mais ce ne sont pas les arguments de l'un ou l'autre clan qui doivent porter l'homme à admettre la vérité du déterminisme ou de la liberté. Tout au plus doivent-ils avoir pour conséquence de l'induire à se scruter afin de constater l'action en lui de l'un ou l'autre des deux principes contradictoires, ou - amusante hypothèse — de l'un et de l'autre... Que, mettant de côté le préjugé du libre-arbitre qui étaya sa fausse éducation spiritualiste, il analyse ses pensées et ses actes, qu'il les relie les uns aux autres et se demande : « Etais-je libre de penser ceci plutôt que cela, d'agir ainsi ou différemment ? Avais-je le choix ? » S'il est conscient et sincère, sa réponse est certaine : « Non, je n'étais pas libre de mes pensées, non plus que de mes actes. Je n'avais que l'illusion du choix : toutes mes pensées, tous mes actes sont, comme mon existence même, déterminés. »

Bien que M. Han Ryner s'amuse de la contradiction et s'efforce de tenir la balance entre les tenants de l'un et l'autre concepts, il laisse percer une certaine préférence pour la liberté. Ses paroles sont plus dures à l'égard du scientiste déterministe que de son adversaire. Et s'il ne nous avait prévenus que la logique n'est qu'un lien fragile pouvant unir des choses disparates et par là créer l'illusion de l'unité ; si, par suite, et encore qu'il ne dogmatise point et laisse plus de place chez lui au rêve qu'au raisonnement, je ne considérais sa logique comme le simple miroir de sa personnalité — personnalité plus poétique que scientifique —, je lui dirais que sa logique ne m'a pas convaincu, car elle est souvent spécieuse, comme, par exemple, en ce raisonnement : « Si le déterminisme avait la rigueur négative que postulent certains savants et qui leur semble nécessaire à la science, Voici que la science elle-même deviendrait impossible. Construire la science, c'est agir. Si tout est déterminé d'avance, aussi le sera la direction de ton regard, ô physicien qui cependant te proposes d'observer tel phénomène tout comme si tu étais libre de regarder où tu veux. Ton effort pour étudier le monde affirme la liberté, exactement dans la même mesure que mon effort pour me connaître moi-même. » J'aurais désiré pouvoir poursuivre la citation. Elle se serait continuée dans le même esprit jusqu'à ce qu'elle se terminât par ce paradoxe: « Ainsi la science, mère du déterminisme, est fille de la liberté. »

On ne peut plus joliment ramener la philosophie déterministe au rang d'une amusette de savant un peu maniaque. Et pourtant M. Han Ryner admet la vérité du déterminisme... Mais qui lui permet de penser que le regard du physicien ne soit pas déterminé d'avance ? Les tâtonnements de ce dernier ? Mais le déterminisme d'un acte ou d'une série d'actes n'est-il pas constitué par le concours d'une multitude d'influences différentes, tant convergentes que divergentes ? Ce que nous appelons les tâtonnements du scientiste rentre tout simplement dans le mode de réalisation de l'expérience scientifique. La lenteur et les difficultés qu'il éprouve à parvenir à la connaissance expérimentale et à l'objectivation des phénomènes naturels fourniraient donc à M. Han Ryner un de ses meilleurs arguments contre le déterminisme — exclusif de la liberté ? Mais la lumière qui nous parvient du soleil nécessite elle-même un certain laps de temps pour parvenir à la terre. Et si entre les deux astres s'interpose quelque corps étranger, elle ne nous parvient pas ou n'arrive que partiellement : qu'il disparaisse, nous la percevons intégralement. Le corps étranger qui masque la réalité connaissable au regard du scientiste, c'est l'ignorance, déterminée elle aussi et susceptible de se dissiper un jour pour faire place au savoir. Ainsi la science n'est qu'en apparence fille de la liberté : elle est le déterminisme se manifestant au scientiste, qui prend conscience de l'univers. Le scientiste peut paraître libre dans son labeur, il peut même avoir l'illusion de sa liberté (mais alors quel scientiste est-ce ?) en réalité il ne l'est nullement — non plus qu'aucun autre homme.

Tous les arguments que M. Han Ryner apporte au débat, contre le déterminisme et en faveur du libre-arbitre — encore qu'il semble admettre l'un et l'autre, ce qui relève de la fantaisie — ne sont que des postulats de sa thèse. Je crois distinguer qu'il juge l'idée du libre-arbitre indispensable à la base de toute philosophie individualiste, à tort, d'ailleurs, la conscience déterministe n'étant nullement un obstacle à l'individualisme, notamment à celui de M. Han Ryner, qui vise à la culture et à l'épanouissement harmonieux de l'individu. Mon effort pour me connaître et me réaliser tel que mon idéal me propose à moi-même n'affirme en rien ma prétendue liberté, mais atteste que je me trouve dans les conditions nécessaires à déterminer en moi le besoin de me connaître et de me transformer. Il s'agit donc, pour faire œuvre individualiste, de mettre l'individu dans les conditions propres à la germination de la semence qu'on aura jetée en lui.

