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13 septembre 2008 6 13 /09 /septembre /2008 17:07

Dans la conférence qu'a donnée Han Ryner sur Jules Renard, on lit :

Il y a beaucoup de patience guetteuse et d'attentive persévérance dans son talent. Il dit de Ragotte « Il faut la regarder longtemps pour la voir. » II pourrait le dire de chacun de ses paysans. Et il fallait les regarder non seulement avec des yeux inquisiteurs et tenaces mais aussi avec une âme semblable à la leur, dans sa délicatesse plus continue et plus consciente. Sous leur silence et leurs réticences, il a su distinguer leur bonté foncière. Pour en rester persuadé, qu'on relise, dans les Bucoliques, le pur et souple chef-d'œuvre qui s'appelle La galette.

On trouvera ci-dessous le « pur et souple chef-d'œuvre » !


Jules Renard

La Galette

Extrait de Bucoliques

C'est une espèce de galette qu'on appelle brûlée. C'est une galette plate et sèche que ma cousine Nanette fait, le jour qu'elle cuit, avec ce qu'elle gratte de pâte collée au fond de l'arche, quand elle a préparé tous ses pains de ménage. Et il faut encore, pour qu'elle se décide à faire sa galette, qu'il lui reste un morceau de beurre de la semaine. Mais j'aurais tort de m'imaginer que cette brûlée est pour moi. Nanette ne se préoccupe de personne. Elle utilise seulement les miettes de son arche.

Si je lui dis que j'aime la brûlée et que je ne connais rien de meilleur qu'un bout de brûlée chaude avec un verre de vin blanc, elle me répond :

— Moque-toi des pauvres gens comme nous. Va, mange tes gâteaux ; tu n'auras pas de notre galette de malheureux.

Voilà comme elle me répond, et le lendemain matin, de bonne heure, elle arrive portant sa brûlée dans une serviette. Elle le pose sur ma table et dit :

— Je t'apporte tout de même un quartier de brûlée. Si tu la veux, tu la prendras. Si tu ne la veux pas, tu la laisseras.

Je ne dis ni oui ni non.

— Je parie, dit-elle, que tu vas la donner à ton chien.

Je ne lève même pas les épaules.

— Et peut-être, dit-elle, que c'est trop grossier pour la fine gueule de ton chien, et qu'aussitôt que je serai partie, tu jetteras ma brûlée dans tes ordures.

J'ai l'air de ne plus entendre.

— Allons ! dit-elle, je vois que mon cadeau te chagrine. Je le remporte.

Et elle s'approche de la brûlée. Je me garde toujours de remuer. Mais elle se met à rire et me donne de petites tapes sur le bras.

— Tu es aussi malin que moi, me dit-elle.

— Ma chère cousine, lui dis-je, ce serait difficile, car vous êtes rudement maligne.

— Oh ! oh ! ma chère cousine, dit-elle ironique. D'abord je ne suis plus ta cousine. C'était bon autrefois, quand je te mouchais et te talochais. A présent, te voilà Parisien. Comment une vieille déguenillée comme moi serait-elle la cousine d'un monsieur nippé comme toi ? Et même je te manque de respect. Je te tutoie par habitude. J'ai tort. Je vous demande pardon, monsieur.

— Bien, bien, madame, je vous pardonne, mais ne recommencez pas.

Cette fois Nanette se rend, domptée, et elle éclate de rire.

— Débarrasse ma serviette, dit-elle, que je m'en aille.

— C'est égal, lui dis-je, faut-il que vous m'aimiez pour quitter votre ouvrage et venir de si loin, malgré vos soixante ans, m'apporter, de l'autre côté de la rivière, une belle galette cuite à mon intention !

— Tu ne le mérites guère, dit-elle.

— Je le mérite, parce que je vous aime comme vous m'aimez.

— Je crois que le temps est au beau, dit-elle, mal à son aise.

— Et je remarque, brave cousine, que si vous ne venez pas souvent me voir, vous ne venez jamais les mains vides. C'est tantôt une galette, comme aujourd'hui, tantôt un fruit ou un œuf, tantôt même un poulet que vous laissez à la maison. Et vous n'acceptez rien en échange. Si je vous offre quelque chose de mon jardin ou de ma basse-cour, vous me riez au nez ; et si je proposais de payer vos cadeau, vous me grifferiez la figure. Cependant vous êtes pauvre, et moi je suis riche. Et, à la fin, je me sens gêné de recevoir et de ne pas rendre, et je cherche, malgré votre refus, ce que je pourrais bien vous donner à mon tour.

— Oui, ça presse, dit Nanette renfrognée.

— Cousine Nanette, je vous le demande, je vous prie de me le dire : Qu'est-ce que vous désirez que je vous donne ?

— Donne-moi, dit-elle déjà loin, le pont pour me faire passer la rivière.

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Published by C. Arnoult - dans Autour de HR
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