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29 juillet 2008 2 29 /07 /juillet /2008 19:43

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X

Devant une nombreuse assemblée, Socrate avait cherché avec Ménon ce que c'est que la vertu. Après avoir réfuté diverses définitions proposées par Ménon, il lui avait fait découvrir, selon sa coutume, que la vertu n'est autre chose que la connaissance du bien et du mal. Et il ajoutait que le seul élément du vice s'appelle ignorance.

Toute la compagnie applaudissait et Sathon plus que les autres. Moi seul je restais un peu mécontent. Mais j'avais dit, en trop de circonstances, l'insatisfaction qui me troublait et je n'avais réussi ni à convaincre Socrate ni à me laisser convaincre par lui, d'une façon durable. De sorte que je me taisais.

Alors Sathon dit :

— Tu as démontré, ô Socrate, que toutes les connaissances sont en nous comme une troupe d'enfants qui dorment. Tu as réveillé un des plus beaux parmi les enfants endormis. Permets-tu que j'essaie d'en éveiller un autre ?

Le maître ayant consenti, Sathon, avec l'autorisation de Ménon, interrogea un tout jeune esclave de Ménon, nommé Manès.

Il l'interrogeait avec une adresse merveilleuse. Il lui découvrait lentement — mais il semblait lui faire découvrir par lui-même ces vérités — quelques propriétés du carré. Il finit par lui enseigner, quand un carré est donné, sur quelle ligne se construira un carré double.

Je n'ai pas besoin de copier sur mes tablettes ces lentes habiletés. Sathon les a publiées dans un dialogue connu de tous qui s'appelle Ménon ou de la vertu et où la vertu tient moins de place que la géométrie. Mais, selon sa coutume odieuse, il a prêté à Socrate, afin de leur donner crédit, des paroles de Sathon. Et il fait employer par Socrate une méthode qui ressemble à la véritable maïeutique comme la grimace accrocheuse d'une courtisane ressemble à un sourire d'amour.

Tous écoutaient avec ravissement, à l'exception de Socrate et de moi.

Socrate écoutait avec inquiétude. Ainsi on regarde un enfant, déjà trop grand pour un tel jeu, jouer quelque jeu ingénieux, absurde et dangereux. Et certes Socrate n'eût jamais pris part lui-même à des amusements aussi artificiels et qui, pour le vrai philosophe, ne laissent pas d'être ridicules.

Quand Sathon eut fini d'interroger Manès, plusieurs s'écrièrent :

— Platon est un autre Socrate !

Mais Socrate, dont tout le visage riait :

— Je n'ai pas la présomption de me comparer à l'ingénieux Platon. Je ne suis qu'un accoucheur. J'aide l'esprit en travail à se délivrer de l'enfant qui le tourmente. Platon est un thaumaturge : il accouche des femmes qui ne furent point fécondées ; il trouve le moyen de faire apparaître brusquement un enfant qui vagit et il persuade à la vierge que cet enfant vient de jaillir de son ventre. 0 faiseur de prodiges, les inutiles vérités géométriques, tu ne les portes pas en toi avant de les y avoir mises. Pour les découvrir ou les faire découvrir, n'as-tu pas été obligé de regarder au dehors et de tracer des figures sur le sable ?

Sathon répèta une parole qu'il aimait à dire :

— Apprendre, c'est se souvenir.

Il ajouta :

— Certaines circonstances extérieures peuvent être utiles ou nécessaires à réveiller les souvenirs.

— Tu crois donc que tu portes en toi de petits carrés, et de grands carrés, et des lignes diagonales ? Sans doute aussi, tu te crois plein de cercles, de triangles, de sphères et d'autres figures semblables ?

— Tout, je porte tout en moi. Le savant Socrate et Manès l'ignorant portent également tout en eux.

— L'être et le non-être ?...

— L'être seulement, astucieux Socrate.

— Tu accordes donc de l'être et de la réalité au carré ?

— Sans aucun doute.

— Tu crois qu'il y a dans la nature des carrés parfaits ?…

— Que veux-tu dire ?

— …Et qui n'ont aucune épaisseur ?... Et qui sont limités par des lignes parfaitement droites et exactement égales ?

— Que veux-tu dire ? — répétait Sathon qui ne rougissait plus d'orgueil mais d'un commencement de confusion.

— Excellent fils d'Ariston, tu as fait trouver en lui-même à cet enfant des choses qui ne sont ni en lui ni hors de lui, des suppositions, des abstractions, des pauvretés péniblement séparées de la richesse des choses véritables.

Sathon s'irritait. Il se leva, disant :

— Pardonne-moi, Socrate. Le soleil baisse déjà et j'ai oublié au charme de ta conversation certaine affaire urgente.

Quand il fut à quelques pas, il se retourna.

-En vain, — dit-il, — vous riez de moi. Si je n'étais si pressé je vous prouverais que j'ai fait trouver à Manès des vérités qui étaient en lui.

Et il se mit à courir pour ne pas entendre ce que répondait Socrate.

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Published by C. Arnoult - dans De HR (dialogues)
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