« Pour que j'agisse, écrit M. Han Ryner, il faut que je me croie libre ; il faut aussi que j'espère nécessiter l'avenir, au moins mon avenir intérieur. » Sans doute, l'idée d'action entraîne habituellement en l'esprit celles de liberté du sujet et d'effet déterminant sur l'objet. Mais la première est la conséquence d'un préjugé. L'idée même de la nécessité, pour l'individu, de la croyance en sa liberté pour agir ne résulte-t-elle pas, elle aussi, d'un préjugé ? Ne serait-il pas plus exact de dire simplement, en manière de constatation : lorsque j'agis, je fais comme si j'étais libre ; si je suis inconscient du déterminisme auquel je suis soumis, je crois agir librement, mais lorsque j'en suis conscient, j'agis comme si j'en étais inconscient ? Automate conscient et inconscient agissent de même, selon leur norme personnelle avec la seule différence de la conscience. L'homme le plus conscient du déterminisme, fût-ce M. Le Dantec (1), agit comme s'il était libre. Ne saisit-on pas là l'erreur de causalité que commet, à l'égal de l'homme le plus fruste, le philosophe qui affirme la réalité du libre-arbitre ? Il considère l'acte qu'il accomplit comme un effet de sa volonté libre alors qu'il est celui d'une foule de causes dont il ne peut d'ailleurs connaître qu'une infime partie. Ce qu'il appelle « liberté », c'est le déterminisme en action : c'est pour mieux dire, une pure illusion.

La crainte des philosophes qui entretiennent sciemment le culte de cette illusion paraît être qu'ayant pris conscience de l'universel déterminisme, l'homme ne fige son activité dans un pesant fatalisme, mais il n'en peut être car l'action est la loi de la vie. Le fait pour l'homme de savoir qu'il n'est qu'un minuscule atome dans une immense machine que son esprit ne peut même concevoir ne peut nuire en rien à la conscience de sa personnalité, ni entraver l'évolution de ses caractères intellectuels et moraux, ni annihiler le vouloir de perfection intérieure qui peut l'animer, non plus que diminuer son désir, voire son pouvoir, d'action sociale, ni même son aptitude au rêve. Au contraire, délaissant sa croyance mystique en la liberté métaphysique, agrandissant en lui le domaine de la connaissance, il acquerra de la puissance, c'est-à-dire de la liberté positive.

Le mot de « liberté » ne peut avoir pour nous qu'un sens relatif et non absolu. En matière d'individualisme, la liberté relative est une conséquence de la puissance de l'individu, laquelle peut compter, par exemple, entre autres causes génératrices, l'éducation, à condition que celle-ci soit faite dans un sens libertaire, bien entendu. Et, en définitive, n'est-ce pas là aussi la conception de M. Han Ryner, dont l'œuvre vise à donner à l'homme une méthode de vie qui le fasse libre, dans la mesure du déterminisme — déterminisme qui sera d'autant moins tyrannique pour l'individu qu'ayant acquis plus de science il pourra mieux réagir contre les milieux ou agents déterminants.

En un chapitre qui est une lumineuse parabole et où sont évoqués successivement, de l'Eglise à Kant et de Kant à Nietzsche, tous les servilismes et tous les dominismes, tous les mensonges des morales de moutons et de « surmoutons », M. Han Ryner expose cette méthode de vie avec sa maîtrise habituelle : c'est le Subjectivisme, un individualisme où se marient la sagesse d'Epictète et l'amour de Jésus, où la volonté de se connaître et de monter vers les sommets épouse le besoin d'aimer autrui autant que soi-même. On ne pratiquera pas cette méthode à la lettre, mais elle sera le modèle dont chacun pourra s'inspirer pour bâtir la sienne propre. « Nul autre que moi ne peut créer, en respectant les nuances qui la rendent unique et précieuse, mon harmonie », écrit justement M. Han Ryner, qui est bien l'opposé d'un professeur de morale. Cela est vrai pour tous les hommes qui aspirent à l'individualité réelle. Ceux-là trouveront dans le Subjectivisme la plus noble et la plus vivante des sagesses.

Manuel DEVALDÈS.


Note pour le blog :
(1) Félix Le Dantec (1868-1917), biologiste et philosophe. Devaldès fut, semble-t-il, très influencé par son oeuvre et lui a consacré une brochure : Félix Le Dantec et l'égoïsme (1936).

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Published by C.A. - dans Sur HR (CR)
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